« Batman/Spawn » : spectacle et confusion

Le dernier crossover entre Batman et Spawn réunit deux géants des comics américains, Todd McFarlane et Greg Capullo. Riche en action et en graphismes époustouflants, l’album plonge les lecteurs dans une aventure complexe qui, malgré ses évidentes qualités artistiques, pâtit d’une narration quelque peu embrouillée.

Inutile de les présenter, Todd McFarlane et Greg Capullo sont deux figures emblématiques de l’univers des comics américains. Le premier, créateur de Spawn, a été impliqué dans la série Batman au cours des années 80. Le second a travaillé sur les deux séries et doit sa célébrité à ses narrations visuelles dynamiques et ses mises en planche innovantes.

L’histoire qui nous intéresse débute avec un Spawn revanchard, trompé par la Cour des Hiboux, qui s’emploie à l’opposer à Batman sous un prétexte fallacieux. Très vite, les deux protagonistes se rendent compte de la supercherie et s’unissent pour régler leurs comptes. Des éléments connexes, comme le collier de Martha Wayne et des portails inter-univers, introduisent une certaine complexité scénaristique. Et des références à des arcs narratifs antérieurs de Batman et Spawn – comme la figuration du Joker au masque de chair – ajoutent à la densité à l’intrigue, mais contribuent aussi à sortir de la représentation générique des deux super-héros (choix discutable) et à engendrer de la confusion pour les lecteurs, nouveaux comme initiés.

L’artwork demeure le point culminant de ce crossover, avec les dessins sophistiqués et sombres de Greg Capullo magnifiquement encrés par Todd McFarlane. Les mouvements, le travail d’iconisation, les scènes plus horrifiques font pleinement effet et la narration séquentielle est mise en avant avec des pages savamment construites qui guident habilement le regard du lecteur. De ce côté-là, il est difficile de faire la fine bouche. On tient ce qu’il se fait de mieux dans les illustrations comic books. Les principaux écueils tiennent plutôt, comme évoqué supra, à la complexité et l’opacité de l’intrigue. L’apparition d’un joker chronologiquement fixé, le complot qu’il semble organiser en sous-main (sans aucune forme d’explication) ainsi que la relecture arrangeante du passé de Bruce Wayne rendent l’histoire difficile à suivre, avec des éléments peu clairs et parfois même redondants.

C’est ce que beaucoup de critiques américains ont reproché à cette réunion pourtant si prometteuse. Bien que visuellement impressionnant, l’album a été vu par certains chroniqueurs comme un immense prétexte à la baston, sans que le scénario en apporte les motivations satisfaisantes. Ce jugement n’est pas sans fondement, mais doit cependant être nuancé. D’abord parce qu’effectivement, l’aspect graphique est proprement étourdissant. Ensuite parce que les zones d’ombre du scénario n’empêchent pas Todd McFarlane de caractériser avec finesse ses deux personnages et de les mettre en miroir, avec habileté, sur le plan des superpouvoirs. Enfin, les interactions entre ces deux mondes urbains et initiés par la douleur et le deuil semblent presque logiques, tant les similitudes thématiques et d’ambiance affleurent.

Batman/Spawn, c’est un mariage entre l’art enlevé de McFarlane et Capullo. C’est également une intrigue complexe qui, bien qu’ambitieuse, s’avère difficile à déchiffrer. Un peu comme s’il avait manqué quelqu’un au-dessus de l’épaule de McFarlane pour lui demander d’expliciter tel ou tel point. Mais malgré ces imperfections, le crossover demeure un ajout hautement recommandable à la bibliothèque des amateurs de comics. Ne serait-ce que pour ses qualités figuratives ou pour soutenir ces entreprises d’appariement épisodique. 

Batman/Spawn, Todd McFarlane et Greg Capullo
Urban Comics, novembre 2023, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.