La constellation du chien, du pilote et du tireur

Un roman post-apocalyptique (ou catastrophe) de plus ? Ce serait réduire La Constellation du chien à un genre, alors qu’il en intègre plusieurs avec bonheur. Autant dire que Peter Heller se révèle inventif aussi bien comme écrivain désireux de retranscrire le désarroi de ses personnages (des survivants, forcément) que comme scénariste de leurs aventures, ainsi qu’en remarquable psychologue des relations qu’ils entretiennent avec les autres.

Quelque part dans un coin perdu du Colorado, un duo improbable constitué de Bangley et du narrateur (Big Hig) s’est organisé suite à la Fin de Toutes Choses. On ne saura jamais exactement ce qui s’est passé, mais l’essentiel tient en une pandémie de maladie du sang ayant fait suite à une sorte de grippe dévastatrice. Bref, l’essentiel de l’humanité se trouvant décimée, les rares survivants tentent de s’organiser. Autant dire que les rencontres occasionnelles tournent le plus souvent à l’affrontement, voire à la boucherie ou l’extermination. L’essentiel du roman rappelle donc que l’homme est un loup pour l’homme, surtout dans des conditions extrêmes où règne la loi du plus fort. C’est déjà un petit miracle que Bangley et Hig aient pu se rapprocher en évitant l’affrontement meurtrier. Il faut dire que chacun y trouve son compte, un peu comme dans un mariage. Hig aurait pu se contenter de la compagnie de son chien Jasper et de l’avion (la Bête) qu’il continue de piloter, puisque sa réserve de carburant se révèle quasiment inépuisable. Mais Bangley s’avère remarquable défenseur d’un territoire toujours convoité par d’autres. Ils constituent donc un duo qui fonctionne, même si régulièrement Hig se dit que Bangley aurait pu et finira peut-être par l’abattre, parce que sa présence deviendrait un poids ou parce qu’il aurait commis une ou plusieurs erreurs impardonnables à ses yeux. Il faut dire qu’en tant qu’ancien militaire et excellent tireur (surtout de loin), Bangley considère leur situation uniquement sous l’œil de celui qui défend sa position. Il n’éprouve pas de besoin supplémentaire, contrairement au narrateur. Avec sa capacité à se déplacer relativement loin en avion (ce qui lui permet de surveiller le territoire comme Bangley ne le pourrait pas), Hig est à l’affût de ce qui se passe au-delà de ce territoire. C’est l’élément le plus humain du duo, celui qui ne peut pas se contenter de défendre ses possessions. Il veut aller vers les autres, quitte à prendre le risque de se faire massacrer. Il cherche à se projeter vers l’avenir, et pourquoi pas la possibilité d’une sorte de reconstruction.

Une étonnante originalité de forme

Peter Heller se montre original dans sa façon de faire, en entrant dans la peau de son narrateur. Beaucoup de phrases ne comportent pas de verbe ou se terminent avant la fin, pour se poursuivre avec une nouvelle phrase. Bref, il bouscule complètement la syntaxe pour faire sentir l’état d’esprit de son personnage. De même, on passe très souvent d’un (court) paragraphe à l’autre en sautant une ligne, ce qui permet de faire sentir les silences et respirations. L’ensemble est donc quelque peu haché et il faut parfois un petit effort d’attention pour bien comprendre ce qui se passe. Mais c’est minime par rapport à la fascination exercée par ce texte où les péripéties s’enchaînent avec une impressionnante régularité.

La nature menacée

Tout en faisant sentir la psychologie de ses personnages, l’auteur fait évoluer son intrigue de façon tout à fait logique. De plus, il les fait évoluer dans un monde qu’on imagine très bien, alternant les moments de tension et ceux plus calmes, en pleine nature par exemple. Une nature qui a malheureusement subi bien des avanies. Peter Heller en profite donc pour nous faire comprendre que le lecteur (la lectrice) peut considérer certaines informations comme des signes annonciateurs d’une catastrophe qui pourrait effectivement se produire (une pandémie, eh oui cela nous pendait au nez depuis déjà un certain temps…)

Vitalité d’un genre

Peter Heller trouve dans ce genre post-apocalyptique une inspiration qui complète celles de Robert Merle (Malevil – 1972), Cormac McCarthy (La Route – 2006), ainsi que Jean Hegland (Dans la forêt – 2017), pour en citer trois parmi les plus marquants. À l’inventivité littéraire de McCarthy et la psychologie des deux autres, il apporte un mélange de tension, de sensibilité (les histoires d’amour) et d’humour irrésistible dans certaines situations pour proposer sa vision des choses à un genre qui pourrait se révéler inépuisable. En effet, la perspective d’une fin de notre civilisation se fait de plus en plus probable. Et quoi de plus excitant que d’imaginer une possibilité de tout reprendre à zéro (ou à peu près) ? Sans compter que c’est un moyen de mettre l’espèce humaine dans des conditions extrêmes forcément fascinantes.

La Constellation du chien, Peter Heller
Actes sud, avril 2013

 
 
 
 
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