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Cannes 2023 : Indiana Jones et le Cadran de la Destinée de James Mangold

Un nouvel opus sur les aventures du plus grand archéologue du cinéma ne pouvait se faire qu’entre les mains de James Mangold, si ce n’était entre celles du géniteur Spielberg. Une hype méritée ou le résultat d’une production édulcorée ?

Quel plaisir de revoir Harrison Ford remettre le chapeau du célèbre héros de Steven Spielberg et de Georges Lucas. Un retour inespéré et un projet validé par le papa des Dents de la mer entre les mains d’un autre réalisateur qui a fait beaucoup parler de lui ces dernières années, à savoir James Mangold. On se souvient qu’en 2017, Mangold s’était déjà exercé au retour d’un grand héros en la personne de Wolverine pour le film Logan. Et quel exploit ! Un film si réussi qu’il détrônait tous ses prédécesseurs. On ne pouvait que croire à un nouveau diamant brut avec l’aventurier de l’arche perdue et pourtant…

Revoir Harrison Ford renfiler le costume du Professeur Jones est un régal pour tous les fans, cependant le film souffre d’un manque cruel de… et bien de James Mangold. La fresque archéologique d’Indiana Jones est terminée et nous nous retrouvons des années plus tard avec un héros blessé par le temps et la vie, alcoolique, bien loin de l’esprit dynamisant que nous connaissons chez l’archéologue. C’est presque douloureux de le voir forcé de sortir de son état de latence, lassos à la main et devant rattraper les erreurs du passé. Phoebe Waller Bridge est une bonne coéquipière, qui donne un coup de fraicheur, à la fois drôle et cassante. Mais même avec ce nouveau duo, qui avouons le, fonctionne plutôt bien, le film reste sans saveur. Quelques petits clin d’œil, par ci, par là, histoire de contenter les plus aguerris mais ce n’est qu’une couverture qui cache un manque profond d’aventure pure, de liens profonds et d’une idée nouvelle.

La voie de nostalgie est souvent mise en avant dans les productions Disney et bien que cela puisse être rassasiant à certains, on espérait qu’avec une œuvre d’une telle envergure, l’appétit serait le dernier des soucis. Une impression de triche, autant au niveau du temps que du pouvoir de suggestion qui arrive presque à être accrocheur.

Ce qui fait la force d’un film comme Logan, c’est que Mangold s’était entièrement réapproprié l’histoire, pour revenir avec un contenu stimulant, dramatiquement fort avec des personnages poignants. Indiana Jones perd de cette caractérisation et ne devient qu’une suite de plus basée sur la mélancolie de l’œuvre originale…

Quelques points positifs sont cependant à relever, Harrison Ford est toujours aussi à l’aise dans son rôle phare ce qui, on ne va pas le cacher, arrache des rictus tout au long de l’histoire par un jeu encore plein de nuances. L’humour british de la créatrice de Fleabag colle parfaitement à l’univers avec des scènes trash de spontanéité et Mads Mikkelsen est comme à son habitude un excellent antagoniste. Oui, la patte bien spécifique du réalisateur du Mans 66 manque à l’appel, mais les quelques maladresses semblent être entreprises avec une pointe de fierté et passer un bon moment devant une franchise telle que celle d’Indiana Jones (malgré les défauts cités) est presque une évidence, un côté doudou que l’on peut retrouver dans les autres œuvres de Spielberg, toujours ici à la production. Maintenant… ça ne suffit pas à réduire cette légère frustration que l’on peut ressentir surtout aux abords des salles cannoises.

Bande-annonce : Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Indiana Jones et le Cadran de la destinée de James Mangold est présenté Hors Compétition au Festival de Cannes 2023

Titre original Indiana Jones and the Dial of Destiny
Par Jez Butterworth, John-Henry Butterworth
Avec Harrison Ford, Phoebe Waller-Bridge, Mads Mikkelsen
28 juin 2023 en salle / 2h 34min / Action, Aventure
Distributeur : The Walt Disney Company France

Synopsis : 1969. Le célèbre professeur-aventurier, Indiana Jones, fait équipe avec sa filleule, Helena, afin de trouver le mystérieux cadran de la destinée. Tandis que la course à l’espace américano-soviétique fait rage, Indiana et Helena se retrouvent face à un ex-nazi recruté par la NASA.

Le Déserteur de Fort Alamo (1953) de Budd Boetticher : postface déroutante au roman national

Western quelque peu oublié que Budd Boetticher tourna en 1953 pour le studio Universal, Le Déserteur de Fort Alamo assume, jusque dans son titre, un malicieux contre-pied. S’il s’appuie sur une pierre angulaire du roman national étatsunien (ou, pour être plus précis, texan), le scénario de ce film étonnant s’en détourne en réalité très vite, pour s’intéresser à un parfait anti-héros – en apparence. Comme d’habitude, l’éditeur Sidonis Calysta a garni cette œuvre intéressante menée par Glenn Ford de suppléments aussi généreux qu’intéressants. 

Si le fameux siège de Fort Alamo, en 1836, fut récupéré par les Etats-Unis qui en firent une page glorieuse de leur roman national, rappelons en préambule qu’il s’agit en réalité d’un haut fait de l’histoire texane, cet Etat n’ayant intégré l’union que neuf ans après la résistance héroïque et désespérée des quelque 200 soldats face à l’armée mexicaine menée par le général Santa Anna.

Le cinéma a évidemment célébré à de multiples reprises ce fait historique. Il y a environ deux ans, nous nous étions d’ailleurs penchés sur la réédition « collector » de la version signée John Wayne himself, tournée sept ans après le film de Boetticher. Vaste fresque de près de trois heures bénéficiant de moyens importants, elle s’inscrit dans une logique bien différente de ce Déserteur de Fort Alamo, solide série B (dans le bon sens du terme) au budget nettement plus modeste. L’œuvre de Boetticher s’adresse en réalité à un public plus large que les aficionados de ce fait historique précis. Et pour cause, contrairement à ce que son titre pourrait faire croire, la bataille livrée dans le célèbre fort est expédiée dans les quinze premières minutes du métrage ! Quant aux célèbres acteurs du drame, comme Davy Crockett et James Bowie, ils sont à peine esquissés. On notera en passant la maîtrise de la mise en scène de Boetticher, qui comme à son habitude parvient à rendre crédibles des séquences spectaculaires avec les moyens du bord.

Le Déserteur de Fort Alamo se concentre sur la figure (fictive) de John Stroud, un combattant du fort qui, alors que la situation est de plus en plus désespérée, est tiré au sort pour aller protéger les familles des soldats. Arrivé trop tard sur les lieux où elles habitent, Stroud n’y découvre que des décombres fumants. Il recueille un jeune garçon qu’il connaît, Carlos, qui lui apprend que sa propre épouse fait partie des victimes. La narration se détourne alors totalement de la défense du fort (qui est tombé) pour se concentrer sur le destin individuel de Stroud. Arrivé dans la ville voisine, celui-ci va en effet faire face à une foule menaçante qui manque de le lyncher en l’accusant de couardise, alors que tous les combattants de Fort Alamo sont morts au combat. Refusant de se justifier – pirouette scénaristique qui ne cadre que dans la logique du héros de western qui prouve sa valeur par les actes, non les mots –, Stroud va avoir l’occasion de laver son honneur en menant femmes, enfants et vieillards en terre sûre. Renoue-t-on alors avec l’Histoire via un affrontement entre Texans et Mexicains ? Toujours pas ! L’escorte militaire doit quitter le convoi (laissant Stroud assumer le rôle d’homme providentiel) et l’ennemi mexicain… n’en est pas un, puisqu’il s’agit de simples hors-la-loi qui se font passer pour des Mexicains. Ainsi le film s’appuie-t-il sur un prétexte historique pour livrer un récit somme toute fort classique.

Si Le Déserteur de Fort Alamo étonne, le film n’en demeure pas moins solide. Boetticher s’était engagé avec Universal à l’orée des années 1950 et était devenu un metteur en scène de westerns, genre dans lequel il acquit une réputation enviable en quelques années. Pour chacun d’entre eux, le studio lui confia une star, ainsi Audie Murphy dans A feu et à sang (The Cimarron Kid/1952), Robert Ryan dans Le Traitre du Texas (Horizons West/1952) ou Rock Hudson dans L’Expédition du Fort King (Seminole/1953). Dans Le Déserteur de Fort Alamo, le cinéaste dirigea dans le rôle principal Glenn Ford, dont le jeu subtil, en intériorité, marque le film de son empreinte. Il excelle ainsi à cultiver l’ambiguïté du personnage de Stroud, qui rejoint même les rangs des brigands pour mieux connaître leurs plans. On retrouve à ses côtés quelques figures familières du western que les amateurs du genre reconnaîtront immédiatement, comme Chill Wills et Hugh O’Brian. Les séquences d’action mêlant de nombreux figurants et chevaux sont, comme souvent chez Boetticher, parfaitement maîtrisées et suintent l’authenticité (Ford insista pour en tourner plusieurs sans doublure). Bref, si l’on fait fi de l’étrange lien scénaristique avec la défense de Fort Alamo, qui pourrait décevoir certains spectateurs qui espéraient y voir le sujet même du film, voici un western convaincant et bien interprété. Il ne peut toutefois se comparer aux futurs chefs-d’œuvre du genre que Budd Boetticher tournera quelques années plus tard dans le cadre de son « cycle Ranown », avec le scénariste Burt Kennedy et le comédien Randolph Scott.

Synopsis : 1836. Le Texas lutte pour son indépendance. Le Fort Alamo résiste face aux attaques de l’armée mexicaine de Santa Anna. John Stroud est chargé de quitter le fort pour prévenir les familles des environs du danger des envahisseurs mexicains. Il arrive trop tard. Sa femme et son fils ont été tués par des hors-la-loi. Le Fort Alamo tombe. Stroud gagne Franklin où le lieutenant Lamar le fait arrêter pour désertion… 

SUPPLEMENTS

Si Sidonis Calysta, dans ses sorties western, ne change que rarement sa formule en matière de suppléments, c’est tout simplement parce qu’on ne change pas une formule qui gagne ! Ainsi, Le Déserteur de Fort Alamo est agrémenté d’environ une heure de présentations par trois spécialistes qu’on prend toujours autant de plaisir à revoir dans cet exercice. Feu Bertrand Tavernier se taille logiquement la part du lion, avec une présentation du film mais aussi un commentaire sur Budd Boetticher. Jamais avare en anecdotes, le cinéaste décédé il y a deux ans, nous apprend ainsi la relation épistolaire qu’il eut avec un Boetticher qui était alors en prison pour dettes (!) Tavernier a eu l’occasion d’échanger beaucoup avec son collègue américain, puis l’a rencontré également à plusieurs reprises. C’est donc en fin connaisseur qu’il évoque le parcours de Boetticher. Même chose en ce qui concerne le film dont il est question, dont Tavernier livre une analyse pertinente. Il précise par ailleurs un sous-texte historique jamais évoqué : si les Texans prirent les armes contre le gouvernement mexicain, c’est en partie parce que ce dernier voulait imposer une loi interdisant l’esclavage. La défense de Fort Alamo était donc entre autres un combat pour préserver « l’institution particulière » au Texas…

Les propos de Boetticher, dans ses échanges avec Tavernier qui furent rendus publics à l’époque, qualifiant le film de « drôle », suscitent pas mal de commentaires, puisque le second intervenant – et spécialiste du western – Jean-François Giré, y revient également. Il s’interroge ainsi sur une formule qu’il estime étrange, le film n’ayant rien d’humoristique, alors que Tavernier souligne qu’il s’agit d’une mauvaise interprétation des mots de Boetticher. Enfin, Patrick Brion apporte également sa pierre à l’édifice via une troisième présentation. Les trois hommes n’omettent aucun élément important, qu’il s’agisse du scénario et son contexte historique, de la mise en scène, des comédiens, de la personnalité du metteur en scène, etc. On n’évite pas toujours la redite, bien entendu, mais le plaisir de revoir une fois encore Bertrand Tavernier et sa passion du cinéma, bien intacte, emportent facilement l’adhésion. 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

4.5

Hokusai : un biopic atypique et fort

Qui ne connaît pas cette célèbre vague, écumeuse et gigantesque, admirée par le Mont Fuji en fond ? Hokusai, son auteur, est connu de nom en Occident. Mais peu sont au fait de son histoire. Retour sur un biopic très attendu sur un grand artiste, appelé le « Vieux Fou de Dessin ».

Les mangas sont les bandes dessinées japonaises. Le mot a été utilisé pour la première fois par le maître peintre japonais Hokusai, pour un de ses recueils, La Manga. Cette année, le biopic sur l’artiste arrive enfin dans l’Hexagone. Réalisé par Hajime Hashimoto, il retrace la vie de l’artiste en deux temps, sa jeunesse et sa vieillesse. Son histoire n’a rien d’atypique dans le Edo (Tokyo et ses alentours) du 19e siècle. Mais son art, lui, parle mieux de ce contexte.

L’artiste derrière le film : Qui est Hokusai ?

Hokusai naît à Edo de parents inconnus en 1760. Adopté par un marchant de miroirs, nous ne savons rien de son enfance. Il rentre comme apprenti xylographe en 1773-4 puis graveur de 1775 à 1778 et devient commis chez un libraire. Il intègre l’atelier de Shunshô Katsukawa à la fin des années 1770 jusqu’en 1792. Changeant son nom très souvent durant sa carrière, il se fixe sur le nom « Hokusai » (« 北斎 ») assez tard pendant sa carrière. Il étudie dans d’autres écoles de l’époque entre 1792 et 1798 afin d’élargir ses horizons et pallier à la crise artistique qu’il traverse. Son premier succès est une série de portraits d’artistes. Mais ce sont deux publications, Manga publié entre 1814 et 1834 et Les Cent vues du Mont Fuji (1834), qui le rendent célèbre.

L’artiste

Il appartient au mouvement artistique spécialiste de l' »Ukiyo-E« . C’est un mouvement « vulgaire » (au sens d’art populaire). Défini comme « un monde de tous les jours saisi sur le vif », c’est un art qui se contente de saisir le Japon, son petit peuple, ses marginaux, ses courtisanes, dépouillé de tout ce qui était célèbre, bien vu ou bien né, dont la tradition chinoise. Considéré comme le maître de cet art, il siège avec ses contemporains et prédécesseurs : Hiroshige, Utamaro et Sharaku.

Postérité

L’artiste restera pauvre toute sa vie à cause de sa mauvaise gestion fiduciaire. Mais il laisse un patrimoine de 30 000 dessins, en plus de livres de contes populaires illustrés. Sa seule fille, O-Ei, est aussi  une artiste-peintre. Son dessin reste une intarissable source d’inspiration. Il hérite aussi d’une réputation à la Diogène. Son atelier toujours sens dessus dessous y aura sans doute participé. Son image de génie artistique « fou » et passionné jusqu’à sa mort reste une image dominante dans sa représentation. En Occident, il est clair que le mouvement impressionniste et l’art d’Hokusai ont des liens étroits, notamment dans leur volonté de capturer le moment.

Mise au point

30 minutes de film manquent à la version française. C’est une très mauvaise idée de les avoir coupées. Le film a l’air charcuté pendant sa première partie où il nous a même été difficile de comprendre qui était Hokusai parmi les premiers personnages. Par la suite, une grande ellipse temporelle intervient et nous passons très rapidement à un Hokusai vieillissant. Cette seconde partie subit moins d’incohérences scénaristiques que la première, mais il nous semble injuste et sacrilège que pour des raisons inconnues, le film ait été coupé ainsi.

Dans la tête d’un génie : L’épiphanie

Le long-métrage s’ingénie à mettre en images une représentation que l’on a sans doute toujours eu du peintre et de tous les créatifs. Un peu plus sobre que le Mozart de Milos Forman dans Amadeus, la frénésie créatrice est pourtant bien mise en avant, avec l’aide des quatre éléments. En effet, cet Hokusai s’inspire de la mer, de la montagne et du vent lorsqu’il entre dans sa transe artistique. Il ne manquait que le feu pour finir ce quatuor. Les éléments sont largement disséminés de long en large pendant la séance. D’ailleurs, c’est grâce à cette tempérance que le film est accrocheur. Plus de ces moments d’épiphanies artistiques auraient rendu le film absurde.

Un personnage de Nekketsu ?

Dans le manga, le shōnen est un support d’histoires dédié aux adolescents. Il s’agit de récits d’aventure et d’apprentissage. Un sous-genre du shōnen est le « nekketsu ». C’est un genre où le héros a un but qu’il souhaite atteindre, à travers un apprentissage qui l’érige en « maître ». Par exemple, dans Hunter X Hunter, Gon veut devenir un Hunter comme son père et passe par d’importantes épreuves d’apprentissage.  Ce genre est légèrement applicable à ce biopic, car nous assistons à la naissance du « maître » de l’estampe. Hokusai est montré comme un jeune « singe sauvage » qui manque de raffinement, bien qu’intensif et intense dans la création de son art. Il est aussi très arrogant et est trop sûr de lui et de ce qu’il crée. Toute la première partie est dédiée à cet apprentissage artistique censé affiner ses compétences. Il va couramment en vadrouille afin de trouver l’inspiration.

C’est aussi le cas du héros calligraphe de la série Barakamon, qui, a été ostracisé du milieu à cause de son arrogance et sa violence envers un critique. Il s’est donc exilé sur une île afin de retrouver l’inspiration. Dans les deux cas, celui de l’animé sur la calligraphie et du film sur Hokusai, on reproche aux protagonistes d’avoir des images et des caractères trop statiques, comme déjà imprimés. La critique sous-jacente est qu’ils n’ont pas de talent et se contentent juste d’imiter ce qu’ils connaissent.

En cela, le film est intéressant, car une partie trop prononcée aurait penché vers l’absurde, à la limite du live action nanardesque que le Japon diffuse seulement dans ses territoires. Ici, il y a une limite qui n’a pas été franchie, gardant le caractère réaliste de l’histoire.

À voir ?

En résumé, ce biopic vaut le coup d’être vu. Hokusai n’est pas plus connu que cela dans nos contrés. C’est une bonne opportunité d’apprendre à connaître l’homme et l’artiste. Par contre, nous conseillons de regarder une version qui n’a pas été coupée, afin de comprendre l’âme de ce film, car nous pensons qu’il a perdu du sens en cours de route. Nous lui accordons 4 étoiles malgré la coupure de 30 minutes.

Bande-annonce : Hokusai

Fiche technique : Hokusai

Réalisateur : Hajime Hashimoto
Scénario : Ren Kawahara
Musique : Goro Yasukawa
Casting : Yuya Yagiwa et Min Tanaka (Hokusai) , Hiroshi Abe (Juzaburo Tsutaya), Eita Nagayama (Tanehiko Riutei), Miori Takimoto (Koto, épouse d’Hokusai), Hirosh Tamaki (le peintre Utamaro), Haruka Imou (La courtisane Asayuki)
Année : 2020
Sortie française : 26 Avril 2023/ 90 min / Biopic, Historique
Distribué par Art House France

Sources utilisées pour l’écriture de cet article:
Crédit image: Hokusai –ImDb-
Hokusai -wiki-
Hokusai -nautiljon-
Nekketsu -wiki-
Hokusai, Henri Alexis Baatsch, Bibliothèque Hazan, 2008

Cannes 2023 : Simple comme Sylvain, la maladie d’amour

De La Femme de mon Frère à la délicieuse comédie hallucinée Babysitter, une sexist story bien huilée, Monia Chokri revient sur la Croisette avec la ferme intention de marquer le coup avec une comédie romantique rocambolesque et pleine de promesses.

Synopsis : Sophia est professeure de philosophie à Montréal et vit en couple avec Xavier depuis 10 ans. Sylvain est charpentier dans les Laurentides et doit rénover leur maison de campagne. Quand Sophia rencontre Sylvain pour la première fois, c’est le coup de foudre. Les opposés s’attirent, mais cela peut-il durer ?

Que sait-on de l’amour ? Que sait-on de ses propres sentiments ? Nous guident-ils vers un destin fabuleux ou vers notre perte ? Ces interrogations se croisent autour d’une table à manger, on l’on sert plus de ragots que de ragoûts. Sophia (Magalie Lépine-Blondeau), qui approche de la quarantaine, se tortille dans tous les sens afin de justifier ses choix en amour, elle qui vit en couple depuis un moment avec Xavier (François Létourneau). La situation stagne à vue d’œil et le tremplin qu’elle recherche, autant qu’elle redoute, elle le trouve en la personne de Sylvain (Pierre-Yves Cardinal), un charpentier mystérieux et séduisant.

« Tu me donnes envie de vivre ! »

Leur étreinte secrètement volée va ainsi devenir une habitude qui va mettre à nu tout le désir que l’un éprouve envers l’autre. Autrement dit, c’est le coup de foudre entre la charmante institutrice d’une classe de philosophie pour le troisième âge et le vaillant et habile séducteur. On vit heureux, on s’enferme dans une illusion qu’on ne voudrait jamais quitter et c’est à partir de là qu’on franchit un cap. Leur relation devient bancale, mais eux ne le voient pas. Leur complémentarité n’est plus une force mais un handicap boueux, qui révèle les maux d’une société qui a tendance à vouloir tout rationaliser, à tout cataloguer, jusqu’à ce qu’une brève pensée, moqueuse ou non, devienne le siège de débats sans issue. On peut aussi bien citer Michel Sardou que la philosophie de Platon sans pour autant changer les rapports de forces intellectuelles et c’est pourtant le piège dans lequel tombe Sophia, très précise dans le choix de ses mots, mais également très tourmentée quand il s’agit de s’engager corps et âme dans ses relations.

Monia Chokri s’amuse ainsi à disséquer le couple, dans toutes ses couleurs et dans tous ses malheurs. Pour ce faire, sa caméra ne cesse de capturer les expressions des personnages, générant par la même occasion tout plein de codes burlesques et dans un tempo impeccable. Les personnages secondaires y sont pour beaucoup et nous facilitent l’accès aux clichés, que l’on prendra soin de bousculer. On rit et on pleure donc à leurs côtés, car si tout est Simple comme Sylvain, cela ne saurait perdurer. Chacun semble déterminé à lutter pour leur moitié et on en vient à vampiriser l’autre pour son regard, son sourire ou pour une partie de jambes en l’air. La démarche fascine autant qu’elle nous remplit de joie au terme d’une projection savoureuse.

Simple comme Sylvain de Monia Chokri est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023

Par Monia Chokri
Avec Magalie Lépine Blondeau, Pierre-Yves Cardinal, Francis-William Rhéaume…
Prochainement / 1h 50min / Comédie, Romance
Distributeur : Memento Distribution

« Enfants en danger » : les dysfonctionnements de l’aide à la jeunesse

Les éditions Kennes publient Enfants en danger, de la journaliste indépendante Anne-Cécile Huwart. L’ouvrage, fruit d’une enquête de deux années, revient sur les nombreux dysfonctionnements d’institutions pourtant capitales dans l’aide et la protection de la jeunesse.

Quand on s’y penche de plus près, la problématique peut devenir obsédante. Anne-Cécile Huwart y a consacré deux années de sa vie, avec cette interrogation centrale : comment une institution censée protéger les enfants tout en préservant ou pérennisant, quand c’est possible, les liens familiaux a-t-elle pu se tromper à ce point dans la gestion de certains dossiers ? Pour le comprendre, elle a rencontré des parents désabusés qui, dossiers sous le bras, lui ont raconté leur histoire, souvent tragique et complexe. Des récits où une justice qui s’entête, des priorités mal définies, des soupçons infondés et des décisions absurdes le disputent à des déchirements douloureux et des espoirs sans cesse déchus.

Chaque année, près de 6500 jeunes se retrouvent plongés dans la réalité des placements en famille d’accueil ou en institution. Mais tous les cas ne sont pas similaires : certains parents, ayant cherché une aide temporaire, se retrouvent séparés de leur progéniture pendant de longues années, sans toujours comprendre les raisons pour lesquelles leur famille a été détruite. L’investigation menée par Anne-Cécile Huwart permet de mieux appréhender cette situation si pas critique, au mieux préoccupante.

Au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Aide à la Jeunesse veille annuellement sur 40 000 enfants. Parmi eux, 3700 sont accueillis dans des familles d’accueil et 3000 dans des hébergements résidentiels. On dénombre également 2600 jeunes accueillis dans des institutions telles que les internats scolaires, les hôpitaux ou les centres du secteur du handicap. Mais Anne-Cécile Huwart le répète à l’envi : la séparation d’un jeune de sa famille doit, dans tous les cas, rester un recours extrême, à n’utiliser que lorsqu’aucune autre option n’est envisageable, conformément à la Convention internationale des droits de l’enfant et aux règles régissant le secteur en Belgique. C’est précisément l’une des dimensions principales de l’essai Enfants en danger : dans de nombreuses affaires, ces principes élémentaires ont été bafoués, des parents ont vu, impuissants, s’éloigner leur(s) enfant(s) pour des motifs fallacieux, voire inventés de toutes pièces.

Les raisons qui mènent habituellement à ces déchirements familiaux peuvent comprendre la toxicomanie ou l’alcoolisme d’un parent, des limites intellectuelles, une maladie mentale, des violences psychologiques ou sexuelles, des faits de négligence ou de maltraitance. La plupart des enfants sont en sus issus de familles précaires, dont les parents survivent généralement grâce à des revenus de substitution. Rien de tout cela dans le cas d’Alexandre. Ayant grandi dans un environnement stable jusqu’à ses 10 ans, son monde n’a basculé qu’après une erreur de médication relativement anodine commise par sa mère. Alexandre a alors été retiré à ses parents et placé en famille d’accueil, puis en institution. Malgré l’absence de son père lors de l’incident, Alexandre fut séparé de lui pendant des mois…

L’histoire de Nathanaël, 11 ans, offre une autre perspective. À la suite d’un accident lié à une mauvaise prescription médicale, sa mère Nathalie l’a vu être placé loin d’elle pendant trois ans et demi. Ailleurs, c’est le phénomène d’aliénation parentale ou le syndrome de Münchausen qui sont abordés. Trop souvent, ils font office de chiffon rouge et servent à disqualifier des parents sans examen scrupuleux préalable. Ces histoires figurent parmi de nombreuses autres et tendent à rappeler ce fait glaçant : une fois judiciarisés, des événements familiaux certes problématiques, mais aux conséquences mesurées, peuvent prendre une tournure outrancière et quasi définitive.

Résultat : de nombreux parents, souvent démunis, parfois ruinés par les procédures, toujours dépassés par l’absurdité du système, se battent pour retrouver leurs enfants. Le paradoxe, soulevé par l’auteure, veut que les centres d’hébergement manquent pourtant de places pour certains jeunes, et de moyens pour favoriser le retour en famille – car aucun budget n’est prévu pour ce que l’on appelle la double mesure, une accompagnement parental parallèle au placement de l’enfant.

En cours de lecture, on apprend qu’un placement coûte en moyenne 58 000 euros, une somme considérable, d’autant plus que la durée moyenne de ces placements avoisine les trois ans. En dévoilant ces situations souvent ignorées du grand public, Anne-Cécile Huwart met donc en lumière les failles d’un système coûteux, opaque, et qui peine à répondre adéquatement aux besoins des familles en détresse. Son travail nous rappelle que chaque enfant a le droit à une enfance digne et épanouie, et que les dysfonctionnements institutionnels peuvent malheureusement, insidieusement, entrer en contradiction avec cette simple évidence.

Enfants en danger, Anne-Cécile Huwart
Kennes, mai 2023, 156 pages

Note des lecteurs11 Notes
3.5

« Atlas historique des épidémies » : une inscription des maladies contagieuses dans l’Histoire

Les éditions Autrement publient l’Atlas historique des épidémies, de Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas. Ils y reviennent, avec didactisme, sur l’histoire médicale, sociale, politique et géographique des épidémies, avec force exemples.

Les épidémies sont des maladies qui se répandent en masse dans un lieu précis et qui partagent une cause commune. Au cours de l’Histoire, elles ont contribué à modifier les paradigmes de la santé publique. L’Atlas historique des épidémies offre un regard éclairé et transversal sur leurs causes et leurs conséquences, en renouant avec une exploration des lieux, chère au philosophe Michel Foucault, plus que des pathologies elles-mêmes. Longtemps flottant dans son acception, l’épidémie a ensuite été liée à des épisodes marquants – de la peste noire à la Covid-19 en passant par la grippe espagnole –, tout en subissant les effets croisés des avancées médico-techniques et des évolutions politico-sociales. Du XIVe au XIXe siècle, les pandémies de peste et de fièvre jaune sont marquées par la mondialisation euro-asiatique puis atlantique, où les mouvements de personnes, de biens et de pathogènes sont intrinsèquement liés. L’ère industrielle amorcée au XIXe siècle voit l’émergence des pandémies des villes et des transports modernes, comme le choléra et la grippe, qui s’épanouissent dans des niches écologiques. Domestication, transformation, technique, urbanisation, mobilité deviennent les maîtres-mots de ces maladies essaimant souvent par promiscuité. Ce que Jared Diamond qualifiait de « cadeau létal du bétail » a connu plusieurs vies, avant et après Pasteur et Koch (qui découvrent les microbes), entre hygiénistes, contagionnistes et miasmatistes, dont les théories divergent et parfois coexistent, selon que l’on adopte le point de vue du puissant ou du faible…

Épidémies et sciences

L’approche scientifique des épidémies a connu un tournant majeur avec la découverte des microbes par Pasteur et Koch. Les avancées de l’épidémiologie moléculaire, avec l’utilisation des séquences génétiques des pathogènes pour retracer les épidémies, ou l’usage croissant de la bioinformatique, ont ensuite, à leur tour, grandement influencé notre appréhension de ces phénomènes sanitaires. Aujourd’hui, des outils de santé publique permettent notamment d’identifier le réservoir animal d’une nouvelle épidémie, d’analyser des clusters de transmission, d’employer statistiques, courbes ou cartographies pour démystifier ou anticiper des chaînes épidémiologiques. Les chercheurs s’efforcent depuis toujours de comprendre les mécanismes complexes de la contagion et de la propagation des maladies. Les dynamiques épidémiques, les stratégies de prévention et de contrôle font l’objet d’une attention sans cesse renouvelée, dont l’urgence est clairement apparue à l’occasion de la crise de la Covid-19.

L’étude des épidémies s’est également intéressée aux dimensions politiques, culturelles et écologiques des maladies, en interrogeant leur inscription dans l’histoire. Les liens entre colonialisme, esclavagisme et épidémiologie moderne ont par exemple été explorés par des auteurs tels que Jim Downs.

Épidémies et société

L’Atlas historique des épidémies rappelle que ces maladies ont notamment joué un rôle dans la structuration des villes et des territoires, comme l’illustre la transformation de Dakar à la suite de l’épidémie de peste de 1914, ou l’instauration de lazarets dans les grands ports méditerranéens pour protéger les populations locales de la peste. Ces maladies ont également été des facteurs de ségrégation. Les populations africaines ont parfois été considérées comme des réservoirs de virus, par exemple avec le paludisme. Mais les épidémies peuvent aussi générer des mobilisations collectives, politisant la maladie et la vie, à l’image de l’émergence d’une identité politique commune chez les lépreux en Asie.

La révolution industrielle a été marquée par des épidémies de choléra et de tuberculose, qui ont révélé les effets délétères de l’urbanisation rapide et de la pauvreté sur la santé publique. Ces crises ont parfois conduit à des réformes majeures, comme l’instauration de politiques d’hygiène publique, l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et la mise en place de systèmes de santé publics. Plus tard, c’est l’émergence de nouvelles épidémies, comme le VIH/SIDA, qui a mis en évidence les liens entre maladie, stigmatisation et droits de l’homme, avec des mouvements de protestation contre la discrimination et l’exclusion des malades. L’ouvrage revient sur les cas bien spécifiques de l’épidémie d’opioïdes aux États-Unis et d’hépatite C en Égypte. Ces deux maladies peuvent être qualifiées de post-industrielles : l’hépatite C s’est par exemple développée sous la forme d’une « ruine d’un projet modernisateur », liée au barrage d’Assouan.

L’histoire regorge d’événements au cours desquels les épidémies ont influencé les organisations humaines. Les confinements récents liés à la Covid-19 trouvent leurs origines dans les sanatoriums, les léproseries ou les lazarets, avec à chaque fois cet objectif d’isoler et/ou soigner les malades. La peste noire s’est propagée des steppes mongoles aux grands ports européens par le fait des échanges commerciaux et militaires à une époque où l’empire mongol était à son apogée. La colonisation a également été un important vecteur d’épidémies, comme le montre l’impact dévastateur des pathogènes véhiculés d’un continent à l’autre lors de la découverte des Caraïbes par Christophe Colomb en 1492. Les populations indigènes des Amériques ont subi un véritable choc bactériologique. Il faut imaginer des navires chargés de plantes, d’animaux et d’hommes, tous porteurs de pathogènes inconnus de ces groupes isolés depuis 20 000 ans. En Afrique, la maladie du sommeil a provoqué une crise sanitaire majeure et suscité une intervention des puissances coloniales. Une cartographie sur la distribution de cette maladie au Congo en 1910 montre l’instauration par les Belges d’un cordon sanitaire, le triangle de l’Uélé, à travers lequel la puissance coloniale protégeait une zone saine et utile économiquement.

En tout état de cause, il est important de noter que les épidémies et les sociétés sont en interaction constante et dynamique, chaque épidémie influençant et étant influencée par les structures sociales, économiques et politiques existantes.

Épidémies et nature

L’aspect naturel des épidémies est clairement établi, tant au regard des écosystèmes et de la biodiversité qu’à l’aune des pathogènes sautant des animaux à l’homme. L’Atlas historique des épidémies rappelle à dessein que la diversité biologique minimise les risques d’épidémie par effet de dilution, en réduisant les chances pour un pathogène de trouver un hôte réceptif. Il évoque le rôle du bétail, des animaux domestiques et des rongeurs dans la propagation des épidémies. Dans son ouvrage La Fabrique des pandémies, Marie-Monique Robin explicitait déjà longuement ces mêmes problématiques.

On note depuis des années une accélération du rythme d’émergence de nouveaux pathogènes. Zika, ébola, Covid, monkeypox : notre rapport à la nature, aux espaces et espèces sauvages, à l’agroalimentaire plus largement, conditionne l’apparition des épidémies actuelles et futures. Ce n’est certes que l’une des facettes des épidémies et de la manière dont cet atlas en fait état. Mais l’on devine aisément qu’elle est appelée à prendre une ampleur croissante, entrelaçant toujours plus l’environnement et la maladie contagieuse, pour des raisons évidentes (contacts, promiscuité) et plus subtiles, largement rapportées dans ce passionnant ouvrage.

Atlas historique des épidémies, Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas
Autrement, mai 2023, 96 pages

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4

« DC Vampires » : le loup dans la bergerie

Les éditions Urban Comics publient le premier tome de DC Vampires, intitulé « Invasion ». James Tynion IV, Matthew Rosenberg et Otto Schmidt y façonnent un univers alternatif, contaminé par le vampirisme, où la dualité et l’horreur occupent une place de choix.

DC Vampires : Invasion, premier tome d’une série écrite par James Tynion IV et Matthew Rosenberg, arbore un style graphique à la fois sombre et dynamique, caractérisé par le trait incisif d’Otto Schmidt. Les auteurs y donnent vie à un récit horrifique mené tambour battant, où les super-héros DC se voient confrontés à une menace aussi insidieuse que mortelle, tapie dans l’ombre mais prête à semer le chaos : une invasion de vampires.

Dès les premières pages, l’apparat visuel et narratif fait son œuvre : des expressions variées, peignant une gamme émotionnelle riche, des vampires dont le degré de monstruosité varie sensiblement, des révélations au compte-gouttes sur la dualité des personnages, entraînés dans des jeux de duplicité censés leur permettre de gangréner la Justice League. L’album façonne, assez habilement, un climat paranoïaque où les alliances demeurent incertaines et la trahison, monnaie courante.

Le récit, axé sur la rivalité entre super-héros et vampires, avec toutes les interrogations qui en découlent (dans une veine proche de The Thing ou The Faculty), explore aussi, en filigrane, la psychologie de certains personnages. Confrontés à des situations extrêmes, Batman, Damian Wayne et Dick Grayson vont se révéler peu à peu. La rivalité entre les deux derniers cités atteint de nouveaux sommets dans un contexte apocalyptique où la figure du père-mentor est longuement invoquée. Ces intrigues apportent une nouvelle dimension aux héros DC, qui doivent faire preuve d’adaptabilité et de résilience face à une menace qui ne cesse de se réinventer.

DC Vampires revisite (certains diront qu’il le malmène, voire qu’il le falsifie) l’univers DC, avec une interprétation sombre et horrifique qui, tout comme DCeased ou Marvel Zombies, exploite le concept des héros infectés par un virus ou une malédiction. L’implication d’adversaires classiques tels que Lex Luthor, ou inattendus (dans une large mesure), renforce l’atmosphère de tension palpable.

Cela étant, la série n’est pas dénuée de défauts. Elle souffre de choix scénaristiques discutables et d’une surenchère de violence qui tend à éclipser le développement psychologique des personnages. Ces derniers s’avèrent parfois personnifiés de manière peu cohérente et l’entreprise narrative menée par James Tynion IV et Matthew Rosenberg présente un manque d’originalité difficilement contestable, puisqu’elle se contente de reprendre, sans les réinventer, des concepts déjà vus et revus ailleurs.

Malgré ces faiblesses, DC Vampires : Invasion offre une relecture intéressante de l’univers DC, dans une célébration évidente du genre horrifique. Le récit se lit d’une traite et, bien qu’il manque de consistance, parvient à susciter l’intérêt par son impact visuel et la duplicité qui en tapisse les arcs narratifs.

DC Vampires : Invasion, James Tynion IV, Matthew Rosenberg et Otto Schmidt
Urban Comics, avril 2023, 208 pages

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2.5

Simon, une aventure américaine édifiante

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Né en Amérique du sud, Simon y revient en 1818. Venu d’Espagne en bateau, il est en quête de ses origines. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’il débarque à Valparaiso en pleine ambiance révolutionnaire, avec la confusion et la fureur qui l’accompagnent logiquement.

En Europe, l’épopée napoléonienne résonne encore dans toutes les têtes. Pour Simon, la vérité se situe quelque part en Amérique du Sud où il n’a passé que ses premières années, avec sa mère, Mercedes Tejedor, une belle héritière, qui aimait Manuel Valdés Salvatierra « un aristocrate, lui aussi, lecteur de Rousseau et révolutionnaire de la première heure ». Mais « ils n’ont jamais pu se marier. Aucun curé de Lima n’aurait accepté de célébrer des noces entre la belle héritière et le révolutionnaire athée ». De plus, Mercedes a dû jouer avec le feu, car, alors que Simon était encore trop jeune pour comprendre grand-chose, elle s’est arrangée en catastrophe, pour que le docteur Olaguer le prenne sous son aile. Mercedes venait de comprendre que, sous peu, leur maison ressemblerait à l’enfer. Ainsi, le docteur Felipe Olaguer emmena l’enfant avec lui en Espagne, chez une tante de Mercedes (ou d’Olaguer ?), à Cadix. De sa mère, Simon ne conserve qu’une lettre écrite à la va-vite, où ne figure aucune information concernant ses origines, ainsi qu’une photo dans un camée (où il n’a même pas droit à un sourire chaleureux). Lui restent bien des questions… Pourquoi sa mère fit-elle confiance à Olaguer ? Olaguer aurait-il un lien avec la famille dont Simon est issu ? Logiquement, Simon cherche donc Felipe Olaguer qui est devenu soldat : colonel dans l’armée rebelle. D’après les informations de Simon, « … de Lima, Olaguer s’est rendu à Buenos-Aires pour parvenir au Chili avec cette armée irrégulière que San Martin a organisée à Mendoza. »

Réorganisation

En Amérique du sud (1818), l’époque est à la confusion. Les rebelles dont il est question s’opposent (comme ils peuvent, car, question organisation, il semble que cela parte un peu dans tous les sens), à la domination espagnole. De plus, il faut savoir qu’à l’époque, l’organisation étatique telle que nous la connaissons n’existait pas. Puisqu’il est question de Lima, ce n’était encore qu’une ville et non la capitale du Pérou, État qui n’existait pas encore. Le petit dossier en fin d’album situe bien les enjeux que cet album illustre.

La révolution en marche

À la recherche des traces de ses origines personnelles, Simon suit la seule piste possible, celle qui le mène vers Felipe Olaguer. Mais celui-ci est occupé à bien autre chose (faire la guerre) que d’expliquer ce qu’il sait de ses origines à ce jeune freluquet. D’ailleurs, en a-t-il seulement l’envie ? Peut-être même a-t-il des consignes de la mère de Simon. Toujours est-il que Felipe Olaguer accepte de dialoguer avec Simon à la condition que celui-ci l’accompagne en s’engageant à ses côtés pour combattre les Espagnols. La narration nous immerge donc dans cette ambiance bizarre où on ne sait plus très bien qui est avec qui et qui défend quel intérêt. Dans cette confusion ressortent les aléas auxquels Simon se retrouve soumis. Ainsi, il se retrouve un peu par hasard à surveiller Juana, une belle jeune femme emprisonnée, qui doit prochainement être passée par les armes et que Simon associe aussitôt à sa mère (exécutée au motif qu’elle aurait trahi le roi). Simon tombe sous le charme de Juana qui, malheureusement, se révèle totalement inaccessible. Coïncidence, dans un bordel Simon tombe sur une autre Juana, qui fait de lui un homme. À défaut d’obtenir la Juana qu’il désire, il en obtient donc une autre. Et, à défaut de retrouver sa mère (morte donc depuis longtemps), ou son père (encore en vie), il héritera d’un nouveau-né qui ne connaîtra jamais sa mère. La roue tourne, mais la vie est un éternel recommencement que les Argentins Carlos Trillo (scénario) et Eduardo Risso (dessin) mettent en scène avec intelligence.

Destins individuels

L’album a donc le mérite de faire sentir l’ambiance de l’époque en Amérique du sud, avec tous les types d’intrigues et de personnages qui ont contribué à la marche de l’Histoire. Bien entendu, un album de 92 planches ne peut pas rendre compte dans sa complexité de la multitude des événements qui comptent, alors les auteurs ont le bon sens de se contenter de suggérer cette complexité en immergeant Simon dans l’ambiance de l’époque et en lui assignant une recherche qui le place en plein milieu de l’agitation. Leur subtilité est d’établir des échos entre ce dont Simon est témoin et ce que sa mère a vécu et subi une petite vingtaine d’années plus tôt. Ils ont également l’intelligence de faire sentir les effets de la marche du destin. Les sentiments qui s’éveillent en Simon sont partagés, mais il comprend que, malgré leur force, ils ne pèsent pas lourd dans la balance du destin (cruel), qui lui réservera quand même une sorte de compensation et surtout un écho de ce que sa mère a subi. Autant dire que les péripéties personnelles auxquelles Simon fait face sont beaucoup plus marquantes que celles plus générales. Le dessin, de qualité, est mis en valeur par un beau noir et blanc. L’ensemble justifie largement la réédition-anniversaire d’un album dont la parution initiale date de trente ans (1993).

Simon, une aventure américaine, Carlos Trillo et Eduardo Risso
iLatina (collection Grandes autores), mars 2023, 92 pages

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4

Before Sunset : réinitialisation des mémoires

Film qui s’éloigne radicalement de la structure classique hollywoodienne, étude de cas sur les circonstances permettant ou non de communiquer ses désirs, Before Sunset se caractérise par son usage réaliste des intuitions et des mémoires, quand le passé peut être reconsidéré et ouvrir des perspectives nouvelles. Une réussite qui dessine les contours séduisants d’une possible renaissance amoureuse.

La première force du long-métrage réside dans les retrouvailles entre Jesse et Céline, neuf ans après Before Sunrise. Jesse fait alors la promotion de son livre qui relate les événements de ce précédent volet — ou comment un film devient un objet littéraire. Du point de vue de l’écrivain, il s’agit de l’usage de l’art et de l’autobiographie pour leurs vertus thérapeutiques : se remémorer les aspects saillants d’une expérience, éclaircir les zones d’ombre, prendre conscience de ses séquelles, faire le point. Mais c’est aussi une finalité pratique : retrouver Céline. Le roman possède ainsi une fonction, presque une ergonomie. Il provoque le destin, ouvre un nouveau champ des possibles afin de revoir les conditions de son existence.

Espoir d’un renouveau dans un champ d’actions limité

Le film repose sur les échanges entre Céline et Jesse durant une fin d’après-midi dans un Paris ordinaire, avec ses éclats solaires, ses petites ruelles, ses parcs, ses bateaux-mouches et ses vieilles résidences. La connexion, le coup de cœur instantané qu’ils ont eu dans Before Sunrise conditionne la teneur et la portée de leur nouvelle rencontre. Le déroulement en temps réel, et le fait que Jesse doit prendre l’avion dans un peu plus d’une heure, offre un espace-temps plutôt court aux deux acteurs pour se réapprivoiser. Il s’agit d’une excursion avec une échéance, une interruption qui est programmée. Cette durée limitée réduit le champ d’action, ce qui génère un stress, même si l’espoir de voir une magie s’opérer entre eux et changer le cours de leur vie reste possible. Un mélange de crainte et d’excitation prédomine.

Quand le passé ne permet pas toujours de partager ses désirs

Ce qui est arrivé dans le premier épisode est parfois vague, flottant, évanescent, parfois plus clair, précis et préservé. Lire le roman de Jesse a permis à Céline de se voir à travers lui et de se rappeler à quel point elle était romantique, optimiste, ce qui est moins le cas désormais. Ils sont les héros d’un livre dont une nouvelle page est à écrire.

La mémoire est une chose merveilleuse si on n’a pas à revenir en arrière.

Leur interaction implique les risques de la sincérité, de la conformité entre ce qui est dit et ce qui est pensé, le tout en fonction des circonstances actuelles. Jesse partage des vérités cachées avec de l’humour pour ne pas être franc, tandis que Céline ment plus directement à l’occasion. Ils ne peuvent être explicites tout le temps. Il y a des sous-textes, de l’infra-verbal.

Les conversations alternent les sujets d’intrigues (situation amoureuse, familiale, pensées liées à leur histoire) et les sujets annexes. Ces sujets annexes provoquent chez eux une synergie, une stimulation partagée. Un double intérêt se manifeste alors : intérêt de ce qu’ils racontent en tant que tel, en abordant plus ou moins frontalement comment ils envisagent l’avenir, et intérêt de ce qu’ils communiquent en parallèle. Le plaisir manifeste qu’ils ressentent durant leur échange permet accessoirement de rassurer le spectateur.

Leurs dialogues sont l’occasion de poser des réflexions intéressantes sur la part d’innée et la part d’acquis, le sentiment de solitude, qui est parfois plus grand quand on est à côté de quelqu’un que lorsqu’on est vraiment seul, le fait que les personnes généreuses n’ont pas l’ego qui en ferait des leaders, l’avantage de la vieillesse, de l’expérience, qui permet de faire en sorte que les choses deviennent plus immédiates, ou ce que l’on perd quand une romance s’achève.

  Je n’ai jamais pu oublier les gens que j’ai aimés, parce que chaque personne avait des qualités spécifiques. On ne peut remplacer personne. Ce qui est perdu, est perdu…

Refus des artifices classiques de la comédie romantique

Sur le plan technique, Before Sunset profite des avantages du cinéma indépendant. Le choix d’un déroulement en temps réel, l’absence de musique extradiégétique, le manque relatif de décors, l’usage de la steadicam, du champ-contrechamp, de petits plans séquences qui ne recherchent aucune virtuosité, démontrent une volonté d’exposer des événements à travers un rendu minimaliste, réaliste et d’une grande simplicité. Cette approche est également présente dans le jeu d’Ethan Hawke et Julie Delpy. Selon l’actrice, « il fallait éviter les mimiques d’acteurs, ce qui est quelque chose de fragile et subtil ». On peut constater cette particularité dans les postures, les gestes, comme lorsque que Céline donne sa cigarette à Jesse pour qu’il allume la sienne tout en continuant à dialoguer, ou quand les deux anciens tourtereaux échangent à propos d’un sujet important alors qu’ils rentrent dans un café parisien.

C’est un cinéma qui favorise la fluidité, qui refuse la schématisation, l’enrobage, la démonstration, l’hyperbole, la grammaire conventionnelle, les codes classiques, la recherche à tout prix de scènes iconiques pour impressionner le spectateur.

Le film est naturel et sans style comme les deux acteurs sont naturels et sans style.

Trois points de suspension

Retrouver une complicité, penser ce qu’on a été avec ce que l’on voudrait être, reconsidérer le passé, exploiter ses apports, voir comment il a été intégré, réévaluer l’avenir, forgent les principaux enjeux et l’intérêt de Before Sunset. Le résultat est un exposé subtil, quelque part spirituel et finalement réjouissant sur les conditions d’une communion amoureuse.

C’est sous des notes de piano et la voix chaude de Nina Simone, après une valse explicite interprétée par Julie Delpy à la guitare, que le tout s’achève, en laissant le spectateur avec une fin ouverte, même si le ton est optimiste.

L’été semble contenir les ingrédients d’un renouveau proche.

Bande-annonce : Before Sunset

Fiche technique : Before Sunset

Synopsis : 9 ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés à Vienne et ont passé une nuit ensemble dans la ville. Aujourd’hui, il se retrouvent à Paris.

  • Réalisateur : Richard Linklater
  • Scénario : Richard Linklater, Julie Delpy et Ethan Hawke, sur une histoire de Richard Linklater et Kim Krizan, d’après les personnages de Richard Linklater et Kim Krizan
  • Photographie : Lee Daniel
  • Montage : Sandra Adair
  • Décors : Baptiste Glaymann
  • Costumes : Thierry Delettre
  • Producteurs : Isabelle Coulet, Richard Linklater, John Sloss, Anne Walker-McBay
  • Sociétés de production : Warner Independent Pictures, Castle Rock Entertainment, Detour Filmproduction
  • Sociétés de distribution : Warner Independent Pictures, Warner Bros. Pictures
  • Pays d’origine : États-Unis, France
  • Format : couleur — 35 mm — 1,85:1 — Son : DTS / Dolby Digital / SDDS
  • Genre : drame, romance
  • Durée : 80 minutes
  • Date de sortie :
    États-Unis : 2004
    France : 16 mars 2005
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4

Cannes 2023 : Le Retour (des âmes sœurs)

Ce que l’on ignore ne nous tue pas, mais ce que l’on garde secret peut changer à jamais notre trajectoire. Le Retour d’une famille en Corse tire justement cette alarme, entre les railleries d’adolescents et leurs premiers émois. Catherine Corsini en profite également pour hurler son amour à cette île méditerranéenne et à la dernière génération qui l’investit de toutes ses forces.

Synopsis : Khédidja travaille pour une famille parisienne aisée qui lui propose de s’occuper des enfants le temps d’un été en Corse. L’opportunité pour elle de retourner avec ses filles, Jessica et Farah, sur cette île qu’elles ont quittée quinze ans plus tôt dans des circonstances tragiques. Alors que Khédidja se débat avec ses souvenirs, les deux adolescentes se laissent aller à toutes les tentations estivales : rencontres inattendues, quatre cents coups, premières expériences amoureuses. Ce voyage sera l’occasion pour elles de découvrir une partie cachée de leur histoire.

Tout juste après avoir éclaté les points de suture d’une unité d’urgentistes dans La Fracture, la réalisatrice semble revenir à La Belle Saison, celle du féminisme qu’elle a voulu capturer avec sincérité dans son film. Elle s’accroche ainsi à une narration très linéaire et moins nerveuse que dans le précédent. Catherine Corsini nous feinte alors d’entrée de jeu, avec une ouverture sans doute pas nécessaire pour que l’on saisisse la portée d’un deuil commun, qui frappe une mère et ses deux filles.

Cette famille retourne ainsi sur sa terre natale, où l’union de Khédidja (Aïssatou Diallo Sagna) et d’un mari absent interroge des enfants, sur qui le poids de la réussite pèse. La mère cherche à bien faire, quitte à tromper son monde pour que le sien ne s’effondre pas, car il s’arrête bien à l’existence de Jessica (Suzy Bemba) et de sa sœur cadette Farah (Ester Gohourou). Chacune d’elles a son côté sale gosse, rendant ainsi crédible certains virages significatifs, où l’une trouvera des réponses dans la maternité et l’autre dans la paternité. Elles dérivent donc jusqu’à s’enfoncer dans la végétation corse, un environnement sec et brûlant par moments.

L’été Corse

Tous les personnages ont droit à leur périple personnel, doublé d’une quête initiatique pour les adolescentes, pour qui le vertige de l’amour est encore inconnu, quelle que soit sa forme. C’est pourquoi l’irruption de Gaia (Lomane De Dietrich) dans le groupe rouvre peu à peu des plaies qui n’ont jamais cicatrisé. L’intrigue découvre aussi des hommes bagarreurs contre des femmes libérées, ou qui cherchent à l’être. On y célèbre également une jeunesse qui ne sait plus vraiment d’où elle vient ou quel avenir tracer. Est-on simplement destiné à la réussite avec un diplôme en poche ou y a-t-il d’autres moyens de ne pas tomber accros aux quatre cents coups ?

Par ailleurs, la cinéaste n’interroge pas la sexualité, mais bien la solitude des personnages à travers un deuil non résolu. Le Retour résout évidemment toutes ses problématiques, mais avec trop peu de subtilités pour rester dans nos mémoires. Son récit se dévore comme une glace sur la plage, avant de replonger dans le bain du quotidien. Certes, il n’y a pas de quoi se rassasier, mais dans le fond, on connaît tout le bien que ça nous fait.

Le Retour de Catherine Corsini est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Catherine Corsini, Naïla Guiguet
Avec Aïssatou Diallo Sagna, Esther Gohourou, Suzy Bemba
Distributeur : Le Pacte

Cannes 2023 : Black Flies de Jean-Stéphane Sauvaire

Haletante mise en scène de Jean-Stephane Sauvaire (Johnny Mad Dog) dans le chaos des rues de Brooklyn, au plus près de la violence miséreuse et pourtant quotidienne des infirmiers urgentistes, à la fois héros et bourreaux.

Synopsis : Ollie Cross, jeune ambulancier New-Yorkais, fait équipe avec Rutkovsky, un urgentiste expérimenté. Confronté à une extrême violence, il découvre les risques d’un métier qui chaque jour ébranle ses certitudes sur la vie… et la mort.

Cinéaste français dont on a l’habitude d’avoir des expériences plutôt que des films, où l’immersion est la clé d’une totale proximité, Jean-Stephane Sauvaire ne déroge pas à sa règle avec son tout nouveau film, présenté en compétition pour cette nouvelle édition cannoise.

Dès l’ouverture du film, le réalisateur mise sur un esprit anxiogène qui deviendra le pire ennemi de ses héros ,mais également de son public. Lumières ballottantes, sirènes plus coriaces que des mandragores et vision trouble : les spectateurs sont au cœur de l’action pendant deux heures.

Tye Sheridan est d’une fascinante complexité. D’abord en tant que premier de la classe. Puis, protocole en bouche et au fur et à mesure que ses convictions et sa volonté sont mises à rudes épreuves, c’est un état de conscience totalement à la dérive que l’acteur nous offre sur un plateau d’argent. Même l’excellent et oscarisé Sean Penn n’est pas à la hauteur de son poulain.

C’est à souligner car le film repose intégralement sur les épaules du jeune Sheridan qu’on attend désormais de pied ferme sur le prochain film de Justin Kurzel. Bien que la prestation soit donc impeccable, l’ensemble du film, lui, reste un poil trop filandreux. À trop vouloir tirer sur la corde du premier rang, l’œuvre en devient un temps soit peu poussive, aux limites de l’harcèlement. Un film qui ne démérite pas sa place sur les écrans cannois mais peut-être pas en sélection officielle.

Et c’est dommage car il y a une vraie flamme au sein des personnages, qui se complètent, se forment, et se relaient dans une sphère qui ne fera qu’évoluer, au bonheur des uns bien qu’au détriment des autres. Tout cela sous la caméra de Sauvaire qui engouffre son public dans les lignes austères de la vie et de la mort, qui se nourrissent des sauveurs les plus bienveillants. De quoi rappeler au monde que le pire poison qui soit n’est autre que le mal qui vit en chacun de nous et des conséquences qui en résultent. Le mal appelle t-il le mal ? Ou nous oblige t-il à reconsidérer notre devoir ?

Black Flies de Jean-Stéphane Sauvaire est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Ryan King, Ben Mac Brown
Avec Sean Penn, Tye Sheridan, Katherine Waterston, Michael Pitt,…
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Genre : Thriller, drame
Durée : 120 minutes

Fast & Furious X : Familia, je vous aime

« Vous êtes beau ». C’est ce qu’a dû dire et répéter Louis Leterrier lorsqu’il hérita de Fast X, royaume des damnés de la Terre de l’entertainment à grande échelle.

Destination Wasteland

Car au fond, qui aimait encore SINCÈREMENT Fast and Furious depuis le dernier opus ? Même pas Fast and Furious lui-même. Plus personne ne faisait semblant de ne pas croire ce que disaient les Autres, les gens du bon goût.

Les beautiful people qui boivent leur Corona dans un verre (à pied) et se rendent aux barbecues de Vin Diesel comme ils vont en safari. Qui observent à la jumelle les bons sauvages du « on n’est plus à ça près » se débattre dans leur réserve naturelle de cascades jouant avec les règles de la physique comme les scénaristes avec la cohérence dramatique. « Va dans l’espace avec ta bagnole ! », « Inventes un frère qui n’a jamais existé à Baboulinet ! », « Fais revenir l’asiatique mort dans le 6 ! », hurlaient les visiteurs du Zoo de la Familia à ses indigènes hautement conscient de leur avilissement sous le Pexiglas de la grande toile.

« Mais regarde ce que nous sommes devenus ! » : c’est ce qu’Elvira hurle à Tony avant de le quitter avec pertes et fracas dans Scarface. C’est aussi ce qu’a dû dire en substance Justin Lin à Vin Diesel avant de planter la production de Fast X au début des prises de vues. Familia nombreuse et à problèmes cherche tuteur pour s’occuper du cirque des K-Sos à 300 millions de dollars : même l’Instit Gérard Klein aurait pris ses jambes à son cou.

Les barbecues aussi, ont besoin d’amour

Mais Louis Leterrier n’est pas un professeur des écoles du service public audiovisuel. Lui, ce serait plutôt le Dr Frederik Thieves dans Elephant Man : celui qui regarde dans les yeux le monstre qui ne supporte pas les miroirs, et lui dit « vous êtes beau » sans arrières-pensées. Un autre se serait battu avec lui-même pour ne pas tirer la grimace, mais Leterrier s’y connait en causes perdues. On parle quand même d’un type qui a démarré chez Europacorp, et réussi à faire un film avec Danny the Dog, la variation de Luc Besson de… Elephant Man justement. On appelle ça un chemin de vie.

De fait, il n’était surement pas le seul à être capable de prendre le relais sur Fast X en état d’ultra-urgence de 4 jours qui ont séparé le coup de fil d’Universal de son arrivée sur le plateau. Mais PERSONNE ne pouvait apporter à la troupe ce que Louis Leterrier amène dans sa trousse de secours : de l’amour.

De l’amour pour le marcel en toutes circonstances, pour les méchants qui deviennent gentils et les gentils qui vivent toujours même quand ils sont morts, pour les gros et les petits boules en tanga qui lustrent en fish-eye la carrosserie des batmobiles fluos shootées au protoxyde d’azote. Et pour les barbecues, et pour la Corona. À la bouteille, évidemment.

Happy Together

Bref, y’a de la joie et le réalisateur ne fait pas semblant d’honorer le cahier des charges. C’est toute la différence entre un yes man qui sait que les gens veulent voir et un artisan qui aime ce qu’il filme : le plaisir l’emporte sur le jugement de valeur.

Parce que oui, on peut s’amuser à tirer sur l’ambulance. Et les fonds verts qui bavent, et les mano à mano filmés comme Le Transporteur 12, et la suspension d’incrédulité qui en prend pour son grade et tudutudu les pisses froids, on arrête là.  On est dans Fast and Furious, pas dans Mission Impossible. Si la famille ne vous donne pas des raisons qui n’appartiennent qu’à elle de lui casser du sucre sur le dos, alors le choix est simple : on l’aime ou on la quitte. Et là de l’amour en l’occurrence, il y en a dans Fast X.

Sous l’impulsion de Leterrier, tout le monde retrouve de l’appétit à être là, ensemble mais séparés à l’écran par un bad guy qui casse tout sur son passage et éparpille le groupe aux quatre coins du globe. C’est la première très bonne idée du film : faire en sorte que soient livrés à eux-mêmes des personnages qui avaient pris l’habitude de tromper la mort et l’invraisemblable en équipe sans bouger un sourcil de spectateur.

Peur sur la ville

Autrement dit, et pour la première fois depuis longtemps, on a un doute dans Fast X. Raisonnable certes, et à relativiser au regard de critères cinématographiques « normaux ». Mais pour la première fois dans la franchise, on craint pour ce groupe où chacun suit son un arc narratif clairement défini de son côté. Dans l’ensemble, tout le monde en sort grandi et en premier lieu Vin Diesel, monarque fricadelle privé de sa cour, qui semble avoir accepté de déboulonner quelques-unes de ses postures de roitelet pour l’occasion.

À défaut de se remettre vraiment à jouer, l’acteur joue le jeu qui s’impose à son personnage et tient en quelques mots oralisés à l’écran : la peur de tout perdre. Comme si les enjeux et le chaos en coulisses avaient rattrapé la fiction, et généré suffisamment d’incertitudes chez le baron trop bien nourri pour l’amener à quitter le trône et reprendre (un peu) le volant de l’acting. Bref, à paraitre (un peu) VUL-NÉ-RA-BLE -chaque syllabe bien pesée- et redevenir ainsi la valeur ajoutée qu’il n’était plus depuis longtemps dans sa propre franchise. Oui, Vin is back on the Fury Road : fallait des (très) gros bras, ou un game-plan en béton pour y arriver.

Or, Louis Leterrier se trouve dans la seconde catégorie, celle qui ne pisse pas contre le vent. Et lui, c’est carrément le Tai-Chi Master: celuiqui murmure à l’oreille de l’ouragan pour le rediriger dans sa direction.

Say Hi to The Bad Guy

C’est toujours pas Mission Impossible, mais le talent consiste aussi à s’inspirer des meilleurs. À l’instar d’un Christopher McQuarrie (TOUTES PROPORTIONS GARDÉES !), Louis Leterrier s’amuse ainsi à revisiter les lieux communs de la franchise pour transformer les victoires de sa star en défaites. Son Ethan Hunt congestionné par la créatine se retrouve ainsi constamment mis en échec par le récit et un méchant qui fixe les règles du jeu à sa place.

Le méchant, parlons-en justement. Il s’appelle Jason Momoa, et il est mi Jason Statham dans Fast and Furious 7, et mi- Simon Phoenix dans Demolition Man.

Au premier, il emprunte la disruption cartoonesque, et l’omniscience qui lui permet d’apparaitre où il veut quand il veut, et surtout là où ne l’attend pas. Au second, la grandiloquence cabotine, la dégaine qui tend le majeur au bon goût, et la simplicité réjouissante du méchant heureux de l’être. Momoa joue avec les personnages comme un gosse qui prend du plaisir à casser ses jouets, le même qui anime Leterrier derrière la caméra. Le réalisateur taille son film à sa démesure, et atteint même le point Bad Boys 2 du macabre non-autorisé dans quelques passages qui ont dû provoquer des levers de sourcils chez Universal.

Cœur de pirate

Au bras de fer de l’improbable et du what the fuck avec des personnages et un univers qui en tiennent pourtant une couche, il gagne toutes les manches. Jusqu’à un cliffhangher qui donne rendez-vous au spectateur en 2025. D’ici là, Louis Leterrier – si c’est toujours lui- sera confronté à l’équation que n’ont pas réussi à résoudre les frères Russo sur leur Avengers. À savoir réussir le premier en mettant le méchant en chef d’orchestre de la chorale, et ne pas se gaufrer dans la cacophonie quand les gentils reprennent la main.

Mais sur la foi de ce fastueux Fast X on est prêt à lui laisser le bénéfice du doute. Faire du gras qui tient au corps sans calories superflues pendant 2h21, c’est un métier qui se perd en 2023, surtout dans un Fast and Furious. Donc on y croit ou, pour paraphraser le petit Brian, « on a la foi ».

Parce qu’il y a de l’amour. Et l’amour, c’est plus fort que tout.

Bande-annonce : Fast & Furious X

Fiche technique : Fast & Furious X

Titre original : Fast & Furious X
Réalisateur : Louis Leterrier
Scénario : Justin Lin, Louis Leterrier et Dan Mazeau, d’après les personnages de Gary Scott Thompson
Avec Vin Diesel, Michelle Rodriguez, Jason Momoa, Charlize Theron, Jordana Brewster..
Musique : Brian Tyler
Direction artistique : Stephen F. Windon, Mansel Jones
Costumes : Sanja Milkovic Hays
17 mai 2023 en salle / 2h 21min / Action
Distributeur : Universal Pictures International France

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4