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Détective Conan : Le Sous-marin noir, Volte-face

26e épisode d’une série de films qui, malgré de nombreux apartés, se rapproche d’une confrontation finale que les fans du shōnen sur fond de polar apprécieront particulièrement. Détective Conan : Le Sous-marin noir est une belle expérience qui laisse autant de place à l’action qu’aux éléments dramatiques que l’on émiette soigneusement. Cette nouvelle affaire promet ainsi d’être une aventure titanesque, chargée en émotions et en déductions.

Synopsis : Sur l’île de Hachijojima, Tokyo, une équipe internationale d’ingénieurs est réunie pour une opération à grande échelle au sein de la « bouée du Pacifique », une installation en mer permettant de relier entre elles les caméras de sécurité des polices du monde entier. Pendant ce temps, Conan, qui visite l’île avec les Détectives Juniors, apprend qu’une employée d’Europol a été assassinée en Allemagne par l’Organisation des Hommes en Noir.

Le petit Conan Edogawa a maintenant 29 ans d’existence sous la plume et le pinceau de Gōshō Aoyama. Il revient aux côtés du réalisateur Yuzuru Tachikawa, à l’origine de Death Parade pour Madhouse. Après The Scarlet Bullet et La Fiancée de Shibuya, nombreux furent impatients d’en découdre avec les antagonistes principaux de l’histoire, à savoir l’Organisation des Hommes en Noir. Si l’on porte un tant soit peu d’attention à ce voyage de longue date, il serait regrettable de passer outre cette excursion sans prétention. Tandis que les festivaliers d’Annecy frémissent en se ruant vers la compétition ou son contrechamp, d’autres se réservent cette petite gourmandise sucrée et pour le moins rafraîchissante.

Opération Tonnerre

Comme pour les différents Spider-héros animés de chez Sony, on va la refaire courte dernière fois. Il s’appelle Shinichi Kudo, un lycéen et détective privé qui a rétréci jusqu’à son corps d’écolier de sept ans, mais son l’esprit de déduction reste élémentaire à toute épreuve. Le générique détaillé et commenté d’introduction, à la manière d’un Mission Impossible, prend le temps d’exposer les origines de son avatar, Conan Edogawa, un délicieux amalgame de plusieurs détectives de la littérature, de Sherlock Holmes à Hercule Poirot. Ce dernier est accompagné d’une ribambelle d’amis pour le soutenir dans sa traque de l’organisation responsable de sa nouvelle vie, qu’il mène secrètement auprès de sa bien-aimée Ran et de son père, également détective. Et dans ce monde, les enfants ont souvent un temps d’avance sur leurs aînés, à l’image des jeunes héros spielbergiens.

À partir de là, on fonce droit dans une problématique qui se referme forcément en fin de séance, bien que l’on puisse réinterpréter quelques séquences canons du manga ou de l’anime d’origine. Cette fois-ci, on prend le large et nos héros infiltrent une base maritime japonaise, sorte de hub géant où on développe la technologie de reconnaissance faciale. Le hic, c’est que l’outil est convoité par les malveillants Hommes en Noir, dont Rhum, Gin, Vodka, Vermouth, Kir, Bourbon, Chianti, Korn et le nouveau venu Pinga. Leur proximité les fera forcément entrer en collision et pour le bonheur de nos pupilles, qui n’en reviennent toujours pas d’une telle efficacité dans des scènes d’action clés. On pense notamment à un kidnapping en pleine nuit, où les balles sifflent et les coups de pied laissent des marques, autant sur les personnages ciblés que nous autres spectateurs, le dos bien redressé.

Braquage dans le Pacifique

Par ailleurs, les codes du cartoon et des envolées épiques se marient si bien que l’on est prêt à croire ce que l’on voit, que l’on confronte un sous-marin avec des gadgets primaires ou que l’on dévale une falaise à bord d’un skate. Plus rien ne surprend, si ce n’est cet engouement autour duquel le film parvient à nous rassembler. Par la mise en scène et un mixage son qui appelle un refrain bien connu, on se prend rapidement au jeu et aux enjeux. C’est alors que l’on vient questionner la confidentialité des citoyens du monde, tandis que Conan et Haibara jonglent constamment dans un double jeu dangereux avec leur apparence juvénile. L’intelligence artificielle est également un paramètre taclé par ses dérives et ses limites. On vient justement contrebalancer toute cette folie scientifique avec une dose d’humanité qui offre des moments poignants, dans la mesure où l’on parvient à accepter tout ce qu’on a pu citer plus haut.

Il ne reste que ce trop-plein de personnages secondaires, qui ne servent pas ou peu le récit, mais que l’on convoque simplement par habitude. Cela peut effectivement amoindrir l’impact de certaines transitions, mais tout cela est rapidement éclipsé par un climax explosif. Cela offre de somptueuses séquences sous-marines, ainsi que de beaux enjeux dramatiques, malgré leur simplicité, où les héros sont véritablement menacés et où tout peut être bouleversé d’un instant à l’autre. La tension est sensiblement la même que celle d’un Hitchcock par moments ou à la croisée d’une aventure passionnante de l’implacable James Bond, à l’âge d’or des gadgets et de l’espionnage à l’ère du numérique.

Ainsi, avant le prochain rendez-vous annuel qui se tiendra sur l’île d’Hokkaidō, où l’auteur va de nouveau réunir son héros, prestidigitateur et voleur, de Magic Kaito et ce jeune détective, nous prenons un malin plaisir à rétrécir à ses côtés. À ne pas confondre avec une régression, car Détective Conan : Le Sous-marin noir est véritablement une œuvre qui croît en la force de l’enfance et en ces petits détails qui affirment que la fatalité n’est qu’une illusion éphémère.

Bande-annonce : Détective Conan : Le Sous-marin noir

Fiche technique : Détective Conan : Le Sous-marin noir

Réalisation : Yuzuru Tachikawa
Scénario : Takeharu Sakurai
Musique : Yuugo Kanno
Production : TMS Entertainment
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h50
Genre : Animation, Policier
Date de sortie : 2 août 2023

Détective Conan : Le Sous-marin noir, Volte-face
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3.5

Carmen : corps à corps entre sublime et tragique

Certaines œuvres font totalement appel à nos sensibilités propres et à nos affects, à ce qu’il y a enfoui au fond de nous. Carmen est clairement de celles-là et il est fort probable que le premier long-métrage du chorégraphe français Benjamin Millepied fascinera et envoûtera des spectateurs, comme il est également possible qu’il en laisse certains sur le carreau voire  qu’il en indiffère ou agace d’autres.

En revanche, pour ceux qui se laisseront aller à goûter et apprécier ce pas de deux baigné dans la lumière du désert californien et des néons interlopes de Los Angeles, ce sera à coup sûr hypnotique. Et le voyage sensoriel qui nous est offert restera longtemps gravé dans nos mémoires. C’est le genre d’œuvre particulière qui aimante la rétine dès lors que la pellicule déroule ses premières images et qui confronte ainsi notre perception de l’esthétisme. L’Ouest américain et le folklore hispanique, enveloppés ici dans une tragédie aux résonances antiques, font de Carmen une sorte de voyage désespéré où la fatalité et le destin sont rois. Et où chaque image est d’un raffinement formel indéniable.

Le long-métrage est l’adaptation de l’illustre Carmen de Bizet, l’opéra le plus joué au monde. Mais en transposant l’action de nos jours à la frontière américano-mexicaine, avec une jeune hispanique et un soldat américain devenu garde-frontière, le scénario de Carmen en film s’avère plutôt éloigné de l’œuvre originale. Au final, c’est une vague et très lointaine adaptation. Millepied s’en inspire seulement, en se servant des prémisses et de quelques passages obligés qu’il actualise. Il n’utilise donc le matériau de base que presque  comme un prétexte. Et ce n’est pas grave, tant l’histoire singulière à laquelle il nous convie, aussi bien sur la forme que sur le fond, nous happe.

Forcément, Carmen est un film baigné dans la danse même si elle ne phagocyte pas tout le film. On aurait peut-être même cru (et voulu) en voir plus. On est loin, très loin, des Sexy Dance et consorts. Ici, à l’instar d’une comédie musicale où les passages chantés permettent d’exprimer les émotions et les ressentis des personnages, c’est par l’expression des corps, grâce à des ballets et des mouvements que ceux-ci dévoilent leurs sentiments. Et ce, dès lors que les deux amoureux se retrouvent en fuite, le premier acte étant bien plus avare en séquences dansées. Mais celles que nous donne à voir Carmen sont sublimes et fusionnent impeccablement avec l’histoire. Tout en laissant au spectateur le soin de les décrypter…

Plusieurs des scènes dansées sont donc mémorables. On pense à l’impressionnante scène de prologue où une matriarche mexicaine effectue un solo de flamenco pour accueillir ses assassins. Un moment semblable à un duel, d’une puissance rare, entre le western et le fantastique. Mais aussi à celle, empreinte de magie et proche du rêve, devant une foire aux manèges éclairée par des lasers nocturnes. Il y aussi celle du combat final dans le parking souterrain, où le hip-hop fait corps avec une danse belliqueuse et presque satanique, où l’étrange et les ténèbres ne sont pas loin.

Au-delà du côté dansé, tout le long-métrage est parcouru de chants monacaux qui appuient admirablement le drame qui se joue devant nos yeux. Et l’accompagnement sonore fait d’orgues puissants ajoute à cet aspect éminemment tragique. Millepied se sert des éclairages de toutes sortes pour créer une atmosphère unique et singulière proche de l’irréel. Paul Mescal, nouvelle star en devenir depuis sa découverte dans la sublime série Normal People, et Melissa Barrera, échappée de la saga Scream, forment un beau duo. Ils sont convaincants même s’il faut avouer que l’alchimie entre les deux personnages ne nous saute pas autant aux yeux qu’on l’aurait espéré.

Il n’empêche, le film nous cueille et nous absorbe durant près de deux heures. On assiste à un spectacle qui marie la danse et le cinéma de la plus belle des façons. Millepied filme le désert californien de manière presque mystique, se jouant des clichés et de l’imaginaire que l’on s’en fait. Les images sont raffinées au point qu’on se rapproche parfois de l’art photographique et certains plans sont proprement magnifiques, la caméra du néo-cinéaste sublimant les lieux de tournage. Quant à toute la symbolique accompagnant la course folle des deux amants, entre mystères et évidences, elle est en totale adéquation avec l’atmosphère et le propos de Carmen.

On se remémore tous ces morceaux, dansés ou pas, qui égrainent un long-métrage proche du songe et nous laissent des étoiles plein les yeux. Cette balade nocturne est composée de beaucoup de moments inoubliables et singuliers. Et si quelques longueurs se profilent, Carmen demeure un film rare, unique et fascinant. C’est donc un galop d’essai exécuté de manière magistrale pour Benjamin Millepied. Un premier essai finalement aussi surprenant que fidèle à ce que l’on pouvait attendre du chorégraphe en chef de l’Opéra de Paris.

Bande-annonce : Carmen

Synopsis du film : Carmen, une jeune mexicaine qui tente de traverser la frontière, tombe sur une patrouille américaine. Aidan, jeune ex-marine lui sauve la vie en tuant l’un des siens. A jamais liés par cette nuit tragique et désormais poursuivis par les forces de l’ordre, ils font route ensemble vers la Cité des Anges. Ils trouveront refuge au cœur de la Sombra Poderosa, un club tenu par la tante de Carmen qui leur offrira un moment suspendu grâce à la musique et la danse.

Fiche technique : Carmen

Réalisateur : Benjamin Millepied.
Casting : Paul Mescal, Melissa Barerra, Rossy de Palma, …
Scénariste : Benjamin Millepied, d’après l’oeuvre de Georges Bizet.
Production : Rosemary Blight et Dimitri Rassam.
Distribution France : Pathé.
En salle le 14 juin 2023 / 1h 56min / Drame musical.

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4

Été U.S, La guerre est déclarée Partie 1

Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, l’été U.S a repris ses droits dans les salles obscures. De mai en août, c’est une véritable orgie de blockbusters qui vont tenter de s’accoupler avec le plus de rétines de spectateurs. Après avoir agi comme si les cinémas n’existaient plus durant la pandémie, les studios font maintenant comme s’il y en avait partout. Terminé le cauchemar de 2020 et les incertitudes qui pesaient sur les deux années qui ont suivis. La fin du grand-écran, le tout-streaming, l’expérience culturelle chacun de son côté, tout ça c’est déjà loin , « ce qui ne sera plus jamais comme avant » est reparti comme en 40, toutes baloches dehors et à brides rabattues. Jusqu’au Krach ?

Apocalypse Soon

Parce que même en poussant les murs, il en faut de la candeur pour penser qu’il y aura assez de place pour tout le monde dans cet été U.S , et surtout suffisamment de spectateurs pour permettre aux blockbusters de rentrer des vacances les bourses pleines. Dans le désordre, et pas sans oublis: Fast X, Spiderman: Across The Spiderverse, La Petite Sirène,  Transformers : Rise of The Beast, The Flash, Indiana Jones 5 : Le cadran de la destinée, Mission Impossible : Dead Reckoning partie 1, Oppenheimer, Barbie, Gran Turismo… Et on passe les inévitables films d’animations de Pixar et Dreamworks qui viendront se rajouter à la mêlée. Bref, ça fait beaucoup, et ça ne laisse pas beaucoup de places aux autres. Car dans ce contexte, on voit mal comment des purs plaisirs de salles aux dimensions bien plus modestes comme Sisu ou Farang pourraient réussir à exister en dehors de quelques séances en soirées arrachées aux multiplexes.

Mais passons. Passons également sur la succession de séquelles, remakes, live-action, multivers, adaptation de licences et autres sémantique du Hollywood tout-franchisé de 2023 qui ressemble quand même vachement à celui de 2019. Passons sur le fait (quoique non, on y reviendra) qu’une bonne moitié joue l’équivalent de la dette extérieure d’un pays en voie de développement à la roulette du grand-écran. Faisons abstraction des détails pour se recentrer sur la face émergée de l’iceberg: il y en a trop. Comme dans les cloisons nasales d’un trader livré en farine à domicile et surspéculant sur des fonds d’investissements à perte. Ça a déjà commencé à poser des soucis d’occupation: voir la fronde entamée par Tom Cruise contre les exploitants de salle Imax, qui ont réservé leurs places à Christophe Nolan et son Oppenheimer au détriment de son Mission Impossible: Dead Reckoning.

Guerre d’écrans

On ne reviendra pas sur l’ironie de voir le sauveur légitime des salles obscures de l’an passé avec Top Gun: Maverick déclassé au rang d’outsider face leur prophète sans prophétie de 2020, qui poussa le grand-public et le bon sens cinématographique à boire des bières en terrasses plutôt que de s’infliger Tenet en salles. Mais force est de constater que l’expérience premium désormais revendiquée par de nombreux blockbusters se heurte tout simplement au nombre de salles premium disponibles pour les accueillir en même temps. Et sur des budgets aussi conséquents, il n’y a pas que l’expérience elle-même qui en prend un coups, le portefeuille tire également la tronche.

Car difficile de nier que les 5 à 10 dollars supplémentaires que représentent une séance Imax pour le spectateur ne constituent pas un enjeu financier pour des blockbusters de cette taille. Si les exploitants Imax ne bougent pas et qu’Oppenheimer fonctionne comme prévu, Tom Cruise et MI ne disposeront que d’une fenêtre d’une semaine pour profiter des recettes supplémentaires de l’Imax. Autant dire que Mission Impossible risque de devenir mission très difficile au box-office pour un film qui a coûté 300 millions de dollars- notamment à cause de son protocole sanitaire (on va y revenir également).

Surpopulation blockbusterale

C’est un exemple parmi tant d’autres de la tension générée par le nombre de films trop gros pour échouer qui vont se tirer la bourre cet été. Mais c’est aussi révélateur dans une certaine mesure d’un marché qui se contracte: il n’y aura pas assez de salles ni de multiplexes (et on ne parle même pas des spectateurs) pour permettre à tout le monde de vivre sa vie sur une autre timeline que l’ultra court-terme. Autrement dit, deux semaines c’est bien le maximum auquel pourra rêver un blockbuster avant de se faire chasser par une actualité plus récente. Sauf bien sur en cas de méga-succès surprise qui remporte les coeurs et les esprits sur le temps long, comme Top: Gun Maverick a pu le faire l’an passé.

Hollywood, qui avait plutôt l’habitude de se partager l’espace, a commencé à se le disputer dans une guerre qui compte déjà quelques victimes. La Mecque du cinéma ressemble désormais à un épisode de Fast and Furious : trop d’anciens personnages, trop de nouveaux, et pas assez de temps pour donner à manger à tout le monde.

Une chose est sure: pour de bonnes ET/OU de mauvaises raisons, cet été 2023 pourrait bien rester dans les annales, voir de marquer un avant et un après. On explore tout ça dans un dossier en trois parties qui s’efforce de faire le tour de la question pas vite répondue.

 

 

 

The After Party : un cluedo complètement délirant

Un meurtre, sept suspects : la série Apple TV The After Party, signée Christopher Miller, a l’air aux premiers abords d’un simple whodunit mais finit par étonner par son parti pris créatif. En s’inspirant de plusieurs univers et références culturelles, The After Party a su créer son propre univers en revisitant avec malice plusieurs genres cinématographiques. Alors, que vaut vraiment cette première saison ?

Synopsis : Après les événements survenus au cours de l’afterparty d’une réunion d’anciens du lycée, la même nuit est racontée du point de vue des différents acteurs présents avec chacun sa façon d’appréhender la vie…

Un format original

Au commencement, l’intrigue est simple : on assiste à la réunion d’une bande d’amis du lycée. D’apparence innocente, la soirée va prendre un tout autre tournant suite au meurtre de Xavier, un ancien élève devenu aujourd’hui superstar. Jalousie ? Accident ? Meurtre prémédité ? Personne ne sait la vérité. Véritable whodunit, la série The After Party n’est pas sans rappeler les films à succès comme À Couteaux Tirés réalisé par Rian Johnson en 2022.

Loin d’être un déjà vu, The After Party divertit et étonne par son format original : la série a lieu juste après le meurtre, pendant l’enquête policière durant laquelle chaque personnage prend la parole et raconte sa propre version des faits la nuit du meurtre de Xavier. Mais plutôt qu’un format classique type documentaire, les réalisateurs ont choisi de mélanger les styles visuellement en choisissant un genre cinématographique différent pour chaque épisode en fonction du personnage qui raconte sa version des faits. Ainsi, le spectateur replonge dans les évènements de la soirée dans les tons d’une comédie romantique, racontée par Aniq, un des suspects numéro un du meurtre de Xavier, ou encore, on assiste à une soirée pleine d’actions, de courses poursuites et d’effets spéciaux à travers les yeux de Brett, autre suspect du meurtre de Xavier. Sans spoiler tous les genres cinématographiques présents dans la série, vous l’aurez compris, c’est cette mécanique de style qui a été choisie par Christopher Miller tout au long des huit épisodes. Cette démarche est intéressante et étonne par son parti pris, ce qui donne du caractère et de la dimension aux personnages ainsi qu’à l’intrigue principale déjà vue. C’est une façon maligne pour s’attacher aux personnages et mieux cerner leur façon de voir le monde.

La bande originale signée Daniel Pemberton (compositeur de Spider-Man: Into the Spider-Verse) contribue à faire grandir le mystère crescendo et à faire vivre avec justesse chaque histoire racontée par les personnages. La composition de la musique a d’ailleurs été un véritable challenge pour Daniel Pemberton pour qui cela a été complexe de retranscrire chaque histoire en musique, d’incarner chaque univers en une seule et même série : «  It’s like I’m scoring 10 films, plus a series, plus loads of incidental stuff, plus producing some songs. There was a lot on my shoulders with this project. » (source : Prime Timer)

The After Party : un whodunit revisité

In fine, ce format permet de créer de vrais rebondissements et rend l’intrigue plus intéressante. D’épisode en épisode et jusqu’au bout, le spectateur est pris dans le mystère pour une révélation du meurtrier bien menée et surprenante, jusqu’au dernier épisode. Chaque version paraît crédible et les connexions entre les différentes versions et personnages rendent les personnages attachants et humains.

Avec The After Party, Christopher Miller nous plonge dans une série divertissante, loufoque et surprenante. Ce cluedo/polar revisité aura d’ailleurs droit à une saison 2 sur la plateforme Apple TV.

Bande annonce – The After Party

Fiche technique : The After Party

Réalisation : Christopher Miller, Phil Lord
Casting : Tiffany Haddish, Sam Richardson, Zoe Chao,…
Plateforme : Apple TV
Date de sortie : 2023
Format : série de 18 épisodes
Durée : 8 épisodes, 40 mins par épisode
Genre : comédie, policier

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4.4

Whaou ! de Bruno Podalydès : quand l’effet ne prend pas

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Whaou ! est une comédie sans surprise qui se déroule comme une suite de sketchs plus ou moins réussis. Bruno Podalydès, malgré un superbe casting, nous a habitués à beaucoup mieux, plus mordant ou plus tendre… Ici, l’effet « whaou » attendu par le titre ne prend pas vraiment.

Visite non concluante 

Avec les films Versailles Rive-Gauche (1992), Bancs Publics (2009), Comme un avion (2014) ou le plus récent Les 2 Alfred (2020),Bruno Podalydès nous avait habitués à des comédies un peu décalées, douces et amères à la fois, qui savaient observer la société. Or, avec Whaou !, le réalisateur offre presque une caricature de cinéma français dont le casting compte plus que l’intérêt du scénario. Ici, rien ne fonctionne (ou presque) : les scènes écrites comme des sketchs s’enchaînent avec un fil rouge finalement assez peu traité tant les situations sont parfois grotesques, souvent dénuées d’intérêt. La galerie de personnages autrefois bien amenés par le scénariste et réalisateur paraît ici bien artificielle. Il n’y a guère que le personnage de conseillère immobilière endeuillée et incarné par Karin Viard qui parvient à susciter de l’intérêt. Son rôle offre une véritable évolution, pour le reste c’est très lisse, daté et surfait.

Pourtant, l’idée de départ : deux maisons (un appartement et une demeure de charme) sont visitées par plusieurs acheteurs, tous un peu farfelus, était plutôt bonne. Or, même un épisode des émissions immobilières de la télé nous maintient un peu plus en haleine (achètera, achètera pas ?). Là, à part un intérêt certain pour le lieu, sa vie passée et son futur à venir, les plans s’enchaînent sans véritable idée de cinéma ou d’écriture. On devine très vite ce que les situations vont créer et cela n’a donc que très peu d’intérêt. D’autant que le métier même d’agent immobilier n’est que survolé et quand on assiste à l’une des scènes finales où les deux agents échangent sur leur vision du métier « finalement agent ce n’est pas faire de la thune, mais changer la vie des gens en leur faisait visiter leur future maison », on pense exactement la même chose que Madame Bourbialle : « tu n’y avais pas pensé avant? ». Le « tout ça pour ça » pointe le bout de son nez et ça n’est en général pas bon signe.

Promesse de vente ?

On peine ici à voir la promesse du film tenue, celle d’entrer dans l’intimité de gens comme des agents immobiliers. La faute à une écriture sautillante qui papillonne et ne parvient pas à se poser les bonnes questions, à rendre ses personnages attachants (exception faite de Karin Viard). On a souvent l’impression d’être face à un match d’impro en manque d’imagination ou carrément en roue libre. Les situations sont donc souvent très lourdes et répétitives. De l’aveu même du réalisateur, Whaou! a été écrit en un mois, dans l’urgence entre deux projets en quelque sorte. Malheureusement ça se sent et là où Bruno Podalydès voit de la légèreté, le spectateur voit du vide, des scènes qui semblent ne jamais finir, s’étirer sans fin. Un seul conseil, attendre le véritable projet de Bruno Podalydès, celui qui a dû être reporté : « j’étais dans l’urgence, je me suis autorisé la légèreté, une sorte de gratuité, sans chercher du sens ou de la morale. J’ai écrit dans l’ordre du film. J’entrais dans les scènes sans savoir comment je les finirai ; les personnages s’invitaient dans mon histoire, je n’avais pas de programme. C’est une expérience que j’aimerais reproduire. » (voir le dossier de presse du film) et passer son chemin. On dira « whaou » la prochaine fois.

Whaou ! Bande annonce

Whaou ! Fiche technique

Synopsis : Catherine et Oracio sont conseillers immobiliers et enchaînent les visites de deux biens : une grande maison bourgeoise « piscinable, vue RER », et un petit appartement moderne situé en plein triangle d’or de Bougival. Malgré des visites agitées, ils ne perdent pas de vue leur objectif : provoquer le coup de cœur chez les potentiels acheteurs, le vrai, l’unique qui leur fera oublier tous les défauts. Celui qui leur fera dire « Wahou ! ».

Réalisation : Bruno Podalydès
Scénario : Bruno Podalydès
Interprètes : Karin Viard, Bruno Podalydès, Sabine Azéma, Agnès Jaoui …
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Christel Dewynter
Durée : 1h30
Genre : Comédie
Date de sortie : 7 juin 2023
Distributeur : UGC Distribution
Production : Why Not Productions

Les plus grosses suites qui pourraient bientôt arriver sur nos écrans

Depuis quelques années, les grands films Hollywoodiens sont tous entrés dans une logique de franchise et tous les plus grands studios tentent d’imiter les formules qui marchent, que ce soit le succès du MCU chez Disney ou bien les films de Tom Cruise. Toutefois, cela s’avère rarement payant et cela relève du coup de poker pour la plupart des projets, bien loin d’un site de paris sportif au Québec.

Néanmoins, cela n’arrête pas les projets, parfois loufoques, parfois vraiment intéressants. Aujourd’hui, nous vous proposons donc une sélection des projets les plus intrigants qui pourraient bientôt remplir le box-office.

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Quatre projets de suites à surveiller

  • Cliffhanger 2

Sylvester Stallone opère un retour en force depuis le succès de la série de films Creed, spin-off de Rocky. Fort des chiffres réalisés par ces films et la série Tulsa King (malgré sa qualité), Sly compte bien raviver un de ses films qui avait marqué un comeback à l’époque : Cliffhanger. Pour cette suite, 30 ans plus tard, Stallone va reprendre son rôle et sûrement introduire la relève, puisque la star compte s’inspirer de Top Gun Maverick, mais le film n’a pas encore de date de sortie.

Cette fois-ci, la star de Rambo travaillera avec Ric Roman Waugh, un réalisateur connu pour son travail sur des films tels que La chute du Président avec Gérard Butler et plus récemment Kandahar. Le réalisateur a confirmé que Gabe Walker, héros du premier film, aura une fille et un successeur. Ils travaillent tous dans une entreprise d’alpinisme situé dans les Alpes italiennes. Évidemment, des méchants vont pointer le bout de leur nez pour des scènes d’action vertigineuses.

  • Avatar 3

Si l’écart entre le premier Avatar et le second a pu faire penser que la franchise ne verrait jamais le jour, le succès du second film garantit la sortie rapide du troisième volet. Cameron a confirmé qu’Avatar 3 avait été tourné en même temps qu’Avatar 2 et il est actuellement en post-production.

Ainsi, si vous avez apprécié les effets spéciaux et le monde de Pandora, il ne faudra pas patienter longtemps avant de revoir les Na’Vi sur grand écran avec on l’espère des visuels encore plus impressionnants.

  • Beetlejuice 2

Michael Keaton est un acteur qui a eu une carrière intéressante, car suite au succès du Batman de Tim Burton, il a enchaîné les rôles avant de disparaître. Or, depuis Birdman et Spider-Man : Homecoming, l’acteur a connu une renaissance et il sera à l’affiche du film Flash de DC qui sort en Juin. Cela couplé au succès de la série Wednesday sur Netflix qui a remis Tim Burton à la mode, il n’en fallait pas plus pour que le réalisateur repasse derrière la caméra pour une suite de Beetlejuice.

Le casting est déjà fourni avec donc Michael Keaton, Jenna Ortega, Willem Dafoe, Winona Ryder, Catherine O’Hara et Monica Bellucci avec une bande-son composée par Danny Elfman. Le film sort en Septembre 2024 et sera une suite plusieurs années plus tard.

  • Sherlock Holmes 3

Les films Sherlock Holmes réalisés par Guy RItchie et avec Robert Downey Jr, dans le rôle du plus grand détective du monde, avaient rencontré un fort succès lors de leurs sorties. Auréolé du succès du premier Iron Man, accompagné par Jude Law et magnifié par la réalisation virtuose du réalisateur de Snatch, Sherlock Holmes avait captivé les foules.

Néanmoins, ce troisième film aura beau compter les mêmes acteurs, le film ne sera cependant pas réalisé par Guy Ritchie et c’est Dexter Fletcher qui lui succède. Celui-ci a réalisé Rocketman, le biopic sur Elton John.

La nostalgie est vendeuse !

Nous n’avons pas cité tous les projets, mais vous l’aurez compris, le concept de suite est une mine d’or pour les producteurs. Le public connaît déjà l’univers et les personnages et souhaite suivre la suite des aventures.

Nous n’avons pas tout cité, mais Indiana Jones 5 ou bien Qui veut la peau de Roger Rabbit 2 sont clairement pensés pour jouer sur notre nostalgie et vendre des tickets de cinéma. Dans le tas, il y a évidemment des projets excitants comme Beetlejuice 2 et d’autres qui font clairement craindre le pire. Toutefois, nous ne le saurons que lors de leurs sorties en salles.

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Big George Foreman : Comment ne pas faire un biopic

Faire un biopic n’est pas chose facile. Si beaucoup ont essayé, résumer la vie d’une personne souvent hors-normes est quasiment impossible. Si des films comme Ray ou plus récemment Green Book sont parvenus à raconter une histoire touchante et ont été récompensés, il faut se rappeler qu’il s’agit d’exception, puisque même Ali avec Will Smith avait raté le coche.

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 Big Georges Foreman nous propose de suivre la carrière et la vie de George Foreman, l’un des plus grands boxeurs de son temps, éclipsé par le charisme de Muhammad Ali et surtout par sa défaite contre le « Louisville Lip ». Alors si vous êtes fan de sport, voici notre avis sur ce biopic et si vous aimez la boxe, vous pouvez également parier et vous amuser sur le meilleur site de paris sportif suisse.

Pourquoi la vie de George Foreman est parfaite pour un biopic

George Foreman est une personne qui a eu une vie déjà digne d’un film et l’adapter sur le grand écran semblait donc être l’idée du siècle. En effet, malgré son parcours, le boxeur qui s’était hissé au sommet a connu une chute éclair suite à son combat face au grand Muhammad Ali et sa vie personnelle a en conséquence pris un tournant inattendu quand Foreman s’est tourné vers la religion.

Ainsi, il incarne à lui seul tout ce que l’on peut attendre d’un drame. Un homme qui s’est fait à la force des poings pour retomber au plus bas avant de connaître une renaissance spirituelle et de connaître à nouveau le succès dans un domaine inattendu en lançant sa propre marque de grills. Cependant, le film se rate à tous les niveaux, la faute notamment à un budget ridicule pour un projet de ce calibre (seulement 32 millions de dollars contre 107 pour Ali).

Privilégiez des biopics mieux faits !

Big George Foreman est un film qui vous fera mal si vous êtes fan de l’homme et qui vous ennuiera si vous aimez les biopics. La cinématographie étant digne d’un film Netflix, n’espérez pas non plus vous raccrocher à la réalisation, d’une platitude sans nom.

Si vous désirez découvrir des biopics de qualité, nous vous conseillons de vous pencher sur d’autres films. Par exemple, Ray avec Jamie Foxx qui parvient à montrer la vie de l’artiste sans tomber dans le tire-larmes facile.

Dans un autre style, Ford V Ferrari avec Christian Bale et Matt Damon, capture le côté palpitant des sports mécaniques avec brio. Enfin, si vous aimez les histoires plus tragiques, Le dernier roi d’Ecosse, l’un des meilleurs rôles de Forest Whitaker, plonge dans la folie du dictateur Amin Dada et explore des thèmes politiques forts comme l’ingérence américaine.

En bref, Big George Foreman ne vous apportera pas le plaisir que l’on tire de ce genre de films et son écriture grossière ne fait pas honneur à la légende injustement méconnue d’un des meilleurs boxeurs de tous les temps.

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Guest post

Le second tome d’« Aurora » paraît aux éditions Soleil

Christophe Bec et Stefano Raffaele s’associent à nouveau pour le second tome d’Aurora. Choral et haletant, le récit fait germer le soulèvement des enfants de l’Aurore, dans une sidération quasi générale.

Sous la plume et les coups de crayon avisés de Christophe Bec et Stefano Raffaele se dresse l’univers inquiétant de la série Aurora. Le premier tome, judicieusement baptisé « Phénomènes », nous plongeait dans une énigme à travers laquelle 222 000 enfants, nés sous le signe d’une aurore boréale rouge, grandissaient en arborant des comportements à tout le moins singuliers. On pouvait percevoir en filigrane l’influence du cinéaste John Carpenter, et notamment du Village des damnés. Ces enfants se drapaient en effet d’une aura d’étrangeté, exhibant une intelligence hors norme, une asocialité préoccupante et une froideur paraissant déplacer les frontières de l’humain.

L’univers esquissé dans « Phénomènes » s’apparentait à une toile peinte de nuances sombres, au sein de laquelle se déployaient des scènes sanglantes et des événements troublants éclatant aux quatre coins du monde. Dans leur entreprise, Bec et Raffaele jouent habilement sur les textures narratives, révélant le passé de ces enfants extraordinaires à travers des flashbacks qui exposent leurs naissances. Le premier tome d’Aurora tenait ainsi de la fresque crépusculaire, caractérisées par de puissantes images et les actions de ces enfants de l’Aurore, dont la brutalité semble à la fois calculée et impitoyable.

Le lecteur était cependant laissé sur un palier d’anticipation, à l’orée d’un univers où les contours s’estompaient pour laisser place à l’inconnu. L’attente était de mise : celle d’un éclaircissement, d’une plongée plus profonde dans le monde esquissé qui, avec ses enjeux et personnages, semblait prêt à exploser. Le second tome, intitulé « Signal », se présente comme une mosaïque polyphonique de mystère et d’angoisse. La narration se fragmente et se reconstitue au gré de sauts temporels, alternant les perspectives, dans un ballet rythmique qui ajoute à la complexité de l’intrigue. L’ombre du film American Nightmare plane discrètement, suggérant l’ébauche d’une purge d’ampleur, orchestrée par ces enfants d’apparence glaciale mais dotés de talents insoupçonnés.

Bec et Raffaele déploient une riche palette de thèmes secondaires dans ce second tome, abordant des questions aussi diverses que la violence domestique, les pandémies ou le statut délicat de ces enfants de l’Aurore, victimes d’ostracisme, voire de maltraitance dans certaines régions du monde. Quand ils ne sont pas enfermés dans des centres d’expérimentation. À travers une suite de séquences sanglantes, le rythme du récit s’accélère encore, la tension monte graduellement, tandis que le lecteur est maintenu dans l’attente de révélations importantes. Les fils du récit sont tissés avec une habileté, même s’ils leur manquent, à ce stade, une motivation susceptible de rehausser encore l’intérêt du lecteur.

Aurora : Signal, Christophe Bec et Stefano Raffaele
Soleil, juin 2023, 64 pages

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3.5

« The long goodbye » : retour vers le passé pour Philip Marlowe

The Long Goodbye, l’adaptation la plus étrange de Raymond Chandler par un Robert Altman dans sa période faste. Et une illustration saisissante d’un changement d’époque.

Une adaptation tardive et difficile

Philip Marlowe, relativement peu connu en France, est une figure iconique de la culture populaire américaine. Apparu sous la plume du romancier Raymond Chandler en 1939 dans Le Grand sommeil, il figurera dans neuf romans et vingt-deux nouvelles, sans compter les œuvres écrites par d’autres à la suite de Chandler. Le cinéma s’intéressera assez tôt au personnage, officieusement en 1942 avec Le Temps de tuer d’après une nouvelle de Chandler, où le protagoniste est désigné sous le nom de Michael Shayne, et officiellement en 1944 avec Adieu ma jolie de Edward Dmytryk. Il apparaîtra dans onze films au cinéma dont, en 1946, La Dame du lac sera le premier long-métrage tourné entièrement en caméra subjective, sans compter les interprétations radiophoniques et télévisuelles. Il s’agit donc d’un personnage déjà bien ancré dans l’audiovisuel lorsqu’est lancé le projet d’adaptation du roman, alors le seul de l’auteur (avec Playback) à ne pas encore avoir été adapté au cinéma. L’histoire avait cependant fait l’objet d’une adaptation dans un épisode de la série Climax, interprété par Dick Powel.

En 1965, les droits sont achetés par les producteurs Elliott Kastner et Jerry Gershwin pour un tournage prévu l’année suivante à Los Angeles et Mexico. Mais les choses traînent en longueur. En 1967, le producteur Gabriel Katza en récupère les droits pour la MGM avec l’objectif de l’adapter conjointement avec La Petite sœur, autre roman illustrant une aventure de Marlowe, le scénariste Stirling Siliphant rédigeant un script. Mais le projet n’aboutit pas d’avantage et MGM perd les droits. Kastner les rachète de nouveau et passe un accord avec la compagnie de distribution United Artists pour produire le film. La scénariste Leigh Brackett, qui avait déjà scénarisé Le Grand sommeil avec Humphrey Bogart, est engagé pour écrire le scénario, un scénario qui trahit largement le roman de Chandler et voit Terry Lenox être le vrai coupable du meurtre de sa femme et se faire finalement tuer par Marlowe, après que ce dernier l’ait confondu. Brain G Hutton (cinéaste régulier pour Kastner), Howard Hawks et Peter Bogdanovitch sont envisagés comme réalisateur et déclinent. Bogdanovitch recommande alors Robert Altman auprès de la production. Ce dernier était alors au faîte de sa carrière après les succès de John McCabe et MASH. Le choix d’Elliott Gould dans le rôle du célèbre privé est compliqué du fait de la réputation d’acteur sur un précédent tournage au point que, après avoir finalement convaincu les producteurs de le prendre, l’acteur doit subir un test médical et psychologique. (United Artist voulait Robert Mitchum qui sera peu après le seul acteur à interpréter Philip Marlowe à deux reprises.) Il est aussi à noter que plusieurs membres du casting ne sont pas des acteurs professionnels : Jim Bouton est une star du baseball, Nina Van Pallandt une autrice et Mark Rydell est d’avantage connu comme réalisateur. On note aussi les débuts muets d’une future star du cinéma d’action, un certain Arnold Schwarzenegger.

Durant le tournage, Altman développe une méthode particulière, ne se basant que partiellement sur le roman de Chandler, déjà trahi par le scénario, ainsi que sur différentes lettres et écrits de l’auteur tout en introduisant des éléments personnels comme la présence du chat de Marlowe, ajoutant aussi les scènes du suicide de Roger Wade et de l’exécution de Lennox par Marlowe. Il utilise en outre un système dolby afin de garder la caméra en mouvement permanent et donne au film un ton pastel afin de compenser la grande luminosité de la Californie. La musique est assuré par l’immense John Williams. Tourné essentiellement à Los Angeles en juin 1972 et produit pour un peu moins de deux millions de dollars, le film sort en mars 1973. Relativement mal reçu par la critique, il ne rencontre pas non plus son public, la trahison de l’œuvre originale et son ton très particulier n’y étant sans doute pas étranger. Une tentative de ressorti a lieu six mois plus tard suite à une publicité intensive (coûtant la bagatelle de 40000 dollars) n’a pas plus de succès. Néanmoins, The Long Goodbye rencontre une forme de réhabilitation au fil des ans, notamment par le biais de critiques célèbres comme Pauline Kael et Roger Ebert, ainsi que l’auteur Stephen Jay Schneider.

Un Philip Marlowe hors du temps mais pas hors du coup

Robert Altman est un cinéaste éclectique qui s’est attaqué aux genres du western, du film de guerre, du drame social et du post-apocalyptique. Mais il l’a fait en gardant un style très personnel et identifiable au travers de différents axes : rythme plutôt lent, réalisme de l’action et des scènes de dialogue, aspect collégial avec la multiplicité des personnages, ruptures de ton brusques. Le cinéaste ne déroge pas à la règle avec cette tentative de thriller néo-noir, rompant ainsi clairement avec les adaptations précédentes et y intégrant une nonchalance et un ton à la limite de l’absurde, tantôt cocasse, tantôt choquant (l’agression physique du gangster Marty Augustine contre sa compagne pour un motif futile).

Mais ce qui distingue particulièrement le film est le parti pris de changer l’époque du roman, passant ainsi de 1953 à 1973 mais en conservant Philip Marlowe ancré en 1953. Il en résulte un décalage subtil et assez savoureux qui se retrouve dans une foule de détails : il conduit une Lincoln Continental de 1948 convertible, fume cigarettes sur cigarettes à une époque de sensibilisation au tabac, refuse les avances de ses jeunes voisines à moitié nues à tendance hippie et porte des cravates aux motifs du drapeau américain. Un parti pris osé et intéressant d’autant plus qu’Elliott Gould (déjà tête d’affiche de MASH) excelle dans la peau de ce personnage à la fois perspicace et maladroit, malmené par les péripéties mais déterminé à aller jusqu’au bout. Un véritable anachronisme vivant incarné qui traverse toute l’histoire avec sa nonchalance et son amoralité caractéristique. Il n’est pas le seul personnage marquant, il faut aussi signaler Roger Wade, incarné par l’ancienne star de western Sterling Hayden, qui nous livre une prestation saisissante en écrivain vieillissant et alcoolique, géant tragique en proie à ses démons et au désastre de sa vie personnelle. Sa performance hallucinée lors d’une réception fut largement improvisée alors que l’acteur était réellement ivre. Un personnage à l’issue très éloignée du roman mais dont la personnalité demeure paradoxalement assez proche.

Plus qu’une adaptation de Chandler, un film sur son temps

Les années 1970 ont été une décennie de bouleversements sur tous les plans : politiques, sociaux, culturels. Le cinéma n’y a pas fait exception, poursuivant une rupture déjà opérée durant la décennie précédente. Marquant à la fois la fin de l’ère des grands studios et l’émergence du  Nouvel Hollywood, accompagné d’un fort renouvellement des thèmes abordés, cette évolution du Septième Art a préparé le cinéma moderne actuel. Plusieurs films de cette période aborde aussi directement ce thème du changement de société : Campus de Richard Rush, Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni ou le documentaire Woodstock de Michael Wadleigh. The long Goodbye participe au mouvement de manière plus subtile en montrant le décalage de Philip Marlowe, véritable Don Quichotte des années 1970 qui semble avoir bien du mal à communiquer avec ses contemporains et à comprendre son monde, tout aussi préoccupé de retrouver son chat que de résoudre une affaire de meurtre. Un parti pris original qui illustre bien les différences entre générations face à ces changements majeurs de société, aussi bien au niveau de l’âge des personnages (le vieux Marlowe face à ses jeunes voisines, le vieux Wade face à sa jeune épouse) mais aussi des univers cinématographiques : le film noir à l’ancienne des années 1940 face aux histoires de hippies et de libération sexuelle. Le décalage, souvent imperceptible, est néanmoins permanent et parfaitement voulue par le réalisateur, ce dernier insistant sur le côté malhabile, voire perdant, de son protagoniste. Durant le tournage, le personnage est ainsi rebaptisé Rip Van Marlowe, en référence à Rip Van Winkle, un personnage du folklore populaire américain imaginé par Washington Irving qui se réveilla après un sommeil de vingt ans et trouva un monde nouveau qu’il ne reconnaissait plus. Telle est bien l’impression voulue pour Marlowe qui semble avoir été extrait de l’année 1953 pour être ensuite parachuté vingt ans plus tard. Altman, conformément à l’esprit de MASH, a conçu son film comme une satire grinçante ayant pour but de « rappeler au public que, dans l’esprit de Marlowe, il y a un vrai monde dehors et c’est un monde violent ». Par ailleurs, le cinéaste a parfaitement assumé de trahir largement le roman de Chandler et de s’attirer les foudres de ses fans.

Le film conserve tout au long de l’histoire son ton doux-amer, désinvolte et un brin cynique, collant bien à son époque tout en se distinguant des films de ces années. Un ton très particulier, détaché, désabusé, caractéristique du réalisateur qui excelle toujours autant à brosser des portraits de la société américaine de son époque. On peut donc dire qu’Altman s’est réellement emparé de l’univers de Chandler et du personnage de Marlowe pour en adopter une vision très personnelle.

Bande-annonce : Le Privé (The Long Goodbye)

Fiche technique : Le Privé (The Long Goodbye)

Réalisation : Robert Altman
Scénario : Leigh Brackett
Interprétation : Elliott Gould (Philip Marlowe), Nina van Pallandt (Eileen Wade), Sterling Hayden (Roger Wade), Mark Rydell (Marty Augustine), Henry Gibson (Dr Verringer), David Arkin (Harry), Jim Bouton (Terry Lennox), Warren Berlinger (Morgan), Pancho Córdova (le docteur), Enrique Lucero (Jefe), Rutanya Alda (Rutanya Sweet), Jack Riley (Riley), Ken Sansom (le garde de la colonie Malibu), Jerry Jones (Insp. Green)…
d’après : le roman The Long Goodbye de Raymond Chandler
Image : Vilmos Zsigmond
Son : John Speaks
Montage : Lou Lombardo
Musique : John Williams
Producteur(s) : Jerry Bick, Elliott Kastner, Robert Eggenweiler
Distributeur : Capricci Films
2 novembre 1973 en salle / 1h 52min / Policier, Drame
Date de reprise : 28 juin 2017

« Patience » : un homme en (re)construction

La collection « La Bibliothèque de Daniel Clowes » s’enrichit d’un nouveau titre, avec l’excellent et multidimensionnel Patience.

Jack Barlow est un homme profondément meurtri par la perte de sa femme Patience, assassinée alors qu’elle était enceinte. Après sa mort en 2012, il vit une existence spartiate, empreinte d’amertume et concentrée uniquement sur la recherche de l’auteur des faits. Sa rencontre fortuite avec une prostituée le mène à l’inventeur d’un appareil permettant de voyager dans le temps, en lequel il voit une opportunité de résoudre le mystère entourant la disparition tragique de celle qui continue de l’obséder.

Patience permet à Daniel Clowes de broder autour des thèmes de l’amour éternel, de la vengeance et du destin. Jack Barlow est déterminé à résoudre le meurtre de Patience, même s’il en vient à s’interroger sur ses véritables motivations : s’agit-il de se donner une nouvelle chance de goûter à cette vie de famille qu’il désire tant, ou cherche-t-il, plus prosaïquement, à rétablir une virilité blessée ? Le récit est tapissé d’enjeux vertigineux : les conséquences du traumatisme et de la perte sur l’individu, les dilemmes moraux liés à la vengeance et à la justice, les impacts du voyage dans le temps sur la perception de la réalité et l’état physique et émotionnel de Jack, les effets de la violence et de l’abus sur les relations et l’identité personnelle…

Car en remontant le temps jusqu’à la jeunesse de Patience, Jack est témoin des actes d’abus commis contre elle par les hommes (tous plus pathétiques les uns que les autres). Ces expériences traumatisantes façonnent Patience en tant que personne et contribuent à asseoir sa caractérisation. À certains égards, on peut même déplorer que le portrait du personnage ne se résume en fait à ces blessures passées, puisqu’en dehors de sa grossesse (accompagnée de doutes), la jeune femme apparaît essentiellement dans des postures d’infériorité, soumise aux regards masculins et empêtrée dans les substrats économiques et sociétaux. Patience est vulnérable, pleine de secrets, assaillie de peurs menant à des impasses communicationnelles, chose qui tend, paradoxalement, à la rapprocher de Jack – incapable de lui révéler sa situation professionnelle.

Il est intéressant de mesurer de quelle manière les problèmes financiers influencent la vie des personnages de Daniel Clowes. Patience est contrainte d’abandonner ses études en raison de difficultés économiques, ce qui limite ses perspectives d’avenir et la maintient dans un cycle renouvelé de pauvreté. Les problèmes d’argent de Patience et Jack affectent ensuite leur relation et leur bien-être. Ils expriment des craintes légitimes quant à l’avenir de leur enfant et prennent conscience de la nécessité de s’insérer davantage dans la société, à travers le travail et la formation de capitaux bourdieusiens.

Jack, de son côté, semble déchiré entre son désir de sauver son bébé et sa quête pour revendiquer sa masculinité. Cela pourrait être interprété comme un conflit entre son « id » freudien, qui cherche à satisfaire ses désirs primaires, et son surmoi, qui cherche à agir de manière socialement acceptable. Ses voyages dans le temps supportent des questions philosophiques profondes, notamment sur la prédestination et le libre arbitre. Est-ce que le futur est déjà déterminé, ou est-ce que nos actions peuvent le changer ? Le roman graphique explore de bout en bout la nature de l’amour et de la mort. Jack est prêt à tout pour sauver Patience, ce qui montre la profondeur de son amour pour elle. Mais sa quête n’est-telle pas finalement vouée à l’échec, nappée d’une forme de fatalité ?

L’art de Clowes dans Patience a été décrit comme transcendant, avec des teintes vives et saturées et des séquences de voyage dans le temps marquées par des formes abstraites déformées se tortillant à travers les planches. Ses propositions graphiques se révèlent à la fois belles et dérangeantes, créant une atmosphère servant d’écrin idoine au récit. L’utilisation de la couleur et du langage dramatique, avec des dessins détaillés et expressifs, se fait toujours à bon escient. De quoi sublimer un album de grande qualité.

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Patience, Daniel Clowes
Delcourt, mai 2023, 184 pages

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4.5

« Le Regard invisible » : les fantômes du passé

Signé par les scénaristes Serge Carrère et Gwenaël, illustré par Elisa Ferrari, Le Regard invisible nous entraîne dans un récit à la lisière de la paranoïa, mettant cinq jeunes adultes aux prises avec les fantômes de leur passé.

Les intentions de Serge Carrère et Gwenaël ne souffrent aucune ambiguïté : proposer aux lecteurs un voyage obsédant à travers le temps et les souvenirs de jeunes adultes, dont le passé refait surface de manière aussi inquiétante qu’insaisissable. Pendant leur adolescence, ces cinq amis ont vécu une expérience traumatisante dans les montagnes françaises. Ils en conservent des souvenirs douloureux, parfois mêmes des fêlures béantes, et manifestement des secrets bien enfouis qu’un mystérieux corbeau cherche à employer comme moyen de pression.

Le récit rappelle dans une certaine mesure les films de suspense psychologique d’Alfred Hitchcock. Il plonge le lecteur dans une angoisse diffuse, le laissant à la merci de mystères en passe d’être révélés. Ce versant de l’intrigue cohabite avec une affaire médiatico-politique impliquant des nostalgiques du Duce. Serait-ce pour se venger de ses succès juridiques que l’on fait pression sur une jeune avocate et ses amis, en faisant remonter de vieilles histoires qu’ils aimeraient voir oubliées ?

Le dessin quelque peu académique d’Elisa Ferrari offre un contrepoint visuel efficace à l’intrigue de Serge Carrère et Gwenaël. Mais malgré une trame qui tient en haleine, ce premier tome du Regard invisible peut manquer de nuances et de profondeur dans l’exploration de ses enjeux – encore en construction – et de ses personnages. Son intérêt principal réside dans le climat paranoïaque qui s’installe, avec ce quelque chose de grinçant qui reste en suspens. La dynamique du groupe, dont les membres s’étaient largement perdus de vue, ménage probablement quelques surprises, la tension agissant souvent comme un puissant révélateur.

Finalement, Le Regard invisible peut (pour l’heure) se lire comme une œuvre plurielle, qui navigue entre le thriller psychologique et le récit politique. Les lettres mystérieuses, les monstres hypothétiques et la montagne comme lieu reculé et obsédant du drame peuvent en plus faire écho à l’atmosphère des romans de Stephen King, dans lesquels le quotidien cède souvent peu à peu la place à l’extraordinaire et à l’horreur. Attendons de voir ce que nous réservent les auteurs.

Le Regard invisible, Serge Carrère, Gwenaël et Elisa Ferrari
Soleil, juin 2023, 48 pages

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3.5

« Hong Kong, révolutions de notre temps » : une île écartelée

La collection « Encrages » des éditions Delcourt accueille Hong Kong, révolutions de notre temps, des scénaristes Lun Zhang et Adrien Gombeaud et du dessinateur Ango, qui a vécu sur place. Ensemble, ils narrent l’Histoire récente de cette île à la fois si proche et si éloignée de la Chine continentale, qui cherche régulièrement à y exercer son emprise…

Un bref détour historique le rappelle. L’ancrage de Hong Kong en tant que colonie britannique a commencé à la fin de la Première Guerre de l’Opium (1839-1842) entre la Grande-Bretagne et la Chine de la dynastie Qing. Le traité de Nankin, signé en 1842, a cédé ce territoire, aujourd’hui parmi les plus densément peuplés au monde, à la Grande-Bretagne. En 1860, à la fin de la Deuxième Guerre de l’Opium, Londres a acquis les territoires de Kowloon et de Stonecutter’s Island en vertu du Traité de Pékin. Et en 1898, elle obtenait un bail de 99 ans sur les Nouveaux Territoires, ce qui signifiait une administration de Hong Kong jusqu’en 1997.

Après la Seconde guerre mondiale, l’île est devenue un important pôle industriel, puis un centre financier international, caractérisé par un port majeur, un paysage saturé de gratte-ciel et quelques réussites économiques dans le domaine technologique. Le « made in Hong Kong » inonde alors les marchés mondiaux. Le « miracle de Hong Kong » est en marche ; il voisine avec celui de la Corée du Sud ou de l’Indonésie. Mais le temps passe et la perspective de voir la Chine communiste reprendre la main sur l’île devient de plus en plus tangible. Leslie Cheung, une superstar de la musique et du cinéma, se suicide dans un geste de désespoir qui va profondément affecter la population locale et qui peut être appréhendé, avec le recul, comme un moment symbolique de rupture.

Car comme le rappellent les auteurs, en 1997, la Grande-Bretagne restitue Hong Kong à la Chine selon le principe « un pays, deux systèmes », garantissant l’autonomie de Hong Kong pendant 50 ans. Carrie Lam, future cheffe de l’exécutif de Hong Kong, devient une figure clé de cette période de transition et de l’administration post-rétrocession. Depuis lors, Hong Kong a connu plusieurs mouvements de protestation majeurs, sur lesquels cet album revient abondamment. En 2014, le mouvement des parapluies a éclaté en réponse à une décision du gouvernement chinois sur les réformes électorales à Hong Kong. Joshua Wong, un militant pour la démocratie, a alors émergé comme une figure de proue du mouvement.

Plus récemment, en 2019, des manifestations de masse ont eu lieu en réponse à un projet de loi sur l’extradition qui aurait permis le transfert de fugitifs à la Chine continentale. Le risque était grand de voir la justice chinoise, aux mains du pouvoir communiste, faire son œuvre sous des prétextes fallacieux à Hong Kong. Le projet a certes été retiré, mais les manifestations ont évolué en un mouvement plus large pour plus de démocratie et moins d’ingérence de la Chine. Hong Kong, révolutions de notre temps inscrit très bien le sens de la contestation et la quête de liberté au cœur de ce territoire-confetti marqué par des vagues d’immigrations successives et l’influence prégnante des Britanniques.

L’économie de Hong Kong a en tout cas considérablement évolué au cours de son histoire, passant d’un petit port de pêche à un centre industriel puis financier majeur. La libéralisation de l’économie et l’ouverture au commerce international ont même permis à Hong Kong de servir de modèle pour la réforme économique chinoise depuis la fin des années 1970. Mais la transition de Hong Kong vers un système plus démocratique a été houleuse et sanctionnée de tensions significatives. La préservation de l’autonomie et des libertés de l’île est devenue un symbole majeur pour les habitants comme pour les observateurs internationaux.

Un yuen yeung

Comme le yuen yeung, boisson locale mélangeant les saveurs de thé et de café, Hong Kong présente une dualité partagée entre élans occidentaux et racines sino-asiatiques. Des gratte-ciels modernes reflétant l’avenir aux temples séculaires empreints de tradition, de l’anglais couramment parlé aux signes indélébiles de la Chine continentale, Hong Kong incarne un singulier mariage de l’Orient et de l’Occident, un syncrétisme qui lui confère une identité propre et unique en son genre.

L’île est une toile sur laquelle se sont inscrites des vagues d’immigration successives, des réfugiés de la Chine communiste aux survivants de la guerre du Vietnam, créant de ce fait une mosaïque humaine riche de diversité et de résilience. L’héritage britannique de Hong Kong se retrouve dans l’architecture coloniale, l’éducation ou encore les institutions juridiques et politiques. Mais il apparaît encore plus profondément ancré dans l’aspiration à la liberté et à la démocratie qui pulse dans le cœur de ses habitants. Cet état de fait est martelé tout au long de l’album. Et les auteurs de souligner que Chris Patten, le dernier gouverneur britannique, a profondément marqué l’identité du territoire.

Funambule sur le fil de l’histoire, Hong Kong jongle habilement avec deux mondes. La première génération de Hongkongais post-colonialisme en est peut-être plus consciente encore : leur île n’est ni la Chine ni le Royaume-Uni, mais quelque chose d’autre, de nouveau, de libre. C’est une entité dont l’identité est constamment redéfinie et réinventée, où le passé et le présent s’entrelacent de manière passionnante. Comme le yuen yeung, cette boisson locale si prisée, Hong Kong est une pluralité contradictoire et complexe, une fusion de cultures et d’idées. Cela, Hong Kong, révolutions de notre temps l’énonce très bien.

Hong Kong, révolutions de notre temps, Lun Zhang, Adrien Gombeaud et Ango
Delcourt, mai 2023, 120 pages

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4