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La Caravane de feu (1967) de Burt Kennedy : un western très détendu

Pour les amateurs de western en général et de John Wayne en particulier (ça en fait, du monde), voir le personnage interprété par le Duke ne pas se trouver du bon côté de la loi, représente en soi une raison suffisante pour s’intéresser à ce film. Ce western léger voit en outre un autre monstre sacré du septième art enfiler ceinturon et stetson : Kirk Douglas. Ajoutez-y une équipe technique et créative de vétérans du western et de très jolis paysages mexicains, et vous tenez l’assurance de passer une bonne soirée. La Caravane de feu ne peut guère prétendre au statut de classique, mais son casting et sa position à cheval entre trois genres cinématographiques en font assurément une curiosité de qualité. 

John Wayne sur un canasson. L’image a beau avoir été vue mille fois, elle a le don de flanquer le sourire à n’importe quel amateur de western, quel que soit le sujet du film. C’est donc avec cette image rassurante, cette compagnie familière, que l’on pénètre dans La Caravane de feu (The War Wagon), mis en scène en 1967 par Burt Kennedy. Ce scénariste spécialisé dans le western, à qui l’on doit notamment le script de quatre des meilleurs films de Budd Boetticher, est passé derrière la caméra au début de la décennie. Il est à noter que, curieusement, Kennedy n’est pas l’auteur du scénario de La Caravane de feu, qui a été écrit par Clair Huffaker qui adapte son propre roman (Badman/1957). Quant à l’irrésistible duo Wayne-Douglas, il venait de tourner deux fois ensemble dans des films de guerre sous la houlette d’Otto Preminger (Première Victoire/In Harm’s Way, 1965) et de Melville Shavelson (L’Ombre d’un géant/Cast a Giant Shadow, 1966).

Le Duke y interprète, pour la première fois de sa carrière, un « méchant ». Taw Jackson est en effet un éleveur qui vient d’être relâché de prison et revient dans son patelin natal afin d’y régler ses comptes. D’antagoniste, Jackson se mue en simple anti-héros, le spectateur apprenant qu’il a en réalité été piégé par l’homme d’affaires corrompu Frank Pierce (Bruce Cabot) et emprisonné à tort alors que ce dernier s’appropriait ses terres… et l’or qu’il y avait découvert. On retrouve le même procédé pour le personnage de Lomax, campé par Kirk Douglas, tueur à gages que Pierce engage pour se débarrasser définitivement de Jackson. L’impression négative est immédiatement évacuée grâce au sourire ravageur de Lomax, sympathique assassin que le spectateur ne suspectera jamais sérieusement de vouloir liquider Jackson. Le scénario joue pourtant constamment de cette ambiguïté, Lomax hésitant entre l’appât du gain et l’amitié naissante avec Jackson. Ce dernier lui propose de toute manière de combiner les deux, puisqu’il le convainc de se joindre à son équipe de bras cassés pour réaliser un coup d’envergure. L’objet de convoitise est la diligence blindée, armée d’une mitrailleuse Gatling, dans laquelle Pierce et ses hommes de main convoient une immense cargaison d’or, un or que Jackson considère le sien.

La Caravane de feu est un film de vieux briscards qui connaissent le western par cœur et se permettent de jouer avec les codes du genre. Les seconds rôles épaulant les deux immenses stars ne sont en effet pas des amateurs : Bruce Cabot (Les Comancheros, Le Grand McLintock), Keenan Wynn (La Diligence vers l’Ouest, Johnny Concho), Gene Evans (Les Bravados, Le Bourreau du Nevada), etc. On y trouve également Bruce Dern dans un de ses tout premiers rôles au cinéma. Pour mettre tout cela en musique, Burt Kennedy peut compter, là aussi, sur une équipe chevronnée comprenant notamment le chef opérateur William H. Clothier (L’Homme qui Tua Liberty Valance, Alamo), et le compositeur Dimitri Tiomkin (Le Train Sifflera Trois Fois, Rio Bravo). La Caravane de feu bénéficie également de superbes paysages mexicains.

Si le succès commercial et critique fut logiquement au rendez-vous à sa sortie, le film est pourtant régulièrement boudé, voire oublié, de nos jours. Les puristes acceptent peut-être difficilement le ton (très) léger d’une œuvre qui se situe entre le buddy movie, le film de casse et le western. C’est évidemment le ton ironique et détendu du film qui rendent « acceptable » de voir John Wayne (et Kirk Douglas dans une moindre mesure) jouer un « mauvais » rôle, mais l’entente cordiale entre les deux stars, aucunement forcée, déborde quelque peu le sujet du film. On peut ainsi leur reprocher de cabotiner allègrement, Wayne en mode laid back ne forçant par ailleurs pas son talent et Douglas en rajoutant dans les piques lancées à son compère et dans son rôle de séducteur stéréotypé, tout sourire Colgate dehors. Axé sur la comédie, la symbiose entre les deux comédiens et ses nombreuses séquences d’action remarquablement mises en scène, le film de Burt Kennedy fait peu de cas des codes habituels du western en dédramatisant l’enjeu dès le début – de fait, le scénario ne ménage pratiquement aucun moment dramatique. Ce choix, pleinement conscient, constitue la particularité de La Caravane de feu… mais également son talon d’Achille. 

Synopsis : Dépossédé de ses mines d’or par Franck Pierce, Taw Jackson entend bien se venger à sa sortie de prison. Pour se faire, il réunit une équipe dont Lomax, tueur à gages et spécialiste des coffres-forts, pour attaquer la diligence blindée, dans laquelle son ennemi juré transporte l’or de ses terres vers El Paso. Une entreprise risquée, car le fourgon blindé est équipé d’une puissante mitrailleuse…

SUPPLÉMENTS

Une fois n’est pas coutume, Sidonis Calysta ne propose pas grand-chose en guise de bonus, même s’il faut préciser que la copie que nous avons reçue n’inclut pas la présentation de Patrick Brion, apparemment comprise dans la sortie officielle (cf. site internet de l’éditeur) …

La courte présentation de Jean-François Giré, auteur et ancien monteur, spécialiste du western, sent l’interview quelque peu bâclée. Si Giré loue l’efficacité du film et la présence de deux grandes stars, regrette le peu de reconnaissance dont il jouit, et l’explique par une éventuelle désorientation des amateurs du genre qui ne s’attendaient pas à ce qu’il faut considérer davantage comme une comédie d’action que comme un western, il passe la moitié du temps à expliquer inutilement des éléments du scénario, sans véritable analyse. Une déception.

Le court reportage promotionnel réalisé lors du tournage du film est plus intéressant car on y découvre quelques images du making of avec Douglas et Wayne. Le format a beau être promotionnel, le reportage célèbre à juste titre l’action comme un savoir-faire cinématographique typiquement américain, et il est vrai que le film, truffé de scènes d’action en tout genre (bagarres, poursuites, explosions, fusillades, etc.), en est un bon exemple. C’est malgré tout un peu court pour réhabiliter ce western qui le méritait.

Note concernant le film

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Note concernant l’édition

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Les géants en petit format : Récits d’un chasseur, d’Ivan Tourgueniev

Les quatorze nouvelles qui constituent le recueil Récits d’un chasseur forment une excellente porte d’entrée dans l’oeuvre d’Ivan Tourgueniev, un des grands écrivains russes du XIXème siècle. À travers ces nouvelles empreintes d’une douce poésie bucolique, le romancier dresse un portrait d’une rare acuité de la vie quotidienne dans la campagne russe de son temps.

Ivan Tourgueniev fait partie des grands écrivains classiques de la littérature russe du XIXème siècle, au même titre que Pouchkine, Gogol ou Dostoievski. Au fil de ses nouvelles et de ses romans, il a construit une œuvre très politisée basée sur une observation fine et précise aussi bien des rapports de classe que des conflits de génération, comme c’est le cas dans son roman le plus célèbre, Pères et fils. Cela lui vaudra la méfiance impériale, ce qui se traduira par un séjour en prison puis un exil plus ou moins volontaire. Tourgueniev passera les dernières années de sa vie en France et se posera en médiateur entre les mondes littéraires russe et français, traduisant en russe les œuvres de Zola, Maupassant ou Flaubert.
Les Récits d’un chasseur (ou Mémoires d’un chasseur, selon les traductions) constituent une de ses premières publications, et son premier succès. Il s’agit d’un bref recueil de quatorze nouvelles (auxquelles se rajouteront, plus tard, dix autres textes publiés sous le titre Les Nouveaux Récits d’un Chasseur), toutes racontées par un même narrateur. De ce narrateur, on ne saura pas grand-chose, sinon qu’il s’agit d’un propriétaire sans doute assez riche (et plutôt oisif, puisqu’il semble passer son temps à chasser).
Les nouvelles se déroulent toutes pendant que le narrateur est parti chasser. Elles sont donc, dans un premier temps, constituées de superbes descriptions de la nature russe, en particulier de cette forêt qui est une des caractéristiques fortes du paysage et de l’identité russes. L’ensemble du recueil se déroule dans un cadre bucolique auquel les descriptions de Tourgueniev confèrent un caractère poétique absolument superbe. Seulement, chez Tourgueniev, à l’inverse du romantisme pour lequel la nature permet l’expression du moi, la description de la nature russe sert avant tout de cadre réaliste dans lequel se déploie le récit. Il est possible d’affirmer qu’il s’agit d’un réalisme poétique.

Dans chacune des nouvelles, le narrateur raconte non pas sa partie de chasse, mais les rencontres qu’il a faites pendant qu’il parcourait la campagne russe. Ces Récits d’un chasseur sont avant tout une suite de portraits des Russes des campagnes, qu’ils soient paysans ou propriétaires terriens. À ce sujet, Tourgueniev montre une très grande connaissance de ce milieu paysan. Il était lui-même issu d’une famille d’aristocrates propriétaires terriens, et il situe ses textes dans son gouvernement natal, celui d’Orel (au Sud-Ouest de Moscou, en direction de la frontière ukrainienne). Cela donne l’impression que Tourgueniev décrit ce à quoi il a assisté personnellement, et c’est sans doute ce réalisme dans la description du monde paysan qui a déplu au gouvernement impérial de son temps.
À l’époque où écrit Tourgueniev, il était impossible de décrire le monde paysan russe sans parler du servage.
Avec le système du servage, les nobles et les propriétaires terriens possédaient non seulement les terres, mais aussi les villages et les paysans eux-mêmes. Ceux-ci, qualifiés de serfs, étaient soumis à une redevance en argent ou sous forme de corvées. Ainsi, les serfs étaient contractuellement obligés de s’occuper des terrains des propriétaires, de leurs champs, de leurs forêts, de leur maison (le recueil mentionne souvent les « dvorovi », « les serfs de cours » qui s’occupaient des maisons de leur maître) et, s’il leur restait du temps libre (ou des forces), alors ils avaient l’occasion de s’occuper de leur propre terre. De plus, les serfs étaient considérés comme une sorte de « mobilier » attaché à la terre : lorsqu’un propriétaire vendait une terre, les serfs étaient vendus avec. Un propriétaire avait pouvoir de vie ou de mort sur ses serfs, qu’il pouvait battre, voire tuer comme bon lui semblait.
Les Récits d’un chasseur sont parcourus de plusieurs rencontres avec des serfs, et cela constitue autant de moments forts du recueil. Tourgueniev décrit avec précision les conditions de vie des serfs. Sans faire de grands discours politiciens, l’écrivain fait de son recueil un texte politique important en se contentant de décrire la vie quotidienne de ces paysans. Dans la nouvelle intitulée « Eau de framboise », Tourgueniev décrit ainsi un personnage dont le surnom est Stepouchka (diminutif de Stépan). Sa famille est inconnue. Son vrai nom est inconnu. Il n’a aucune connaissance, aucun bien, il est rejeté de tous et ignoré de tous. Stepouchka est un « non-personnage », dans le sens qu’il n’a aucune personnalité, qu’il n’existe officiellement pas. Administrativement, les serfs n’existent pas, ne sont pas des citoyens à part entière, mais sont perçus comme une « sous-humanité ».
Au fil des nouvelles, nous apprenons que, sur décision d’un propriétaire, un serf peut changer sans cesse d’affectation, un cuisinier peut devenir cocher sans aucune raison. Une jeune femme est battue et séquestrée. Les serfs sont des « esclaves » corvéables à merci et dénués de tous droits humains.

C’est cette réalité quotidienne des campagnes russes que Tourgueniev met en lumière dans ces Récits d’un chasseur. Mais le recueil ne se limite pas à cela. L’écrivain parle aussi des propriétaires eux-mêmes, du moins de certains d’entre eux. Outre les serfs, on a droit aux propriétaires ruinés qui sont obligés de se ridiculiser pour être acceptés chez de plus riches qu’eux ; aux familles décimées par la maladie et la mort omniprésente, etc.
De plus, les nobles sont pris dans une hiérarchie stricte, celle de la Table des Rangs. Cette hiérarchie existe depuis les réformes de Pierre le Grand au début du XVIIIème siècle et impose dans la noblesse une hiérarchie calquée sur celle des officiers militaires. Cette hiérarchie se ressent dans les rapports sociaux entre les nobles. Le cas est flagrant dans l’avant-dernière nouvelles, dans laquelle le narrateur dresse le portrait de deux nobles propriétaires terriens. Le premier de ces nobles agit différemment selon le rang du personnage auquel il s’adresse.

Cependant, tous les portraits présents dans ce recueil ne sont pas pathétiques. Certains des serfs décrits par le narrateur sont des personnages forts. C’est le cas, par exemple, d’Ermolaï, qui accompagne le narrateur dans ses parties de chasse et qui, de ce fait, se retrouve dans plusieurs nouvelles. Il s’agit d’un personnage puissant, qui connaît la forêt comme sa poche et tire le gibier avec une efficacité et une dextérité rares. Nous faisons aussi la rencontre d’un garde-forestier très particulier surnommé Le Biriouk.
Dans un registre différent, la nouvelle intitulée « Le Pré de Béjine » (Sergueï Eisenstein reprendra ce titre pour un de ses films, sans que ce soit pour autant une adaptation de la nouvelle) nous montre un petit groupe d’adolescents qui passe la nuit à se raconter des légendes et des histoires à faire peur, la nuit, alors qu’ils veillent sur des chevaux.
Le recueil se révèle finalement être un document extraordinaire sur la vie quotidienne dans la campagne russe de l’époque tsariste. Le recueil regorge de scènes de la vie rurale quotidienne : organisation des propriétés, rapports de classe, vie quotidienne des propriétaires et de leurs serviteurs, etc. On y apprend que lorsque l’on trouve un cadavre sur ses terres, il faut vite le porter en catimini sur les terres du voisin, sinon cela coûte 200 roubles de formalité administrative. On juge le rôle de ceux qui gèrent les revenus des propriétés, on y rencontre des enfants qui passent la nuit dans les champs pour garder les chevaux, on y croise un défilé funèbre, etc.
L’art de Tourgueniev réside dans la façon d’aborder ces thématiques politiques : ces récits sont des tranches de vie prises sur le vif, parfois laissées incomplètes « par peur de lasser le lecteur ». Les textes sont chargés d’émotions et les descriptions sont pleines de poésie. Jamais on ne se trouve dans un texte exclusivement politique, mais dans une œuvre littéraire dont la complexité et la profondeur n’empêchent pas la fluidité.
Le servage sera aboli en 1861 par le tsar Alexandre II.

« Lugosi » : derrière le mythe

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Préfacé par François Theurel, Lugosi est un album doublement intéressant : en y dévoilant l’histoire et la personnalité d’une figure séminale et inoubliable du cinéma d’épouvante, Koren Shadmi raconte en creux comment les studios, et en premier lieu Universal, ont exploité un genre à la fois artisanal et rémunérateur.

Lugosi est partagé entre deux trames temporelles. En noir et blanc, le lecteur est appelé à retracer la vie de Béla Blasko, de son enfance à Lugos, en Hongrie, jusqu’à son épopée hollywoodienne, aussi remarquable que contrariée. S’il continue à faire l’économie des couleurs, Koren Shadmi emploie d’autres teintes lorsqu’il se penche sur les derniers jours du comédien. Admis dans un hôpital pour soigner ses addictions, le vieil homme est assailli par des hallucinations lui rappelant notamment à quel point il reste dépendant de la reconnaissance du public. Entre la vie provinciale en Europe centrale et l’épicentre du cinéma américain, entre l’espoir et le désespoir, que de chemin parcouru ! Et pour cause : Béla Blasko, rebaptisé Lugosi en hommage à sa ville originelle, a dû affronter les protestations parentales lorsqu’il s’est agi de se consacrer à la comédie. Son père, un banquier respecté, lui assène ainsi dans l’album : « Tu es devenu une source d’embarras pour moi ! » On le priera ensuite de ne plus accompagner ses proches lors des sorties familiales, avant de porter à son crédit la disparition prématurée du paternel.

En Hongrie, les choses ne vont pas assez vite pour Béla. Et de toute façon, les dés sont pipés. Bien qu’il figure à l’affiche du Théâtre national de Budapest, il reste cantonné aux seconds rôles dans un système qui privilégie les anciens – ou les pistonnés. En parallèle, la future star hollywoodienne subit la pression de ses beaux-parents, sensibles au sort de leur fille : « Pauvre Ilona, comment a-t-elle pu tomber dans les filets d’un tel escroc ? » Il est vrai que les affaires vont mal. Et après s’être employé à promouvoir le premier syndicat national des acteurs, Béla, désormais sur liste noire, doit fuir son pays à la suite du renversement de la République soviétique hongroise en 1919. C’est ainsi que celui qu’on doit désormais appeler Lugosi arrive aux États-Unis, où la vie n’apparaît pas forcément plus rose. Koren Shadmi narre avec beaucoup de talent, et en caractérisant les personnalités croisées avec un mimétisme troublant, le déracinement douloureux des Lugosi. Logeant dans un appartement sujet aux moisissures, se repliant dans des lieux communautaristes, peinant à se faire remarquer sur les planches, Béla échoue dans un premier temps sur toute la ligne : professionnellement et sentimentalement, ce dernier point étant une constante objectivée par des adultères et divorces en série.

Nombreux sont les bonds temporels entre la biographie classique de Béla Lugosi et ses hospitalisations, puis sa rencontre avec Ed Wood – un autre moment charnière de sa vie. Koren Shadmi parvient de la sorte à casser la monotonie d’un récit linéaire, tout en sondant la psychologie de Béla Lugosi : pendant que des fantômes viennent lui rappeler sa rivalité avec Boris Karloff ou son insatiable soif de femmes et de gloire, on découvre les événements et les décisions qui ont abouti à l’édification de ce personnage complexe, qui passera à la postérité pour sa façon unique de rouler les « rr », pour son interprétation du comte Dracula (à Broadway et à Hollywood) et pour le cycle horrifique initié aux studios Universal. Quelques faits portés à la connaissance du lecteur permettent de donner de l’épaisseur au comédien ou aux coulisses hollywoodiennes : une incapacité à négocier des cachets satisfaisants, un train de vie dispendieux peu en phase avec ses revenus, une addiction à la morphine née de douleurs aux jambes, une détestation du personnage – jugé pas à sa mesure – de Frankenstein, la stratégie de développement du jeune patron d’Universal Carl Laemmle Junior, le rôle de suppléant de Karl Freund quand Tod Browning s’absentait du tournage de Dracula, les répercussions du Code Hays sur le cinéma d’horreur, l’histoire d’amour avec Lillian Arch, une assistante de 19 ans que Béla épousa alors qu’il en avait 47…

« Grandeur et décadence de l’immortel Dracula ». Le sous-titre de cette biographie dessinée est éminemment programmatique. Car Koren Shadmi le démontre à l’envi : Béla Lugosi était fait d’espoir et de désespoir, de succès et d’échecs, de résilience et de perdition… Du triomphe de Dracula ou du Chat noir, le comédien hongrois s’orientera, plus par défaut que par choix, vers les séries Z de l’inénarrable Ed Wood, considéré comme le plus mauvais réalisateur de tous les temps – il fit, rappelons-le, l’objet d’un superbe film réalisé par Tim Burton. Cela étant, Lugosi se distingue aussi par sa sincérité : si on aurait du mal à l’imaginer parader dans les films mal fagotés d’Ed Wood en cas de propositions lucratives d’Universal, il l’a cependant fait en mettant du cœur à l’ouvrage, pour son ami, mais aussi par amour pour le cinéma artisanal. De tout cela, et bien d’autres choses encore, Koren Shadmi en fait état avec passion et métier.

Lugosi, Koren Shadmi
La Boîte à bulles, août 2021, 160 pages

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Salé sucré, une chronique familiale et gastronomique d’Ang Lee

La carrière d’Ang Lee est un travail d’équilibriste, le cinéaste étant partagé entre Taïwan et les États-Unis, mais aussi entre des films à grand spectacle (Hulk, L’Odyssée de Pi, Tigre & Dragon) et des films plus intimistes (Garçon d’honneur, Brokeback Mountain, Ice Storm ou le très beau Un jour dans la vie de Billy Lynn, un des meilleurs films traitant de la guerre en Irak). Salé sucré appartient à cette dernière catégorie, plus précisément aux chroniques familiales que le cinéaste taïwanais sait toujours narrer avec subtilité et bonheur.

Il suffit de quelques images pour le comprendre : dans son domaine, Monsieur Chu est une référence. La précision des gestes, le choix des aliments (dont une bonne partie vient de sa propre production), la rapidité d’exécution, aussi bien que les innombrables photos où il pose auprès de célébrités, tout aboutit à la la même conclusion : comme le dira oncle Wen, Chu est « le meilleur cuisinier du pays ».
Cette introduction insiste bien non pas sur les plats eux-mêmes mais sur l’art consommé avec lequel Chu les réalise. La caméra s’arrête sur le moindre geste (certains étant plutôt déconcertants), sur le visage concentré d’un homme tout à son art. Et on comprend vite que pour lui, la cuisine est un monde à part entière, dont il connaît les moindres secrets.
C’est autour de cet art gastronomique que vont se retrouver tous les personnages du film, à savoir Monsieur Chu et ses trois filles.
L’ainée, Chu Jia-jen, est professeur de chimie dans un lycée. D’apparence froide, elle a tout de la vieille fille renfermée sur elle-même. Cela doit être d’autant plus compliqué que tout le monde ne cesse de lui rappeler son statut de célibataire.
Chu Jia-chen a tout de la femme d’affaires active et dynamique. Directrice adjointe d’une compagnie aérienne, elle est très appréciée dans son travail et mène une vie sentimentale plus que satisfaisante avec… son ex.
Enfin, la benjamine, Jia-ning, travaille dans un fast-food.
Toute cette fratrie, qui mène sa vie de son côté, est réunie immanquablement tous les dimanches pour le repas familial concocté par le père. C’est le genre de rituel immuable auquel on voudrait pouvoir échapper parfois, mais qui structure une famille.

Une image revient régulièrement dans le film. Une jeune policière, postée au milieu d’une immense avenue, y règle l’intense circulation. Le premier plan du film montre les voitures arrêtées qui démarrent toutes au même moment. Comme si la vie suspendue reprenait subitement son cours.
Dans Salé Sucré, Ang Lee filme beaucoup les flots humains : flots de voitures déboulant dans une avenue, flots de passagers entrant dans un bus et entraînant inexorablement la petite Shan-Shan, flots humains marchant dans les rues, etc. Les personnages sont emportés dans le courant sans rien pouvoir y faire. C’est le temps, l’âge, le vieillissement, et finalement l’image de la vie dans son ensemble. C’est cela que montre son film.
Salé sucré s’attache à des personnages qui semblent, au début du film, pris dans une situation dont ils ne peuvent s’extraire. A l’image de ce repas dominical incontournable, les trois filles Chu apparaissent comme captives d’une situation familiale inextricable. Finalement, c’est aussi le cas de leur père : depuis la scène d’ouverture, on le voit essayer d’annoncer quelque chose à ses filles, sans jamais y parvenir…
Et finalement, le film montre comment tous ces personnages vont prendre leur envol, un par un. Ang Lee réalise cela avec humour et une grande tendresse pour ses protagonistes. Les personnages échappent tous à la caricature et aux simplifications pour devenir, chacun à sa façon, un humain émouvant avec lequel on sympathise.
C’est là l’une des grandes forces de ce film : Salé sucré est un film humain, qui aborde le thème du rapport entre famille et individu. Quelle distance mettre entre soi et sa famille ? Comment gérer son passé pour qu’il n’empêche pas de forger un présent, voire un avenir ?
Pour cela, Ang Lee agit comme le père cuisinier du film : il fait un mélange parfaitement dosé, subtilement équilibré, d’humour, de drame et de sensualité gastronomique. Il concocte ainsi une chronique familiale douce-amère, tendre et toujours juste dans sa façon de décrire des relations pleines de non-dits.

Salé sucré : bande annonce

Salé sucré : fiche technique

Titre original : Yin shi nan nu 飲食男女
Réalisation : Ang Lee
Scénario : Ang Lee, Hui-ling Wang, James Schamus
Interprétation : Sihung Lung (Chu), Kuei-mei Yang (Jia-jen), Chien-lien Wu (Jia-chen), Yu-wen Wang (Jia-ning)
Photographie : Jong Lin
Montage : Tim Squyres
Musique : Mader
Production : Kong Hsu, Li-kong Hsu
Sociétés de production : Ang Lee Productions, Central Motion Pictures, Good Machine
Société de distribution : UGC
Date de sortie en France : 13 mai 1994
Durée : 124 minutes
Genre : chronique familiale
Taïwan – 1994

Casino Royale – avec Daniel Craig – est-il le meilleur film de casino jamais réalisé ?

Il y a 27 films de James Bond qui ont été produits depuis le début des années 1960.

Il y a des heures et des heures d’action « Shaken, not Stirred », où on voit l’espion MI6 préféré de tout le monde aller dans l’espace, sous l’eau, dans l’air, à travers la jungle et partout ailleurs.

Mais, il ne peut y avoir qu’un seul titre qui peut être couronné comme le meilleur. Bien que vous puissiez penser qu’il s’agit d’une tâche infructueuse et impossible, le site Web de films IMDb a réussi et a révélé quel film est le meilleur des meilleurs.

Après des milliers de votes, les gens ont choisi Casino Royale.

Le meilleur film de James Bond, c’est déjà grande chose, mais il est également considéré comme le meilleur film sur les jeux d’argent de tous les temps. D’autres films célèbres comme Ocean’s Eleven ou The Gambler figurent également en bonne place dans le cœur des spectateurs.

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Pourquoi Casino Royale?

La réalité est qu’il y a un large éventail de choses qui contribuent à ce film de 2006 qui arrive en haut de la table.

Pierce Brosnan était un bon Bond, sans parler de la star de certains grands films des années 90 et du début des années 2000. En vérité, Daniel Craig a apporté une nouvelle profondeur au rôle de Bond dans Casino Royale (2006). Avec une sensation beaucoup plus sombre et plus profonde du personnage, Craig a révolutionné la façon dont nous regardions James Bond. Troublé et instable, l’agent secret de Craig est un homme avec des problèmes et les téléspectateurs ne pouvaient pas en avoir assez de ce Bond de mauvaise humeur !

Casino Royale propose également un méchant de haut niveau dans Le Chiffre, le méchant joué avec une réelle capacité par Mads Mikkelsen. Le Chiffre doit être considéré comme l’un des méchants les plus diaboliques des films de Bond ! Marchand d’armes international, Le Chiffre ne recule devant rien pour assurer la bonne marche des affaires.

Naturellement, la raison principale pour laquelle Casino Royale est considéré comme le meilleur film de jeu de la liste est son incroyable casino scène de poker. Tournant autour du casino dans le titre, un endroit secret à enjeux élevés au Monténégro, 007 se bat avec une variété de personnages méchants pour le jackpot. Bien sûr, le héros gagne finalement plus de 100 millions de dollars, mais il obtient bien plus que ce qu’il a négocié à long terme.

Et si vous voulez vous sentir comme si vous veniez de sortir du film Casino Royale, mais en jouant à des jeux autres que le poker et dans le confort de votre maison, vous pouvez le faire dans n’importe quel casino en ligne disponible. Par exemple, vous pouvez essayer les machines à sous en ligne chez SuperSeven .

Fait amusant !

Saviez-vous que pendant le temps d’arrêt entre les prises, les acteurs et l’équipe de Casino Royale se sont mis à jouer au poker de manière appropriée ? Cela a continué une fois le tournage terminé. On se demande si tout le monde aurait essayé de jouer le baccara beaucoup plus compliqué que Bond joue à la fois dans le roman original et dans l’adaptation cinématographique précédente s’ils y avaient joué dans la version de Campbell.

Le jeu sur le tournage des films de Bond est assez courant. Célèbre, Roger Moore et le producteur Albert R. Broccoli ont joué au backgammon pendant leurs pauses.

Quelques autres films de casino les mieux notés

Bien que Casino Royale ait été le gagnant de la recherche, de nombreux autres excellents films sont également sortis très haut, parmi lesquels sont :

  • ‘Ocean’s Eleven’ – C’est toujours un cas rare où le remake d’un film finit par dépasser l’original. La version 2001 du film Rat Pack de 1960 finit par être une interprétation bien supérieure. Clooney incarne Dapper Danny Ocean, un voleur qui ne fait rien de bon quelques heures seulement après avoir été libéré de sa libération conditionnelle. Il met en œuvre son grand plan de cambriolage de casino aux côtés d’une équipe de premier ordre.

    • Hangover – Doug (Justin Bartha) s’apprête à se marier. Ses amis, le professeur Phil Wenneck (Bradley Cooper) et le dentiste Stu Price (Ed Helms), et le futur beau-frère de Doug, Alan (Zach Galifianakis), décident de l’emmener à Las Vegas pour enterrer sa vie de garçon. Une fois sur place, les compères réservent une suite au Caesars Palace et vont boire sur le toit pour admirer la ville en pleine nuit. Le matin suivant, Alan, Phil et Stu se réveillent sans rien se rappeler de la nuit précédente.
  • ‘Fear and loathing in Las Vegas’ – Une adaptation du roman du même nom de Hunter S. Thompson. Le film détaille une recherche farfelue du « rêve américain », par Thompson et son avocat samoan fou. Alimenté par la quantité massive de drogues qu’ils ont achetées avec une avance d’un magazine pour couvrir un événement sportif à Vegas ; ils partirent dans le Red Shark.

Certes, les cinéphiles continueront à adorer les jeux de hasard et, par conséquent, Hollywood continuera à en faire !

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Inviter l’art contemporain chez soi : la façon la plus simple d’adopter une déco élégante et raffinée

Les amoureux d’art contemporain, de musique, de cinéma et de lieux luxueux auront peut-être du mal à trouver une décoration qui leur plaît et leur ressemble vraiment. On peut en effet tout à fait apprécier l’art et ne pas avoir un budget immense ou aimer les photos d’exception mais ne pas avoir le compte en banque qui permet d’acheter les clichés de grands photographes pour habiller un mur. Heureusement, il existe aujourd’hui une façon très simple de décorer son intérieur avec des affiches de film, des tirages d’inspiration art contemporain ou des reproductions très qualitatives de paysages sublimes avec un budget raisonnable.

Créer son affiche personnalisée

Il est aujourd’hui très facile de se lancer dans la création d’affiche personnalisée selon ses envies, ses préférences et ses goûts puisqu’en se rendant sur un site spécialisé dans la création de papiers peints, affiches et tableaux sur mesure, on peut créer en quelques clics l’affiche de son choix. Celle-ci est ensuite imprimée sur un papier de grande qualité et dans la dimension souhaitée, en petit ou grand format, selon ses préférences. On peut ensuite faire encadrer cette affiche puis la suspendre à l’endroit souhaité dans la pièce à redécorer. Une grande affiche d’inspiration art contemporain peut ainsi être la pièce maîtresse qui apportera une touche tendance et raffinée à un salon, une salle à manger ou même une cuisine. Dans ce cas, choisissez pour l’afficher un endroit central où se poseront tous les regards, comme par exemple au-dessus du canapé, dans l’axe de la table ou au fond d’un couloir. Votre affiche n’en sera que mieux mise en valeur puisque personne ne pourra la rater. Une affiche disposée à un endroit stratégique donnera beaucoup de caractère à la pièce, rendra votre décoration bien plus originale et vous permettra de personnaliser facilement un salon, une chambre, une cuisine ou un bureau. Plus qu’un simple objet de décoration, cette affiche vous invitera, vous et vos invités, au voyage, à la détente et à la sérénité. Ce n’est en effet un secret pour personne : il suffit bien souvent de contempler quelques secondes un paysage apaisant pour se sentir instantanément mieux !

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Multiplier les affiches pour un mur de cadres tendance

Si vous aimez le principe de l’affiche mais que vous souhaitez habiller tout un mur et créer une ambiance tendance, moderne et dynamique, vous pouvez multiplier les affiches et en choisir plusieurs, dans l’idéal dans des formats différents. Vous pouvez ainsi alterner les petits et les grands formats, miser sur des encadrements de couleurs différentes elles aussi, et varier les styles. Concevez votre mur de cadre comme un espace où vous racontez une histoire : vous pouvez ainsi associer des photos, des paysages ou des dessins qui ne se ressemblent pas mais qui sont en revanche liés entre eux grâce à une teinte que l’on retrouve chez l’un et chez l’autre, un thème général qui se dégage de cette association d’affiche ou tout simplement parce qu’elles sont toutes à votre goût et que vous les appréciez particulièrement. Vous l’avez compris, le principe du mur de cadres n’est évidemment pas de juxtaposer des affiches au hasard mais de créer au contraire une ambiance en fonction de vos goûts et de ce que vous aimez regarder au quotidien. Un mur de cadres réussi est un espace qu’on prend plaisir à regarder, scruter, observer, et qu’on redécouvre à chaque fois qu’on passe devant sans jamais s’en lasser. Pensez-y si vous avez un mur vide que vous souhaitez décorer et qui ne sera selon vous pas assez habillé avec une seule affiche, ou si vous hésitez entre deux ou trois clichés : le mur de cadres est certainement l’astuce déco la plus appropriée dans cette situation !

Vous aimez l’art contemporain, la musique, les paysages sublimes et les lieux luxueux et vous rêvez de refaire votre décoration intérieure pour la rendre à la fois originale, raffinée et unique ? Dans ce cas, pourquoi ne pas opter pour une affiche personnalisée ou un mur de cadres, un peu comme une façon d’inviter la culture chez vous ? L’avantage de cette solution déco, c’est qu’elle est facile à mettre en oeuvre, totalement personnalisable en fonction de vos envies, adaptée même aux petits budgets et offre des résultats épatants. La seule condition à respecter, pour créer une déco réussie, c’est d’écouter vos envies, de suivre vos goûts et de créer une affiche que vous prendrez plaisir à regarder chaque jour sans vous en lasser.

Article invité écrit par Marie

France de Bruno Dumont : la reine mise à nu

3.5

Bruno Dumont poursuit avec France une filmographie complexe, labyrinthique. Une filmographie à taille humaine, parfois incomprise, dans laquelle il brouille sans cesse les pistes. Cette fois, c’est de nouveau avec l’image d’une actrice qu’il joue (après Juliette Binoche notamment), s’amusant à nous entraîner sur un chemin pour finalement en bifurquer totalement. Le réalisateur dit pourtant de France qu’il est un de ses films les plus « simples » (en opposition au plus ténu Jeanne, son précédent long métrage). C’est un portrait au vitriol, parfois redondant, souvent caustique, parfois émouvant, mais surtout faussement ridicule. Une satire du journalisme TV. Un portrait que Christophe était venu sublimer de sa musique et de sa voix. A voir en salles dès le 25/08/2021 après sa présentation à Cannes début juillet.

Au bord de soi

Si l’on s’en tient à sa bande annonce ou à ses première minutes (assez savoureuses avec Blanche Gardin, Emmanuel Macron et Léa Seydoux dans un trio malgré lui très bien senti), on pourrait penser que France est une comédie bien potache à la française. Or, comme souvent avec Bruno Dumont, il n’en est rien. Son synopsis suggère d’abord que France est un portrait. On pense parfois, avec le sérieux en moins, à Marilyne de Guillaume Galienne pour ce portrait où l’héroïne est malmenée, puis magnifiée la seconde d’après. Sauf que là où Galienne aime tirer sur la corde sensible, Dumont préfère les sentiers de l’exagération et les flirts avec le ridicule. Il dit lui-même que son personnage s’élève, pas très haut cependant, mais que c’est pour lui la définition même de la grâce : s’élever, pour un personnage, de là où il est. France est touchante en ce qu’elle retombe sans cesse dans les travers qu’elle pense éviter. Elle déteste la fausseté des relations, mais crée sans cesse du faux, du fabriqué. Elle pleure surtout avec une sincérité grave, percutante. Et l’instant d’après, elle utilise ces larmes pour ses reportages, pour une émotion sans vérité, elle. Elle confond tout, le beau et le vulgaire, le beau et le vrai, le vrai et le construit. Certes, elle va sur le terrain et se confronte à la réalité des bombardements, mais pour trouver ensuite tout formidable. « Formidable d’avoir survécu ? » lui demande un interprète, « Efficace » rétorque-t-elle alors avant de commander du vin blanc. C’est d’ailleurs cette efficacité qui fait audience qu’elle va sans cesse chercher. Son rouge à lèvres toujours impeccable étant l’image même de cette folie de l’audimat. Dumont s’amuse à mettre en scène (il le dit lui-même, cette collaboration ayant été désirée par les deux protagonistes) Léa Seydoux, la reine du cinéma, la fille de, l’icône et à écorner cette image, à jouer avec elle. Cherche-t-il lui-même une vérité qu’il refabrique ensuite de toute pièce ? On est parfois déstabilisés, en tant que spectateurs, par cette mise en  abyme permanente. Le journalisme est du cinéma, France est du cinéma, Léa Seydoux est actrice, France est une journaliste. France est un personnage joué par une actrice qui joue un personnage qui lui-même joue à la journaliste… Bref, c’est parfois vertigineux. Et pendant 2h14, Dumont répète les scènes à l’infini, jusqu’à l’écœurement presque. Cependant, personne n’avait aussi bien filmé Léa Seydoux depuis longtemps. Son visage en larmes n’est pas sans rappeler celui du très beau L’enfant d’en haut d’ Ursula Meier. Comme dans Jeanne, Bruno Dumont filme ce visage de face (parfois légèrement en hauteur, forçant son héroïne à regarder vers le ciel), dans de longs plans qui prennent leur temps, laissent entrer le silence.

Dans nos télévisions s’invente le vide

Bruno Dumont prétend ensuite parler « d’un pays, le nôtre et d’un système, celui des médias » (toujours selon le synopsis du film présenté dans le dossier de presse), les deux allant de pair. Il propose en effet une satire de nos médias télévisuels par-delà de notre manière de consommer des images, de regarder le monde. L’émission de France De Meurs (on pourrait en dire beaucoup sur ce nom, on vous laisse apprécier) s’intitule d’ailleurs « un regard sur le monde ». Or, c’est surtout une mise en scène du monde qu’elle propose sans cesse. Alors Dumont exagère, ou pas, les traits et construit une élite intellectuelle qui parle bien sur les plateaux et se lâche une fois les micros coupés. Au final, Lou alias Blanche Gardin trouve tout beau, même la misère, trouve tout génial, même la mort: « les icônes sont faites de boue » dit-elle à France quand elle tombe au plus bas. On n’est pas loin de Kylie Minogue se faisant croquer le doigt par M. Merde chez Leos Carax (Holy Motors). Mais même quand elle pense avoir touché le fond, France a encore beaucoup à creuser. Dumont parle d’un pays qui va mal aussi, peut-être un peu rapidement, la guerre rôde, les gens vont mal, n’ont pas toujours de quoi se nourrir, vivent dans des mondes hermétiques (non France ne deviendra pas Mère Thérèsa). Le nombre de portes ouvertes qu’enfonce Bruno Dumont est impressionnant. Mais l’espace d’un instant, il dévoile aussi nos travers. Il mène sa barque et son portrait. Un court séjour à la montagne, un chant en latin, une brève passion qui s’avèrera bien plus, un accident de voiture, sont autant d’instants où Bruno Dumont recherche désespérément le sublime. Il joue aussi avec nos codes, choisissant de faire un genre de comédie à la française, en choisissant pour mari de France, Benjamin Biolay. L’acteur s’était illustré aux côtés de Karin Viard dans Les Apparences. Ici, le couple paraît aussi improbable que de réussir à imaginer Benjamin Biolay, le chanteur, dans une comédie ! C’est aussi le cynisme dénoncé qui devient celui que le scénario se plait à distiller çà et là. Le film n’oublie pas d’être drôle (merci Blanche Gardin) notamment avec le gag de l’amoureux transis qui ne cesse de débarquer de nulle part, mais peine un peu plus dans les émotions ou du moins montre qu’elles sont fabriquées et confinent donc parfois au ridicule. Le film est une double facette permanente.

Médias 

Les médias sont donc savoureusement dépeints, décriés, moqués. On est loin du dernier Sympathie pour le diable ou encore de la vague de films sur les médias vus comme des lanceurs d’alertes (Pentagon Papers…). Ici, les médias sont une industrie au service de laquelle les journalistes vendent leur âme. Surtout quand ils officient pour la télévision. Le règne des images et de l’audimat ne font pas bon ménage. Bruno Dumont nous parle alors du cinéma, qui n’est jamais tant dans la communication que quand il s’appelle téléfilm ou quand il est consommé à outrance, sans longueurs ni défauts. La boucle est alors bouclée, le piège se referme sur France qui essaye tant bien que mal de changer, d’aimer, d’observer le monde, de le comprendre. Bruno Dumont la transporte même dans ses terres bénies du nord où elle s’émeut d’un champ de patates. Champ que Bruno Dumont sublime lui-même en le filmant avec sa caméra amoureuse. C’est en changeant peu à peu son regard, sans la faire radicalement changer, que Dumont élève France. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la partition (et la voix déchirante) de Christophe vient sans cesse en opposition aux images comme pour éclairer le portrait d’un personnage aussi détestable que complexe. Quelques notes s’élèvent et c’est tout le film qui prend de la hauteur, qui nous regarde à travers ses silences et le regard percutant de son héroïne face caméra.

Bande-annonce : France

Fiche technique : France

Synopsis : « France » est à la fois le portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias.

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Interprètes : Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay, Emanuele Arioli, Gaëtan Amiel
Photographie : David Chambille
Montage : Nicolas Bier
Compositeur : Christophe
Sociétés de production : 3B Productions, Arte France Cinema, Red Baloon Film GmbH, Scope Pictures,  Tea Time Films
Distributeur : ARP Selection
Durée : 134 minutes
Genre: Comédie dramatique
Date de sortie : 25 août 2021

Compétition officielle festival de Cannes 2021

France – 2020

 

 

 

 

« Créatures : 2. La Grande Nuit » : menaces en série

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Dans le premier tome de Créatures, intitulé « La Ville qui ne dort jamais », Stéphane Betbeder et Djief mettaient en images un New York dystopique et post-apocalyptique, tout en sondant, à hauteur d’enfants, la dynamique de groupe et l’ancrage familial. « La Grande Nuit » poursuit dans cette même veine, mais voit son récit dynamisé.

« La brume qui fait vriller » s’approche à grands pas, Testo et la Taupe font du « papy-sitting » avec un professeur à moitié sénile, Vanille est à la recherche de son frère Minus, Chief et la Crado négocient auprès d’elle des réserves de nourriture en échange de leur aide… Dans ce second tome de Créatures, le groupe d’enfants qui s’était auparavant formé a périclité et le lecteur est amené à suivre en parallèle les péripéties des uns et des autres. Ce qui faisait le sel de « La Ville qui ne dort jamais » n’a pas disparu pour autant : un New York assiégé par les « baveux », fondu dans des couleurs jaunes-vertes ; des enfants cherchant à s’affirmer tout en démontrant une incommensurable résilience ; des menaces diverses et variées…

Stéphane Betbeder et Djief parviennent sans mal à donner un nouveau souffle à leur récit : tous les protagonistes ont une quête à mener et vont être confrontés à une forme ou l’autre d’adversité. Certaines planches très aérées permettent à Djief d’exprimer toute l’étendue de son talent, comme c’était déjà le cas dans l’introduction du premier tome. Il faut lui reconnaître une authentique capacité à donner corps à une métropole en perdition : des voitures éventrées abandonnées sur un pont, des conteneurs empilés de manière anarchique, des souterrains envahis par une entité mystérieuse, des édifices en ruines sur lesquels fond une brume épaisse… L’emploi d’une palette chromatique très efficace et cohérente sublime l’univers qu’il portraiture.

Si les grands thèmes brassés dans cet opus ne dérogent pas à ce qui a été mis en place dans le premier album, l’action s’y déroule à un rythme effréné. Surtout, la menace « dont on ne doit pas prononcer le nom » et qui plane sur New York et (désormais) sa banlieue est un peu plus identifiable, avec pour effet final de placer les protagonistes dans une situation en apparence inextricable. Cela présage un prochain tome tout aussi riche en rebondissements et probablement déterminant quant aux relations encore indécises entre Vanille et les autres enfants. En attendant, on appréciera « La Grande Nuit » pour ses tableaux apocalyptiques et la réaffirmation (jamais stérile) de ses enjeux.

Créatures : 2. La Grande Nuit, Stéphane Betbeder et Djief
Dupuis, août 2021, 72 pages

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3.5

« 11 septembre » : une autre histoire des attentats

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Publiée aux éditions Delcourt, l’intégrale de 11 septembre se base sur une histoire contre-factuelle nourrie par les soupçons de l’agent du FBI John Patrick O’Neill, surnommé le Prince des Ténèbres. Ce dernier a tôt vu dans le groupe terroriste al-Qaïda une menace pour la sécurité intérieure américaine. Mais ses cris d’alarme sont restés lettre morte…

Son histoire est tellement improbable qu’elle en devient glaçante. En qualité d’agent du FBI, John Patrick O’Neill a alerté ses supérieurs sur la menace que constituait à ses yeux, pour les États-Unis, le groupe al-Qaïda. Il ne fut toutefois pas entendu et finit sa carrière en qualité de chef de la sécurité du World Trade Center, un poste qu’il commença à occuper quinze jours à peine avant les attentats du 11 septembre, au cours desquels il perdit la vie. Funeste destin que celui de l’homme qui soupçonnait Ben Laden de vouloir détourner des avions (le projet Bojinka) et qui ne résiste désormais à l’oubli qu’à la faveur des hommages qu’on lui rend ponctuellement – dont celui de Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey. John Patrick O’Neill n’est toutefois pas le seul point d’ancrage de cette bande dessinée, puisqu’Ali Mohamed, agent double égyptien, sergent de l’armée américaine, formateur de terroristes et concepteur des attentats de Nairobi et du 11 septembre (oui, tout cela à la fois) y occupe également une place de choix.

Dans ce récit contre-factuel, John Kerry et Barack Obama ont pris la place de George W. Bush et Dick Cheney après le premier mandat du président républicain. John Patrick O’Neill et ses collègues, mais aussi l’ancien membre de la CIA Robert Baer, s’intéressent de près aux activités d’Oussama Ben Laden et de ses hommes. Les attentats du World Trade Center en 1993 ou visant Hosni Moubarak en 1995 ou Clinton à Manille sont, parmi beaucoup d’autres, évoqués dans l’album. C’est l’un des éléments qui caractérise le mieux 11 septembre : par une entreprise de fiction très documentée, les auteurs restituent avec soin ce qui fait l’étoffe d’un groupe terroriste dont les agissements ont été longtemps méjugés. Les liens entre OBL et les Américains – d’abord le soutien, ensuite la haine – mais aussi les Saoudiens – il a construit partout dans le royaume – ou les Soudanais, figurent en bonne place dans l’album, tout comme l’influence d’Aramco ou le conflit israélo-palestinien. Et certaines lignes de dialogues ne laissent planer aucun doute sur ce qu’était la politique américaine au cours des années Bush. « Le pétrole et les Bush, c’est une vieille histoire, c’est même l’origine de leur fortune. Alors ils ne vont pas cracher dans la soupe, même si elle est amère. » Ou sur la prétendue volonté de coopération entre les agences états-uniennes : « Il paraît, oui, et il paraît aussi qu’un type habillé en rouge va descendre dans ma cheminée le 25 décembre ! »

D’une traque obstinée et difficile, celle d’un groupe terroriste longtemps resté sous les radars américains, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey tirent un récit haletant, étayé et édifiant quant à la situation géopolitique des années 1990-2000. S’il est parfois difficile de faire le tri entre la part romancée et factuelle de 11 septembre, il n’en demeure pas moins que le lecteur trouvera dans cet album autant de sujets de réflexion que de fausses pistes, autant de personnages réels mais méconnus que d’intrigues imaginées de toutes pièces. Avec à la clef, notamment, une nouvelle mouture des printemps arabes.

Jour J : 11 septembre, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey
Delcourt, juin 2021, 200 pages

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3.5

Compartiment tueurs (1965) et Z (1969), de Costa-Gavras : combat et divertissement

Dans le cadre de la collection qu’Arte Editions consacre à Costa-Gavras (qui compte aujourd’hui plus d’une dizaine de titres), on s’intéresse aujourd’hui à deux œuvres extrêmement différentes du cinéaste franco-grec. D’une part un classique multi-primé du cinéma politique, de l’autre un polar déroutant d’un artiste qui venait de prendre son envol. Le plaisir le plus intense du cinéphile ne se trouve pas nécessairement là où on l’attendait… 

Compartiment tueurs (1965)

Belle (re)découverte que ce premier opus du cinéaste, doublée d’une réédition datée de 2016 intéressante à plus d’un titre. Le charme que dégage le film est renforcé par les conditions peu habituelles dans lesquelles il est né. Ayant quitté sa Grèce natale où l’engagement communiste de son père lui fermait toutes les portes dans le contexte de la guerre civile qui voit le pays se situer sur le « ligne de front » des deux blocs de la guerre froide, Konstantinos Gavras part étudier en France. Diplômé de l’IDHEC, il entame comme tant d’autres un parcours d’assistant-réalisateur, notamment pour Verneuil, Clément ou Demy. Il aurait pu en rester à ce statut d’homme de l’ombre. Mais son amitié avec le couple Montand-Signoret (rencontré sur le tournage du Jour et de la nuit de René Clément) et son talent qui lui permet d’adapter le premier roman policier de Sébastien Japrisot Compartiment tueurs, sur lequel de grands noms se sont pourtant cassés les dents avant lui, lui font franchir un pas que peu ont franchi. L’assistant-réalisateur se lance alors dans le grand bain.

Quand celui qui se fera dorénavant appeler Costa-Gavras parle de Compartiment tueurs comme d’un « film d’amis », l’on ne peut que constater que tout le monde n’a pas le même carnet d’adresses ! Car question distribution, on aura rarement vu un premier film d’un metteur en scène avec une telle brochette de stars. Montand et Signoret ont en effet emmené dans leurs bagages une série de figures bien connues du cinéma d’avant-guerre, ainsi que quelques futures stars de la Nouvelle Vague : Jacques Perrin, Pierre Mondy, Jean-Louis Trintignant, Charles Denner, Michel Piccoli et d’autres, sans oublier Catherine Allégret, la fille de Signoret issue de son premier mariage avec le réalisateur Yves Allégret. En considérant en outre qu’il s’agit de la première fois que le couple le plus célèbre de France joue ensemble depuis 1957 (Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau), il est évident qu’il y avait là de quoi séduire un large public.

Costa-Gavras révèle pourtant un talent qui ne se borne pas à la direction de comédiens illustres. Avec son enquête policière à la Agatha Christie à partir de la découverte d’une femme assassinée dans le compartiment d’un train, Compartiment tueurs est une œuvre inédite pour un cinéaste surtout connu pour ses films politiques. Sa mise en scène, déjà très impressionnante, indique un tournant historique. Elle se situe en effet à cheval entre cinéma français classique et futures audaces de la Nouvelle Vague, le tout mis en valeur par un noir et blanc à la fois brut et gracieux. Les monologues intérieurs de René Cabourg (Michel Piccoli, excellent), la poursuite finale digne d’un film noir hollywoodien, le plaisir évident pris par Montand et Signoret lors de leur délicieuse scène ensemble… Costa-Gavras livre une œuvre à la fois originale et étonnamment maîtrisée pour une « première ». Mieux encore, son scénario offre un rôle marquant à chaque comédien, comme dans un Cluedo géant qui ne vire pas au ludique : Mondy en commissaire autoritaire et expéditif, Montand (qui assume un accent du Midi prononcé) en inspecteur fatigué mais malicieux, Perrin en jeune ingénu en rupture de ban, Allégret en jeune fille fraîche mais à qui on ne la fait pas, Piccoli en obsédé répugnant, Denner en contestataire véhément, Signoret en actrice sur le retour engoncée dans ses manières désuètes, et Trintignant en séducteur froid et cruel. Chacun livre une partition sans faille !

Enfin, malgré le sujet à mille lieues du militantisme, on trouve déjà dans ce film quelques touches politiques, comme des indices de la suite de la carrière du metteur en scène : l’exemplaire du Capital entrevu dans la valise de Daniel (Perrin), le fossé qui sépare le commissaire Tarquin (Mondy) de son fils, symbole des temps qui changent, la référence à l’apartheid, etc. Complément tueurs vaut bien mieux qu’une curiosité dans la carrière de Costa-Gavras, il s’agit tout simplement d’un film superbe qu’on prend plaisir à (re)voir !

Pour ne rien gâcher, Arte a inclus dans cette édition quelques suppléments fort intéressants. On y trouve notamment Les ratés, le premier court-métrage de Costa-Gavras daté de 1958 et restauré lui aussi en 2016. Ce travail de fin d’études réalisé à l’IDHEC révèle déjà le talent de cadrage et la souplesse des mouvements d’appareil du cinéaste d’origine grecque. Le spectateur a également droit à un extrait de l’émission télévisée Grand écran datée d’avril 1965. Celle-ci capte Costa-Gavras sur le vif lors du tournage de Compartiment tueurs et comprend des interviews du metteur en scène débutant, mais aussi de Simone Signoret, Yves Montand, Jacques Perrin et Catherine Allégret. Enfin, le DVD/Blu-ray comporte un supplément non seulement récent (2016) mais passionnant lui aussi : une conversation entre le critique cinéma du Monde Samuel Blumenfeld et Costa-Gavras. Ce dernier revient sur ses débuts avec une simplicité désarmante, beaucoup de sincérité et de générosité. Il évoque entre autres son passage peu commun d’assistant à réalisateur, sa relation d’amitié avec le couple Montand-Signoret, et l’utilisation originale du scope – le cinéaste aimait l’idée d’utiliser ce format dans un film de petits espaces (le train, les appartements, le commissariat filmé comme une ruche, etc.), afin d’en accentuer le contraste.

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Z (1969) 

En passant de Compartiment tueurs à Z, on passe du Costa-Gavras le moins connu au plus connu ! Il n’y a pourtant que quatre années et un film (Un homme de trop/1967) qui séparent ces deux œuvres (qui partagent en outre plusieurs comédiens), mais cela suffit pour que le cinéaste ait trouvé son style et accouche d’un premier magnum opus. Z sera en effet acclamé tant par le public que par la critique, avec à la clé de nombreuses récompenses dont le Prix du jury et le Prix d’interprétation masculine (pour Trintignant) à Cannes et deux Oscars (dont celui du meilleur film en langue étrangère, pour le compte de l’Algérie, l’œuvre étant une coproduction franco-algérienne).

Son histoire familiale, la convergence de vues avec le couple politisé Montand-Signoret et Mai 68 ont achevé la trajectoire de Costa-Gavras le menant au cinéma politique. La lecture du roman Z de l’écrivain grec Vassilis Vassilikos, publié en 1966 et portant sur l’assassinat du député Grigoris Lambrakis trois ans auparavant, lui fournit un sujet idéal – car faisant le lien entre ses convictions et ses origines. L’actualité politique de la Grèce lui donne en outre une signification particulière, le pays vivant sous la dictature des colonels depuis avril 1967 – le meurtre de Lambrakis en fut un des préludes. De fait, et même sans jamais offrir de références précises (le pays où se déroule l’action n’est pas mentionné), le film assume son réquisitoire contre le régime grec dès l’intertitre introductif : « Toute ressemblance avec des événements réels, des personnes mortes ou vivantes n’est pas le fait du hasard. Elle est volontaire. »

La structure originale du film, qui le fait dévier d’une prémisse politique assez littérale (la tension monte entre un chef de l’opposition souhaitant tenir une conférence sur le désarmement, et le gouvernement et les forces de l’ordre qui n’y voient que subversion, dans le contexte de la Guerre froide) vers une enquête politico-judiciaire, en constitue à la fois la force et la faiblesse. La force car Z change de visage à partir de l’assassinat du député campé par Yves Montand par des contre-manifestants qui ont, à l’évidence, été téléguidés. Alors que la gendarmerie fait tout pour que le drame soit classé comme un simple accident, les partisans du « Docteur » assassiné s’évertuent à prouver le contraire. Le basculement narratif provoque littéralement un changement de regard du spectateur. Les personnages de la première partie du film disparaissent (Montand) ou voient leur importance diminuer (les amis du député, dont les principaux sont interprétés par Charles Denner et Bernard Fresson), au profit du jeune juge d’instruction chargé de l’affaire, joué par Jean-Louis Trintignant. Un héros identifié à près de la moitié du film, voilà qui n’est pas banal ! La structure du film le rend néanmoins quelque peu confus, et l’enquête du juge qui finit par viser tout l’appareil militaire, quoique brillamment écrite et filmée, fait presque regretter la première partie plus chaotique, menaçante et rythmée. Le scénario se perd également dans certains détails de l’organisation de l’assassinat, qui n’ont pas grand intérêt alors le spectateur a aisément deviné qui sont les commanditaires du forfait.

D’autres aspects de Z nous semblent avoir mal vieilli. Fidèle à son habitude, Costa-Gavras (et son scénariste également très marqué à gauche, Jorge Semprún) y a réduit le combat idéologique à des postures morales individuelles, dans une logique idéaliste qui voudrait que la probité d’un seul homme puisse tout changer – même si le carton final, très pessimiste, compense cette impression, il faut le souligner. Qu’un juge d’instruction qui ne soit pas « aux ordres » puisse exercer son métier plus ou moins librement dans une dictature militaire paraît déjà peu probable, mais alors que dire de son action légale l’amenant à condamner tous les plus hauts responsables de la gendarmerie ? Le cinéma politique ultérieur, et notamment le cinéma italien des années 1970, peindra avec plus d’acuité, de nuance et de cynisme, la réalité de la corruption du pouvoir – dont les tenants n’ont pas besoin de porter des uniformes d’officier, bien au contraire…

Le sentiment (curieusement) mitigé que nous laisse le film se voit confirmé par des suppléments très maigres, qui contrastent avec l’édition de Compartiment tueurs (cf. supra). Comment expliquer le choix de l’éditeur de ne proposer que deux documents d’époque à l’intérêt quasiment nul ? Le court (3 min) « entretien » de Costa-Gavras et Perrin n’est en réalité constitué que de bribes de conversation dans une atmosphère bruyante et chaotique. L’extrait de l’émission de France Inter Le masque et la plume de février 1976, retransmise sur France 3, vaut à peine mieux. L’étiquette politique de la radio y est confirmée de manière presque caricaturale, les personnalités réunies pour discuter de ce qu’est le cinéma politique étant exclusivement de gauche – c’est une époque où l’écrivain et critique Jean-Louis Bory, par ailleurs franchement irritant, citait tout naturellement le Grand Timonier en pleine émission… Tous ces intellectuels encartés aiment beaucoup s’écouter parler, le brouhaha étant inversement proportionnel à l’intérêt des propos. Invité spécial, le scénariste de Z, Jorge Semprún sort aisément du lot lorsqu’il évoque les conditions de réalisation d’un tel film (il souligne l’aide déterminante de Jacques Perrin dans son financement), mais aussi le caractère militant ou non de Z, l’opposition entre art et politique, et comment concilier efficacité de la forme et sincérité du message. C’est hélas trop peu pour justifier l’achat de cette édition qui fait bien peu de cas du long-métrage le plus célèbre de Costa-Gavras… Le spectateur averti peut par contre se rabattre sur celle de Compartiment tueurs les yeux fermés !

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

1.5

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

Compartiment tueurs

  • Les ratés (IDHEC, 1958)
  • Premiers jours de tournage (1965)
  • Huit clos en cinémascope, Costa-Gavras et Samuel Blumenfeld (2016)
  • Bande-annonce originale

Z

  • Costa-Gavras et Jacques Perrin (1969)
  • Le masque et la plume (extraits, 1976)
  • Bande-annonce originale

Les géants en petit format : Solitude de la pitié, de Jean Giono

Jean Giono était un grand romancier, mais aussi un fin observateur de son environnement provençal. Il écrivit de nombreux textes à visée purement descriptive, sortes de témoignages de ses contemplations de la nature et des hommes. Solitude de la pitié, son premier recueil de nouvelles, est un de ces assemblages d’impressions picturales, où l’on découvre cette humanité perdue dans son lien à la nature ; une nature qui est partout, et pourtant étrangère.

Un recueil exhaustif et diversifié

Quand on connaît un peu la littérature de Giono, plonger dans ce recueil n’a rien de dépaysant : on y retrouve cette même attention portée aux lieux, aux odeurs, aux couleurs, à cette nature longuement examinée dans sa dimension tantôt sensuelle et poétique, tantôt dégoûtante et brutale. L’écriture est à mi-chemin entre la chronique impressionniste, à la manière de son déroutant Manosque-des-plateaux, et les histoires humaines plus classiques tels qu’on les découvre dans sa « Trilogie de Pan », à peu près au même moment, au début des années 30.

Certaines nouvelles n’ont clairement d’autre but que de faire ressentir une atmosphère, comme ce Philemon qui dépèce un cochon au fil de pages très graphiques et sanglantes. D’autres prennent le pouls d’un quotidien rural à la fois anonyme et universel, comme cette Peur de la terre où deux paysans boivent du vin dans le petit café du village, avant de partir vers ces champs qui semblent les attendre, à l’horizon. D’autres encore s’apparentent à des contes moraux, comme le récit donnant son titre au recueil, Solitude de la pitié, où un curé exploite deux vagabonds pour les faire réparer son puits, en échange d’une aumône ridicule. Et puis, beaucoup d’entre elles dressent des portraits typiques d’hommes ou de femmes de la Provence : dans Sylvie, l’on découvre une jeune femme en plein apprentissage des rudiments de la vie paysanne ; dans Jofroi de la Maussan – texte extraordinaire qui inspirera Marcel Pagnol pour son film éponyme –, un vieillard vend un bout de terre qu’il n’a plus la force d’entretenir, mais menace de se suicider en voyant que le nouveau propriétaire veut « assassiner » ses arbres pour pouvoir semer son grain ; il y a aussi Joselet, un solitaire qui « mange le soleil », vit une vie sereine en harmonie avec l’ordre de la nature, mais au prix du « gros sacrifice » : l’amour humain ; on pense enfin à l’émouvant Fidélin de La Main, cet aveugle qui explique à un passant comment, depuis qu’il a perdu la vue, il a commencé à voir le monde à travers le toucher et la sensibilité de ses mains.

Mais surtout, Solitude de la pitié raconte le conflit permanent qui oppose ces êtres à leur environnement. Sur ce point, le Prélude de Pan est peut-être le récit le plus frappant : c’est l’histoire d’une transe collective, d’une partie de débauche paysanne où la grivoiserie flirte avec la franche vulgarité (« On se réveilla dans un village qui suintait toutes sortes de jus, qui puait comme un melon pourri. J’étais vautré dans du crottin de cheval. ») ; et face à ces gens sales et bruyants, le silence de la nature est encore plus effrayant, comme si c’était au sein des éléments que le Mal se reposait, en attendant d’intervenir pour provoquer quelque désastre.

Deux mondes que tout oppose…

Les hommes et les femmes qui parcourent la Provence de Giono sont de minuscules brins de vie, de tout petits destins écrasés sous le poids d’un ordre des choses immuable et sans pitié. Pour autant, il n’y a pas vraiment de dieu chez Giono ; et si la nature porte en elle une dimension sacrée, elle n’incarne ni la bonté et la miséricorde, ni le mal et le châtiment. Elle n’est ni diabolique ni angélique : elle est, et c’est tout. Aussi, les revers qu’elle fait subir aux hommes (un incendie, une sécheresse, une noyade, etc.) sont moins des vengeances préméditées que de tragiques ironies du sort. Mais l’on sent bien qu’il existe toujours une forme de lien causal entre les actes des hommes et les réponses des éléments. L’incendie d’Un de Baumugnes concorde avec la descente aux enfers d’une communauté villageoise, tout comme la régénérescence des champs dans Regain va de pair avec l’amour naissant d’un couple plein de bonnes intentions.

À l’instar des relations humaines, la relation à l’environnement est une relation d’être vivant à être vivant, et même de personne à personne. C’est ce que croient les deux personnages du Mouton, qui en contemplant un paysage s’imaginent que l’ensemble forme un grand animal (avec son squelette d’arbres, sa silhouette de montagnes, sa laine de nuages, etc.). « C’est une colline couchée comme une brebis lasse dans les boues du torrent ». C’est ce que croyait aussi le vieux Jofroi, qui accordait à ses arbres une dignité morale égale à celle de ses concitoyens. C’est encore ce que raconte Champs, où un père de famille livre un combat acharné à sa terre (par le feu, la semence, le labour), comme s’il se battait avec l’homme au bras duquel il a vu partir sa femme et sa fille.

En fait, Solitude de la pitié parle de l’impossible harmonie de l’homme avec la nature, et de la solitude existentielle des ces paysans qui cherchent toute leur vie à en percer le secret, en vain. « Des hommes perdus sur des radeaux… en pleine terre », peut-on lire dans Radeaux perdus. Un autre titre de nouvelle éminemment évocateur : La Grande Barrière. C’est l’histoire d’une séparation éternelle entre humains et animaux, où un homme prend en pitié un oiseau agonisant, se penche au-dessus de lui pour le réconforter dans ses derniers instants, mais ne lui transmet en réalité que de la terreur. « Il n’y avait qu’à donner de la pitié, c’était la seule chose à faire : de la pitié, tout un plein cœur de pitié, pour adoucir, pour dire à la bête : “Non, tu vois, quelqu’un souffre de ta souffrance, tu n’es pas seule. Je ne peux pas te guérir, mais je peux encore te garder.” Je caressais ; la bête ne se plaignait plus. Et alors, en regardant la hase dans les yeux, j’ai vu qu’elle ne se plaignait plus parce que j’étais pour elle encore plus terrible que les corbeaux. […] J’étais l’homme et j’avais tué tout espoir. La bête mourait de peur sous ma pitié incomprise ; ma main qui caressait était plus cruelle que le bec du freux. Une grande barrière nous séparait. […] Il en a fallu de nos méchancetés entassées pendant des siècles pour la rendre aussi solide. »

… qu’il faut chercher à réunir

À lire ces pages proprement bouleversantes, on ressent la grande tristesse de Giono de rendre compte de cette fracture entre l’homme et la nature. L’homme s’est métaphysiquement détaché de son environnement ; il est seul face au reste du vivant. Et la fin du recueil ne va pas en s’arrangeant. Au pays des coupeurs d’arbres parle de ce qu’un lieu qui n’est plus éveillait comme émotions, comme odeurs ou images, quels animaux y vivaient, comment les arbres se déployaient… avant que tout soit rasé pour en faire un boulevard à usines. Malgré ce pessimisme apparent, Giono lance un appel : il n’est peut-être pas trop tard. Destruction de Paris est une ode à la campagne salutaire, en même temps que la condamnation d’une capitale où l’on cours vers un bonheur introuvable. « Il n’y aura de bonheur pour toi, homme, que le jour où tu seras dans le soleil debout à côté de moi. Viens, dis la bonne nouvelle autour de toi. Viens, venez tous ; il n’y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber la tour Eiffel ; où devant les guichets du Louvre on n’entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s’ouvrent et des graines sauvages qui tombent ; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue. »

Car malgré l’irrésorbable fossé qui sépare l’homme et la nature, ce n’est qu’en essayant de la rejoindre que nous pouvons espérer trouver un sens à nos vies. Magnétisme témoigne encore de la solitude des hommes des campagnes, mais dépeint surtout ces dernières comme des jardins d’Eden immaculés. « Il y a donc beaucoup de ciel, beaucoup d’air entre ces hommes quand ils sont sortis du village pour leur travail. Ce qu’ils respirent, ça n’a pas le goût du déjà respiré. L’air qu’ils avalent ne sort pas du boyau des autres. Il est pur et à la source. C’est bon d’un côté mais c’est mauvais de l’autre, étant donné que cette pureté, il faut l’acheter avec sa solitude et son désespoir. » Le destin a toujours avec Giono quelque chose de tragique, et en même temps de profondément apaisant. Car l’ambivalence de toute chose est maintenue. Solitude de la pitié est presque un manuel philosophique : il examine les hommes et les femmes dans ce qu’ils ont de plus bestial et orgueilleux, mais aussi de sublime ; il examine la nature dans ce qu’elle a de plus violent et injuste, et en même temps de poétique ; il fait enfin le constat de l’impossible conciliation des deux mondes, et pourtant de la nécessité vitale de chercher à accomplir cet impossible.

« Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l’on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l’univers. Les graines dont on ensemence les livres, on les achète toujours au même grainier. On sème beaucoup l’amour sous toutes ses formes et c’est une plante bien abâtardie ; encore une ou deux poignées d’autres graines et c’est tout. Tout ça d’ailleurs se sème sur l’homme. Je sais bien qu’on ne peut guère concevoir un roman sans homme, puisqu’il y en a dans le monde. Ce qu’il faudrait, c’est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu, son hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. Les rivières, les sources sont des personnages : elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles sont belles, elles s’habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. […] Je sais que, quelquefois, on s’est servi d’un fleuve pour faire charrier à travers un roman des alluvions de terreur, de mystère ou de force. Je sais qu’on s’est servi des montagnes et que tous les jours on se sert encore de la terre et des champs. On fait chanter les oiseaux dans les forêts. […] Oui, on s’est servi de tout ça. Il ne faut pas s’en servir. Il faut le voir. Il faut, je crois, voir, aimer, comprendre, haïr l’entourage des hommes, le monde d’autour, comme on est obligé de regarder, d’aimer, de détester profondément les hommes pour les peindre. Il ne faut plus isoler le personnage-homme, l’ensemencer de simples graines habituelles, mais le montrer tel qu’il est, c’est-à-dire traversé, imbibé, lourd et lumineux des effluves, des influences, du chant du monde. Pour qui a vécu un peu de temps dans un petit hameau de montagne par exemple, il est inutile de dire combien cette montagne tient de place dans les conversations des hommes. Pour un village de pêcheurs, c’est la mer ; pour un village des terres, ce sont les champs, les blés et les prés. On ne peut pas isoler l’homme. Il n’est pas isolé. Le visage de la terre est dans son cœur. »
« Le chant du monde », extrait de Solitude de la pitié.

Edgar P. Jacobs : un pacte avec Blake et Mortimer

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Nouvelle édition, revue et augmentée, d’un ouvrage paru en 2003 sous le titre La Damnation d’Edgar P. Jacobs, cette biographie d’Edgar P. Jacobs désormais intitulée Un pacte avec Blake et Mortimer fait revivre le dessinateur sous nos yeux. On comprend comment et pourquoi il est passé à la postérité pour une série BD emblématique, alors qu’il se rêvait en baryton à l’affiche des meilleurs opéras en Belgique.

Ce livre relativement épais (384 pages) comblera les admirateurs du dessinateur qui a bâti sa réputation quasiment exclusivement autour de la série Blake et Mortimer appréciée par plusieurs générations, fait notable car significatif d’une époque où la BD ne faisait encore qu’émerger. D’ailleurs, Edgar P. Jacobs restait un peu dubitatif vis-à-vis de ce qu’on appelle l’École franco-belge. Il considérait qu’en fait la désormais réputée ligne claire s’est imposée naturellement, du fait des conditions d’impressions, pour rendre les planches parfaitement lisibles. Ce qui amène à évoquer sa relation avec Hergé, le dessinateur de Tintin, avec qui il entretint une longue et solide amitié basée sur une estime réciproque. Hergé employa un temps Jacobs pour la refonte de ses albums qu’il voulait en couleurs et avec un graphisme épuré. Dans cette tâche, Jacobs donna toute satisfaction. À tel point qu’Hergé aurait voulu que Jacobs s’y consacre entièrement. Ce fut un motif de – légère – discorde, car Jacobs n’accepta jamais, considérant qu’il avait besoin de temps pour ses propres œuvres. La question de la rémunération de Jabobs mit également en valeur une certaine différence d’appréciation de la situation entre les deux dessinateurs. Il semblerait que la vraie raison qui fit naître une sorte de rivalité entre eux, c’est qu’Hergé aurait préféré que Jacobs ne se présente jamais comme une sorte de concurrent à ce qu’il produisait lui-même. Ce qui n’empêcha pas la parution des aventures de Blake et Mortimer dans le Journal Tintin. Pour divers points sensibles (l’évolution de leurs vies sentimentales par exemple), Jacobs et Hergé devinrent moins proches au fil des années et l’apparition (ou la mise en évidence) d’une certaine tendance à la paranoïa chez Jacobs en devint une sorte de révélateur. Il faut dire que le succès obtenu par Tintin fit de l’ombre à Blake et Mortimer. Par extension, Jacobs n’obtint pas de son vivant la reconnaissance à laquelle il pouvait légitimement aspirer, surtout en comparaison avec celle reçue par Hergé.

Jacobs au travail

Le dessinateur se fit la réputation de quelqu’un qui livrait régulièrement ses planches avec du retard. En contrepartie, il acquit aussi la réputation de quelqu’un de très attaché aux détails. L’anecdote célèbre qui va dans ce sens, c’est son inflexible patience avant de finir une planche de son ultime album (Les 3 formules de professeur Sato), parce qu’il attendait la réception de la photo d’une poubelle utilisée à Tokyo. La biographie s’attarde judicieusement sur l’enfance de Jacobs, à une époque difficile, ainsi que sur ses rencontres (notamment l’amitié qu’il conserva malgré beaucoup de péripéties pas faciles avec Jacques van Melkebeke, qu’il consulta régulièrement pour discuter du scénario de chacun de ses albums, mais qui ne sera jamais crédité parce qu’il n’intervenait qu’à titre amical et juste pour donner des idées et émettre des avis). Les auteurs s’attardent aussi sur sa carrière avortée au théâtre lyrique pour justifier le goût de Jacobs pour des situations particulièrement théâtrales, mises en scène en soignant chaque détail. Ils signalent les influences qu’il eut à ses débuts pour expliquer sa façon de faire, avec beaucoup de textes pour expliquer la progression de l’action, commenter les faits et gestes de ses protagonistes. Mais peut-on sérieusement envisager un Edgar P. Jacobs produisant autre chose parce qu’il aurait travaillé autrement ? Il a eu tout le temps de réfléchir à son travail et ses méthodes, observer celui des autres (avec leurs évolutions). À mon avis, s’il a persisté dans la voie que nous connaissons, c’est parce qu’elle correspondait vraiment à sa personnalité.

Chronologie des événements

Cette biographie la respecte, ce qui a son importance, notamment pour comprendre comment Jacobs, qui ne se destinait pas à la BD, est devenu une référence dans ce domaine. Passionné depuis toujours par les effets théâtraux, il avait eu l’occasion d’assister dans sa jeunesse à des représentations d’opéra. Fasciné, il avait trouvé un univers à la mesure de ses ambitions. De fait, il devint baryton et tenta de percer dans cette voie. Pour cela, le Belge qu’il était ira jusque Lille. Las, cela ne lui permit jamais de faire bouillir la marmite. Comme il dessinait, il eut des commandes, notamment pour des catalogues, puis pour illustrer La Guerre des mondes d’HG Wells, roman qui le fascina au point d’exercer une réelle influence sur son œuvre future. Au gré des rencontres et des circonstances, il finit par élaborer sa première bande dessinée, Le Rayon U clairement inspiré par Flash Gordon d’Alex Raymond (c’était une commande). Sa carrière est lancée et il s’attaque à Blake et Mortimer, sans bien sûr imaginer le succès promis à cette série.

De la jeunesse besogneuse à la reconnaissance

Il faut savoir que le futur dessinateur est né dans un milieu particulier, puisque son père était sergent de ville. Ce qui veut dire que Jacobs a eu une éducation placée sous le signe de l’autorité. La famille vivait en toute modestie et les visées en direction de l’opéra ou du dessin (formation à l’Académie royale des Beaux-Arts) n’éveillaient pas un écho spécialement favorable. De plus, Jacobs commença à chercher du travail pendant la guerre. Une période où sa vie sentimentale émergeait. Il se maria et eut le besoin crucial de gagner sa vie, ce que le dessin lui permit. Son goût pour les effets théâtraux trouva un terrain favorable dans les aventures de Blake et Mortimer, où régulièrement des dessins de grande taille, soignés dans tous les détails, marquent l’imaginaire des lecteurs (lectrices), jusqu’à intégrer ce qu’on pourrait désigner comme le panthéon de la BD.

L’héritage

Jacobs a proposé une autobiographie intitulée Un opéra de papier (parution : décembre 1981) qui aurait pu (dû ?) devenir définitive. Mais le dessinateur rechignait à parler de sa vie privée, considérant que son œuvre devait se suffire à elle-même. C’était oublier (ou mésestimer) l’influence qu’elle pouvait avoir sur son œuvre. Cette biographie cosignée Benoît Mouchard et François Rivière, connaisseurs et familiers du dessinateur, comble ces omissions. Ils ont le bon goût de retranscrire des parties significatives d’entretiens, ainsi que de se reporter quand cela se révèle nécessaire à ce que Jacobs lui-même écrivait (sources assez diverses). Leur description de la fin de vie du dessinateur (mort en 1987), est assez poignante et détaille comment et pourquoi ses albums ont pu trouver les prolongements que l’on connaît, avec des réussites diverses mais aucune vraiment à la hauteur de ce qu’il faisait à son meilleur (Le Mystère de la Grande Pyramide, La Marque jaune et Le Piège diabolique). Un ouvrage donc recommandable pour toute personne s’intéressant de près à l’œuvre d’Edgar P. Jacobs. Enfin, comment conclure sans évoquer le personnage d’Olrik, le méchant tellement réussi que Jacobs le réutilisait presque à chaque nouvel album ? Le dessinateur reconnaissait qu’il s’agissait du personnage auquel il s’identifiait le plus facilement.

Edgar P. Jacobs : un pacte avec Blake et Mortimer, Benoît Mouchard et François Rivière
Les Impressions Nouvelles, août 2021, 384 pages
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3.5