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« Créatures : La Ville qui ne dort jamais » : seuls et affamés

C’est dans un New York dystopique que Stéphane Betbeder et Djief nous emmènent. La métropole américaine est désincarnée, voilée par la brume, réduite aux gravats et aux tôles froissées. Tandis que des adultes dans un état proche de la zombification arpentent les rues, quelques enfants cherchent à survivre tant bien que mal…

On pense forcément à la série franco-belge Seuls en parcourant les pages de La Ville qui ne dort jamais. Dans les deux cas en effet, il est question d’enfants devant survivre par leurs propres moyens en l’absence d’adultes tutélaires. Stéphane Betbeder et Djief placent leurs jeunes héros face à une menace dont on ne sait encore rien : des adultes « baveux », apparemment sous l’égide d’une entité monstrueuse, les pourchassent à travers une ville de New York rendue au dernier degré du chaos.

Le point de vue adopté par les auteurs est donc celui d’enfants plongés dans un monde apocalyptique. Partant, tout l’intérêt de l’album, au-delà de la mythologie qu’il construit, est de scruter la manière dont ces derniers s’organisent, font preuve de résilience et parviennent à faire leur deuil des adultes. « La Crado » et « Chief » ont investi une cache, mais en sortent régulièrement en quête de nourriture. On les découvre au début de l’album prêts à dépouiller « Vanille », une gamine bien pourvue en vivres.

Tous ces personnages appartiennent à des cercles bien établis, et symptomatiques du nouveau monde. « Vanille » s’occupe de son petit frère « Minus » et tente de désintoxiquer sa mère, zombifiée comme le reste des adultes new-yorkais (à quelques exceptions près). Parce qu’elle s’échine à préserver « Minus », elle le tient écarté de leur mère et subit en retour les récriminations fraternelles. On comprend en quelques vignettes toute la fragilité de leur situation : c’est une sœur-mère censée dépasser ses propres affects pour protéger un enfant qui se berce des illusions d’une vie passée, et peut-être à jamais éteinte.

« La Crado » et « Chief » sont deux membres d’un groupe de quatre enfants. On y rivalise sans vraiment l’avouer pour tenir les rênes de l’équipe. On y discute de la primauté à accorder aux muscles ou aux méninges, tandis que les repères de la vie d’avant s’estompent peu à peu. On s’y montre aussi sourcilleux à l’idée d’accueillir des invités : dans le désordre et quand les besoins élémentaires ne sont pas satisfaits, tout devient suspect, tout est menaçant.

Djief dessine avec habileté un environnement malsain et anxiogène. Betbeder n’a plus qu’à y fondre ses jeunes protagonistes, à les laisser s’éveiller les uns aux autres, prétexte au dévoilement de leurs fêlures et de leurs espoirs. Bien entendu, l’album ne recèle pas une originalité déroutante, et d’autant moins qu’un récit comme Après le monde, paru chez Sarbacane, flirtait déjà il y a quelques mois avec des thématiques proches. Cela n’empêche pas La Ville qui ne dort jamais de toucher le lecteur, entre humour et tragédie, et de lui donner envie de renouveler l’expérience dès le prochain tome.

Créatures : La Ville qui ne dort jamais, Stéphane Betbeder et Djief
Dupuis, janvier 2021, 72 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.