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Polaris : un portrait passionné et respectueux

S’il peut paraître maladroit dans sa technique et son écriture, Polaris est bien plus qu’un premier long-métrage. Il s’agit là d’une lettre d’amour, adressée à une femme admirable, que la réalisatrice Ainara Vera s’emploie à mettre sous le feu des projecteurs. Le destin de cette navigatrice solitaire gagne à être reconnue.

Synopsis de Polaris : Capitaine de bateaux dans l’Arctique, Hayat navigue loin des Hommes et de son passé en France. Quand sa sœur cadette Leila met au monde une petite fille, leurs vies s’en trouvent bouleversées. Guidées par l’étoile polaire, elles tentent de surmonter le lourd destin familial qui les lie…

Le cinéma n’est pas que fiction. Même quand une œuvre adapte un fait ou bien la vie d’une personnalité, il reste à parier qu’elle comporte ne serait-ce qu’une part d’invention ou de passages romancés, histoire de donner un semblant d’impact au récit, quitte à totalement déformer les propos (n’est-ce pas, Bohemian Rhapsody ?). C’est pour cela que le documentaire peut s’avérer être le format le moins artificiel à nos yeux. Même si toute notion de mise en scène n’est pas étrangère à ce dernier, il en ressort généralement une bien plus grande crédibilité dans ce qu’il met en avant. Vous l’aurez compris, il s’agit là du format idéal quand l’ambition première est de dresser le portrait d’une personne. Surtout quand celle-ci provoque en soi une grande admiration, qu’il est impensable de ne pas partager. C’est sans aucun doute dans cette optique que la réalisatrice Ainara Vera s’est lancée, pour son tout premier long-métrage intitulé Polaris.

En effet, alors qu’elle assistait sur le tournage d’Aquarela – L’Odyssée de l’Eau (documentaire de Victor Kossakovsky), la cinéaste espagnole a fait la rencontre d’Hayat Mokhenache. Une navigatrice qui s’attelle à conduire diverses équipes et expéditions au sein du cercle arctique. Le tout en étant éloigné de toute civilisation. Et surtout de sa famille – notamment de sa sœur Leïla – vivant en France. Une femme hors du commun, que Vera voulait absolument sortir de l’ombre et la faire découvrir au grand public. Et autant dire que le pari est ô combien réussi ! Et pour cause, la cinéaste a passé plusieurs mois (pour ne pas dire années) en sa compagnie, en la suivant sur ses nombreux périples et en mettant en lumière sa vie privée. Que ce soit en couple – pour soulever la difficulté d’entretenir une relation passionnelle dans son cas – ou bien avec sa sœur, afin d’évoquer leur connexion si forte. Allant même jusqu’à des témoignages durant lesquels Hayat aborde des sujets sensibles, tels que des agressions sexuelles – évoluant à un poste, capitaine de bateaux, qui est principalement masculin. Vous l’aurez compris, Ainara Vera met tout en œuvre dans Polaris pour faire honneur à cette grande femme, humble, forte et libre. Et ce malgré les fêlures laissées par son passé et sa vie en solitaire.

Mais là où la réalisatrice parvient à sortir son documentaire du simple portrait, c’est par le biais de sa mise en scène. Car non contente de partager l’existence de cette femme, Vera s’est également donnée pour mission de faire vivre l’expérience aux spectateurs. Que ces derniers puissent ressentir la solitude d’Hayat. Pour cela, Polaris fait preuve d’un travail d’immersion assez remarquable. Rien que pour l’exemple, le rédacteur se souvient d’une scène en particulier. Celle de la proue du bateau, vu du dessus. Ce dernier naviguant au beau milieu des blocs de glace. Dans un silence total. Et là, la tôle percute l’un des icebergs, et le bruit de l’impact retentit de manière brutale. En seulement une image la réalisatrice nous projette ainsi dans le grand froid arctique comme si nous y étions. Où le silence règne en maître, seulement perturbé par le vent et autres bruits parasites. Et cela, Ainara Vera y parvient à plusieurs reprises. Que ce soit pour nous faire ressentir le douloureux froid polaire. Ou encore la complexité de certaines missions d’Hayat, en la suivant dans des endroits exigus et sales telle que la salle des machines d’un bateau. Sans compter que, par sa photographie et l’ambiance qui s’en dégage, le visionnage du film peut parfois se montrer hypnotique, enivrant. Un travail de mise en scène soigné, qui transforme ainsi Polaris en plongée animée et vivante dans le quotidien de cette femme.

Mais comme toute première réalisation, il faut toutefois noter certains défauts qui empêchent le documentaire de se hisser vers le haut du panier. Comme d’avoir un mauvais équilibrage sur le son. Il est bien évidemment concevable que la cinéaste ait eu divers enregistrements d’Hayat pour composer la voix off de son film. Réalisé sur bien des supports (téléphone, en vision sur ordinateur…). Cependant, avoir la même voix déformée par moments, cela peut donner à l’ensemble un aspect technique non finalisé. Ce qui peut déplaire aux personnes qui ne seraient pas habituées au format documentaire. Autre point noir de Polaris : le traitement de Leïla. Ainara Vera avait pour ambition de lier le destin de ses deux sœurs. D’évoquer leur histoire – Leïla étant une ancienne détenue qui vient de donner naissance à une petite fille – et leur relation. Même si la réalisatrice s’est rapprochée de la sœur cadette, au point de filmer son accouchement, il est difficile de comprendre l’importance du personnage dans le récit. En effet, hormis la naissance du bébé, la visite d’Hayat en France et quelques appels téléphoniques, Leïla est souvent mise de côté au profit de sa grande sœur. Sa présence et son importance en sont quasiment anecdotiques, et ce malgré sa mise en avant dans le synopsis. Et surtout les dernières minutes du film, qui soulignent la transmission à la nouvelle génération – Polaris se terminant sur la fille de Leïla. Et étant donné l’ambition première du récit – celle de lier le destin de ses deux sœurs –, c’est fort dommageable d’arriver à un tel constat.

Cela n’enlève en rien les autres qualités du documentaire de Vera, tant ce dernier s’avère être un premier coup d’essai concluant. Et au-delà de l’aspect technique et artistique, Polaris est avant toute chose une déclaration d’amour. Une véritable admiration mise en images avec soin et respect, qui permet de faire découvrir une personne de l’ombre méritant toute notre attention. Et qui, pour le coup, nous incite à la rencontrer, afin de mettre en perspective notre propre existence, notre propre quotidien.

Polaris – Bande-annonce

Polaris – Fiche technique

Réalisation : Ainara Vera
Photographie : Ainara Vera et Inuk Silis Høegh
Montage : Ainara Vera et Gladys Joujou
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Clara Vuillermoz et Emile Hertling Péronard
Maisons de Production : Point du Jour, Les Films du Balibari et Ánorâk Film
Distribution (France) : Jour2Fête
Durée : 78 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  21 juin 2023
France, Groenland – 2022

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3

Marcel le coquillage : une coquille pleine d’amour

Sorti l’année dernière aux États-Unis, Marcel the Shell with Shoes On est une des dernières créations du studio A24. Connu pour leurs productions indépendantes et surprenantes, leur Marcel est un petit bijou d’animation et de poésie. Une coquille à chaussures cherche sa famille et c’est toute l’histoire d’un sentiment d’appartenance qui se dessine. Entre notes d’humour délicates et un regard plein de tendresse, impossible de ne pas sortir de sa coquille et craquer pour ce petit personnage.

Dans une maison abandonnée…

Marcel the Shell (en français, le coquillage) vit seul avec sa grand-mère, Nana Connie. Leur quotidien dans leur grande maison abandonnée est rythmé, entre faire tomber des fruits d’un arbre à l’aide d’un batteur électrique et pratiquer le patin à glace… sur de la poussière. Jusqu’ici, ces petites créatures invisibles vivaient leur vie sans se faire remarquer des humains. Mais l’arrivée d’un certain Dean et sa volonté de les filmer dans leur quotidien viennent chambouler leur vie…

Sous la forme du documenteur, Marcel raconte l’histoire d’un petit personnage et la beauté des choses simples. Filmé en macro et à hauteur de sa petitesse, le film nous invite dans la vie plus vraie que nature de cette coquille pleine de ressources et à la voix toute étranglée. Inventif, Marcel fait de deux tranches de pain de mie son lit (sa « breadroom » comme il l’appelle), de miel renversé un moyen de marcher sur les murs ou encore d’une balle de tennis un moyen de locomotion.

Sous couvert d’une jolie naïveté du personnage, Dean Fleischer Camp donne à voir une autre façon de considérer les objets usuels d’un point de vue infinitésimal. La beauté du stop motion alliée à des décors filmés en live action participent à l’impression de réel et laisse imaginer que peut-être, tous les jours, des petits êtres se cachent dans les recoins de nos domiciles.

Avec sa créativité dans le détournement d’objets en apparence insignifiants ou habituels, le film dévoile un amour certain pour la miniature et offre de très belles scènes pleines de poésie, comme celle où Marcel joue de la musique à travers une simple coquillette.

… coquillages et araignées..

Au milieu de ce microcosme fait d’araignées et de moustiques en tous genres, Marcel et sa Nana Connie sont les seuls « rescapés » de leur espèce. Sous le regard amusé et bienveillant du cinéaste Dean, les spectateurs assistent à une relation touchante entre deux êtres qui veillent l’un sur l’autre.

Pleines de tendresse, ces deux petites coquilles sont fans d’un programme TV d’enquête et de sa présentatrice.
Et ils sont loin de se douter qu’ils vont finir par y prendre part… En effet, Marcel est depuis toutes ces années à la recherche de sa famille, « disparue » après une dispute entre le couple qui vivait ici avant.
Une séparation dans la tourmente, qui offre au passage une jolie métaphore sur la rupture (Dean le cinéaste vient lui aussi de quitter sa compagne).

Ainsi, la question du déracinement, le questionnement sur ses origines et la curiosité de Dean vont emmener Marcel dans une aventure plus grande que lui. Opposant la notion d’audience à celle de communauté, Marcel pointe à juste titre qu’un nombre de viewers ne veut pas forcément dire une famille pour autant.

Presque un film dans le film à bien des niveaux, Marcel… joue avec cette idée de popularité sur le net et s’en amuse. À savoir que la petite coquille a fait ses débuts sur YouTube dans des shorts et a tout de suite rencontré le succès. Que l’acteur derrière Dean n’est autre que le réalisateur du film.  Et que dans sa quête, Marcel va trouver dans l’émission télé une plateforme aidante pour avancer dans ses recherches.

… qui l’eût cru, déplorent la perte d’êtres aimés

Mais outre tous ces éléments, le film est avant tout une belle contemplation des objets délaissés par les humains, réinventés par d’autres. En donnant une seconde vie aux objets usuels et en s’arrêtant sur l’infiniment petit, le film infuse des petites notes de zen et délivre une douce méditation sur la famille.

Pas seulement mignon ou gentillet, le long-métrage propose une réflexion sur le deuil, la peur de grandir et réserve de belles séquences émouvantes, accompagnées par une musique savamment décantée. Jamais on n’aura eu autant d’émotion à la vue d’une famille de coquillages biscornus et touchants réunis autour d’un enterrement…

Si A24 ne produit pas toujours des pépites comme on les aime (Beau is Afraid, un cauchemar), le studio renoue ici avec sa patte originale en portant sur grand écran les aventures de ce petit coquillage-ovni, dont la voix inventée par la fantastique Jenny Slate en est une elle-même. Mention toute particulière aussi pour l’incroyable Isabella Rossellini, qui donne à Nana Connie toute sa poigne et vivacité.

Marcel… est donc un film à voir pour son humanité et sa tendresse, qui font du bien au coeur et à l’âme.
Et comme l’a dit Dean Fleischer-Camp dans une interview, Marcel est un coquillage « bien plus humain que les humains ».

Bande-annonce : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)

Fiche technique : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)

Réalisateur : Dean Fleischer Camp
Scénario : Dean Fleischer Camp, Jenny Slate & Nick Paley
Voix des personnages : Jenny Slate (Marcel), Dean Fleischer Camp (Dean), Isabella Rossellini (Nana Connie) …
Directeur de la photographie : Bianca Cline
Superviseur animation des personnages : Stephen Chiodo
Superviseur des effets visuels : Zdravko Stoitschov
Montage : Jérôme Bréau
Compositeur : Disasterpeace
Sociétés de Production : A24, Cinereach & Chiodo Bros. Productions
Durée : 1h30 min
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 14 Juin 2023
États-Unis – 2021

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4

Aucun ours de Jafar Panahi : mettre en scène sans frontière

4

Après Ceci n’est pas un film ou encore Taxi Téhéran, Jafar Panahi propose de nouveau, avec Aucun ours, un film qui n’aurait pas dû exister, mais qui s’écrit dans la nécessité de filmer, de faire cinéma. Une volonté farouche de raconter, de regarder et surtout de ne pas se taire, même face à l’échec d’une mise en scène qui ne peut que constater son impuissance et en offrir les images d’une force inouïe, pour tenter de faire l’impossible.

Au moment du tournage d’Aucun ours, Jafar Panahi était interdit de tournage et de déplacement en Iran (depuis il a été incarcéré puis libéré sous caution en février 2023). C’est donc en exil dans un village, proche de la frontière avec la Turquie, que le réalisateur livre un film aux moyens très modestes mais à l’écriture soignée, intense et aux ramifications multiples. Dans une lettre ouverte envoyée à la Mostra de Venise (où il a reçu le Prix spécial du jury), le réalisateur écrivait : « le cinéma indépendant reflète son époque. Il s’inspire de la société. Et il ne peut y être indifférent ». Depuis Ceci n’est pas fun film (2011), Jafar Panahi fait du cinéma sans dire qu’il en fait. Pourtant, il est sans cesse question de la force de la mise en scène, du sens du regard d’un réalisateur et ce dans toutes ses créations post-2009 (date à laquelle il a été interdit de tournage et de déplacement en Iran après avoir assisté aux funérailles d’un étudiant iranien). Aucun ours est un film d’empêchement qui ne cesse pourtant de se déployer entre les frontières, les langues, les cultures et de raconter le poids des traditions, des images et de la vérité. Quelle sens a cette vérité quand chacun est tenu de surveiller l’autre comme un suspect ? Le film de Jafar Panahi multiplie les mises en abyme, du cinéma dans le cinéma, de la dénonciation dans la dénonciation et des limites dans les limites. Même l’ours du titre est une métaphore de ce long trajet que doit effectuer le réalisateur pour aller dire sa vérité, même une fois l’objet du soupçon remis à ceux qui soupçonnent.

Ce moment de vérité om il doit jurer sur le Coran, Panahi le détourne en proposant à ceux qui l’observent de se filmer disant qu’il n’a rien fait et de leur donner à tous la vidéo. Comme pour dire que l’image, la mise en scène de soi est une confession, mais de quel ordre ? La raison qui l’amène à le justifier est une photo qu’il détiendrait d’une infidélité. Cette photo existe-t-elle ? Nous ne le saurons jamais vraiment. De même que le couple qui désire quitter son pays et que Panahi filme à distance (c’est le vrai film qu’il réalise) est-il vraiment en train de vivre la même chose dans la vie ? Les frontières entre le réel et le fabriqué sont floues de manière volontaire. Panahi se met en scène en jouant son propre rôle, comme souvent. De frontière il est aussi question puisque si le réalisateur est en Iran, son tournage clandestin se déroule en Turquie. Une nuit, il se rend d’ailleurs près de la frontière à la demande de son assistant. Silhouette dans la nuit, le réalisateur revient à son point de départ. Il est observé autant qu’il observe. Est-ce sa mise en scène qui entraîne l’échec du départ du couple ? Qui trahi les amoureux en fuite ? Ou bien filme-t-il une réalité qui se déroule au-delà de lui ? Ou bien encore est-ce en la mettant en scène qu’il la révèle à nos yeux ? Un des acteurs l’interroge d’ailleurs sur le choix qu’il fera de la fin de son histoire, est-ce que ça a un sens de raconter une évasion qui se passe bien, un mensonge donc, quand la réalité est toute autre ?

La force de son propos est aussi de raconter comment la mise en scène influence le monde qui l’entoure. Quand deux personnages se disputent (un homme apporte à une femme un passeport volé qui lui permettra de gagner la France mais la femme refuse de partir seul), dès la première séquence du film, c’est ce voyage même qui se voit bouleversé par le regard que porte le cinéaste. Ce temps est d’ailleurs entrecoupé puisque Jafar Panahi dialogue à distance avec ses personnages via un internet aléatoire. C’est ce qui le pousse à sortir, à être face aux villageois et à confier la tâche de filmer à un autre homme. Pendant ce temps, alors que l’action semble se dérouler loin de lui et être capturée par d’autres, le réalisateur est filmé prenant naïvement quelques photos d’enfants et de femmes en arrière plan. Ce geste là vient percuter une seconde histoire d’amour interdite et mise à mal par des traditions que le réalisateur juge lui-même archaïques au risque de se heurter à la méfiance et au rejet des villageois qui l’entourent. Dans la nuit ou pris dans de longs plans séquence -où l’ascendant sur la discussion semble lui échapper- le cinéaste apparaît fragile, comme balloté entre les discours, les injonctions et les empêchements. Pourtant, c’est bien lui qui filme, qui met en scène et qui raconte cet ours qui est censé l’attaquer dans la nuit et qui finalement n’existe pas (d’où le titre du film), ce gouvernement qui créer des chimères pour opposer ses habitants. Et ce peuple iranien qui semble ne plus pouvoir s’extirper de ses traditions, de ses suspicions et surtout de son immense désespoir (une mise à mort, un suicide ponctuent le film). Jafar Panahi écrivait également dans sa lettre ouverte : « l’espoir de créer à nouveau est notre raison d’être. d’être. Peu importe où, quand et dans quelles circonstances, un cinéaste indépendant crée ou pense à la création ». Et il créer un cinéma empêché de toute part mais qui bouscule ses propres limites, qui raconte le dénuement, le combat et parfois le renoncement, mais en faisant cinéma avec tout ce qui l’entoure. Il fait du cinéma une nécessité quotidienne, de chaque recoin un enjeu de mise en scène et le remet en quelque sorte au centre du village.

 Bande annonce : Aucun ours 

Fiche technique : Aucun ours 

Synopsis : Dans un village iranien proche de la frontière, un metteur en scène est témoin d’une histoire d’amour tandis qu’il en filme une autre. La tradition et la politique auront-elles raison des deux ?

Réalisateur : Jafar Panahi
Scénario : Jafar Panahi
Interprètes : Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobasheri
Photographie : Amin Panahi
Montage : Amir Etminan
Production : JP Production
Distributeur : ARP Selection
Date de sortie : 23 novembre 2022
Genre : drame
Durée : 1h47

 

Stars at Noon : sortir du Purgatoire

Au Nicaragua, à la veille d’une élection majeure, en un climat de mousson et de pré-guerre civile, une jeune journaliste américaine, belle comme une lune d’été, rencontre un jeune anglais, beau comme un nuage sur une côte verdoyante. A travers cette histoire d’amour, Claire Denis raconte l’impossibilité d’aimer, l’irrémédiable solitude et l’effondrement du monde moderne. Un grand film, désespéré et vital à la fois, sans illusion et cependant acharné à capter la bonté et la beauté des êtres.

Trish (Margaret Quailey) est coincée au Nicaragua. Son passeport a été confisqué en raison d’un article, on l’apprendra plus tard, dénonçant des crimes politiques. En attendant, elle troque ses charmes contre sa sécurité à un officier de l’armée nicaraguayenne qui « bande dur » et, contre l’espoir de partir, à un vice-premier ministre « qui bande mou ». Pour quelques dollars, elle se vend encore aux étrangers de passage.
La mise en scène de Claire Denis nous plonge dès les premiers instants dans l’immense solitude de cette jeune femme, solitude teinté d’un danger diffus. Les rues de Managua sont quasi vides, partout des hommes en treillis armés ; nous sommes, qui plus est, en pleine pandémie. Aucune rencontre humaine ne semble possible. Trish erre dans ce purgatoire, cachant son inquiétude et sa fragilité sous une aisance effrontée, entre étreinte mécanique (quasi imposée) avec l’officier de l’armée nicaraguayenne et rasades de rhum à répétition.
Un soir, au bar de l’hôtel intercontinental, elle rencontre Daniel (Joe Alwyn), un homme d’affaire mystérieux. Si leur nuit d’amour est tarifée, elle n’en reste pas moins ardente. Il y a du don et de la gratuité finalement au creux de cette prostitution ; il y a là, peut-être, quelque chose comme une relation possible, enfin.
Dès la deuxième rencontre, l’action commence. Daniel est recherché pour on ne sait quelles raisons politico-industrielles obscures. Trish et lui se cache dans le motel miteux où elle vit, avant de fuir vers la frontière costaricaine.

Ce pourrait être un thriller d’espionnage, mais Claire Denis s’emploie savamment à en mépriser tous les codes pour nous offrir une œuvre crépusculaire et gracieuse qui vous laisse dans un état de flottement sublime plusieurs heures encore après son visionnage.
Alors qu’habituellement un thriller d’espionnage alterne entre des phases de tensions dramatiques et des moments suspendus, moments généralement propice au développement d’une histoire d’amour, ici, dans Stars at noon, à la faveur d’un rythme continue, monotone, le dramatique et le suspendu s’entremêlent. On pense à ces romans de Dostoievski où les personnages, pris toujours dans quelque urgence, prenne néanmoins le temps d’avoir de longues discussions métaphysiques. Dans ce film, une menace plane perpétuellement sur ces deux corps, et ceux-là, presque comme si de rien n’était, s’attarde cependant à se regarder, à se toucher, à se désirer. Mais l’obstacle est autant intérieur qu’extérieur. Ces baisers toujours plus tendres et profonds couvent en eux-mêmes une essentielle précarité : ils sont trop brûlant pour ne pas accuser le sentiment lancinant de perdition qui habite les deux personnages. Il apparaît très tôt, assez clairement, que tout cela finira mal, et que non, le contraire serait niaiserie, l’amour n’est pas plus fort que tout.

Il s’agit de fuir, de s’échapper d’un labyrinthe politique, mais surtout de s’échapper de soi pour rejoindre l’autre. Les corps, dans leur fébrilité, disent cette recherche et ce besoin de l’autre comme d’un ailleurs. Plusieurs fois, Trish croit avoir perdu Daniel, et s’effondre en larmes avant que celui-ci ne réapparaisse presque aussitôt. On voit, à un autre moment, Daniel s’emparer d’un objet de Trish, un sac, en son absence, et le respirer avidement pour apaiser son angoisse.
L’aime-t-elle, ou n’est-il qu’un moyen d’échapper à sa solitude et de quitter ce purgatoire ; l’aime-t-il, ou n’est-elle que la dernière consolation du condamné à mort ? Une impression nous étreint : celle de voir deux êtres tenter de conjurer la mort et les enfers par l’amour, et d’éprouver l’inévitable échec et la naïveté de cette tentative.

Vouloir sortir de ces labyrinthes du royaume des morts serait louables si les moyens mis en œuvre n’était aussi absurdes et désespérés. Ils fuient vers la frontières costaricaines alors qu’ils sont justement poursuivis par la police costaricaine. Ils se cherchent dans le contact rapproché de leur peau mais sont incapables de s’ouvrir leur âme par une parole qui ne soit ou condescendante ou voilée ou arrachée par la peur et le désir. L’impression de confusion et de fatalité est magistralement rendue par une intrigue pratiquement incompréhensible, et somme toute très secondaire, ainsi que par ce découpage, très typique des films de Claire Denis, découpage qui, quasi sans interruption, va de corps en corps, de visage en visage, en multipliant les angles, sans nous permettre de jamais bien saisir l’espace dans lequel s’inscrive ces corps. Le cinéma de Claire Denis est fait de faux-raccords affectifs et d’espace à la fois confiné et éclaté. On ne sait jamais vraiment où on est ; on ne sait jamais vraiment ce que veulent et ressentent les personnages. Ce sont des mystères que sa mise en scène dispose tout en s’employant à les résoudre. Denis, dont le style cinématographique rappelle le style littéraire de Virginia Woolf, style fragmentée, sépulcrale, à la narration obscure, interroge son histoire plus qu’elle ne la raconte.
Tour à tour passion absolue et instrumentalisation de l’autre, tendresse poignante et jeux de pouvoir, les rapports de Trish et Daniel restent incertains, entre le sacrifice de soi et la trahison. Voici le vrai suspens de ce faux thriller : de quel côté tombera cet amour ?

Si Claire Denis semble mettre peu d’espoir dans l’humanité, la manière dont elle chasse, au cœur de l’effondrement politique et moral de nos sociétés modernes, quelques troués de lumière, la bonté, le don, même inaccompli, la tentative de communion dans l’union équivoque des corps, vient paradoxalement nous serrer le cœur de gratitude pour la vie et pour autrui, pour ce que l’on en reçoit, aussi imparfait, aussi insatisfaisant soit-il.
Il y a une tendresse assez solide qui demeure au cœur de toutes ces relations impossibles, une espérance bizarre dans ce désespoir de damné. A l’officier de l’armée nicaraguayenne, dont on peut dire qu’il n’a fait que se servir de Trish et de sa détresse pour sa satisfaction sexuelle égoïste, Trish, tout à la fin, dit : « En un sens, tu as été bon pour moi. » Ne plus vouloir voir que le bon côté des êtres, c’est sans doute ainsi que l’on sort du Purgatoire.

Bande-annonce : Stars at Noon

Fiche Technique : Stars at Noon

Réalisation : Claire Denis
Scénario : Claire Denis, Andrew Litvack et Léa Mysius, d’après le roman Des étoiles à midi de Denis Johnson
Photographie : Éric Gautier
Son : Jean-Paul Mugel
Montage : Guy Lecorne
Costumes : Judy Shrewsbury
Décors : Arnaud de Moleron
Musique : Tindersticks
Production : Olivier Delbosc
Société de production : Curiosa Films, en coproduction avec Arte France Cinéma et Ad Vitam, avec la participation de Canal+, Arte France et Ciné+
Société de distribution : Ad Vitam Distribution (France)
Pays de production : Drapeau de la France France
Genre : drame, romance, thriller
Dates de sortie :
France : 25 mai 2022 (Festival de Cannes), 14 juin 2023 (en salles)

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4.2

SISU, de l’or et du sang : made in Finland with love

Voici du cinéma jubilatoire et totalement improbable venu des antipodes, en l’occurrence la Finlande, une cinématographie très rare dans nos contrées. SISU, de l’or et du sang dispose de gros moyens utilisés à bon escient pour un plaisir coupable assumé et généreux, entre le bis et le Z haut de gamme en plus d’être doté d’un contexte peu commun.

Un film finlandais sur nos écrans, ce n’est pas si souvent, il faut l’avouer. Et qui, de surcroît, se positionne comme un film d’action se déroulant durant la Seconde Guerre Mondiale, nanti de gros moyens, et parsemé de quelques pointes d’humour noir… Voilà donc une proposition peu courante, voire totalement inédite.

C’est donc avec une grande curiosité mêlée d’une pointe d’appréhension que l’on se rend à la projection de cet OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Et on peut clairement affirmer en sortant de la salle que la note d’intention est bien tenue et que SISU : de l’or et du sang coche toutes les cases de la réussite, si on veut bien le circonscrire uniquement à ce qu’il entend proposer. Ni plus, ni moins, mais c’est déjà pas mal. On en sera donc quitte pour une très bonne série B, pleine d’idées et dont le côté exotique (même si elle vient du froid) lui donne un cachet particulier.

Néanmoins, on ne peut pas vraiment dire que l’intrigue soit très développée. Cependant, elle n’est pas exempte de surprises propres à la folie intrinsèque du projet. Linéaire et écrite pour que ce long-métrage hors de sentiers battus ait le plus de scènes d’action possibles, elle tient la route sur son heure et demie top chrono. Car dans SISU : de l’or et du sang, le but affiché est de tuer le plus de nazis possible sur un postulat qui en vaut un autre.

Celui-ci se résume d’ailleurs comme suit : un ancien soldat finlandais, devenu chercheur d’or et à la réputation confinant au mythe, tente par tous les moyens (surtout violents) de récupérer son trésor que lui ont pris des allemands croisés sur sa route. Des nazis en pleine débâcle à la fin de la guerre. Il n’y aura guère plus de surprises et de développements narratifs que cette entame claire et simple et c’est peut-être aussi bien la faiblesse du film que sa force.

En effet, on n’en demandait pas plus. Des circonvolutions, sous-intrigues et autres approfondissements auraient aussi peut-être pu rendre cette curiosité encore plus jouissive tout comme la rendre indigeste. Alors oui, on aurait peut-être secrètement aimé que ce soit encore plus fou et imprévisible mais en l’état c’est déjà vraiment bon et Sisu : de l’or et du sang agirait presque comme un outil de catharsis cinématographique tant il est bon de voir de vilains nazis se faire dézinguer par tous les moyens possibles et surtout les plus improbables. Comme on dit, il faut savoir se réjouir de ce que l’on a et ne pas trop pinailler. Et en ce qui concerne cette œuvre improbable, c’est clairement le cas.

Le cinéaste Jalmari Helander n’en est pas pour autant à son coup d’essai en ce qui concerne ce type de projets complètement azimutés mais revigorants. Enfin, quand ils sont exécutés avec amour et soin. On lui doit également le fameux Père Noël origines au postulat tout aussi barjo. On sent qu’il a une affection toute particulière pour ses personnages hors du commun et les films bis. Il aime à donner au public des histoires amusantes et folles.

Et l’homme n’est pas un manchot tant son nouveau film est formellement abouti. Du laisser-aller sur le plan visuel aurait pu faire loucher la chose encore plus vers le Z. Que nenni! Il y a de l’idée à chaque plan, un sens du cadre irréprochable et une empreinte esthétique forte. C’est ce qu’on appelle un film beau à regarder et même s’il ne fait pas réfléchir – on est pas là pour cela – il flatte la rétine agréablement.

On pourra reprocher que le cinéaste ait choisi de situer la majeure partie de son histoire dans des paysages qui s’avèrent un peu lassants à force et ne permettant pas la surabondance d’idées au niveau de l’action et des mises à mort. Il n’empêche, on a malgré tout le droit à quelques moments croquignolets et totalement dingues et ces étendues de plaine glaciales donnent un charme singulier à l’ensemble. On pense parfois à Mad Max : Fury Road sur le principe de la mobilité de ce convoi ou à (oui encore) la saga John Wick avec ce héros increvable et à l’aura presque mythologique. Une aura qu’on aurait d’ailleurs aimé voir davantage exposée et creusée.

Notons que Sisu : de l’or et des braves enchaîne ses morceaux de bravoure à une vitesse de croisière tout de même bien rythmée et qui ne nous laisse pas souffler. Sa croisade vengeresse et nos chers soldats nazis en prennent en effet pour leur grade avec une régularité métronomique. Et on le droit à quelques séquences plutôt impressionnantes et qu’on n’aurait jamais cru voir dans une production finlandaise, comme par exemple le final dans l’avion. Si pas mal d’idées sont piochées un peu partout, le rendu final de la plupart des séquences spectaculaires est vraiment bon.

Voilà donc une série B de luxe où tout le monde ou presque parle anglais (les visées d’export international du film sont plutôt voyantes) et il faut avouer que, encore une fois, ce n’est pas très crédible voire plutôt ridicule, à l’instar des films d’époque français faits par les américains. Mais ce procédé n’est pas nouveau. Hormis cela et un script très linéaire qui manque un peu de développements, Helander nous convie à une purge nazie hautement jubilatoire à la fois drôle, violente et référencée. Un film que ne renierait pas Tarantino pour sûr. Du cinéma rare, un tantinet bis mais fait avec amour et une envie de faire plaisir à son public comme on en voit que trop peu.

À noter que si le public français découvre le film maintenant et après un film Netflix similaire mais bien moins bon (Blood & Gold), le public outre-Atlantique a eu la chance de le voir fin avril, Alors ne vous fiez pas au synopsis très similaire, celui-ci est bien meilleur!

Bande-annonce : SISU, de l’or et du sang.

Synopsis : Finlande, 1944. Dans la nature sauvage et hostile de la Laponie, alors occupée par les nazis, un ancien soldat découvre un gisement d’or. Prêt à tout pour sauver son précieux butin, il ne reculera devant rien, quitte à devoir assassiner jusqu’au dernier SS qui se trouverait sur son chemin.

Fiche technique : SISU

Réalisation : Jalmari Helander.
Avec Jorma Tommila, Aksel Hennie, Jack Doolan, …
Production : A24.
Pays de production : Finlande.
Distribution France : SND.
Durée : 1h31.
Genre : Action – Guerre.
Date de sortie : 21 juin 2023

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3.5

Rite initiatique à travers le Voyage en Italie de Roberto Rossellini

Voyage en Italie relate l’histoire de Katherine Joyce et son mari, qui se rendent à Naples pour vendre la maison d’un défunt de la famille. Le séjour se révélera être bien plus qu’une affaire d’héritage…

Entre questionnements existentiels et contemplations déconnectées, Voyage en Italie permet une nouvelle fois à Rossellini d’allier la psychologie des personnages aux paysages qui les entourent.

Film documenté

Voyage en Italie est un film que l’on visite. À travers les tournées culturelles de Katherine, le spectateur observe les ruines et les trésors passés de Naples. Grâce aux nombreux panoramiques, le champ visuel est large et propice à la contemplation. Au même titre que notre protagoniste, le spectateur visite Naples ; et, comme elle, il contemple avec oubli ses vestiges.

Ensuite, même si Voyage en Italie paraît moins amateur qu’un Rome, ville ouverte par exemple, le côté brut reste présent. Ainsi, les plans larges et les longs panoramiques sur les paysages attestent d’une volonté authentique de présenter le paysage dans sa forme la plus simple. Il en va de même pour les Napolitains, que l’on voit souvent marcher dans les rues. Nous pouvons apercevoir de nombreux regards caméra, comme s’ils découvraient que Rossellini tourne un long-métrage dans leur ville.

Un regard détaché sur Naples

Le regard est d’ailleurs important, et ce dès le début du film. Très souvent en voiture, le couple se déplace sans pour autant regarder attentivement la ville. Une mission les amène à Naples et elle seule semble digne d’intérêt. Pourtant, les personnages sont liés avec la ville même avant leur arrivée, comme le montrent les nombreux plans subjectifs sur la route. La caméra relie directement son objectif au regard de Katherine. Cet effet assimile le spectateur au personnage, mais permet également de la connecter à Naples malgré elle.

Par ailleurs, nous retrouvons dans ce film la fonction, si chère à Rossellini, des décors. Ces derniers ont en effet une grande influence sur les personnages (comme dans Allemagne Année Zéro notamment), qui se définissent d’abord par le regard. En effet, entre Pompéi et les musées, Katherine observe avec détachement, sans se concentrer réellement sur ce qu’elle regarde. Au lieu de s’imprégner des lieux et des œuvres, elle les considère avec crainte. Elle, issue d’un milieu bourgeois, se heurte avec le passé et la pauvreté à laquelle elle assiste dans les rues. Que ce soit dans les lieux publics ou les lieux culturels, elle semble soumise à une force inconnue qui la dépasse.

Naples, terre de pèlerinage

Pourtant, même si Katherine craint ces endroits, elle y retourne toujours, comme si une étrange fascination l’y attirait. Finalement, les extérieurs en ruine lui rappellent inlassablement la dégradation de son couple (ce que son mari ne manque pas de lui faire remarquer). Le vide qui l’entoure représente le vide amoureux qui l’assomme. D’une certaine manière, Naples personnifie son existence. Même Alex, qui tente de la tromper, se résout finalement à ne pas commettre l’adultère. Naples est donc à la fois la cause, mais également la solution d’une possible réconciliation.

De plus, les croyances planent sur la ville et croire semble être le synonyme de l’espoir. Que ce soit par son amie italienne qui prie en l’honneur de son frère mort à la guerre, ou par les madones omniprésentes, la croyance est partout. Dans la séquence où des milliers de Napolitains sont réunis dans la rue devant la Vierge Marie, Alex réplique : « Comment peuvent-ils y croire ? On dirait des enfants. » Katherine lui répond : « Les enfants sont heureux. » Ce dialogue résume parfaitement le film. Malgré les douleurs du passé, malgré les vestiges, malgré les ruines, il faut continuer de croire pour rester vivant et s’aimer.

Bande-annonce : Voyage en Italie

Fiche technique : Voyage en Italie

Titre original : Viaggio in Italia
Réalisation : Roberto Rossellini
Scénario : Vitaliano Brancati, Roberto Rossellini
Décors : Piero Filippone
Costumes : Fernanda Gattinoni
Photographie : Enzo Serafin
Cadreur : Aldo Scavarda
Son : Eraldo Giordani
Montage : Jolanda Benvenuti
Musique : Renzo Rossellini
Production : Adolfo Fossataro, Alfredo Guarini, Roberto Rossellini
Directeur de production : Marcello D’Amico
Sociétés de production : Italia Film (Italie), Junior Film (Italie), Sveva Film (Italie), Les Films Ariane (France), Francinex (France), SGC (Société générale de cinématographie, France)
Sociétés de distribution : Titanus Distribuzione (Italie), Gamma Film (France), Les Films sans frontières (France), Fine Arts Films (États-Unis)
Dates de sortie : Italie, 7 septembre 1954 ; France, 15 avril 1955

Rite initiatique à travers le Voyage en Italie de Roberto Rossellini
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4

Paris brûle-t-il ? Le jour le plus long du cinéma français

Une superproduction qui fait jeu égal avec ses homologues américains. Mais nous dresse surtout une vision des évènements de la France gaullienne.

En 1966, sort la réponse française au Jour le plus long, l’un des films de guerre les plus importants et ambitieux relatant la libération de Paris en 1944. Mais aussi une vision des évènements de l’époque tendant à la réécriture de l’Histoire.

Une fresque aussi ambitieuse que démesurée

Suite au succès du Jour le plus long, Daryl F. Zanuck veut poursuivre son épopée guerrière cinématographique en s’attaquant à la libération de Paris en août 1944, basé sur les mémoires de l’ex général Von Choltitz. Mais le projet n’aboutit pas et Paul Graetz, de la Paramount, récupère le projet auprès de la 20th Century Fox. C’est lui qui propose le projet à René Clément en adaptant le libre best-seller homonyme de Larry Collins et Dominique Lapierre. Clément a déjà travaillé avec Graetz sur Monsieur Ripois, et a également réalisé un autre classique du film de guerre français, La Bataille du rail, ode à la résistance intérieure et au sabotage des voies ferrés, ce qui lui assure une certaine légitimité. Pas moins de cinq scénaristes venant des deux côtés de l’Atlantique sont engagés dont le célèbre dialoguiste français Jean Aurenche, collaborateur notamment de Jean Delannoy et Claude Autant-Lara, l’écrivain américain Gore Vidal et le jeune Francis Ford Coppola, qui n’avait pas encore réalisé Le Parrain. La présence d’auteurs américains est censée assurer une certaine objectivité quant aux évènements historiques, le film étant une coproduction franco-américaine.

Le tournage se déroule une vingtaine d’années après les évènements, bénéficiant des lieux de l’action conservés en l’état, de conseils de différents protagonistes et de l’implication des différentes instances politiques du moment directement issues de la résistance : le pouvoir gaulliste et le parti communiste français (qui délègue Henri Rol-Tanguy) . L’implication de ces instances n’est pas sans poser un certain nombre de questions quant à l’orientation politique du film, comme nous le verrons par la suite.

À l’instar du Jour le plus long, le film peut compter sur un gigantesque casting américain, français et allemand. Au cours du tournage, Belmondo qui devait initialement interpréter Rol-Tanguy, se voit remplacer sur demande de ce dernier par Bruno Cremer, et récupère le personnage d’Yvon Morandat. Il faut d’ailleurs noter que Kirk Douglas n’accepte de participer au casting qu’après avoir obtenu la garanti que Belmondo y soit. Soulignons aussi que certains acteurs ont réellement participé à la Libération de Paris comme Claude Dauphin, et que Claude Rich, alors adolescent, porta secours à un officier blessé de la Division Leclerc. L’acteur interprète deux personnages différents, le lieutenant de La Fouchardière (sans moustache) et le fameux général Philippe Leclerc (avec moustache), décision prise en cours de tournage par Clément après avoir constaté son étonnante ressemblance physique. Pas moins de cent quatre-vingt lieux de tournages et six millions de dollars de l’époque sont nécessaires pour le tournage, moyens colossaux pour cette superproduction. Le film est tourné en noir et blanc pour éviter de montrer à l’écran des drapeaux nazis en couleurs réelles. Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de la vivacité du souvenir sensible de l’occupation. Maurice Jarre compose le thème musical qui allait, par la suite, devenir une chanson à succès grâce aux paroles de Maurice Vidalin et l’interprétation de Mireille Mathieu. Chaque acteur s’exprimant dans sa langue natale, deux version du film sont tournées, une française et une américaine, les deux étant sensiblement raccourcies après leur première diffusion (la première version française atteignait les 175 minutes). Sorti le 26 octobre 1966, le film est un immense succès en salle avec plus de quatre millions de spectateurs, n’étant battu que par La Grande vadrouille de Gérard Oury. Il est également nominé pour deux Oscars (photographie et décor) et un Golden Globe (musique). Il devient rapidement une référence comme film de guerre français (malgré la participation américaine) et un classique.

Un film historique qui conforte le présent

Tout comme Le jour le plus long, Paris brûle-t-il ? est réalisé peu de temps après les évènements qu’il traite et voit bon nombre des protagonistes des dits évènements encore vivants et actifs. C’est bien cela qui fait l’intérêt du film tout en marquant ses limites. Lors de sa sortie, la France vit l’apogée du pouvoir politique gaulliste, Charles de Gaulle venant d’être réélu comme Président de la République. L’influence du parti communiste est également très forte. De fait, les personnalités politiques actives à l’époque de la sortie du film sont nettement privilégiées à l’écran à l’instar de Jacques Chaban-Delmas (interprété par Alain Delon) ou Edgard Pisani, alors ministre de l’agriculture du gouvernement Pompidou (interprété par Michel Piccoli), bien qu’ils n’aient joué qu’un rôle modeste dans les évènements. À l’inverse, des personnalités éminentes de la France libre et de la résistance sont minorées ou évacuées, notamment Georges Bidault (sauf dans des documents d’archive au début), du fait de sa disgrâce depuis son soutien à l’OAS. De telles dispositions soulignent l’influence du contexte politique du film, voire son aspect propagandiste. À ce propos, Jean-Luc Godard n’hésitera pas à parler de film stalinien, en référence aux méthodes d’élimination soviétiques des personnalités dans les documents audiovisuels. Rappelons aussi que le film sort moins de six mois avant les élections législatives de 1967, ce qui fait dire à certains journaux qu’il sert de tremplin électoral aux gaullistes.

Mais la distorsion la plus importante avec la réalité historique demeure sans doute la perception du personnage du général Dietrich Von Choltitz. Il est clairement représenté comme étant hostile aux ordres d’Hitler de détruire Paris, tentant tout pour retarder et résister à cet ordre, et négociant volontairement avec les alliés. Une telle vision correspond à l’image que l’on avait alors de l’officier allemand et qui a perduré longtemps, mais elle a été largement démentie par des recherches récentes d’historiens, appuyées sur l’ouverture de nouvelles archives. Celles-ci ont montré un Von Choltitz beaucoup plus fidèle à Hitler que l’on imaginait et prompt à obéir à ce dernier. Par ailleurs, s’il n’a pas procédé à la destruction de Paris, ce serait d’avantage par manque de moyens et de temps que par réelle volonté de l’éviter, et ne serait rendu aux alliés que contraint par les circonstances. Paris brûle-t-il ? est intéressant à ce niveau car on peut constater qu’il illustre une certaine vision du conflit et de la Libération de Paris telle que perçue dans les années 1960. C’est ainsi que l’on peut voir un Von Choltitz hostile aux ordres d’Hitler, un peuple parisien unanimement soulevé contre les allemands, une résistance uniquement composée de gaullistes et de communistes. Une vision largement contredite ou nuancée par les recherches historiques récentes. Ainsi, Paris brûle-t-il ? peut se voir comme une sorte de reportage fictionnel sur sa propre époque représentant sa conception de la Seconde Guerre mondiale.

Un tel constat, qui peut laisser dubitatif quant à l’éthique, n’oblitère nullement les qualités du film, l’ampleur des moyens consacrés, le soin apporté à la reconstitution historique, l’énergie déployée dans les scènes de bataille. Paris brûle-t-il ? démontre l’ambition et l’esprit de volonté qui animaient alors le cinéma français et a bien mérité son statut de classique à grand spectacle. Cependant, il doit être vu avec recul et esprit critique. En fait, à l’instar de nombre de films de guerre, il en apprend beaucoup plus sur l’époque de sa conception que sur celle qu’il décrit et notamment comme sont perçus la résistance et la libération de la France dans les années soixante. Cette vision partiale, voire politique, des évènements, fut déjà reprochée par certains lors de la sortie nationale, et peut être encore d’avantage critiquée aujourd’hui par les historiens au vu de l’avancée des recherches et des ouvertures d’archives sur l’époque concernée. Elle n’en demeure pas moins intéressante précisément par sa partialité, et contribue à démontrer que tout film historique est une relecture a posteriori basée sur la mentalité de sa propre époque.

Fiche Technique : Paris brûle-t-il ?

Titre anglais : Is Paris Burning?
Réalisation : René Clément
Scénario : Gore Vidal, Francis Ford Coppola, Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Brulé, d’après le livre Paris brûle-t-il ? de Dominique Lapierre et Larry Collins
Avec Jean-Paul Belmondo, Charles Boyer, Leslie Caron…
Dialogues additionnels : Marcel Moussy (scènes françaises) et Beate von Molo (scènes allemandes)
Musique : Maurice Jarre (la chanson Paris en colère est interprétée par Mireille Mathieu)
Photographie : Marcel Grignon
Assistant réalisateur : Yves Boisset, Michel Wyn
Directeur de production : Louis Daquin
Producteur : Paul Graetz
26 octobre 1966 en salle / 2h 50min / Historique, Guerre

Synopsis : En août 1944, les armées américaines et françaises ne sont plus qu’à une centaine de kilomètres de Paris. Le général Dietrich Von Choltitz, convoqué au quartier général de Hitler, s’entend confier le commandement de la ville de Paris, avec mission, en cas de victoire alliée, de détruire la capitale sous un déluge de feu. Cependant, dans les caves parisiennes, la Résistance ne reste pas inactive. Le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI, s’entend avec Jacques Chaban-Delmas, l’envoyé spécial du général de Gaulle, pour planifier l’insurrection de la population. Un massacre d’étudiants dans le Bois de Boulogne, perpétré par les nazis sur dénonciation d’un traître, pousse les combattants de l’ombre à déclencher plus tôt que prévu le début des hostilités. Des affiches appelant au soulèvement armé fleurissent sur les murs de la capitale. Un groupe de braves s’empare de la préfecture de police et s’y barricade…

La Nuit du verre d’eau : sous le signe de la nuit

Le premier long-métrage de l’acteur et réalisateur Carlos Chahine, La Nuit du verre d’eau, entraîne au cœur du Liban, durant l’été 58, dans un joli village éloigné de la guerre qui gronde au loin. On y découvre la vie d’une riche famille de la bourgeoisie chrétienne. Dans un tel contexte, à quel destin les femmes pourront-elles être promises, et avec quelle liberté de choix ?

Du Liban n’est pas seulement venue la bien-aimée biblique du Cantique des Cantiques, (« Veni, veni de Libanon… »), il nous arrive aussi de tels films, solaires, tout en étant intégralement placés sous le signe de la nuit, plus encore que le titre ne semble l’annoncer.

Carlos Chahine a le sens, peut-être même le goût, du secret. Après toute une carrière d’acteur et aussi plusieurs courts-métrages remarqués, il dévoile ce premier long, qui laisse un souvenir prégnant, par sa façon de se pencher avec une grande subtilité aussi bien sur le regard qu’un garçonnet d’une petite dizaine d’années peut porter sur le monde des adultes, que sur une, voire plusieurs trajectoires féminines, dans le Liban de la fin des années 50.

S’inscrivant au cœur de l’été 1958, dans un coquet village accroché aux flancs abrupts de la Vallée Sainte, une vallée de gorges qui pourrait évoquer certains de nos paysages lozériens, le film suit le destin d’une famille de la grande bourgeoisie libanaise venue en villégiature dans sa somptueuse demeure secondaire. Le destin de la fille aînée, Layla – magnifique Marilyne Naaman, que l’on espère bien revoir -, semble scellé, puisqu’elle est mariée au riche et très amoureux Boutros, incarné avec chaleur par Talal El-Jurdi, et mère du petit Charles, garçonnet âgé de sept ans, mais déjà vif et observateur, auquel le prometteur Antoine Merheb Harb prête ses traits. Mais qu’adviendra-t-il de ses deux sœurs cadettes, les belles Eugénie (Christine Choueiri) et Eva (Joy Hallak), encore sous la coupe d’un père, Cheikh Daoud (Ahmad Kaabour), oscillant entre autorité, intérêt, et vague souci du bonheur de ses filles, plutôt comme un remord un peu encombrant, à l’arrière-plan ? Car ces alliances nouées par des mariages avec des hommes bien placés permettent au patriarche, également actif en politique, de financer ses campagnes électorales ou de sauvegarder ses terres nombreuses… Sous le franc soleil, à peine filtré par les frondaisons des arbres qui ombrent la vaste terrasse en esplanade, se déroulent l’accueil et l’adieu aux hôtes prestigieux, mais aussi les repas familiaux ou s’ouvrant aux amis. Car l’extérieur s’invite. Dans les conversations, s’agissant de la guerre qui gronde à Beyrouth et nécessite que s’instaurent des gardes de nuit jusque dans ce village reculé. Ou à la table, avec un autre duo mère-fils, mais plus avancé en âge : Hélène (Nathalie Baye) et René (Pierre Rochefort), deux Français surpris par la guerre à Beyrouth et venus attendre une accalmie dans cette vallée chargée d’Histoire. La très aimable Layla, seule femme à savoir conduire et à disposer d’une voiture, sera chargée par son époux de faire découvrir à ces hôtes inopinés les beautés de la vallée…

Malgré la prédominance de scènes solaires superbement saisies, à l’image, par Thomas Bataille, la nuit, présente de manière énigmatique dès le titre, n’en exerce pas moins un souverain empire, plus discret, mais non moins essentiel. Annoncé, à l’écran encore obscur, par le bruissement affairé d’une faune nocturne, le film s’ouvre sur quelques vues plongeant, de nuit, dans les fascinantes gorges de la Vallée Sainte, avec leur étroitesse aussi attirante qu’inquiétante, et les multiples anfractuosités qui parsèment les parois et qui ont souvent abrité des hommes en fuite ; ou des ermites, ainsi qu’en témoignent les nombreuses chapelles à demi troglodytes, parfois encore couvertes de fresques. Ce sont les scènes nocturnes qui permettront de mieux appréhender le lien unissant le couple, en apparence parfait, formé par Layla et Boutros. Layla, cette héroïne secrète, dont le prénom renferme, étymologiquement, la nuit, puisque, selon les traductions, il se comprend comme « compagne de la nuit » ou bien « née la nuit »… Et de fait, même si de furieuses étreintes ont pu voir le jour sous un plein soleil, tout juste tamisé par quelques feuillages, c’est bien la nuit que l’héroïne naîtra à elle-même, d’abord dans le secret de sa conscience, puis en acte. Avec une infinie subtilité, le réalisateur, également co-scénariste, et secondé à ce poste par Tristan Benoit, saisit l’ambiguïté des êtres et de leurs actions, sans jamais caricaturer ni dénoncer. Ainsi le petit Charles, se glissant nuitamment dans le lit de sa maman ; souhaitait-il gêner, en s’interposant et en se glissant dans l’intimité du couple parental ? Ou souhaitait-il protéger, en dispensant sa mère d’une approche dont il avait secrètement senti qu’elle ne la désirait pas ? Dans le même ordre d’idée, c’est tardivement, dans la progression scénaristique, que le titre prendra son sens, en tant que demande adressée par l’enfant à la mère. Enfin, c’est la nuit aussi que la figure un peu secondaire d’un beau-frère se lestera d’une belle complexité, apportant une intéressante nuance à la fatalité des rapports hommes-femmes dans cette culture, et offrant une scène intense, au cours de laquelle le spectateur passera d’un saisissement à l’autre. La nuit, comme accélérateur de gestation, incubateur à éclosions, favorisant les prises de décisions capitales…

Avec légèreté, sans appuyer, et porté par la très belle partition, interprétée au violoncelle, d’Antonin Tardy, Carlos Chahine offre un panorama très complet des différentes figures masculines pouvant cerner une femme respectable dans cette société libanaise chrétienne du tournant des années 60 : père, mari, beau-frère, amant, fils… Et, indéniablement, le lien mère-fils fait partie de ceux qui se voient examinés de la façon la plus nuancée et la plus riche.

On sait gré au réalisateur de ne pas craindre les élans du cœur ni de la chair. Avec cette œuvre généreuse, il rejoint le groupe des cinéastes masculins qui tentent de s’extraire d’un regard androcentré et qui interrogent avec bienveillance, empathie, les destins et les choix féminins. On songe aux créations récentes, espagnoles toutes deux, de Jonás Trueba, Eva en août (1 août 2019), ou encore de Jaime Rosales, Les Tournesols sauvages, qui sortira le 2 août 2023.

Bande-annonce : La Nuit du verre d’eau 

Synopsis du film : Liban, été 1958. Trois sœurs de la bonne société chrétienne sont en villégiature dans la montagne libanaise. La vie tranquille du village est bousculée par les échos d’une révolution grondant à Beyrouth et par l’arrivée de deux estivants français. Mais c’est de l’intérieur de la famille que viendra le bouleversement. L’aînée des sœurs, Layla, mère et épouse parfaite, va ouvrir les yeux sur la société patriarcale qui les tient sous contrôle. Dans le jeune Liban qui rêve d’un âge d’or, une femme peut-elle avoir un autre destin que celui tracé par les hommes ?

Fiche Technique : La Nuit du verre d’eau 

Réalisateur : Carlos Chahine
Par Carlos Chahine
Avec Nathalie Baye, Marilyne Naaman, Pierre Rochefort, Antoine Merheb Harb, Talal Jurdi, Ahmad Kaabour, Christine Choueiri, Joy Hallak, Rubis Ramadan…
14 juin 2023 en salle / 1h 23min / Drame, Romance
Distributeur : JHR Films / Jour2Fête

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4

« Une histoire des courses cyclistes » : un regard passionné sur le vélo

Les éditions Glénat publient Une histoire des courses cyclistes, de Jean-Noël Blanc. L’auteur y livre une vision multidimensionnelle de ce sport, autour duquel continuent de circuler bon nombre de suspicions.

Au cours de son histoire, mouvementée, parfois chahutée, le cyclisme a vu se produire des changements majeurs, tant dans la technologie mise au service de ses champions que dans sa médiatisation ou son substrat économique. Si la figure du cycliste luttant contre les éléments et contre lui-même demeure inchangée, l’ombre du dopage a commencé à planer sur l’esprit de ce sport. Les scandales récents ont sapé la crédibilité et l’authenticité des performances. Il s’est ensuivi une forme de désamour, dont les prémisses remontent peut-être aux règnes hégémoniques de Miguel Indurain ou de Lance Armstrong. Les controverses et l’omniprésence de ces forçats indétrônables (et parfois tricheurs) ont fini par engendrer une certaine lassitude chez les spectateurs, qui ne voient plus dans ces victoires répétées l’essence même du sport : le suspense, la surprise, le dépassement de soi.

Face à cela, Jean-Noël Blanc met en avant l’émergence de nouveaux visages, dont celui du jeune prodige belge Remco Evenepoel. En optant dans Une histoire des courses cyclistes pour un tour d’horizon subjectif et passionné, il offre aux lecteurs un regard sur le cyclisme plein d’enthousiasme – mais pas oublieux des scandales passés. Orné de belles illustrations qui rendent hommage à ce sport et ses décors naturels parfois splendides, l’ouvrage embrasse l’évolution du cyclisme, depuis ses débuts jusqu’aux évolutions technologiques les plus récentes, en passant par les exploits de Merckx ou Coppi. Le vélo lui-même, partenaire inséparable du coureur, fait l’objet d’une attention redoublée. Il a en effet connu des transformations significatives au fil des années. Les avancées en matière d’ingénierie ont permis de créer des montures toujours plus légères et aérodynamiques, permettant des performances de course optimales. Chaque pièce est pensée et conçue pour une efficacité maximale.

Une histoire des courses cyclistes semble animé par le souffle des grands champions et la grandeur des paysages qu’ils ont traversés. Caractérisé par la plume élégante et perspicace de Jean-Noël Blanc, l’ouvrage est une ode à un sport qui oscille constamment entre le drame et la grâce, l’exploit individuel et l’effort collectif. Le lecteur est invité, avec légèreté, à se pencher sur les rouages de la course, il redécouvre ce qu’est le peloton, quels sont les rôles variés des cyclistes – du sprinteur impétueux au rouleur endurant, du grimpeur audacieux au puncheur explosif. Il explore le jargon cycliste, cette langue presque dialectique, dans laquelle on « pédale avec les oreilles » et on consent, un peu par dépit, à « monter dans l’autobus ». Les chutes, les tricheries, les scandales sont abordés avec franchise et objectivité. Ils cohabitent avec certaines courses (par exemple le Critérium du Dauphiné) ou avec l’apport de la télévision et des journalistes dans la promotion du cyclisme, mettant en lumière le lien intime entre ce sport et ses représentations médiatiques.

Sans prétention encyclopédique, en s’intéressant au cyclisme sur le temps long, Une histoire des courses cyclistes est une célébration d’un sport dont les principales composantes demeurent le vélo, le maillot, l’équipe et la route. Une simplicité de façade quand on sait les efforts nécessaires aux résultats finaux. L’ouvrage de Jean-Noël Blanc n’oublie ni les légendes ni les porteurs d’eau, ni les « gentlemen crottés » ni les gamins insolents toisant – parfois hâtivement – leurs aînés aguerris. Et tout cela passe évidemment par le Poggio, le Puy-de-Dôme ou la Redoute, ces routes, parfois sinueuses et exténuantes, qui ont fait la gloire des forçats de la route.

Une histoire des courses cyclistes, Jean-Noël Blanc
Glénat, mai 2023, 168 pages

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4

« Hacendado, l’honneur et le sang » : une lecture désertique de l’humanité

Les éditions Glénat publient Hacendado, l’honneur et le sang, de Philippe Thirault et Gilles Mezzomo. Les auteurs dessinent un tableau implacable et brutal de l’État de Sonora au Mexique, en 1863, à travers l’histoire familiale tragique d’une lignée de conquistadors.

Philippe Thirault et Gilles Mezzomo immergent leurs lecteurs dans un monde déchiré par la violence et la criminalité quotidienne. Du Mexique des années 1860, ils tirent un western aux teintes sombres et aux enjeux profonds. La frontière entre le bien et le mal y apparaît aussi poreuse que celle qui sépare l’homme de la bête.

Don Armando, issu d’une lignée de conquistadors, est un Hacendado qui perpétue les valeurs de justice et d’honneur dans une région reculée et désertique frappée par la barbarie. L’intrigue s’amorce réellement quand il prend la décision de condamner son fils, Don Diego, à une mort lente et certaine dans le sinistre désert de Sonora. Sans autre forme de procès, l’homme semble convaincu de la culpabilité de son fils dans le meurtre de la jeune Doña Joselita. Cette justice expéditive, en violation flagrante avec les lois du sang, amène le lecteur à prendre parti pour Diego.

La spirale de la violence s’accentue encore avec l’entrée en scène d’Abraham Hinter et sa bande de chasseurs d’Apaches. Ils sont sans pitié, ils sèment la mort et vendent le scalp des indigènes aux plus offrants. Partie retrouver son fils dans l’espoir de le sauver et le réhabiliter, Doña Maria va bientôt voir de quelle étoffe se constituent ces êtres vils et sanguinaires, rencontrés en chemin.

À certains égards, Doña Maria incarne la complexité morale de l’histoire. C’est une femme tiraillée entre son amour maternel et la connaissance troublante, maintenue secrète, des crimes de son fils. Sa volonté obstinée de le protéger, malgré les conséquences dévastatrices qui peuvent en découler, met en évidence les dilemmes moraux auxquels elle est confrontée. Elle espère sincèrement que son mari se trompe, que son fils a conservé cette innocence qui le caractérisait jadis. Mais certains indices auraient dû l’alerter…

L’intégration de la violence dans l’intrigue est, plus qu’un aspect marquant de l’œuvre, une constante. L’époque est impitoyable : les cadavres jonchent le désert, les têtes font office de trophées, des épidémies sont sciemment répandues parmi les tribus autochtones. Même les histoires d’amour, mort-nées, sont rendues tragiques par la possessivité et l’aliénation des hommes.

Hacendado, l’honneur et le sang interroge la justice et la confiance, dans un monde privé d’espoir et d’éthique. Chaque personnage est confronté à ses propres démons, secrets et tragédies, que le ballet des révélations va peu à peu brasser. Philippe Thirault et Gilles Mezzomo réalisent un travail remarquable, plus dense qu’il n’y paraît, en explorant la complexité de la nature humaine dans un environnement hostile et souvent impitoyable.

Hacendado, l’honneur et le sang, Philippe Thirault et Gilles Mezzomo
Glénat, juin 2023, 88 pages

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3.5

« Une Révolution nommée Raspoutine » : l’homme derrière le mythe

Les éditions Glénat publient Une Révolution nommée Raspoutine, d’Hernán Migoya et Manolo Carot. Ils portraiturent une figure historique complexe, assailli par ses pulsions et porteur de contradictions.

Une Révolution nommée Raspoutine est issu de la collaboration entre Hernán Migoya et Manolo Carot. Opus unique, il porte un regard froid sur l’homme, le mythe et le symbole incarnés par l’énigmatique Raspoutine. Au cours de leur entreprise graphique, les auteurs en viennent à interroger le nature même du personnage, en lui conférant des traits parfois sataniques, lui que l’on surnomme pourtant le « moine fou », et en lui attachant des pouvoirs presque surnaturels.

Oscillant entre folie et la sagesse, entre désirs charnels et aspirations spirituelles, Raspoutine cultivait une réputation sulfureuse, contrebalancée par son antimilitarisme, son dévouement envers les plus démunis et son ouverture aux Juifs – une particularité notable dans la Russie antisémite de l’époque. Sa complexité est bien restituée, bien qu’il soit difficile de faire la part des choses entre la vérité historique et la légende monolithique.

Par le biais de son personnage féminin principal, Alissa, future Ayn Rand, Migoya interroge habilement la naissance de la pensée, la transformation d’une jeune fille ivre de liberté en une écrivaine influente, égérie des libertariens. La perversion de Raspoutine trouve un miroir inversé par l’intermédiaire de l’innocence d’Alissa. Mais tous deux ont maille à partir avec les événements : quand le moine guérisseur subit le courroux de l’Église et de l’aristocratie, la seconde doit composer avec une mère à tout le moins distante.

Manolo Carot déploie un style pictural raffiné et convaincant. La représentation de Raspoutine vacille entre le vulnérable et le surnaturel, entre l’aliénation et la roublardise, ce qui contribue à asseoir la complexité du personnage tout en lui accolant un voile de mystère. Le découpage des planches et le portrait de la Russie pré-révolutionnaire, tout comme les tumultes intérieurs des personnages, participent de la qualité de l’album.

Sous ses dehors de biographie graphique, l’œuvre de Migoya et Carot convoque la condition humaine, la nature du pouvoir et la construction des mythologies. Les multiples couches narratives d’Une Révolution nommée Raspoutine en font une fresque vivante qui saisit l’imaginaire et invite à une relecture continue. Raspoutine était à la fois le prisonnier d’une sexualité débridée – et muséifiée – et le conseiller spirituel de la tsarine. Une position singulière qui témoigne de son extrême pluralité.

Hernán Migoya et Manolo Carot redonnent ainsi vie à l’énigme Raspoutine. Ils offrent en sus un éclairage passionnant sur une époque marquée par les luttes de pouvoir, les complots et l’émergence d’idéologies bientôt hégémoniques.

Une Révolution nommée Raspoutine, Hernán Migoya et Manolo Carot
Glénat, mai 2023, 72 pages

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3.5

« Joanna Hogg, regards intimes sur l’imaginaire »

La rétrospective Joanna Hogg organisée par le Centre Pompidou en mars 2023 et la masterclasse donnée par la réalisatrice à cette occasion trouvent un parfait prolongement à travers la publication de ce premier ouvrage consacré à une œuvre toute à la fois cohérente et profuse. Collaborateurs à la revue Positif et critiques de cinéma, Franck Garbarz et Frédéric Mercier ont intelligemment associé à l’ambition théorique de l’essai une authentique exploration visuelle et analytique.

S’ouvrant sur un long entretien réalisé par Judith Revault d’Allonnes et Franck Garbarz, l’ouvrage évite la structure chronologique pour se laisser guider par la méthode de la réalisatrice britannique : restituer à la pensée son autonomie créatrice. Le retour sur la méthodologie d’écriture de Hogg située à la croisée de la démarche littéraire et picturale, des mots et des diagrammes, valorise le paradoxe d’une approche qui concilie préservation et ouverture. Car si Hogg fait de l’écriture personnelle le point de départ de son œuvre cinématographique, celle-ci se nourrit des dialogues et échanges qui prennent forme sur le plateau de tournage. Cet art de l’introspection collaborative repose sur une méthode que restitue parfaitement la rigueur et la clarté dont fait preuve cet ouvrage.

Le recours à de nombreux documents de préparation et de tournage (carnet de notes, photographies, dessins) assure une percée inédite à l’intérieur d’une filmographie qui de Unrelated (2007) à Eternal Daughter (2022) trouve sa logique au fur et à mesure de sa construction. En pénétrant cette architecture de l’imaginaire, Garbarz et Mercier rappellent ce que le cinéma de Hogg doit aux autres arts. L’inscription de la filmographie de la réalisatrice dans le domaine plus vaste des arts visuels participe ainsi à valoriser les origines et influences iconographiques (Pieter De Hooch ; Sam Szafran ; Fragonard ; Tom Blackwell) explicitement ou implicitement revendiquées par ses productions (courts comme longs métrages).

Ce jeu de reconnaissance est à la fois soutenu par les propos de la cinéaste et par les analyses des auteurs dans lesquelles la précision descriptive se met au service d’une interprétation ouverte et nourrie de nombreuses observations qui font la part belle aux jeux de composition mais également aux procédés sonores à l’œuvre.

L’ouvrage permet ainsi d’insister sur ce curieux échange entre contrôle et lâcher-prise qui détermine l’originalité de Hogg. L’importance du détail fait écho à une volonté de laisser s’épanouir l’imaginaire et de porter l’objectif de la caméra vers l’au-delà de la raison. Entre les préceptes de Robert Bresson et les théories de Béla Balázs, le néoréalisme et le cinéma-vérité, la poésie de Cocteau et la réflexivité de Kubrick, l’onirisme et le souvenir, le bagage théorique et esthétique de Hogg révèle une volonté de remonter jusqu’aux origines : origines du cinéma(tographe) aussi bien qu’origines de l’image et du son comme matériaux à la plasticité sensible mais impalpable.

Outre sa double-préface signée par Martin Scorsese (producteur exécutif de The Souvenir [2019] et The Souvenir Part II [2021]) et par l’actrice et collaboratrice de longue date de Hogg, Tilda Swinton, l’ouvrage bénéficie d’une mise en page qui ne participe pas seulement à soutenir mais bien à enrichir son propos. Les nombreuses illustrations et le format médium proposés par Carlotta jouent en effet un rôle essentiel dans le plaisir pris à la lecture. Page après page, le lecteur redécouvre les fondations d’une filmographie conçue et bâtie comme dispositif artistique à part entière.

Joanna Hogg. Regards intimes sur l’imaginaire, Franck Garbarz et Frédéric Mercier
Carlotta, mai 2023, 208 pages