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Urban Comics se penche sur « Les Morts de Batman »

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La collection « Batman Mythology » s’enrichit d’un nouveau titre consacré aux morts du Chevalier noir. De David Vern Reed à Ed Brubaker en passant par Tom King, nombreux sont les scénaristes à avoir imaginé la fin, présumée ou réelle, du justicier le plus célèbre de Gotham City.

« Où étiez-vous le soir de la mort de Batman ? » n’est pas seulement le titre du récit imaginé par David Vern Reed et John Calnan en 1977, c’est aussi la question que le procureur Double-Face pose à tous ceux qui prétendent avoir porté le coup fatal au Chevalier noir. Tandis que la nouvelle de la mort de Batman se répand de seuil en seuil, nombreux en effet sont ceux qui revendiquent la paternité du crime. D’une certaine façon, ces impostures signalent deux choses : le défi que représente l’assassinat du justicier de Gotham City, mais aussi le peu de considération de la pègre locale pour la vérité. Ces « sinistres pantalonnades », pour reprendre les termes exacts de Luthor, verront tant Catwoman, Le Sphinx ou le Joker se ridiculiser en place publique…

« Je ne laisserai pas d’autres morts survenir si je peux les empêcher, même au prix de mon identité secrète. » Dans le très bon « Les Nombreuses Morts de Batman », publié en 1989, John Byrne et Jim Aparo imaginent l’assassinat de tous ceux qui ont contribué à la formation du Chevalier noir. Ce dernier mène une enquête au long cours, passionnante, afin d’identifier celui ou celle qui sème les cadavres sur son passage. « Un parfait innocent » (Brian Bolland, 1996) s’inscrit dans un autre registre : un jeune homme fantasme sur le meurtre de Batman et s’imagine commettre le crime parfait. Il rêve d’un acte retentissant, avant de reprendre le cours normal de sa vie… « Les Morts de Batman » présente ainsi une dimension hautement polysémique : chacun verse ce qu’il veut derrière la disparition, concrète ou illusoire, de celui qui protège Gotham City au mépris du danger.

Dans « L’Étrange trépas de Batman » (1966), de Gardner Fox et Carmine Infantino, on apprend au sujet de Batman que le moindre « faux pas lui vaut un concert de reproches », tandis que dans « Rêves de pingouin » (2001), d’Ed Brubaker et Scott McDaniel, on assiste aux méditations du Pingouin : « On a beau calculer toutes les possibilités, prévoir toutes les éventualités, Batman reste imprévisible jusqu’au bout. C’est dans sa nature. Il est un modèle de détermination. » Ces deux courts récits, plus sophistiqués qu’il n’y paraît, font place nette, dans des registres différents, à l’imagination. « À la vie, à la mort » (2018), de Tom King, Lee Weeks et Michael Lark, propose un exploration psychologique en miroir, entre Catwoman et Batman, ou plutôt Selina et Bruce. Plus moderne dans le dessin, le récit unit les deux personnages en raison de leurs mimétismes biographiques. Le Chevalier noir peine à accepter, en vieillissant, de ne plus être aussi performant qu’avant. Surtout, aux yeux de sa compagne, il demeure « le pauvre petit garçon riche dans le manoir sur la colline », « l’enfant qui souffre d’être seul ».

Le recueil est aussi l’occasion d’évoquer des sujets connexes, comme à l’occasion de « Seules les légendes vivent à jamais ». Datant de 1979, cette histoire signée Paul Levitz et Joe Staton fait montre d’un sexisme décomplexé (qu’il entend précisément dénoncer). Flash note les limites de la super-force de Power Girl. Avant que Wildcat n’ajoute : « Ah les bonnes femmes », « mieux vaut les garder à leur place attitrée, derrière les fourneaux ». Mais cette expression d’une misogynie surannée est heureusement battue en brèche par la place que prend dans le récit Huntress, alias Helena Wayne… Ce Batman Mythology saisit ainsi l’univers du Chevalier noir à travers une lumière de morgue, et souvent par le truchement du regard de ses ennemis. Il n’en demeure pas moins dense et haletant.

Batman Mythology : Les Morts de Batman, collectif
Urban Comics, février 2022, 304 pages

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« Héritage » : les Sangerye contre la haine

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Bitter Root revient à l’occasion d’un troisième tome riche en rebondissements et en sauts temporels. Choral, engagé et spectaculaire, « Héritage » s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs.

Petit rappel : Bitter Root est une série empruntant tant à l’ethnogothique qu’au steampunk et qui s’appuie sur des événements qui ne cessent de se réinjecter les uns dans les autres : des démons sanguinaires dévastent les États-Unis, tandis qu’à travers eux transparaît la monstruosité de la haine et du ressentiment racial. Le mouvement culturel Renaissance de Harlem, les émeutes raciales de Tulsa (1921) ou le Red Summer (1919) apparaissent en bonne place dans la série, preuve s’il en fallait d’une écriture en prise directe avec l’Histoire américaine.

Dans « Héritage », il est à nouveau question des dissensions à l’œuvre dans la famille Sangerye, à la pointe de la lutte contre Jinoos (des gens transformés en monstres par l’intolérance et la haine raciale) et Inzondos (pareil, mais en raison du chagrin ou de traumatismes). Car certains rêvent de soigner les démons (de faire de la pédagogie antiraciste), tandis que d’autres veulent annihiler la menace (on vous laisse le soin d’en traduire les effets potentiels). Cette famille apporte au récit sa dimension chorale ; et ce dernier se verra encore complexifié par les multiples bonds temporels qui vont en émailler la lecture. On assiste aussi à l’élection d’une nouvelle cheffe en la personne de Belinda – rôle qui lui occasionnera quelques regrets.

Superbement mis en planches, ce troisième tome de Bitter Root ne déroge pas à l’engagement qui a caractérisé la série jusque-là. Une citation de W.E.B. Du Bois sur l’ignorance en ouvre d’ailleurs la lecture. Un peu plus loin, ce sont des allusions au nazisme qui en témoigneront. Mais ceux pour qui la création de David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene rime surtout avec action ne seront pas en reste non plus. Comme l’énoncent clairement les protagonistes, un enjeu sous-tend de bout en bout « Héritage » : « Ce monde… le foyer de l’humanité, ne servira pas de mangeoire aux abominations de Barzakh. »

L’album est aussi l’occasion de comprendre ce qui anime chacun des protagonistes. Et malgré la désunion de la famille Sangerye, il y a cette fois une véritable tentative de faire rang : « Depuis des générations, toutes nos familles se battent pour la même cause, mais nous ne nous sommes jamais mis d’accord sur la façon de faire. Certains emploient les herbes, d’autres la magie, et d’autres encore, les armes. Mais ce que nous n’avons encore jamais fait, c’est combattre tous ensemble face au mal qui gangrène l’âme. » Là encore, entre les interstices de la fiction, on peut deviner les résonances politiques d’un tel message.

Finalement, que ce soit sur Terre ou du côté de Barzakh, devant des divinités maléfiques ou des arbres et des chiens hostiles, « Héritage » continue de peaufiner sa mythologie en liaison quasi directe avec l’Histoire des États-Unis. L’édifice est sophistiqué, pas dénué de failles, mais absolument admirable. Il se leste aussi d’une chair humaine rendue d’autant plus palpable par la désignation d’une femme comme cheffe de clan, la trahison d’un fils envers son père ou encore les songes d’une vieille femme aussi obstinée que nostalgique.

Bitter Root : Héritage, David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene
HiComics, janvier 2022, 208 pages

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« L’Envoyé du Diable » : à la recherche du temps perdu

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« L’Envoyé du Diable » est le second tome de Reckless, série du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips publiée par les éditions Delcourt. Le privé Ethan Reckless y mène une enquête dans les milieux cinématographique et religieux, ici entremêlés, à la recherche de la sœur disparue de sa nouvelle compagne.

« Comme Richard Fuller, j’essayais de retrouver un moment perdu de mon passé. Pour m’y enrouler comme dans une couverture. » Celui qui prononce ces mots n’est autre qu’Ethan Reckless, gérant d’un petit cinéma doublé d’un détective privé. Depuis peu, au contact de la bibliothécaire Linh Tran, il vit « le truc le plus proche d’une romance (…) connu depuis longtemps ». Et l’homme auquel il se compare a fait l’objet de ses indiscrétions passées : il s’agit d’un père de famille fugueur qui s’est reconstitué une existence bien rangée, « une photocopie de son ancienne vie », en usurpant l’identité d’un mort, alors que tout le monde, et en premier lieu son ex-femme, le pensait disparu à jamais.

Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips se font très directifs, c’est-à-dire littéraires, dans leur récit. Les cartouches introspectives ne manquent pas, tout comme les descriptions du Los Angeles des années 1980, caractérisé par le succès de Depeche Mode, les drogues ou les skinheads. Héros d’une série éponyme, Ethan Reckless apparaît vulnérable et encore meurtri par la mort d’un père avec lequel il était en froid. « J’étais le fils hippie et cramé dont il n’avait jamais voulu », confesse-t-il, ajoutant que son échec au FBI n’a pas aidé à aplanir les aspérités. Sa rencontre avec Linh semble tomber à point nommé. Cette dernière est arrivée aux États-Unis avec sa mère et son nouvel époux, un capitaine des Marines. Chirurgienne frappée d’interdiction d’exercer en raison de la non-reconnaissance de son diplôme par les autorités américaines, la mère de Linh s’est perdue dans l’alcool, tandis que sa fille, « seule élève vietnamienne de son école », devait faire face aux attitudes désobligeantes : « On murmurait beaucoup dans son dos. Avec des noms affreux. »

Cette phase d’exposition, très réussie, laisse rapidement place à l’intrigue principale : Ethan Reckless mobilise son savoir-faire afin de retrouver la trace de Maggie, la demi-sœur disparue de Linh. Arrivée à Hollywood avec l’espoir d’y faire son trou, elle n’a plus donné signe de vie après quelque temps. Il n’en fallait pas plus pour que le binôme Ed Brubaker-Sean Phillips nous immerge dans le milieu cinématographique des séries B, puis dans les dérives sectaires, le deux étant habilement entremêlés à la faveur de rencontres malheureuses, et à travers le personnage de Magnus Epoch, grand prêtre de l’Église des déchus. Tandis qu’Ethan ne croise que des macchabées durant son enquête, il remonte peu à peu la piste d’un gourou recyclant les méthodes de propagande de Joseph Goebbels pour libérer le « ça » de ses ouailles. « Hier, Maggie était une jeune actrice traînant avec des gens louches des milieux du cinéma et désormais, c’était une fille embrigadée dans une secte. Chaque nouveau détail conduisait à des ténèbres plus profondes. » Et pour cause, le principal intéressé confirme : « Je leur apprenais à accepter leurs pulsions noires au lieu de les refouler. » Sexe et cérémonies sacrificielles étaient alors monnaie courante…

Parfaitement maîtrisé, dessiné d’une main de maître par Sean Phillips, « L’Envoyé du Diable » lève un coin de voile sur une époque (les années 1980) et des milieux (hollywoodiens, sectaires) qui ont de quoi faire froid dans le dos. Avec leurs personnages aux failles béantes, une enquête s’apparentant à une plongée graduelle en enfer et des expédients (les ponts avec le nazisme, les marchés clandestins de la vidéo, etc.) aussi inspirés que leurs planches, Ed Brubaker et Sean Phillips confirment une nouvelle fois tout le bien que l’on pense d’eux.

Reckless : L’Envoyé du Diable, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, janvier 2022, 144 pages

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Pépé le Moko : Rock in the Casbah

Quand le réalisateur Julien Duvivier et le dialoguiste Henri Jeanson s’associent pour faire des films, cela donne forcément des étincelles. Ce mois-ci, le Magduciné décortique leur chef-d’œuvre mythique Pépé le Moko.

Quand Julien Duvivier inspirait Hollywood

Il est des œuvres d’art plus connues pour leur titre légendaire que pour leur contenu. Il en va de la peinture comme du cinéma. Pépé le Moko fait partie de ces chefs-d’œuvre du 7e art rentrés dans le langage courant. L’œuvre se présente comme l’antonomase sans cesse réactualisée d’un passé cinématographique mythique. Pourtant, avant de devenir une légende du cinéma, Pépé le Moko a d’abord été le (grand) triomphe du réalisme poétique. Situé au cœur de l’Entre-deux-guerre, ce courant cinématographique informel est, aujourd’hui, généralement associé aux films de Marcel Carné et Jacques Prévert, Quai des Brumes et des Enfants du paradis, respectivement sortis en 1938 et 1945. Le réalisme poétique est pourtant loin de se résumer au seul duo Carné-Prévert. Car, à l’époque, un autre tandem dynamite le cinéma français.

Nous voulons évidemment parler du réalisateur Julien Duvivier et du dialoguiste Henri Jeanson. Si ces noms ne vous disent rien, ils ont pourtant marqué durablement le 7e art. En soixante ans de carrière, et avec plus d’une trentaine de long-métrages à son actif, Julien Duvivier a su s’imposer comme un cinéaste transgénérationnel, laissant derrière lui des chefs-d’œuvre atemporels tels que La Belle équipe (1936) ou encore la série des Don Camillo (1952- 1953). Henri Jeanson a quant à lui dialogué ou écrit pas moins d’une quarantaine de longs-métrages en près de quarante ans. On lui doit le scénario de quelques classiques. Citons notamment Hôtel du Nord (1939), chef-d’œuvre du réalisme poétique réalisé par Marcel Carné, ou encore La Vache et le prisonnier (1959) d’Henri Verneuil.

Pépé le Moko est le premier des cinq longs-métrages que produiront le duo Duvivier-Jeanson entre 1937 et 1957. Le film connaît d’emblée d’un accueil public et critique extrêmement favorable. Le succès est tel qu’il bénéficie de trois ressorties en salles entre 1940 et 1958. Il remporte également plusieurs récompenses internationales prestigieuses dont le prix japonais de Kinema Junpo du meilleur film en langue étrangère en 1940 et le National Board of review du meilleur film étranger en 1941. Sorti en 1937, Pépé le Moko fait vite des émules outre-Atlantique. L’œuvre de Julien Duvivier et Henri Jeanson fait l’objet de plusieurs remakes américains tels que Algiers (1938) et Casbah (1941), et va même jusqu’à inspirer Michael Curtiz en personne, lorsqu’il réalise Casablanca en 1940.

Réalisme poétique et orientalisme colonial

Un tel engouement a de quoi étonner. L’histoire de Pépé le Moko paraît, à première vue, relativement banale. Ancien soldat en rupture de ban, Pépé le Moko (Jean Gabin) est devenu un redoutable caïd, protégé par l’ensemble de la casbah d’Alger, que la police de la ville voudrait bien voir emprisonné. À l’instar de La Bandera, sorti deux ans plus tôt, Pépé le Moko renoue avec le film de bande, cher à Julien Duvivier. Tout un ensemble de personnages secondaires gravitent autour du héros éponyme à l’image de Slimane (Lucas Gridoux) et de Pierrot (Gilbert Gil). Loin d’être des seconds couteaux, ces derniers ajoutent de la nuance et de l’humour à une intrigue policière assez classique.

Contrairement aux apparences, le film est un pur produit du réalisme poétique. Si l’on retrouve la thématique du triangle amoureux, et plus généralement celle de l’amour fou et impossible, le décor du film est également caractéristique. Le récit se déroule presque uniquement dans la casbah d’Alger, entièrement reconstituée, à l’occasion, aux studios de Joinville-le-Pont. Ajouté au réalisme poétique, cet exotisme supposé donne au film une coloration quelque peu ambiguë, qui fait sourire autant qu’elle suscite le malaise. Il faut resituer le film dans son contexte. Nous sommes en 1937. L’Algérie constitue, depuis 1830, une colonie française.

S’il ne constitue pas, stricto sensu, un film à la gloire du colonialisme, Pépé le Moko réitère, cependant, un certain nombre de clichés coloniaux. On pense notamment à la manière peu reluisante, pour ne pas dire franchement raciste, dont sont figurées les femmes la casbah. Le face à face entre Inès (Line Noro) et Gaby Gould (Mireille Balin) est là encore assez évocateur. L’attitude jalouse et possessive de l’une tranche avec la beauté diaphane et le charisme de l’autre. Nostalgique de son pays, Pépé le Moko est sous le charme de la belle parisienne Gaby. À travers ces deux personnages se (re)joue une vieille dichotomie (coloniale) entre la femme orientale et occidentale. La dangerosité maléfique de la première l’oppose à la douceur naïve et mystérieuse de la seconde. Pépé le Moko réactive un orientalisme bon marché. Le film cultive une ambiguïté car l’on ne sait pas de quel côté politique il se situe. S’il n’est ni dans la propagande ni dans la dénonciation politique, le duo Duvivier-Jeanson évoque, à sa façon, le racisme des colons à l’égard des populations colonisées. En assumant l’aspect ouvertement artificiel de sa représentation de l’Orient, le tandem pouvait, ainsi, paradoxalement révéler le racisme de leurs contemporains.

Le film qui Jean Gabin

En dehors de l’aspect historique de Pépé le Moko, qui en fait un précieux document cinématographique, si ce n’est la photographie d’une époque, le film peut aussi se targuer d’être devenu un objet symbolique à part entière, célébrant la puissance d’interprétation de son acteur principal. Pépé le Moko est le film qui propulse Jean Gabin au firmament des étoiles. De ce point de vue, l’œuvre est une démonstration du talent de son interprète principal. Les dialogues ciselés d’Henri Jeanson épouse la gouaille légendaire de Gabin. Ce héros solitaire, en mal d’amour, anticipe de loin les nombreux personnages auquel le comédien prêtera son talent. Si Pépé le Moko est devenu une antonomase, que dire alors de Jean Gabin lui-même ?

L’une des réussites de Pépé le Moko tient au fait qu’il parvient paradoxalement à cristalliser les angoisses d’une époque. Situées aux antipodes de La Grande Illusion, sorti la même année, les aventures exotiques de Pépé le Moko, cet ex soldat en quête d’un impossible amour, constituaient une alternative faussement sympathique face à l’imminence de la Seconde Guerre Mondiale. Le récit de Duvivier-Jeanson est loin d’être un concentré de topoï romantiques. Vue avec des lunettes contemporaines, l’interprétation de Jean Gabin s’oppose aux incarnations ayant cours à l’époque. Il compose un personnage complexe qui semble être tout à la fois victime et bourreau, héros et antihéros. Pépé le Moko est ainsi rentré dans le club très privé des œuvres constituant à elles seules, les métonymies d’une époque. Si l’acteur peut parfois se confondre avec son rôle, il est des films qui se confondent avec leurs acteurs (et inversement). Pépé le Moko en fait partie.

Bande annoncePépé le Moko

 

 

Fiche techniquePépé le Moko

Réalisation : Julien Duvivier

Scénario : Julien Duvivier et Henri La Barthe, d’après le roman de ce dernier (sous le nom de Détective Ashelbé)

Adaptation : Jacques Constant

Dialogues : Henri Jeanson

Production : Paris Film

Distribution : Discina

Durée : 1h34

Genre : Drame romantique

Sortie : 28 janvier 1937

Pays : France

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« Péché mortel » de John M. Stahl, ou l’amour fou

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Entre thriller psychologique, film noir et mélodrame, Péché mortel (Leave Her to Heaven en version originale) est un film inclassable. Considéré comme le grand classique de son réalisateur, l’œuvre fut l’un des plus gros succès de 1945. Porté par une Gene Tierney au sommet de sa gloire, après le Laura d’Otto Preminger l’année précédente, le film est sombre et somptueux.

L’amour à mort

Péché mortel, c’est d’abord ce regard. Celui d’Ellen Berent qui regarde avec insistance Richard Harland (Cornel Wilde) dans un train vers le Nouveau Mexique. Un regard avec, en creux, tous les drames à venir. Un regard qui dérange d’abord mais qui semble inoffensif. Parce qu’Ellen est d’abord charmante, vive. Et belle, très belle. C’est grâce à sa beauté, à ce regard même, qu’elle fascine autant Richard. Il en tombe amoureux et les deux se marient vite. Trop vite ? Rapidement donc, ce regard qui ne portait en lui que l’amour d’Ellen pour Richard se met à porter en lui tout l’amour du monde. Ellen aime Richard. Mais elle l’aime beaucoup trop, jusqu’à en perdre la raison. Son regard devient dangereux. Monstrueux. Ellen révèle sa vraie nature : elle est maladivement possessive.

Ellen veut Richard pour elle seule, telle une petite fille. D’ailleurs, elle faisait la même chose avec son père, comme on l’apprendra plus tard. Sa jalousie est la raison pour laquelle Ellen ne peut supporter de voir Richard s’occuper de son jeune frère, Danny, atteint de polio. Un regard rempli d’amour et qui regarde pourtant impassible la noyade de Danny, qui coule dans un lac. Entre l’amour fou et l’obsession, la ligne est très fine. Ellen franchit cette ligne. D’où le titre français : Ellen convoite Richard. Mais est-ce vraiment de l’amour quand il y a tant de folie ? Son amour est ce péché mortel maladif et l’œuvre entière repose sur cette envie de savoir jusqu’où ira Ellen ?

Un film noir… en Technicolor !

Pour certains, Ellen est une femme fatale et Péché mortel un film noir, genre qui apparaît à Hollywood au début des années 1940 notamment avec le Faucon maltais de John Huston. Il se caractérise par des personnages archétypaux (dont la femme fatale fait partie) et une intrigue tournant autour d’un crime dans un univers défaitiste. L’esthétique du genre, en clair-obscur, reste inimitable. Une esthétique célèbre qui ajoute justement à cette ambiance ténébreuse et oppressante. Et la femme fatale, dangereuse, entraîne le héros vers sa perte. Ellen est une femme meurtrière. Puisqu’elle constitue donc un tel danger, elle serait évidemment une femme fatale dans un film noir.

Pour d’autres, au contraire, Ellen n’étant pas motivée par des questions d’argent mais plutôt par des névroses psychologiques, Péché mortel ne peut pas vraiment porter ce nom de film noir et reste un mélodrame. D’ailleurs, puisque le film est tourné dans cet éblouissant Technicolor, il ne proposerait en rien l’esthétique du premier mais plutôt celle du second. Notons à ce titre que deux des classiques de John M. Stahl (Images de la vie en 1934 et Le Secret magnifique en 1935) auront droit, quelques années plus tard, à des remakes de Douglas Sirk, le grand maître du mélodrame, dans une esthétique qui rappelle celle de Péché mortel.

D’une certaine façon, telle est la grande force du film de John M. Stahl : celle de brouiller les genres. Dans une époque où la production hollywoodienne s’organisait essentiellement autour de ces catégories précises (à l’instar du film noir, western, comédie musicale, comédie loufoque), Péché mortel reste atypique puisque le film s’approprie différents codes tout en restant assez flou. Finalement, qu’importe s’il s’agit avant tout d’un film noir ou purement d’un thriller psychologique. Péché mortel est une œuvre remarquable car totale.

Un film total

D’abord, le scénario est d’une grande maîtrise. Son scénariste, Jo Swerling, était l’une des plumes les plus prolifiques de l’époque. Adapté d’un roman de Ben Ames Williams, le scénario de Péché mortel suit les règles de la dramaturgie avec une telle aisance que nous en oublions souvent que nous sommes face à de la fiction. Et pourtant, avec un sujet comme celui-ci, il aurait été facile de faire décrocher le spectateur de cinéma tant les références abondent dans le livre. Le titre original même cite Hamlet, le classique de Shakespeare. Pourtant, il n’en est rien : le scénario maintient ces allusions mais avec une subtilité faisant du film une œuvre toujours surprenante.

Visuellement, Péché mortel reste l’une des œuvres en Technicolor les plus marquantes, justement parce que la forme offre un contraste avec le fond. Leon Shamroy, le directeur de la photographie propose une esthétique édulcorée qui fonctionne tel un contrepoint à l’univers thématique d’une violence psychologique inouïe. Des images trompeuses qui dévoilent petit à petit de lourds secrets.

Enfin, comment ne pas parler de l’interprétation de Gene Tierney ? Deux ans avant l’Aventure de Madame Muir de Joseph Mankiewicz, Tierney s’illustre par son talent éclectique et sa capacité à proposer un personnage nuancé et complexe. C’est en femme prête aux pires monstruosités mais sans jamais présenter de jugement envers son personnage que Gene Tierney incarne Ellen Berent. Cette année-là, c’est Joan Crawford qui remporte l’Oscar de la meilleure actrice pour le Roman de Mildred Pierce de Michael Curtiz. Qu’importe, la prestation de Tierney (vingt-cinq ans à l’époque !) est l’un des plus beaux moments de Hollywood. Quelques années plus tard, elle sera louée par un certain Martin Scorsese : en citant Péché mortel parmi ses films favoris, il lui redonne ses lettres de noblesse.

C’est donc un monde vertigineux que celui de Péché mortel. Un monde qui révèle le plus grand des péchés : celui de l’amour fou.

Bande-annonce – Péché mortel

Fiche technique – Péché mortel

Réalisation : John M. Stahl
Société de production : Twentieth Century Fox
Interprétation : Gene Tierney (Ellen Berent), Cornel Wilde (Richard Harland), Jeanne Craine (Ruth Berent), Vincent Price (Russell Quinton)
Scénario :  Jo Swerling, d’après le roman de Ben Ames Williams
Photographie : Leon Shamroy
Pays : États-Unis
Genre : Film noir / Mélodrame
Durée : 1h50
Date de sortie : 1945

Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray : le sommet du western au féminin

Méprisé par la critique américaine à sa sortie, ce western de Nicholas Ray a depuis lors été largement réhabilité. On aurait tort d’attribuer son élévation au rang de chef-d’œuvre à son seul avant-gardisme « féministe » dans un genre peu habitué à distribuer les premiers rôles au beau sexe. Johnny Guitare est un opéra mélodramatique qui se joue des conventions et surprend le spectateur de la première à la dernière minute. Couleurs, costumes, décors, dramaturgie, interprétation, musique : tout concourt au génie insolite du film. C’est le cinéma qui sort vainqueur de ce duel à mort entre deux femmes au caractère volcanique. Une sortie incontournable, donc, d’autant plus que Sidonis/Calysta l’a agrémentée de suppléments à la hauteur de l’événement ! 

Comme toute œuvre « culte » qui se respecte, la réalisation de Johnny Guitare fut chahutée et sa genèse alimente encore bien des débats. Nicholas Ray, révélé à la fin des années 40 et reconnu comme un des nouveaux maîtres du film noir, entame en 1952 un tournant dans sa carrière. Il quitte la RKO après y avoir réalisé son premier western Les Indomptables et s’engage avec un studio mineur (un fait rare dans son parcours professionnel), Republic Pictures. Il va y tourner son second western qui est aussi son second film en couleurs (après le film de guerre en Technicolor Les Diables de Guadalcanal, en 1951) : Johnny Guitare. Ray n’est pas à l’origine du projet. Celui-ci, initialement intitulé Lisbon, est tiré d’un roman écrit par Roy Chanslor et dédié à Joan Crawford, qui en détenait les droits d’adaptation. Après avoir essuyé le refus d’une major, Paramount, Crawford présente le script à Republic et exige qu’il soit mis en scène par Nicholas Ray, avec lequel elle a eu une aventure amoureuse.

Aujourd’hui encore, les spéculations vont bon train concernant l’auteur du film. En ces temps de « chasse aux sorcières » à Hollywood, en effet, il subsiste beaucoup de doutes concernant la paternité de certaines œuvres, plusieurs scénaristes s’étant fait une spécialité de signer officiellement des œuvres écrites par des auteurs blacklistés (voir à ce sujet le film The Front de Martin Ritt, entre autres). Philip Yordan fait partie de ces gens qui acceptèrent quelquefois de devenir le prête-nom pour des scénarios écrits par d’autres. Est-ce le cas de Johnny Guitare ? Impossible de le savoir, mais une chose est sûre : le film demeure particulièrement fidèle au roman de Chanslor. Il est à noter que le maccarthysme n’est pas qu’une toile de fond à un débat de spécialistes, finalement anecdotique ; il irrigue tout le film. Ainsi, il n’est pas anodin qu’autour de cette histoire de trahison et d’aveux arrachés, l’on retrouve des aussi bien des mouchards (Ray et le comédien Sterling Hayden ont tous deux « donné » des collègues au House Un-American Activities Committee) que de farouches anticommunistes (l’acteur Ward Bond, figure familière des westerns de l’époque, fut un des chefs de file de la chasse aux sorcières à Hollywood ; le voir ici à la tête d’une milice cherchant à pendre des suspects ne manque pas de piquant !). Une fois de plus, replacer l’œuvre dans son époque permet d’en saisir un sous-texte passionnant.

Quant au tournage, il constitua un traumatisme pour une bonne partie de ceux et celles qui y participèrent. L’expérience fut en effet marquée par la haine féroce vouée par Joan Crawford à Mercedes McCambridge, qui interprète sa rivale à l’écran. Crawford, qui avait déjà connu le temps des vaches maigres à la fin des années 30 (elle fut qualifiée officiellement de « Box Office Poison » en 1938 !), avait réussi un premier comeback en 1945 grâce au Roman de Mildred Pierce de Michael Curtiz, qui lui valut un Oscar. En 1954 et malgré des prestations récentes dans plusieurs grandes œuvres (notamment Le Masque arraché de David Miller, sorti deux ans plus tôt), Crawford, dont la vie privée n’est guère un long fleuve tranquille, apparaît comme une diva d’une autre époque, dont l’attitude en irrite plus d’un et qui combat en outre un penchant pour la bouteille. Elle fait face à une comédienne qui représente la génération montante. En effet, rien ne semble résister à Mercedes McCambridge : après avoir triomphé comme comédienne de radio, elle a décroché un Oscar dès sa première apparition au cinéma, dans Les Fous du roi de Robert Rossen, en 1949. Autant dire que le décor est planté pour un conflit homérique dont Hollywood détient le secret, cet antagonisme reflétant par ailleurs parfaitement celui existant entre les personnages incarnés par les deux actrices. Bref, là encore, la réalité s’est immiscée dans la fiction et a fini par la nourrir – ce qui ne fait qu’accroître le charme particulier du film.

Aujourd’hui, Johnny Guitare est reconnu en premier lieu pour le rôle important joué par les protagonistes féminines. En effet, si le titre se réfère ironiquement au personnage masculin interprété par Sterling Hayden, c’est bien la rivalité entre Vienna (Joan Crawford) et Emma (Mercedes McCambridge) qui est au cœur du récit. Deux femmes au tempérament de feu, deux meneuses de bande… qui finiront par s’affronter dans un standoff final au féminin, vision rarissime dans un western ! Deux personnages troubles, aussi, tels que Ray les affectionnait. Vienna tient un casino-saloon désespérément vide dans un coin paumé de l’Arizona. Elle a tout misé sur le futur chemin de fer, dont la construction est en cours dans la région, et qui devrait à terme passer juste à côté de son établissement. Ce rêve se confronte aux intérêts de tout ce que la région compte d’éleveurs puissants, qui redoutent l’arrivée de ce flot d’étrangers. Ils sont menés par deux hommes, le Marshall Williams (Frank Ferguson) et McIvers (Ward Bond), mais celle qui les domine est indiscutablement Emma. Pour ne rien arranger, Vienna entretient une vague relation avec le « Dancin’ Kid » (Scott Brady), un personnage trouble et séduisant qu’Emma désire mais qu’elle suspecte en même temps d’avoir assassiné son frère. Sa jalousie vis-à-vis de Vienna la poussera à attiser la petite milice locale d’éleveurs à concrétiser sa terrible vengeance personnelle. Vienna, de son côté, peut compter sur le retour de Johnny Logan, un ancien amour qui retrouvera ses réflexes de pistolero pour lui venir en aide…

Johnny Guitare est une œuvre tellement intéressante qu’on pourrait en disserter des heures, mais les spécialistes invités à livrer leur analyse dans les suppléments de cette édition (lire plus bas) s’en chargent mieux que quiconque. Contentons-nous dès lors de mentionner quelques éléments saillants. D’abord, la finesse rare de Nicholas Ray dans la manipulation des codes du western (types de personnages, décors, action, etc.) pour mieux emmener le film dans d’autres directions. Il y a presque plusieurs films en un dans Johnny Guitar, sans que cela nuise à l’intrigue, bien au contraire. La piste mélodramatique constituée par l’histoire d’amour compliquée entre Vienna et Johnny (notons deux formidables séquences de « confrontation amoureuse », où ces deux êtres meurtris tentent de renouer un lien brisé par le temps), progresse parallèlement à celle, menée sur un mode presque hystérique, de l’antagonisme féminin, avant qu’elles ne se rejoignent. Rarement a-t-on vu à l’écran une telle haine viscérale, une telle jouissance authentique dans la vengeance, que celle d’Emma. L’expérience réelle des actrices sur le plateau se traduit ainsi à l’écran, Mercedes McCambridge volant la vedette à son aînée. Le visage de Joan Crawford, jadis une des plus belles femmes d’Hollywood, est ici comme figé par l’âge et les excès. Elle n’en demeure pas moins excellente dans les séquences dramatiques. Sterling Hayden se montre lui aussi à la hauteur de l’enjeu, le comédien de Quand la ville dort (John Huston/1950) et L’Ultime Razzia (Stanley Kubrick/1956) se révélant lui aussi plus solide dans le registre dramatique que les scènes d’action – il était un piètre cavalier et n’aimait pas tirer au pistolet, un comble pour un western ! Les seconds rôles, enfin, bénéficient d’une attention toute particulière et sont incarnés avec talent, de l’acolyte fourbe Bart joué par Ernest Borgnine à la victime juvénile Turkey (Ben Cooper), en passant par Tom, rôle mineur interprété par John Carradine, qui a droit lui aussi à son moment, lors d’une touchante scène d’agonie. Tous les rôles et la manière dont ils sont incarnés prouvent une fois encore l’attachement de Nicholas Ray aux personnages complexes, dont l’humanité s’exprime à travers la violence des émotions et les motivations troubles.

L’utilisation du Trucolor, procédé de films en couleur dont Republic Pictures était le propriétaire afin de concurrencer le Technicolor, fut beaucoup critiquée à la sortie du film. Elle mérite pourtant d’être réhabilitée, tant Ray assuma les couleurs vives du Trucolor en les intégrant dans la dramaturgie du film. Les tenues portées par Joan Crawford, des chemises jaune ou rouge vif en passant par une formidable robe blanche (le seul apparat féminin qu’elle portera de tout le film), tranchent en effet avec le noir qui domine celles de la milice de lyncheurs. L’architecture des lieux est, elle aussi, aussi riche qu’inventive, du saloon qui mériterait un article à lui seul au repaire des bandits accessible uniquement en passant à travers une cascade – une merveilleuse idée. Enfin, la musique marquante de Victor Young et le titre mélancolique chanté par Peggy Lee achèvent de faire de Johnny Guitare un chef-d’œuvre à la fois insolite et intemporel. Un western hors catégorie, moderne et complexe, non dénué de certains défauts mais dont l’originalité et l’intensité des sentiments lui confèrent une place à part dans l’histoire du septième art. Près de 70 ans après sa sortie, il n’a rien perdu de son éclat !

Synopsis : Armé de sa seule guitare, Johnny Logan renoue avec Vienna, une vieille connaissance qui, désormais propriétaire d’un saloon isolé, attend que le chemin de fer en construction arrive jusqu’à elle. Une perspective qui n’est pas du goût des éleveurs de la région, inquiets que le train n’y déverse des flots de colons. Également suspectée de cacher le « hors-la-loi » Dancing Kid et ses complices accusés de meurtre, Vienna a plus que jamais besoin de la protection de cet homme surgi du passé… 

SUPPLÉMENTS 

Sidonis/Calysta a l’habitude de soigner ses éditions, et ce n’est pas cette sortie de Johnny Guitar qui mettra à mal cette réputation ! Le décès de Bertrand Tavernier n’empêche pas l’éditeur de le convoquer, une fois encore, pour un commentaire plein de passion et de bonhomie, via cet entretien tiré d’une émission d’Arte. Deux généreuses présentations supplémentaires nous permettent de retrouver d’autres habitués de l’exercice, l’historien du cinéma Patrick Brion et l’écrivain Jean-François Giré. Les intervenants sont tous transportés par le film : « opéra d’amour » selon Tavernier, « film éclatant, baroque » pour Brion, et un « western comme on n’en a jamais vu » aux yeux de Giré. Ils s’attardent tous trois longuement sur l’imbroglio autour de la paternité du scénario, reprenant les différentes hypothèses en s’accordant sur le fait que l’œuvre demeure très fidèle au roman de Chanslor (Brion précise que Philip Yordan prétendit que ce dernier était de mauvaise qualité et qu’il l’avait considérablement modifié, ce qui est objectivement faux). L’ambiance sur le plateau est un autre sujet logique de discussion, la plupart des personnes impliquées dans le film l’ayant répudié à sa sortie, encore marquées par l’attitude détestable de Joan Crawford. C’est le cas de Sterling Hayden (« il détestait tous ses films », tempère Tavernier) et de Mercedes McCambridge, mais aussi de Nicholas Ray lui-même, un comble pour un film si réussi ! Patrick Brion soutient à juste titre que « dans la dureté du film, on devine ses conditions de tournage très difficiles », tant il est vrai que l’hostilité entre les deux protagonistes féminines constitue le sujet même de l’œuvre.

Le Trucolor, sujet de critiques à la sortie du film, est également réhabilité par les trois spécialistes, Tavernier insistant sur la complicité entre Ray et son chef opérateur Harry Stradling, menant à « des choix très assumés », les limites de la technologie utilisée étant exploitées à des fins dramaturgiques de manière très intelligente. Plus étonnamment (et même si Tavernier précise que Johnny Guitar est le seul long-métrage de Ray comptant deux personnages féminins aussi dominateurs), seul Jean-François Giré s’attarde sur la caractéristique la plus saillante du film pour qui le voit pour la première fois : l’importance donnée aux femmes, bien sûr. L’écrivain insiste sur les accents féministes du film, qui le rendent à la fois moderne et surprenant : leur place dans le récit et leur goût pour l’indépendance permettent à Ray et au scénariste, quel qu’il soit, de resituer les femmes à leur juste place dans l’histoire de l’Ouest, ce que seuls de rares cinéastes comme John Ford ou William A. Wellman ont également fait à leur manière. La femme « fait sortir l’homme de sa petitesse, le fait s’élever vers la grandeur », selon Giré, ce qu’illustre parfaitement Vienna dans le film, qui permet à Johnny de quitter son rôle d’amuseur faussement détendu et redevenir qui il est réellement. Enfin, Patrick Brion relève avec sagacité la succession de surprises que ménage le film, le détournement des codes du western (jusque dans le casting de Joan Crawford, qui n’avait plus tourné un film dans ce registre depuis l’ère muette) ou encore la personnalité de Ray qui se dégage des rapports amoureux et de la place des jeunes dans la société américaine, que l’on retrouve dans nombre de ses œuvres. Certes, ces trois analyses n’évitent pas certaines redondances car les sujets traités se recoupent, mais la passion des intervenants et la justesse de leurs propos émaillés de nombreuses anecdotes savoureuses, font oublier ce léger bémol. 

Si ces analyses occupent près d’une heure et demie, le spectateur aura encore droit à quelques mignardises supplémentaires. Hormis les classiques bandes-annonces et un clip d’époque de Johnny Guitar, la mélancolique chanson de Peggy Lee composée par Victor Young, précisons ainsi que le film est précédé d’une courte introduction de Martin Scorsese himself. En quelques minutes, le metteur en scène américain souligne plusieurs éléments intéressants, comme l’influence de Ray sur la Nouvelle Vague française, le fait qu’il a étudié l’architecture avec Frank Lloyd Wright (ce qui pourrait expliquer « sa façon de juxtaposer ses personnages torturés à leur environnement ») ou le style audacieux du cinéaste américain, à l’aide de plusieurs séquences citées en exemple. Si l’on retient l’expression de « film paroxystique et exalté », que Scorsese utilise pour qualifier ce chef-d’œuvre, lui-même préfère citer François Truffaut qui louait en Ray le « poète du crépuscule ». Quels que soient les termes employés, tous les intervenants dans les suppléments de cette remarquable édition s’accordent sur une chose : Johnny Guitare est un film incontournable. Gageons que rares seront les cinéphiles qui exprimeront un avis contraire à celui-là…

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Introduction par Martin Scorsese
  • Entretien avec Bertrand Tavernier (pour Arte)
  • Présentation par Patrick Brion
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Clip de Peggy Lee
  • Bandes-annonces

Note concernant le film

5

Note concernant l’édition

4.5

Big Bug : voyage en absurdie

Voilà Dix ans que Jean-Pierre Jeunet n’avait pas sorti de nouveau film. Pourtant 2022 prouve qu’il ne faut jamais dire jamais. Avec Big Bug, le réalisateur revient sur les cimes du 7e art, en optant pour une production made in Netflix où l’humour noir côtoie des questions existentielles sur l’avenir (peu reluisant) de l’Humanité.

Synopsis : Dans un avenir proche, un groupe d’individus se retrouve pris au piège par une bande de robots.

Le retour (Netflix) de Jean-Pierre Jeunet

Regarder un film de Jean-Pierre est toujours synonyme de surprise. Depuis plus de trente ans, le réalisateur est, en effet, passé maître dans l’art de surprendre son public. Que ce soit en mettant en scène un boucher cannibale dans Delicatessen (1991) ou en évoquant les aventures d’un jeune inventeur dans L’extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (2013) – tous les films ou presque du cinéaste proposent un univers cinématographique merveilleux où le détail le plus fin côtoie une galerie de personnages hauts en couleur. Sur ce point, le dernier né du réalisateur n’échappe pas à la règle. Big Bug renoue, en effet, avec l’obsession pour le détail loufoque qui a fait la marque de fabrique de son réalisateur. Ce dernier retrouve les chemins de la science-fiction qu’il n’avait pas emprunté depuis Alien, la résurrection (1997). Un détail distingue, néanmoins, le film des autres productions du cinéaste.

Big Bug est le premier film de Jean-Pierre Jeunet à être uniquement distribué sur Netflix. Après s’être offert les plus grands cinéastes du monde, la superstar des plateformes de vidéo à la demande fait appel au plus international des réalisateurs français. Le résultat pourra en laisser quelques uns pantois. Car, le huitième long-métrage du cinéaste possède, a priori, tout pour (dé)plaire au public. D’abord parce que le cinéaste brouille les pistes. Le film oscille entre différentes tendances. Big Bug se situe, en effet, au carrefour du théâtre filmé et du film de science-fiction plus classique. Les différentes intrigues qui se nouent entre les personnages sont à peine esquissées, et mériteraient parfois d’être un peu plus développées. Le jeu des acteurs mérite également qu’on s’y intéresse car il n’est pas sans susciter quelques questions. Certains comédiens paraissent sous-employés. D’autres semblent avoir délibérément noyé leur composition dans une surenchère d’effets plus ou moins comiques.

N’allons pourtant pas croire que ces divers éléments constitueraient de purs défauts. Loin s’en faut. Car, avec Jean-Pierre Jeunet, l’ironie et l’autodérision ne sont jamais très loin. Avec Big Bug, Jean-Pierre Jeunet (dé)joue les frontières de son cinéma en proposant une œuvre barrée, qui se prête à toutes les appréciations, situé entre le nanar et le chef-d’œuvre d’autodérision critique.

Un film qui dépoussière la science-fiction

Big Bug fait partie de ces œuvres qui se lisent au premier comme au second degré. Opter pour la première lecture impliquera sans doute de remettre en cause la réussite du film et plus généralement le style de son auteur. Choisir la deuxième option nous paraît plus juste car elle nous permet d’aller au-delà des « défauts » supposés de l’œuvre. Il est plus intéressant de voir Big Bug comme un film (auto)parodique que comme une œuvre classique. Jean-Pierre Jeunet a sciemment composé un long-métrage qui bouscule l’horizon d’attente de son public. L’histoire paraît d’entrée de jeu aussi rocambolesque que banale. Dans un monde futuriste, un groupe d’individus se retrouve fait prisonnier par leurs propres robots domestiques. Ces derniers tentent de les protéger des Yonix qui veulent exterminer autant que réduire en esclavage l’ensemble des humains. Ce résumé bref sonne étrangement comme du déjà-vu.

On retrouve une thématique largement exploitée par la science-fiction, à savoir, la fameuse revanche des robots esclaves sur leurs maîtres humains. De Blade Runner (1982) en passant par I, Robot (2004), cette dystopie figure au rang des principales des obsessions du genre. Le thème Humains VS Robots est une manne littéraire autant que cinématographique. Si celle-ci paraissait jusqu’à maintenant relever d’un lointain futur, elle apparaît aujourd’hui plus que jamais d’actualité. La démocratisation de l’intelligence artificielle n’a pas échappé à l’œil aguerri de Jean-Pierre Jeunet. Le cinéaste imagine la société française en 2045. Il brosse un portrait peu ragoutant de notre futur en exacerbant certains traits caractéristiques de nos sociétés. Dans le monde de demain, la publicité déambule dans la rue et propose des annonces personnalisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le quotidien des gens est entièrement robotisé et ne laisse plus de place au lien humain.

Le mot est d’ailleurs au centre du film. Le coup d’état des Yonix amène les autres robots à s’interroger sur leur propre statut. Qu’est-ce qu’être « humain » ? Qu’appelle-t-on un comportement humain ? L’adjectif peut-il s’appliquer à des êtres faits de boulons et de tôle ? Le fossé censé séparer l’homme de la machine n’a jamais cessé d’intéresser le 7e art, qui a trouvé dans la science-fiction un miroir capable de refléter les angoisses de l’Humanité face au fantasme de sa propre perte. Jean-Pierre Jeunet s’empare de questions classiques et livre une réflexion cinématographique aussi comique que dévastatrice. Il dynamite la science-fiction traditionnelle et donne lieu à un film unique en son genre. Big Bug apparaît ainsi, au fur et mesure, comme une œuvre pleine d’une énergie folle, sorte de nanar 2.0 bourré d’effet visuels et de trouvailles en tout genre.

Un chef-d’œuvre d’autodérision critique

Big Bug est une comédie ouvertement dystopique. Les couleurs flashies et bariolées laissent voir un univers grotesque à l’artificialité assumée. L’œuvre est placée sous le signe de l’autodérision critique. Les décors paraissent fait de bric et de broc. Le fond vert digitalisé côtoie l’invention artisanale. Loin de posséder la carrure des Replicants de Blade Runner (1982) les Yonix sont des êtres aussi cruels que stupides. Habitué aux rôles de méchants, François Levantal singe à la perfection le mélange de bêtise crasse et de méchanceté gratuite qui sied au caractère de ces robots tueurs. Jean-Pierre Jeunet confie à ses comédiens le choix d’exacerber les traits de leurs personnages. On pense notamment à l’interprétation de Claire Chust.

En incarnant la naïve Jennifer, l’actrice hérite d’un rôle assez similaire à celui qu’elle incarne déjà dans Scènes de ménages. La comédienne joue sciemment avec l’image de la jeune fille écervelée qu’elle incarnait à l’origine dans Problemos (2017). Cette dimension caricaturale se ressent également dans le jeu des autres comédiens. L’accent méridional à la Raimu de Victor (Houssef Hadji), le lyrisme romantique un brin forcé d’Alice (Elsa Zylberstein) ou encore la galanterie feinte de Max (Stéphane De Groodt) apparaissent comme des détails caractéristiques qui viennent s’ajouter à la galaxie des héros loufoques et imparfaits du cinéastes. L’aspect fortement théâtralisé de l’interprétation s’agence parfaitement à l’univers décalé du réalisateur.

En proposant une immersion dans notre avenir proche, le réalisateur interroge la condition (future) de l’humanité et de son propre cinéma. Big Bug est une œuvre qui frôle la frontière de l’auto-parodie. Jean-Pierre Jeunet teste les limites de son propre style. Ce faisant, il donne lieu à une performance cinématographique tous azimuts où cynisme et comédie, science-fiction et parodie, se mélangent, en évitant de placer son film du côté du sempiternel discours moralisateur.

Bande-annonce – Big Bug

Fiche techniqueBig Bug

Réalisation : Jean-Pierre Jeunet

Scénario : Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant

Société de production : Eskwad et Tapioca Films

Société de distribution : Netflix

Interprétation : Elsa Zylberstein (Alice), Isabelle Nanty (Françoise), Stéphane De Groodt (Max), Claude Perron (Monique), Youssef Hajdi (Victor), Claire Chust (Jennifer), Alban Lenoir (Greg)

Durée : 1h51

Genre : comédie, science-fiction

Sortie : 11 février 2022

Pays : France

Note des lecteurs0 Note
3.4

Les affres de l’écriture chez Stephen King

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Les romans de Stephen King, et, par voie de conséquence, les films qui en sont les adaptations, sont peuplés de personnages d’écrivains. S’inspirant de sa propre expérience, King sait créer des situations permettant une réflexion sur le statut de l’écrivain, l’écriture comme une nécessité psychologique ou morale, les devoirs de l’écrivain par rapport à ses fans, à sa famille, à sa propre carrière, etc. A travers trois films adaptés (plus ou moins fidèlement) de romans de Stephen King (dans l’ordre chronologique : Shining, de Stanley Kubrick, Misery, de Rob Reiner, La Part des ténèbres, de George Romero), il est possible de définir une description caractéristique de l’écrivain.

Jack Torrance ou la nécessaire solitude
L’acte d’écriture est d’abord un acte solitaire. Un acte qui se pratique seul et nécessite de la solitude. C’est d’ailleurs cette considération qui, en premier lieu, a guidé Jack Torrance vers ce poste de gardien d’un hôtel vide pendant les longs mois d’hiver. Pour Jack Torrance, l’écriture nécessite un isolement, un enfermement, une coupure par rapport au monde extérieur. Cette coupure est bien entendu symbolisée par la neige, qui coupe l’hôtel du reste du monde. La réalisation de Kubrick insiste aussi sur cet isolement de Jack, le filmant en train d’écrire, seul dans une immense salle qui résonne des frappes sur la machine à écrire.
S’il fallait une preuve de l’attachement de Jack Torrance à cet isolement absolu, l’écrivain nous la donne lors d’une terrifiante crise de colère provoquée par l’entrée de son épouse Wendy dans « sa » salle :

« chaque fois que tu entres ici, tu me déconcentres. Je perds le fil, et il me faut du temps pour reprendre là où j’en étais (et là il déchire brutalement la feuille qu’il vient d’arracher à la machine). On va mettre en place une nouvelle règle : quand je suis ici et que tu m’entends taper à la machine… ou non, quoi que je sois en train de foutre ici, ça veut dire que je travaille, ça veut dire « n’entre pas » »

Ce désir de solitude est si important qu’on a vite l’impression que Wendy et Danny mènent une vie à part, loin de Jack. Kubrick multiplie les scènes dans lesquelles le mari est dans son coin, et la femme et l’enfant sont ailleurs. L’isolement de l’écrivain se fait même par rapport à sa famille. Contrairement à Thad Beaumont (le personnage de la Part des ténèbres : cf. infra), Jack Torrance ne fait pas lire sa production littéraire à sa femme. Il ne partage pas son écriture. Le reste du monde est perçu uniquement comme une gêne, une perturbation de son processus de création.
Il faut dire que Jack met beaucoup d’espoir dans cette œuvre qu’il est en train d’écrire. Lorsque Wendy propose de repartir car elle sent que son fils est en danger, le père réplique qu’il n’aura jamais une meilleure occasion d’écrire son chef d’œuvre. Le but original est bel et bien de pouvoir faire vivre sa famille grâce à l’écriture (ce que l’on retrouvera chez les trois écrivains présents dans cet article). Ecrire n’est pas forcément une fin en soi, l’écrivain envisage de vivre avec cela. Il parle déjà de sa « carrière », alors qu’il n’a pas écrit une ligne de son roman.
L’isolement est d’autant plus que ce processus de création est particulièrement compliqué. Un mois après son arrivée à l’hôtel, Jack n’a toujours pas écrit une ligne. A ce moment-là, il est encore disponible pour son épouse, discutant avec elle. Et même quand il s’isole, au début, il passe plus de temps à lancer une balle contre un mur qu’à taper à la machine.
Cet enfermement est, forcément, propice à l’introspection. L’écriture est enfermement sur soi, un acte qui isole, qui enferme l’écrivain dans son intérieur. Et c’est là que le bât va blesser, dans le cas de Jack Torrance du moins. Chaque séance d’écriture semble marquer une étape de plus dans la progression de la folie de Jack (ou dans l’exacerbation d’une violence déjà pré-existante : n’oublions pas que Jack a déjà blessé son fils dans le passé).
Cependant, il convient aussi de noter que l’écriture est révélatrice de cette folie de l’auteur. En effet, si Wendy comprend que son mari a basculé dans la folie, c’est d’abord en découvrant des dizaines de pages remplies avec une seule et unique phrase, répétée à l’infini :

« All work and no play makes Jack a dull boy ».

Thaddeus Beaumont et George Stark ou la dualité de l’écrivain
Parmi les thèmes fréquemment employés par Stephen King, il y a celui des rapports entre l’écrivain et l’être social. Ainsi, un auteur peut être, dans sa vie civile quotidienne, un personnage tout à fait ordinaire, un mari aimant, un père de famille attentionné, mais, en tant que romancier, il peut écrire des choses complètement opposées à ce personnage ordinaire (la thématique a été largement développée par Marcel Proust à travers le personnage de Bergotte dans La Recherche du temps perdu).
Prenons l’exemple de Thaddeus Beaumont, le protagoniste de La Part des ténèbres, interprété par Timothy Hutton dans le film de George Romero millésimé 1993). Il est, a priori, tout l’inverse de Jack Torrance. Enseignant la création littéraire à l’université, Thad est un mari et, depuis peu, un père de famille que l’on pourrait dire comblé. De plus, il est en train d’écrire un livre qui, selon sa femme et son agent, risque fort d’être enfin le succès littéraire critique et public qu’il attendait tant ! En effet, jusque là, si les livres de Thaddeus Beaumont étaient encensés par la critique, ils étaient boudés par le public. Des romans d’intellectuels.
Tout l’inverse de George Stark. Les romans de Stark sont des succès publics importants, mais sont des œuvres de piètre qualité. Des romans violents, mêlant brutalité et sexualité, faisant appel aux plus bas instincts des lecteurs. Le tout agrémenté d’un langage grossier. Des romans qui ont assuré la fortune de leur auteur, George Stark…
…qui n’est autre que le pseudonyme de Thaddeus Beaumont.
Alors, le pseudonyme est-il un simple jeu littéraire ?
Ce serait trop facile. La femme de Thad l’affirme : lorsque son mari écrivait sous son pseudonyme de George Stark, il devenait une personne complètement différente (là aussi, l’activité de l’écrivain a un impact sur toute la famille, comme Jack Torrance qui se coupe des siens, ou comme Paul Landon et son épouse dans Lisey’s Story). Une personnage plus violente, au langage grossier, et buvant beaucoup trop. Beaumont lui-même définit les périodes où il écrit pour George Stark comme « des états de transe ». Comme s’il était dépossédé d’une partie de son existence.
Alors, Stark le pseudonyme a-t-il une vie à part entière ? L’écrivain a-t-il une existence indépendante de celle de l’homme ordinaire ? C’est en tout cas ce qui arrive dans ce film : on enterre George Stark, mais il revient à la vie.
Stephen King et George Romero multiplient les images qui montrent la dualité de cet identité de l’écrivain, et ce dès la scène d’ouverture du film : le jeune Thad est en train d’écrire avant de s’effondrer, victime de maux de têtes ; lors d’une opération, on découvre qu’il a un autre être en lui-même. Cette dualité parcourra tout le film : lorsque Beaumont donne ses cours, il affirme que l’écrivain seul peut se permettre de laisser libre ce personnage intérieur secret, de le laisser « vivre, respirer, faire la fête » :

« l’écrivain DOIT sortir cet être intérieur de sa cellule, il doit lui donner une voix sinon son œuvre entière sera inhibée ».

L’écrivain est donc double. Stark est à la fois un être à part, différent de la vie de Thaddeus Beaumont, et quelqu’un qui lui attaché. Ce pseudo lui permet de donner libre cours à sa part des ténèbres, à ces idées noires, à la brutalité, la violence, l’attrait pour le sexe. Beaumont est l’être social bien propre sur lui, l’image de l’écrivain aimé des critiques et d’une poignée d’universitaires, mais pas lu par le public, alors que Stark est l’écrivain honteux, le brutal qui fouille dans la fange de l’humanité.
Mais Stark n’existe pas pleinement : il reste attaché à son créateur. Étant un personnage avec une demi-existence, une existence de papier uniquement, Stark a besoin que l’on écrive pour qu’il puisse continuer à vivre. C’est, là aussi, la distinction entre le personnage réel, social, et l’écrivain : si l’écriture disparaît, l’écrivain disparaît avec elle. L’écriture est donc une nécessité pour continuer à vivre.

Paul Sheldon ou le fanatisme littéraire
Comme Thaddeus Beaumont, Paul Sheldon connaît ce contraste entre succès public et succès critique.
Comme Thaddeus Beaumont, Paul Sheldon aimerait maintenant pouvoir publier LE grand roman qui sera à la fois adoré par les critiques du New York Times et par le grand public.
Comme Thaddeus Beaumont, il a dû se résigner à signer une saga littéraire bien inférieure à ses prétentions (et ses capacités) artistiques, mais qui fut un succès de librairie gigantesque et qui fit de lui un auteur suffisamment riche pour pouvoir vivre de sa plume (et c’est rare). Mais il en a un peu honte, et surtout il en a franchement assez.
Sheldon ne se considère même plus comme un écrivain depuis qu’il écrit les romans de la saga Misery. Il déteste ce style d’écriture, qui l’a pourtant rendu célèbre. Il ne se reconnaît pas.
L’auteur a donc, lui aussi, affaire à cette dualité (même si, ici, il n’y a pas de pseudonyme) : vendeur populaire ou grand écrivain ? Et, comme Thad Beaumont, il pense avoir résolu le problème avec son nouveau roman. Ce qui lui permet donc de tuer, non pas son pseudo, mais son héroïne.
Sauf qu’ici, le problème n’est pas tant le rapport entre l’homme privé et l’écrivain, mais entre l’écrivain et son public. Sheldon est alors entre les mains de la fan absolue, « la plus grande admiratrice » de son œuvre. La fan qui sait tout, qui suit et observe de façon inquiétante la vie de son auteur préféré, guettant la moindre info, s’assimilant à l’héroïne et même confondant réalité et fiction (ce type de personnage se retrouve aussi dans Lisey’s story). King met en lumière la relation malade d’amour-haine, cette admiration des fans qui devient invasive, intrusive.
C’est également une mise en évidence du rapport parfois maladif entre le romancier et le héros ou l’héroïne qui l’a rendu célèbre : d’un côté le personnage a permis l’aisance financière de son auteur (l’agent de Sheldon, interprétée par Lauren Bacall, rappelle à Sheldon que Misery a permis aux filles de l’écrivain de faire des études), d’un autre côté le personnage devient envahissant au point d’étouffer le travail de l’écrivain et de rendre impossible le passage à autre chose (sir Arthur Conan Doyle avait connu cela avec le personnage de Sherlock Holmes, qu’il tue dans la nouvelle Le Dernier Problème avant de ressusciter plus tard sous la pression du public).

Un autre monde : Lindon et Brizé toujours en guerre contre le système

3.5

Après La Loi du marché (2015) et En Guerre (2018), Stéphane Brizé clôt avec Un Autre monde le dernier chapitre d’une trilogie consacrée au monde de l’entreprise. Un nouveau dilemme moral s’offre à Vincent Lindon, enfin au personnage qu’il incarne. Après avoir cherché un emploi, combattu pour sauvegarder son usine, l’acteur incarne cette fois un patron qui doit licencier, pour la seconde fois en très peu d’années, une partie de ses salariés au nom de la rentabilité du grand groupe qui l’emploie. Un film marqué par la solitude et le besoin de redéfinir l’humanisme pour se (re)construire.

Une vie

Stéphane Brizé réunit à nouveau un couple déjà formé en 2009 dans le délicat Mademoiselle Chambon: Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon. Si ce film racontait la naissance d’un amour, Un autre monde, après une série de photographies familiales (dont une qui traduit le passé commun des deux acteurs), parle de la fin d’un couple. Il est question d’argent, d’enfer, de refuser d’être mariée à l’entreprise. D’emblée, la multiplication des angles de vue dans cette scène fait que Philippe, comme plus tard lors des réunions chez Elstronn, est comme encerclé, acculé, il n’a aucune porte de sortie : il doit parler, exécuter. Dès lors, la conversation pécunière devient intime, comme plus tard une conversation purement professionnelle se voudra liée elle aussi à l’intime du personnage. Pourtant, l’entreprise comme le divorce tendent à évincer l’individu. Or, Philippe veut se faire entendre, lui qui est plongé dans la solitude la plus profonde. Solitude d’autant plus marquée par un message (reçu sur son portable) de sa fille qui fait de lui un roi le temps de son anniversaire. « Je sais que tu vas fêter ça avec tes potes… » lui dit-elle. Contraste troublant avec Philippe seul à son bureau qui doit mettre 58 personnes à la porte au détriment de toute logique de sécurité ou d’humanité. Comme dans ses précédents opus consacrés à l’entreprise ou plus largement au monde du travail, Stéphane Brizé ne laisse aucune chance à Philippe de respirer : sa femme demande le divorce, son fils dérape et son entreprise lui demande l’impossible. A côté de scènes où Philippe est en famille (du moins ce qu’il en reste), souvent musicales ou très courtes, on est au cœur du dialogue (faux dialogue) d’entreprise. Ce verbiage souvent aussi pompeux que cruel est une manipulation constante. La plus flagrante étant celle où le grand chef américain, Cooper, félicite d’abord les équipes françaises avant de leur balancer « mais tout le monde s’en branle ». Philippe doit répondre à la demande, rien de plus. Mais c’est trop tard, il comprend dès les premières images, même si sa bouche défend encore le projet, que tout ça est absurde, qu’ils sont devenus fous.

Avant que de tout perdre

Cette radicalité des images et du propos sont le trait commun de la trilogie de Stéphane Brizé (qu’il dit n’avoir pas conçue comme une trilogie dès le départ, que tout a découlé de rencontres de film en film). Dans les film précédents, la même absurdité avait court. La radicalité allait jusqu’au bout dans En guerre avec ce salarié s’immolant dont tout spectateur garde un souvenir glaçant. Au-delà de ce discours sur un monde devenu fou, Brizé tente de proposer justement un autre monde, comme le titre de cet opus le laisse entendre. Cet autre monde où l’on s’intéresse à l’humain, au risque d’être taxé d’idéaliste, au risque de tout perdre. C’est cette humanité-là que Brizé traque dans chaque scène, d’une vidéo où la femme de Philippe s’émeut du visage concentré de son fils à une soirée où la famille tente, par le visage, de faire deviner une marque de voiture. Mais Brizé traque cette humanité aussi chez les personnages incarnés par Lindon (du chercheur d’emploi, au leader syndical en passant par le patron) qui finissent toujours par faire des choix définitifs pour mettre fin au cercle vicieux qui les forcent au pire, comme cet aveu falsifié arraché par des syndicalistes et qui sera le sursaut de trop pour Philippe.

Le discours de Brizé est rodé, il peut paraître rébarbatif, sur ces maisons (une caravane dans La loi du marché) que l’on vend, de ces familles qui se fissurent à ces corps qui lâchent, mais il est aussi documenté, vif, intelligent, jamais complaisant.  C’est finalement Lucas (Anthony Bajon, impeccable) qui incarne le mieux cette absurdité : quand il s’acharne à calculer un temps de trajet, quand il veut absolument récupérer des livres de cours alors qu’il est encore convalescent parce que, l’assure-t-il, il va travailler pour Marc Zuckerberg. Il s’attache encore à ce vieux monde de la compétitivité, qui broie l’humanité, et que Philippe s’apprête, lui, à quitter... « Je suis convaincu que dans La Loi du marché, En guerre, Un autre monde – et je vais rajouter Une vie, qui sont mes quatre derniers films – ces quatre personnages vivent une expérience que les autres personnages des autres films ne vivent pas : une expérience très profonde de désillusion sur la nature humaine. Ils commencent le film avec une idée de l’Homme, et le terminent avec une idée déçue » (Stéphane Brizé dans une interview). Au milieu, Brizé filme avec une grande minutie les rouages et les discours qui noient les hommes pour « une poignée de dollars » et toujours plus.

Dans Un autre monde, il peaufine sa mise en scène, la rend plus forte, plus étouffante. Tout est alors une question de regard, comme lorsque Philippe regarde sa femme s’effondrer sur un parking où elle lui a donné rendez-vous, la caméra est axée vers elle depuis son regard à lui, pour lui dire sa crainte de la suite, scène qui fait écho à celle d’ouverture où les deux étaient face à face. Il y a donc un autre monde possible, mais il faut déjà regarder celui-ci en face et désirer ensuite le regarder autrement pour accepter que nous nous sommes tous plantés et construire d’autres choix, ensemble.

Bande annonce : Un autre monde

Fiche technique : Un autre monde

Synopsis : Un cadre d’entreprise, sa femme, sa famille, au moment où les choix professionnels de l’un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent, un amour abimé par la pression du travail. Cadre performant dans un groupe industriel, Philippe ne sait plus répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd’hui exécutant. Il est à l’instant où il lui faut décider du sens de sa vie.

Réalisation : Stéphane Brizé
Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorce
Interprètes : Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, Marie Drucker, Guillaume Draux, Olivier Lemaire, Christophe Rossignon, Sarah Laurent
Photographie : Eric Dumont
Montage :  Anne Klotz
Sociétés de production : Nord-Ouest Films, France 3 Cinéma
Distributeur : Diaphana
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 16 février 2022
Genre : Drame

France – 2021

Uncharted de Ruben Fleischer : quand adaptation rime avec trahison (et déception)

Que peut-il se passer quand Hollywood, soucieux de raviver le genre moribond du film d’aventure, opte pour l’adaptation d’un hit vidéoludique, qui doit justement son succès à sa faculté d’avoir su émuler en son temps le meilleur d’Indiana Jones et Benjamin Gates ? Assurément rien de bon car si on y réfléchit bien, le Uncharted de Ruben Fleischer se veut finalement la copie d’une… copie.

L’heure est à la trahison

« Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes »

Plus les années passent et plus cet adage entendu dans Le Guépard de Luchino Visconti semble s’inscrire comme une véritable prophétie dès lors qu’on cause adaptation vidéoludique à Hollywood. Et pour cause, car au grand dam des fans de Doom, Assassin’s Creed, ou autre Need For Speed, les adaptations de jeux vidéos ont toujours brillé par leur incapacité à en comprendre l’essence. Puisque si l’univers d’un jeu est une chose, son gameplay en demeure assurément une autre. Et ce n’est malheureusement pas notre dernier candidat en date, Uncharted qui viendra contredire cette affirmation. Car au-delà d’un décalque d’Indiana Jones, la saga initiée en 2007 sous l’égide de Naughty Dog avait pour elle un héros attachant et roublard qui n’hésitait pas à donner les coups, et qui déplaçait sa carcasse aux quatre coins du monde pour trouver de fabuleux trésors. On y courait, sautait, envoyait des rafales d’AK-47 sur le premier sbire venu, non sans une pointe de violence mais surtout de nervosité. Ainsi, au mysticisme prisé par Tomb Raider, Uncharted se démarquait en optant pour une approche racée de l’aventure. Comprenez un ride sec, brut et dominé par la désinvolture de son héros, qui lui était confronté à des énigmes et mystères nettement plus ancrés dans la réalité.

Mais ici, point de tout ça puisque sans doute désireux de bâtir une nouvelle franchise à succès (au détriment d’une histoire en one-shot), Hollywood préfère l’approche « origins » ramenant donc notre Nate à sa période post-lycée et donc débarrassé de ses nombreuses aventures. Dès lors, la tâche paraissait impossible que de pouvoir restituer l’essence même du jeu en en sapant le principal atout : le flegme de son héros. Tout aussi bon puisse être Tom Holland, le Nate Parker qu’il incarne est ainsi à mille lieux de son alter ego vidéoludique. Là ou son homonyme de pixels se fendrait d’une blague bien sentie voire d’une pointe de violence légitime pour se sortir de n’importe quelle situation, l’itération Holland peine à se défaire de sa trogne juvénile tout le long du film et joue la carte du jeune naïf jovial cherchant paradoxalement à être vu comme un dur. En ce sens, difficile de ne pas y voir une resucée de son Peter Parker du MCU, qui aurait pour l’occasion troqué ses gouts de sciences pour l’histoire.

Cette confusion, hélas jamais démentie par l’histoire, se reflète d’ailleurs sur l’autre point majeur du jeu/film : la relation établie avec Victor « Sully » Sullivan. Dans le jeu, c’est un vieux de la vieille cigare vissé aux lèvres qui agit en tant qu’ange gardien de notre héros mais aussi et surtout mentor acariâtre aux airs de figure paternelle. Or ici, bien que l’âge entre Tom Holland et Mark Whalberg permette un tel tour de passe-passe, la relation dévie inexorablement vers une sorte de tandem certes mal assorti mais duquel ne filtre paradoxalement pas le lien filial qui était pourtant le sel des jeux. Et l’énergie communicative du duo n’y changera rien, on passera tout le film à se dire qu’une telle dynamique de personnage a déjà été vue ailleurs (et en mieux) ; si bien qu’il draine dans son sillage un autre souci majeur : son absence manifeste d’identité. 

Indiana Gates, Benjamin Jones ou Nathan Drake ?

Trop occupé à bouffer à tous les râteliers (on passe de l’exotisme d’un Indiana Jones, au coté ludique d’un Benjamin Gates), le film échoue ainsi à imprimer un style qui diffère du tout venant hollywoodien. Même sens du découpage hasardeux, même propension à user de fonds verts disgracieux, même photo terne : c’est simple le film coche toutes les cases du divertissement hollywoodien lambda avec une constance jamais démentie. C’est carré, ça se veut enlevé et drôle par moments, ça sait distiller ici et là quelques blagues qui font mouche, mais tout apparaît comme étant diablement générique. Le scénario entend ainsi donner à moudre aux fans du jeu en introduisant des personnages bien connus des joueurs, mais leur caractérisation est si faible qu’on les oublie assez vite. Quid des dilemmes du personnage de Sully ? Ou de celui du grand méchant Moncada, joué par un Antonio Banderas qui n’a hélas rien à jouer ?

Le film ne prendra même pas la peine d’y répondre, trop occupé à donner la soupe aux talents de gymnastes de Tom Holland, qui bon point, excelle dans la gestuelle du héros. Mais donner corps à un personnage c’est une chose, l’aborder sous ses autres facettes en est une autre et c’est là finalement que réside le souci : Uncharted se veut certes fidèle à la grammaire visuelle du jeu (encore que), mais pas à son essence, à sa substance. Le crédo des jeux, tout du moins une large part d’entre eux, visait en effet à introduire les germes d’une famille dysfonctionnelle et à transposer les tumultes occasionnés par une vie aux quatre coins du globe. Ici, l’histoire du jeu semble prendre de court Drake, quand bien même les jeux en faisaient le moteur de l’intrigue et donc par extension de l’action. 

Parlons-en de l’action tiens. Vu la réputation de la franchise (notamment le 3ème qui se voit carrément pillé pour l’une des séquences phare du métrage), on aurait pu penser que Ruben Fleischer allait tenter de rendre compte de ce mélange de brutalité et célérité adopté par les jeux. En clair, adopter un style rentre-dedans pour justement court-circuiter Hollywood qui en s’échinant depuis une décennie à réinvestir le genre, ne l’a rendu que plus propice à la pure bouffonnerie et la parodie (Jungle Cruise, Jumanji). Mais là encore, le film paye sa décennie d’errance dans les limbes du development hell tant le choix de Ruben Fleischer demeure une absurdité à la hauteur de la compréhension des ressorts narratifs du jeu par les scénaristes. Le bougre, dont le récent fait d’arme s’avère être Venom, illustre ainsi son incompétence à tous les niveaux. Son action s’en retrouve timorée, comme dépourvue de panache, de passion et d’envie.

Tout sonne creux comme cette ouverture in media res qui voit notre héros voltiger dans les airs, attaché à un convoi de marchandises éjecté d’un avion ; et qui magie du cinéma aidant, semble échapper aux lois de la physique. Il n’y d’ailleurs que le climax qui peut se targuer de surnager au milieu du reste, tant son éloignement vis-à-vis des jeux a le mérite de redonner ne serait-ce pendant un temps, l’illusion d’assister à un numéro d’équilibriste que ne renierait pas le vrai Nathan Drake. Mais en dehors de cette conclusion, hélas noyée dans un amas de CGI disgracieux, Uncharted n’arrivera hélas jamais à rendre compte de l’immense potentiel qu’il avait pourtant entre ses mains.

Long, laid et laborieux, Uncharted rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre, mais en aucun cas ceux du jeu. 

Uncharted : Bande-Annonce

Uncharted : Fiche Technique 

Titre : Uncharted
Réalisation : Ruben Fleischer
Casting : Tom Holland (Nathan Drake), Mark Whalberg (Victor Sullivan), Antonio Banderas (Santiago Moncada), Sophia Taylor Ali (Chloé Frazer), Tatie Gabrielle (Jo Braddock), Steven Waddington (l’écossais)
Scénario : Art Marcum & Matt Holloway
Photographie : Chung-hoon Chung
Montage : Richard Pearson & Chris Lebenzon
Musique : Ramin Djawadi
Production : Avi Arad, Charles Roven & Alex Gartner
Maisons de Productions : Atlas Entertainment, Playstation Productions, Columbia Pictures
Distribution : Sony Pictures Entertainment
Durée : 116 minutes
Genre : Aventure/Action
Date de sortie : 16 Février 2022

Etats-Unis – 2022

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Un colosse en lauragais

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Ce livre peu épais (126 pages, remerciements compris), signé Pascal Dessaint, est une sorte de biographie (légèrement) romancée d’un étonnant personnage nommé Pierre Mazas, né du côté de Lavaur (Tarn) en 1847 et décédé à Toulouse en 1901, déclaré comme laboureur.

Pascal Dessaint s’est fait sa réputation comme auteur de romans policiers situés dans la région toulousaine qu’il connaît bien. À force de sillonner la région, il a pris connaissance de l’existence de Pierre Mazas puis souhaité en savoir plus pour en faire un livre. La réputation de Pierre Mazas s’est faite comme géant (2,20 m au meilleur de sa forme) d’une force incroyable (quelques-uns de ses actes dans la vie courante sont cités parce que restés dans les mémoires et les annales) et surtout comme lutteur de foires.

Sources et repères

L’auteur utilise des renseignements glanés dans les registres locaux (état civil) et les archives où il a retrouvé un certain nombre d’articles de journaux relatant les exploits de Pierre Mazas comme lutteur. Avec toutes ces informations, il ne se contente pas de dresser le portrait physique et psychologique de Pierre Mazas, puisqu’il donne également à revivre toute une époque, en donnant des repères historiques chronologiques (évolution politique), avec des descriptions d’habitations notamment. Celles et ceux qui connaissent bien la région toulousaine trouveront quelques repères qui les feront réagir.

Une vie de lutteur

Enfin, l’auteur propose une description très vivante (et convaincante) des affrontements livrés par Pierre Mazas sur les différentes foires de la région. On comprend comment sa notoriété s’est établie, sur une durée d’environ 8 ans. Les affrontements avec celui qui se faisait appeler Millehomme sont d’autant plus un régal que l’auteur fait la part des choses entre les descriptions dans des articles de presse et ce qu’il sait du personnage et de l’époque. Et puis, Pascal Dessaint s’attarde sur la brusque dégradation de l’état physique de Pierre Mazas, qui lui fit perdre beaucoup en taille, amena sa déchéance et le fit s’éloigner de sa famille (une femme et trois enfants), pour survivre à Paris (à l’époque de l’exposition universelle), comme curiosité de la nature (du genre freak), allant jusqu’à attirer l’attention d’Edouard Brissaud, célèbre médecin qui va le convaincre de venir le consulter. Grâce à ce médecin qui publiait dans des revues scientifiques très sérieuses, Pascal Dessaint a obtenu de précieuses informations sur l’état réel de Pierre Mazas sur la fin de sa vie.

Conclusion

Sans prétention (ce livre relève avant tout de l’anecdotique), Pascal Dessaint livre un témoignage de qualité sur un personnage qui pourrait tomber dans l’oubli, bien qu’il ait marqué celles et ceux qui l’ont côtoyé à l’époque. La rigueur de son travail de recherche lui permet d’extrapoler de façon intelligente et très vivante sur tout ce qui fit la vie de Pierre Mazas. En parallèle, toutes les connaissances accumulées par l’auteur lui permettent de faire sentir l’atmosphère d’une époque, avec de nombreux détails judicieux.

Un colosse, Pascal Dessaint
Rivages : sorti le 5 mai 2021
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3.5

Peindre et redessiner l’amour chez Céline Sciamma

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Portrait de la jeune fille en feu n’est pas seulement l’histoire d’un amour au présent, c’est aussi celle d’une peintre qui exerce son art.  Marianne n’est pas une figure historique mais elle est une femme qui peint et qui doit créer avec les conventions de son temps tout en rendant son sujet acteur de l’œuvre à venir. Il ne s’agit pas pour Céline Sciamma de raconter un destin mais de filmer une création vivante, qui s’interroge sans cesse sur sa capacité à se réinventer. Une nouvelle manière de présenter l’art au cinéma non pour sa beauté mais pour sa capacité à redessiner les relations et regards entre les êtres.

Peindre, tout simplement

Raconter une histoire neuve est toujours un événement. Au cinéma, friand d’adaptations et autres remakes, plus encore. Parler d’art est une odyssée dans laquelle le biopic est maître. Pourtant, certains se sont risqués sur des terres plus révolutionnaires en parlant d’art au féminin et en se tournant vers des destinées moins balisées. C’est ainsi que Martin Provost réalise en 2008 le film Séraphine. Il s’inspire de l’histoire de Séraphine de Senlis dont l’une des vies fut celle de peindre. Au-delà du travail de biopic, qui nécessite toujours d’aller vers une destinée, Martin Provost s’est attaché à présenter un travail au-delà d’une pure biographie, en mettant un art et surtout une artiste (inconnue jusque-là du grand public) en lumière. C’est ce qu’il fit également des années plus tard avec Violette (sur l’écrivaine Violette Leduc, elle aussi peu connue du grand public). Ce qui est intéressant, c’est la manière dont Martin Provost a filmé et surtout envisagé son héroïne artiste : « Ce qui m’a le plus intrigué quand je me suis intéressé à Séraphine Louis, c’est qu’une simple femme de ménage, à une époque où les classes sociales étaient si éloignées, était si impénétrable, osait passer outre tout ce qui était interdit pour faire ce qu’elle savait qu’elle était faite pour faire : peindre », déclarait-il dans une interview en 2010.

Ce qui frappe dans ces mots du réalisateur, c’est l’idée de filmer quelqu’un qui fait ce qu’il doit faire, en résumé : peindre. Ce n’est que cela que Céline Sciamma propose dans Portrait de la jeune fille en feu. Marianne n’est pas une figure d’artiste en particulier, aucune destinée ne l’attend autre que peindre. Ces deux figures n’ont donc rien à voir que ce soit par le milieu dans lequel elles évoluent ou dans leur rapport à l’art, cependant elles sont filmées comme des femmes qui peignent et simplement pour cela. A la différence de Séraphine, Marianne ne rencontre pas d’obstacle particulier au cours du film. Elle n’est pas empêchée de peindre. Au contraire, même quand c’est en secret, elle ne fait que peindre, remplir la surface, s’interroger sur ce qu’elle est en train de produire.

Changer de regard

Cependant, le vrai intérêt de l’art tel que présenté dans Portrait de la jeune fille en feu réside dans le fait que Marianne opère un véritable glissement dans sa manière de peindre. En balayant toute notion de conflit, Céline Sciamma fait de l’art, et ici de celui du portrait, une co-création entre le sujet de la peinture et celui qui peint. Une création commune et vivante résumée dans le fameux « si vous me regardez, qui je regarde moi? » lancé par Héloïse à Marianne pour lui montrer qu’elle existe dans l’acte de peindre tout autant que la peintre elle-même. En art, dans le cinéma en général, le sujet du tableau est encore trop souvent considéré comme un objet. Pour preuve le récent et très beau Chevrotine (Laetitia Masson, 2022) dans lequel une peintre à fleur de peau, interprétée par Elodie Bouchez, entreprend le portrait de son futur amant lui sommant à chaque instant de ne pas parler, de ne pas bouger. Elle le fige ainsi à son image, le modèle. Cette scène préfigure la chute future de cet amour envahissant. Or, chez Céline Sciamma, c’est en dialoguant que le tableau se fait. Quand est révélé à Héloïse que Marianne la peint, elle ne la met à la porte, elle lui demande simplement de recommencer le tableau, cette fois avec sa complicité. « Elle a épuisé d’autres peintres avant vous » : oui, ceux qui la voulaient docile, exposée.

C’est pour cela que dans Portrait de la jeune fille en feu, il l’enjeu est de comprendre comment le l’art trahit des émotions. C’est d’ailleurs en feu littéralement que l’on découvre d’abord Héloïse dans un portrait réalisé par Marianne et qui est vu bien des années après. Ce tableau aurait pu demeurer une jolie introduction, s’il ne faisait plus tard écho à une scène centrale et magistrale du film porté par des voix de femmes. Le tableau est le souvenir de l’instant vécu, il en est la recréation une fois que le dialogue a eu lieu. C’est ainsi que par défi, pour peindre ce qui n’est jamais raconté ou représenté, Marianne repeint en souvenir l’avortement vécu par Sophie. Et c’est Héloïse qui prend la place de la faiseuse d’anges.  Le spectateur revit alors une scène déjà construite par Céline Sciamma comme une utopie de douceur où pourtant la douleur a toute sa place. On pense notamment à l’acte artistique proposé en dytique par la réalisatrice de The Souvenir I et II pour recréer un événement majeur de sa vie par le cinéma, en faire de l’art.

Peindre encore et toujours

On découvre ainsi que l’art a la capacité à dire le réel, à le représenter, non pour simplement le recréer à l’identique, mais faire naître des images nécessaires. Ce n’est pas sa seule fonction mais cette scène d’avortement peinte vient comme un pansement auquel fait écho le récent L’événement d’Audrey Diwan. Le cœur de Portrait de la jeune fille en feu réside dans les deux tableaux d’Héloïse peints par Marianne et qui se répondent. L’artiste Hélène Delmaire, à l’origine des peintures du film, a créé des tableaux qui ont demandé plus de quatre-vingt heures de travail avant de devenir les portraits que nous voyons à l’écran. On voit l’artiste au travail et ce sont ses mains qui ont servi de doublure à Noémie Merlant. Dans le passionnant et documenté portrait fleuve de Sciamma publié dans le New Yorker en janvier 2022, la journaliste et la réalisatrice reviennent sur la conception de ces deux tableaux. Elles décortiquent la manière dont la bascule entre une Héloïse conventionnelle, ravie d’être peinte, et l’Héloïse du portrait final, réalisé avec sa collaboration, a été complexe à transcrire en peintures.

On peut lire dans les lignes de l’article du New Yorker (version traduite directement de l’américain) : « vu à divers stades d’achèvement – le portrait fini à côté des précurseurs inachevés – le visage, s’amenuisant comme celui du chat du Cheshire, paraissait particulièrement agréable et complaisant, comme s’il acceptait son propre démantèlement », alors que « le deuxième portrait, réalisé avec la collaboration d’Héloïse, la montre de biais, l’expression réservée. Elle ressemble moins à quelqu’un prêt à écouter attentivement une longue histoire et plus à quelqu’un qui a sa propre longue histoire ». Il s’agit non plus d’être regardée mais de regarder soi-même et de se dérober aux regards, comme pour dire « je suis en vie, j’ai plus à dire que ce tableau ». C’est pourquoi Marianne elle-même se peint pour Héloïse à la page 28 des Métamorphoses et que cette même page 28 demeurera comme un clin d’œil sur un autre portrait d’Héloïse réalisé par un autre bien plus tard. Comme pour dire encore une fois qu’il faut regarder au-delà du tableau, à l’image de celui qui fascine Céline Sciamma lors d’une exposition (scène racontée toujours dans l’article du New Yorker): L’auteur à ses occupations où l’on voit une femme peindre tout en s’occupant d’un bébé. Le plus important à retenir de cet autoportrait de Marie-Nicole Dumont ? Elle peint et c’est déjà beaucoup.