Simon, une aventure américaine édifiante

Né en Amérique du sud, Simon y revient en 1818. Venu d’Espagne en bateau, il est en quête de ses origines. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’il débarque à Valparaiso en pleine ambiance révolutionnaire, avec la confusion et la fureur qui l’accompagnent logiquement.

En Europe, l’épopée napoléonienne résonne encore dans toutes les têtes. Pour Simon, la vérité se situe quelque part en Amérique du Sud où il n’a passé que ses premières années, avec sa mère, Mercedes Tejedor, une belle héritière, qui aimait Manuel Valdés Salvatierra « un aristocrate, lui aussi, lecteur de Rousseau et révolutionnaire de la première heure ». Mais « ils n’ont jamais pu se marier. Aucun curé de Lima n’aurait accepté de célébrer des noces entre la belle héritière et le révolutionnaire athée ». De plus, Mercedes a dû jouer avec le feu, car, alors que Simon était encore trop jeune pour comprendre grand-chose, elle s’est arrangée en catastrophe, pour que le docteur Olaguer le prenne sous son aile. Mercedes venait de comprendre que, sous peu, leur maison ressemblerait à l’enfer. Ainsi, le docteur Felipe Olaguer emmena l’enfant avec lui en Espagne, chez une tante de Mercedes (ou d’Olaguer ?), à Cadix. De sa mère, Simon ne conserve qu’une lettre écrite à la va-vite, où ne figure aucune information concernant ses origines, ainsi qu’une photo dans un camée (où il n’a même pas droit à un sourire chaleureux). Lui restent bien des questions… Pourquoi sa mère fit-elle confiance à Olaguer ? Olaguer aurait-il un lien avec la famille dont Simon est issu ? Logiquement, Simon cherche donc Felipe Olaguer qui est devenu soldat : colonel dans l’armée rebelle. D’après les informations de Simon, « … de Lima, Olaguer s’est rendu à Buenos-Aires pour parvenir au Chili avec cette armée irrégulière que San Martin a organisée à Mendoza. »

Réorganisation

En Amérique du sud (1818), l’époque est à la confusion. Les rebelles dont il est question s’opposent (comme ils peuvent, car, question organisation, il semble que cela parte un peu dans tous les sens), à la domination espagnole. De plus, il faut savoir qu’à l’époque, l’organisation étatique telle que nous la connaissons n’existait pas. Puisqu’il est question de Lima, ce n’était encore qu’une ville et non la capitale du Pérou, État qui n’existait pas encore. Le petit dossier en fin d’album situe bien les enjeux que cet album illustre.

La révolution en marche

À la recherche des traces de ses origines personnelles, Simon suit la seule piste possible, celle qui le mène vers Felipe Olaguer. Mais celui-ci est occupé à bien autre chose (faire la guerre) que d’expliquer ce qu’il sait de ses origines à ce jeune freluquet. D’ailleurs, en a-t-il seulement l’envie ? Peut-être même a-t-il des consignes de la mère de Simon. Toujours est-il que Felipe Olaguer accepte de dialoguer avec Simon à la condition que celui-ci l’accompagne en s’engageant à ses côtés pour combattre les Espagnols. La narration nous immerge donc dans cette ambiance bizarre où on ne sait plus très bien qui est avec qui et qui défend quel intérêt. Dans cette confusion ressortent les aléas auxquels Simon se retrouve soumis. Ainsi, il se retrouve un peu par hasard à surveiller Juana, une belle jeune femme emprisonnée, qui doit prochainement être passée par les armes et que Simon associe aussitôt à sa mère (exécutée au motif qu’elle aurait trahi le roi). Simon tombe sous le charme de Juana qui, malheureusement, se révèle totalement inaccessible. Coïncidence, dans un bordel Simon tombe sur une autre Juana, qui fait de lui un homme. À défaut d’obtenir la Juana qu’il désire, il en obtient donc une autre. Et, à défaut de retrouver sa mère (morte donc depuis longtemps), ou son père (encore en vie), il héritera d’un nouveau-né qui ne connaîtra jamais sa mère. La roue tourne, mais la vie est un éternel recommencement que les Argentins Carlos Trillo (scénario) et Eduardo Risso (dessin) mettent en scène avec intelligence.

Destins individuels

L’album a donc le mérite de faire sentir l’ambiance de l’époque en Amérique du sud, avec tous les types d’intrigues et de personnages qui ont contribué à la marche de l’Histoire. Bien entendu, un album de 92 planches ne peut pas rendre compte dans sa complexité de la multitude des événements qui comptent, alors les auteurs ont le bon sens de se contenter de suggérer cette complexité en immergeant Simon dans l’ambiance de l’époque et en lui assignant une recherche qui le place en plein milieu de l’agitation. Leur subtilité est d’établir des échos entre ce dont Simon est témoin et ce que sa mère a vécu et subi une petite vingtaine d’années plus tôt. Ils ont également l’intelligence de faire sentir les effets de la marche du destin. Les sentiments qui s’éveillent en Simon sont partagés, mais il comprend que, malgré leur force, ils ne pèsent pas lourd dans la balance du destin (cruel), qui lui réservera quand même une sorte de compensation et surtout un écho de ce que sa mère a subi. Autant dire que les péripéties personnelles auxquelles Simon fait face sont beaucoup plus marquantes que celles plus générales. Le dessin, de qualité, est mis en valeur par un beau noir et blanc. L’ensemble justifie largement la réédition-anniversaire d’un album dont la parution initiale date de trente ans (1993).

Simon, une aventure américaine, Carlos Trillo et Eduardo Risso
iLatina (collection Grandes autores), mars 2023, 92 pages

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4

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