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Le Garçon et le Héron, ou la survie de l’âme

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Dans Le Vent se Lève, Hayao Miyazaki abordait le pouvoir du rêve avec un réalisme sidérant et semblait constituer une conclusion séante à sa filmographie, par une porte vériste, infiniment sage et pragmatique. Naturellement, l’attente pour son nouveau métrage, Le Garçon et le Héron, était empreinte d’exaltation et d’appréhension, tant les premières images semblaient renouer avec un imaginaire pur et absolu. Ainsi, le cinéaste émeut profondément avec ce nouveau conte, grâce à une formidable audace mêlée à une maîtrise graphique d’une souveraineté sans précédent.

Synopsis : Après la disparition de sa mère dans un incendie, Mahito, un jeune garçon de 11 ans, doit quitter Tokyo pour partir vivre à la campagne dans le village où elle a grandi. Il s’installe avec son père dans un vieux manoir situé sur un immense domaine où il rencontre un héron cendré qui devient petit à petit son guide et l’aide au fil de ses découvertes et questionnements à comprendre le monde qui l’entoure et percer les mystères de la vie.

L’irruption formelle de l’imaginaire

Dans Le Garçon et le Héron, Hayao Miyazaki sonde sa carrière avec dignité et délicatesse en convoquant le trait enchanteur de Ponyo sur la falaise, le voyage initiative dans Le Voyage de Chihiro ou encore l’évocation du chambara dans Princesse Mononoké. Plus encore, l’ombre du regretté Isao Takahata, complice rival du cinéaste, plane au-dessus du film tant son tracé et sa simplicité transparaissent dans le métrage. D’ailleurs, l’armature graphique de Miyazaki est particulièrement surprenante dans Le Garçon et le Héron tant le cinéaste est souverain dans son propre royaume. Si Le Vent se Lève était une consécration technique du mouvement des airs, de la foule et de la pluie, Le Garçon et le Héron surprend par sa spontanéité et sa volonté de faire vivre le détail, préparant le terrain à l’irruption formelle de l’imaginaire.

Avant tout, Hayao Miyazaki entreprend une introspection minutieuse, tant au niveau narratif que technique, scrutant la trajectoire de son cinéma. De cette réflexion jaillissent des fragments de mélancolie, mais surtout, une profonde résilience. Et c’est dans ce sillage, plus particulièrement au travers de ses approches formelles, que se dégage une résurgence du thème de l’héritage. Cependant, cette notion demeure essentiellement abstraite, insaisissable, et semble infinie dans Le Garçon et le Héron. Paradoxalement, malgré des instants de pessimisme, elle est adroitement contrebalancée par la contemplation dogmatique du cinéaste. Aussi, il s’agit d’une exploration de la foi qui transcende largement la simple question de l’héritage de son cinéma. Le vague à l’âme surgit bien de cette recherche ésotérique.

La survie de l’âme 

À la clôture de son œuvre, Hayao Miyazaki réalise un film admirable et émouvant qui aborde le deuil, lui qui voudrait réaliser des films jusqu’à sa mort. Et tout commence par le déchirement vécu par son personnage, Mahito, qui perd sa mère, évoquant la figure maternelle centrale des films du cinéaste, sa propre mère Dola Miyazaki. En parallèle, le film plonge dans un deuil artistique et métaphysique qui, tout au long du récit, nous amène à la perspective de la mort, la survie de l’âme et les mystères de l’au-delà. Cette exploration est profondément bouleversante, racontée à travers les yeux d’un jeune garçon en quête de réponses, au gré de son voyage et de ses rencontres. Des entrevues avec des personnages qui incarnent les songes du réalisateur et ses peurs les plus profondes. D’ailleurs, le langage horrifique est plus présent que jamais dans Le Garçon et le Héron.

Surtout, le film est aussi une quête d’espoir et d’acceptation de sa propre condition. Il s’interroge sur la possibilité que le cinéaste doive un jour lâcher prise, délaisser voire renoncer à sa vocation pour se plonger dans sa psychologie, lui qui aura passé des décennies à écrire et mettre en scène des œuvres testamentaires. Ainsi, Le Garçon et le Héron, par le biais du fatalisme, mais également de la résilience de son auteur, dévoile une facette déchirante d’une filmographie qui, au fil de son évolution, se pare d’un mysticisme inattendu.

Bande-annonce – Le Garçon et le Héron

Fiche Technique : Le Garçon et le Héron

Réalisation : Hayao Miyazaki
Titre original : 君たちはどう生きるか
Musique originale : Joe Hisaishi
Distribution française : Wild Bunch
Sortie le 1er novembre 2023
Japon – 2023 – 125 mins

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4.5

Ligue des champions : L’ascension et la chute de clubs célèbres

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La ligue des champions est la compétition la plus importante du football européen et l’une des plus prestigieuses au monde. Elle réunit chaque année les meilleurs clubs des différents championnats d’Europe depuis sa création en 1955. En plus de la ferveur des matchs, l’ascension et la chute des équipes célèbres ont aussi marqué cette compétition. De nos jours, la C1 n’a rien perdu de son prestige et soulever la Coupe aux grandes oreilles demeure un objectif qui motive les clubs chaque saison.

La Ligue des Champions, la compétition par excellence des amateurs de football

Le rendez-vous annuel des stars du ballon rond ne fait pas uniquement plaisir aux footballeurs et à leurs supporteurs. En effet, les amateurs de jeux en ligne ont aussi la possibilité aux côtés de leurs joueurs préférés en jouant un tournoi sur un casino en ligne fiable. Pour jouer la C1, vous devez simplement vous inscrire sur le site du casino. Ensuite, vous choisissez votre équipe préférée et jouez avec les plus grands footballeurs d’Europe.

La chute et l’ascension des clubs dans la Ligue des Champions

Réunissant les meilleurs clubs du championnat européen, la Ligue des Champions se démarque aussi par la qualité technique qu’elle exige. Du fait de ces conditions, la compétition a vu de grandes équipes sortir du tournoi et de nombreux outsiders en ascension.

Les clubs anglais habitués du tournoi : ascension et déclin

La Premier League figure parmi les meilleurs championnats de football en Europe. Ce n’est ainsi pas étonnant de retrouver les équipes de la ligue anglaise dans la plus prestigieuse des compétitions. Le sacre de Manchester City affirme l’ascension fulgurante de ce club. Cette progression est aussi confortée par la présence de Newcastle et d’Arsenal pour cette saison.

La Ligue des Champions marque aussi la chute des grands clubs comme Manchester United qui n’ont pas pu faire mieux que deux finales perdues en 2009 et 2011 et une qualification aux quarts de final lors de la saison 2018-2019.

L’ascension de l’Olympique de Marseille

L’année 1993 marque l’année durant laquelle un club de la Ligue 1 remporte la prestigieuse Coupe aux grandes oreilles. L’Olympique de Marseille réalise en effet une ascension qu’aucune autre équipe tricolore n’a pu réitérer jusqu’à maintenant. Après une finale perdue face à l’Étoile Rouge de Belgrade en 1991, le club retente sa chance deux ans plus tard avec, cette fois-ci, une victoire 1-0 face au Milan AC.

Depuis ce sacre, aucun club de Ligue 1 n’a remporté la Ligue des Champions, bien que certaines équipes aient considérablement brillé dans la compétition. En effet, l’AS Monaco est parvenu à se hisser en finale en 2004, mais il est éliminé par le FC Porto. Le Paris Saint-Germain s’est aussi récemment rapproché du sacre ultime lors de la saison 2019-2020 avant d’être finalement battu par le Bayern Munich sur un score de 1-0.

La chute de club célèbre le cas du FC Barcelone

Le FC Barcelone est sans aucun doute l’un des plus grands clubs d’Europe. Avec son style de jeux emblématique, le club remporte la Ligue des Champions à cinq reprises entre 1992 et 2015. Cependant, depuis ce dernier sacre, le club a du mal à renouer avec la victoire. Il a notamment été éliminé dès les quarts de finale en 2016 et en 2018.

En demi-finale de la Ligue des Champions en 2019, le FC Barcelone perd contre Liverpool avec pourtant une victoire 3-0 au match aller. En 2021, le club sort de la compétition dès la 8ᵉ de finale et il est éliminé lors de la phase de poule en deux saisons d’affilée.

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Au clair de la rue : quand les clochards chantent à la belle étoile

Entre documentaire et comédie musicale, Au clair de la rue était sur nos écrans jeudi dernier. A travers une esthétique pop de clips vidéo, Julien Goudichaud dresse avec brio le portrait de chanteurs sans-abris. Tous membres de la chorale La Cloche, le groupe est créé pour accompagner les SDF à leur dernière demeure : le cimetière Thiais… Sans pathos, ni mélodrame, le film a conquis les écrans avec une audience dépassant les 200 000 spectateurs !

Mes amis, mes amours, mes emmerdes…

A 18h30, dans une salle de la rue Bréguet, des répétitions ont lieu. “Viens chanter ça pourrait tout changer, viens chanter, viens chanter, tout changeeeerrrrr…”. Pendant 1h30, le répertoire est mis à jour, les voix s’harmonisent et on donne des nouvelles. Personne ne se plaint, on se réjouit des petites victoires et après la pause, la séance reprend.

Ensuite, chacun retourne à sa vie. A travers le cadre bienveillant du documentariste, ils nous font entrer dans leur intimité. Intermittents du spectacle, gays ou handicapés, les choristes mêlent précarité et marginalité. 

En legging léopards et polaire rouge, Alexandra est la première à se confier. En pleine Foire du Trône, elle est entraînée à l’écart, loin du bruit et de l’agitation. Le bois sert de refuge, et elle aborde son statut d’étrangère, son handicap mental… Sans se laisser abattre, elle parle de ses solutions : son compagnon, les manèges… D’autres suivent son exemple. Bruno, l’un des fondateurs de La Cloche, raconte son divorce et la séparation avec ses enfants lors de son coming-out. Une cigarette entre les lèvres, il donne le secret de sa bonne humeur. “Y a aucune différence, que tu sois blanc, que tu sois noir, que tu sois gay, que tu sois hétéro. Tout le monde est pareil. On est là pour faire la fête, pour s’amuser !” 

Le film ne cesse de basculer entre plusieurs univers, laissant à tous une place pour s’exprimer. Les décors, les lumières et les ambiances changent pour chaque personnage. Maîtrisant autant l’esthétique que l’écriture, Julien Goudichaud parvient à aborder des thèmes durs, mais avec poésie et légèreté. C’est là que se trouvent l’intelligence et l’originalité du film, en suscitant notre sympathie et nos rires tout en nous informant. 

Laissez-moi danser ! 

Non, rien de rien / Non, je ne regrette rien / Ni le bien qu’on m’a fait / Ni le mal / Tout ça m’est bien égal / Non, rien de rien / Non, je ne regrette rien / C’est payé, balayé, oublié / Je me fous du passé !” 

Un micro à la main, la Tour Eiffel en toile de fond et Edith Piaf remixée : voilà la mise en scène de ce docu-musical. Après les confessions, chacun exécute une reprise de chansons françaises. De Nougaro à Florent Pagny, bien chanté ou non, ces choristes ont le droit à la scène. A travers un cabaret improvisé, ils expriment leurs ressentiments en rimes et en octaves. Devant le bar El Hombre, Bruno réinterprète “Armstrong, je ne suis pas noir/ Je suis blanc de peau / Quand on veut chanter l’espoir / Quel manque de peau.” 

La caméra fluide, les travellings épousent leurs gestes plus qu’ils ne les dictent. Zigzaguant en vélib’ entre les passants, Maud, la bénévole, chante ses craintes, ses doutes et ses espoirs. “On peut trouver le bonheur au coin d’un rire / Même quand il pleut/ Quand nos yeux brillent / Qu’on élève nos voix / Je sens mon âme qui vibre au milieu de ce cœur qui bat/ Et je retrouve l’enfant en moi !”

Sans créer un nouveau genre, c’est une manière peu orthodoxe d’aborder le documentaire. Différent de Confinés Dehors, Au clair de la rue n’est pas une copie ou une imitation. Ainsi, le réalisateur crée une œuvre dynamique, humaine et inventive !

Synopsis : Rue Bréguet, 11ème arrondissement de Paris. Chaque mercredi, La Cloche est à pied d’œuvre. La Cloche ? Une chorale d’une dizaine de chanteurs, tous sans domicile fixe ou en situation de grande précarité. 

Dans la petite salle de répétition, les problèmes sont pudiquement laissés à la porte. Ici, on chante dans la joie et la bonne humeur. Et puis, plusieurs fois par an, au cimetière de Thiais, là où sont enterrés les SDF qui meurent seuls. La Cloche est là, pour leur rendre un dernier hommage, en chanson, et les dérober, in extremis, à l’anonymat le plus total. 

Fiche technique : Au clair de la rue

Réalisé par Julien Goudichaud

Avec Gilles, Bruno, Aleksandra et Jean-Louis, Maud et tous les membres de la chorale de la Cloche

Disponible jusqu’au 19 novembre sur France.tv / FranceTVSlash / 52 min / Documentaire

Ça tourne à Manhattan, ou le métacinéma marginal des années 90

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Sorti en plein cœur des années 90, Ça tourne à Manhattan navigue entre fiction, rêve et réalité, et expose les coulisses chaotiques du tournage d’un film indépendant. Soit du cinéma conscient de lui-même, qui ne manque pas de faire preuve d’autodérision, le tout étant ponctué de situations comiques particulièrement irrésistibles. Une réussite qui traite de la dualité et la complémentarité d’Hollywood et des films à petit budget.

Avec son discours astucieux sur le cinéma, ses différentes techniques sur la forme (caméra à l’épaule, noir et blanc granuleux ou couleur selon le contexte), son regard caustique des relations humaines, Ça tourne à Manhattan est une œuvre malicieuse, en marge, qui sait narrer le tournage d’un film indépendant avec ce que le procédé sous-entend en seconde lecture (différence de réputation entre grosses et petites productions, critique générale du système).

Cette grande lucidité (des normes artistiques, des codes du genre, des différentes appréciations du public et des professionnels) participe à une vision unique et juste de ce que peut offrir le métacinéma.

Le titre original, Living in Oblivion, révèle une mise en abyme, puisqu’il est également le titre du film tourné dans le film. On se retrouve donc avec un film à petit budget sur l’histoire d’un film à petit budget, avec ses péripéties, ses imprévus, son amateurisme, ses états de crise, ses états de grâce, le tout sous le regard loufoque et bien senti de Tom DiCillo.

L’introduction expose très vite l’instrument principal du cinéma : la caméra. Un zoom lent le met en avant avec insistance et évoque le sujet du long-métrage, c’est-à-dire l’exercice filmique, soit la capacité à partager une vision, un point de vue, un discours, un narratif. Il s’agit d’un outil contenant un potentiel, un pouvoir ayant la finalité qu’on veut bien lui donner. Son utilité pratique, à travers la synergie, les différentes aspirations du réalisateur, des acteurs, des techniciens, constitue l’élément central du film.

Le tout repose sur le tournage de trois scènes. À chaque fois, le réalisateur subit des déconvenues, ce qui engendre des prises répétées au point de mettre ses nerfs à rude épreuve, pour un résultat souvent désopilant.

Trois personnages sortent du lot et participent au propos général et la grille de lecture du film : le réalisateur, l’actrice principale et la “star”.

Le réalisateur, d’abord, Nick Reve, interprété par Steve Buscemi. Ce dernier vit une crise majeure et cherche un sens profond à son travail. Un de ses rêves montré à l’écran le démontre. Il essaie plusieurs fois de se contenir malgré ce qui lui arrive, jusqu’à ce qu’il perde son sang-froid dans une scène filmée caméra à l’épaule qui fait preuve d’une certaine virtuosité. La situation semble surréaliste. Son visage crève l’écran. Il y a des échos dans sa voix et son cri soudain explose de manière elliptique. Le personnage aura besoin d’une sorte de coup de pouce du destin pour retrouver foi en son travail. En ce sens, c’est un individu qui peut être irrationnel, car ce n’est qu’à la suite d’un contexte favorable qu’il voudra continuer à tourner. Le film joue sur cette ambiguïté, en laissant supposer qu’il est comme victime d’une malédiction, d’un sort qu’il faut déjouer.

L’actrice principale, ensuite (Nicole Springer), jouée par Catherine Keener. Elle possède des points communs avec son personnage. Ces similarités donnent lieu à une scène dramatique difficile à jouer pour elle, car faisant écho à son propre vécu. Son manque de confiance vient également du fait qu’elle est connue pour sa scène de douche avec Richard Gere et un clip de Michael Bolton. Elle tourne dans un film d’auteur afin de gagner une légitimité et une crédibilité dans le milieu. Une scène hilarante la montre en train de jouer de manière exceptionnelle alors que le cadreur n’est plus là pour filmer. Une dichotomie s’opère alors entre la scène (émouvante) et son effet (le rire provoqué). Un contraste bien trouvé qui manifeste une certaine maitrise des enjeux comiques de la part Tom DiCillo.

La star, enfin, Chad Palomino, incarné par James LeGros. Il est le lien entre l’univers des grosses et des petites productions.

J’ai deux autres films après le tien. Dans l’un, je joue un violeur qui séduit Michelle Pfeiffer. Dans l’autre, je suis un serial killer sexy qui se tape Winona Ryder.

Très élogieux sur le travail du réalisateur et critique envers ce qu’il appelle la “guimauve d’Hollywood”, il est la caricature de la star qui fait mine de tout donner pour son personnage, alors qu’il passe son temps à ignorer les directives et satisfaire son ego.

La contradiction qu’il y a entre ce qu’il dit du réalisateur et sa volonté d’imposer son travail finit par générer un règlement de compte.

J’ai accepté ce rôle uniquement parce qu’il parait que t’es pote avec Quentin Tarantino ! T’es nul, mec !

Il est question ici d’opportunisme, de profiter de certaines circonstances afin de satisfaire ses intérêts personnels (sa carrière).

Les autres personnages ne sont pas en reste et participent à l’excellente ambiance générale. Que ce soit le cadreur viril, mais au cœur tendre, Wolf (Dermot Mulroney) exagérant une douleur dans son œil pour attirer l’attention de sa compagne qui veut aller voir ailleurs (Danielle von Zerneck, très à l’aise), ou Tito (Peter Dinklage, célèbre aujourd’hui pour Game of Thrones), frustré d’être une personne de petite taille, dénonçant son rôle stéréotypé dans le film : tous font preuve d’un jeu naturel, parfois déluré, et sans fausse note.

En s’attachant à déployer, renouveler certaines idées de mise en forme, à exposer les dessous du milieu, critiquer le formatage des grosses productions, mais aussi l’exploitation de la bonne réputation des films indépendants, tout en montrant ce qui est parfois de l’amateurisme dans sa pratique, Ça tourne à Manhattan est une comédie savoureuse, subtile, que les plus fins gourmets du septième art se doivent de connaître. Il s’agit sans doute de ce que le métacinéma a pu produire de mieux dans les années 90.

L’oeuvre sera récomensé du Prix du public et du Grand Prix du Festival du cinéma américain de Deauville lors de l’édition 1995, devenant ainsi le tout premier lauréat de ce prix, remis à un film américain indépendant.

Tom DiCillo recevra également le Prix Waldo Salt du scénario au Festival de Sundance 1995 pour l’écriture du film.

Bande-annonce : Ça tourne à Manhattan

Fiche technique : Ça tourne à Manhattan

Synopsis : Les affres du tournage d’un film indépendant à petit budget, oscillant entre rêves et réalité, entre noir et blanc et couleur, entre acteurs pathétiques, ambitieux et narcissiques, et réalisateur débordé. 

  • Titre français : Ça tourne à Manhattan
  • Titre original : Living in Oblivion
  • Réalisation et scénario : Tom DiCillo
  • Musique : Jim Farmer
  • Photographie : Frank Prinzi
  • Montage : Dana Congdon et Camilia Toniolo
  • Producteurs : Michael Griffiths, Marcus Viscidi et Hilary Gilford
  • Coproducteur : Meredith Zamsky
  • Producteur exécutif : Hilary Gilford
  • Coproducteurs exécutifs : Robert M. Sertner et Frank von Zerneck
  • Producteurs associés : Jane Gil, Dermot Mulroney et Danielle von Zerneck
  • Distribution des rôles : Marcia Shulman
  • Création des décors : Stephanie Carroll et Thérèse DePrez
  • Direction artistique : Janine Michelle et Scott Pask
  • Création des costumes : Ellen Lutter
  • Sociétés de production : Lemon-Sky, USA
  • Budget : 500 000 $
  • Pays : États-Unis
  • Format : Couleur et noir et blanc
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 90 minutes
  • Année de production : 1994
  • Dates de sortie en salles : 21 juin 1995 (États-Unis), 13 septembre 1995 (France)
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Invasion Los Angeles : testostérone dévoyée à tous les étages

En 1989, Carpenter sortait son treizième long-métrage, qui passe souvent pour le plus politique de sa filmographie. En réalité, le simplisme domine, mâtiné de virilité mal pensée et d’une érotisation de la violence dont l’époque n’a nul besoin…

L’argument du treizième long-métrage (1988) de Carpenter est simple : John Nada (incarné par le catcheur, célèbre aux USA, Roddy Piper), lancé sur les routes par le manque de travail engendré par un capitalisme galopant, arrive dans une mégalopole où il trouve enfin un emploi manuel, largement sous-qualifié. Son corps bodybuildé partage généreusement avec son cerveau quelques petits muscles, qui permettent au bonhomme d’être assez perspicace. Une sagacité qui lui permettra de tomber sur un stock de lunettes magiques, grâce auxquelles on peut voir le monde tel qu’il est : les panneaux publicitaires sont en réalité porteurs de messages subliminaux (« Dormez », « Soyez dociles », « Ne pensez pas »…) et une grande partie des supposés humains sont en réalité des androïdes extraterrestres, identifiables à la structure métallique qui se cache sous leur visage. Flanqué de son nouveau grand copain, Frank (Keith David), notre héros va entreprendre de nettoyer la ville de ces parasites qui entendent l’asservir sous les lois de la finance et du capitalisme.

L’opération de purification donnera lieu à plusieurs scènes de tuerie de masse assez nauséabondes, à grand renfort d’érotisation des armes, dont quelques gros plans montrent l’extrémité légèrement renflée vibrant sous l’énergie de la décharge… L’idéologie qui sous-tend le droit que se donnent les tueurs, chevaliers blancs du XXème siècle, est bien connue, sous ses diverses variantes d’excuse : les cibles ne sont pas des hommes, mais ici des robots… ailleurs, des sous-hommes… des ennemis du peuple… des Infidèles… des renégats… des suppôts d’Hitler… des Résistants… des opposants… des chiens de mécréants… On sait où mènent de telles déshumanisations de l’autre.Les scènes qui auront précédé cette apothéose auront bénéficié du même sceau de simplisme : opposition, au début, de la grande ville aux immeubles démesurés, froide et insensible, tout entière régie par l’exploitation de l’homme (quand un Hochhaüsler, quelques années plus tard, réservera à cette thématique un traitement tellement plus subtil, et percutant, avec Sous toi, la ville, 2010), au chaleureux bidonville, où règnent l’entraide, le partage, l’honnêteté et la bonne humeur… Groupuscule d’opposants réunis dans une église (le puritanisme américain est sauf !) et qui s’avéreront être les seuls clairvoyants (woke avant la lettre ?!), puisque ce sont eux les fabricants des fameuses lunettes… Petit plaisir du réalisateur, avec interminable scène de lutte des deux grands copains, ponctuée de râles orgastiques et même de grands coups de bassin dans les testicules du grand ami…

Sur ce ragoût mal maîtrisé de messages simplistes et de phantasmes mal assumés surnage – ô surprise, mais c’est presque du gâchis… – la très belle musique composée par le réalisateur lui-même, sorte de rock assez sensuel revisitant des thèmes de blues, et apportant, par instants, un potentiel contrepoint assez humoristique à la figure du héros. Une distance salutaire, mais qui ne rencontre pas d’autres échos dans le film, malheureusement.

Bande-annonce : Invasion Los Angeles

Fiche Technique : Invasion Los Angeles

Titre original complet : John Carpenter’s They Live 2
Réalisation : John Carpenter
Scénario : John Carpenter (sous le pseudonyme de Frank Armitage), d’après la nouvelle Les Fascinateurs (Eight O’Clock in the Morning de Ray Faraday Nelson)
Avec Roddy Piper, Keith David, Meg Foster…
Décors : Marvin March
Musique : John Carpenter et Alan Howarth
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Gib Jaffe et Frank E. Jimenez
Production : Larry J. Franco
Sociétés de production : Larry Franco Productions et Alive Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Studiocanal (France)
Durée : 90 minutes
19 avril 1989 en salle / 1h 33min / Science Fiction, Epouvante-horreur, Action, Thriller

 

 

Entre les mots au Sharjah International Film Festival : Interview de Farid Ismaïl

Diplômé d’un Master en cinéma à la Nouvelle Sorbonne, Farid Ismaïl est un réalisateur de talent possédant plus de 10 courts métrages à son actif. Entre les Mots, son premier film est un poignant plaidoyer pour l’acceptation des autres mais aussi et surtout de soi.

J’ai eu l’immense privilège de m’entretenir avec Farid dans le cadre du Festival International du Film de Sharjah (SIFF). Son film, Entre les mots, nous raconte la poignante histoire de Frédéric, un jeune étudiant en droit, bègue, qui doit passer un important examen oral et qui, tourmenté par ses difficultés, va devoir redoubler d’efforts pour s’exprimer librement. Cet entretien, nous raconte l’histoire du réalisateur, celle d’un jeune homme qui a su dépasser son bégaiement et qui, par son art, réussi le pari de nous parler à tous.

1- Tu as réalisé plusieurs films depuis le début de ta carrière. En quoi Entre les mots est-il particulier ? Peux-tu nous parler de la naissance de ce projet ? 

Cette idée est née il y a très longtemps mais je n’ai jamais osé faire ce film. Je me suis longtemps caché derrière d’autres films. Je me disais, on va plutôt mettre une comédie, on va essayer de ne pas se dévoiler. J’ai longtemps mis un masque dans mes films même si je dois avouer que ce projet me traîne en tête depuis 2010. J’ai d’abord écrit un petit bout puis je me suis dit : tiens, Entre les mots. Finalement, j’ai fini par écrire un peu plus, puis encore plus et je n’ai jamais réussi à me défaire de cette idée de faire un film sur le bégaiement. Il est différent en ce qu’il est plus personnel. Il y avait déjà le Discours d’un Roi, qui est un super film, mais je voulais aborder la chose en suivant un axe différent : je voulais aborder l’histoire du point de vue d’un bègue qui sait qu’il le restera toute sa vie, qui n’a pas la capacité de s’exprimer autrement.

2- Il y a une phrase marquante dans le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde :Tout portrait qu’on peint avec une âme est un portrait non du modèle mais de l’artiste‘. Ton film a beaucoup d’âme, à quel point est-il ton portrait?

On se cache derrière les acteurs, c’est toujours difficile de se mettre à nu dans un film. Mais en y réfléchissant, on se demande : Pourquoi fait-on des films? Si c’est pour faire le clown, il vaut mieux faire de l’humour, du théâtre. Je trouve que le film a une dimension plus profonde, plus authentique et vraie. Dans la fiction on peut dire beaucoup de vérités au même titre que dans le documentaire, on peut dire beaucoup de mensonges. La fiction peut aussi être une représentation du réel. Dans ce film, j’avais envie d’être vrai. J’ai quand même souhaité ajouter une petite touche de comique de temps en temps pour que ça reste divertissant. Même si le fond est vrai et dur, je voulais que la forme reste agréable. Je trouve qu’on est déjà dans une époque assez sombre et que lorsqu’on va au cinéma, c’est aussi pour changer d’air. Je fais une apparition dans le film aussi car j’aimais l’idée d’inverser la balance et de devenir l’exemple. C’est une belle revanche. L’homme politique que j’incarne dans le film, s’exprime avec une parfaite éloquence mais soyons honnêtes, il raconte n’importe quoi. A côté de ça, le personnage de Frédéric, qui a des choses capitales à dire sur la liberté d’expression, galère. Le fond est qualitatif mais la forme est merdique. C’est ironique. C’est une façon de se demander si en réalité, dans un discours, c’est la forme qui compte? J’accorde aussi beaucoup d’importance à l’autodérision, il ne faut pas se mettre dans une position victimaire. Mon film, c’est tout le contraire, il parle de se battre.

3- Tu nous a parlé de l’impact financier du Covid sur ton travail. Mais qu’en est-il de l’impact sur ta vision du film ? As-tu effectué des changements scénaristiques ?

Pour moi, c’était essentiel de garder l’âme de la première version du script. Sans cette âme, je ne voulais pas faire le film. Je voulais garder la même émotion, la même structure de développement mais j’ai du changer la mise en scène. Il y avait plusieurs idées magnifiques, plus dans un genre fantastique. J’aimais bien le côte surréaliste. Finalement, j’ai décidé de me recentrer sur l’essentiel et de garder l’émotion du personnage. Ce que je souhaitais garder, c’était vraiment cette démonstration de ce que c’est d’être bègue dans notre société. Je voulais pas être lourd et susciter de la pitié en disant : vous avez vu comme il est bègue ? Vous avez vu comme il souffre ? Ce n’était pas du tout mon projet. Fait comme ça, le film perd tout son intérêt. En fait, ce film est une compilation de tout ce que j’ai pu vivre plus jeune, quand j’étais très bègue, toutes les moqueries, le harcèlement, le coup de ne pas pouvoir aborder une fille. Mon personnage, lui, a eu le cran de faire ça. Je voulais montrer le courage.

4- Impossible de ne pas aborder la magnifique tirade de fin, elle apparaît comme un véritable cri du cœur. Peux-tu nous parler de son écriture ?

Je l’ai écrite plusieurs fois. C’était difficile car je ne voulais un discours ni trop propre ou trop soutenu ni trop basique ou familier. Je l’ai réécrite à plusieurs reprises. Je me suis mis à la place du personnage, j’ai essayé d’imaginer ce que je dirais dans ce contexte. J’ai vraiment tenté d’être le plus spontané possible tout en ayant des mots très forts sur la liberté d’expression. 

5- Dans certaines scènes, on peut apercevoir ton personnage en train de détruire des lettres géantes. C’est un choix artistique brillant. Pourrais-tu nous partager la genèse de cette idée ?

J’ai vraiment voulu séparer le bégaiement de la personne. Je trouve qu’on associe trop les deux. Non, ce n’est pas moi le bégaiement. C’est un truc qui m’empêche de m’exprimer et qui me bloque. Je voulais représenter une grosse lettre, le B comme bègue, et dire regardez : C’est ça le bégaiement. C’est pour ça que le personnage le pousse pour s’en défaire. Je souhaitais représenter la chose de manière plus figurative parce que j’aime bien le côté imaginaire aussi. Il fallait donner une touche un peu surréaliste dans le film pour qu’on soit dans la tête du personnage en fait. Parce que, c’est comme ça que je pense aussi parfois. Quand je parle de ‘pousser la lettre’, c’est parce que c’est ce que je fais. Je pousse la lettre par la bouche pour m’exprimer : la Li-B-erté. Dans ma tête, je la pousse réellement. C’était aussi une manière d’apporter une touche d’esthétique au film pour que ça soit visuel.

6- Le festival de Sharjah a été créé pour la jeunesse. Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de la culture comme un vecteur d’éducation et d’ouverture au monde pour les enfants et les adolescents. Selon toi, à quel point le cinéma peut-il impacter la vie des jeunes ?  

On a cette tendance à dire que les films sont pour les adultes. On ne pense plus aux enfants. Je suis très content de participer à un festival qui est dédié aux enfants et aux jeunes. Effectivement, c’est une forme d’éducation et d’ouverture à la culture. Quand je fais un film comme Entre les mots, inconsciemment, je suis en train d’éduquer. Je dénonce le harcèlement scolaire. J’ai la sensation de donner un cours contre la moquerie, de dire : essayez de comprendre l’autre! Quand j’ai réalisé ce projet, ma première cible, c’était les jeunes. Je n’ai pas eu besoin d’attendre le festival, je voulais déjà m’adresser aux jeunes. Moi-même, quand j’étais jeune, j’ai subi ce harcèlement à cause de mon bégaiement. Quand j’ouvre les réseaux sociaux et que je vois des jeunes qui se suicident, ça me touche profondément. Je me dis, comment est-ce que je peux communiquer pour faire entendre ces voix-là. En faisant du cinéma, j’ai cette force là de pouvoir dire les choses et de véhiculer des messages. Je suis heureux que ça parle aux enfants, aux adolescents, aux politiques. Je veux partager avec tous ceux qui peuvent m’entendre et qui peuvent faire quelque chose pour que le monde change. Le film n’est pas seulement pour les bègues, il est pour tout le monde. Évidemment, les gens bègues, quand ils voient le film, sont très émus. Mais, ce film est pour tous ceux qui n’ont pas forcément le moyen de s’exprimer : les muets, les dyslexiques, mais aussi les gens timides. Je souhaite mettre ces minorités dans la lumière. C’est un film sur le dépassement de soi et une expérience extrêmement cathartique pour moi.

Pour conclure : Farid Ismaïl est un réalisateur talentueux et passionné, un amoureux du cinéma qui a le sens de l’autre. Nous le remercions chaleureusement pour ce court-métrage nécessaire et pour cet entretien qui nous a permis de lire entre les maux de tous ceux qui voient leur liberté d’expression bafouée.

https://www.entrelesmots.com/

Interview réalisé par Kenza ZOUHAM-CULCASI 

Un Pont au-dessus de l’Océan : quand l’amitié entre les peuples cesse d’être un rêve constamment repoussé

Qui connaît les Osages ? C’est pourtant vers cette tribu amérindienne d’Oklahoma que nous entraîne le fascinant documentaire de Francis Fourcou, sur les pas d’une ancienne amitié née en novembre 1829 et liant ce peuple aux Occitans de Montauban.

Il est des pages d’Histoire qui restent largement méconnues, alors qu’elles offrent de si réconfortantes raisons de croire en l’humain… Ainsi de ces trois membres de la communauté Osage qui, errant en Europe après une éphémère notoriété jusque dans la cour de Charles X, eurent l’idée de rejoindre Montauban pour la bonne raison qu’un évêque, anciennement de leur connaissance, y résidait. Bien leur en prit. Cet homme, aidé du maire de la ville, leva auprès des habitants une collecte qui permit le retour des Indiens sur leurs terres nord-américaines et fonda l’amitié des deux peuples.

En 1989, sous l’impulsion de Jean-Claude Drouilhet et de son épouse, une association voit le jour, désireuse de raviver la flamme de cette amitié, qui n’avait pas non plus été oubliée outre-Atlantique. Le réalisateur, lui-même occitan, puisque né en 1955 à Toulouse, est informé du projet et se joint à une expédition qui lui permet de tourner ses premières images auprès des Osages en 2002. Il peut ainsi filmer, deux ans avant sa mort, un précieux entretien avec Lucile Robedeaux, l’une des trois dernières locutrices de la langue osage qui semble alors vouée à disparaître, tout comme a pu l’être, naguère, l’occitan.

C’était compter sans la puissance des rêves, leur énergie propre, et le sursaut de plusieurs Indiens de la communauté qui, ayant sondé le précipice qui les lorgnait, entreprirent, avec succès, de sauver leur langue. On rencontre ainsi l’universitaire Herman Mongrain Lookout qui, soutenu, en 2014, par le chef osage Jim Gray, entreprend de créer tout un alphabet propre à la langue osage et apte à transcrire ses phonèmes singuliers, faisant ainsi de cette langue jusqu’alors exclusivement orale une langue accédant à l’écrit, donc promise à une plus ample longévité et une plus vaste diffusion. De fait, depuis 2002, les locuteurs osages se sont multipliés et leur langue n’est plus menacée de disparition.

Respectant une équité parfaite, le documentaire entremêle deux axes, à la fois parallèles et conjoints : une visite de la poétesse Osage Chelsea Tayrien Hicks en Occitanie ; une visite de la comédienne et chanteuse Isabelle François en Oklahoma. Les langues occitane, Osage et américaine, prononcées par ces deux narratrices en voix off, accompagnent des images souvent somptueuses par leurs mélodies et leurs rythmes envoûtants, comme un phylactère délicat et volontiers poétique, louant, au féminin, la résistance linguistique.

S’ouvrant sur les hauts plateaux lunaires de l’Aubrac, qui nouent sans difficulté le dialogue avec les plaines ondulées de l’Oklahoma, le long-métrage fait affleurer comme naturellement les profondes proximités qui relient les deux peuples. Ainsi, au-delà deux langues aux sonorités fascinantes, menacées puis sauvées, surgit soudain une évidente parenté entre les bisons peints de la Grotte de Niaux, en Ariège, et ceux, encore tout de chair, d’os et de longs poils, qui paissent tranquillement les terres états-uniennes. Les danses de fêtes populaires occitanes paraissent soudain bien proches des danses rituelles osages, dans lesquelles les Indiens tressautent au rythme saccadé de leurs chants.

À l’heure où des communautés humaines s’entre-déchirent, où règne la haine, et où Scorsese évoque cette même communauté Osage, mais sous l’angle de la violence, dans Killers of the Flower Moon (18 octobre 2023), il est bienfaisant d’être témoin d’une telle fraternité et entente entre des peuples. Sans doute, certes, le rapprochement est-il plus aisé, moins risqué, lorsqu’un océan sépare ces peuples, nécessitant qu’un pont soit jeté, plutôt que lorsque ceux-ci vivent en voisins, tombant dans le sinistre schéma des  frères ennemis.

Synopsis du film : Des grandes plaines osages d’Oklahoma aux montagnes d’Occitanie, deux cultures autochtones se parlent et se répondent. Deux femmes nous racontent ces cultures  aux langues menacées. Isabelle l’Occitane chez les Osages, Chelsea, l’Osage chez les Occitans, parcourant les paysages et l’histoire des plaines d’Amérique et des montagnes d’Occitanie. 

Un pont au-dessus de l’océan : Bande-annonce

De Francis Fourcou
Par Francis Fourcou
25 octobre 2023 en salle / 1h 40min / Documentaire
Distributeur : Ecransud Distribution

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Le fragment : éclats qui percent, formes brèves, discontinuités qui hantent

Il suffit qu’un plan s’arrête net, qu’une image se fige sur un éclat isolé, qu’un geste reste suspendu dans le vide, pour que le flux continu se fracture et que surgisse le fragment : un éclat qui perce, une forme brève qui refuse le lissage, une discontinuité qui intensifie au lieu de compléter. Le fragment n’est pas un reste ou un manque : il est geste actif, opérateur de rupture qui condense l’émotion, ouvre des failles, fait saigner le sens. Au cinéma (Terrence Malick, Moonlight), dans les séries (The OA, Atlanta), dans les arts visuels (bustes antiques, photographie fragmentaire) et sur TikTok ou les stories Instagram, le fragment est la forme contemporaine qui résiste à la saturation : il respire, il pense, il permet au réel de surgir dans les interstices du visible.

Il suffit qu’un plan s’arrête net, qu’une image se fige sur un détail isolé, qu’un geste reste suspendu dans le vide, pour que la continuité se brise et que surgisse le fragment : un éclat qui perce, une forme brève qui refuse le flux, une discontinuité qui intensifie au lieu de compléter. Le fragment n’est pas manque ou reste : il est geste actif, opérateur de rupture qui condense l’intensité, ouvre des failles, fait saigner le sens. Dans un monde saturé d’images continues et lisses, le fragment est résistance : il respire, il pense, il voit autrement – il est la forme qui permet au réel de surgir dans les interstices.

Le fragment n’est pas débris d’un tout perdu : il est la forme contemporaine qui refuse la totalité, qui interrompt le flux pour faire advenir du nouveau. Il traverse le cinéma, les séries, les arts visuels, le numérique – non comme accident ou économie narrative, mais comme geste fondamental : une manière de couper, de suspendre, de condenser qui rend l’image plus vive par ce qu’elle refuse de montrer. Deleuze y verrait la ligne de fuite incarnée : le fragment n’est pas partie d’un ensemble, il est devenir autonome, intensité qui échappe à la chaîne causale. Barthes y lirait le punctum : cet éclat qui perce le studium, qui blesse sans raison, qui fait saigner l’image au point où elle n’est plus regardée mais ressentie. Blanchot verrait dans le fragment l’écriture de l’interruption : il n’achève pas, il suspend, il laisse l’œuvre dans un état d’inachèvement qui est sa vérité. Adorno ajouterait que la forme fragmentaire est résistance politique : elle refuse la narrativité totalitaire, elle expose la discontinuité, elle fait du manque une force affirmative. Nous ne consommons pas le fragment ; il nous consomme : il perce, il hante, il organise notre perception par ce qu’il refuse de compléter.

Le fragment au cinéma : ellipses qui coupent, éclats qui percent, intensités qui suspendent

Le cinéma fait du fragment un outil de rupture vitale : il coupe le flux pour intensifier ce qui reste, il condense l’émotion en quelques secondes, il ouvre des failles où le sens saigne. Chez Terrence Malick, le fragment est souffle : images fugaces, gestes interrompus, voix intérieures qui surgissent et disparaissent – chaque plan est un éclat isolé, une respiration qui refuse la continuité narrative pour mieux faire sentir la vie comme succession de moments sacrés et perdus. Le fragment n’assemble pas ; il disperse : il laisse le spectateur dans l’attente, dans le manque, dans une contemplation qui n’aboutit jamais. Dans Moonlight, le film est construit en fragments de vie : trois actes isolés, trois âges, trois visages qui ne se touchent pas – le fragment devient mémoire trouée, identité qui se compose par éclats, par absences, par silences qui pèsent plus lourd que les mots. Chez Wong Kar-wai dans In the Mood for Love ou 2046, le fragment est désir suspendu : regards qui ne se croisent pas, gestes interrompus, couleurs qui saignent dans le cadre – le fragment n’achève pas l’amour ; il le fait exister dans l’inachevé, dans la tension qui ne se résout jamais. Le fragment cinématographique n’est pas économie ; il est intensité : il coupe pour faire saigner, il suspend pour faire vibrer, il perce le regard jusqu’à ce qu’il ressente le manque comme présence.

Le fragment dans les séries : narration éclatée, temporalités brisées, intensités qui hantent

Les séries contemporaines font du fragment une structure narrative : elles multiplient les éclats, jouent sur les temporalités disjointes, créent des récits qui refusent la linéarité pour mieux hanter. Dans The OA, le fragment est énigme : récits partiels, visions incomplètes, sauts dimensionnels qui laissent le spectateur dans un état d’attente permanente – le fragment n’explique pas ; il ouvre, il suspend, il fait du manque une force qui pousse à chercher. Chaque épisode est un éclat isolé qui se connecte sans jamais se fermer, une discontinuité qui devient mystère vivant. Dans Atlanta, le fragment est liberté : chaque épisode peut être autonome, une digression, une variation, un clip rap qui n’a rien à voir – le fragment refuse la cohérence narrative pour imposer une manière de raconter qui est aussi une manière de vivre : irrégulière, imprévisible, traversée par des intensités qui surgissent et disparaissent. Dans Euphoria ou The Leftovers, le fragment est trauma : flashbacks interrompus, ellipses brutales, moments isolés qui hantent les personnages et le spectateur – le fragment n’assemble pas le sens ; il le fissure, il laisse des trous où le réel saigne. Le fragment sériel n’est pas économie de temps ; il est production de manque : il hante, il perce, il organise la perception par ce qu’il refuse de montrer.

Le fragment dans les arts visuels : éclats qui concentrent, morceaux qui hantent, surfaces incomplètes

Dans la peinture, la sculpture et la photographie, le fragment est stratégie esthétique : montrer une partie pour intensifier le tout, couper pour faire exister l’absence comme présence. Les bustes antiques (grecs, romains) ne sont pas incomplets par accident : le bras manquant, la tête séparée du corps concentrent l’attention sur la présence pure, sur l’intensité du visage ou du torse – le fragment devient puissance : il hante par ce qu’il refuse de donner, il impose une contemplation qui remplit le vide par le regard. Chez Rodin ou Giacometti, la figure fragmentée est moderne : corps tronqués, silhouettes réduites à l’essentiel – le fragment n’est pas manque ; il est réduction qui intensifie, qui fait saigner la matière pour révéler l’être. Dans la photographie contemporaine (Wolfgang Tillmans, Nan Goldin, ou les séries de Rineke Dijkstra), le fragment est cadrage partiel : visages coupés, détails isolés, surfaces incomplètes – le fragment perce le studium pour faire surgir le punctum, il hante par ce qu’il cache, il organise l’empathie par l’inachevé. Le fragment visuel n’est pas débris ; il est geste : il concentre, il hante, il traverse le regard jusqu’à ce qu’il ressente l’absence comme intensité pure.

Le fragment numérique : formats courts qui percent, éclats qui capturent, discontinuités qui hantent

Dans le numérique, le fragment est devenu norme perceptive : vidéos de 15 secondes, stories de 24 heures, captures isolées – il structure l’attention par sa brièveté, par son interruption permanente. Sur TikTok, le fragment est rythme : chaque clip est un éclat autonome, une intensité immédiate qui frappe et disparaît – le fragment n’explique pas ; il percute, il impose un tempo qui refuse la contemplation longue, qui fait du regard un acte de consommation rapide. Les stories Instagram ou Snapchat sont fragments quotidiens : moments isolés, éclats de vie qui s’effacent en 24 heures – le fragment devient éphémère, il hante par sa disparition programmée, il organise la perception comme succession de présents sans mémoire. Dans les interfaces (notifications, extraits de reels, previews), le fragment est capture : il coupe le flux pour attirer, il suspend le temps pour retenir – le fragment n’est pas contenu ; il est piège, il perce l’attention pour la garder captive. Le fragment numérique n’est pas économie ; il est violence douce : il perce, il hante, il organise le regard par sa discontinuité incessante.

Le fragment comme forme contemporaine

Le fragment n’est pas manque ou reste : il est la forme contemporaine qui refuse la totalité, qui interrompt le flux pour faire surgir du réel dans les failles. Il condense, intensifie, ouvre des espaces d’interprétation que la continuité lisse referme. Dans un monde saturé d’images continues, le fragment est résistance : il respire, il pense, il voit autrement – il est la forme qui permet au regard de se poser sans être capturé, au sens de saigner sans être suturé. Le fragment n’achève pas ; il suspend : il perce, il hante, il traverse jusqu’à ce que nous sentions que le tout n’était qu’illusion et que la vérité est dans l’éclat isolé, dans la forme brève, dans la discontinuité qui refuse d’être recollée.

« Une histoire du cinéma français 1970-1979 » : amours, humeurs et humour

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Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo poursuivent l’important travail éditorial qu’ils ont entrepris sur le cinéma français aux éditions LettMotif. Ils se penchent cette fois sur les années 1970, caractérisées par la libération des mœurs, la politisation croissante de la société et l’avènement d’une nouvelle génération de comédiens et de cinéastes bien décidés à marquer le septième art de leur empreinte.

En août 2020, les éditions LettMotif publiaient le premier tome d’Une histoire du cinéma français. Philippe Pallin et Denis Zorgniotti analysaient alors l’état du septième art dans les années 1930 en France. Un peu plus de trois années plus tard, et en dépit de la disparition regrettable du premier cité, la série en est à son cinquième ouvrage, toujours aussi fin dans l’analyse et précieux dans la contextualisation de la production cinématographique hexagonale. Ce sont donc les années 1970, concomitantes au Nouvel Hollywood et à la libération des mœurs, marquées par Mai 68 et la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, qui forment le cœur de ce volume. La formule, elle, n’a guère changé : des focus sur les films emblématiques de l’époque, des portraits de comédiens et de réalisateurs, un passage en revue de plusieurs œuvres significatives (sans prétention à l’exhaustivité), des dossiers thématiques (un par année) permettant de creuser plus avant les ruptures en cours dans la cinématographie nationale de l’époque.

Ces dernières brillent par leur pluralité. Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo évoquent notamment le cinéma expérimental, le féminisme ou encore la production de films pornographiques. Dans l’immédiat post-Mai 68, entrecoupée par la promulgation de la loi Veil, la décennie 1970 donne à voir de nouvelles représentations de la femme et du couple. Pendant que Coline Serreau donne la parole à la gent féminine et interroge le couple, Alain Cavalier problématise la féminité dans la sphère sociale. L’industrie pornographique va quant à elle connaître un essor aussi soudain que bref : le relâchement sur le plan des mœurs s’accompagne d’une hausse phénoménale du nombre de films produits avant que des dispositifs réglementaires et fiscaux, quelques années plus tard, ne viennent sonner la fin de la récréation en restaurant la « bonne morale ». Cette décade est aussi celle où la politique s’immisce un peu plus au cinéma, notamment dans l’œuvre de Costa-Gavras (L’Aveu ouvre d’ailleurs le bal en qualité de premier « film de l’année »), mais aussi par cette disposition, tardive, à regarder l’Occupation et la Collaboration de manière frontale. Représentatif de cette tendance : Monsieur Klein, de Joseph Losey, une reconstitution historique mettant en avant la responsabilité de Vichy dans la déportation des Juifs, tout en sondant l’identité de son personnage principal.

Sur le plan de l’actorat, la patte de Bertrand Blier se fait sentir. Alain Delon et Jean-Paul Belmondo amorcent leur déclin, Brigitte Bardot tourne la page en 1973, tandis que les Patrick Dewaere, Gérard Depardieu ou Miou-Miou crèvent l’écran, notamment dans Les Valseuses, qui les rassemble tous les trois. Symptomatique de la transgression par l’absurde à la Blier, le film l’est tout autant vis-à-vis de la représentation de la sexualité, libre au point d’en devenir outrancière, faisant le deuil des conventions lors de scènes rapidement passées à la postérité – celle du train, par exemple. Une histoire du cinéma français 1970-1979 n’oublie pas non plus de rendre hommage à Bulle Ogier, Isabelle Huppert, Bertrand Tavernier, Jacques Rivette ou Claude Lelouch, soit autant de personnalités durablement associées au cinéma français des années 1970.

Dans leur travail de contextualisation, éminemment appréciable, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo mentionnent le scepticisme institutionnel, les travaux de Gilles Deleuze et Michel Foucault ou encore les évolutions de la comédie française, où le meilleur et le pire continuent de coexister sans se parasiter. On croise ici Jean-Louis Trintignant, Jean Rochefort ou Annie Girardot, là La Grande Bouffe, Themroc ou Buffet froid, décrit comme une sorte de cauchemar surréaliste. Une histoire du cinéma français 1970-1979 passe du macro (le plan d’ensemble du cinéma français à cette époque) au micro (l’insert spécifique à tel film, tel comédien, tel réalisateur) en veillant à ce que l’un apporte toujours à l’autre la lumière utile à sa capture. S’il est difficile de résumer la richesse de ce nouveau volume (comme cela était aussi le cas pour tous les précédents), on peut sans risque avancer que les amateurs de cinéma français (et même les simples curieux) y trouveront largement leur compte.  

Une histoire du cinéma français 1970-1979, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
Lettmotif, octobre 2023, 480 pages

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4.5

« Résistances Queer » : une autre histoire de la sexualité

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L’histoire de l’homosexualité s’inscrit dans une dialectique changeante, entre marginalisation et réappropriation, entre codification médicale et rébellion culturelle. L’album Résistances Queer, fruit d’une collaboration entre les éditeurs Delcourt et La Découverte, permet aujourd’hui d’éclairer les changements sociaux, politiques et même psychologiques qui ont contribué à la construction et à la déconstruction des identités homosexuelles.

Au XIXe siècle, des figures comme Richard von Krafft-Ebing participent à la pathologisation de l’homosexualité, en la classant parmi les perversions. Mais cette période voit également l’émergence d’une contestation, à l’image de Karl Ulrichs, pionnier du militantisme homosexuel, ou Havelock Ellis, qui s’intéressait à l’homosexualité féminine, jusque-là négligée. Le psychanalyste Sigmund Freud contestera ensuite à son tour l’idée d’une dégénérescence, préférant une analyse plus nuancée et moins criminalisante.

D’Oscar Wilde à Jean Genet, de Virginia Woolf à Gertrude Stein, la littérature et l’art ont souvent servi d’espaces où l’homosexualité pouvait s’exprimer. Si Antoine Idier et Pochep ne manquent pas de le rappeler, ils opèrent aussi un détour par l’antiquité grecque ou les poètes de l’islam ancien, parfois invoqués pour légitimer culturellement l’homosexualité, ou par les personnages ambigus de la culture bourgeoise, puisque le dandysme de Baudelaire ou de Jules Barbey d’Aurevilly constituait déjà une forme de transition de genre.

Langage et représentation

Les mots ont du poids. Le terme « gay », par exemple, a remplacé d’autres dénominations souvent péjoratives telles que « folle » ou « tante ». Dans les années 90, le mot « queer » a quant à lui été réinvesti pour critiquer les normes sociales. Des penseurs comme Judith Butler ont aidé à la revendication de certains vocables, en problématisant leur détournement. Ce dernier est largement traité dans Résistances Queer. « L’histoire de l’homosexualité est à la fois une histoire de l’injure, du stigmate, et une histoire de leur retournement, de leur réappropriation. »

Répression

L’homophobie ordinaire ne peut être isolée de la répression pénale. De l’affaire du bar Manhattan à la loi de Vichy de 1942, l’histoire montre une persécution active des homosexuels. Cette répression ne se limite pas au domaine juridique ; elle se manifeste aussi dans l’opposition aux œuvres d’art, comme La Vie d’Adèle ou Baise-moi, et dans la stigmatisation médiatique qui a succédé à la découverte du SIDA. Ainsi, Résistances Queer revient longuement sur les registres documentant l’identité et l’activité des homosexuels, sur les évolutions politiques très graduelles et sur les Unes vexatoires de Libération ou de L’Express.

Au XIXe siècle, les descentes de police étaient fréquentes dans les lieux considérés comme homosexuels. Les bars, les boîtes, les saunas, les lieux de drague extérieurs faisaient l’objet de contrôles systématiques. C’était une véritable obsession policière, quadriller et cartographier les modes de vie homosexuels. L’album rappelle ainsi qu’il y aurait eu environ 10 000 condamnations pour homosexualité entre 1942 et 1982. Les hommes issus des milieux populaires formaient le gros des bataillons. En parallèle, certaines publications furent interdites, telles que Futur – Charles Pasqua s’en prenant de son côté à Gai Pied.

Technologie et société

Internet est devenu une fenêtre sur le monde pour de nombreuses personnes LGBTQI+. Cette technologie permet non seulement une représentation plus diversifiée, mais elle contribue aussi à mettre les individus en liaison les uns avec les autres. Antoine Idier et Pochep font également état des stéréotypes qui ont la peau dure, par exemple en ce qui concerne la sexualité des colonisés africains ou le prétendu penchant lesbien des femmes musulmanes (en raison de la vie dans les harems). De l’autre côté de l’Atlantique, certaines ligues de morale voient dans l’homosexualité un phénomène européen attribué à l’immigration mais aussi à la Première guerre mondiale. C’est en venant en France que les Américains se seraient familiarisés avec les pratiques perverses… Quoi qu’il en soit, il faudra attendre les années 1970 pour constater une affirmation publique de l’homosexualité.

Une histoire en construction

L’histoire de l’homosexualité est complexe, façonnée par des forces médicales, culturelles, politiques et sociales. Si le stigmate a longtemps été l’apanage de cette communauté, les stratégies de résistance et de réappropriation ont permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. À l’image de ce que montre l’album Résistances Queer, c’est une histoire de lutte, mais aussi d’identité et de fierté.

Parfois amusant, toujours pertinent, l’album d’Antoine Idier et Pochep contextualise de belle façon l’homosexualité et son traitement public. Le combat continue pour que la sexualité soit respectée dans toutes ses nuances.

Résistances Queer, Antoine Idier et Pochep
Delcourt/La Découverte, octobre 2023, 144 pages

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4

« Chronologies visuelles des sciences »: cartographies du savoir

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Dans le paysage éditorial dédié à la vulgarisation scientifique, les éditions Gallimard ont l’habitude de proposer des beaux-livres encyclopédiques destinés à la jeunesse. Dans le cas présent, avec ces Chronologies visuelles des sciences, elles nous offrent un outil pratique et accessible, richement illustré, et transcendant les frontières disciplinaires pour constituer un ensemble exhaustif et engageant.

La richesse de ce livre est flagrante dès que l’on se plonge dans ses pages intérieures. La périodisation choisie pour diviser l’histoire scientifique est pertinente et le contenu se déploie par thème sur des doubles pages invitant indifféremment à une lecture exhaustive ou sporadique. L’évolution ininterrompue de la pensée humaine trouve une résonance idoine dans la juxtaposition de l’histoire de la robotique, caractérisée par le robot industriel de General Motors en 1961 ou la voiture sans conducteur depuis 2005, de la découverte de l’ADN et de l’ARN ou encore de l’évolution humaine à travers le temps.

L’ouvrage offre également des réflexions variées sur des thèmes urgents comme l’écologie. Un arbre illustratif égrène ses dates-clés dans ses feuilles : le terme « écosystème » est inventé en 1935, le militantisme environnemental compte la création de Greenpeace en 1971 et l’Anthropocène apparaît dans le discours public au cours des années 2000, soulignant l’impact croissant de l’humanité sur la planète. Ailleurs, c’est le plastique ou le nucléaire qui prolongent à leur manière cette thématique, dont on trouve des extensions çà et là dans ces Chronologies visuelles.

Au-delà de ses fiches thématiques, le livre navigue avec didactisme à travers des figures historiques emblématiques telles que Marie Curie, Charles Darwin, Florence Nightingale ou Albert Einstein. Ce dernier, avec sa théorie de la relativité, n’éclipse pas la moins connue Florence Nightingale, pionnière des soins infirmiers modernes. Et si l’on s’arrête précisément sur elle, on notera que les auteurs explicitent parfaitement son recours innovant aux statistiques, matérialisé par le diagramme en rose. Ils rappellent qu’elle a permis de réduire drastiquement le taux de mortalité des soldats durant la guerre de Crimée, en prenant des positions avant-gardistes en termes d’hygiène. De telles intersections entre la science et l’histoire humaine soulignent combien notre progrès scientifique est indissociable de notre évolution sociale et morale.

La polyvalence des ces Chronologies visuelles des sciences est manifeste dans sa couverture de domaines aussi divers que l’archéologie, la biochimie, les nanotechnologies, ou même la philosophie antique grecque. Ce faisceau de sujets converge vers une histoire holistique des sciences. Des spéculations cosmologiques de Thalès à Aristote aux inventions mécaniques d’Archimède, sans oublier la légende de l’instant Eurêka, l’invention de la puce au silicium, la genèse du savon ou l’extinction des espèces (actuellement près de 20 000 espèces seraient menacées par les activités humaines), de nombreux sujets sont traités avec une attention égale et une érudition qui se singularise par son accessibilité.

Chaque fil, qu’il soit scientifique, technologique, environnemental, humain ou philosophique, contribue à former notre tissu historique et existentiel. En cela, Chronologies visuelles des sciences apparaît comme un indispensable compagnon pour toute personne cherchant à comprendre la complexité et l’interconnexion du savoir humain. Ingénieusement conçu, visuellement somptueux, cet ouvrage constitue une mosaïque temporelle dédiée à la découverte humaine, d’une complétude rare.

Chronologies visuelles des sciences, collectif
Gallimard, octobre 2023, 320 pages

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4.5

The Pod Generation : marcher sur des œufs

Le bon art de vivre en communauté, c’est avant tout l’art du partage. Ce n’est évidemment pas ce qui prévaut dans cette utopie, où la grande majorité des outils technologiques révolutionnaires ont remplacé les êtres organiques. Cela pointe une certaine déconnexion avec la vie et à la nature. Et ce bouleversement est significatif dans The Pod Generation, car la conception des bébés a trouvé une nouvelle voie, l’ectogenèse. Ce processus de procréation, qui permet le développement de l’embryon et du fœtus dans un utérus artificiel, teste ainsi les limites d’un couple qui appréhende la parentalité.

Synopsis : Dans un futur proche où l’intelligence artificielle prend le pas sur la nature, Rachel et Alvy, couple new-yorkais, décident d’avoir un enfant. Un géant de la technologie, vantant les mérites d’une maternité plus simple et plus paritaire, propose aux futurs parents de porter l’enfant dans un POD. Alvy a des doutes, mais Rachel, business-woman en pleine ascension, l’incite à accepter cette expérience…

Le meilleur des mondes

Reparti bredouille des festivals Sundance et Deauville, le film de Sophie Barthes (Âmes en stock, Madame Bovary) n’a pas manqué de susciter curiosité et intérêt. La science-fiction de la cinéaste française brosse le portrait, pas si lointain, d’un monde dans lequel l’innovation et le profit vont de pair. Le progrès tend à soulager les humains de leurs tâches les plus laborieuses ou les plus élémentaires, comme la préparation d’un repas au bon temps de cuisson souhaité. La technologie se spécialise donc davantage et se personnalise tout autant, dès lors qu’un nouveau produit phare de la société Pegazus troque l’inconfort de la grossesse contre l’intimité de leurs clients. Résoudre la problématique de l’accouchement est leur devise, mais sommes-nous préparés à un tel changement ?

Pitch idéal pour un épisode de Black Mirror, l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies supplantent les lois de la nature jusqu’au processus de conception, où les enfants du futur naissent dans des pods, œufs qu’une multinationale commercialise auprès des parents souhaitant se soustraire aux inconvénients d’une maternité. Avec un tel produit sur le marché, nous ne sommes pas loin des critères d’une société totalitaire, où une minorité de gens pensent savoir ce qui est bon pour les autres. C’est en tout cas l’angle qu’a retenu la réalisatrice, en évoquant l’écrivain britannique George Orwell, auteur de 1984 et La Ferme des Animaux. Il y a également de quoi nous rappeler les dérives qu’Aldous Huxley a magnifiquement su hiérarchiser dans Le Meilleur des Mondes, un titre ironique et adapté à notre époque.

Les protagonistes évoluent ainsi dans un décor influencé par la culture japonaise et scandinave, avec des couleurs plus douces, pastels, ainsi qu’un côté rétro qui rappelle l’esthétique de Her de Spike Jonze. Sur ce point, il n’y a rien à signaler, c’est un plaisir à regarder. Le film fourmille vraiment d’idées, qui ne sont cependant jamais abouties. Elles sont simplement juxtaposées, créant un faux rythme qui ampute l’intrigue d’un fort capital sympathie.

Un esprit artificiel dans un corps saint

Une routine ne démarre pas sans aller à petits pas. Pourtant, elle semble suffisamment calibrée pour catapulter Alvy (Chiwetel Ejiofor) et Rachel (Emilia Clarke) dans leur journée ensoleillée, car l’intelligence artificielle prend une place conséquente dans leur demeure et leur couple. Il s’agit d’une aide précieuse qui remonte le moral de Rachel, en délicatesse dans sa carrière, contrairement à Alvy qui n’a rien besoin d’autre qu’un baiser de sa compagne pour affronter le jardin botanique qu’il entretient dans son université. On sent évidemment un décalage entre les deux membres du couple, dans l’attente d’un enfant pour les lier de nouveau. Cependant, Rachel n’est pas rassurée à l’idée de perturber son travail au bureau, tandis qu’Alvy est en contradiction avec cette naissance dans l’œuf, sans son consentement. Cela donne lieu à un sujet pertinent où la maternité et la paternité se confondent, sachant qu’ils finissent tous les deux par s’attacher à leur nouvelle acquisition.

Alvy y voit de la vie à l’intérieur, tandis que Rachel n’y voit qu’un outil supplémentaire dans sa panoplie technologique. Ce qui donne lieu à des situations cocasses, mais assez peu jouissives. Malheureusement, cette thématique de fond jongle constamment avec la comédie satirique de la société américaine que l’on développe parallèlement. Un débat environnemental par-ci, un procès sur l’innovation par-là. L’intrigue change trop souvent de direction et ne prend pas soin de laisser le spectateur s’investir à mi-chemin des deux pôles. Au lieu de cela, nous déambulons sur un grand sentier balisé, désamorçant ainsi plusieurs effets de surprise. Une pointe d’ambiguïté n’aurait pas fait de mal, même dans un discours aussi radical. C’est ce qu’Andrew Niccol a parfait avec Bienvenue à Gattaca, qui faisait la démonstration d’une vie artificielle, où la réussite n’était plus seulement due aux performances humaines, mais bien due au code génétique qui constitue les êtres. Les imperfections font pourtant partie de l’humanité. Jusqu’où peut-on aller avant de renoncer à notre identité ?

D’une certaine manière, ces questions-là reviennent en boucle. Mais, il s’agit de l’ADN des grandes industries que l’on analyse ici. Rachel en fait partie et rentre dans le rang, comme un bon petit soldat dans Starship Troopers. Rappelons que dans cet univers, les droits ne sont accordés qu’aux citoyens ayant finalisé leur service militaire. Cette condition est également nécessaire afin d’obtenir un permis pour tomber enceinte. Ce qui arrive à Rachel n’est pas si éloigné de cette fantaisie. Sophie Barthes convoque le féminisme radical, régi par les codes du capitalisme au sein d’une société qui ne jure que par la performance et la compétitivité. Le film serpente entre les caricatures pour mieux émietter des situations révoltantes, comme le fait de ne pas mettre une photo de son enfant au risque d’être cataloguée comme une « mère distraite ». Une initiative des employeurs, afin d’établir des conditions de travail qui poussent les femmes à se conduire comme des hommes.

Face à une telle pression, Rachel trouve refuge auprès d’un œil géant en guise de psychologue, à l’image du Dr. Know dans A.I. Intelligence Artificielle, un moteur de réponses voisin de ChatGPT. Ce qui est loin d’être concluant. À côté de ça, Alvy invite ses étudiants à manger des figues dans ce qui continue sans doute le dernier espace vert en ville. Bien que l’attitude de chacun pour trouver du réconfort semble extrême, voire absurde, ils ne restent pas moins humains et c’est dans le dernier acte que le duo finit par tourner le dos à toute cette hostilité ambiante et passive. Preuve qu’il n’est jamais trop tard pour guérir.

Baby on board

L’intelligence artificielle pend à la langue de tout le monde de nos jours. S’il s’agit d’une fiction, la réalité finit souvent par rattraper les problématiques qu’on y présente et l’avertissement de Sophie Barthes n’est certainement pas le dernier. Lorsque l’outil parvient à remplacer nos facultés, c’est une partie de notre humanité que nous perdons. Ce discours de rejet envers la technologie et les intelligences artificielles constitue un socle plutôt encourageant et bienveillant du côté de Blade Runner ou du récent The Creator de Gareth Edwards. A contrario, ce que The Pod Generation souligne avec sa dystopie cynique et comique, c’est que notre hygiène de vie devient de moins en moins compatible avec notre mode de consommation. L’avertissement est pertinent, la pédagogie un peu moins.

Bande-annonce : The Pod Generation

Fiche technique : The Pod Generation

Réalisation & Scénario : Sophie Barthes
1ère Assistante réalisatrice : Marion Richoux
Scripte : Julie Ghesquiere
Directeur de la photographie : Aandrij Parekh
Montage : Ron Patane, Olivier Bugge Coutté
Musique :  Evgueni et Sasha Gasperine
Producteurs : Geneviève Lemal, Yann Zenou, Nadia Khamichi, Martin Metz, Olivier Rroskill
Production : Scope Pictures, Quad Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h51
Genre : Science-fiction, Comédie, Romance
Date de sortie : 25 octobre 2023

The Pod Generation : marcher sur des œufs
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