Cannes 2023 : May December de Todd Haynes

Huit ans après le talentueux et sublime Carol qui a valu le prix d’interprétation féminine à Rooney Mara, le cinéaste Todd Haynes revient sur la Croisette avec une proposition en or : réunir Natalie Portman et Julianne Moore pour la première fois à l’écran.

Depuis quelques années, Todd Haynes est habilement reconnu pour présenter des films forts, avec des protagonistes toujours plus fascinants les uns que les autres et décortiqués de bout en bout. On a pu le voir entre autres avec le fameux Carol ou encore Velvet Goldmine. Rien d’étonnant donc que l’annonce de son prochain film, mettant en vedette Natalie Portman et Julianne Moore soit sélectionné en avant-première pour les beaux yeux du Festival de Cannes.

Et…

May December se penche sur un scénario proposé par nulle autre que Natalie Portman, sur une actrice en vogue désireuse de rencontrer l’héroïne qu’elle va interpréter dans son prochain film, jouée par l’inépuisable Julianne Moore afin de coller au mieux au rôle qu’on lui a confié. Gracie Atherton, qui va devoir accueillir chez elle une inconnue afin de se faire écorcer toute la journée, est une mère de famille anciennement condamnée pour avoir eu un mineur comme amant, aujourd’hui mari loyal et père de ses enfants. Quel plot ! Voir Natalie Portman et Julianne Moore se dévisager, à jouer au chat et à la souris, sur des non-dits pourtant bien pensés et s’analysant tour à tour ne pouvait, sur le papier, que faire grande impression. C’en est tout autrement…

Miroir mon beau miroir

Le film manque cruellement de venimosité, alors que l’atmosphère autour de cette rencontre flirte cordialement mais distinctement sur un ring, la tension entre les deux héroïnes relève presque de l’indifférence… Éloignées l’une de l’autre, les femmes sont plus souvent avec les autres membres de la famille qu’entre elles, excepté sur deux ou trois scènes précises (très franchement réussies d’ailleurs). Par ce manque de clairvoyance, Haynes s’éloigne dangereusement de ce qui faisait la force de ses précédentes œuvres, une alchimie parfaitement représentée et un nuancier d’éléments dramatiques, réalisés avec fierté.

Ici, le climat est lourd, mais lourd d’ennui. À se vouloir trop gênant par la sexualisation scandaleuse du couple, le film le devient tout autant, surtout lorsque Elizabeth Berry fait tout ce qu’elle peut pour devenir Gracie Atherton. Une question se pose alors : jusqu’où des acteurs peuvent-ils aller pour parfaitement interpréter un rôle ? Le convenable est-il en option ou s’agit-il seulement du résultat d’une bonne motivation ? Todd Haynes s’amuse sur ce point. Peut-on en vouloir au personnage de Natalie Portman de porter son désir vers l’idéalisation de son art jusqu’à enfreindre des règles élémentaires ou sommes-nous juste obnubilés par une situation malsaine et embarrassante au possible ?

En soit, tous ces questionnements sont aussi inévitables que fascinants, le cinéaste aurait pu avec un tel amas de mauvaises et bienséances présenter une œuvre complexe, hypnotique, aux limites du thriller. A la place, le narcotisme de cette retenue joue en sa défaveur, et même si les mimétismes entrepris par Portman pour se fondre telle une ombre sur Julianne Moore sont bien orchestrés, le sentiment d’avoir à faire à une œuvre qui ne prend aucun plaisir à aller au bout de ses idées est désolant, surtout pour un cinéma aussi généreux que celui de Todd Haynes…

May December de Todd Haynes est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Samy Burch
Avec Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton
Prochainement en salle / 1h 53min / Drame, Romance
Distributeur : ARP Sélection

Synopsis : Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran, dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale et passionné le pays 20 ans plus tôt.

 

Festival

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Charlotte Quenardel
Charlotte Quenardelhttps://www.lemagducine.fr/
Mordue de ciné depuis mes jeunes années, allant de The Thing à Moulin Rouge, Lost Highway ou encore To Have and Have Not, je m'investis à nourrir cet hétéroclisme cinématographique en espérant qu'il me nourrisse à son tour. Et peut-être qu'en passant, je peux en happer un ou deux sur ma route. Après tout, comme disait Godard : “Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout.”

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