« Bobby Fischer » : d’un génie précoce à la paranoïa

Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj s’associent pour une biographie dessinée consacrée au champion d’échecs américain Bobby Fischer.

Rien ne prédestinait Bobby Fischer aux échecs. Il se passionne en effet pour ce jeu de plateau au moment où la plupart de ses figures de proue américaines l’envisagent avant tout comme un violon d’Ingres. Mais le jeune Fischer n’est ni avocat ni médecin : il a tout juste douze ans, suit une scolarité en dents de scie et est élevé par une mère célibataire qui enchaîne les petits boulots pour les nourrir, lui et sa sœur. D’ailleurs, sans la générosité de Carmine Nigro, puis de Jack Collins, il n’aurait jamais pu s’inscrire dans un club d’échecs, il aurait peiné à mettre la main sur des ouvrages spécialisés et probablement stagné dans sa progression.

Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj reviennent longuement sur les premiers pas de Bobby Fischer dans les échecs : d’une précocité à peine croyable, il se fait un nom dans les compétitions américaines et améliore son classement en un temps record. Il a tôt l’ambition de concourir pour le titre national, avant de défier les Russes, considérés comme des stars dans leur pays – un statut que les champions américains ne peuvent qu’envier, eux qui demeurent largement mésestimés. Mais Bobby Fischer ne se contente pas du portrait hagiographique d’un génie en avance sur ses pairs : dans un rythme soutenu (les dialogues ne sont jamais pesants), il traduit également la décadence qui a suivi la grandeur du joueur américain.

Car après avoir remporté des succès mémorables – notamment contre le Russe Boris Spassky –, l’inflexible Bobby Fischer (dont les caprices demeurent légendaires) va épouser la cause du prédicateur radiophonique Herbert W. Armstrong, puis des antisémites, avant de maudire les États-Unis au point de se réjouir des attentats du 11 septembre… Sa personnalité complexe, son obstination, ses blessures d’orgueil, sa passion ineffable pour les échecs s’avèrent parfaitement restituées dans Bobby Fischer. Julian Voloj en joue d’ailleurs, notamment lorsqu’il emploie ses planches comme un échiquier ou qu’il fait littéralement vivre les échecs dans l’esprit de Bobby Fischer, par le biais de situations de la vie quotidienne.

Bobby Fischer s’est fait un nom à une époque où la guerre froide battait son plein. L’album témoigne amplement de son relatif désintérêt pour les questions géopolitiques. Sa mère correspondait par exemple avec les Soviétiques, considérés comme des modèles dans la discipline qui passionnait son jeune fils, à une époque où cela suffisait à éveiller les soupçons du FBI. Ce qui transparaît en outre dans la bande dessinée, c’est la manière dont son existence tout entière a été placée sur l’autel des échecs. Ainsi, lorsque sa mère s’envole pour la Grande-Bretagne et le laisse seul aux États-Unis, il en profite pour consacrer quatorze heures par jour au jeu de plateau. Un peu plus jeune, il passait déjà ses pauses de midi à se perfectionner avec Jack Collins… Au final, tant graphiquement que dans la caractérisation de son héros, Bobby Fischer emporte sans mal l’adhésion du lecteur. L’exploration d’un milieu méconnu, d’une personnalité atypique et d’enjeux considérables guide le récit d’un bout à l’autre, et donne à la BD une certaine ampleur.

Bobby Fischer, Wagner Willian et Julian Voloj
Les Arènes, septembre 2021, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »