« Lugosi » : derrière le mythe

Préfacé par François Theurel, Lugosi est un album doublement intéressant : en y dévoilant l’histoire et la personnalité d’une figure séminale et inoubliable du cinéma d’épouvante, Koren Shadmi raconte en creux comment les studios, et en premier lieu Universal, ont exploité un genre à la fois artisanal et rémunérateur.

Lugosi est partagé entre deux trames temporelles. En noir et blanc, le lecteur est appelé à retracer la vie de Béla Blasko, de son enfance à Lugos, en Hongrie, jusqu’à son épopée hollywoodienne, aussi remarquable que contrariée. S’il continue à faire l’économie des couleurs, Koren Shadmi emploie d’autres teintes lorsqu’il se penche sur les derniers jours du comédien. Admis dans un hôpital pour soigner ses addictions, le vieil homme est assailli par des hallucinations lui rappelant notamment à quel point il reste dépendant de la reconnaissance du public. Entre la vie provinciale en Europe centrale et l’épicentre du cinéma américain, entre l’espoir et le désespoir, que de chemin parcouru ! Et pour cause : Béla Blasko, rebaptisé Lugosi en hommage à sa ville originelle, a dû affronter les protestations parentales lorsqu’il s’est agi de se consacrer à la comédie. Son père, un banquier respecté, lui assène ainsi dans l’album : « Tu es devenu une source d’embarras pour moi ! » On le priera ensuite de ne plus accompagner ses proches lors des sorties familiales, avant de porter à son crédit la disparition prématurée du paternel.

En Hongrie, les choses ne vont pas assez vite pour Béla. Et de toute façon, les dés sont pipés. Bien qu’il figure à l’affiche du Théâtre national de Budapest, il reste cantonné aux seconds rôles dans un système qui privilégie les anciens – ou les pistonnés. En parallèle, la future star hollywoodienne subit la pression de ses beaux-parents, sensibles au sort de leur fille : « Pauvre Ilona, comment a-t-elle pu tomber dans les filets d’un tel escroc ? » Il est vrai que les affaires vont mal. Et après s’être employé à promouvoir le premier syndicat national des acteurs, Béla, désormais sur liste noire, doit fuir son pays à la suite du renversement de la République soviétique hongroise en 1919. C’est ainsi que celui qu’on doit désormais appeler Lugosi arrive aux États-Unis, où la vie n’apparaît pas forcément plus rose. Koren Shadmi narre avec beaucoup de talent, et en caractérisant les personnalités croisées avec un mimétisme troublant, le déracinement douloureux des Lugosi. Logeant dans un appartement sujet aux moisissures, se repliant dans des lieux communautaristes, peinant à se faire remarquer sur les planches, Béla échoue dans un premier temps sur toute la ligne : professionnellement et sentimentalement, ce dernier point étant une constante objectivée par des adultères et divorces en série.

Nombreux sont les bonds temporels entre la biographie classique de Béla Lugosi et ses hospitalisations, puis sa rencontre avec Ed Wood – un autre moment charnière de sa vie. Koren Shadmi parvient de la sorte à casser la monotonie d’un récit linéaire, tout en sondant la psychologie de Béla Lugosi : pendant que des fantômes viennent lui rappeler sa rivalité avec Boris Karloff ou son insatiable soif de femmes et de gloire, on découvre les événements et les décisions qui ont abouti à l’édification de ce personnage complexe, qui passera à la postérité pour sa façon unique de rouler les « rr », pour son interprétation du comte Dracula (à Broadway et à Hollywood) et pour le cycle horrifique initié aux studios Universal. Quelques faits portés à la connaissance du lecteur permettent de donner de l’épaisseur au comédien ou aux coulisses hollywoodiennes : une incapacité à négocier des cachets satisfaisants, un train de vie dispendieux peu en phase avec ses revenus, une addiction à la morphine née de douleurs aux jambes, une détestation du personnage – jugé pas à sa mesure – de Frankenstein, la stratégie de développement du jeune patron d’Universal Carl Laemmle Junior, le rôle de suppléant de Karl Freund quand Tod Browning s’absentait du tournage de Dracula, les répercussions du Code Hays sur le cinéma d’horreur, l’histoire d’amour avec Lillian Arch, une assistante de 19 ans que Béla épousa alors qu’il en avait 47…

« Grandeur et décadence de l’immortel Dracula ». Le sous-titre de cette biographie dessinée est éminemment programmatique. Car Koren Shadmi le démontre à l’envi : Béla Lugosi était fait d’espoir et de désespoir, de succès et d’échecs, de résilience et de perdition… Du triomphe de Dracula ou du Chat noir, le comédien hongrois s’orientera, plus par défaut que par choix, vers les séries Z de l’inénarrable Ed Wood, considéré comme le plus mauvais réalisateur de tous les temps – il fit, rappelons-le, l’objet d’un superbe film réalisé par Tim Burton. Cela étant, Lugosi se distingue aussi par sa sincérité : si on aurait du mal à l’imaginer parader dans les films mal fagotés d’Ed Wood en cas de propositions lucratives d’Universal, il l’a cependant fait en mettant du cœur à l’ouvrage, pour son ami, mais aussi par amour pour le cinéma artisanal. De tout cela, et bien d’autres choses encore, Koren Shadmi en fait état avec passion et métier.

Lugosi, Koren Shadmi
La Boîte à bulles, août 2021, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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