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Les séries françaises qui ont marqué la rédaction

Les séries françaises restent plus souvent associées à l’échec qu’à cette réussite digne des séries américaines. Avec des réussites mondiales qui ont su s’exporter comme Lupin ou Dix pour cent, c’est l’occasion de se plonger dans l’univers des séries françaises coup de cœur de la rédaction du MagduCiné.

Jonathan Fanara : Diffusée sur Canal+ entre 1998 et 2002, H est à cette époque LA sitcom française à la mode. Dotée d’un casting au faîte de sa gloire – comprenant Éric et Ramzy, Jamel Debbouze ou encore Jean-Luc Bideau –, elle prend pour cadre un hôpital français hautement défaillant et convoque une série de protagonistes dont les principaux traits constitutifs vont devenir les ressorts d’un comique de situation, de caractère et de répétition souvent jouissif. Aymé est un infirmier incompétent, peureux, obsédé par les femmes mais doté d’un sexe minuscule. Jamel est un standardiste fainéant, sous la coupe d’une mère castratrice. Sabri est d’abord brancardier avant de se convertir en tenancier de bar ; il se distingue par une ignorance crasse et dangereuse (il est par exemple capable d’empoisonner ses clients par mégarde). Clara, infirmière chef de service, est moquée pour son apparence physique et ses mœurs légères. Maximilien, chirurgien en chef, dégrade davantage l’état de ses patients qu’il ne les soigne. Tous ces personnages, auxquels il faut mêler Béatrice ainsi qu’une nuée de protagonistes secondaires, vont interagir les uns avec les autres, se placer dans des situations parfois inextricables et révéler leur dimension la plus absurde et pathétique. Il y a un peu de Bertrand Blier dans H (la sophistication en moins). Il y a surtout cette propension à se jouer de la langue française (Jamel ne cesse de la falsifier) ou de la culture populaire (le rap, le foot). Parfois gênante pour les clichés qu’elle véhicule (surtout avec le recul), cette sitcom n’en demeure pas moins un modèle du genre, auquel demeure attachée une génération entière.

Chloé Margueritte : Diffusée sur Canal+ dès 2004 pour deux saisons, Les Revenants est une série audacieuse et fantastique de grande qualité. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas, des sensations improbables qui se vivent en direct. Image marquante du début des Revenants: un garçon mutique débarque chez une jeune femme qui l’est presque tout autant au départ : quelque chose d’incohérent, d’incongru se crée entre eux, une chose qui ne s’explique pas, sorte de magnétisme improbable que seuls certains événements peuvent entraîner. Et c’est ce magnétisme que l’on retrouve dans les longs plans soignés de cette série aux allures de conte fantastique et finalement très humaine sous ses airs de science-fiction. Un magnétisme qui se joue d’une ambiance : cette ville perdue au milieu de nulle part où la mort a frappé 4 ans plus tôt: un bus, des enfants, tous morts… C’est presque un hors temps que construit cette série, où l’on est bloqué dans son passé traumatique, où les morts débarquent comme s’ils n’étaient jamais partis, où les tueurs en série sanguinaires renaissent de leurs cendres et où les petits garçons assassinés se retrouvent devant leur meurtrier ! Tout est douleur et déchirement, et autour de cela, le passé se dévoile. Au présent ? les questions fusent, mais, comme la série prend son temps, on n’a pas envie d’en savoir trop et ce trop vite parce qu’on est dans un monde où rien ne se rationalise, où ce sont les réactions humaines bien qu’étranges (parce que la situation l’est tout autant) qui comptent… Les réponses viendront, comme il se doit, le tout est de « se poser les bonnes questions » et d’accepter de se laisser entraîner dans les limbes de cette ville merveilleusement filmée, peuplée par des habitants plus ou moins morts-vivants (qu’ils soient les revenants ou les « restants »). Les personnages cherchent à vivre et ce au-delà des déchirures qui les fissurent de l’intérieur, fissures parfois invisibles, à l’image de cette eau qui baisse sans raison apparente. Nos douleurs, nos fascinations, nos rencontres, nos vies ne tiennent qu’à une fraction de seconde, un souffle, un être et on ne sait jamais vraiment ce qui les maintient, la manière dont nos corps, nos esprits vont réagir face à l’inconnu, l’immédiat… Vertigineux même après une saison 2 un poil moins réussie !

Bérénice Thevenet : Vous connaissez Moi, Tonya (2017) ? Que diriez-vous si l’on vous disait qu’il existe une adaptation télévisuelle (encore plus barrée que le film original) ? Le bijou s’appelle Derby Girl et il est disponible (gratuitement) sur la chaîne France TV Slash. Pardonnez ce prosélytisme cinéphilique mais il convient de s’arrêter quelques secondes sur cet objet sériel (trop peu) identifié. La série de Charlotte Vecchiet et Nikola Lange (d)étonne, en effet, dans le paysage sériel actuel. Avec son côté kitsch assumé, ses personnages rocambolesques et son humour gras, Derby Girl s’affirme comme la série (trop injustement sous-cotée) du moment. Jamais l’évocation d’un sport de glisse (100 % féminin) n’avait été aussi caustique. Derby Girl pousse la parodie dans ses retranchements. Osant le (sur)jeu, s’amusant des clichés (qui collent – au départ – les personnages) –, la série redéfinit, avec un malicieux panache, les topoï en matière de création cathodique. Vous savez ce qu’il reste à faire.

Hala Habache : Diffusée par Canal+ pour la première fois en 2021, Ovnis(s) se veut d’abord une série de science-fiction. En effet, l’histoire met en scène les tribulations du scientifique David Mathure (Melvil Poupaud), dans les années 1970. Cependant, malgré sa nostalgie très assumée pour l’époque seventies et ses films cultes, des Star Wars à Rencontre du troisième type de Steven Spielberg, Ovni(s) propose également un univers humain extrêmement touchant en montrant une humanité qui se questionne. D’une certaine manière, voir au-delà de l’esthétique (par ailleurs très réussie) permet de rencontrer ces personnages sensibles et attachants, comme celui de David, brillamment interprété par un Melvil Poupaud qui se réinvente. L’écriture de la série en elle-même parvient à recréer une époque en reprenant les codes d’un genre d’une manière nouvelle, la SF, tout en inventant un monde particulier dont les personnages sont plus proches de nous qu’il ne semble au premier abord.

 

Le Pacte des loups : le long-métrage singulier de Christophe Gans de nouveau au cinéma en version longue et restaurée

A l’occasion de la ressortie au cinéma du Pacte des loups (2001) en version longue et restaurée (4k), nous consacrons une critique à cette œuvre mémorable qu’on doit au réalisateur Christophe Gans. En effet, autant le sujet (la Bête du Gévaudan), le casting (Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Monica Bellucci, Mark Dacascos, Jérémie Renier, Emilie Dequenne), les décors, l’exploration sociale de la France rurale sous Louis XV, la complexité de l’intrigue que l’ambiance sombre et mystérieuse font de ce long-métrage un film qui marque, qu’il nous ait plu ou non.

Le Pacte des loups, c’est un film complexe qui ne souffre pas de sa surenchère. Au contraire, plus on suit le chevalier Grégoire de Fronsac (Samuel Le Bihan) s’enfoncer dans une enquête toujours plus obscure, plus on se perd, mais plus on est intrigué.
En 1765, ce naturaliste arrive dans le Gévaudan accompagné de son ami Mani (Mark Dacascos), un Indien Iroquois rencontré au Nouveau-Monde, pour enquêter, traquer et tuer la fameuse Bête du Gévaudan qui sème la terreur parmi les paysans et bergers de cette province du Languedoc.

Aux côtés du chevalier, Christophe Gans emmène son spectateur chez les notables en place : Vincent Cassel et Emilie Dequenne en frère et sœur Morangias, Jérémie Renier en marquis d’Apcher, entre autres.
La noblesse, épargnée par la Bête, délivre quelques informations au chevalier, tandis que dehors, le monstre s’en prend aux femmes seules et aux enfants. Le scénario navigue sans cesse d’une classe sociale à l’autre : des nantis aux bouseux, les uns comme les autres semblant dissimuler des informations concernant la Bête.
Grégoire de Fronsac enquête, et à mesure qu’il croise le sillage de l’animal, différents éléments en apparence anodins viennent l’intriguer, piquant au passage notre curiosité de spectateur. Le soir, le chevalier visite même les maisons closes, où une superbe Monica Bellucci distille elle aussi quelques informations précieuses.

La Bête serait-elle plus intelligente qu’on ne le croit ? Qu’un loup enragé, comme on la décrit ? Est-elle guidée à la fois par la main et l’esprit de l’homme ? Qui, dans ce microcosme social (paysans, nobles, religieux, prostituées, fous…), a intérêt à terroriser la population d’une province… dont les échos retentissent partout en France, jusqu’aux oreilles de Versailles ?

Le Pacte des loups est un film intense, à l’ambiance bizarre : sombre, comme cette situation macabre dans laquelle le Gévaudan est plongé à cause de la Bête, dans cette terre grise, en intérieur comme en extérieur, mais à l’atmosphère aussi plus complexe.
La reconstitution historique précise, pour autant pas exempte d’une forme – sinon de surnaturel – d’insolite, d’inattendu, est portée par une mise en scène magistrale. Un film qui ne nous emmène jamais là où on l’attend, où la violence danse constamment avec une forme de langue de bois qui semble être devenue l’unique moyen de communication des seigneurs en place. La vie est montrée brutalement, bestialement par la caméra de Christophe Gans, dans ces décors ternes et hostiles, balayés par la pluie. Pas de nature bucolique ici : l’extérieur, c’est la mort, du moins pour les pauvres qui n’ont pas d’autre choix que de s’aventurer seuls dans les espaces vides, leur vie comme celle de leurs troupeaux livrés au désir de mort de la Bête – qui pourtant s’en prend toujours aux humains de préférence…

En plus de cette mise en scène et de ce montage qui captivent le spectateur, les interprétations de ces personnages aussi divers que complexes – pas un n’est effleuré – sont subtiles, fines. Plus que crédibles, elles ajoutent à cette œuvre étrange, qui vient associer un complot – un pacte – aux errances, en apparence, d’une bête assoiffée de sang.
Qui ne se souvient pas d’un Samuel Le Bihan en Fronsac, droit, malin ? D’une Monica Bellucci en Sylvia, prostituée à la tête bien faite ? De Mani, interprété par Mark Dacascos, le plus fascinant des Indiens, charismatique et fort ? Et bien sûr, de ce Vincent Cassel qui crée un Jean-François de Morangias dont l’arrogance ne suffit pas à expliquer le malaise ?

Avec son scénario qui monte en crescendo et en imprévisibilité, sans jamais frôler le ridicule, Le Pacte des loups est un film magistral, mémorable et unique en son genre. L’œuvre, désormais en version longue et restaurée (4k) est à revoir ou à voir de toute urgence, dès le 10 juin en salles, après une projection au Festival de Cannes 2022. 

Bande-annonce : Le Pacte des loups

Fiche technique :

Titre : Le Pacte des loups
Réalisation : Christophe Gans
Casting : Samuel Le Bihan, Vincent Cassel, Monica Bellucci, Mark Dacascos, Jérémie Renier, Emilie Dequenne
Scénario : Christophe Gans, Stéphane Cabel
Musique : Joseph LoDuca
Pays d’origine : France
Genres : action, aventure, horreur
Durée : 142 minutes
Date de sortie : 2001, ressortie en 2022 (Festival de Cannes, Cannes Classics, sélection officielle 2022), en salles à partir du 10 juin 2022.

« Karl Marx à 20 ans » : naissance d’un révolutionnaire

La philosophe française Isabelle Garo publie aux éditions Au Diable Vauvert l’opuscule Karl Marx à 20 ans. Elle y revient sur ses origines, sa formation universitaire et surtout la maturation de sa vision politique.

A priori, rien ne prédestine Karl Marx à un parcours politique révolutionnaire. Issu de la bourgeoisie de Trèves, fils d’un honorable juriste, arrière-petit-fils de rabbin, il grandit dans une ville partagée entre la France et la Prusse. Étudiant, il hésite entre le droit et la philosophie, embrasse finalement les deux et n’est pas le dernier à flâner et à boire, finissant même occasionnellement au cachot. Dans ses missives, son père Heinrich, bien qu’impressionné par les facultés extraordinaires de son fils, s’inquiète ouvertement de ses lubies et de son manque de stabilité. Pendant ce temps, c’est-à-dire cinq longues années passées loin de Trèves, à Bonn et à Berlin, Jenny, idéaliste, belle et indépendante, l’attend patiemment, sans toutefois échapper aux doutes.

Dans Karl Marx à 20 ans, la philosophe et spécialiste du marxisme Isabelle Garo explique comment ce jeune homme en apparence anodin a fini par marquer de son empreinte la pensée politique mondiale. Ou plutôt, puisqu’il faut bien y apporter quelques nuances, ce qui l’a mené vers cette idéologie révolutionnaire, d’abord anti-prussienne et pro-démocratique, puis soucieuse de l’égalité sociale et du libéralisme politique. Dès ses années au lycée de Trèves, alors dirigé par Hugo Wyttenbach, Marx observe le contrôle et la délation ayant cours en Prusse. Ses parents sont contraints de se convertir au protestantisme, afin que son père Heinrich puisse continuer à exercer le droit. Il discourt volontiers au sujet de Shakespeare ou Homère avec son beau-père Ludwig von Westphalen et entre tôt en contact avec la pauvreté locale de Trèves. Son père, authentique modèle, lit quant à lui Kant, Locke, Rousseau et Paine. À 20 ans, Karl Marx nous est décrit comme énergique, intransigeant et mû par ses idéaux. Curieux de tout, infatigable dès qu’il s’agit d’apprendre dans la transversalité des matières (littérature, philosophie, droit, sciences politiques), le jeune Marx est aussi très critique envers son propre travail – ce qui expliquera que bon nombre de ses œuvres demeurent inachevées.

Dans un ouvrage à la fois accessible et passionnant, Isabelle Garo n’omet rien : les effets de la distance dans le couple Karl-Jenny (cinq jours en calèche les séparaient), les nuits écourtées par le travail (ou les beuveries) de Marx, la complicité touchante avec son père, la difficulté d’obtenir sa part d’héritage à la mort de ce dernier, son amour pour Dante et Shakespeare, les rapports de la police berlinoise à son égard (commandités par Ferdinand, le propre frère de Jenny !) ou encore sa place dans la jeunesse hégélienne, radicale et athée. Le jeune Marx finira par prendre en main une revue ; c’est sous sa direction que la Gazette Rhénane atteint les 3000 abonnés. À ses yeux, le journalisme n’est autre que la raison mise en action, l’esprit du peuple maintenu en éveil. Il va s’intéresser de plus en plus, et notamment par les affaires de vols de bois, à la propriété, au capital et aux injustices, à une époque où les termes de socialisme, de communisme et d’anarchisme se répandent à la hâte en Europe.

Karl Marx à 20 ans passe aussi par Paris, où le penseur découvre une ville cosmopolite dans laquelle sont réfugiés 60 000 Allemands en exil, organisés en associations. Il y a là des communistes, des socialistes, des utopistes, des anarchistes, des adeptes du mutualisme, du féminisme ou du christianisme social. En quelque 150 pages, en y apportant ce qu’il faut de nuances et de détails, Isabelle Garo présente un révolutionnaire en devenir, plus critique envers la politique que la religion, déjà proche des classes ouvrières et opposé à l’économie de marché. D’une jeunesse placée sous le sceau de la géopolitique et de la philosophie, caractérisée par l’indépendance d’esprit et la curiosité intellectuelle, Karl Marx va tirer de quoi élaborer une grille de pensée proprement révolutionnaire. Il fallait bien tout le talent d’Isabelle Garo pour le conter en clerc.

Karl Marx à 20 ans, Isabelle Garo
Au Diable Vauvert, juin 2022, 160 pages

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4

« Classer nos manières de parler, classer les gens » : catégoriser le langage

Les éditions du Commun publient Classer nos manières de parler, classer les gens, du chercheur en sociolinguistique Malo Morvan. Cet essai éclairant explique comment ont été érigés en normes certains usages linguistiques, quand d’autres sont volontiers boutés hors des conventions et considérés comme des erreurs.

Comme d’autres, la langue française a été uniformisée par des institutions telles que l’Académie, le système scolaire, les dictionnaires et manuels de grammaire ou encore les médias. Déjà en leur temps, Barère et Grégoire plaidaient pour une homogénéisation linguistique, prétendue condition sina qua non de la bonne marche de la démocratie, mais aussi de la promotion de l’éducation. Il en a découlé des modèles standardisés, encensés par les puristes, souvent arbitraires, et auxquels les usages déviants s’inscrivent à la marge, taxés de fautifs. Dans son ouvrage Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan, qui a étudié la philosophie, la sociologie ou encore les sciences du langage, dresse un état de fait : celui de modes prescriptifs plutôt que descriptifs, plaqués sur une langue pourtant vivante et en mutation constante. Un phénomène qu’il énonce de manière étayée et documentée, en rappelant notamment qu’avant de regretter le langage SMS ou les anglicismes, le français s’était historiquement gorgé d’emprunts divers, et pas seulement au grec ou au latin. Ainsi, cette langue qui résulterait selon l’auteur de l’adjonction d’un superstrat latin sur un substrat gaulois a été traversée d’influences plurielles, impossibles à détacher de leur contexte socio-historique.

Les anglicismes irriguent d’ailleurs l’ouvrage de bout en bout et permettent de mettre en lumière une multitude de facteurs pertinents. Qu’il s’agisse d’alternance codique, de technolecte, d’une construction diachronique de la langue ou des débats sur les emprunts linguistiques ou le rigorisme lexical, l’immersion de l’anglais au cœur du parler français appelle un certain nombre de précisions et de commentaires qui se prêtent parfaitement au propos général de Classer nos manières de parler, classer les gens. Malo Morvan oppose à deux présupposés erronés – une langue homogène et étrangère à tout contexte socioculturel (la fameuse « immanence linguistique ») – une série de définitions insatisfaisantes et flottantes et une réalité langagière bien plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît. Ainsi, bien qu’ils puissent tous se réclamer de la langue française, jeunes et vieux, riches et pauvres, urbains et ruraux, commerçants et agriculteurs, scientifiques et ouvriers, autochtones et touristes emploient tous une manière de parler et des champs lexicaux différents. Et l’auteur de se questionner sur les origines et la justesse des disqualifications normatives.

Dans un essai où se côtoient isoglosses (frontières linguistiques), distribution spatiale et sociale du langage, dialectes, distance linguistique et distanciation politique (Abstand et Ausbau), langues polycentriques (le serbo-croate), distinction sociale (la prononciation du « R » selon Labov), diglossie (deux variantes en cohabitation et utilisées selon le contexte), variations diachroniques, diatopiques, diastratiques et diaphasiques, langues vernaculaire et véhiculaires ou encore variétés H et L (noble et populaire), Malo Morvan insiste sur les contextes d’interlocution et sur les processus sociaux qui déterminent nos manières de parler, ainsi que leur évolution. Il épingle le rôle des échanges économiques, des migrations, des faits géopolitiques sur la langue et ses usages, tout en mettant en discussion, sans cesse, les leçons à tirer de la socio-linguistique. En ce sens, le tour d’horizon n’est pas seulement vaste et dense, il apparaît indispensable à tous ceux qui désirent mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la construction des parlers (le pluriel prenant ici tout son sens).

Classer nos manières de parler, classer les gens, Malo Morvan
Éditions du Commun, mai 2022, 280 pages

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4.5

« Cinq matins de trop » : le premier chef-d’œuvre de Kenneth Cook

La maison Autrement publie le classique de la littérature australienne Cinq matins de trop, de Kenneth Cook, dans une édition collector augmentée des illustrations originales de Gurval Angot.

Pour John Grant, l’Outback australien n’a rien de vraiment engageant. Le jeune instituteur n’attend qu’une chose : quitter le bled de péquenauds dans lequel il enseigne pour rejoindre Sydney, destination de vacances rêvée où il entend regoûter aux joies de la civilisation. Incisif, Kenneth Cook ne tarde pas à portraiturer, avec toute l’amertume de Grant, la petite ville de Tiboonda, composée de fermiers, d’ouvriers et de leurs adolescents pour qui l’école ne constitue qu’une étape transitoire et obligatoire.

John Grant a six semaines devant lui, avant d’enchaîner une seconde année à Tiboonda. Tout est planifié : il doit passer la nuit à Bundanyabba, une ville où le chauvinisme est la chose la mieux partagée, avant de s’envoler pour Sydney, où il aura tout le loisir de dépenser son pécule de vacances. C’est là que Kenneth Cook va charpenter un thriller atypique et plonger un homme ordinaire dans une sorte de cauchemar éveillé – un peu comme Hitchcock le faisait au cinéma, l’élégance en moins, la trivialité en plus.

Car rien, évidemment, ne va se dérouler comme prévu. Si les premières pages de Cinq matins de trop donnent le ton en présentant l’Outback australien comme une région abandonnée, expurgée de toute culture, constituée de chemins de poussière ou de boue (selon la météo) et de laquelle on ne peut s’extirper qu’en montant dans les trains qui la traversent très occasionnellement, le parti pris par l’auteur est d’y cantonner son héros, qui s’y englue à mesure qu’il cherche à s’en extraire. Dans une ambiance qui irait comme un gant aux frères Coen, John Grant va connaître des jours d’alcoolisme, de violence, de jeux d’argent, sillonnant malgré lui une région qui semble le retenir prisonnier, multipliant les rencontres (in)opportunes et laissant à chaque fois le désastre en suspens.

« Toute action en avait engendré une autre. Rien n’avait eu de nécessité réelle, mais chaque événement avait porté en lui le germe du suivant. » On ne saurait mieux résumer ce qui a présidé à la funeste destinée du jeune instituteur. Exalté par un jeu qu’il vient de découvrir et qui a aussitôt raison de sa lucidité, il flambe le chèque censé financer son voyage à Sydney. Il se retrouve à descendre les bières que lui paie un inconnu, Tim Hynes, puis à flirter avec sa fille Jeannette, une infirmière aux mœurs très légères, avant de partir chasser avec leurs amis mineurs… Rien n’a de sens, tout paraît absurde, et pourtant la spirale dans laquelle se trouve John Grant, infernale, le conforme toujours plus aux descriptions désabusées qu’il accolait volontiers à l’Outback.

En cela, Cinq matins de trop fait déjà mouche. Mais pour prendre la pleine mesure du talent de Kenneth Cook, il faut se pencher sur la manière dont il énonce la passion générée par le jeu, la confusion occasionnée par l’alcool, l’humiliation et les regrets ressentis par un héros qui s’estimait supérieur aux individus avoisinants. Il faut lire les descriptions glaciales relatives à la chasse aux kangourous. S’approprier ces visions cauchemardesques de Yabba, prétendument « la meilleure petite ville du monde », qui semble déterminer ceux qui y habitent ou la traversent en les privant de toute perspective d’action propre.

Dans ce premier chef-d’œuvre, Kenneth Cook se fait l’écrivain de la désillusion, d’une Australie à mille lieues de la carte postale, d’une humanité souvent réduite à la primitivité. La figure qu’il malmène et falsifie, voire qu’il corrompt, n’est autre que la pointe avancée de la civilisation, un instituteur, dévoyé alors même que son rôle est pourtant de former la jeunesse australienne. Par ces constrastes, Cinq matins de trop n’en apparaît que plus sophistiqué.

Cinq matins de trop, Kenneth Cook
Autrement, juin 2022, 240 pages

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4.5

« Eurafrique » : deux continents intimement liés

Les éditions La Découverte publient Eurafrique, de Peo Hansen et Stefan Jonsson. Ils y analysent la place prise par l’Afrique dans l’élan communautaire du vieux continent. Un angle mort de la construction européenne qui méritait certainement un examen scrupuleux.

Richard Coudenhove-Kalergi, Otto Deutsch, Paolo Orsini di Camerota… Nombreuses sont les personnalités conviées dans Eurafrique, avec toujours cette constante en filigrane : démontrer que la réflexion communautaire européenne a souvent eu partie liée avec l’exploitation du continent noir. Les auteurs Peo Hansen et Stefan Jonsson rappellent dans un premier temps à quel point la conscience collective européenne, et surtout allemande, a été marquée par l’occupation de la Rhénanie par des troupes arabes et africaines. Ces soldats importés, venus d’ailleurs, étaient alors amalgamés à des sauvages, des violeurs, des êtres primitifs, lesquels stationnaient pourtant dans la Ruhr, un bassin industriel de première importance en Europe. Les deux essayistes précisent ensuite que les ressources africaines, notamment en matières premières, et la nécessité d’un espace vital au sud, pour concurrencer l’URSS et les États-Unis, mais aussi pour exporter une main-d’œuvre excédentaire, ont longtemps présidé aux convoitises dirigées vers le continent noir. Pour les partisans de l’Eurafrique, les deux espaces devaient évoluer de pair et avaient des intérêts communs à s’unir. Certains arguments étaient plus insidieux, voire franchement fallacieux : d’aucuns présentaient ainsi l’Afrique comme un espace à civiliser, largement dépeuplé, qui aurait tout à gagner de l’expertise des Européens.

Comment rendre l’Afrique accessible aux entreprises allemandes ? Pourquoi l’Eurafrique est-elle devenue une doctrine dans les années 1930 ? Quelle a été le rôle d’un Jules Destrée ou d’un Albert Sarraut, ou d’organisations comme l’OIT ou la SDN ? En quoi l’Exposition coloniale internationale de Paris de 1931 ou le dialogue franco-allemand ont-ils pu servir d’incubateurs à l’exploitation du continent africain ? Peo Hansen et Stefan Jonsson répondent à touces ces questions par le menu et prolongent leur réflexion en mentionnant les accords commerciaux entre le Front populaire et l’Allemagne nazie (appelés à revivifier l’empire colonial français et donner un accès aux ressources du continent africain aux nazis), le comité Labonne et ses réflexions sur les besoins énergétiques et les zones de développement économique en Afrique, les efforts de l’OECE et du Conseil de l’Europe portant principalement sur les aspects économiques de la coopération coloniale… Pendant que le colonialisme est remis en cause en Asie et au Moyen-Orient, faisant l’objet du soulèvement des peuples opprimés, l’Afrique reste une zone coloniale relativement pérenne et s’inscrit toujours plus au cœur des préoccupations européennes.

Au fond, c’est probablement cela qui ressort principalement d’Eurafrique. Qu’ils s’intéressent à Atlantropa, au plan Marshall, au plan de Strasbourg ou à l’OTAN, Peo Hansen et Stefan Jonsson ne manquent jamais d’y associer l’Afrique et d’énoncer comment elle a pu impacter les discussions et négociations alors en cours. La déclaration Schuman du 9 mai 1950 ne laisse d’ailleurs pas place au moindre doute : l’Afrique est décrite comme une tâche essentielle pour l’Europe. Les crises en Algérie et en Égypte ont par ailleurs eu une influence capitale sur la Communauté économique européenne, un peu à manière de l’Indochine sur la Communauté européenne de la Défense. Beaucoup escomptaient que l’Eurafrique permettent aux Européens de tenir tête aux Américains et aux Soviétiques après la crise de Suez. Il en va ainsi d’Adenauer ou de Guy Mollet, qui entendaient revivifier l’Europe grâce à l’intégration. D’autres espéraient créer une Ruhr dans le Sahara, concurrencer le Canada sur les matières premières, mettre la main sur des ressources précieuses en pétrole ou en minerais. Eurafrique en fait amplement la démonstration : les intérêts économiques et stratégiques, ainsi que le besoin de réaffirmer une puissance écornée, voire perdue, ont amplement conditionné les politiques européennes envers l’Afrique. Il était indispensable à la bonne compréhension de l’union européenne d’en faire état.

Eurafrique, Peo Hansen et Stefan Jonsson
La Découverte, mai 2022, 369 pages

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4

Exécution en automne, de Lee Hsing

Relativement peu connu, Exécution en automne (1972) est un film atypique du réalisateur taïwanais Lee Hsing. Si on y retrouve ici les thèmes qui lui sont chers – légalisme, exemplarité morale-, ainsi qu’une maitrise formelle très classique, le film détonne avec des personnages d’une complexité inédite. A ce titre, Exécution en automne restera le film préféré du réalisateur. Les éditions Carlotta proposent une version restaurée (DVD/Blu ray) de ce grand mélo du cinéma taïwanais.

Il était une fois en Chine

Exécution en automne s’ouvre sur un défilé de condamnés à mort, escortés par des gardes jusqu’au lieu, en pleine campagne, où ils seront décapités. Il se trouve que c’est l’automne, la saison désignée par l’empereur pour procéder aux exécutions à travers le pays. Un des prisonniers, Pei Gang, échappe à la mort pour cette fois-ci. Orphelin de naissance, il s’en remet à sa grand-mère pour le faire sortir de prison. Elle a donc une année devant elle pour tenter de sauver son petit-fils, qu’elle a élevé seule et se trouve être le dernier héritier de la famille. Problème : Pei Gang est une véritable brute qui a assassiné sans vergogne trois personnes sans éprouver aucune forme de repentir. Ses chances d’être innocenté sont bien minces.

Mise en scène et narration

Le film, tourné en studio, fait la part belle aux atmosphères. Le réalisateur va s’attacher à rendre visuellement intéressant le huis-clos de la prison où l’action se déroule presque entièrement. Ainsi utilise-t-il au mieux la profondeur de champ et la variation des angles pour jouer avec les espaces fermés. L’usage du travelling, notamment, compose subtilement avec la verticalité des barreaux des cellules. Un espace clos dont on ne s’échappe qu’ à la faveur de flash back. Par ailleurs, la réalisation s’appuie sur le cycle des saisons. Après un long hiver marqué par l’immobilisme du personnage, le temps s’accélère au fur et à mesure que l’échéance de l’automne approche. Le personnage évolue mais le printemps puis l’été arrivent et passent trop vite. Une allégorie de la vie.

Mauvaise graine et rédemption

Un des thèmes principaux du film est précisément celui de la transformation. Comment cette mauvaise graine de Pei Gang va-t-elle réussir à cheminer vers une forme de rédemption ? Choyé tout au long de sa vie par une grand-mère protectrice, il est comme un gosse mal élevé que sa toute puissance entrave. Une véritable bête sauvage qui évoluera pourtant au fil de sa captivité. Toutes les figures du film s’avèrent en réalité plus complexes qu’elle ne paraissaient au début de l’histoire. C’est le cas notamment du chef de la prison qui nouera avec Pei Gang la relation père-fils qui leur manque à tous deux. Quant aux personnages féminins ils ne sont pas en reste, avec la grand-mère opiniâtre et la fille adoptive dans un rôle sacrificiel superbement interprété.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Réalisateur : Hsing Lee
  • Pays : Taiwan
  • Année : 1972
  • Durée : 99 min
  • Producteur : Chen Ru-ling
  • Scénario : Yung-Hsiang Chang
  • Directeur de la photographie : Kunhou Chen
  • Editeur : Hung-Min Chen
  • Musique : Ichirô Saitô
  • Récompenses : Golden Horse Film Festival 1972 (Best Director)
  • Langue : Mandarin

Contenu :

Nouvelle restauration 2K
Version originale sous-titrée français
Édition Blu-ray ou DVD

LES SUPPLÉMENTS (EN HD*)

. ANTI-RÉBELLION (26 mn)
« Lee Hsing, qui est ce réalisateur chantre du confucianisme, fait avec Exécution en automne le film de ses rêves et de son idéal confucéen. » Un entretien inédit avec Wafa Ghermani, spécialiste du cinéma taïwanais.

. LA RESTAURATION
. BANDE-ANNONCE DE LA RESTAURATION

* en HD sur la version Blu-ray Disc™

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français
Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 100 mn

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Originale Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français
Format 2.35 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 96 mn

Sortie le 7 juin 2022

 

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4

All Eyes off Me : Tous les yeux sur la réalisatrice Hadas ben Aroya

All Eyes off Me de Hadas ben Aroya est un film frontal intelligent et sensible qui explore le plus intime de sa protagoniste, pas forcément là où on l’attend.

Synopsis de All Eyes off Me :  Raconté en trois chapitres liés, le film suit une génération jeune et confiante. Danny est enceinte de Max. Elle veut profiter d’une fête pour le lui annoncer, mais n’y parvient pas. De son côté, Max explore les fantasmes sexuels de sa fiancée Avishag. Celle-ci se confie à Dror, qui la paye pour garder son chien. Entre le vieil homme et la jeune femme naît une intimité inattendue.

 Friends with Benefits

La réalisatrice israélienne Hadas ben Aroya frappe fort avec son nouveau métrage All Eyes off Me. Sans avoir vu son précédent film, on ne peut pas dire si cette radicalité est systématique ; ce qu’on peut dire, c’est qu’ici, elle ne recule devant aucun tabou, n’accepte aucun compromis dans la réalisation de son film.

Compartimenté en trois parties d’inégales durées, All Eyes off Me met faussement en avant un personnage différent dans chaque segment, alors qu’en réalité, il s’agira toujours d’Avishag (incroyable Elisheva Weil). Contrairement au titre international du film, tous les yeux sont tournés vers elle. Si la deuxième partie est celle qui est à tous les sens du terme au centre du narratif, Avishag est l’objet de toutes les discussions, de toutes les décisions, de tous les désirs et de tous les interdits dans chacune de ces trois parties. Dans la première partie, elle est la nouvelle amie de Max (Leib Lev Levin), dont le personnage principal Danny est enceinte, la barrière infranchissable entre Max et Danny. Dans la deuxième partie , elle est presque l’otage de ses propres fantasmes sexuels, aidée en cela par Max, et dans la troisième partie, sans doute paradoxalement la plus intime, on évoque sa relation avec son voisin Dror (Yoav Hait), un homme exposé autant qu’elle à la plus grande des vulnérabilités.

Lors de la présentation de son film à la Berlinale en  2021, Hadas ben Aroya a précisé que le principe  central qu’elle voulait imprimer à son film, c’est de cacher le maximum possible. Oui, cela semble très paradoxal eu égard à certaines scènes du film, très remuantes par moments. Ce qu’elle voulait cacher, c’est surtout les sentiments d’Avishag. Le plaisir, la colère, l’attirance, l’amour même, la cinéaste voulait gommer au maximum ces sentiments du visage de sa protagoniste, la rendre un peu opaque et perdue, et elle y réussit plutôt bien, augmentant encore le trouble du spectateur devant ce film atypique.

De belles idées de cinéma sont à mettre au crédit de Hadas ben Aroya. Ainsi de la véritable relation qu’Avishag noue avec son smartphone : un objet presque animé mais sans âme, à qui on ne peut rien cacher de ce que l’on ressent, qui donne ce dont on a besoin à un moment donné, et qui ne demande jamais rien en retour. Il faut la voir dans sa fascination dudit objet en regardant, pendant son dogsitting au parc à chiens, un replay du The Voice national : l’intimité thématique déclarée du film est là aussi, dans ce moment de tête à tête avec la machine, sans aller bien sûr jusqu’à de titanesques fusions homme-machine…

Malgré une forme extrêmement frontale, avec des scènes qui n’ont pas peur de durer, au risque de perdre le spectateur, All Eyes off Me, un film qui invite, contrairement à son titre, à y river son œil à la limite du voyeurisme, nous parle de l’intimité de l’héroïne, de ses explorations sexuelles qui  sont véritablement tout sauf des postures. Mais surtout, en creux, il nous parle des autres moments, ceux en dehors de la frénésie, ceux où l’intimité de trois minutes de silence allongés côte à côte et immobiles sur un tapis vaut mieux que tous les rapprochements physiques du monde pour se livrer à soi-même et à l’autre. En cela, la jeune cinéaste a parfaitement réussi son coup, celui de montrer l’invisible sans démontrer. Un geste intelligent et très risqué, puisqu’on flirte ici avec des domaines pouvant vite devenir problématiques, tant la sexualité y est crue.

Hadas ben Aroya fait sensation avec beaucoup de sincérité. Il s’agira de la suivre de près,  ainsi que son actrice Elisheva Weil, qui se permet tout sans calcul, mais au contraire avec beaucoup de sensibilité et professionnalisme.

All Eyes off Me– Bande annonce

All Eyes off Me – Fiche technique

Titre original : Mishehu Yohav Mishehu
Réalisateur : Hadas ben Aroya
Scénario : Hadas ben Aroya
Interprétation : Elisheva Weil (Avishag), Leib Levin (Max), Yoav Hayt (Dror) , Hadar Katz (Danny )
Photographie : Meidan Arama
Montage : Or Lee-Tal
Producteurs : Hadas Ben Aroya, Maayan Eden
Distribution (France) : Wayna Pitch
Récompenses :  Festival du film de Jerusalem 2021 – Meilleure actrice, meilleure réalisatrice
Durée : 88 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  08 Juin 2022
Israël – 2021

 

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4

La Chance sourit à madame Nikuko et à la liberté

D’une grande liberté créative, La Chance sourit à madame Nikuko nous renvoie à un cinéma d’animation japonais de plus en plus raréfié qui peine à être distribué. Malgré ses limites techniques et un regard certes subversif, mais pas toujours très tendre d’une adolescente sur sa mère empotée, le nouveau film de Ayumu Watanabe s’inscrit dans la lignée des très grands. À mi-chemin entre le lyrisme d’un Isao Takahata et sa fresque quotidienne Mes Voisins les Yamada et la générosité grandiloquente d’un Hayao Miyazaki à qui le film rend hommage, le réalisateur du triomphant Les Enfants de la mer signe une proposition considérable. Une hymne à la vie qui réanime de grands moments de cinéma.

La force tranquille d’un studio historique 

Déjà auteur d’une adaptation, celle du manga phare Les enfants de la mer en 2019, le cinéaste japonais s’est vu proposé une nouvelle adaptation pour l’impressionnant Studio 4°C, celle du roman du même nom de l’autrice Kanako Nishi. Un studio d’œuvres denses et authentiques comme l’ahurissante compilation de courts-métrages Memories réunissant notamment Satoshi Kon et Katsuhiro Ōtomo, la série Animatrix ou encore le stupéfiant Amer Béton. Fort de son empreinte, à la fois sur l’industrie mais également sur l’animation en elle-même sur les décennies précédentes, c’est bien là, en plaçant sa confiance en l’artiste qu’est Ayumu Watanabe, que le studio va propulser La Chance sourit à madame Nikuko à une éminence bienvenue, en quête d’un nouveau souffle.

Pour Les Enfants de la mer, Ayumu Watanabe s’était intéressé à dépeindre la vie, explorant la place de l’humain dans son environnement, avec une animation très à vif et artisanale. À première vue édulcorée aussi bien sur le fond que sur la forme, son nouveau long métrage suit cette recherche visuelle en adaptant une histoire intime portée sur le quotidien et la famille, plus particulièrement sur le lien complexe entre une mère et sa fille à la différence intarissable. En réalité, La Chance sourit à madame Nikuko s’inscrira pleinement dans l’histoire du studio avec des personnages inédits d’un Japon rural, peu exploré dans l’animation japonaise, permettant de traiter des thématiques prenantes et singulières.

Un porte-étendard de la liberté

Au-delà de son propos, qui se révèlera tardivement à mesure des révélations qu’il aura à offrir, le long métrage n’aura de cesse de s’attarder sur les expressions de ses deux personnages, leurs émotions et leurs limites.

D’abord, en embrassant la comédie, réjouissante mais aussi excessive, pour jouer sur les points de vue, caractériser ce duo mère-fille et réaliser une jolie étude de personnages. Une mère légère, déraisonnable et moquée s’occupant d’une fille solitaire, un archétype intemporel dans la japanime ici ingénieusement égratigné, lectrice de Salinger et observatrice à l’excès. Une caractérisation, à première vue gravée, qui sera bousculée par un twist attendu mais admirable dans sa capacité à offrir une profondeur bouleversante aux personnages.

Puis, en ramenant le fantastique et la liberté visuelle que permet l’animation à un niveau humain et ainsi brosser la délicatesse des différents personnages. Loufoque et partiellement en roue libre, la réalisation de Ayumu Watanabe s’inscrit toujours dans une position altruiste, à l’écoute de ses personnages, ce qui le rapproche de l’humanisme de ses maîtres, en particulier Isao Takahata bien que le film semble dédié à Hayao Miyazaki. Au-delà du lien évident avec Mes Voisins les Yamada dans le style et le traitement du quotidien, La Chance sourit à madame Nikuko semble faire écho à une animation beaucoup plus lointaine rappelant le méconnu et attachant Kié la petite peste du même Takahata.

Bien qu’il soit difficile pour le cinéaste de rivaliser avec ses références, la limite technique se ressentant parfois dans son métrage, il aura saisi ce que peu de réalisateurs se réclamant de cet héritage ont intégré : l’humanisme, la générosité et la liberté.

Bande Annonce – La Chance sourit à madame Nikuko

Synopsis : Nikuko est une mère célibataire bien en chair et fière de l’être, tout en désir et joie de vivre – un véritable outrage à la culture patriarcale ! Elle aime bien manger, plaisanter, et a un faible pour des hommes qui n’en valent pas toujours la peine. Après avoir balloté sa fille Kikurin la moitié de sa vie, elle s’installe dans un petit village de pêcheur idyllique et trouve un travail dans un restaurant traditionnel. Kikurin ne veut pas ressembler à sa mère et ses relations avec Nikuko ne sont pas toujours simples. Jusqu’au jour où ressurgit un secret du passé.

Fiche Technique – La Chance sourit à madame Nikuko

Titre original : Gyokō no Nikuko-chan
Japon – 2021 – 97 mns

Avec Shinobu Ōtake, Cocomi & Natsuki Hanae (Voix originales)

Anne Mathot, Justine Berger & Tiphanie Devezin (Voix françaises)

Sortie le 8 juin 2022

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3.5

Aline : Valérie Lemercier réussit son biopic inspiré de Céline Dion

Avec Aline, Valérie Lemercier (réalisatrice et interprète du rôle-titre) se plaît à créer un film en hommage à une femme qu’elle admire manifestement beaucoup : Céline Dion. Pourtant, le biopic n’est qu’inspiré de la vie de la chanteuse, qui y est renommée Aline Dieu. La famille Dion n’a pas approuvé l’oeuvre, dans laquelle elle ne s’est pas reconnue, pas plus que la vie de la chanteuse. Spectateurs de Céline Dion autant que du film, nous ne connaissons la star qu’à travers différents media : son, image, imprimée ou en vidéo, écran télé, de smartphone ou d’ordinateur… Ou comme une petite silhouette sur une scène lointaine pour ceux qui ont eu la chance de voir Céline Dion en concert. C’est sans doute la raison pour laquelle le film nous paraît à nous si réussi : pas aussi concernés et connaisseurs que la famille Dion, le film Aline risque bien de nous plaire !

Un casting attachant 

Aline est un film doux, drôle et bien rythmé. On se plaît à suivre la vie de Céline Dion, retranscrite ici comme celle d’Aline Dieu. Les interprétations sont bonnes, avec un casting très québécois, à l’exception de Valérie Lemercier, qui imite bien l’accent – accent qu’on entend tout au long du film. Elle gagne pour cette interprétation un troisième César, ici celui de la meilleure actrice, qui porte pour l’occasion une prothèse sur le nez.
On salue également le travail de Sylvain Marcel en Guy-Claude Kamar, alter égo cinématographique de René Angélil. La famille de Céline est tout aussi savoureuse, sa mère (Danielle Fichaud), son père (Roc LaFortune), ses frères et soeurs, autant que son maquilleur français (Jean-Noël Brouté). Très rapidement, on s’attache à cette flopée de personnages amusants et sincères qui nous entraînent dans l’intimité de la fulgurante ascension de Céline Dion/Aline.

Un faux biopic plein d’humour 

Qu’on connaisse ou non la vie de Céline, le film progresse logiquement vers le succès en suivant l’existence d’Aline, à laquelle on s’est tant attachée et qui semble si authentique qu’on n’en vient pas une seconde à ressentir la moindre pointe de jalousie pour celle qui habite un immense manoir à Las Vegas – on voit bien le prix de la contrepartie : Aline travaille dur et se produit tous les soirs à Las Vegas pendant cinq ans.
Malgré la différence d’âge, son histoire d’amour avec Guy-Claude est touchante et Aline à peine adulte, on cesse de penser à leur âge, tant on connaît la longévité et l’authenticité du vrai couple Céline-René.

Aline est aussi un film drôle, sans jamais être moqueur. Drôle ce moment où un personnage appelle par erreur Céline, l’immense chanteuse qui le reprend : « Aline ». Drôle ce regard posé sur le mythe Céline Dion, sa famille, son mariage, son excentricité. Drôle aussi cette mention « Aline Dieu, la Voix du Bon Dion » sur la pochette d’un des premiers vinyles de la chanteuse encore adolescente…

Un long-métrage en forme 

D’un point de vue technique, le travail des décors et des costumes est soigné. Rien ne fait toc, on y croit, même à Las Vegas. La garde-robe d’Aline est crédible, on se figure bien le style de Céline Dion.
Enfin, saluons aussi les effets spéciaux, notamment la technique du deep fake qui a permis de coller le visage d’une Valérie Lemercier rajeunie sur une adolescente, pour qu’Aline conserve les mêmes traits et soit interprétée par une seule actrice. Si le procédé peut dérouter au début, on s’y habitue très vite et cela nous permet justement de construire avec le personnage d’Aline ce lien qui nous permet de l’apprécier et de l’identifier à Céline Dion.
Les fans prendront beaucoup de plaisir à découvrir les passages chantés et pardonneront les écarts avec la temporalité réelle – on pardonne moins, en revanche, le playback flagrant. Valérie Lemercier aurait mieux fait de chanter vraiment et de couper le son, ne serait-ce que pour qu’on voie les muscles de sa gorge bouger.

Evoquons à présent la voix d’Aline : on la doit à la chanteuse française Victoria Sio. Si l’interprète a une voix d’envergure, elle est étonnamment variée, dans le sens où parfois l’illusion avec la voix de Céline fonctionne et parfois, on entend bien que le timbre est trop différent. En choisissant d’achever son film sur la chanson, Ordinaire, écrite par Robert Charlebois (et interprétée par Céline Dion sur l’album Encore un soir en 2016), Valérie Lemercier nous résume sa vision : Céline/Aline est une star, certes, mais elle est avant tout une femme comme les autres.

Bref, qu’on soit fan ou pas, Aline est une réussite. Valérie Lemercier a réussi son pari : un film à la fois divertissant et touchant sur le sujet très complexe qu’est le mythe Céline Dion.

Bande-annonce : Aline 

Fiche technique :

Titre : Aline
Réalisation : Valérie Lemercier
Casting : Valérie Lemercier, Sylvain Marcel, Danielle Fichaud, Roc LaFortune, Jean-Noël Brouté, Victoria Sio (voix)
Scénario : Brigitte Buc, Valérie Lemercier
Musique : Rémy Galichet, Laurent Marimbert
Pays d’origine : France, Canada
Genre : comédie dramatique, biopic
Durée : 123 minutes
Date de sortie : 2020

César de la meilleure actrice 2022, Valérie Lemercier

Jurassic World : Le Monde d’Après où l’art du suicide assisté par Universal

En 2015, la resucée matinée de fan-service que constituait Jurassic World, suite-hommage-remake (rayez la mention inutile) du chef-d’oeuvre de Steven Spielberg avait, en dépit du bon sens, tout cassé au box-office. 7 ans et un film plus tard (Jurassic World Fallen Kingdom), ce que l’on redoutait a fini par arriver : à l’instar de beaucoup d’autres avant elle, la saga Jurassic Park s’est vu offrir par Hollywood les derniers sacrements. Dès lors, il semblait illusoire de penser que le bien nommé Jurassic World : Le Monde D’Après pourrait, à défaut de rectifier le tir, constituer autre chose qu’un infâme monstre de Frankenstein. Mais rien ne pouvait nous préparer à ce cocktail de haine envers son public et d’incompétence déployé par Colin Trevorrow…

Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…

Il est généralement admis que tout échec est, avec le recul, source d’enseignement.

Dans le cas de la saga Jurassic World, et plus généralement des nombreux revival opérés au cours de la dernière décennie, difficile de voir dans cet aphorisme de comptoir autre chose qu’une vaine défense portée par les spectateurs les plus optimistes à l’égard de l’existence même de ces projets maudits. Et pourtant, ce que tous ces projets ont en commun, si ce n’est une propension à nous faire sévèrement regretter notre enfance, est bel et bien le fait qu’ils sont révélateurs de la façon de faire des films à Hollywood. À ce titre, impossible d’occulter l’influence de Star Wars et de son retour sur le devant la scène, initiée comme par hasard, en 2015. Puisque, quand Disney a sorti en grande pompe sa nouvelle salve de films basés sur cette galaxie très très lointaine, il y était moins question d’y ajouter une histoire à l’univers foisonnant signé George Lucas que de dupliquer la formule qui a ironiquement donné naissance au blockbuster. L’essence au détriment de la substance donc…

Mais si la nature même de Star Wars, qui résonne en terme de galaxies entières, permet en théorie d’exploiter le filon à l’infini, la donne demeure différente dès lors qu’on aborde le cas de Jurassic Park. En effet, passé son incroyable postulat initial, difficile de développer d’autres histoires dans cet univers, sans jouer avec notre suspension consentie de l’incrédulité, ou saper la gravité à la base du succès du premier film. Une gageure d’ailleurs perceptible dès le deuxième volet – Le Monde Perdu (1997) qui voyait Spielberg se démener comme il pouvait avec les restes du film précédent, pour un résultat certes pas déshonorant, mais qui pouvait difficilement justifier de son existence. 

Sachant cela, l’existence même de ce Jurassic World (et par extension de la saga qui en découle) se posait déjà comme une anomalie en soi. Que dire de plus que ce qui a déjà été dit ? Un statut dont le film de Trevorrow semblait d’ailleurs avoir lui-même conscience, tant vidé de sa sève nostalgique (rappelons à toutes fins utiles que le film de 2015 prenait place sur la même île que le film de 1993), il n’apparaissait que comme un énième remake. Ou comment revoir la Nature se rebeller contre l’Homme. Là ou le bât blesse, c’est que sa suite, Fallen Kingdom, osait certes prendre la tangente par rapport à son modèle, mais pour un résultat qui laissait poindre l’absence complète de cap pris par l’Histoire. Puisque de pauvre animaux exploités sur l’autel de l’argent, la clique à Spielberg, Trevorrow et consorts avait cru bon de transformer nos dinosaures en espèces menacées.

Un revirement à la bêtise aussi abyssale que sa fin, puisque il y a 4 ans, on finissait sur Bryce Dallas Howard, celle-là même qui prenait plaisir à exploiter lesdits animaux dans l’opus précédent, en train de presser le bouton qui allait relâcher les dinosaures dans le monde (d’après). Un postulat qui se voulait innovant en soi, puisque prémisse d’une refonte totale des enjeux précédemment établis, mais qui, avec le recul, n’était surtout qu’une simple extension du Monde Perdu déjà cité. En ça, on tient peut-être la raison pour laquelle cette saga et plus précisément Jurassic World : Le Monde D’Après, apparait comme étant aussi ratée : à trop marquer sa déférence envers la mouture signée Spielberg, la saga de 2015 n’a jamais su s’affranchir de son ombre, et de facto proposer quelque chose de neuf.

Rien ne se perd, rien ne se crée…

Beaucoup maugréeront que s’affranchir d’un roc à la hauteur du film de 1993 est inconcevable, tant c’est désormais le propre d’Hollywood que de repasser sur ses succès d’antan. Mais s’inspirer est une chose, dupliquer avec cynisme et sans génie en est une autre. Et tel semble être le crédo de ce Monde D’Après.

Colin Trevorrow, qui revient clore la saga après l’incursion somme toute réussie de Juan Antonio Bayona, finit ainsi de montrer à la face du monde, le piètre réalisateur qu’il est. Dépourvu d’audace et de fulgurances, son scénario, qui entend (encore) emprunter à l’imaginaire technophobe de Michael Crichton, tombe surtout désespérément à plat. En cause ? Sa conviction innée que les thèmes brassés par l’histoire sont suffisants pour être vecteurs de suspense et de tension. Le seul petit problème, c’est que penser pouvoir renverser le statut quo d’un univers au dernier épisode d’une trilogie (et même d’une saga) est illusoire. On l’a vu avec le dernier opus de Star Wars en date (L’Ascension de Skywalker, 2019) : la démarche apparaît autant comme mesquine que révélatrice d’un profond manque de respect envers les fans. C’est d’autant plus à propos ici que le film de 1993 avait déjà tout condensé en son temps : le groupe industriel en apparence vertueux qui cache de sombres desseins mercantiles, les scientifiques pétris des meilleures intentions se faisant dépasser par leurs créations, les dinosaures en métaphores de la toute-puissance de la Nature, etc.

Si encore, ça serait juste les thèmes, ça pourrait passer, mais engoncé dans une nostalgie qui a parasité jusqu’à son cahier des charges (en atteste le retour au forceps INUTILE du trio du film de 1993), Jurassic World Le Monde d’Après se permet d’adjoindre des situations qui sont autant de réminiscences des anciens films : les industriels soucieux de ne pas réitérer les erreurs du passé souhaitent désormais parquer nos braves dinosaures dans une réserve (par définition un endroit clos donc…), le tandem toujours aussi mal assorti Chris Pratt/Bryce Dallas Howard à la recherche de leur fille adoptive (comme Jeff Goldblum allait à contre-coeur récupérer sa dulcinée dans le 2ème film)… Bref, autant de situations qui en viennent à complètement occulter l’un des rares éléments à ranger au crédit du film : le péril écologique induit par la cohabitation forcée des dinosaures avec l’humanité.

Jusqu’ici traité uniquement par le prisme du danger qu’ils représentaient face à la vie humaine, les dinosaures deviennent dans Jurassic World : Le Monde d’Après, une entité apte à bousculer le statut quo. Une bonne idée qui en restera, hélas, une uniquement sur papier, tant le film s’évertue à constamment désenchanter les spectateurs que nous sommes à la vue de ces spécimens du Crétacé. Aucun plan, aucune situation ne dure assez longtemps pour susciter l’admiration mâtinée de crainte qu’on avait à la vue des dinosaures de jadis et on atteint même le point de non-retour où les dinosaures deviennent de véritables figurants dans leur propre saga. Cela pourrait servir un propos métatextuel sur le réel antagoniste du film si encore on avait un scénariste crédible aux manettes, mais ici, ça sert juste à montrer que non content de singer avec une rare indigence le père du blockbuster moderne, Trevorrow ne sait pas monter une dramaturgie, ni la mettre en image.

À ce stade, difficile donc d’appeler Jurassic World : Le Monde d’Après un film, et pas un crachat fait à l’encontre des fans de la saga, des fans de cinéma, mais surtout des fans de spectacle.

Délesté de toute trace de spectaculaire dû à un usage abusif et complètement con du mythe, Jurassic World : Le Monde d’Après n’a de surprenant que la montagne d’absurdités essaimées au cours de ses 2h26, qui le transforme, in fine, en fan film d’une fadeur et d’une inanité abyssale. À fuir !

Jurassic World : Le Monde d’Après : Bande-Annonce

Jurassic World : Le Monde d’Après : Fiche Technique

Réalisateur : Colin Trevorrow
Scénario : Colin Trevorrow, Derek Connolly & Emily Carmichael
Montage : Mark Sanger
Photographie : John Schwartzman
Casting : Chris Pratt (Owen Grady), Bryce Dallas Howard (Claire Dearing), Sam Neill (Alan Grant), Laura Dern (Ellie Sattler), Jeff Goldblum (Ian Malcolm), Daniella Pineda (Zia Rodriguez), Justice Smith (Franklin Webb), B.D Wong (Henry Wu), Isabella Sermon (Maisie Lockwood), Omar Sy (Barry Sembène), Campbell Scott (Lewis Dodgson).
Durée : 146 minutes
Production : Frank Marshall, Steven Spielberg, Amblin, Skydance et Universal
Distribution : Universal

Etats-Unis – 2022

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0.5

Compétition officielle : satire du cinéma

3

Pénélope Cruz, Antonio Banderas, Oscar Martinez se donnent la réplique dans Compétition officielle. Un film d’humour (parfois poussif) grinçant sur le cinéma, l’argent et l’égo qui ne font pas toujours bon ménage !

Festival d’égo

La compétition officielle n’est pas que celle du tapis rouge que fouleront peut-être un jour les trois dingues de cette comédie, mais bien celle qui se déroule entre eux. Né du désir d’un milliardaire désireux de laisser une trace dans ce monde, le film (dans le film que nous voyons) de la réalisatrice Lola Cuevas est une petite folie qui aurait pu être une pépite… si seulement ! Il n’y a qu’à écouter Lola en conférence de presse (elle ne donne jamais d’interview, please!) pour apprécier la saveur de ce film dans le film auquel il ne faut surtout pas chercher une idéologie (non, non, non !). Telle une ado, Lola a soigneusement consigné son film dans un cahier rempli de collages, de matières, de désir. Elle est une artiste, un génie presque, telle qu’elle est décrite au départ, et « faire le meilleur film » autorise à tout visiblement !

C’est sans compter sur ses exercices plus tordus les uns que les autres : jouer sous un rocher de plusieurs tonnes pour ressentir la pression, s’embrasser devant des micros, trouver sa vérité entre 5 et 6.5 d’intensité. Bref, tout est fait pour tourner en ridicule une industrie perdue entre la gloire et l’envie de faire un cinéma singulier, vrai, sincère. Rien de mieux que cette histoire de déchirure entre deux frères qui se transpose peu à peu dans le cratère qui oppose les deux acteurs du film qu’est Compétition officielle. Les duos mal assortis sont toujours l’apanage du cinéma – on les réunit même tous les dix ans comme dans Loin du périph –  ils ne servent là qu’à en intensifier la satire. A ce jeu les acteurs s’amusent et on le sent, jouant sans cesse avec le vrai et le faux, insistant sur les défauts de leurs personnages jusqu’à l’outrance.

Coulisses 

Nous mêmes, spectateurs, sommes constamment sur le qui vive (entre deux rires) comme pour sentir quand il sera temps de se laisser prendre par les faux semblants, les mensonges. On ne sait jamais quand les personnages jouent et quand ils pètent vraiment les plombs. D’autant, que comme le dit si bien la voix off à la fin, le film semble inépuisable (dès qu’une idée s’épuise, une autre la remplace, la fin elle-même est un début d’autre chose), plein de mille ressources : « Aborder des questions telles que le processus de création artistique, le degré de compétence professionnelle, les égos, le besoin de prestige et de reconnaissance, les différentes écoles de jeu et d’art dramatique et les tensions entre des artistes issus de milieux et de parcours différents, qui poursuivent des objectifs différents, est l’un des défis qui nous passionnent le plus dans Compétition officielle » comme le déclarent eux-mêmes les réalisateurs (dossier de presse du film). On est dans les coulisses du cinéma. Sauf que, contrairement à Coupez! qui voulait continuer à tout prix à faire film malgré les couacs, on est ici dans une hyper construction qui veut se nourrir de ses rivalités, de ses excès, quitte à se mettre sans cesse en péril. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, l’imagination et la création sont reines et on n’arrête pas le tournage (quoi qu’il arrive!!!).

Vérité

Entre la scène où Ivan s’imagine refuser un prix prestigieux (parce que comprenez, il est au-dessus de tout ça !) et celle où il est offusqué (tellement qu’il se venge!) lorsque Lola détruit ses précieux trophées, tout l’art de Compétition officielle est là. Quel art ? Des scènes savamment construites comme des petits précipités d’architecture, de lignes des espaces réellement habités (de véritables plans construits), des moments poussés à l’extrême (souvent hilarants!) et une durée des scènes très millimétrée (on voit bien la broyeuse en action dans la scène des trophées).  Tout cela pour parler d’un monde perdu entre art et divertissement, capable de tous les excès et heureux de lui-même, mais qui ne cherche qu’une chose encore et encore : paraître le plus vrai possible à l’écran. Un vrai défi.

Compétition officielle : Bande annonce

Compétition officielle : Fiche technique

Synopsis : Un homme d’affaires milliardaire décide de faire un film pour laisser une empreinte dans l’Histoire. Il engage alors les meilleurs : la célèbre cinéaste Lola Cuevas, la star hollywoodienne Félix Rivero et le comédien de théâtre radical Iván Torres. Mais si leur talent est grand… leur ego l’est encore plus !

Réalisation : Mariano Cohn, Gaston Duprat
Scénario : Andrés Duprat, Mariano Cohn, Gaston Duprat
Interprètes : Pénélope Cruz, Antonio Banderas, Oscar Martinez, José Luiz Gomez, Irene Escolar
Photographie : Anrnau Valls Colomer
Montage : Alberto Del Campo
Production : MediaPro, TRVE, TV3-Cataluna
Distribution :Wild Bunch
Genre : Comédie
Durée : 1h54
Date de sortie : 1er juin 2022

Espagne – 2021