L’Armée Rouge, un documentaire de Michaël Prazan en DVD

Les éditions Arcades et Arte éditions publient en DVD le documentaire de Michaël Prazan consacré à l’Armée Rouge, un angle intéressant pour aborder l’histoire de l’URSS mais dont le résultat n’est pas à la hauteur des espérances, malgré un complément de programme des plus intéressants.

Pour ceux qui s’intéressent aux documentaires sur le nazisme, l’antisémitisme, le terrorisme et ceux qui combattent ces fléaux, le nom de Michaël Prazan n’est pas inconnu. Auteur d’une thèse sur les discours antisémites et de livres sur les Einsatzgruppen, l’extrême-droite ou les Frères Musulmans, Michaël Prazan a aussi écrit et réalisé de nombreux documentaires pour France Télévision ou Arte.
C’est justement sur Arte que le documentaire en deux parties sur L’Armée Rouge a été diffusé. Le but est, ici, d’aborder l’histoire de l’URSS par le prisme de sa célèbre armée, et l’idée est, a priori, excellente. En effet, l’Armée Rouge a participé à de nombreux événements majeurs du XXème siècle. De plus, parler de l’armée, c’est évoquer aussi bien l’histoire sociale et la politique intérieure que la diplomatie soviétique.
Sur le plan social, être soldat de l’Armée Rouge (et, a fortiori, cela fonctionne encore mieux lorsque l’on en est gradé), c’est avoir la certitude d’une situation sociale enviée et célébrée, dont la renommée retombera sur toute la famille. D’ailleurs, la société soviétique reste très attachée à son Armée, et c’est vrai encore de nos jours pour la population russe, comme le montrent les images qui ouvrent le film : le recueillement lors du décès accidentel de 64 membres des Choeur de l’Armée Rouge en décembre 2016.
Concernant la politique intérieure, l’Armée Rouge est liée, bien entendu, à la guerre civile qui ravagea la Russie entre 1918 et 1922. C’est là que Trotski, nommé Commissaire à la guerre (titre équivalent à celui d’un ministre), va organiser l’Armée Rouge, n’hésitant pas, pour cela, à employer… des officiers de l’ancienne armée tsariste ! Cette période sera aussi marquée par des répressions brutales de mouvements anti-communistes, comme lors de la révolte des marins de Kronstadt.
Enfin, dans le cadre de la politique internationale, l’histoire de l’Armée Rouge, c’est le contraste entre l’armée victorieuse de Stalingrad, qui va libérer le camp d’Auschwitz et mener la bataille de Berlin, et l’armée défaite, rentrant en catimini après quasiment dix années d’occupation de l’Afghanistan. Entre les deux, l’Armée Rouge sera force de répression à Budapest en 56 et Prague en 68, mais aussi cadre de développement d’un programme spatial soviétique qui culminera en 1961 avec l’exploit de Youri Gagarine.
En bref, les événements dignes d’être racontés sont nombreux. De fait, le documentaire file à toute allure. Les images dûment sélectionnées, souvent remarquables, s’enchaînent grâce à un montage choc digne des films catastrophes.

C’est peut-être justement là que réside le principal problème de ce documentaire.
Les événements couverts par le film de Michaël Prazan sont riches et complexes. Ils s’imbriquent avec l’histoire de nombreux autres pays, tissant la toile de l’histoire de ce XXème siècle. Il y aurait de quoi faire un film d’une bonne dizaine d’heures.
Or, le documentaire présenté ici fait deux heures. Deux heures clairement trop courtes pour évoquer tout cela de façon approfondie. Cela oblige le réalisateur à filer à toute allure, mais surtout à faire des ellipses vertigineuses. C’est d’autant plus dommage que, lorsque le rythme ralentit, lorsque l’on prend le temps d’approfondir le propos, le documentaire devient passionnant (c’est le cas pour la partie consacrée à l’Afghanistan).
Le problème de ces ellipses, c’est qu’elles se transforment en raccourcis historiques douteux. Affirmer que le bloc soviétique est seul responsable de la fracture du monde d’après-guerre, c’est faire une approximation historique plus que contestable. Du documentaire de Michaël Prazan, surtout dans sa seconde partie, se dégage un portrait sombre monochrome de l’Armée Rouge. Même les exploits sont tournés de façon négative. Le réalisateur emploie des témoignages dûment sélectionnés et une musique angoissante pour implanter un climat anxiogène.

Complément de programme : DMB 91, d’Aleksei Khanioutine

Outre les deux heures du documentaire de Prazan, le coffret DVD propose un autre film documentaire, soviétique celui-ci, et daté de 1990. Il s’intitule DMB 91, au coeur de l’Armée Rouge et il est réalisé par Aleksei Khanioutine.
Très différent du film qui constitue le programme principal du coffret, DMB 91 est un exemple de “cinéma-vérité” : le réalisateur et son équipe ont suivi des appelés au service militaire, jeunes recrues de l’Armée Rouge qui vont faire leurs classes dans un régiment de blindés au fin fond de la Sibérie. Ici, pas d’entretiens, pas d’interventions en voix off, pas d’explications historiques ou autres. Le film est constitué de ce que filme la caméra, à savoir de jeunes hommes qui apprennent à devenir des soldats.
En cette période de Glasnost (cette politique de transparence envers les médias, mise en place par Gorbatchev), la caméra de Khanioutine a le droit de s’infiltrer partout. Le cinéaste sait parfaitement montrer ces visages qui, derrière les fanfaronnades, reflètent doucement les doutes et les craintes. Il montre même des scènes qui paraîtraient farfelues dans n’importe quel film de fiction, comme cette séquence où les jeunes recrues, en rang d’oignon, en pleine forêt, sont obligées de déféquer sur du papier journal (afin de détecter, dans les selles, les signes avant-coureurs de la dysenterie).
Aleksei Khanioutine nous propose donc une véritable immersion dans cette fameuse Armée Rouge, filmant une vie quotidienne faite d’entraînements, de corvées, mais aussi d’attentes, de longs moments vides et ennuyeux.
DMB 91 est divisé en deux parties d’égale longueur, la première intitulée “Recrutement de printemps” et la seconde “Recrutement d’automne”. Au début de la seconde partie, on pourrait craindre une répétition de scènes identiques, mais, cette fois-ci, le réalisateur s’intéresse à Andréï. Andréï était une des recrues du printemps, dans la première partie du film, et le voilà devenu instructeur, ce qui n’ôte rien à ses doutes et ses questionnements.
en bref, Aleksei Khanioutine nous offre un documentaire remarquable et instructif qui nous plonge littéralement dans cette Armée Rouge agonisante, deux ans avant sa disparition.

Caractéristiques :
2 DVD
Durée du film : 117 minutes
Version française
Sous-titres pour sourds et malentendants
Couleurs et Noir et blanc
Format : 16/9
Son : Dolby Digital stereo
Complément de programme :
DMB 91, au coeur de l’Armée Rouge
Durée : 79 minutes
Version russe sous-titrée en français

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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