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Cannes 2023 : May December de Todd Haynes

Huit ans après le talentueux et sublime Carol qui a valu le prix d’interprétation féminine à Rooney Mara, le cinéaste Todd Haynes revient sur la Croisette avec une proposition en or : réunir Natalie Portman et Julianne Moore pour la première fois à l’écran.

Depuis quelques années, Todd Haynes est habilement reconnu pour présenter des films forts, avec des protagonistes toujours plus fascinants les uns que les autres et décortiqués de bout en bout. On a pu le voir entre autres avec le fameux Carol ou encore Velvet Goldmine. Rien d’étonnant donc que l’annonce de son prochain film, mettant en vedette Natalie Portman et Julianne Moore soit sélectionné en avant-première pour les beaux yeux du Festival de Cannes.

Et…

May December se penche sur un scénario proposé par nulle autre que Natalie Portman, sur une actrice en vogue désireuse de rencontrer l’héroïne qu’elle va interpréter dans son prochain film, jouée par l’inépuisable Julianne Moore afin de coller au mieux au rôle qu’on lui a confié. Gracie Atherton, qui va devoir accueillir chez elle une inconnue afin de se faire écorcer toute la journée, est une mère de famille anciennement condamnée pour avoir eu un mineur comme amant, aujourd’hui mari loyal et père de ses enfants. Quel plot ! Voir Natalie Portman et Julianne Moore se dévisager, à jouer au chat et à la souris, sur des non-dits pourtant bien pensés et s’analysant tour à tour ne pouvait, sur le papier, que faire grande impression. C’en est tout autrement…

Miroir mon beau miroir

Le film manque cruellement de venimosité, alors que l’atmosphère autour de cette rencontre flirte cordialement mais distinctement sur un ring, la tension entre les deux héroïnes relève presque de l’indifférence… Éloignées l’une de l’autre, les femmes sont plus souvent avec les autres membres de la famille qu’entre elles, excepté sur deux ou trois scènes précises (très franchement réussies d’ailleurs). Par ce manque de clairvoyance, Haynes s’éloigne dangereusement de ce qui faisait la force de ses précédentes œuvres, une alchimie parfaitement représentée et un nuancier d’éléments dramatiques, réalisés avec fierté.

Ici, le climat est lourd, mais lourd d’ennui. À se vouloir trop gênant par la sexualisation scandaleuse du couple, le film le devient tout autant, surtout lorsque Elizabeth Berry fait tout ce qu’elle peut pour devenir Gracie Atherton. Une question se pose alors : jusqu’où des acteurs peuvent-ils aller pour parfaitement interpréter un rôle ? Le convenable est-il en option ou s’agit-il seulement du résultat d’une bonne motivation ? Todd Haynes s’amuse sur ce point. Peut-on en vouloir au personnage de Natalie Portman de porter son désir vers l’idéalisation de son art jusqu’à enfreindre des règles élémentaires ou sommes-nous juste obnubilés par une situation malsaine et embarrassante au possible ?

En soit, tous ces questionnements sont aussi inévitables que fascinants, le cinéaste aurait pu avec un tel amas de mauvaises et bienséances présenter une œuvre complexe, hypnotique, aux limites du thriller. A la place, le narcotisme de cette retenue joue en sa défaveur, et même si les mimétismes entrepris par Portman pour se fondre telle une ombre sur Julianne Moore sont bien orchestrés, le sentiment d’avoir à faire à une œuvre qui ne prend aucun plaisir à aller au bout de ses idées est désolant, surtout pour un cinéma aussi généreux que celui de Todd Haynes…

May December de Todd Haynes est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Samy Burch
Avec Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton
Prochainement en salle / 1h 53min / Drame, Romance
Distributeur : ARP Sélection

Synopsis : Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran, dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale et passionné le pays 20 ans plus tôt.

 

Cannes 2023 : Acide, météo empoisonnée

Plus désastreux que catastrophique, Acide ne sait jamais sur quel pied danser entre l’horreur et la fuite d’une famille à travers les campagnes françaises de l’est . Pourtant, les protagonistes devront tout faire pour survivre avant que le ciel ne leur tombe sur la tête.

Synopsis : Selma (Patience Munchenbach), 15 ans, grandit entre ses deux parents séparés, Michal (Guillaume Canet) et Élise (Laetitia Dosch). Des nuages de pluies acides et dévastatrices s’abattent sur la France. Dans un monde qui va bientôt sombrer, cette famille fracturée va devoir s’unir pour affronter cette catastrophe climatique et tenter d’y échapper.

Just Philippot nous avait plus que séduit avec La Nuée, où il parvenait à faire de la sauterelle un véritable monstre de cinéma. Le cinéma de genre s’élève alors de plus en plus dans les campagnes, avec le trépidant Teddy, des frères Boukherma, ou le mauvais conte Ogre, d’Arnaud Malherbe. Pourtant, il faut encore reconnaître que tout est loin d’être pertinent dans ce paysage horrifique qu’on se fait de notre société.

Co-écrit par Yacine Badday, l’intrigue s’éparpille d’entrée, avec des images prises à l’arraché dans une entreprise où les employés ont pris d’assaut les bureaux. Il s’ensuit des affrontements avec les forces de l’ordre qui ne trouveront plus d’écho avec la suite, si ce n’est pour coller un casier judiciaire à Michal (Guillaume Canet). Super papa doté d’un bracelet électronique, il tente à tout prix de fuir son passé colérique et le quotidien grotesque qui malmène sa fille et son épouse, et qu’il a probablement déjà abandonné dans son cœur.

Malheureusement, une tempête approche et elle promet d’être corrosive pour celles et ceux qui s’exposeront à sa fureur. Ce qui aurait pu être le sort du karma ou d’un acharnement divin se trouve alors justifié par les enjeux écologiques qui nous préoccupent actuellement, mais cela ne dépassera jamais le cadre de l’exposition, qui traîne en longueur.

On nous dévoile les difficultés qu’ont Elise (Laetitia Dosch) et sa fille Selma (Patience Munchenbach), notamment via les incidents en ouverture, sans que cela nourrisse un quelconque intérêt pour la course à la survie que chacun emprunte. Hélas, le rythme faiblit entre deux averses et Acide peine à trouver la bonne approche pour ausculter les maux d’une famille en crise. Canet incarne avec rigueur ce père à moitié absent, jusqu’à ce qu’il ne traine plus le poids de la culpabilité à la cheville. C’est cependant le personnage de Selma qui souffre le plus de l’écriture, redondante d’une péripétie à l’autre. La jeune fille ne cesse de flancher et cumule suffisamment de mauvais points pour qu’on ne s’attache pas à elle. Et de manière générale, le cinéaste ne laisse pas le temps à ses personnages de muer et perd notre attention au passage.

Ce sous-Guerre des Mondes est loin de faire de l’ombre à l’adaptation de Steven Spielberg, qui maîtrise autant son sujet dans les effets visuels que dans la manière de personnifier la menace, qu’elle vienne du ciel ou de la terre. Ici, Acide traine tous ses arguments dans la boue et sa pluie corrosive, qui n’épargne personne, que l’on soit dans le champ ou non. Notons également un manque d’interactions avec d’éventuelles menaces humaines, ce qui aurait de quoi compenser  les accès de folie de Selma qui, comme le spectateur, n’a de toute évidence pas appris grand-chose au bout de ce voyage.

Acide de Just Philippot est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2023

Avec Guillaume Canet, Laetitia Dosch, Patience Munchenbach..
20 septembre 2023 en salle / 1h 40min / Fantastique, Drame

Bande-annonce : Acide

 

 

Cannes 2023 : Project Silence, la rage de vivre

Les blockbusters coréens défient leur concurrent Hollywoodien avec une facilité déconcertante depuis quelques années. Project Silence en fait partie, en assimilant tout le bon jus d’une série B et toute l’âme d’une œuvre destinée au grand public.

Synopsis : Le brouillard cause un gigantesque accident sur un pont. Alors que celui-ci menace de s’effondrer, des bêtes inconnues se retrouvent libérées au milieu des survivants.

Les séances de minuit ont toujours eu une place importante dans le cadre du festival de Cannes. Il s’agit du sas de décompression par excellence pour les festivaliers qui ne parviennent pas à tromper leur sommeil. Et en échange, cette séance promet le divertissement vénéneux que l’on espère. Que l’on rie, que l’on pleure ou que l’on encaisse des décharges d’adrénaline, on a envie d’y être plus que tout.

Kim Tae Gon capitalise sur ses éléments de tension dans un film catastrophe, en prenant d’assaut un pont, où plusieurs destins se croisent. Le charme de cette fiction ultra nerveuse tient dans son approche des personnages, tellement différents les uns des autres que la collision semble inévitable. Toute cette problématique constitue le point de départ. Les habitants d’une nation sont divisés par leur égocentrisme, que l’on effleure dans une exposition qui ne traine absolument pas en longueur. Et ce n’est qu’après un malheureux carambolage que leur union aura un sens.

Lâcher les chiens

Impossible d’arrêter la mèche; elle entraîne une série d’incidents qui vont convoquer les codes du genre, notamment autour d’un portrait de famille, que ce soit en entre un père (Sun-kyun Lee, qui nous a réveillé plus tôt dans la journée avec Sleep, à la Semaine de la Critique) et sa fille (Kim Su-an), entre deux sœurs, un couple âgé ou un dépanneur (Ji-hoon Ju) avec tout ce qui lui tombe dessus. Leur survie devient leur priorité. Et la galerie s’enrichit alors avec l’irruption de l’armée, d’un scientifique un peu trouillard et des cobayes qui n’auront plus rien à voir avec les meilleurs amis de l’homme.

Les chiens ne sont plus les mignons animaux domestiques, mais bien des machines de guerre d’un état militaire et où il semble vain de lutter contre une telle menace. Le projet secret de cette unité canine et féroce va croiser la route des automobilistes qui n’auront  le temps de décoller ni de débarquer. La liaison avec l’aéroport est rompue, de même que les communications avec les proches. Le récit nous invite ainsi à savourer chaque moment de bravoure, où le nationalisme triomphe toujours. Nous savons d’avance dans quelle direction nous allons, mais dans le fond, ce n’est pas le point de chute qui compte, mais bien l’atterrissage.

Secondé par Kim Yong-hwa (saga Along With the Gods et à la barre du très attendu The Moon) et du précieux Joo-Suk Park (Dernier Train pour Busan) à l’écriture, Kim Tae Gon n’hésite pas à sacrifier frontalement ses figures du troisième âge, comme pour nous rappeler que le gouvernement a bien du souci à se faire avec cette tranche démographique, de plus en plus vieillissante et, a fortiori, coûteuse. Il est également enclin à laisser sa jeunesse s’épanouir au-delà de ses frontières, ce qui justifie parfaitement le mépris pour les artistes ou les loyaux fonctionnaires. Tout le monde en prend pour son grade, mais c’est à la force du collectif et de quelques actes solidaires qu’on trouve une issue à ce drame national.

C’est bourré de clichés et de générosité, malgré un rythme qui préfère les à-coups à une bonne accélération en ligne droite. C’est pourquoi Project Silence est un film qui aboie plus qu’il ne mord, mais qui dépanne honnêtement en fin de soirée.

Project Silence de Tae-gon Kim est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2023.

Titre original Talchul : Project Silence
Avec Sun-kyun Lee, Ji-hoon Ju, Hee-won Kim..
Prochainement en salle / 1h 41min / Thriller, Epouvante-horreur, Fantastique
Distributeur : KMBO

Bande-annonce : Project Silence

Cannes 2023 : Sleep, la peur du sommeil

Pas le temps de bailler ou de ronfler avec Sleep, présenté à la Semaine de la Critique, où l’ancien assistant de Bong Joon-ho nous livre un premier long-métrage qui a de quoi donner des frissons, de jour comme de nuit.

Synopsis : La vie d’un jeune couple est bouleversée quand le mari devient somnambule et se transforme en quelqu’un d’autre la nuit tombée. Sa femme, submergée par la peur qu’il fasse du mal à leur nouveau-né, ne trouve alors plus le sommeil….

Dormir est un luxe dont les festivaliers de Cannes sont prêts à s’acquitter. Mais pour un jeune couple dans l’attente d’un nouveau-né, l’enjeu est bien de retrouver le sommeil, coûte que coûte. Jason Yu débarque alors avec une série B rafraichissante, ne lésinant pas sur les codes de l’épouvante et de la comédie, histoire de rendre toute cette expérience digeste et pour le moins mémorable.

Un ronflement en appelle un autre. Le film s’ouvre ainsi, dans la pénombre d’une chambre, où le somnambulisme du mari (Sun-kyun Lee) devient inquiétant. Sa femme (Yu-mi Jung), qui n’est pas loin d’accoucher de leur enfant, devra alors gérer les tourments des nuits à venir, car son mariage ne tient qu’à un fil. Des crises de faim, un bouillon suspect dans une marmite, une soudaine envie d’uriner ou une démangeaison à la joue, il existe autant de motifs possibles pour mettre le couple sous pression, notamment, l’épouse qui croit en leur union et qui croit en sa force.

La parentalité est donc exposée à ses propres limites, dans la crainte que quelqu’un ne souffre. Chaque mouvement du mari dans son sommeil crée une espèce d’aura maléfique autour de lui et il sera facile d’adhérer à ce genre d’expérience, qui aurait très bien pu prétendre au rang de séance de minuit. Sleep se révèle être une bonne surprise, un huis clos bien rythmé, quand bien même Jason Yu ne sait pas comment exploiter ses ellipses, autrement que par un chapitrage en trois actes distincts. Cerise sur le gâteau, le dédale psychologique, dans lequel le spectateur se verra enfermé, sera l’endroit idéal pour méditer sur la charge mentale des protagonistes, qui s’aiment et qui se soutiennent aveuglément.

Sleep de Jason Yu est présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2023 en compétition.

Titre original Jam
Avec Yu-mi Jeong, Sun-kyun Lee
Prochainement en salle / Comédie, Epouvante-horreur
Distributeur : The Jokers / Les Bookmakers

Cannes 2023 : Riddle of Fire de Weston Razooli

Once upon a time… les Goonies des temps modernes, ou la fantastique épopée d’Alice, Hazel et Jodie. Présenté en avant-première à la quinzaine des cinéastes 2023.

Rares sont les films qui ne se présentent pas comme tel. Bien sûr, les tonalités spielbergiennes foulent les champs où trois gamins du Wyoming s’amusent à cambrioler l’entrepôt de leur jeu vidéo préféré mais pas que. Ce qui est des plus savoureux dans le premier long métrage de Weston Razooli, c’est cette frappante liberté d’expression, autant au niveau de la mise en scène que des acteurs, tel un gros bonbon aux multiples saveurs, qui dévoilent ses surprises au coup par coup.

Embarqué dans une quête à l’ancienne, où sons médiévaux appuis l’expédition des trois loustics, on a affaire à une véritable remise en question sur les joies de la technologie. Plus que quelques jours avant de se retrouver en camp de vacances et qu’une envie : jouer à un jeu vidéo, pour ça ? Devoir rapporter une blueberry pie à la gardienne des mots de passe : maman. Mais la quête ne va pas se révéler aussi simple, plus de blueberry pie au commerce du coin, des œufs volés à la supérette, impossible donc de pouvoir la faire soi-même, alors que faire ? Se lancer dans une chasse au trésor, peu importe les risques, peu importe les obstacles.

Au final, n’est-ce pas le meilleur moyen de conjurer la malédiction de la technologie et des écrans ? Retrouver cette magie si particulière de l’enfance où les aventures les plus extraordinaires dépendaient uniquement de l’imaginaire, entre féérie et réalité.

Donjons & Dragons au Wyoming

Razooli peut être fier d’une chose, c’est de capter de manière si naturelle l’univers fantastique des jeunes héros, dont les félicitations sont de rigueur pour leurs prestations qui embrassent aisément une si belle innocence. Gags, intelligence et magie sont de puissants remèdes au cinéma folklorique d’aujourd’hui, qui trouve en Riddle of Fire un fidèle allié, qu’on peut revoir au même titre que ses célèbres prédécesseurs sans se soucier une seule minute de ne prendre aucun plaisir. Car c’est tout ce que représente cette sublime œuvre fantastique : un plaisir, simple, pur, sans fioriture, une bouffée d’air frais comme pourrait l’être notre jeu vidéo préféré, pour qui on serait prêt à tout pour y jouer ne serait-ce que deux petites heures.

Vous l’aurez compris, la première œuvre de Weston Razooli est un véritable coup de cœur.

Riddle of Fire (Conte de feu) de Weston Razooli est présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023.

Avec Charlie Stover, Danielle Hoetmer, Skyler Peters, Analeigh Tipton, Charles Halford, Weston Razooli..
Prochainement en salle / 1h54min / Aventure, Action, Comédie

Synopsis : Il était une fois un trio d’enfants cherchant à craquer le code parental de leur nouvelle console et aussi la parfaite recette de la blueberry pie, une secte de braconniers qui ne cessent de se chicaner, une petite fille qui a des dons elfiques… Un premier long métrage dont le budget est aussi lilliputien que sont géantes sa sophistication formelle et sa liberté épique.

Cannes Cinéma 2023 : Pompo The Cinephile, réaliser ses rêves

Un film mute en permanence, que ce soit en amont de sa conception, sur le tournage ou dans la salle de montage. Cette métamorphose, Takayuki Hirao la capture à travers une animation solaire et inspirante. C’est pourquoi Pompo The Cinephile est annonciateur d’une explosion de joie, malgré les sacrifices et les ambitions démesurées de ses héros, pourvu qu’ils servent à réaliser nos rêves.

Synopsis : Bienvenue à Nyallywood, la Mecque du cinéma où Pompo est la reine des films commerciaux à succès. Le jour où elle décide de produire un film d’auteur plus personnel, elle en confie la réalisation à son assistant Gene. Lui qui en rêvait secrètement sera-t-il à la hauteur ?

Assistant de production sur Millenium Actress et réalisateur du premier épisode de Paranoia Agent, Takayuki Hirao a longtemps baigné dans l’ombre de Satoshi Kon avant de prendre son envol. Son essai transformé sur la saga The Garden of Sinners : Paradox Spiral lui a permis de lancer les poissons tueurs et bipèdes de Gyo, film moins abouti car la fibre horrifique habite sans doute peu sa grammaire visuelle. Ce qui anime Hirao au fond, c’est de s’émanciper de ce rôle d’observateur. Il est temps pour le cinéaste de s’éveiller, tout en gardant dans un coin de la tête ces notes qu’il a délicatement couchées dans son carnet, tous les jours de sa vie.

Once upon a time… in Nyallywood

Et quand bien même il est toujours possible de rebondir sur un nouveau mode d’apprentissage, Hirao adapte les six volumes de Pompo : The Cinephile, écrit par Shogo Sugitani, qui redéfinit le 7e art de son époque tel Once Upon a time… in Hollywood, avec une énergie collective qui pourrait conquérir le continent américain et toutes ses statuettes dorées.

Pourtant, dans Pompo The Cinephile, nous ne sommes pas dans le monde que nous connaissons. Nous sommes aux pieds de Nyallywood, où les artéfacts de la culture nipponne fusionnent avec le prestige d’un Walk of Fame alternatif. C’est ainsi que l’on regarde le jeune Gene Fini, un Spielberg boy qui parvient à s’effacer devant le film qu’il souhaite réaliser. Le spectateur sera au crochet de cet assistant de production, au visage pâle, faute de passer la majorité de son temps dans la pénombre, avec une seule lumière pour le guider. Le cinéma a déjà maintes fois été célébré, et tout récemment avec The Fabelmans, qui interrogeait l’image comme un vecteur d’émotions et de souvenirs.

Avant de parler réalisation, il est bon de rappeler le rôle d’un producteur, dont l’impulsion reste vitale pour l’existence d’un film. Joelle Davidovich Pomponette, ou plus simplement Pompo, est de cet acabit. Cette productrice excentrique, aux allures de pré-adolescente en manque de sucreries, est le visage de sa boîte qui s’est toujours cantonnée à de la série B, avec la même star à l’affiche et les mêmes plans pour séduire un public qui ne demande pas plus qu’un peu de sensation. Mais il arrive un moment où la formule ne suffit plus, où l’intérêt est au diapason d’une toute autre ambition. Pompo The Cinephile nous parle de ce virage, avec tout le glamour d’une industrie et ses dérapages.

Une minute d’attention

Nous en revenons à la proximité avec le réalisateur, le chef d’orchestre de toute une troupe aux multiples facettes. Gene doit prendre garde à bien choisir la vague avec laquelle surfer, afin de ne pas laisser ses chances se briser sur la houle. Le réalisateur se cherche dans son propre film, tout autant que le spectateur dont le jeu intuitif constitue une clé de voute essentielle à l’élaboration d’une œuvre semble-t-il exceptionnelle.

Gene s’entoure de Nathalie Woodward, une comédienne débutante afin de détourner la carrure de Mystia, dont la présence surclasse toute la notoriété de Pompo. Et pour l’accompagner, Martin Braddock, très inspiré de Marlon Brando, est le vétéran qu’il lui faut, un guide qui s’exprime avec une élocution parfaite et dont l’image ne demande qu’à rebondir sur un aria musical. On vibre avec eux, notamment avec la charge mentale de Gene, qui doit encore peaufiner son approche du mélodrame. Il médite ainsi dans un espace grand ouvert, où la tension du tournage génère des prises de vues uniques, car on y filme la vie, on y filme une foi renaissante.

Il en va de même pour le premier travail du montage, consistant à supprimer les rushes de trop, mais également à sublimer le scénario. On taille ainsi des plans, aussi beaux soient-ils, on les interprète et on les aligne pour un cocktail sensoriel. Telle est la création, animée d’une rage ou d’une passion, jusque dans les réunions de banquiers, désireux d’investir dans d’autres activités plus concrètes. Il faudra cependant passer par quelques artifices des plus théâtraux et des plus clichés, propres aux animes japonais, qui ne jouent pas en faveur d’un récit plus inspiré et qui doit s’inscrire dans la logique du grand écran. Cependant, on s’y plaît et ces quelques détails ne devraient en rien nous dérouter d’un parcours humain et généreux.

En soi, on ne nous apprend rien de fondamental dans le métier, dont on explore en surface les péripéties et les ambitions. Malgré tout, ce voyage métabolise à lui seul une lettre d’amour au cinéma et aux cinéphiles qui apprécient les marathons ou les aventures condensées en 90 minutes.

Takayuki Hirao déterre ce qui constitue pour lui le « rêve américain » pour s’emparer de la gloire, non pas comme une résonance égocentrique, mais bien comme un appel à la communion et au courage de plusieurs individus dans un effort commun. Pompo The Cinephile est une façon pour le cinéaste d’installer le spectateur derrière un rêve, un script ou une caméra, qui pointe directement vers le cœur d’un sujet personnel et flamboyant. Il s’agit d’un film solaire et sincère dans sa démarche, synonyme du printemps qui bourgeonne dans le paysage cannois et à la veille de la saison Hanabi 2023, qui clôture son exercice dans un timing parfait. Et au fond, tout ce qui compte est de réunir assez de monde pour croire en ce rêve commun qu’est le cinéma, un lieu où l’on s’évade et où l’on se promet intimement de revenir.

Pompo The Cinephile de Takayuki Hirao est projeté dans la Sélection Cannes écrans Juniors

Titre original : Eiga daisuki Pompo-san
Avec : Hiroya Shimizu, Konomi Kohara, Rinka Otani, Ai Kakuma, Akio Otsuka, Ryuichi Kijima
Conception Graphique : Shingo Adachi
Direction d’Animation : Yasuhisa Kato, Shinpei Tomooka, Naohiro Osugi
En salles le 10 juillet 2024 / 1h 34min / Animation, Comédie
Distributeur : Art House

Cannes 2023 : Conann, le festin barbare

Ce qui est amoral peut également être de bon goût. Conann de Bertrand Mandico le prouve avec une esthétique qui n’appartient qu’à son univers gothique et fantastique, très librement inspiré du roman de Robert E. Howard.

Synopsis : Parcourant les abîmes, le chien des enfers Rainer raconte les six vies de Conann, perpétuellement mise à mort par son propre avenir, à travers les époques, les mythes et les âges. Depuis son enfance, esclave de Sanja et de sa horde barbare, jusqu’à son accession aux sommets de la cruauté aux portes de notre monde.

Il faut le voir pour y croire. Pourtant le style de Mandico fait toujours parler, avant même le purgatoire chez Les Garçons Sauvages ou son récent western féminin After Blue. La fibre expérimentale trouve toujours un écho dans la fosse métaphysique qu’il bâtit, à même la structure de son récit ou bien dans les différents décors fantastiques. Anna Le Mouël parvient toujours à les renouveler et Nicolas Eveilleau à les sublimer dans le noir et blanc granuleux qu’il projette, quand il ne travaille pas sa patine colorée, au rythme des clichés que Rainer saisit à tour de bras.

Il y a donc là de quoi dérouter les aficionados de la célèbre version de John Milius, où la musculature d’Arnold Schwarzenegger le rendait pratiquement invincible. Mais la faiblesse du barbare ne se situe pas dans les combats au corps-à-corps, mais bien dans les sentiments qu’il éprouve. D’abord animé d’un désir de vengeance, c’est ensuite face à l’amour que la nouvelle Conann s’oppose. La guerrière de Mandico est ainsi auscultée d’une décennie à l’autre, à la force d’une succession d’interprètes de qualité (Claire Duburcq, Christa Théret, Sandra Parfait, Agata Buzek, Nathalie Richard).

Manger sa mère fait partie de ces nombreuses obligations, dont Conann devra s’acquitter pour enfin briser la malédiction qui s’abat sur sa modeste vie de mortelle. Elle fréquente des demi-dieux, comme ce Rainer (Elina Löwensohn) qui traine toujours à des pattes, un appareil photo à la main. Ce personnage hybride entre l’homme et le chien devient à la fois le gardien des enfers et celui des secrets les plus sombres. Romantique du macabre, il sert de passerelle pour Conann qui va rapidement sombrer dans un cercle vicieux où elle embrasse son avenir et tue son passé dans le même plan.

Si tout cela est encore difficile à suivre, le geste initial du cinéaste dans les premières scènes nous avertissait du saut de l’ange qui se préparait. Bertrand Mandico capte ainsi le mouvement de manière à ce que la scène de théâtre, voire de l’opéra, trouve l’appétence et la fibre cinématographique, une denrée rare dans un paysage aussi atypique et franchement bien restitué. Il constitue alors une galerie de comédiennes qui n’est pas ici pour s’approprier une quelconque virilité, mais il s’agit plutôt d’investir un récit, où le genre ne serait plus le sujet et où le corps féminin ne serait plus un tabou. Le résultat fascine et ne manque pas de tourmenter le spectateur dans un festin barbare.

Tuer la jeunesse et trahir ses ambitions sont les enjeux de l’héroïne, qui apprendra à ses dépens que tout ce qui ne la tue pas la rend plus émotive. En puisant dans la mythologie celte, Mandico déroute sans relâche le spectateur, à travers un rapport à notre époque qui échelonne la morale d’un bon coup d’épée et parfois directement dans la trachée. Appuyé par une mise en scène d’une grande fluidité, nous découvrons en Conann un conte et une mise en garde contre la barbarie, dont on s’en souviendra encore un moment, pour le plaisir de nos pupilles et pour certains de leurs papilles.

Conan de Bertrand Mandico est présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023

Avec Elina Löwensohn, Christa Théret, Julia Riedler…
Prochainement en salle / 1h 45min / Action, Fantastique
Distributeur : UFO Distribution

La Reine Charlotte : un prequel pour les Bridgerton

Pour le plus grand bonheur des adeptes de la Chronique de Bridgerton, le 4 mai dernier, Netflix a diffusé les six épisodes de sa série originale : La Reine Charlotte. Mais alors que vaut ce spin-off immédiatement propulsé à la tête du classement?

 Quand l’histoire inspire la fiction

Une fois de plus, les studios Shondaland (Shonda Rhimes – Grey’s Anatomy, Murder,..), nous livrent un divertissement de grande qualité. La Reine Charlotte met en lumière l’histoire d’un personnage secondaire de la série La Chronique des Bridgerton, une reine aigrie et insipide à l’allure extravagante. Mais que se cache-t-il derrière les perruques cyclopéennes et les états d’âmes de ce personnage?

Cette fiction, inspirée de faits réels, raconte l’histoire d’amour de la Reine Charlotte de Mecklembourg-Strelitz et du Roi George III d’Angleterre. Elle vient dès lors répondre à de nombreuses questions laissées en suspens lors de la diffusion des deux premières saisons de la Chronique des Bridgerton. Aux travers de six épisodes, la série aborde des sujets intellectuels et sociétaux intéressants tels que la représentation des personnes de couleur dans la société de l’époque et notamment en lien avec la question des hautes-fonctions et de l’héritage des titres. La série avait été au centre de nombreux débats lors de la diffusion des deux premières saisons de la Chronique des Bridgerton, puisqu’elle avait été accusée d’un manque de réalisme dans sa représentation d’une société d’époque intégrée et inclusive alors qu’en réalité, le racisme était sévissant et la population divisée.

Mais, dans le cas du spin-off, une perspective politique est donnée à la fiction qui se voit inclusive sans tomber dans un cliché ou un déni de réalisme. Dans un cadre historique, la série est très intéressante puisqu’elle ravive les débats, qui divisent les historiens depuis des siècles, et selon lesquels la Reine Charlotte aurait été la tout première Reine noire ou métis d’Angleterre. La série s’attarde également sur les sujets intimes à la royauté tels que la pression sociale, la difficulté pour un esprit libre d’évoluer dans une institution codifiée et extrêmement fermée ou encore l’importance capitale de l’héritage. Ce côté politico-historique permet ainsi de nuancer le côté mielleux et l’extrême romantisme du scénario (qui reste toujours fidèle aux romans éponymes de Julia Quinn) et des histoires d’amour qu’il raconte, complexes mais qui finissent pratiquement toujours sur un magnifique cliché romanesque.

Une rencontre magique entre le passé et le présent

Cette nouvelle saison de l’univers Brigderton est un pur délice d’esthétique. Avec la diversité et la beauté des décors et des costumes, Shonda Rhimes réussit haut-la-main le pari de réaliser une série moderne sous des traits d’époque. Tout est réglé comme du papier à musique : les coiffures, les dialogues, les chorégraphies,… Rien n’est laissé au hasard. En ce sens, l’apparition du bulletin de Lady Whistledown reprend, par exemple, les codes des séries à suspens modernes et l’adapte à l’histoire en créant une sorte de Gossip Girl prête à remuer la société mondaine.

De la même manière,  en matière musicale,  la série élabore un concept novateur (qui avait déjà beaucoup fait parler de lui après la diffusion des deux premières saisons). Ce concept est particulier en ce qu’il transforme des musiques modernes en de musiques classiques d’époque. On retrouve alors Harry Styles, Alicia Keys ou encore Taylor Swift dans les soirées bourgeoises et aristocratiques. Cette bande-son originale est remarquable et contribue à faire le pont entre l’heure de l’histoire (langage très soutenu, règles de bienséance…) et la modernité de l’audience. La musique a un intérêt tout particulier dans cette saison qui dénonce le manque d’inclusivité de l’époque mais également moderne, puisque toutes les chansons choisies sont initialement interprétées par des artistes noir(e)s.

Outre la beauté du scénario et de la réalisation, ainsi que la grande qualité de la bande originale, c’est la diversité des personnages et des acteurs qui donne toute sa force à la série. Bien qu’une faille temporelle sépare évidemment le prequel de la saison mère, on observe une grande cohérence physique et théâtrale dans le choix des acteurs et actrices choisis pour jouer les jeunes versions des personnages. Ainsi, on retrouve la jeune Reine Charlotte (India Amarteifio), la jeune Violet Ledger-Brigerton (Connie Jenkins-Greig) ou encore la jeune Lady Danbury (Arsema Thomas) et le parallèle avec les personnages initiaux est plus que réussi. En somme, ce spin-off est, sans l’ombre d’un doute, un immense succès.

Bien qu’une saison 2 ne soit pas au programme pour la Reine Charlotte, les Bridgerton seront bel et bien de retour sur nos écrans très bientôt pour une saison 3!

Bande d’annonce : La Reine Charlotte

Fiche Technique : La Reine Charlotte

Titre original : Queen Charlotte: A Bridgerton Story
Créée par Jess Brownell
Avec India Amarteifio, Golda Rosheuvel, Corey Mylchreest…
Série dérivée : La Chronique des Bridgerton
Premier épisode : 4 mai 2023 (États-Unis)
Chaîne d’origine : Netflix
Diff. originale : 4 mai 2023
Durée : 53 à 86 minutes
Genre : Romance historique

Synopsis : Promise au Roi d’Angleterre contre son gré, Charlotte arrive à Londres et découvre que la famille royale n’est pas ce qu’elle imaginait. Le temps aidant, la jeune fille trouve ses marques au sein du palais, entre l’Etiquette et son imprévisible mari. Malgré les difficultés, Charlotte est en passe de devenir l’une des monarques les plus incontournables d’Europe.

Spin-off de « La chronique de Bridgerton » axé sur les jeunes années de la Reine Charlotte.

La Reine Charlotte : un prequel pour les Bridgerton
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4

Cannes 2023 : La Zone d’Intérêt, le dédale de l’ordre

Le banal portrait d’une famille nazi devient un terrain de jeu expérimental dans The Zone Of Interest. Jonathan Glazer réussit à détourner son regard de l’horreur de l’Holocauste pour la rendre encore plus cruelle et d’autant plus sensorielle.

Synopsis : Le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, et sa femme Hedwig s’efforcent de construire une vie de rêve pour leur famille dans une maison avec jardin à côté du camp.

Si vous avez le tournis, vous ne vous trompez pas. Vous êtes bien chez Jonathan Glazer, l’artisan derrière Sexy Beast, Birth, The Fall et le voyage psychédélique et hypnotique qu’est Under The Skin. Dans son dernier long-métrage, le cinéaste britannique convoquait pleinement les ténèbres pour y enterrer la masculinité, laissant Scarlett Johansson performer au-delà du standing hollywoodien. A présent, sa patte rôde autour du roman éponyme de Martin Amis et la représentation déshumanisée du nazisme, dont l’astuce consiste à citer des éléments de la Shoah, en dépassant les caricatures ou ce qu’on aurait déjà pu voir dans d’autres œuvres de fiction. Ajoutons à cela une fibre expérimentale, le cocktail promet d’être explosif.

Masquer l’odeur

Pourtant, il ne faut pas oublier que le cinéma de Glazer est régi par le mouvement de ses sujets, contrairement au cadre. Ici, les points de vue sont multiples, mais les plans restent fixes. On y discerne les lignes de fuites et autant de cadres possibles pouvant enfermer les protagonistes dans leur cocon, à l’abri des crimes qu’ils orchestrent passivement. C’est ainsi que l’on suivra tous les déplacements, dans « la zone d’intérêt », dont le voisinage n’est autre que le camp de concentration d’Auschwitz.

Le commandant Rudolf Höss (Christian Friedel) est à sa tête et accomplit davantage le devoir d’un fonctionnaire que d’un soldat de la « paix », sachant qu’on ne passera jamais de l’autre côté des barbelés. Mais le mal existe bel et bien dans le hors champ, à travers le son de la main ouvrière ou la fumée d’une locomotive, qui ramène du nouveau carburant à la machine meurtrière de l’Holocauste. Et par-dessus tout, le cinéaste a la ferme intention de prolonger sa réflexion concernant cette branche de l’humanité.

De quoi sommes-nous faits à l’intérieur ? Nous méditons encore dessus après le dénouement d’Under The Skin, et ce sera à peu près la même réflexion lorsque le rideau noir se baisse sur le quotidien d’une famille de colons. La banalité s’empare de chaque plan, avec un rythme qui s’évertue à robotiser les déplacements des officiers, tandis que l’épouse du commandant, Hedwig (Sandra Hüller), redécore sa maison et son jardin comme si de rien n’était.

Et c’est grâce à tout le travail du son, des transitions et de la hauteur de la caméra que Jonathan Glazer parvient à cacher l’horreur des gaz toxiques et de la fournaise. Les grands angles donnent le vertige et trouvent quelque chose d’inconfortable dans la symétrie des lieux. L’ordre règne, mais l’ordre effraie. Il suffit de s’arrêter sur le plan zénithal de la couchette du couple pour comprendre l’ambiguïté. Ils ont beau déclarer leur amour au bord de l’eau, Rudolf et Hedwig dorment dans des lits séparés. Ce sera ainsi tout du long et ce mode opératoire défiera le spectateur, qui devra reconstituer tous les éléments qui font des camps des enclos qui enferment aussi bien ses sujets à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Après la forte impression que Monster nous a fait d’entrée de jeu, il est également passionnant de se laisser distraire par cette relecture contemporaine d’un régime dont on ne superpose jamais le regard à l’horreur de son idéologie. The Zone Of Interest est incontestablement un concurrent sérieux dans la compétition, quitte à laisser à moitié de son audience sur le côté. C’est ce que Sans Filtre (Triangle of Sadness) a fait l’an passé, alors pourquoi pas lui.

The Zone Of Interest de Jonathan Glazer est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Jonathan Glazer
Avec Sandra Hüller, Christian Friedel, Ralph Herforth
Prochainement en salle / 1h 46min / Guerre, Drame, Historique
Distributeur : Bac Films

Cannes 2023 : The New Boy, la pension du miracle

Les occupants d’un monastère découvrent les limites de leur foi, tandis qu’un jeune aborigène australien, le « new boy« , embrasse la bénédiction d’une divinité qui n’est pas dans sa culture. Le réalisateur, et auteur, puise alors dans sa propre enfance et nous livre un manifeste envoûtant sur son voyage mystique.

Synopsis : Situé dans les années 1940 en Australie. Un garçon orphelin aborigène de neuf ans arrive au milieu de la nuit dans un monastère dirigé par une religieuse renégate. La présence de l’enfant va perturber le monde délicatement équilibré dans cette histoire de lutte spirituelle.

Warwick Thornton aura mis du temps avant de renouer avec la sélection d’Un Certain Regard depuis Samson et Delilah, un road-trip contemporain avec les figures bibliques éponymes. Un détour par la Mostra de Venise lui a valu un prix du jury avec Sweet Country, mettant en avant la haine envers les aborigènes d’un pays qui ne leur appartient plus. Dans son dernier film, le cinéaste revient sur une thématique des plus audacieuses en opposant la spiritualité d’un aborigène avec celle du Christ.

Délivrer du mal

Dans un monastère isolé, on y recueille les enfants fugueurs ou perdus afin de les catapulter à une vie routinière de l’élevage de moutons. Le « New Boy » du titre tombe justement dans les filets de colons qui n’ont alors qu’une idée en tête pour éviter toute violence de sa part. Il s’agit de l’éduquer à l’image de l’homme blanc et de lui apporter la foi. Ce jeune héros muet est campé par un Aswan Reid très investi. Celui-ci est constamment touché par une lumière divine, accentuant alors chacun de ses pas vers l’Évangile. Il n’apprendra pas les préceptes par la lecture, mais par le biais d’un miracle, que seul lui peut entrevoir et dont il saisit la portée. Nous sommes assez loin de la manière dont Benedetta embrasse la Croix pour se rapprocher du Christ, mais on reste dans une structure assez similaire du voyage spirituel.

Sœur Eileen a la charge de veiller sur le jeune aborigène, qui nage souvent à contre-courant de la morale ou des coutumes de ceux qui portent des chaussures ou rentrent bien leur chemise dans le pantalon. Si l’enfant n’a en soi rien à apprendre de la vie, il a tout à découvrir de la mort de Jésus. La fascination est immédiate lorsqu’il s’approche pour la première fois de ce guide des âmes au corps taillé dans le bois. Il fallait donc une prodigieuse Cate Blanchett pour s’opposer ou accompagner le processus de transformation de l’enfant, car la foi semble s’essouffler chez son personnage. Il trouve un rebond spirituel dans le garçon impertinent et provocateur, mais dont les actes témoignent de la pureté.

Warwick Thornton filme ses sujets en mettant en valeur les artéfacts de l’Église, et en cherchant un semblant de paradis dans les plaines australiennes. Le dernier acte sera d’ailleurs suffisamment contemplatif pour qu’on s’attarde sur ces détails, qui bouleversent la croyance des occupants du monastère. Néanmoins, la formule s’enlise parfois à force de surligner chaque intervention divine. On tourne alors en rond jusqu’à ce que la destinée du jeune aborigène s’accomplisse, qu’il soit entre les mains de Dieu ou celles des individus qui l’ont recueilli, logé et nourri.

The New Boy de Warwick Thornton est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023.

Avec Cate Blanchett, Aswan Reid, Deborah Mailman.
Prochainement en salle / 1h 56min / Drame

Cannes 2023 : Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese

Trente-sept ans après After Hours, Martin Scorsese revient sur la Croisette pour présenter son nouveau film sélectionné en hors-compétition, sur la malédiction meurtrière des Indiens Osages, armé d’un casting quatre étoiles.

Un nouveau long-métrage signé Scorsese est toujours un évènement, d’autant plus que le cinéaste n’était pas revenu présenté un film depuis son prix de la mise en scène pour After hours en 1986. Cette année et grâce à l’accord d’APPLE pour sortir le film en salles, le réalisateur d’Aviator revient avec un western époustouflant sur les meurtres de la tribu Osage dans les années 1920.

À l’affiche, Martin Scorsese a décidé de réunir ses plus fidèles ouvriers, à savoir Leonardo DiCaprio et Robert de Niro, avec en prime Lily Glastone, Jesse Plemons et Brendan Fraser. Autant dire que le film était très attendu, ce qu’on a pu ressentir lors de la première annonce de la sélection cannoise, et ce jusqu’aux bords des marches du Palais des Festivals. Mais qu’en est-il vraiment ?

L’ambiance autour du film est sans appel, une billetterie complète dès la mise en ligne, une foule aux aguets à la moindre interrogation et des bruits de couloirs à n’en plus finir, avec qu’un seul nom dans les airs : Killers of the Flower moon. Dans les salles, que ce soit durant la projection officielle ou celle de la presse, le public est en haleine, applaudissant rien qu’à la découverte des visages si connus et ô combien acclamés de la famille scorsesienne.

Comme attendu, ce tout nouveau chapitre dans la filmographie du maître est d’une puissance dont seul Martin Scorsese a le secret. Outre le jeu des acteurs oscarisés, d’une perfection absolue (surtout en la personne de Leonardo DiCaprio qui se retrouve dans un rôle loin du héros acclamé), la grande révélation du film est bel et bien Lily Glastone, qui est d’une frappante sincérité, où le charisme de l’actrice va bien au-delà d’une simple interprétation. Outre les acteurs, le film est d’une beauté cristalline, amenant un climat aussi beau que morbide sur la terre pétrolière Osage où combines et meurtres détruiront des fortunes familiales pour le compte d’une seule personne. Robert de Niro en antagoniste principal, aussi perfide qu’un serpent, et ce à 79 ans, est encore une merveille signée Martin Scorsese. L’acteur baigne dans son sang froid, mêlant miséricorde, générosité et fallacieuses arnaques afin de profiter de la richesse de ses « amis » amérindiens. Avec cette aura crépusculaire, le film est imprégné d’un malaise tout particulier, où le mal n’est qu’à une porte de chez soi, ne laissant qu’au bout du compte que de la peur et de l’appréhension au sein de la tribu.

Véritable choc d’inhumanité, Killers of the Flower Moon est un thriller bourré d’éléments révélateurs d’un cinéma quasi miraculeux, hommage à l’absolu western du temps de Leone, avec toutefois un point d’honneur à rester fidèle à l’identité du cinéaste. Tel un lent poison, le film s’insurge en chaque spectateur afin de créer un véritable trouble, entre quête de la vérité et puissante révélation sur une partie oubliée de l’Histoire.

Après l’imparfait The Irishman, Killers of the Flower Moon est la quintessence du cinéma de Scorsese et on espère beaucoup plus de films de cette trempe, qui régalent la culture du septième art, au travers de la focale d’un grand ambitieux qui fera plus d’un heureux.

Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese est présenté au Festival de Cannes 2023

Par Eric Roth, Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Robert De Niro, Lily Glastone, Jesse Plemons, Brendan Fraser,…
18 octobre 2023 en salle / 3h 26min / Thriller, Drame, Historique
Distributeur : Paramount Pictures France

Synopsis : Au début du XXème siècle, le pétrole a apporté la fortune au peuple Osage qui, du jour au lendemain, est devenu l’un des plus riches du monde. La richesse de ces Amérindiens attire aussitôt la convoitise de Blancs peu recommandables qui intriguent, soutirent et volent autant d’argent Osage que possible avant de recourir au meurtre…

Jeanne du Barry ou la Flamme du Barry !

Dans un film habité et glamour, Maïwenn réussit le tour de force de rendre fluide, ardent et désirable le genre du film d’époque. Jeanne du Barry, le nouvel opus de Maïwenn retraçant l’ascension d’une femme de la plèbe en favorite de Louis XV, irradie de souffle romantique et de liberté sauvage.

La beauté et la force du film émanent de son lyrisme, de son désir puissant d’impulser du romanesque, de la langueur fébrile et de la dignité amoureuse partout – dans l’animosité des classes, dans la bêtise des nobles, d’innerver de manière élégante une mise en scène toujours vibrante : déclaration d’amour au cinéma, aux acteurs.

Entre la roturière Jeanne et le roi, les conventions volent en éclats ou sont l’occasion de leurs rires complices. Maïwenn filme l’enchantement d’une vraie rencontre entre deux êtres que tout oppose, l’émerveillement de faire dériver en duo tendre et connivences des usages surannés.

Il faut voir l’érotisme et l’émotion qui affleurent de partout dans la très belle première rencontre entre Louis XV et Jeanne découvrant et touchant avec ravissement les traits d’une statue du visage du roi enfant, la voix de Johnny Depp alors lui demandant de défaire ses cheveux et les mêmes gestes d’infinie délicatesse après de Jeanne sur le visage du roi.

Il faut ressentir l’émotion palpable, la noblesse d’âme et la tristesse diaphane de Jeanne bravant la contagion de la vérole et veillant son Roi.

Il faut goûter les liens tout en retenue alliée, courtoisie affine et pudeur entre Jeanne et le valet de Louis XV interprété avec toute la subtilité idoine par Benjamin Lavernhe.

Le casting fait cohabiter toutes les familles de cinéma : avec Marianne Basler, la mère de Jeanne, c’est le cinéma de Paul Vecchiali qui revient hanter ici les dorures de Versailles de son impertinence et sa franchise de ton ; avec Pascal Greggory, c’est Patrice Chéreau et ses exaltations lucides qui entrent dans le plan ; avec Melvil Poupaud, c’est Raul Ruiz, plus toute une enfance du cinéma, qui traverse Jeanne ; avec Pierre Richard, c’est un certain sens du cinéma populaire ; avec Benjamin Lavernhe, c’est la comédie française ; avec India Hair et Raphael Quenard en plan d’une minute du grand chambellan, c’est toute la relève et le renouveau du cinéma français. Voilà aussi la beauté du geste de Maïwen, elle qui se reconnaît dans ce personnage de la du Barry-fille partie de rien pour arriver aux cimes, elle qui n’a guère été épargnée par les quolibets et sarcasmes du milieu, elle offre ici une aspiration idéaliste à la réconciliation de tous les milieux du cinéma. Sa Jeanne du Barry lui ressemble : digne, droite, sensible, séduisante, franche, haute, habitée et éprise d’un désir valeureux. Un film à l’émotion verticale.

Bande-annonce : Jeanne du Barry