Accueil Blog Page 296

The Card Counter, de Paul Schrader : pénitence postmoderne

Quatre ans après le remarquable Sur le chemin de la rédemption, Paul Schrader est de retour pour enrichir davantage une fin d’année 2021 qui a vu se bousculer les grands films. On retrouve dans The Card Counter, dominé par la performance magnétique d’Oscar Isaac, la plupart des traits saillants du cinéma profondément empreint d’interrogations religieuses du scénariste de Taxi Driver. Artiste inégal car farouchement indépendant, Schrader livre une œuvre sombre, énigmatique, presque minérale, écrasée par la menace sourde et la violence difficilement contenue, deux notions qui constituent le fardeau terrible d’un héros coupable. 

Alors que les images carcérales succèdent aux gros plans d’un table de blackjack, la voix off de William Tell (Oscar Isaac), le héros de The Card Counter, livre d’emblée à la fois la clé du film et celle du cinéma de Paul Schrader. « Enfant je craignais les espaces confinés. J’avais peur des ascenseurs. Plus tard, je n’avais qu’une envie : monter en voiture, descendre la vitre et rouler, rouler. Rouler n’importe où, là où mon regard m’emporterait. J’étais un jeune Américain, toute forme d’emprisonnement me terrifiait. J’ai donc été le premier surpris, après avoir reçu une sentence de dix ans de prison, de si bien m’y adapter. » Cette confession résume le double regard du cinéaste : celui de l’Américain et celui hérité de son éducation calviniste stricte. La peur du confinement constitue chez Schrader une notion presque anthropologique, inscrite dans l’ADN de l’homo americanus dont la destinée manifeste s’est accomplie par la conquête des grands espaces. Assimilé à une punition divine, l’emprisonnement devient dès lors une juste peine pour expier une faute. Emprisonnement physique représenté par la prison, emprisonnement mental assuré par la routine et le dépouillement matériel : ce n’est qu’ainsi que les pulsions destructrices de l’Homme peuvent être contenues.

Si notre héros évoque la routine carcérale d’un ton qui semble traduire le soulagement, une confession ultérieure révélera une provocation gratuite envers un codétenu, dont il encaisse les coups sans réagir. La prison n’est pas une punition suffisante ; il faut souffrir. Souffrir pour payer sa faute, souffrir pour mériter d’exister. D’ailleurs, une fois libre, Tell reproduit des conditions de vie érémitiques : sans attache, solitaire, fermé aux émotions (il ne cèdera à ses sentiments pour La Linda qu’à la fin… et cette « entorse » émotionnelle coûtera symboliquement la vie à Cirk !), passant d’un lieu clos (une chambre de motel) à un autre (un casino), tous deux parfaitement interchangeables. Si Tell couvre de tissus tous les meubles de sa chambre de motel, ce n’est sans doute pas par maniaquerie pathologique, mais pour protéger les lieux eux-mêmes de la souillure qu’il représente. Le casino où il passe ses journées est par définition le lieu des routines : tout le monde y reproduit les mêmes gestes, le même comportement. Le jeu est hyper codifié, d’autant plus que Tell a appris en prison à compter les cartes (la voix off nous explique la théorie des probabilités du joueur professionnel au début du film). La répétition de formules apprises par cœur dans le cadre d’un rituel formalisé et familier, c’est en quelque sorte la prière de l’athée. Le casino, c’est aussi le seul endroit où le visage marmoréen de Tell, animal au sang froid, représente un atout. On ignore en revanche son objectif, car il est évident que l’argent ou même la victoire ne peut le rendre heureux, ne peut constituer une fin en soi.

Quel mal ronge donc cet homme ? Dans une autre vie, ce vétéran d’Irak a appliqué les « techniques d’interrogatoire renforcée », doux euphémisme désignant la torture et l’humiliation, sur des prisonniers à Abou Ghraib. Le fardeau de la culpabilité s’accompagne d’un sentiment d’injustice : contrairement à Tell/Tillich, le major John Gordo (Willem Dafoe), l’homme qui lui a appris la torture, n’a jamais été poursuivi, cyniquement protégé par un statut de « consultant civil ». Mais dans le cinéma de Schrader, personne n’échappe ni à son passé, et encore moins à ses péchés. Alors qu’il assiste par hasard à une conférence donnée par Gordo, désormais retraité, Tell/Tillich fait la rencontre de Cirk (Tye Sheridan), un jeune homme dont le père suicidé a partagé le même parcours et le même déshonneur que Tell, et dont la vengeance est désormais le seul horizon. C’est l’opportunité inespérée d’une rédemption pour Tell : il va désormais se consacrer à Cirk, souhaitant lui éviter de tomber dans la même spirale de violence que lui en lui offrant la possibilité d’un autre destin. Il prend le jeune homme sous son aile et accepte l’offre de La Linda (Tiffany Haddish) de rejoindre son « écurie » de joueurs professionnels soutenus par des investisseurs en échange d’une part des gains. Le spectateur (et La Linda) comprendra plus tard que Tell compte offrir la totalité de ses gains à Cirk afin de lui offrir une nouvelle chance. L’échec de cet objectif ne lui laisse plus qu’une voie vers la rédemption : le sacrifice personnel, qui consiste ici à une séance de torture mutuelle avec Gordo (entièrement hors champ, une idée géniale). Son retour en prison n’est pas tout à fait un retour à la case de départ : d’évidence, Tell n’était de toute façon pas fait pour la vie civile dans laquelle il ne faisait qu’errer comme un spectre. La vengeance (la justice divine ?) accomplie, le retour à l’ordre carcéral et l’espoir que représente La Linda referment le film de manière optimiste, si l’on ose dire…

The Card Counter est un film saisissant à plus d’un titre. Le scénario est du Schrader pur jus : le poids moral d’une faute, un héros solitaire en proie à l’autodestruction, la rédemption par le sacrifice, la violence cathartique… Autant de thèmes que l’on retrouve dans bon nombre de ses réalisations (dont l’avant-dernière et remarquable Sur le chemin de la rédemption/2017) ainsi que dans ses scénarios écrits pour d’autres (impossible de ne pas penser à Taxi Driver, un des quatre films qu’il écrivit pour Martin Scorsese, ce dernier ayant coproduit The Card Counter). Ils sont ici traités avec l’austérité qui sied à la pénitence que s’impose un protagoniste hanté par son passé. En outre, Oscar Isaac, révélé par les frères Coen (Inside Llewyn Davis/2013), livre une performance saisissante dans un rôle complexe, qu’il magnifie de son regard noir et de sa froideur magnétique. Le comédien nous semble avoir encore franchi un cap avec ce film. Last but not least, The Card Counter est une œuvre marquée par une atmosphère étrange qui lui confère un charme vénéneux. Il faut saluer ainsi le travail de Robert Levon Been, membre du groupe de rock Black Rebel Motorcycle Club, qui livre une bande-son d’une extraordinaire richesse, faisant planer une sourde menace sur l’ensemble du film. La remarquable cohérence de l’œuvre est enfin assurée par le soin particulier apporté par Alexander Dynan à la photographie. Celle-ci joue tantôt la carte de l’esthétisme froid (les casinos avec leurs tables de jeu et leurs bars luxueux, bien sûr, mais aussi cette sublime séquence où Tell et La Linda se promènent dans un jardin inondé de jeux de lumières multicolores, tournée aux Missouri Botanical Gardens), tantôt celle de l’expérimentation (la technologie de la réalité virtuelle utilisée lors des flashbacks d’Abou Ghraib, qui en renforce l’aspect cauchemardesque). Bref, voici une œuvre complète, profonde et fascinante qui confirme l’état de forme actuel de Paul Schrader, un artiste qui certes ne compte pas que des grands films, mais dont la qualité précieuse réside dans une écriture comparable à nulle autre.

Synopsis : Mutique et solitaire, William Tell, ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante. Il croise alors la route de Cirk, jeune homme instable obsédé par l’idée de se venger d’un haut gradé avec qui Tell a eu autrefois des démêlés. Alors qu’il prépare un tournoi décisif, Tell prend Cirk sous son aile, bien décidé à le détourner des chemins de la violence, qu’il a jadis trop bien connus… 

The Card Counter : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=yuVm9pUxAG0

The Card Counter : Fiche technique

Réalisateur : Paul Schrader
Scénario : Paul Schrader
Interprétation : Oscar Isaac (William Tell), Tye Sheridan (Cirk), Tiffany Haddish (La Linda), Willem Dafoe (major John Gordo)
Photographie : Alexander Dynan
Montage : Benjamin Rodriguez Jr.
Musique : Robert Levon Been
Producteurs : Braxton Pope, Lauren Mann et David Wulf
Sociétés de production : Saturn Streaming, Astrakan Films AB, RedLine Entertainment, LB Entertainment, Enriched Media Group et One Two Twenty Entertainment
Durée : 112 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 29 décembre 2021
États-Unis – 2021

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Le Retour du Drakon » : quête effrénée

0

La série Le Dernier Dragon contient une double promesse : mêler à l’histoire une pointe de fantasy et inscrire les dragons au cœur des croisades religieuses. Son quatrième et dernier album, « Le Retour du Drakon », en manifeste toutes les caractéristiques.

À Tyr, dame Francona ne peut qu’assister impuissante à l’anéantissement de sa flotte maritime par des dragons courroucés. La ville est cependant épargnée : l’émir d’Égypte veut prendre les lieux intacts. À Damas, où va se dérouler l’essentiel du « Retour du Drakon », Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas vont narrer les péripéties de Draga la sorcière drac, Umas la dragonnière ou encore Amaury le condottière, tous trois en quête d’un œuf de dragon susceptible de changer le cours des événements, et bientôt à la tête de mercenaires libérés par leurs soins des geôles qui les maintenaient prisonniers.

Les planches de Lajos Farkas demeurent engageantes, avec un soin accordé aux détails et une restitution agréable des décors, qu’il s’agisse d’un harem de sultan ou d’un désert de sable. Le dessinateur est aidé en cela par les couleurs de Thorn. Les protagonistes du « Retour du Drakon » vont devoir improviser pour sortir indemnes de la Cité et se cacher dans les souks : si l’humour perle çà et là, la caractérisation des personnages se voit quelque peu sacrifiée sur l’autel de l’aventure, sans que cela apparaisse toutefois gênant. Et ce, d’autant plus que les dragons apportent leur lot de spectacle et que les allusions aux stéréotypes raciaux alors en vigueur (« Tous les Arméniens sont des escrocs ») ou à la condition des femmes (dans les harems, ou à l’endroit des prostituées), ainsi que les trahisons, irriguent l’album.

Le récit est rythmé, assez bien ficelé et il se solde par une fin suffisamment ouverte pour imaginer une suite aux aventures contées par Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas. On notera par ailleurs le recours au comique de répétition (« le borgne ») et au deus ex machina (en la personne de la dragonnière Stali). S’il manque certainement de sophistication, « Le Retour du Drakon » tient le lecteur en haleine d’un bout à l’autre et vient dûment clôturer une série réussie à défaut de se révéler mémorable.

Le Dernier Dragon : Le Retour du Drakon, Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Demain » : destins croisés

0

Rodolphe, Léo et Louis Alloing publient aux éditions Delcourt le premier tome de la série Demain. Scindée en deux trames spatiotemporelles aux liens encore distants, elle cumule les mystères et les étrangetés.

Les scénaristes Rodolphe et Léo édifient deux univers indépendants l’un de l’autre. Dans le premier, des étudiants organisent une soirée dans une maison inhabitée. Ted et Carol prennent congé de leurs amis, mais seule cette dernière réapparaît quelques instants plus tard. Le jeune homme a découvert, derrière une porte tout ce qu’il y a de plus banal, une mystérieuse pièce sombre aux dimensions apparemment infinies… Le second cadre spatiotemporel s’inscrit dans un futur dystopique. Fleur et son père doivent fuir en urgence leur maison après qu’un gang a obligé ce dernier, ancien médecin, à opérer un homme dans des conditions rudimentaires (couteaux de cuisine, matériel de couture…).

Dans la première trame se fondent des romances juvéniles et des lieux dont le mystère s’épaissit par la protection policière dont ils semblent faire l’objet. La seconde histoire rationne l’information et ne la livre qu’au compte-gouttes : on apprend qu’une contamination a eu raison des chevaux, que des criminels escroquent des badauds en plein jour et que des vers étranges apparaissent çà et là. C’est surtout la vulnérabilité de protagonistes prenant la route démunis de tout qui transparaît. « Je prenais brusquement conscience de notre extrême fragilité face aux dangers alentour. » Le lien entre les deux intrigues ne s’opère qu’à travers les rêves de Fleur et Jo, sans que le lecteur puisse en identifier (pour l’heure) les tenants et aboutissants.

Assez commun sur le plan graphique, cet « Acte 1 » se distingue essentiellement par l’organisation de sa narration. Scénaristes reconnus pour leur travail dans la bande dessinée de science-fiction (Europa, Centaurus), Rodolphe et Léo initient deux univers très distincts l’un de l’autre : une ville occidentale des années 1950-1960 perçue selon le point de vue d’étudiants insouciants et, en parallèle, des contrées futuristes difficiles à identifier mais rendues au dernier degré de l’humanité (il y a un peu de Mad Max dans cette arche narrative). Plutôt prenant, ce premier tome contient une promesse en germe : une jonction entre les deux mondes qui devrait en renforcer l’attrait et la substance.

Demain : Acte 1, Rodolphe, Léo et Louis Alloing
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Mauvais sang » : les angoisses de Tristan

0

Dans Mauvais sang, Loïc Clément et Lionel Richerand évoquent avec poésie, et par l’intermédiaire d’un petit vampire, à la fois les angoisses juvéniles et les familles recomposées.

Tristan a beau être un vampire millénaire, il est prisonnier du corps d’un enfant de huit ans, dont il adopte d’ailleurs les angoisses. Dans la première planche de Mauvais sang, on aperçoit son vaste manoir, antique et sombre, qui contraste nettement avec le reste d’un centre-ville moderne. Il y partage sa vie avec son majordome orang-outan, Mister Jingles. Et dès les premières pages de l’album, Loïc Clément et Lionel Richerand glissent çà et là des éléments connotés, ou à double sens : le journal Carpates News le dispute ainsi aux habits à l’effigie de Batman.

« Mauvais sang ». Le jeu de mots renvoie à l’anxiété de Tristan, mais aussi au vampirisme qui y est érigée en réponse pavlovienne. De fait, les angoisses du petit garçon occupent une place prépondérante dans le récit et permettent de verbaliser avec poésie et à bonne hauteur les petits tracas qui minent parfois le moral des plus jeunes. Crampes intestinales, sommeil altéré, tocs : divers éléments sont ici associés à l’anxiété et contribuent à caractériser un personnage présenté comme étant au seuil de l’implosion.

C’est une rencontre fortuite avec Lucile et sa maman Aurore qui va aider Tristan à prendre le dessus sur « cette boule dans le ventre qui prend parfois toute la place ». Spécialiste travaillant dans un laboratoire, Aurore va héberger le jeune vampire durant une semaine et prélever des échantillons de son sang à des fins d’analyse. Après une semaine dans l’environnement jovial d’une famille recomposée, Tristan est fondamentalement transformé : non seulement ses angoisses ont disparu, mais même la composition de son sang n’est plus la même. Loïc Clément et Lionel Richerand font ainsi du bien-être familial la condition sine qua non de l’équilibre psychologique. Ils y insufflent surtout ce qu’il faut d’à-propos et de sensibilité pour emporter l’adhésion du jeune lecteur.

Malgré un récit destiné à un lectorat jeune, quelques sophistications se glissent dans l’album. C’est un Totoro apparaissant parmi les jouets, le travail phagocytant la vie amoureuse d’Aurore ou, page 21, une dualité s’exprimant dans une illustration scindée en deux, une moitié lumineuse et l’autre grise et pluvieuse. Mauvais sang est une bande dessinée plus dense et chorale qu’il n’y paraît, articulée autour de deux problématiques, l’anxiété et la famille recomposée, et qui en restitue certains pans avec habileté. Un bel outil pour les jeunes lecteurs, à la fois engageant et délicat, en ce y compris sur le plan graphique.

Mauvais sang, Loïc Clément et Lionel Richerand
Delcourt, janvier 2022, 48 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Femmes d’exception » : caractériser le génie féminin

Journaliste et diplômée en Histoire de l’Art, Chiara Pasqualetti Johnson publie aux éditions L’Imprévu un beau-livre mettant à l’honneur cinquante femmes d’exception.

Femmes d’exception est un beau-livre aux aspirations claires : mettre en exergue cinquante femmes qui, chacune à leur façon, ont marqué l’histoire récente. À travers des textes passionnés de quelques pages accompagnés de photographies soigneusement sélectionnées, Chiara Pasqualetti Johnson retrace dans les grandes lignes les parcours et personnalités d’écrivaines, scientifiques, comédiennes, politiciennes ou encore religieuses passées à la postérité, et dont l’influence demeure souvent prégnante. S’il faut accepter la dimension arbitraire d’une sélection qui aurait pu sans mal s’enrichir de mille noms, quelques omissions nous apparaissent toutefois regrettables : il en va ainsi de la militante anarchiste Emma Goldman, la philosophe Hannah Arendt, la nobélisée Aung San Suu Kyi, la chancelière allemande Angela Markel ou encore la romancière et dramaturge Marguerite Duras. Mais qu’importe au final, puisque la présente sélection remplit parfaitement son cahier des charges : radiographier le génie féminin en effeuillant celles qui en sont les ambassadrices.

Parmi celles dont la place s’avère indiscutable parmi ces « femmes d’exception », on retrouve l’auteure Agatha Christie, fine observatrice du monde dont les ventes cumulées ne sont outrepassées que par celles de la Bible ou de Shakespeare. Chiara Pasqualetti Johnson rapporte en outre cette anecdote (qu’il aurait cependant fallu nuancer) : l’écrivaine la plus populaire du XXe siècle n’a jamais mis les pieds à l’école. Autre discipline, mais même aura : Marie Curie, célèbre chercheuse, a tracé la voie aux femmes vers l’émancipation. Elle a été la première à enseigner à la Sorbonne, à se voir décerner un diplôme en physique et même à recevoir deux prix Nobel dans deux champs d’expertise différents. Emmeline Pankhurst, qui ouvre l’ouvrage, est moins connue mais tout aussi séminale pour la cause des femmes : elle a lutté pour leurs droits, accompagnant de ce fait le mouvement des suffragettes, ce qui lui valut notamment la répression policière et des séjours fréquents derrière les barreaux. Plus proches de nous, la prix Nobel de la Paix Malala Yousafzai est devenue l’égérie mondiale de la lutte pour le droit des femmes à l’éducation, tandis que Benazir Bhutto fut la première élue à se voir portée à la tête d’un pays musulman, avant son terrible assassinat.

Cette dernière, comme le rappelle très justement Chiara Pasqualetti Johnson, était toutefois porteuse de contradictions. Tout comme les dirigeantes Golda Meir ou Eva Perón, dont l’influence et le parcours avant-gardiste ne doivent pas cacher des aspects moins honorables et passés sous silence dans l’ouvrage : l’une a été jusqu’à nier l’existence du peuple palestinien dans une déclaration restée célèbre, tandis que l’autre, présentée comme une « Madone des pauvres », une figure tutélaire de l’émancipation des femmes et une pasionaria s’étant affranchie de ses origines modestes, est parfois associée au fascisme. C’est d’ailleurs le principal reproche que l’on pourrait formuler à l’encontre de Femmes d’exception : ses intentions demeurent louables, son corpus didactique et engageant, mais le format adopté empêche cependant de creuser plus avant les personnalités mises en relief (et même lorsque cela aurait été nécessaire à la juste appréhension de leurs parcours/combats/idées). Traitons donc le livre de Chiara Pasqualetti Johnson pour ce qu’il est : la démonstration subjective mais réussie d’un génie féminin capable de se projeter partout et en tout domaine, dont la résonance se traduit par les noms de Virginia Woolf, Joséphine Baker, Frida Kahlo, Simone de Beauvoir, Audrey Hepburn, Anne Frank et même Leni Riefenstahl.

Femmes d’exception, 50 portraits du XXème siècle à nos jours, Chiara Pasqualetti Johnson
L’Imprévu, octobre 2021, 224 pages

Note des lecteurs2 Notes
3

Comprendre « comment l’université broie les jeunes chercheurs »

Docteure en neurobiologie, Adèle B. Combes publie aux éditions Autrement l’ouvrage Comment l’université broie les jeunes chercheurs, essentiellement basé sur le témoignage de trois doctorants. Par ce biais, mais aussi à l’aide des données issues d’une enquête qu’elle a menée auprès de 2000 étudiants (« Vies de thèse »), elle entend objectiver les souffrances résultant des écoles doctorales.

Chaque année en France, ce sont pas moins de 70 000 doctorants qui s’emploient à mener à bien leur thèse. Les deux tiers d’entre eux sont financés. Si cela semble attester d’une excellence à la française, une réalité plus douloureuse s’inscrit toutefois en pointillé : les jeunes chercheurs se trouvent placés sous le joug d’un directeur de thèse pas toujours bienveillant, ils sont soumis à une pression intense et peinent parfois à joindre les deux bouts, quand ils ne font pas les frais d’humiliations diverses, de harcèlement, voire de mépris. Pour s’enquérir d’un phénomène bien plus répandu qu’il n’y paraît, Adèle B. Combes a recueilli des données à travers l’enquête anonymisée « Vies de thèse ». 25% des répondants ont déclaré avoir subi une situation à connotation sexuelle ou sexiste au moins une fois durant leur doctorat. Un tiers des parents s’est vu reprocher le fait d’avoir un enfant. 38% des doctorants travaillent en étant en congé, 24% ont été harcelés durant leur doctorat (quand ils sont d’origine précaire), 19% ont déjà dépassé un temps de travail de 60 heures par semaine, 9% ont reçu des avertissements disciplinaires jugés infondés, 81% ont constaté durant leur thèse une dégradation de leur santé physique et 89% de leur santé mentale. Pourtant, l’omerta règne, malgré quelques timides brèches çà et là. Cette énonciation franche des travers du système universitaire français justifie probablement à lui seul la lecture de Comment l’université broie les jeunes chercheurs.

L’essentiel du texte se décompose en trois témoignages glaçants. Laurine, Baptiste et Sarah ont tous trois vécu des expériences traumatisantes. En verbalisant ce qu’ils ont traversé durant leur quotidien de thésard, ils permettent à Adèle B. Combes de donner un sens – et presque un visage – aux phénomènes qu’elle dénonce. La première, chercheuse en géologie, a subi caprices, irritabilité, humiliations et même attouchements sexuels. Michel, son directeur de thèse, n’a cessé de la décrédibiliser aux yeux de ses pairs, de la traiter comme une exécutante, de puiser dans ses fonds de mission, de la fliquer, de l’injurier. Il bénéficie toutefois d’une protection indexée à son aura scientifique. Il a lui-même composé le comité de suivi de thèse et a pu mettre sa capacité de nuisance en œuvre lorsqu’il s’est agi de retarder la publication des résultats de Laurine, laquelle a frôlé la dépression et s’est réfugiée dans le sport. Baptiste a subi la froideur de Louis, qui a financé sa thèse, parce qu’il était le stagiaire de deux collègues rivales. Il a essuyé des remarques déplacées liées à son homosexualité. Il a obtenu très peu de reconnaissance malgré la quantité impressionnante de travail abattu. Son directeur de thèse lui a reproché de prendre des vacances, a fait croire qu’il avait réécrit son travail, l’a peu soutenu dans le cadre de négociations pour breveter une molécule. Le doctorant a aussi dû faire face aux lourdeurs et vexations administratives. Une situation telle qu’il avoue avoir ressenti davantage de précarité à l’université que dans ses boulots d’appoint au fast-food. Enfin, à travers le témoignage de Sarah, doctorante en anthropologie, apparaissent les thématiques du suicide, du vol scientifique, des discriminations envers les doctorants non financés, de la difficulté de se faire une place en tant qu’handicapé…

Tout au long de son ouvrage, Adèle B. Combes dépasse les statistiques brutes pour y apporter la caractérisation et la chair permettant de les objectiver. Derrière les trois trajectoires radiographiées se cachent quelques-unes des meurtrissures les plus sourdes de l’université française. L’auteure en appelle non seulement à la réflexion, mais aussi à la réforme, en proposant quelques idées de nature à abonnir le statut et le travail de doctorant.

Comment l’université broie les jeunes chercheurs, Adèle B. Combes
Autrement, janvier 2022, 336 pages

Note des lecteurs43 Notes
3.5

Les meilleurs films de 2021 : le top 10 de la rédaction

L’année 2021 s’achève et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2021, compliquée pour les salles et ses spectateurs, mais qui aura eu son lot de surprises, d’inattendus, de chocs visuels et d’éblouissements narratifs. Alors qui sera le meilleur film de 2021 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.

10 – First Cow de Kelly Reichardt

« Kelly Reichardt semble emportée dans le tourbillon de ses propres rêveries. Le chef de poste pourrait avoir une indienne comme épouse, King-Lu pourrait ne subir aucune ségrégation raciale, les deux hommes pourraient être plus que des amis. Toutes les portes et tous les possibles sont ouverts, et on se met à rêver avec elles d’une Amérique idéalisée, tout en sachant pertinemment que ce n’est qu’un rêve ; que l’Amérique, ce sont aussi les trappeurs avides et violents, les chefs de poste corrompus et leurs hommes opportunistes et jaloux. La force de son cinéma est là, dans sa capacité à montrer le pire et le meilleur dans un même mouvement. Dans Wendy et Lucy par exemple, les figures d’un agent de sécurité bienveillant et d’un jeune employé un peu trop zélé et déjà pétri de law and order gravitent autour du beau personnage de Michelle Williams. Dans First Cow, ces deux figures dichotomiques cohabitent de la même manière. »

9 – Le Dernier Duel de Ridley Scott

« C’est là tout le sel du film qui épouse parfaitement les rouages de son récit : celui d’une écriture qui brûle et crache sur la notion de conte pour assouvir sa propre vérité. Le battement de cœur du dernier Ridley Scott se veut être finalement, deux hommes qui vont se battre piteusement mais brutalement pour une femme mais également pour leur honneur : entre le rustre pathétique en mal de reconnaissance et le dandy prédateur de la cour aux pulsions plus que troubles. Reste à savoir si la femme et leur honneur se substituent l’un à l’autre ou s’ils ne font qu’un. Dans cet épouvantail narratif assez dru et qui ne manque pas de densité, l’œuvre a pour elle bien des lectures apparentes : celle premièrement d’un film d’époque, compact, rugueux et foisonnant visuellement où le casting impeccable, la direction artistique de Ridley Scott et son sens du cadre ne cessent de nous éblouir avec cette capacité habituelle à filmer la foule, l’immensité et rendre viscéral le pouls d’une époque. « 

8 – The Father de Florian Zeller

« Si l’on parle autant des comédiens, c’est aussi parce que Florian Zeller leur a façonné un écrin idéal pour s’épanouir. Comme écrit plus haut, l’histoire de The Father est très simple et repose sur des situations et des sentiments dans lesquels tout le monde peut se reconnaître. Les décors sont restreints, les mouvements d’appareil discrets, la musique délicate (très joli thème récurrent constitué de « Je crois entendre encore » tiré de l’opéra de Bizet « Les pêcheurs de perles », qu’écoute souvent Anthony et qui l’apaise). The Fatherest un film épuré dont même les effets de mise en scène (les déformations de la réalité à travers le regard d’Anthony) renforcent et servent le jeu des comédiens. Un film extrêmement simple, mais resserré autour de personnages et d’émotions authentiques et très forts. Difficile de rester insensible à ce bijou ! »

7 – Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi

« D’une complexité certaine, Drive My Car n’en est pas moins pudique et épuré. C’est une quête du bonheur à travers la remontée d’une pente. Comme dans Oncle Vania, pièce au centre du film, c’est par le maillage des destinées et des souffrances que chacun accède à lui-même, fût-il fondamentalement inaccessible à l’autre. « Que faire ? Tenter de vivre ». Le chemin de croix est à faire ensemble, et de la rencontre des gestes silencieux naîtra la grâce – en témoigne cette séquence finale de représentation absolument bouleversante. Et de conclure, comme le fait la pièce de Tchekhov, par une réplique finale à la première personne du pluriel : nous nous reposerons. »

6 – Onoda de Arthur Harari

« Après Diamant noir en 2016, film noir à la mise en scène puissante et hautement symbolique, Arthur Harari signe avec Onoda, 10 000 nuits dans la jungle un second film d’une maturité impressionnante, tant par l’épure de son style que la densité de son écriture. Un récit fleuve sur la guerre du Pacifique où le temps et la solitude ont raison du réel, laissant une vérité parallèle se dessiner pour des soldats qui n’ont plus à combattre que leur propre déshumanisation. »

5 – Dune de Denis Villeneuve

« Ce déluge de réussites techniques permet de rentrer immédiatement dans l’histoire, axée sur le parcours de Paul. L’interprétation très mesurée, peu expressive de Timothée Chalamet fait du jeune homme un personnage sérieux et discipliné, qui mène une existence relativement ascétique. Toujours vêtu avec élégance mais simplicité, il se dégage de Paul beaucoup de sobriété et de parcimonie. Il suit sans protester l’enseignement de sa mère, les entraînements avec son maître d’arme et obéit à son père. Qu’il ait ou non entrevu sa destinée, Paul semble déjà avoir, dès le début du film, tous les caractères du Messie tant attendu.

Les personnages secondaires sont aussi réussis, en particulier Duncan Idaho incarné par un très convaincant Jason Momoa. Les protagonistes suscitent également la fascination par leur mystère, en particulier les sœurs Bene Gesserit, dont l’ordre demeure très obscur. Le baron Vladimir Harkonnen est quant à lui représenté comme un véritable monstre obsédé par la violence et le pouvoir. »

4 – Annette de Leos Carax

« Brouillant les genres, les symboles, son propos, Annette n’est certes pas ce que Carax a fait de plus abscons, loin de là, mais demeure par instants insaisissable. Tout n’est pas compréhensible, car tout ne semble pas fait pour être compris. Une démarche qui montre parfois ses limites et pourrait faire poindre un sentiment de trop-plein. Mais une démarche dont émane une telle sincérité de la part du marionnettiste aux commandes qu’il est presque impossible de lui en tenir rigueur. Ainsi, dans son exploration des tréfonds de l’âme humaine et du langage cinématographique, Annette réserve bien des surprises au spectateur grâce à son lot de scènes marquantes : un chef d’orchestre désespérément amoureux, une tempête en pleine mer transfigurant le délitement d’un couple, des moments de tendresse et de transmission autour d’un piano, une explication musclée au bord d’une piscine, ou encore les retrouvailles – trop tardives – entre deux êtres séparés par un abîme que plus rien ne pourra résorber. »

3 – Nomadland de Chloé Zhao

« Avec Nomadland, Chloe Zhao poursuit son exploration d’une Amérique paradoxalement marginale et profonde. Elle brosse avec l’aide de l’immense Frances McDormand et de quelques nomades dans leur propre rôle, un portrait sensible d’une communauté lumineuse malgré les ravages de la crise économique. »

2 – La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov

« Kirill Serebrennikov a adapté le roman d’Alexeï Salnikov, Les Petrov, la Grippe, etc., une œuvre littéraire très proche de son propre univers, où réalité et fantasmes se côtoient. Le film qu’il en tire, La Fièvre de Petrov, parvient à mettre en images, et c’est une gageure, le foisonnement délirant du texte. Une plongée hallucinée dans la Russie d’aujourd’hui, entre nuits d’ivresse, accès de fièvre et déliquescence sociale. »

1 – Julie en 12 Chapitres de Joachim Trier

« Tant de choses que le film observe avec fulgurance, âpreté, ironie, sans jamais écrire le dialogue de trop, ou cadrer la scène qu’il ne faut pas comme en atteste cette incroyable scène de rupture. Le film est courageux dans ses propos, passionnant par son écoute de l’autre, tirant toute la qualité de chacun des genres qu’il digère. Le drame, la comédie, la romance : on se met à rire aux éclats quand deux amoureux transis se sentent les aisselles comme le feraient deux ados prépubères, tout comme le film nous terrasse d’émotion par un dialogue d’adieu dans une voiture aux allures de cercueil. Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier est ce lancinant vent frais sous une chaleur étouffante, cette petite brise de pluie qui revigore. C’est un peu de nous. Et c’est déjà beaucoup. »

 

 

 

Tromperie d’Arnaud Desplechin: liaisons créatives

3.5

Deux ans après Roubaix, une lumière, Arnaud Desplechin revient à son cinéma de prédilection. Il renoue avec ses premiers amours mais saute surtout un grand pas en adaptant celui qu’il admire tant : Philip Roth. Il fait de Tromperie un jeu entre littérature, théâtre et cinéma où la fantasmagorie l’emporte et où la mise en scène épouse le verbe pour mieux s’en émanciper. Un jeu verbal dont on ressort déroutés, avec au centre un personnage qui est le double d’un auteur tout en étant l’adaptation d’un personnage lui-même double de son auteur. Vous suivez ? Tromperie est un titre qui prend alors tout son sens.

Liaisons dangereuses ?

A la chaleur de la chair, Arnaud Deplechin préfère la force exigeante, ciselée du verbe. Ainsi, les deux amants de Tromperie parlent plus qu’ils ne s’étreignent, leurs mots sont la matière d’une création infinie qui sait pourtant qu’elle doit finir. Le corps à corps est ici une joute verbale, à l’image de ce questionnaire inventé à deux auquel il faudra se résoudre à répondre chacun son tour. Ce n’est pourtant qu’une idée jetée à une vitesse folle sur le papier pour une réalisation qui n’aboutira jamais (ils le savent) « deux amants qui s’enfuient ensemble ». De se taire pour « faire langue contre langue, un dialogue de sourds « , il n’est ici pas question. Aucun protagoniste n’économise sa salive. Cette logorrhée aurait pu s’apparenter à un vulgaire Malcolm et Marie qui se hurlent dessus pendant deux longues heures, en vain, mais c’est plutôt du côté de Marriage Story qu’il faudrait se pencher. Pour l’inventivité d’une mise en scène qui pourrait sinon paraître figée, théâtrale, grandiloquente, fermée. Or, la mise en scène de Tromperie est un jeu entre vrai décor et décor de théâtre, entre présent (déjà terminé) et une balade dans un passé réinventé, réinterprété. Un rêve et soudain Philip est près de Rosalie avec laquelle il n’échangeait pourtant qu’au téléphone. Le chapitre (le film en compte douze, comme un roman) s’appelle « New York » et Philip avait promis que dès qu’il poserait un pied là bas, il serait avec Rosalie. Pourtant, des promesses, il en fait aussi à sa femme, à laquelle il affirme que la femme anglaise de son carnet n’est qu’une invention. Il ne les tient donc pas toujours.

Fiction

Et si c’était vrai ? Si ce dialogue intelligent, amoureux, à l’équilibre des forces sans cesse réajusté (quand il la croit fruit mûr, elle n’est en fait qu’un fruit pourri lui rétorque-t-elle quand la seconde d’après ce sont ses larmes de femme abandonnée qui coulent), n’existait que dans la tête de son auteur ? Pourtant, la garçonnière existe bien. Ce studio qui est autant le terreau de la création que celui des étreintes physiques et verbales. Ici on parle avant ou après l’amour, parfois même on ne fait pas l’amour du tout ( le fameux « aujourd’hui, j’ai laissé mon con à la maison »). Est-elle réelle cette femme au phrasé et à la sonorité si particuliers que certains de ses amis ont entendu sa voix en lisant Tromperie (Deception en version originale) ? Ces deux ex-amants qui poursuivent le dialogue entamé ensemble dans leurs têtes respectives où ils font résonner la voix de l’autre ? La mise en scène s’accroche à leurs visages, à leurs lèvres, à leurs corps, les animant en détournant le concept du face à face dialogué filmé en champ contrechamp dans tout classique qui se respecte. Léa Seydoux est ainsi tantôt la Marguerite de La Douleur (l’héroïne de roman devenue être de chair, le visage de Léa Seydoux se confondant jusque dans l’affiche avec celui de Mélanie Thierry), tantôt la France du dernier Bruno Dumont. Elle est mille visages, bien qu’incarnée par l’actrice que l’on connaît. Léa Seydoux s’y révèle fascinante, libre et très à l’aise dans l’exercice qu’on pourrait qualifier « d’exercice de style ». C’est sa voix douce et tranchante à la fois qui ouvre le film, lance le petit théâtre et surtout qui nous guide dans le décor, les mains sur les yeux. Son discours déjà n’est que recréation d’une réalité dont elle doit se souvenir. « Et moi, tu peux me décrire » ? rétorque-t-elle une fois son introduction terminée. Et rien n’est moins sûr.

Double et moi

Arnaud Desplechin comme Philip Roth envisagent les doubles, les œuvres trompeuses, sans cesse dans la recréation autobiographique. C’est d’ailleurs un jeu de savoir si Philip est ici lui-même ou ne l’est pas; en s’énervant, il explique qu’on dit toujours le contraire de ses intentions « ils sont si intelligents, il savent », clame-t-il en substance. Philip est ici mis à mal, malmené, autant qu’il est magnifié. Si le personnage est accusé de misogynie (dans une scène de procès assez étrange, oscillant entre le génie et le ridicule), moqué et souvent dominé ses conquêtes, l’acteur qui l’incarne, Bruno Podalydès, n’a jamais été aussi savoureux que dans Tromperie. Ainsi, il est difficile de dire si Desplechin réalise un film verbeux, autocentré, vaguement intellectuel ou une œuvre miraculeuse, élégante, raffinée, sans cesse en mouvement dans son apparente immobilité. Il est certain en tout cas que le film est déroutant et traversé par des morceaux de bravoure. Emmanuelle Devos qui annonce un miracle qui ne l’empêche cependant pas de se détruire à petit feu sous nos yeux. Rebecca Mader qui raconte sa folie, ses séances d’électrochocs dans un bar entre une cigarette qui se consume et un « passe-moi le cendrier » alors que Philip s’épuise à la vouloir forte, belle, fatale. Toutes les femmes qu’il côtoie, sa femme y compris (la géniale Anouk Grinberg), sont au bord du gouffre alors qu’il les pense animées par l’amour qu’elles lui portent. Pourtant, elles trouvent la force de ne pas le laisser tout diriger, comme il le fait en en faisant des personnages de son écriture ; lui qui se prétend « audiophile » et se plait à imaginer comment sa maîtresse le décrira à un potentiel journaliste après sa mort. Il veut savoir si elle sera heureuse après lui. Elle ne lui décrit pas nécessairement le déluge qu’il attend.

En finir

Tout le film est ainsi traversé par ce jeu entre la toute-puissance de Philip, sa faiblesse d’homme à femmes ébranlé par les femmes elles-mêmes et le regard que la société de 2021 porte sur ces créateurs géniaux mais malades de leur égo, notamment dans leur rapport aux femmes. De qui Arnaud Desplechin parle-t-il, à quel point la tromperie du titre est-elle infiltrée dans chaque strate que le scénario comporte ? Qui est vraiment Philip ? Quel crédit donner à ses allers-retours dans sa mémoire, notamment cette scène au montage solide où il raconte à sa maîtresse comment il a mouché son père concernant une de ses réactions ? Ou encore cet échange avec un réalisateur qui veut lui tirer dessus ? Ou bien encore son choix de sauter dans un tram pour échapper à la police tchécoslovaque ? C’est un jeu sans fin sur un homme rempli d’obsessions qui en font à la fois un grand écrivain et un homme souvent tout petit face à ses craintes, ses abandons et le dégoût qu’il engendre parfois. Le décalage entre la vraie vie et celle qu’il fantasme prend d’autant plus d’ampleur et c’est tout un cinéma qui colle parfaitement à l’œuvre d’un réalisateur fantomatique et foisonnant, en somme passionnant même dans les débats qu’il soulève par-delà son film. Ses déclarations telles que: « soyons sincères, la vie, c’est un peu ennuyeux, déprimant même… sauf quand elle est projetée sur le grand écran : le cinéma nous permet de réaliser que nos vies sont magnifiques, passionnantes, trépidantes et drôles. Et que la dépression est une illusion », rien que ça et son affirmation d’un choix de film  qui soit « une histoire dénuée de jugement, avant le mouvement #MeToo » (mais qui sort après!) constituent des exemple flagrants. Impossible de choisir son camp entre film ringard et élégant, surtout grosse envie de ne pas le faire et de se laisser bercer par la beauté du trompe-l’œil géant qu’est Tromperie.

Bande annonce : Tromperie

Fiche technique : Tromperie

Synopsis : Londres – 1987. Philip est un écrivain américain célèbre exilé à Londres. Sa maîtresse vient régulièrement le retrouver dans son bureau, qui est le refuge des deux amants. Ils y font l’amour, se disputent, se retrouvent et parlent des heures durant ; des femmes qui jalonnent sa vie, de sexe, d’antisémitisme, de littérature, et de fidélité à soi-même…

Réalisation : Arnaud Desplechin
Scénario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr d’après l’œuvre de Philip Roth
Interprètes : Léa Seydoux, Denis Podalydès, Anouk Grinberg, Emmanuelle Devos, Rebecca Mader, Madalina Constantin
Photographie :  Yorick Le Saux
Montage : Laurence Briaud
Production : Why Not Productions
Distributeur : Le Pacte
Genre : drame
Date de sortie : 29 décembre 2021
Durée : 105 minutes

France – 2020

LeMagduciné fait son bilan de l’année 2021 : films préférés, scènes marquantes, attentes pour 2022…

Comme pour chaque fin d’année, la rédaction du Magduciné vous propose un tour d’horizon de ses meilleurs souvenirs cinématographiques de 2021 et de ses attentes pour 2022, à travers les réponses de certains de ses rédacteurs et rédactrices à six petites questions.

  • Quel serait votre « film de l’année » ?

Chloé Margueritte : Tralala des frères Larrieu. Pour n’être pas soi-même le temps d’un film, s’évader franchement, pour Mathieu Amalric qui chante « je suis sexy, quand t’es sexy », pour la liberté de ton, les chansons, les visages…

Hala Habache : Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi. J’ai été éblouie par ce film. C’était un très grand choc pour moi. Le film prend son temps dans une époque rapide et trop pleine de tout. C’est une œuvre rare où tout se joue dans une apesanteur dans laquelle on ne peut que retenir son souffle. Le spectaculaire n’a plus d’intérêt devant un film comme celui-là.

Audrey Dltr : Annette de Leos Carax. Les mots m’échappent pour qualifier ce film que je trouve d’une intelligence, d’une prouesse et d’une justesse remarquables. Annette, c’est un carton plein, tant sur la mise en scène que sur la bande sonore, tant sur l’histoire que sur les non-dits, tant sur les personnages que sur les interprétations des acteurs et actrices. Un film que j’espère garder encore longtemps près de moi.

Charlotte Quenardel : Promising Young Woman d’Emerald Fennell. Excellent récit d’une vengeance nourrie aux électrochocs. Ça casse des gueules, ça danse, ça suinte le girly, parfois au bord du slapstick, mais c’est bon et ça fait du bien.

Thierry Dossogne : Nomadland de Chloe Zao. J’ai trouvé 2021 riche en excellents films. Même si le choix fut très difficile, Nomadland reste mon film préféré, mais Le Diable n’existe pas et The Card Counter m’ont beaucoup impressionné, dans leur genre. Ainsi que plusieurs autres…

Béa Delesalle : First Cow de Kelly Reichardt. Ce serait mentir d’affirmer qu’aucun film n’est arrivé cette année à la cheville de First Cow, mais voilà, ce film a une lumière particulière qui le place à part. Cette histoire d’amitié masculine et loin des clichés machos est assise dans un écrin d’une splendide beauté, une nature comme seule Kelly Reichardt sait la filmer, un rythme comme elle seule sait l’installer et le tenir.

  • Et votre déception de l’année ?

Chloé Margueritte : Le Discours. J’attendais beaucoup de cette adaptation d’un livre que je trouvais vivant, enlevé, osé. Et voilà un truc plat qui ressemble à n’importe quelle autre comédie à la française… dommage.

Hala Habache : Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier. J’attendais beaucoup ce film, que je pensais être un portrait de jeune femme en plein questionnement (comme semblait l’indiquer le prologue). Malheureusement, j’ai eu l’impression que Julie devenait presque un personnage secondaire tant elle m’a paru absolument inintéressante. Par rapport à ce que je pensais voir, j’ai été très déçue.

Audrey Dltr : Benedetta de Paul Verhoeven. Difficile de passer du film à la déception de l’année. Hélas, pas difficile de s’en souvenir tant elle fut immense. Une séance dans laquelle ennui, profonde lassitude et rires nerveux n’ont fait qu’alterner. Un moment de cinéma à oublier !

Charlotte Quenardel : The French Dispatch de Wes Anderson. Beaucoup d’attendus pour ce film, peut être trop… La magie d’un Wes Anderson n’était pour moi pas présente. Bien que la photographie et la réalisation soient toujours impeccables, il n’y avait pas le petit truc.

Thierry Dossogne : True Mothers de Naomi Kawase. Lacrymal et indigne de son talent. First Cow de Kelly Reichardt, qui m’a presque été impossible à visionner jusqu’au bout (ce qui est rarissime), tant le film m’a ennuyé. Cry Macho de Clint Eastwood, un naufrage complet… et ça fait mal de l’écrire.  Madres Paralelas de Pedro Almodovar, qui signe un de ses pires scénarios. Le résultat est un film bancal et ennuyeux, que même le talent et la beauté incendiaire de Penélope Cruz ne parviennent à sauver, selon moi.

Bea Delesalle : The French Dispatch de Wes Anderson. Elles ont été nombreuses mes déceptions, cette année. Mais The French Dispatch, c’est le pompon. Fan de l’œuvre de Wes Anderson, j’ai tout de même vu tous ses films, j’ai été saisie d’un ennui sans nom, passé le « chef d’œuvre en béton » (la meilleure partie). Le film n’a provoqué en moi aucune autre émotion, un étalage de savoir-faire malheureusement stérile. Déçue, déçue, déçue.

  • Quel personnage de film vous a le plus marqué.e cette année ?

Chloé Margueritte : Nora dans Les Olympiades. Parce qu’elle s’épanouit peu à peu face à nous, pour son coup de tête mémorable, pour son sourire et sa naïveté ! Et parce que c’est toujours une joie de retrouver Noémie Merlant. À égalité avec le personnage de Virginie dans La Nuée, une battante qui se plante en beauté mais qui fonce, qui essaye de survivre, portée par une excellente Suliane Brahim.

Hala Habache : Clarisse (Vicky Krieps) dans Serre moi fort. J’ai trouvé ce personnage extrêmement attachant. L’univers qu’elle se crée pour s’extraire de sa douleur est bouleversant. C’est un personnage assez énigmatique mais qui raconte énormément sur l’amour et sur le deuil.

Audrey Dltr : Marguerite de Carrouges dans Le Dernier Duel. J’ai envie de saluer le personnage de Marguerite de Carrouges (justement incarnée, au sens littéral du terme, par Jodie Comer) dans le film de Ridley Scott. Une femme forte dans un monde qui était loin de l’accepter et le valoriser, une femme tout en réserve, en pudeur, en regards, à la présence, l’aura et l’intelligence folles. Un personnage important.

Charlotte Quenardel : Marie (Zendaya) dans Malcolm & Marie. Marie est belle, cruelle, passionnée, vulnérable. Des émotions hautes en couleur distribuées avec une sincérité brute.

Thierry Dossogne : Fern (Frances McDormand) dans Nomadland, Onoda (Yûya Endô) dans Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, Emilie (Lucie Zhang) dans Les Olympiades, William Tell (Oscar Isaac) dans The Card Counter

Bea Delesalle : Fern (Frances McDormand) dans Nomadland. Frances McDormand donne à cette femme forte et frêle à la fois un relief hors du commun. Un rictus de son visage suffit à donner un sens à toute une séquence de film. Fern est une femme à qui on voudrait toutes s’identifier, libre et indépendante, et pourtant empathique, et pourtant concernée par le monde qui l’entoure.

  • Quelle fut votre plus grande émotion de l’année au cinéma ?

Chloé Margueritte : la scène de l’avortement dans L’Événement. L’Événement tout court. C’était un choc d’un coup, le corps comme impliqué dans le film, entraîné dans l’abîme de ce choix crucial et cette liberté franche et assumée. Il y a eu aussi Serre moi fort et ce récit éclaté qui rend tout si fort, si puissant, si déchirant !

Hala Habache : La Fracture de Catherine Corsini. J’ai été très émue par l’histoire de Yann (Pio Marmaï) et celle de Kim (Aissatou Diallo Sagna).

Audrey Dltr : La myriade de personnages féminins que 2021 aura charriée avec elle. On peut se réjouir de voir le cinéma se diversifier dans les rôles et portraits de femmes qu’il propose (je pense à Rose, Le Dernier Duel, House of Gucci, Slalom, Les Olympiades, Julie (en 12 chapitres) à certains égards, Les Amours d’Anaïs, Serre moi fort, L’Événement), en espérant que 2022 soit encore plus riche et remarquable sur ce point.

Charlotte Quenardel : des comédies musicales bien garnies. Entre West Side Story, Tick Tick… Boom, Annette ou encore Summertime, toute l’essence qu’on aime est là : le bon goût, l’original, l’émotion, l’authentique… on en redemande.

Thierry Dossogne : la nuée de passereaux quittant leurs nids à flanc de falaise, images magnifiques illustrant ce que le personnage de Swankie considère comme le plus beau moment de sa vie, dans Nomadland, ainsi que la séquence finale de ce film.

Bea Delesalle : Tant de bonheur au cinéma cette année, mais de plus en plus aussi en dehors des salles obscures. Sorrentino, Adam McKay, et Jane Campion pour ne citer qu’eux.

  • Si vous ne deviez garder qu’une seule scène de film, cette année ?

Chloé Margueritte : la scène du bateau de Petite maman. Une scène toute simple, quand monte la musique et que deux petites filles se retrouvent sur un bateau gonflable prêtes à conquérir les eaux de Cergy. Il y a un moment de communion immense, ce son qui envahit l’écran, la fameuse musique du futur qu’elles ne partageront jamais mais qui les relie à jamais !

Hala Habache : les scènes de souvenirs en caméra subjective dans La fièvre de Petrov. J’ai été surprise par leur douceur au sein de la dureté du film. Je trouve que ces scènes portent un espoir naïf très sincère.

Audrey Dltr : Je ne peux pas ne pas citer cette délicieuse scène dans Les Olympiades de Jacques Audiard où Nora (Noémie Merlant) se nomme d’elle-même “la conne”, ce qui aura constitué mon plus beau fou rire en salle de l’année. J’ajoute deux scènes en chansons, pour leur élan si vif, avec tout d’abord la danse partagée par Anaïs Demoustier et Valéria Bruni-Tedeschi dans Les Amours d’Anaïs et son usage aérien d’un classique des années 1980, Bette Davis Eyes interprétée par Kim Carnes. Et une scène en voiture, dans Les Intranquilles de Joachim Lafosse, sur Idées noires, un moment de respiration, aussi léger qu’intense, dans une vie où les moments de partage sont rares et les répits toujours trop courts.

Charlotte Quenardel : la danse en trio a plupart des scènes dans Last Night in Soho. Juste captivante. Tout est beau. Et Wright est fort pour la mise en scène, toujours agréablement pimentée.

Thierry Dossogne : l’incroyable plan-séquence de l’accouchement à domicile dans Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó, sacré moment de cinéma dans un film en tout point remarquable. Le retour en enfance d’Anthony, à la fin de The Father. Personne d’autre qu’Anthony Hopkins n’est capable de jouer cela de manière aussi émouvante. Le génie visuel de plusieurs séquences de Possessor (Brandon Cronenberg) et La Main de Dieu (Paolo Sorrentino).

Bea Delesalle : dans La Loi de Téhéran, une séquence glaçante d’hommes, femmes et enfants recroquevillés dans des buses de béton, en train de fumer du crack, de se piquer, qui s’éparpillent tout d’un coup avec une violence inouïe à l’approche des flics, tels des rats pris au piège. Une séquence qui me hantera bien au-delà de l’année.

  • Enfin, quelle est votre plus grande attente cinématographique pour 2022 ?

Chloé Margueritte : Un autre monde de Stéphane Brizé, qui réunit Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain, comme dans Mademoiselle Chambon et ses émotions rentrées, cachées, explosives. Un autre monde est attendu pour février !

Hala Habache : Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic.

Audrey Dltr : Il y a celle que j’attends pour moi, et celle que j’attends pour les autres. J’ai hâte de découvrir Spencer de Pablo Larrain, et j’ai hâte que tout le monde puisse enfin découvrir la merveille qu’est Entre les vagues d’Anaïs Volpé.

Charlotte Quenardel : Beaucoup trop… l’année 2022 sera riche et c’est tant mieux. Entre Nightmare Alley, The Tragedy of Macbeth, C’mon C’mon, Licorice Pizza, Elvis, The Northman et j’en passe…

Thierry Dossogne : Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson, The Tragedy of Macbeth des frères Coen, Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese et Evolution de Kornél Mundruczó. Sans parler des découvertes que je me réjouis déjà de faire !

Bea Delesalle : en 2022, je suis ouverte à toutes les propositions de cinéma, 2021 ayant été une année trop tronquée, frustrante…

 

Toute la rédaction du Magduciné vous souhaite une bonne année, et vous donne rendez-vous l’année prochaine pour de nouveaux partages culturels !

« F.I.S.T. » en blu-ray chez BQHL

BQHL Éditions et Potemkine proposent en blu-ray le film F.I.S.T. de Norman Jewison. Ce dernier met en scène un Sylvester Stallone au faîte de sa gloire, dans une continuité relative avec le personnage qu’il interprétait dans Rocky.

Dans la filmographie de Sylvester Stallone, F.I.S.T. s’intercale entre Rocky et La Taverne de l’enfer. Cela pourrait paraître anecdotique, mais il s’agit pourtant d’une donnée essentielle à qui entend pleinement appréhender le film de Norman Jewison. Comme l’explique avec érudition David Da Silva dans l’ouvrage Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière, paru aux éditions LettMotif (réflexion d’ailleurs prolongée dans les suppléments de la présente édition blu-ray), Sylvester Stallone s’inscrit dans ces trois films en working class hero. La continuité entre les personnages de Rocky et de Johnny Kovak a d’ailleurs été renforcée par les modifications que le comédien-star a appliquées au scénario d’un Joe Eszterhas aussi mortifié qu’impuissant. Comme le boxeur avant lui, le syndicaliste du film de Norman Jewison a expérimenté la précarité, épousé une forme d’empowerment et gravi les échelons. F.I.S.T. donne d’ailleurs lieu à un double sens sous forme de résonance : le poing par lequel Rocky s’imposait sur le ring est devenu l’emblème d’une fédération syndicale qui donne son titre au long métrage… De continuité, il sera évidemment également question à l’endroit du cinéaste Norman Jewison, qui continue d’explorer les meurtrissures d’une Amérique désormais mise à nu par le Nouvel Hollywood : ce qu’il dénonçait au sujet du racisme ou de la société du spectacle (Dans la chaleur de la nuit, Rollerball), il l’étend désormais aux collusions entre un capitalisme aliénant et des autorités publiques en cheville.

Le cadre industriel immortalisé dans les premiers instants de F.I.S.T. est appelé à phagocyter tout le film. Johnny Kovak est un manutentionnaire sensible à la cause des travailleurs et indigné par le sort qui leur est trop souvent réservé. Quand l’un d’entre eux, chargé comme une mule, se voit signifier après un malencontreux incident que « les casseurs sont les payeurs », il décide de répondre aux brimades et aux conditions de travail dégradantes par la rébellion. Qu’importe s’il est mis à l’index par son employeur, il rebondira bientôt en tant qu’organisateur syndical pour le compte d’une (encore balbutiante) Fédération des Camionneurs. Heures supplémentaires impayées, accidents de travail non couverts, précarité multidimensionnelle : nombreux sont les combats à mener pour ce héros issu des classes populaires et inspiré par Jimmy Hoffa. En butte aux attaques de milices à la solde des transporteurs, incapable de répondre efficacement à l’alliance entre le pouvoir politique et économique, Johnny Kovak n’a d’autre choix que s’associer à la pègre pour améliorer le sort des travailleurs qu’il représente. Ce sont donc les puissants, tenants de l’ordre ancien, contre des contestataires issus des mêmes milieux immigrés et populaires. Si Sylvester Stallone a veillé à ne pas affliger son personnage d’une noirceur exacerbée, son ambivalence transparaît toutefois clairement à travers une double allégeance difficilement tenable : si la mafia est utile face aux entrepreneurs pour sa force de persuasion, elle entame en proportion l’intégrité et les comptes de la Fédération des Camionneurs… Dans une veine très réaliste renforcée par les éclairages de László Kovács, Norman Jewison opère alors un glissement progressif des cris de colère vers les actions de grève avant de dévier vers les entorses à la loi, les actes de violence mutuelle et, enfin, une audition sénatoriale éclairant d’une lumière profuse la dualité du leader syndical interprété par Stallone.

F.I.S.T. est probablement plus mémorable pour sa radiographie du monde ouvrier qu’en élément constitutif des carrières de Norman Jewison et Sylvester Stallone. La détresse des cols bleus, les allusions aux « mains d’ouvriers » ou à la simplicité des travailleurs immigrés, les moments de détente ou de dépit dans les bars, l’image du « fumier de patron qui se prélasse au soleil », la méfiance envers un syndicalisme « hors sol » (on reproche par exemple à Johnny Kovak de n’avoir jamais conduit un camion) participent tous d’une caractérisation de ces travailleurs précarisés peinant à faire entendre leur voix. Norman Jewison filme aussi les fêlures apparaissant dans l’amitié ancienne entre Johnny et son bras droit Abe, ainsi qu’une forme de nostalgie. Tandis que Kovak est devenu un dirigeant syndical respecté capable de négocier au forceps « de si merveilleux contrats de travail », il assène à son acolyte, avec lequel les tensions sont désormais légion : « On n’aurait jamais dû quitter nos vieux quartiers… » En sus des séquences d’actions syndicales, souvent éruptives, on retiendra du long métrage les pourparlers avec M. Monahan, la romance avec Anna ou encore la scène de la Commission sénatoriale. Johnny Kovak, lui, ne cessera de naviguer en eaux troubles : s’il fait exploser le nombre d’adhésions au syndicat, s’il attise la curiosité du Washington Post, s’il prend place dans des bureaux luxueux après avoir manipulé durant la majeure partie de sa vie des caisses poisseuses, il doit se résoudre à sacrifier l’éthique de conviction au profit de l’éthique de responsabilité, pour reprendre des notions wébériennes. La fin justifie les moyens, et c’est en se conformant à cet adage pragmatique qu’il va se livrer à des prêts douteux et des pratiques mafieuses.

TECHNIQUE & BONUS

La qualité de cette édition est très appréciable, malgré quelques discrètes poussières d’image et une version française pas toujours des plus audibles. Parmi les bonus, on retiendra essentiellement le livret de 24 pages de Marc Toullec et l’entretien avec l’essayiste et historien du cinéma David Da Silva. Le premier revient longuement sur ce qui a précédé la réalisation du film : un Stallone ivre de sa gloire nouvellement acquise grâce à Rocky, un Jewison dont le projet ne peut aboutir qu’à la condition de convaincre le comédien italo-américain d’endosser le rôle-phare, un Joe Eszterhas meurtri par les changements scénaristiques décidés par la star et angoissé à l’idée de perdre la paternité du script (au point que sa femme en viendra aux mains avec Stallone), etc. Dans un texte très documenté, Marc Toullec explique aussi que Sylvester Stallone, qui minimisera les ressemblances entre Johnny et Rocky, reprochera à Norman Jewison certaines scènes coupées et certains choix de rushs. David Da Silva insiste quant à lui sur les ambiguïtés du personnage, sur le working class hero, sur l’inscription du film dans le Nouvel Hollywood ou encore sur la manière dont Kovak se détache dans le récit. Plusieurs parallèles, notamment avec Sergueï Eisenstein, nourrissent sa réflexion.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Titre : F.I.S.T. (1978)
Titre original : F.I.S.T.
EAN commerce : 3573310011778
Genre (Vidéo) : Drame
Nombre de disques : 1
Version (vidéo) : Standard
Date sortie / parution : 25/11/2021
Pays d’origine : ETATS-UNIS
Zone : Zone B/2
Support (Vidéo) : Blu-Ray
Son : Anglais PCM 2.0, Français PCM 2.0
Format d’image : 1,78:1 (16/9)
Durée (mn) : 134
Bonus : Un livret de 24 pages
Sous-titrage : Français
Définition de l’image : SD TV 576i PAL (720×576)
Bonus vidéo : Présentation du film par David Da Silva, historien du cinéma et auteur du livre « Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière ».
Image : Couleur
Public : Tous publics

Note des lecteurs0 Note
3.5

L’homme aux babioles et l’homme volant

0

Cet album signé Julien Lambert (scénario, dessin et couleurs) est le premier d’un diptyque original. Il lui a valu une sélection puis le prix du « Fauve Polar SNCF » au Festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême 2019. Il faut dire que l’univers décrit sort vraiment de l’ordinaire.

Jacques Peuplier, un colosse, vit en solitaire. Chez lui, il bricole des objets de récupération et il gagne sa vie comme détective. Sa particularité est de dialoguer avec les objets, pas seulement ceux qui occupent son intérieur, mais aussi ceux qu’il voit dans la rue, aussi bien une canette vide qu’une poubelle ou bien un panneau indicateur. D’emblée, la question se pose de déterminer si Jacques soliloque pour compenser son manque de relations humaines. Eh bien non, il s’agit bien de dialogues qu’il entretient avec ces objets qu’il considère comme ses amis.

Un voleur volant

L’atmosphère d’étrangeté vient également d’un personnage qu’on observe voler naturellement dans les airs, entouré d’une nuée de gros insectes aux longues ailes. Un personnage qui ne se contente pas de voler au sens propre, puisqu’il le fait également au sens figuré, en profitant de son sommeil pour enlever une jeune femme : la dénommée Christina Monk. Or, la famille Monk est réputée pour semer la terreur dans le quartier.

Une ville fourmilière

Il faut donc parler de la ville. Non nommée sinon par son surnom de VilleVermine qu’elle porte bien, elle justifie un dessin qui ne masque jamais tout ce qu’elle comporte de moche, entre les objets cassés qu’on trouve un peu partout et une faune urbaine qu’il vaut mieux parfois éviter. Dans cette jungle urbaine, un jeune garçon qui traîne à droite à gauche tombe sur Jacques, qui récupère un poste de radio que le garçon maltraitait, parce qu’un de ces gros insectes aux longues ailes tentait de se cacher à l’intérieur. Le gamin récupère les insectes pour les revendre et il constitue un duo inséparable avec Mauvais-poil, son chat. La petite altercation est observée par un groupe d’autres gamins des rues.

Enquête

Plus tard, Jacques Peuplier est contacté téléphoniquement par une certaine Vanessa qui lui demande de retrouver un collier qu’on lui a volé. Au cours de son enquête, Jacques Peuplier tombe sur les frères Monk, ce qui amène une nouvelle altercation. Mais celle-ci le met en contact avec la famille qui cherche justement quelqu’un pour retrouver Christina. Les deux partis vont devoir oublier leurs différends pour unir leurs forces dans cette recherche…

Une atmosphère particulière

Le cas de Jacques Peuplier sera plus longuement évoqué dans le second album. On le sent néanmoins déjà, le personnage fait partie de la lignée de ceux qui conservent quelque chose de l’enfance, un peu à la manière de Peter Pan, d’où son pouvoir de dialoguer avec les objets. Un pouvoir qu’il perdra lors d’une mésaventure du deuxième album. Le deuxième album apportera également une justification pour le personnage capable de voler et l’explication sera dans le même registre que pour celle de Jacques Peuplier. Le présent album ouvre donc une histoire pour grands enfants qui veulent bien croire au merveilleux, même s’il est situé dans un univers assez glauque (celui des adultes qui ne reculent devant rien pour obtenir ce qu’ils veulent).

Un travail original

Le scénario réserve bien des surprises et si ce premier album amène pas mal d’interrogations, autant dire que la suite permettra de bien mieux comprendre ce qui se passe dans cette VilleVermine, puisqu’un personnage du genre illuminé monte un projet d’envergure dans son coin. Après avoir mis en place un univers bien particulier, avec des personnages originaux aux silhouettes stylisées, Julien Lambert fait avancer son intrigue en apportant suffisamment d’originalité pour qu’on se prenne à regretter qu’il se contente d’un diptyque pourtant relativement conséquent, puisque chaque album dépasse les 90 pages (la bonne nouvelle, c’est qu’un album de type préquel est annoncé pour début 2022). Le dessin surprend également, avec la volonté d’éviter un esthétisme qui ne collerait pas avec le monde dans lequel les personnages évoluent. On regrette quand même quelques détails qui ne dépassent pas le stade de l’esquisse, comme si le dessinateur s’en désintéressait. Plutôt bien choisies, les couleurs contribuent à rendre l’atmosphère générale poisseuse. À noter aussi que Julien Lambert évite intelligemment de rendre l’album inutilement bavard. Pour cela, il fait très justement confiance à tous les détails qui imprègnent l’ensemble. De ce fait, l’album comme le suivant se lit relativement rapidement, sans pour autant laisser l’impression de vite lu vite oublié. En fait, quand on a lu L’homme aux babioles, on attend avec impatience le moment de découvrir la suite. Enfin, le dessinateur se donne les moyens de faire vivre son univers en proposant quelques dessins de grands formats, sans que cela soit jamais gratuit.

L’homme aux babioles (VilleVermine 1), Julien Lambert
Éditions Sarbacane, octobre 2018

Note des lecteurs0 Note
3.5

Revoir Les Enfants du paradis en 2021

Alors que l’année 2021 s’achève sur une (énième) reprise épidémique, il convient de redécouvrir Les Enfants du paradis tant celui-ci s’avère être un excellent remède contre la morosité ambiante.

Une superproduction sous l’Occupation

Le 22 mars 1945 sort dans les salles françaises un film amené à faire date dans le cinéma français. Il s’agit – si vous ne l’avez pas encore devinez – des Enfants du paradis. Le huitième long-métrage de Marcel Carné apparaît très vite comme un objet cinématographique culte, à la fois égérie d’une époque révolue et mythe à part entière. Pourtant, si ce prestige lui vaut aujourd’hui l’honneur d’être classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, le film aurait pu ne jamais voir le jour. Tout commence à la terrasse d’un café parisien en 1943. Marcel Carné et le poète Jacques Prévert sont en panne d’inspiration. Les deux acolytes viennent, en effet, de se voir refuser un scénario par leur producteur. Or, ce jour-là, les deux compères sont en compagnie du comédien Jean-Louis Barrault auquel ils demandent s’il n’aurait pas une idée de film. L’acteur s’exécute et choisit de leur raconter un banal fait divers ayant amené le célèbre mime Deburau aux assises. L’histoire enchante Carné et Prévert qui y voient l’occasion de se replonger dans la vie culturelle tumultueuse du XIXe. Les Enfants du Paradis était né. Fort du succès de leur précédente collaboration sur le film Les Visiteurs du soir (1942), Carné et Prévert obtiennent facilement des financements nécessaires à l’élaboration de la production française la plus importante de l’époque.

Il faut savoir que Les Enfants du paradis est la dernière œuvre cinématographique à avoir été tournée durant la période de l’Occupation. Elle est une des rares sinon la seule superproduction française qui réussit à voir le jour durant cette époque. La sortie du film, sur les écrans, coïncide avec la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Elle constitue une sorte de bulle d’oxygène après les années noires de l’Occupation. La féerie du noir et blanc, typique de l’utilisation de la pellicule, ainsi que le sujet participent au succès du film. Car de quoi parle-t-il ? De l’anecdote de Barrault, il ne reste rien ou presque. Carné et Prévert ont remplacé le fait divers initial par une intrigue amoureuse, située dans le milieu théâtral de la première moitié du XIXe. L’histoire se déroule ainsi sur le Boulevard du Crime, ancien nom donné au boulevard du Temple, qui abritait alors de nombreux théâtres de variétés, spécialisés dans la représentation de faits divers. Le public suit les aventures de Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur) et Baptiste Deburau (Jean-Louis Barrault). Promis à un grand avenir, sinon à devenir les plus grands comédiens de leur temps, les deux personnages tombent tous deux amoureux de Garance (Arletty), une jeune fille fantasque, également convoitée par le richissime Comte Édouard de Montay (Louis Salou) et le tueur en série anarchiste Lacenaire (Marcel Herrand).

Dit comme cela, l’intrigue paraît un brin compliquée. Et pour cause, Les Enfants du paradis porte la trace du duo Carné-Prévert. Le film se donne moins à comprendre qu’à voir. Il apparaît comme un bon moyen d’entrer plus en avant dans la filmographie du réalisateur. Mieux : il paraît nécessaire aujourd’hui de le revoir, ne serait-ce que pour se (re)plonger dans les chefs-d’œuvre du réalisme poétique, dont le film est devenu le principal fer de lance.

Marcel, Jacques et les autres

Les Enfants du paradis est une œuvre indissociable de ce qu’on appelle « le réalisme poétique ». Ce dernier ne constitue pas un courant cinématographique en tant que tel. Il désigne plutôt une tendance qui s’est développée au court des années 30. Celle-ci regroupe un ensemble de films qui allient critique sociale et lyrisme poétique. Le réalisme poétique est né sous l’impulsion de réalisateurs avant-gardistes tels que Marcel Lherbier, à qui l’on doit, entre autres, le chef-d’œuvre d’inspiration cubiste L’Inhumaine (1924), ou encore Jean Vigo, célèbre réalisateur de L’Atalante (1934), et dont le nom désigne aujourd’hui un prestigieux prix récompensant les jeunes réalisateurs. On ne peut parler du réalisme poétique sans mentionner l’apport capital de scénaristes et dialoguistes comme Henri Jeanson ou Jacques Prévert. Ces derniers sont à l’origine des plus grands succès de la période. On leur doit notamment les scénarios d’Hôtel du Nord (1938) et Le Quai des brumes (1937). Si ces deux films ont fait la renommée de Marcel Carné, ils sont aussi devenus des films mythiques. Qui n’a pas en tête la réplique de Jean Gabin « T’as de beaux yeux, tu sais. » ou encore celle de Arletty qui, avec sa gouaille légendaire, s’écriait : « Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ! ».

Les films regroupés sous la bannière du réalisme poétique se caractérisent par une ambiance crépusculaire marquée par l’angoisse. L’intrigue est généralement centrée autour d’un héros masculin, souvent issu des classes populaires, qui subit une passion aussi irrésistible qu’impossible. Le « réalisme » provient ainsi de la représentation de la France d’en bas : celle des petites gens qui luttent pour survivre. L’évocation du quotidien ouvrier est, cependant, sublimée par la présence d’une touche poétique qui se retrouve aussi bien dans le soin apporté aux dialogues que dans l’omniprésence de la thématique amoureuse. Celle-ci constitue un leitmotiv du réalisme poétique. La passion amoureuse apparaît à la fois comme un agent émancipateur et destructeur. Elle transcende la réalité quotidienne en même temps qu’elle précipite la chute du héros.

Cette tension entre optimisme passionné et pessimisme tragique en dit long sur l’état d’esprit du cinéma français face à l’imminence d’un conflit mondial. De ce point de vue, Les Enfants du paradis semble être un film très éloigné du réalisme poétique tant l’imaginaire auquel l’on associe généralement renvoie paradoxalement à un univers féerique merveilleux. Pourtant, le paradoxe n’est que de façade car, s’il est clair que le film de Marcel Carné et de Jacques Prévert renouvelle le réalisme poétique, néanmoins, il est fortement marqué par l’empreinte de celui-ci.

Une œuvre phare du réalisme poétique

Les Enfants du Paradis demeure une œuvre phare du réalisme poétique qui en est à la fois l’acmé esthétique et le testament cinématographique. Après la sortie du film en 1945, la tendance qui avait jusqu’ici dominé l’entre-deux guerre s’estompe et laisse la place aux productions américaines ayant été censurées par le régime de Vichy. Le film marque également le dernier succès du tandem formé par Carné et Prévert. Malgré leurs collaborations ultérieures sur Les Portes de la nuit (1949) et La Marie du port (1950), jamais le réalisateur et le poète ne retrouveront le plébiscite populaire d’avant-guerre. Les Enfants du paradis reste donc un sommet où l’on retrouve tous les éléments du réalisme poétique. L’amour impossible entre Garance et Baptiste Deburau côtoie une ambiance faussement féerique. La beauté des décors et l’esthétique léchée des images laissent entrevoir une noirceur dont peinent à s’extirper les personnages. Les Enfants du paradis se distingue des autres films du réalisme poétique par son genre puisqu’il se veut être une reconstitution historique. L’œuvre resitue une époque et des personnages ayant réellement existé. Le film frappe par l’envergure de ses décors dans lesquels s’agitent pas moins d’une dizaine de personnages, interprétés par les plus comédiens de l’époque.

Marcel Carné recrée une atmosphère unique et parvient à capter l’effervescence artistique de la première partie du XIXe. Si Les Enfants du paradis marque paradoxalement la fin d’un époque, il repousse, néanmoins, les bornes du réalisme poétique en s’imposant comme une superproduction qui ne cessera d’inspirer le cinéma ultérieur. Le choix de diviser le film en deux partie en fait une sorte de reconstitution feuilletonesque qui n’est pas sans faire écho à la production télévisuelle contemporaine. On pense notamment à la série anglaise Penny Dreadful (2013) qui met en scène une société victorienne anglaise, obnubilée par les crimes et monstres en tout genre. Le film est ainsi devenu un phare pour toute une génération qui continue aujourd’hui d’irriguer le cinéma contemporain. L’œuvre offre une réflexion sans cesse renouvelée sur le rapport que le comédien entretient vis-à-vis de son art. Construit sur une mise en abyme où l’on voit jouer des personnages qui sont eux-mêmes interprétés par des comédiens, le film interroge la valeur de l’art théâtral et cinématographique. Or, dans le contexte d’une crise sanitaire qui s’éternise, il apparaît nécessaire de (re)voir Les Enfants du paradis, ne serait-ce que parce qu’il réaffirme la nécessité vitale de l’art.

Bande annonceLes Enfants du Paradis

 

Fiche TechniqueLes Enfants du Paradis

Réalisation : Marcel Carné

Scénario : Jacques Prévert

Société de production : Pathé Cinéma

Distribution : FilmsNation Entertainment (États-Unis), Le Pacte (France)

Interprétation : Arletty (Garance), Jean-Louis Barrault (Baptiste Deburau), Pierre Brasseur (Frédérick Lemaître), Maria Casarès (Nathalie), Louis Salou (Édouard de Monteray), Marcel Herrand (Pierre-François Lacenaire).

Durée : 3h02

Genre : Drame

Sortie : 22 mars 1945

Pays : France

Note des lecteurs0 Note

5