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Wild Search, de Ringo Lam, en édition Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Wild Search (1989), le Witness de Ringo Lam post-trilogie “On Fire”, à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Des trafiquants sont surpris en plein deal de drogues par des policiers. L’inspecteur Lau (Chow Yun-fat) est chargé de protéger le seul témoin de ce massacre du meurtrier sadique qui veut sa mort, quel qu’en soit le prix.

Amour, paysans et gros flingues

Comme le rappelle Arnaud Lanuque dans son excellente présentation du film, les cinémas Hollywoodien et Hongkongais se sont empruntés des concepts narratifs, des motifs esthétiques ainsi que des acteurs.

Réalisé après sa trilogie « on fire », qui comprend – chronologiquement – City on Fire (février 1987), Prison on Fire (novembre 1987) et School on Fire (1988), et inspiré par le succès critique et public du Witness de Peter Weir sorti en 1985, Wild Search se démarque dès les premières minutes de son homologue américain par son expérience urbaine. Néons reflétant sur le pare-brise, une foule omniprésente, de la fumée sortant d’extracteurs de restaurants, une musique de night-club qui nous embrasse alors que notre héros, l’inspecteur Lau (subtilement incarné par Chow Yun-fat), dépose un indicateur. Avec Ringo Lam, la caméra capte l’essence des espaces pour mieux immerger le spectateur. Hong Kong brille la nuit, trempe ou étouffe de jour, avec une violence sourde à en devenir absurde. En témoigne, comme le souligne Rafik Djoumi dans le complément signé Capture Mag, cette scène de gunfight au restaurant où l’inspecteur affronte un tueur à deux mètres de distance en tournant autour d’une poutre porteuse. À l’inverse du film de Weir qui lorgne vers une représentation plus classique du crime organisé, la violence peut ici atteindre des sommets d’intensité : on pense à cette scène où le tueur met le feu à notre inspecteur caché derrière un tas de paille, avec un Chow Yun-fat prêt à tout. On peut aussi se remémorer le passage à tabac de notre héros flic par le chef de la bande organisée, dont le règne est marqué par le canon comme dans l’économie hongkongaise.

Face à la ville insomniaque, Lam présente la campagne non pas par la lumière et le son, mais par le geste des paysans, qui transportent leur charge de bois, travaillent au champ. Weir installait rapidement une Philadelphia bondée, suractive, sale, qu’Harrison Ford quittait pour rejoindre la campagne des Amish et par la même occasion, lancer véritablement le récit du film. Par le prisme de Ford, le spectateur découvrait cette communauté étrange, entourée de légendes et d’autres récits de bar. Surtout, il commençait à prendre corps dans cet espace qu’il ne dominait pas – mais qui, à l’inverse de la ville, ne l’étouffait pas –, et ceci, par le geste. Même si, à l’inverse de Witness, le travail du geste participe plus à l’immersion spectatorielle chez Lam qu’à l’intronisation de son personnage dans la communauté paysanne, les deux films partagent un trait de caractère narratif.

En effet, Witness et Wild Search sont deux récits initiatiques. Dans le premier, le policier joué par Ford va se reconnecter à la terre, aux gestes collectifs qui constituent la fabrication et la construction, ainsi qu’aux sentiments romantiques. Il s’agit donc pour lui de quitter la ville – espace de vie collective urbaine – où règnent toutefois la mort, la trahison et l’individualisme forcené pour retrouver une forme d’humanité avec les Amish dans les grandes étendues verdurées du comté de Lancaster. Ringo Lam va cependant amener Chow Yun-fat sur une autre voie initiatique. L’inspecteur Lau ne va pas se reconnecter à la nature qui est un espace dominé par d’autres formes d’autorité et de violence, mais va apprendre à (re)créer du lien. Face à la violence sourde et explosive propre à son style, Lam convoque le romantisme hongkongais, jamais niais, parfois bleuté et surtout romanesque. On peut aussi penser au grand père de l’enfant-témoin, ici une gamine, qui refusera de gérer celle-ci, et qui trouvera finalement la paix lorsqu’il acceptera de créer un lien avec elle.

Contre le chaos de la vie, Witness convoque à travers la figure des Amish une forme de retour à un état social primitif (sous divers aspects) mais paisible et fonctionnel, alors que Wild Search trouve l’espoir dans la création du lien humain. Ainsi, pour citer le Youtuber Infant Terrible responsable des vidéos Why I Like This Movie, Wild Search n’est définitivement pas un remake, et encore moins un film vulgairement inspiré par son modèle. Le film de Ringo Lam réussit à digérer ses inspirations pour proposer un récit singulier avec un double ton hongkongais aux glissements d’ambiance plus abrupts qu’à l’accoutumée, et ce, au service d’une vision du monde toute en nuances de gris belles et bien marquées par le cinéaste.

Wild Search (Ringo Lam, 1989) – Extrait

Wild Search en Blu-ray

Wild Search est à (re)découvrir dans une solide édition Blu-ray signée Spectrum Films. Dans le même temps que l’éditeur anglais Eureka, Spectrum Films s’est lancé sur Wild Search avec un master HD tout à fait convaincant. Quelques imperfections (notamment des tremblements) sont au rendez-vous, mais rien de bien dérangeant, si ce n’est une certaine douceur générale de l’image qui ne manque cependant pas de piqué. Pour cause, il s’agirait probablement du fait, comme le note testsbluray.com, qu’un interpositif a été scanné et non pas le négatif comme l’appuie regard-critique.fr. Il y a peu à dire sur la colorimétrie tant celle-ci semble justement équilibrée. Aussi peut-on saluer l’absence de surtraitement de l’image avec une présence et une gestion du grain tout bonnement naturelle. Petite précision : l’image est ici présentée au format 1.78 et non 1.85 comme chez Eureka qui a ajouté de fines bandes noires sur celle-ci.

Du côté du son, on privilégiera la piste 2.0 à 5.1. A l’inverse de la deuxième, la première ne manque pas de dynamisme et de clarté. Aussi l’expérience d’effets « surround » sur la piste 5.1 est véritablement décevante.

L’expérience du film est complétée par quelques formidables compléments. Si les divers bonus se croisent rapidement sur la question du remake, chacun d’entre eux va prendre des directions différentes. L’habitué des compléments sur les éditions Spectrum Film, Arnaud Lanuque, revient sur les emprunts entre Hollywood et Hong-Kong, ainsi que sur la place du film dans la carrière de Ringo Lam. L’équipe de Capture Mag, ici incarnée par Rafik Djoumi et Stéphane Moïssakis, évoque à travers un podcast Steroïds le caractère singulier du long métrage, avec des étrangetés dans l’action, une interprétation tout en finesse du casting ou encore la violence brute de la mise en scène par Lam qui n’hésite pas à plonger dans la romance quelque peu « fleur bleue ». Comme souvent avec les podcasts Steroïds, on peut noter des raccourcis maladroits et quelques souvenirs imprécis. Ensuite, Le Youtuber Infant Terrible balaie rapidement le statut de remake du film pour revenir sur les éléments qui lui plaisent tels que le fait que la violence n’y est pas inconséquente, que le récit progresse au gré des actions des personnages et non malgré eux, ou encore sur l’immersion permise par le traitement visuel « presque documentaire » des décors réels. On trouve enfin, en plus de la bande-annonce, une ancienne interview de l’acteur Roy Cheung, qui revient sur sa carrière et notamment sur ses performances dans le cinéma de Ringo Lam et ses rapports avec le cinéaste.

Bande-annonce – Wild Search (Ringo Lam, 1989)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – Mpeg-4 AVC-HD 1080p HD – 1.78 – 16/9e – Langues : DTS-HD Master Audio Cantonais 2.0 & 5.1 – Sous-titres français – Hong-Kong – 1989 – Policier – Durée : 1h38

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview de Roy Cheung

Podcast sur le film par l’équipe du Capture Mag

Why I Like This Movie, video par le Youtuber Infant Terrible

Bande-annonce du film

Sortie le 30/06/2021 – Prix de vente conseillé : 25€

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4.5

Delcourt rend hommage à Spawn à l’occasion du trentième anniversaire de la série

Les admirateurs francophones de la série Spawn, initiée il y a trente ans par l’excellent Todd McFarlane (ex-Spider-Man et Hulk), ont de quoi être ravis : les éditions Delcourt leur proposent rien de moins qu’un album anniversaire de grande taille (416 pages, 18.9 x 28.4 x 3.9 cm), comprenant les quinze premiers chapitres de la série (en ce y compris les épisodes dont la parution étaient contrariées par des problèmes de propriété intellectuelle), ainsi que des planches augmentées des commentaires additionnels du scénariste et dessinateur canadien.

En 1992, un groupe d’artistes désireux de préserver les bénéfices financiers de ses créations s’unit et décide de fonder Image Comics. La même année paraît le premier numéro de Spawn, dont le personnage principal, torturé et ambivalent, deviendra l’un des héros de comics les plus célèbres de ces trente dernières années. En 2019, fait significatif, la série est d’ailleurs devenue la plus ancienne appartenant encore à son auteur d’origine. Inspiré de Venom et de Spider-Man – comme en atteste d’ailleurs la couverture de cet album anniversaire –, Spawn est un ancien agent de la CIA nommé Al Simmons et liquidé parce qu’il tendait à s’affranchir de l’agence gouvernementale tout en remettant en question ses méthodes. Se compromettant inexorablement à travers un pacte faustien dont l’objectif ultime est de revoir sa femme Wanda, celui que l’on appellera désormais Spawn va devoir affronter toutes sortes de créatures maléfiques dans une ambiance sépulcrale où la ronde des monstres et la science de l’image se verront portées à incandescence.

Au-delà de la somptuosité graphique de la série, Spawn se caractérise par une apparence travaillée et une pluralité de pouvoirs surprenante. Doté de dons télépathiques, capable d’engendrer des trous noirs, de modifier sa morphologie, d’employer la magie ou de faire montre d’une force terrifiante, ce personnage d’écorché vif, tirant notamment son pouvoir de sa cape, va placer le dark fantasy sur le devant de la scène, en écoulant ses albums à des millions d’exemplaires. Il contribue aussi à populariser le antihéros dans les années 1990, accompagnant un mouvement de redéfinition des comics américains. Définitivement installé dans le paysage des albums indépendants, bientôt nanti de trois nouveaux spin-off, Spawn bénéficie à l’occasion de son trentième anniversaire du formidable travail éditorial des éditions Delcourt, qui en republie les quinze premiers chapitres, qu’elles ne manquent pas d’assortir de documents inédits éclairant les intentions créatives de Todd McFarlane.

Dialogues fusants, dessins raffinés, Spawn se distingue aussi par un propos porteur d’enjeux puissants : l’amour et ses trahisons, les manœuvres politiques, la violence urbaine… On y retrouve notamment les détectives Sam Burke et Twich Williams – lesquels bénéficient par ailleurs de leur propre série –, qui mènent l’enquête sur la profusion de meurtres dans les ruelles sordides de Rat City. Si la vie terrestre apparaît frelatée, celle de l’au-delà n’est guère plus enviable : Al Simmons se verra ainsi torturé afin de renforcer sa haine et sa soif de vengeance avant de revenir hanter New York et ses allées caractérisées par la pègre et le sans-abrisme. Car comme le révèle amplement cet album anniversaire, la série Spawn se nappe d’une ambiance noire, inquiétante, arrimée au crime et à l’abjection. En cela, la figure de ce « démon » maudit semble indexée sur la corruption des lieux qu’il visite et des personnes dont il croise la route. Une singularité qui ne fait que renforcer la modernité d’une série devenue incontournable.

Spawn, Dave Sim, Todd Mcfarlane, Neil Gaiman et Alan Moore
Delcourt, mai 2022, 416 pages

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5

« Saison de sang » : un univers foisonnant

Les éditions Dupuis publient Saison de sang, du scénariste Si Spurrier et du dessinateur Matias Bergara. Initialement divisé en quatre parties, ce récit entièrement muet, d’une grande inventivité visuelle, se révèle à la fois haletant et fascinant.

Comment raconter une histoire complexe, mêlant l’intime et le spectaculaire, sans avoir recours au moindre dialogue ? Par quels biais installer un univers foisonnant, aux enjeux significatifs, quand les quelque 200 planches proposées par l’équipe créative s’avèrent entièrement dénuées de textes – à l’exception notable de brèves introductions métaphoriques ? Ces deux questions, auxquelles ont fait face le scénariste Si Spurrier et le dessinateur Matias Bergara, arborent une même réponse : en portant vers le haut le degré d’exigence exprimé vis-à-vis du lecteur. Ainsi, dans un album où l’apport (en sens, en émotion) de l’auteur, du dessinateur et du coloriste tend à s’équivaloir, c’est à travers une nuée de détails, l’ingéniosité des planches et des significations parfois flottantes que chacun est appelé à appréhender un récit d’une richesse insoupçonnée.

Peut-être faut-il voir dans Saison de sang une elliptique fuite en avant. Une fillette et un guerrier géant en armure parcourent ensemble, dans un voyage en apparence déterminé, une grande variété de régions, qui constituent pour Matias Bergara autant d’occasions de faire valoir son talent. Chaque page fourmille de sophistications ; et si l’album, hors introduction, a pour seuls éléments textuels des phylactères fixés dans une langue imaginaire, c’est son langage visuel qui va en baliser la lecture, selon une grammaire maniée en clerc. Et tandis qu’une série d’écueils et de prédateurs se dressent sur la route de nos deux héros, Matheus Lopes déploie une gamme de couleurs, volontiers pastel, qui insufflent à l’histoire poésie et émotions, en plus d’en accompagner le développement selon des codes différenciés.

Richesse des paysages, iconicité des plans, ronde des monstres et des personnages… Si ces éléments contribuent évidemment à caractériser Saison de sang, ils passent néanmoins sous silence une composante essentielle du récit : la relation filiale, pleine de tendresse et d’humanité, entre un géant protecteur et une fillette virginale, laquelle se voit plongée dans un monde menaçant et corrompu. Parce qu’elle a soif de liberté, cette dernière, en grandissant, cherche de plus en plus à s’émanciper de l’emprise de ce guerrier en armure. La main dans laquelle elle s’est reposée, le doigt auquel elle s’est cramponnée, elle s’en détourne désormais, dans une quête de soi mêlant peur, résistance et éveil. En cela, Saison de sang n’est pas seulement beau, astucieux et haletant, il porte aussi en son sein une ode à l’amitié contrariée par l’instinct de prédation et de domination des hommes. Pour en appréhender au mieux la teneur, il ne vous reste plus qu’à vous lancer à corps perdu dans cette aventure palpitante…

Saison de sang, Si Spurrier et Matias Bergara
Dupuis, juin 2022, 192 pages

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4.5

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell : une rencontre inédite

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell propose la rencontre de deux univers bien distincts, opposés même pourrait-on dire. Une idée fort risquée sur le papier, mais dont l’audace porte ses fruits.

À lire le premier chapitre de Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, on comprend le projet de James Lovegrove. Le chapitre s’intitule « Une étude en rouge cicatrice », allusion évidente au premier roman qu’Arthur Conan Doyle a consacré à son nouveau héros Sherlock Holmes (l’allusion se trouve également dans le texte original). Et le lecteur habitué aux aventures du détective londonien trouvera ici rien de moins qu’une relecture de la rencontre entre Holmes et Watson, reprenant certains éléments du roman original (Watson revenant blessé d’Afghanistan, Holmes cherchant un colocataire) mais placés dans un contexte différent.
C’est là un aperçu fidèle du projet de James Lovegrove : réécrire les aventures de Sherlock Holmes, d’une façon à la fois respectueuse et inédite. Tout au long des trois cents pages du roman, l’écrivain se tiendra dans un équilibre subtil entre respect éclairé et changement complet de perspective.
Se retrouvant dans un boui-boui minable et malfamé, Watson retrouve un ancien camarade d’école, Stamford, qui lui-même est surveillé par Holmes. Le détective soupçonne le médecin de participer à une série de crimes très particuliers survenus dans les bas-fonds londoniens : les victimes sont retrouvées complètements émaciées, comme si elles n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours. La police ne mène aucune enquête sur le sujet, n’ayant fait aucun lien entre les victimes anonymes. Mais Holmes soupçonne ici le trajet d’un assassin unique.
Les amateurs de l’ambiance si particulière et des méthodes habituelles de Sherlock Holmes retrouveront ici ce qui fait le charme des œuvres de Conan Doyle, et c’est déjà quelque chose de rare : parmi les nombreux écrivains à avoir repris les enquêtes de Holmes, très peu ont su vraiment retrouver le sel des aventures originelles. C’est bien le cas ici, et c’est important : Lovegrove retrouve même les tics de langage de Watson, on peut y reconnaître des expressions typiques, tout un style littéraire.

Mais le roman Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell n’est pas seulement un hommage respectueux, méticuleux mais stérile aux personnages de Conan Doyle. James Lovegrove tente un pari on ne peut plus risqué.
Il va plonger Sherlock Holmes, Watson et autres Lestrade dans le monde des Grands Anciens lovecraftiens.
Au fil de l’enquête, le célèbre détective va découvrir l’existence cachée de ces monstruosités et fouiller les arrière-fonds des bibliothèques à la recherche du sinistre Necronomicon, tandis que Watson va se mettre au R’lyehen, la langue des Grands Anciens. Les protagonistes vont parler de cités perdues et de pyramides enfouies, de civilisations ancestrales et de divinités de ténèbres.
La grande force de James Lovegrove est de rendre tout cela crédible. Les deux univers, pourtant opposés, se mêlent à merveille, d’autant plus que l’ambiance brumeuse et sombre de la Londres victorienne se prête très bien aux histoires de meurtres rituels et d’ombres mortelles.
C’est d’autant plus remarquable que le monde lovecraftien est à l’opposé de celui de Sherlock Holmes. Les aventures du célèbre détective marquent le triomphe de la raison, de la logique et de la déduction. C’est le domaine de l’intelligence. À l’inverse, le monde lovecraftien est la défaite de la raison : on y parle souvent de folie, de monstruosités que l’intellect humain ne peut appréhender, de bâtiments qui échappent à toute loi et logique architecturale, etc. Finalement, doucement, James Lovegrove réécrit les enquêtes de Holmes pour leur faire dire l’inverse de ce qu’elles disent chez Conan Doyle.
Le résultat est un récit d’aventures passionnant et réjouissant, un divertissement réussi et de qualité.

Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, James Lovegrove
Bragelonne, février 2018, 360 pages

Estelle Tharreau nous plonge dans Les Eaux noires

Le meurtre d’une adolescente va bouleverser la vie d’une station balnéaire du Nord de la France : avec ce synopsis, Estelle Tharreau concocte Les Eaux noires, un roman noir, très sombre, dans lequel l’enquête policière côtoie la description d’une communauté qui se déchire.

L’action du roman Les Eaux noires se déroule uniquement à Yprat, petite station au bord de la Mer du Nord. Sous certains aspects, il est même possible d’affirmer qu’Yprat est un des personnages principaux du roman. La description qui en est donnée en ouverture est très significative : Yprat possède deux baies ; si la première est valorisée pour le tourisme, la seconde est complètement délaissée, abandonnée aux eaux noires et aux quatre maisons isolées qui l’habitent. Elle est triste, grise, déprimante, et elle est connue comme La Baie des naufragés.
C’est là que se concentrera l’action du roman d’Estelle Tharreau.
L’une des quatre maisons isolées de la Baie est habitée par une veuve, Josefa, et sa fille de 17 ans, Suzy. Alors que la mère va travailler, de nuit, dans une station-service des environs, la fille sort en cachette pour un rendez-vous secret. Officiellement, elle va chez sa copine Leane pour réviser pendant le week-end, mais telle n’est pas sa véritable intention.
Quelques jours plus tard, son corps est retrouvé sur la plage. Elle a été étranglée, puis jetée à la mer.

Bien entendu, nous sommes dans un roman policier, et l’identité de l’assassin est un enjeu important. Cependant, l’intrigue principale des Eaux noires va se concentrer autour du personnage de Josefa. Une Josefa effondrée, bien évidemment, par la mort de sa fille, mais qui va aussi, très vite, devenir une pestiférée. Sa façon de vouloir des funérailles en toute intimité, rejetant les cérémonies d’hommage et marches blanches prévues ; sa manière de harceler les polices (nationale et municipale) pour avoir des nouvelles de l’avancée de l’enquête (ravivant la honte des forces de l’ordre en les obligeant à affronter leur absence de résultats) ; tout va contribuer à un isolement de plus en plus radical de Josefa, rejetée par les autorités aussi bien que par ses collègues et ses voisins. Seul le chef de la police municipale, Cedric, un de ses voisins dans la Baie, garde contact avec elle, mais tout le monde en connaît la raison principale : il est amoureux d’elle depuis des années…
Les Eaux noires, c’est donc avant tout la description d’une descente aux enfers. Josefa doit affronter non seulement la douleur terrassante de la perte de sa fille, mais aussi les rumeurs et les médisances des habitants de Yprat. Progressivement, les habitants lui reprochent son attitude, sa manière d’éduquer Suzy, etc. Ses collègues la rejettent de plus en plus loin. Josefa devient celle que l’on ne veut plus ni voir, ni entendre, pendant que la mémoire de sa fille est salie.
Cela confère au roman une atmosphère très sombre. Les Eaux noires est un roman d’une forte intensité dramatique. Finalement, l’enquête pour trouver l’assassin est pratiquement mise temporairement au second plan (jusqu’à rebondir dans le dernier tiers du roman avec l’arrivée d’un nouveau personnage) : ce qui importe ici, c’est la description de la chute de Josefa, couplée à un portrait collectif d’Yprat en général, et de la Baie des naufragés en particulier.

D’un certain côté, Les Eaux noires peut faire penser à la série britannique Broadchurch : le but n’est pas seulement de trouver un assassin, mais de décrire l’impact d’un crime sur une communauté. Un professeur, un employé de banque, un membre de la police municipale, plusieurs personnages vont être touchés, parfois brutalement. Le meurtre de Suzy va entraîner une série d’événements en cascade. La narration emploie souvent l’image des engrenages qui se mettent en place progressivement : le roman Les Eaux noires prend une allure de machine infernale, de tragédie qui va broyer de nombreux personnages avant de connaître sa conclusion. Des personnages que l’on ne peut pas qualifier d’innocents, du moins moralement parlant, d’autant plus que chacun a eu un petit rôle à jouer dans la vie de Suzy. Petit à petit, on comprend que tout le monde, dans la Baie et en dehors, a un secret lié à la mort de Suzy. Et une bonne raison de cacher ce secret au moment de l’enquête, faisant ainsi piétiner celle-ci, que ce soit pour dissimuler une vie parallèle dont on est peu fier, ou simplement par haine envers Josefa.

Les Eaux noires fait partie de ces romans qu’on ne lâche pas : des chapitres très courts (entre deux et trois pages en moyenne), une écriture bien calibrée, tout ce qu’il faut pour en faire un divertissement certes sombre, mais efficace.

Les Eaux noires, Estelle Tharreau
Taurnada, octobre 2021, 252 pages

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3.5

Là où chantent les écrivisses et vit la Fille des marais

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En racontant l’histoire de Kya, abandonnée progressivement par tous les membres de sa famille, dans une bicoque dépourvue de tout confort et perdue dans les marais de Caroline du Nord, l’Américaine Delia Owens propose un premier roman qui ne peut pas laisser indifférent.

Kya n’a que 6 ans lorsque sa mère quitte la demeure familiale. Il lui faudra longtemps pour admettre qu’il s’agissait d’une fuite définitive. Il faut dire que Kya se retrouve bientôt en tête-à-tête avec son père, puisque tour à tour ses frères et sœurs prennent eux aussi la tangente. La raison, c’est la violence liée à l’alcoolisme du père, souvent absent. D’ailleurs, celui-ci finit lui aussi par ne plus reparaître, peut-être absorbé par le marais un soir de beuverie. Kya est alors beaucoup trop jeune – 10 ans – pour supporter la solitude qui lui échoit. Pourtant, elle refuse de quitter le marais, seul endroit où elle se sent chez elle. Finalement, Kya trouve les ressources pour préserver son indépendance et ne pas aller à l’école. C’est ainsi qu’elle devient la Fille des marais, cette vaste étendue où elle se déplace selon son inspiration, profitant du bateau abandonné par son père. Farouche et solitaire, elle apprend par l’expérience et l’observation à connaître ce monde sauvage où elle trouve sa place. À l’occasion, elle croise aussi quelques personnes et, bien sûr, on l’observe également.

La narration

Elle alterne les périodes, l’une détaillant les étapes de la croissance de Kya, ses apprentissages, ses joies et ses déconvenues, l’autre, plus récente, commençant avec la découverte du corps d’un homme encore jeune au pied d’une tour dans les marais. Il s’agit de Chase Andrews, dont on se doute qu’il a quelque chose à voir avec Kya.

Tate

Kya finit par faire la connaissance de Tate alors qu’elle a 13-14 ans (il a quelques années de plus qu’elle). En fait, ils se connaissent depuis longtemps, puisque Tate a connu Kya toute petite, alors qu’elle était encore entourée de sa famille. De plus, ils se sont « flairés » dans les marais depuis des années, la très farouche Kya évitant soigneusement le garçon. Tate va lui apporter beaucoup. Mais Kya est encore bien jeune et le jeune homme veut faire des études. Bien des années après, elle finit par lui avouer qu’elle ne peut plus lui faire confiance. De plus, elle a trouvé quelqu’un d’autre.

Accusée de meurtre

On va sentir l’étau se refermer autour de Kya. L’enquête sur la mort de Chase piétine un peu : comment est-il mort ? Accident ou meurtre ? Le peu d’indices finit quand même par orienter les soupçons vers Kya qui, si elle avait un mobile, avait également un solide alibi. Disposant d’un faisceau de présomptions, la police locale l’arrête, confortant l’opinion publique défavorable à la Fille des marais, cette sauvageonne jamais lavée et qui fuit la société de Barklay Cove, le patelin du coin. Effectivement, ses seuls soutiens viennent d’une famille de Noirs, à une époque où la ségrégation règne.

Ce livre n’a pas obtenu sa réputation par hasard

En effet, sa lecture a quelque chose de fascinant. Grâce à un style de qualité et une belle maîtrise narrative, il se lit très bien. Delia Owens s’y entend pour apporter régulièrement des éléments nouveaux et passionnants. Il faut dire aussi, point fondamental, qu’on la suit sans réserve lorsqu’elle fait sentir la fascination de Kya pour le milieu où elle vit. D’ailleurs, si Kya observe les oiseaux en priorité, elle ne s’en contente pas. Elle observe tout si bien qu’elle se montre capable de peindre avec minutie et admiration la vie dans les marais. Et elle en fait des livres qui deviennent des références pour les spécialistes, ce qui lui permettra de gagner sa vie plus correctement qu’avec le produit de ce qu’elle ramasse.

Dans les marais

La rencontre entre Kya et Tate est un miracle de délicatesse et de poésie (la poésie, une pratique qui compte pour Kya). La solitude de la jeune fille serre le cœur. Ayant réussi à survivre de son côté, Kya reste très farouche, malgré un grand besoin de compagnie. Mais elle vit mal la trahison de Tate. D’ailleurs, son observation du comportement animal va lui faire acquérir des convictions peu encourageantes : chez la plupart des espèces animales, les mâles iraient quasiment systématiquement d’une femelle à l’autre, les moins forts allant jusqu’à se comporter en escrocs en imitant les dominants et se plaçant non loin pour profiter des femelles attirées, le mâle ne pouvant pas les satisfaire toutes en même temps. Ce qui n’empêche pas Kya d’observer les exceptions aux règles (voir l’exemple bien connu de la mante religieuse).

Kya et les hommes

On ne peut que compatir aux péripéties de la jeunesse de Kya et admirer sa capacité à s’en sortir. On sent malheureusement le point faible que représente sa condition féminine. Déboussolée après le départ de Tate, Kya se méfie de plus en plus des hommes. Petit regret personnel d’ailleurs : les personnages masculins sont à mon avis trop systématiquement mauvais dans ce roman. Le seul qui y échappe, c’est Jumping, l’ami noir de Kya, à qui elle vend ses coquillages, sa femme réussissant même à la convaincre d’accepter quelques produits de première nécessité comme des vêtements.

Étrange procès

Le vrai bémol à mon avis pour ce roman, concerne le procès qui fait la dernière partie. Accusée d’avoir tué Chase avec préméditation, Kya devrait pouvoir se défendre. Or, on ne la voit jamais interrogée, ce qui est quand même ahurissant. De même, personne ne cherche jamais à savoir ce que faisait Chase à cet endroit ce soir-là. L’enquête se contente de passer au crible la possibilité que Kya aurait eu de tout organiser. Enfin, le narrateur omniscient se contente de faire en sorte de maintenir le suspense. D’ailleurs, le jugement n’apportera pas de réponse définitive, car Delia Owens gardait encore un atout dans sa manche pour l’ultime conclusion qui donne évidemment à réfléchir et permettra à chacun-chacune de peser le poids de la culpabilité des uns et des autres. Que peut-on pardonner ?

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens
Seuil : 2 janvier 2020

 

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4

La Maman et la Putain : le diable par la queue

Après avoir été présenté en version restaurée au Festival de Cannes, dans la sélection Cannes Classics, La Maman et la Putain bénéficie actuellement d’une ressortie exceptionnelle dans les salles françaises. Un chef-d’œuvre de dérision provocatrice à (re)voir absolument.

Renaissance d’un mythe

Si Blaise Pascal était encore de ce monde, il (re)dirait sûrement que l’art se ressent en se passant de bavardages. « L’on demande s’il faut aimer. Cela ne se doit point demander : on doit le sentir » disait-il. On pourrait en affirmer de même avec le cinéma. Une œuvre d’art se ressent plutôt qu’elle ne s’explique. Vous vous doutez bien que cette critique n’existerait pas si nous étions tout-à-fait d’accord avec l’adage pascalien. Nous dirons alors ceci : l’on se demande si l’on a aimé un film. Cela, on doit se le demander. Car, pour le sentir, il faut peut-être parfois en passer par le dire.

La Maman et la Putain illustre fort bien notre réécriture (anti)pascalienne. Pour comprendre cette œuvre, voire pour l’apprécier, il faut presque nécessairement en passer par l’analyse. Pour cela, il fallait avoir vu le film. Ce qui – jusqu’à présent – n’était pas une mince affaire. Objet filmique introuvable en DVD et sur les plateformes VOD, disponible un temps sur Youtube, l’œuvre phare de Jean Eustache bénéfice d’une aura aussi grandiose que mystérieuse. Celle-ci fait, en somme, partie des œuvres dont on connaît plus la légende que le contenu. Tout le monde les connaît (de nom). Pourtant, personne ne saurait vous dire de quoi elles parlent. La Maman et la Putain, c’est un peu la Mona Lisa du cinéma français. Tout le monde le connaît (de nom) – a peut-être en tête deux ou trois images du film – sans l’avoir jamais vu. Sa ressortie dans les salles obscures devrait venir (enfin) pallier le scandaleux manque de visibilité de ce monument du septième art.

Autopsie d’une époque

Si, de prime abord, le film vous paraît verbeux (et ennuyeux), comme La Joconde peut vous paraître fade – pas de panique. Car c’est l’effet escompté par le réalisateur (nous ne savons pas pour le peintre). Voir un film de Jean Eustache appelle toujours à la discussion. Peut-être plus encore dans La Maman et la Putain où cinéaste s’ingénie, pendant trois heures quarante, à croquer les mœurs de son temps, à coups de monologues (sans fins) et de conversations à bâtons rompus, faisant d’un discours (un brin provoc) le nouvel eldorado d’un cinéma moderne et décomplexé. Alexandre (Jean-Pierre Léaud) est un séducteur aguerri qui multiplie les conquêtes. Ce dernier vit chez Marie (Bernadette Lafont) avec qui il est en couple libre. Il vient d’être gentiment éconduit par une ancienne amante sur le point de se marier avec un autre (et dont il pensait n’être que l’unique âme sœur). Alors qu’il erre dans les rues de Paris, il surprend le sourire de Veronika (Françoise Lebrun) assise à la terrasse d’un café. Persuadé qu’il lui plaît (ou pourrait lui plaire), le jeune homme se met en tête de la séduire, bien décidé à faire d’elle sa future maîtresse.

Débute alors un joyeux vaudeville où l’adultère côtoie aussi bien l’amour libre que le polyamour, sur fond de chassés-croisés amoureux qui interrogent, en même temps qu’ils auscultent, la société post soixante-huitarde. La Maman et la Putain constitue, peut-être encore plus aujourd’hui, une autopsie de cette époque. Cinq ans ont passé depuis la révolution de Mai 68. Que reste-t-il des belles promesses du joli mois de mai ? se demande Jean Eustache. Ce dernier choisit le cynisme et la crudité (qu’il n’éloigne pas d’une certaine cruauté) en dressant le portrait de trois trentenaires désabusés. De leur sexualité à leur caractère, en passant par leurs petits arrangements eux-mêmes, rien n’échappe à notre sociologue-cinéaste.

En résulte une œuvre aussi dense que complexe, tour à tour ennuyeuse et fascinante, éclectique et tragique, pompeuse et vulgaire. Cette binarité, qui paraît exempte de contrastes, explose au cours du film. Le mélange des genres et des vocabulaires permet au réalisateur de faire sauter les digues de la bienséance. Le triangle amoureux formé par Alexandre, Marie et Veronika s’impose comme la nouvelle sainte trinité qui défie l’hypocrisie et la (fausse) pudibonderie qui règnent encore dans la société française du début des années 70.

Attention ! Un (faux) Dom Juan peut cacher un (vrai) goujat !

Si Jean Eustache a conscience que le cinéma est une affaire d’images, il avait, en revanche, bien compris que l’impact de ces dernières dépend, de beaucoup, de la manière dont elles sont mises en mots (autrement dit, du discours qui les accompagne). 1973. Le Nouvel Hollywood bat son plein.  Aux Etats-Unis, le début de la décennie s’annonce comme le règne des Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et autres Peter Bogdanovich. En France, la situation est similaire (ou presque), les jeunes loups de La Nouvelle Vague, tels que François Truffaut ou Claude Chabrol, sont devenus des cinéastes respectés et admirés, des classiques en somme.

La Maman et la Putain vient balayer le nouveau cinéma de Papa. Le classicisme qui baigne l’œuvre s’effrite en même temps que le vernis d’apparat qui entoure le personnage principal. Alexandre est un intellectuel désœuvré qui noie son ennui en se donnant l’apparence d’un dandy moderne. Naviguant  entre Marie – chez qui il vit –  et Veronika – son nouvel objet (sexuel) du moment – ce séducteur dans l’âme nous apparaît très vite comme un (minable) manipulateur. Alexandre est l’archétype du beau parleur qui n’accepte pas qu’une femme puisse le tromper (ou en aimer un autre) quand lui s’en adonne allègrement l’autorisation. Ce personnage de chameau (macho) constitue la métaphore de toute une époque (loin d’être d’ailleurs révolue). Il séduit puis délaisse, couche puis jette. Ses grands discours pompeux et (inter)minables lui donnent une fausse apparence de dandy nihiliste. Jean Eustache démonte malicieusement l’intellectualité feinte de ce philosophe du dimanche, qui conçoit, en bon trublion de la société patriarcale, les femmes comme des objets sexuels jetables à l’obsolescence programmée.

La Maman et la Putain fustige l’hypocrisie d’une époque qui ne parle que de sexe (mais fait semblant de ne pas le voir). Le noir et blanc du film ne lui enlève, en rien, son actualité (et acuité). Jean Eustache traque la duplicité qui se cache derrière le slogan de la révolution sexuelle. Et au vu du scandale qu’a suscité l’œuvre lors de sa sortie, on se dit qu’il n’avait peut-être pas tout-à-fait tort. Si la manière dont se comporte Alexandre en dit long sur la goujaterie masculine, elle dit aussi quelque chose à propos des rapports sociaux de sexe – en particulier sur le droit pour les femmes d’avoir et de revendiquer une sexualité (libre et libérée de l’emprise masculine). De fait, la place accordée aux personnages féminins rend le film d’autant plus intéressant qu’il lui offre la possibilité d’une prise de parole (non dénuée d’ambiguïté).

On ne badine pas avec les femmes

Contrairement à Alexandre, dont la  discrétion prête à sourire, Marie et Veronika apparaissent beaucoup plus honnêtes vis-à-vis d’elles-mêmes. Il y a comme un retournement qui s’opère dans le film. Au fur et à mesure que les caractères se dévoilent et se défaussent, les personnages féminins prennent la parole et expriment (enfin) tout ce qu’elles pensent de leur cher Alexandre. La gentille et discrète Veronika se montre nettement moins dupe qu’Alexandre ne voulait le croire. On pense notamment à cette mythique scène dans un café où celle-ci dit ses quatre vérités au héros. Son point de vue démasque ce goujat stupide, qui pose en intellectuel de gauche tandis qu’il n’est qu’un être vulgaire et égoïste.

Veronika dit tout le mal qu’elle pense d’Alexandre tout en lui avouant paradoxalement qu’elle l’aime à la folie. Celle-ci affirme avec force sa liberté à celui qui voudrait voir en elle une petite chose fragile. Cette dernière (re)met les points sur les I. Veronica apprend à Alexandre qu’elle gère sa sexualité comme elle l’entend sans demander l’avis du qu’en dira-t-on masculin. Alors que dans la première partie Alexandre prend possession de l’espace sonore, la tendance s’inverse quelque peu dans la seconde partie du film. Après avoir supporté sans broncher les monologues, en forme de coquilles vides, de son amant, la jeune femme énonce un discours sans langue de bois. Voilà un personnage féminin qui ne s’embarrasse guère des « bonnes manières ». Et c’est tant mieux. Veronika frappe là où cela fait mal et met K.O le vaniteux Alexandre.

En mettant fin à son silence, la jeune femme brise le schéma du « Il parle, elle l’écoute ». Ainsi, les rapports de pouvoirs qui (dés)unissaient jusqu’à maintenant les personnages masculins et féminins (en donnant – sans surprise – l’avantage aux premiers) sont déplacés. Si Veronika nage en plein dilemme – elle aime un homme qu’elle haïe en même temps – elle est bien décidé à ne pas lâcher Alexandre d’une semelle (au grand dam de ce dernier). De la désirable à l’indésirable, il n’y a qu’un pas que Veronika franchit allègrement (en tout conscience bien sûr). En jouant le jeu de la maîtresse « collante », Veronika révèle la lâcheté d’Alexandre. Non content de vivre aux crochets d’une femme, ce dernier est, en plus, et contrairement à ce qu’il se raconte, incapable de la quitter.

Si Marie et Veronika aiment le même homme, elles ne croient plus que faiblement à ses « je t’aime » de bonimenteur . Alexandre comprend à ses dépens que, si comme le dit Musset, « On ne badine pas avec l’amour », on ne badine pas non plus avec les femmes. La Maman et la Putain serait-il féministe ? Non, assurément. Néanmoins, le film a l’audace de proposer des personnages de femmes qui défient  les normes en matière de sexualité, tout en cultivant une certaine ambiguïté. Ridiculisé, viré de son piédestal, Alexandre n’en est toujours pas moins aimé par Marie et Veronika. Cette contradiction, Jean Eustache en fait le terreau d’un joyeux (et très provoc) ménage à trois où la crudité des dialogues laisse voir, en surface, la complexité d’un sentiment amoureux, qu’il est, de fait, beaucoup plus difficile à saisir en profondeur. Car, si l’amour est imbriqué dans des rapports sociaux de sexe, La Maman et la Putain nous rappelle qu’il possède également, une part d’étrangeté comique ayant beaucoup à voir avec l’inexplicable.

La Maman et la Putain : Bande-annonce

La Maman et la Putain de Jean Eustache, avec Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun. Le film fait partie de la sélection Cannes Classics 2022. Distributeur Les Films du Losange

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5

« L’Autre » : rencontres et (més)aventures

Les éditions Glénat publient le premier tome de la série L’Autre, intitulé « Le Souffle de la hyène ». Lylian et Montse Martin y mettent en scène deux jeunes personnages aux talents surnaturels dont les parcours vont s’entrechoquer. De quoi prolonger, avec un certain succès, l’univers fécond de Pierre Bottero.

Chercheur et professeur d’histoire, Ernesto est un « paria », un « rêveur », un « idéaliste ». Soucieux de préserver ses découvertes, il s’attaque à la hâte aux secrets d’un étrange cube en lévitation, laissé à l’abandon dans ce qu’il pense être un ancien temple maya. Mais ses actions inconsidérées libèrent des forces surnaturelles anesthésiées par 3600 ans de captivité. Concomitamment, au Canada, à Montréal plus précisément, le jeune Natan offre une victoire inespérée à ses coéquipiers lors d’un match de basket particulièrement disputé. On comprend vite que l’adolescent dispose de facultés surhumaines. Celui qui parle cinq langues mais demeure désespérément seul a d’ailleurs déménagé plusieurs fois après en avoir fait la démonstration de manière un peu trop ostentatoire. Enfin, en France, c’est à travers le point de vue de Shaé, placée sur tutelle, que l’on découvre le caractère harcelant de certains hommes. Bien que cherchant à se maîtriser, la jeune femme leur dévoile sa double identité, puisqu’une créature primitive apparaît tapie au fond d’elle.

« Le Souffle de la hyène » place ces deux protagonistes à l’aube d’une probable grande aventure. Après avoir perdu ses parents dans des circonstances troubles, Natan reçoit un appel pré-enregistré l’implorant de se réfugier à Marseille. C’est là-bas, manipulé par un vieil homme, qu’il va faire la rencontre de Shaé, non sans avoir été auparavant pourchassé par un lycanthrope. « Un sang différent coule dans tes veines », lui avait-on annoncé. Est-ce cela, ainsi que la puissance que sa famille semble receler, qui expliquent l’étrange succession des événements ? Dans des planches aérées, Lylian et Montse Martin multiplient les rebondissements, confrontent leurs héros à des situations épineuses et éventent leur dualité, sans toutefois révéler aux lecteurs tous les secrets d’un récit en cours de développement. Ils confèrent à Natan les traits d’un adolescent solitaire, entravé dans ses capacités, tandis que Shaé est plutôt caractérisée par son genre – elle subit les comportements déplacés des petits voyous du coin – et sa condition – son tuteur lui refuse de l’argent et elle habite un logement sans charme, aux murs fissurés et à l’ascenseur dysfonctionnel.

Ce premier tome de L’Autre pose déjà quelques solides jalons. Porté à hauteur d’adolescents, il est axé sur l’aventure et doté d’un rythme (déjà) effréné. C’est ensemble que les deux protagonistes-phares vont devoir affronter d’obscurs helbrumes, des êtres dépourvus d’yeux et dont la puissance est supposée sans commune mesure avec leur apparence. Issu d’un univers commun avec La Quête d’Ewilan, « Le Souffle de la hyène » est porteur de promesses, même si on peut déplorer, à ce stade, la relativité de son propos.

L’Autre : Le Souffle de la hyène, Lylian et Montse Martin
Glénat, juin 2022, 64 pages

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3

« Des gueules noires aux gilets jaunes » : la France populaire en action(s)

Suite et fin de l’adaptation d’Une Histoire populaire de la France aux éditions Delcourt. Prenant pour base l’essai historique de Gérard Noiriel, ce diptyque foisonnant se penche sur la France d’en bas, celle des ouvriers, des précaires, des vulnérables et des minorités, pour en saisir les élans d’indignation et de lutte.

Les Gilets jaunes ont crié leur désarroi pendant de longues semaines aux quatre coins de la France : les difficultés à boucler les fins de mois, les dépenses croissantes consacrées à l’énergie et aux carburants, l’effritement des droits sociaux ont constitué autant de sujets portés sur la place publique et auxquels le pouvoir macroniste n’a répondu, pour l’essentiel, que par la répression et l’amalgame. Cet épisode, glissé à la fin de ce second tome d’Une Histoire populaire de la France, fait la démonstration d’une révolte populaire qui bégaie, qui s’exprime par à-coups, qui verbalise ses doléances avec une force proportionnelle à son insupportabilité.

Parmi les populations vulnérabilisées à travers l’histoire, les femmes et les étrangers occupent une place de choix. Ils ont pourtant été sollicités plusieurs fois pour remédier à une main-d’œuvre devenue lacunaire, que ce soit dans le contexte des guerres mondiales – les Français étant mobilisés au front – ou dans les années 1960, en pleine reconstruction économique. Paris a souvent eu un rapport compliqué, pour ne pas dire ambivalent, envers l’autre et l’ailleurs : « Des gueules noires aux gilets jaunes » revient sur l’inauguration du Canal de Suez en 1869, sur la Conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique au milieu des années 1880, sur la résurgence de la xénophobie dans les années 1930 – rappelons en sus que les étrangers ont été les premières victimes de la crise de 1929 – ou encore sur les colonies en Indochine ou en Algérie, ainsi que leurs nombreux massacres.

Les institutions ont partie liée avec les classes populaires et leur devenir. Le Sénat a pour objectif de politiser les campagnes. L’école de Jules Ferry serait la condition sine qua non pour promouvoir une même langue et une même conception de l’histoire dans tout le pays. Des années 1880 jusqu’aux années 1910, le nombre d’exemplaires de journaux vendus quotidiennement passe d’un million et demi à dix millions, pour une population de vingt millions d’adultes. La Première guerre mondiale s’achève sur fond de révolution et dès 1919, le gouvernement dirigé par Clémenceau vote des mesures généralisant à toute l’industrie les conventions collectives et la journée de 8 heures. Une loi promulguée en 1920 légalise le principe de la progressivité de l’impôt, pour faire face à l’endettement français généré par la guerre. Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy n’omettent pas non plus les grandes avancées sociales, qu’elles soient concomitantes au Front populaire, à des fins de guerre ou à des mouvements sociaux de grande ampleur (tels que celui de mai 68, alimenté par les enfants nés du baby-boom de l’après-guerre).

Toujours aussi exhaustif et didactique, mais perdant toutefois en précision et en nuances ce qu’il gagne en efficacité, Une Histoire populaire de la France rappelle les fondements du boulangisme (un mélange de social et de national dont s’inspireront notamment Vichy ou le FN), la volonté d’expédier les criminels, les pauvres et les migrants en Nouvelle-Calédonie, les vieux serpents de mer de l’assimilation et de la déchéance de la nationalité française, les confusions historiques entre intérêt national et intérêts des classes dominantes, l’avènement puis la perdition des communistes après la Seconde guerre mondiale, la création de la Sécurité sociale en 1945, la tertiarisation de l’économie, les Trente glorieuses, Schengen, le marché commun, la monnaie unique… L’ouvrage s’attarde aussi sur des événements plus récents, au premier rang desquels la désillusion scolaire, la paupérisation des classes moyennes, la mondialisation, le sentiment d’insécurité ou l’apparition d’Internet et des chaînes d’informations en continu.

Une Histoire populaire de la France est une invitation plutôt engageante : celle de s’initier aux fondements d’une certaine historiographie, ou de renouer avec eux. Celle de se dégager des manuels prenant appui sur quelques personnages célèbres pour scruter l’histoire à travers les yeux des classes populaires. Il s’agit de décentrer le regard, de sortir du roman national pour embrasser les faits historiques par leurs reliefs les plus marginaux. Rien que pour cela, ce diptyque nous apparaît indispensable.

Une Histoire populaire de la France : Des gueules noires aux gilets jaunes, Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy
Delcourt, avril 2022, 148 pages

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4

« Nourrir l’humanité » : la Terre colonisée

Les éditions Delcourt publient l’album Nourrir l’humanité, de Sylvain Runberg et Miki Montllo, dans l’excellente collection « Les Futurs de Liu Cixin » – qui, pour rappel, devrait à terme comprendre quinze récits de l’auteur adaptés en bande dessinée.

Il ne faut pas patienter longtemps avant de comprendre à quelle menace l’humanité doit faire face dans cette adaptation de Liu Cixin signée Sylvain Runberg et Miki Montllo : la somptueuse page 7 nous montre ainsi, au-dessus des gratte-ciel d’une métropole éclairée par les phares des voitures et les néons publicitaires, un gigantesque vaisseau spatial extraterrestre. Le tueur à gages Hua Tang semble déjà s’y être habitué : ces visiteurs venus d’ailleurs explorent le ciel depuis plusieurs années. L’homme a de toute façon d’autres chats à fouetter : un obscur Comité composé des treize plus grosses fortunes de la planète s’apprête à le missionner afin d’assassiner trois personnes. On lui donne vingt-quatre heures pour se débarrasser d’un musicien itinérant, d’une femme vivant dans une décharge publique et d’un homme habitant un taudis sous un pont. « L’ensemble de vos revenus annuels dépassent ceux des plus grands pays développés », croit-il bon de préciser, peinant à saisir les motivations présidant à la liquidation d’individus apparemment tout ce qu’il y a de plus inoffensif.

Pour comprendre de quoi il retourne, de nombreux flashbacks et changements de cadre (sur Terre, dans l’espace) vont être nécessaires. Les auteurs introduisent progressivement ces extraterrestres qualifiés de « Dieux », ayant créé d’autres espèces humaines, dont l’une d’entre elles formera à terme une menace pour les terriens – difficile d’en dire plus sans rien divulgâcher. Personnage principal, Hua Tang voit son passé peu à peu dévoilé – il a été le bras droit d’un puissant mafieux après avoir assassiné son père… pour venger la mort de sa mère – et doit agir dans un contexte pour le moins inattendu, puisque des millions de yuans sont distribués à tous les désargentés dont il croise la route. Sylvain Runberg et Miki Montllo le caractérisent avec finesse et lui confèrent une épaisseur appréciable, rendue possible notamment par le recours à des intrigues secondaires et ses activités pour le compte de la mafia.

Nourrir l’humanité porte en bandoulière certains enjeux d’une actualité brûlante. Sur une planète aux caractéristiques similaires à la nôtre, la mécanisation du travail, les inégalités et la marchandisation ont été portées à incandescence, à tel point que les emplois ont disparu, désormais occupés par des robots, et que même l’oxygène est devenu un luxe que certains ne peuvent plus s’offrir. « Durant des siècles, les inégalités n’ont cessé de croître, avec une accélération sans précédent du processus ces 20 dernières années… Un seul individu, le grand propriétaire, possède 100% des richesses de notre planète ! » Partant, le plus gros de l’humanité s’est réfugié dans les sous-sols, où il vivote péniblement. En cherchant à défendre leur cause, ces laissés-pour-compte se verront finalement chassés de leurs propres terres – privatisées par le grand propriétaire, en vertu d’une intelligence soi-disant supérieure.

Réussi sur le plan graphique, comptant une triple page dépliante devenue typique de cette collection, Nourrir l’humanité se veut résolument critique envers les super-riches, l’ultra-libéralisme, les préjugés culturels ou encore l’écocide. Ce n’est pas un hasard si, en accomplissant sa mission, Hua Tang va voir ses trois victimes réaffirmer certains principes qui auraient dû rester élémentaires : la dignité humaine, le respect de l’environnement, la liberté de mener sa vie comme on l’entend, la sacralisation de l’art et de la création… Des valeurs battues en brèche, en perdition dans l’album, et dont le crépuscule explique les nombreux périls habilement mis en scène par Sylvain Runberg et Miki Montllo.

Les Futurs de Liu Cixin : Nourrir l’humanité, Sylvain Runberg et Miki Montllo
Delcourt, juin 2022, 126 pages

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4

« Radiant Black » : de loser à super

Les éditions Delcourt publient le premier tome de Radiant Black, une série de Kyle Higgins et Marcelo Costa. Revisitant le mythe du super-héros, les auteurs font d’un trentenaire désabusé leur antihéros.

Nathan Burnett espérait forcément autre chose. Écrivain désargenté, chauffeur pour arrondir les fins de mois, il n’a d’autre choix, devant le refus de son banquier de lui accorder un nouveau prêt, que de retourner vivre chez ses parents. Un peu désabusé, il retourne dans son patelin natal, où il retrouve un vieil ami, Marshall. On tient l’auteur maudit typique : incapable de donner corps à ses idées, engoncé dans l’improductivité, cramponné à un idéal qui ne cesse pourtant de s’éloigner de lui.

Kyle Higgins et Marcelo Costa, respectivement scénariste et dessinateur, vont faire de cet antihéros un peu pathétique un super-héros inattendu. À la fin d’une soirée enneigée et bien arrosée, à proximité d’une voie ferrée, lui et son ami Marshall tombent nez à nez avec une étrange boule d’énergie, qui va le doter de pouvoirs cosmiques extraordinaires. Il s’ensuit une petite période d’adaptation, qui n’est pas sans rappeler, par exemple, celle que l’on peut observer dans les franchises Spider-Man. À cet égard, il est d’ailleurs intéressant de noter les nombreux points communs entre Nathan Burnett et Peter Parker, deux jeunes losers s’extirpant de leur condition première à la faveur de super-pouvoirs inespérés.

Partant, Radiant Black va montrer de quelle manière le quotidien de Nathan va peu à peu se voir phagocyté par sa nouvelle étoffe de super-héros. Des conversations avec ses clients à la fascination exercée sur Marshall en passant par toutes les péripéties qui en découlent, les nouveaux pouvoirs cosmiques soudainement acquis refaçonnent aussitôt l’univers de l’écrivain raté. Un statut peu flatteur qui ne cesse par ailleurs de se rappeler à lui, puisque son père, par exemple, se montre très critique envers ses choix existentiels. Une longue séquence les montre ainsi au petit-déjeuner, Nathan devant répondre aux récriminations paternelles au sujet de ses espoirs, déchus, de percer en tant que romancier.

Graphiquement très réussi, ce premier tome de Radiant Black comporte évidemment son lot de scènes spectaculaires. Passage obligé, les super-pouvoirs de Nathan, bientôt transférés à Marshall, débouchent sur une nuée de tâtonnements, d’épreuves et de nouveaux ennemis. L’histoire, en construction, ne s’évente que chichement, mais des protagonistes de premier plan s’y invitent dans sa seconde moitié. C’est aussi l’occasion pour les auteurs d’introduire plus avant une seconde super-héroïne, dont les motivations financières s’effeuillent tardivement. Pleine de promesses, cette série vaut très certainement le coup d’œil. On la suivra en tout cas de près.

Radiant Black, Kyle Higgins et Marcelo Costa
Delcourt, mai 2022, 192 pages

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3.5

« Overseas Highway » : hors des sentiers battus

Les éditions Glénat publient Overseas Highway, coécrit par Fred Druart et Guillaume Guéraud. Récit tarantinesque gorgé de gueules cassées et mené tambour battant, il se partage entre un petit garage ne payant pas de mine et les affres de la mafia américano-cubaine, impliquée dans le trafic de drogue et les attentats anti-castristes.

Stacy lave des vitres suspendue à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol quand son quotidien est brusquement contrarié par la tentative de suicide de Sarafian. Ancien pilote de course, désormais propriétaire d’un petit garage automobile, il survit grâce aux activités clandestines qui y ont lieu. Il faut dire que l’extrême droite américano-cubaine, ainsi que ses excroissances armées et mafieuses, les missionnent régulièrement, lui et son acolyte Domingo, notamment pour transporter de l’argent à la hâte d’un endroit à l’autre. Un état de fait que Stacy ignore au moment de rejoindre ce duo de bras cassés. Car la jeune femme lavera désormais les véhicules des clients de Sarafian, sous ses yeux alcoolisés, et jamais très loin des narines enfarinées de Domingo.

Overseas Highway met ainsi en scène un trio peu reluisant, fondu dans un décor en tous points désenchanté. Stacy, que l’on retrouve en début d’album dans un flashforward programmatique, passe ses journées à nettoyer des coffres imbibés de sang. Sarafian a du mal à faire son deuil de sa gloire passée et a pris l’habitude de relater ses anciens exploits automobiles dans les bars miteux où il noie sa peine. L’un d’entre eux porte un nom prophétique, le Last Chance Saloon. Fred Druart et Guillaume Guéraud ne s’y trompent pas en le baptisant ainsi, eux qui prennent le parti de confronter, dans une course échevelée, Stacy et Sarafian à des tueurs sans le moindre scrupule, le tout sur fond de trahison.

Personnages pathétiques – Stacy n’a même pas son permis de conduire –, rebondissements en cascades, léger vernis politique, ambiance noire, Overseas Highway se caractérise par des dessins pop, très réussis, des poursuites infernales et un final… explosif. Sa couverture, à travers laquelle apparaissent une voiture accidentée et un homme vieillissant brandissant un pistolet, illustre parfaitement la tonalité d’un album où banlieues populaires, rats énormes, coups de feu, gangsters et corruption politico-mafieuse font partie du décor. Manifestement influencés par le cinéma, Fred Druart et Guillaume Guéraud se font plaisir, sans toutefois bouleverser les codes du genre, mais en glissant çà et là quelques clins d’œil amusés. Les admirateurs de Quentin Tarantino devraient apprécier.

Overseas Highway, Fred Druart et Guillaume Guéraud
Glénat, juin 2022, 112 pages

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3.5