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Chienne de rouge : l’ADN de l’humanité

L’appel du sang, l’appel d’un ruissellement dont on comprend l’agonie, c’est ce point de départ à partir duquel Yamina Zoutat nous embarque dans une remarquable traque. Au-delà de sa conscience et de ses émotions, l’humanité se définit également par ce mystérieux liquide rouge qui traverse nos veines et qui alimente notre corps en nutriment et plus encore. Le sang porte en lui le message de toute une vie, tout comme celui des autres vies que l’on peut croiser par inadvertance ou par nécessité. La mémoire baigne ainsi dans le sang de nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs.

Synopsis : À Paris, une voiture fonce dans la nuit. Mohamed convoie du sang, la doctoresse Nguyen le transplante et Isabelle a la vie sauve grâce au don d’une inconnue. Sang des femmes, attentat, procès, greffe, don et essence de vie : comme le convoyeur ou la chienne en quête de sa proie, nous suivons le sang dans sa course et ses incessantes transformations. Un récit de réparation.

Journaliste de formation, Yamina Zoutat a trouvé comment compléter sa vocation, sans être enchaînée aux contraintes formelles de son employeur. En traversant les portes de la Fémis, elle en ressort avec un documentaire empreint d’amour et d’humanité. C’est ce qui définira par ailleurs le fil rouge de sa filmographie. Les Lessiveuses (2010) évoque la relation primale entre des mères lavant le linge de leurs fils, coincés entre les quatre murs de leur cellule. Elles aussi sont isolées, avec le maigre espoir de les revoir et ces femmes communiquent leur peine à travers les vêtements qu’ils ont portés. En 2017, Retour au Palais lui permet de renouer avec ses souvenirs et son expérience de chroniqueuse judiciaire dans les couloirs d’un Palais de Justice qui s’apprête à déménager. Il y a dans ce documentaire ce rapport à la mémoire et aux empreintes laissées par les locataires du temple de la loi, le tout amené avec beaucoup de lyrisme et d’onirisme. C’est encore le cas aujourd’hui, alors que la cinéaste tient le sang comme le fil rouge de l’histoire de humanité.

Une étude en rouge

Mohamed un convoyeur de sang, Stéphanie une greffeuse, Isabelle une chimère… Toutes ces personnes que la réalisatrice a rencontrées sont liées par le sang. Pas nécessairement en le partageant. Mais d’une manière plus poétique, on pourrait grossièrement résumer ce lien avec les paroles de L’Oiseau et l’Enfant, de Marie Myriam, que chante une jeune fille qui a perdu une dent de lait et qui porte du vernis rouge à ses orteils. Yamina Zoutat filme le corps humain comme un objet d’étude et nous fait prendre conscience de quoi nous sommes faits. Elle nous invite ainsi à écouter notre circulation sanguine à l’intérieur des veines. De cette manière, le sang nous apparaît à la fois comme une entité abstraite, bénéfique et maléfique. La réalisatrice nous en montre les aspects les plus notoires, notamment à travers l’affaire du sang contaminé par le VIH, qui avait secoué le monde et les institutions médicales dans les années 80. Frustrée que la partie civile, et donc les victimes, n’a pas été auditionnée, Zoutat met tout en œuvre pour que leurs voix résonnent ici-même. Le documentaire contemple simplement un réseau de patients avec bienveillance.

Le sang constitue ainsi le liant et l’ADN de l’humanité. De quoi briser les frontières des nationalités. Il contient son histoire, mais également ses souffrances. Yamina Zoutat remonte ainsi une piste sanguine qui l’amène tout droit vers des individus, dont la trajectoire et le récit ont la réparation comme motif. Le sang, considéré comme un tissu médicalement parlant, constitue ainsi le maillage d’évènements qui racontent l’histoire de l’humanité. William Shakespeare observait déjà que « le sang attire le sang » dans sa tragédie de Macbeth. Les hommes font couler le sang autour de leurs désirs et de leurs caprices, tandis que celui des femmes coule naturellement. Ce documentaire a exigé un regard féminin sur le corps féminin et son rapport au sang, pas seulement menstruel, mais bien universel. C’est pourquoi elle ne s’acquitte pas simplement de techniques conventionnelles, afin de récolter des témoignages ou bien en laissant sa caméra discrètement observer tel ou tel individu. On en appelle aux images d’archives, aux extraits de films (dont le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau) et au surréalisme qui dévie parfois dans l’horreur, comme en témoigne ces séquences clés d’étudiants en médecine qui simulent une crise post-attentat. Pour sauver des vies, il faut la partager. L’ADN du donneur anonyme est ainsi intégré dans un autre corps du même groupe sanguin. Le sang ne cesse de voyager à travers une multitude de moyens et reste encore un mystère pour la science. Zoutat n’est pas scientifique, mais l’interprétation qu’elle en donne justifie toute la beauté et le sang versé.

À travers les guerres, les pactes et les dons de sang, ce documentaire commente magnifiquement les liens qui nous unissent. Ce tissu liquide fait-il de nous de parfaites chimères ? Cette réflexion souligne le sens même de l’identité et de la mémoire. Il existe plusieurs réponses dissimulées dans ce voyage extraordinaire. Comme la chienne de rouge remonte la trace des animaux blessés lors de la chasse, Yamina Zoutat piste le sang des individus, jusqu’à définir la complexité de l’humanité. Ce fut une découverte pertinente au Cinéma du Réel, qui recense chaque année des documentaires venus d’ici et d’ailleurs. C’est aujourd’hui une quête indispensable qu’il ne faudrait pas manquer en salle.

Bande-annonce : Chienne de Rouge

Fiche technique : Chienne de Rouge

Écriture, mise en scène, image et voix : YAMINA ZOUTAT
Collaboration à l’écriture : RICHARD COPANS
Collaboration à l’image : CLEMENT APERTET
Assistant à la mise en scène et images additionnelles : HUGO ORTS
Son : SYLVAIN COPANS
Montage : DAMIAN PLANDOLIT
Étalonnage : RODNEY MUSSO / COLOR GRADE
Mixage : DENIS SECHAUD / MASE STUDIO
Archives : DYVIA BABECOFF
Productrices : JOËLLE BERTOSSA, FLAVIA ZANON
Coproducteur : RICHARD COPANS
Une coproduction : CLOSE UP FILMS, LES FILMS D’ICI
Pays de production : Suisse, France
Distribution France : Shellac Films
Durée : 1h36
Genre : Documentaire
Date de sortie : 14 février 2024

Chienne de rouge : l’ADN de l’humanité
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Röd I Snön : énigme nordique

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Le sous-titre indique qu’il s’agit d’un « nordic noir » de Linhart. Effectivement, en suédois Röd y Snön signifie littéralement « Rouge et neige » ou plus exactement « Rouge sur la neige » ce qui correspond parfaitement. Quant à l’auteur, malgré son nom, il est… Espagnol !

L’objet lui-même, la BD se présente sous un format à l’italienne assez inhabituel qui contribue (avec l’illustration de couverture) à retenir l’attention. Pris en main, il procure immédiatement des sensations agréables, avec sa couverture souple qui permet d’ouvrir ce volume relativement épais (242 pages non numérotées) sans l’abimer. De plus, en le feuilletant, on sent d’emblée une ambiance particulière avec des éléments inhabituels et un style qui donnent envie de se plonger dans la lecture. Ainsi, les deux premières planches, sans dialogue, sont déjà très caractéristiques, avec deux dessins en format type cinémascope pour la première et deux bandes et six dessins en tout et pour tout pour la suivante, avec des personnages qui s’observent. La première planche nous met face à un bâtiment (en vue large, légèrement en hauteur) dont l’observation attentive nous apprend qu’il s’agit d’un petit aéroport, avec sa tour de contrôle minimale et une queue d’avion qui dépasse sur sa gauche. Le titre du chapitre 1 indique le lieu : Karlsbacka (Suède), visiblement un patelin paumé. Y débarque un homme au crâne dégarni et à la barbe blanche. Il est détaillé par un petit personnage grimaçant : bonnet, yeux ronds et cigarette au bec. Un gamin qui l’attend à-côté d’une camionnette. Le détail qui donne immédiatement à réfléchir, c’est que sur l’illustration de couverture, le chauve qui atterrit à Karlsbacka est assis sur un canapé avec son double. L’indication « nordic noir » incite à se demander s’il ne s’agirait pas d’une référence à Tintin avec les Dupondt.

Une étrange affaire

Le chauve s’appelle Arne Gunnarsson. Il est inspecteur d’assurances et vient de Stockholm pour une affaire liée à un certain Jakob. Après une nuit perturbée, Arne se présente au poste de police du coin. Il y rencontre l’adjudante Anya Lundberg qui tient le poste à elle seule et qui lui explique l’affaire, du moins les éléments dont elle dispose. En mars, Jakob Olsson est venu la voir pour lui remettre une note qui mentionnait que lui, Jakob Olsson avait une communication importante à faire à l’ensemble des habitants de Karlsbacka. Dans sa note, il indiquait une date et un lieu. Il était vital que tout le monde assiste à cette réunion où il s’expliquerait. Or, le jour dit et à l’heure dite, si tout le monde était bien présent, Jakob Olsson s’est fait attendre et n’est jamais venu. Après quelques recherches, on l’a retrouvé mort dans un coin perdu de la forêt, la figure écrabouillée par des coups portés à l’aide d’une grosse pierre, le corps amputé des deux mains, celles-ci introuvables depuis. Au village, tout le monde pense connaître le coupable : Hölger, le voisin irascible de Jakob, parti le premier de la réunion avortée. Il faut dire qu’Hölger est un cas, avec ses tendances violentes, son caractère de cochon (d’ailleurs, il en élève) et sa façon d’interdire à sa fille Elsa de sortir de leur maison (raison pour laquelle, probablement, il part le premier en la faisant monter dans leur camionnette sans ménagement). Pourtant, Elsa avait un petit ami plutôt bien reçu chez les Hölger, mais ça c’était avant la disparition de la mère d’Elsa. Cette femme ne s’entendait pas du tout avec son mari et quand elle a disparu, tout le monde a considéré qu’elle était partie refaire sa vie loin de lui. De toute façon, plus personne n’a jamais eu de ses nouvelles depuis.

Un enquêteur particulier

L’enquête d’Arne l’amène à aller voir successivement tous les habitants de Karlsbacka. C’est l’occasion de se faire une idée des mentalités, relations diverses, faits marquants, etc. C’est aussi l’occasion de découvrir de nombreuses bizarreries, chez la plupart des locaux, mais également chez Arne. On découvre ainsi qu’il a des tendances violentes qui se manifestent par des sortes de bouffées au cours desquelles il se voit réagir à certaines situations comme il le voudrait vraiment s’il en avait le courage. Mais cela reste régulièrement au stade du fantasme. Tout cela date apparemment de son enfance où il fut un élève solitaire et malmené par les autres à l’école. Jusqu’au jour où il s’est trouvé un ami, le genre si discret que lui seul en profite, même si cela ne va pas sans quelques moments de tension. Bref, si les habitants du coin sont un peu givrés, Arne n’est pas en reste. Il a également des flash où il voit des animaux à la place de personnes. C’est ainsi qu’il observe un renard qu’Anya la policière voit régulièrement, pour une relation semble-t-il aussi affective que s’il s’agissait d’un membre de sa famille proche.

Qu’en penser ?

En ce qui concerne l’enquête, le premier chapitre qui occupe plus de la moitié de l’album se clôt sur une décision amère, inévitable au vu des circonstances. Mais, de retour à Stockholm, Arne poursuit sa réflexion, car la conclusion ne le satisfait pas. Tant mieux, nous aurons quelques surprises. En tant qu’habitué des histoires policières, je considère que quelques indices peuvent mettre sur la bonne voie. Mais, on est trop pris à la lecture pour prendre le recul nécessaire. C’est dire l’efficacité du scénario. Il faut dire qu’on a affaire à un auteur chevronné qui, sans trop chercher à nous égarer sur des fausses pistes, enchaine suffisamment de révélations toutes plus inattendues les unes que les autres, qu’on a tendance à lire en suivant la réflexion d’Arne plutôt qu’en cherchant à réfléchir avant lui. En ce qui concerne le dessin, il tend vers le minimalisme, aussi bien pour les décors que pour les personnages. Mais en y regardant de près, tout cela colle avec le propos et l’ambiance, car Linhart joue également sur les couleurs (irruption du rouge dans les situations de tension et pour toutes les situations bizarres), alors que sinon dominent des nuances entre le blanc de la neige et le gris du ciel. Les cadrages, les attitudes et expressions suffisent largement pour un rendu qui fonctionne (excellente lisibilité graphique). N’oublions pas cette intrusion du fantastique qui passe sans doute mieux avec un dessin qui contribue à l’ambiance bizarre qui s’instaure du fait des lubies des personnages et du caractère étrange des situations. Linhart se donne également le temps pour instaurer son ambiance avec des moments qui ne sont pas en lien direct avec l’intrigue. Ainsi, les flashbacks sur le passé d’Arne nous sortent de l’atmosphère bizarre de Karlsbacka pour nous immerger dans le malaise profond des origines de sa personnalité. Quoi qu’il en soit, ce que nous montre Linhart de la Suède profonde amuse et intrigue. Et l’enquête se révèle évidemment plus complexe que ce qu’on imagine en l’abordant.

Röd y Snön, Francisco Torres Linhart (traduction de Léa Jaillard)
Bang ediciones. Sorti le 17 janvier 2024 (France)
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« The Velvet Underground » : inévitable convergence

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Dans un ouvrage graphique leur étant entièrement dédié, et publié par La Boîte à bulles, le groupe The Velvet Underground est dépeint, de sa genèse jusqu’à ses cassures, par Koren Shadmi. Groupe parmi les plus influents de l’histoire du rock, la bande de Lou Reed et John Cale a eu des origines complexes et des dynamiques internes conflictuelles.

L’ouvrage s’ouvre sur une scène qui aurait dû être poignante : les funérailles d’Andy Warhol. Mais Koren Shadmi en profite pour énoncer l’ironie de la situation : le père du pop-art, figure paternelle équivoque pour Lou Reed, aurait probablement apprécié le cirque médiatique qui entoure l’événement, avec ces micros tendus et ces caméras indiscrètes.

Si l’on débute par le chant du cygne warholien, c’est en raison de l’importance déterminante que l’homme a eu sur la formation et l’évolution du groupe qui nous intéresse. Sans Andy Warhol, The Velvet Underground n’aurait jamais existé, Lou Reed et John Cale n’auraient jamais foulé le sol du Factory et la chanteuse Nico n’aurait pas eu affaire aux deux hommes…

Les origines de la révolte

L’album revient amplement sur les jeunes années de Lou Reed et John Cale, marquées par le rejet, la rébellion et une quête effrénée de liberté. Lou Reed, homosexuel et drogué, ivre de rock et d’affranchissement, a été victime de traitements inhumains (électrochocs) sous prétexte de normalisation, avec l’assentiment de ses parents. John Cale, abusé par l’organiste de sa paroisse et incompris au sein de sa propre famille, s’est lancé dans une odyssée personnelle, où la musique est devenue le véhicule de sa révolte intérieure. Koren Shadmi explore avec sensibilité et sans ambages ces trajectoires douloureuses, mettant en lumière les cicatrices précoces qui nourriront leur art.

La formation du Velvet Underground

L’ascension du Velvet Underground, de ses premières expérimentations sous le nom de The Primitives à sa consécration dans la Factory d’Andy Warhol, est narrée avec une acuité qui souligne l’interdépendance entre innovation musicale et désintégration relationnelle. Repérés et réunis par le producteur Terry Phillips, Lou Reed et John Cale échouent à percer, puis forment un nouveau groupe avec Nico, sous l’égide amicale et souvent paternaliste d’Andy Warhol.

Partant, les conflits internes, nombreux, vont à la fois miner le groupe et alimenter sa créativité. La musique du Velvet Underground forme un cri contre les conventions et une exploration des limites de l’expression artistique. Mais plusieurs écueils se mettent sur la route du groupe : problèmes de management, de contrat, refus des radios locales de jouer leur musique, échec commercial de leur premier disque…

De l’humain par-delà la musique

Là où Koren Shadmi se montre particulièrement convaincant, c’est dans l’énonciation des rapports humains. Lou Reed est à la recherche d’un père de substitution mais, révolté dans l’âme, il froisse à plusieurs reprises Andy Warhol, en plus de se compromettre en raison de la consommation de drogues ou de crises d’ego et de jalousie.

Les interactions au sein de la Factory sont traitées avec une attention particulière pour leur impact sur la dynamique du groupe. Chaque personnage lutte pour sa place dans un microcosme régi par l’ambition artistique et les jeux de pouvoir. La relation complexe entre Lou Reed et Andy Warhol, la relation de ce dernier avec les femmes qui l’entourent, l’oscillation permanente entre admiration et antagonisme, constituent autant de fils rouges qui traversent l’ouvrage…

La trajectoire du Velvet Underground est marquée par des sommets de créativité et des abîmes de discordes, culminant avec le départ de John Cale, organisé par Lou Reed, et l’attaque contre Warhol. Koren Shadmi ne se contente pas de narrer ces événements ; il les contextualise dans une perpective plus vaste de l’évolution de la musique et de la culture de l’époque.

Passionnant

Finalement, que retenir de The Velvet Underground ? Ses pérégrinations autour de la création artistique, son observation des liens complexes entre art et vie, un intérêt historique indiscutable… À travers un récit visuellement riche, Koren Shadmi nous invite à redécouvrir le Velvet Underground en tant qu’icône de la musique, réceptacle des humeurs humaines et miroir d’une époque révolue et pourtant étrangement proche de nous…

The Velvet Underground, Koren Shadmi
La Boîte à bulles, février 2024, 192 pages

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3.5

« Alicia Keys, Girl on fire » : le pouvoir de s’en sortir

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Alicia Keys, Girl on fire prend pour cadre le Brooklyn contemporain. Inspiré par la chanson éponyme d’Alicia Keys et conçu par Andrew Weiner et Williams Brittney, ce roman graphique plonge le lecteur dans la vie tumultueuse de Loretta « Lolo » Wright, une adolescente de 14 ans confrontée aux dures réalités de l’existence : racisme, racket, rejet…

« Lolo » et son frère James sont dans la même classe malgré leur différence d’âge. Et pour cause : l’une est aussi studieuse que l’autre nonchalant. Ils sont élevés par leur grand-mère maternelle et leur père, qui dirige une société de déménagement. Leur mère les a quittés sans prévenir.

Un soir, alors qu’ils s’arrêtent dans une supérette, James est brutalement arrêté par des policiers. Cet événement va avoir deux répercussions profondes : il va troubler le jeune homme au point de le plonger dans un mutisme partiel durant les semaines qui suivent, mais il va surtout révéler les capacités télékinésiques extraordinaires de Loretta.

Des pouvoirs révélateurs et leurs conséquences

La découverte des pouvoirs de « Lolo » n’est pas seulement un moment de bascule pour elle, mais aussi un symbole puissant de résilience face à l’adversité. Alors que ces nouvelles capacités pourraient être une bénédiction, ils attirent l’attention de Skin, caïd local qui met Brooklyn en coupes réglées. Ce dernier approche Loretta, qui refuse de lui prêter main-forte. Il décide alors d’envoyer Michael, un adolescent orphelin avec qui « Lolo » partage une connexion étroite, à la rencontre du père Wright, pour obtenir de lui une prime garantissant sa protection…

Le but de la manoeuvre est évident : provoquer Loretta de manière à la persuader que la collaboration est la meilleure solution pour éviter tout problème à ses proches.

La famille et l’amitié, piliers de l’existence

Au cœur du récit, les thèmes de la famille et de l’amitié jouent en effet un rôle central. Malgré les épreuves, les liens indéfectibles qui unissent Lolo à son frère, son père, et ses amis, notamment sa meilleure amie Nia, sont une source constante de force. Le retour inattendu de sa mère, avec ses propres secrets et capacités, ajoute une couche supplémentaire de complexité à cette dynamique familiale, tout en offrant une chance de réconciliation et de compréhension.

Entretemps, le père aura cherché à protéger au mieux ses enfants, « Lolo » aura expérimenté racisme et mépris de classe, le monde adolescent aura été mis à nu à travers Samantha et Eric, et Michael, à qui l’on a refusé la possibilité de rejoindre l’équipe de football en raison de sa petite taille, aura dû choisir entre l’argent facile et l’intégrité.

Plus qu’une simple histoire de super-héros

Alicia Keys, Girl on fire surfe certes sur les récits de super-héros, mais c’est avant tout un prétexte pour explorer des thèmes plus profonds tels que l’identité raciale, le féminisme et la lutte contre les inégalités sociales et économiques. À travers l’expérience de « Lolo », le récit aborde des sujets d’actualité avec sensibilité, offrant une réflexion sur l’empouvoirment de l’individu face aux structures oppressives. Andrew Weiner et Williams Brittney restent toutefois à hauteur d’adolescent et leur histoire, bien rythmée, plutôt convaincante, n’a pas pour objectif de livrer une étude sociologique très originale. Il faut tenir compte de ces paramètres au moment d’explorer ce roman graphique.

Résilience, initiation, volonté de justice : Alicia Keys, Girl on fire n’épingle peut-être pas le super-pouvoir que l’on croit. Face aux épreuves, Loretta et ses proches parviennent à garder la tête haute et leurs principes intacts. Ils se serrent les coudes, refusent les chemins de traverse et sortent ainsi grandis des obstacles qui se dressent sur leur route.

Alicia Keys, Girl on fire, Andrew Weiner et Williams Brittney (d’après l’oeuvre d’Alicia Keys)
Glénat, février 2024, 224 pages

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3.5

« Le Lierre et l’Araignée » : Occupation et Résistance(s)

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Dans Le Lierre et l’Araignée, paru aux éditions Dupuis, Grégoire Carle présente un témoignage poignant sur la brutalité de la guerre, qu’il contrebalance avec une longue évocation de la beauté éphémère de la nature. Appréhendé sous un angle intergénérationnel, documentant l’annexion de l’Alsace et de la Moselle au cours de la Seconde guerre mondiale, articulé autour de la transmission de la mémoire, l’album, qui rejoint la magnifique collection « Aire libre », se révèle passionnant.

Au cœur de l’œuvre de Grégoire Carle se trouve une dualité narrative : d’un côté, la sérénité de la pêche – détaillée avec une minutie presque documentaire – ; de l’autre, l’horreur de l’occupation nazie en France pendant la Seconde Guerre mondiale. L’histoire, fondée sur les récits du grand-père de l’auteur, offre une perspective intime sur l’Occupation, mettant en lumière le côté le plus douloureux de la vie sous le régime nazi. L’Alsace et la Moselle, régions déchirées entre la France et l’Allemagne, font l’objet d’une attention particulière et servent de cadre à un récit qui alterne entre les vexations et ignominies allemandes et les efforts de résistance des populations françaises.

L’arrivée des Allemands en France est contée par le menu. L’Alsace et la Lorraine sont dépeuplées, les professeurs des écoles changent du jour au lendemain, la Société alsacienne de construction mécanique, qui envoyait ses locomotives à Los Angeles ou à Saigon, travaille désormais exclusivement au service du IIIe Reich. Pis, la grande synagogue part en fumée et l’emprise des nazis, tentaculaire, semble s’exercer sur toute chose. Les enseignes de magasins changent, les noms des rues aussi, les statues sont déboulonnées… Les nazis réécrivent l’histoire des régions qu’ils investissent. Grégoire Carle parvient très bien à restituer l’urgence de l’Occupation, ainsi que ses impacts concrets, politiques et psychologiques, sur les populations concernées. 

Sur le plan formel, Le Lierre et l’Araignée se distingue par des techniques variées : les trames grisées, les rendus de matière au pochoir et à la brosse à dents, l’encre de Chine, l’aquarelle, les incrustations dans les planches… Grégoire Carle est capable de passer de moments de contemplation pure, presque oniriques, à la réalité la plus crue des camps de travail, où s’entassaient des masses affamées brisées par la fatigue et la précarité. De la même manière, il va se pencher tour à tour sur les relations familiales intergénérationnelles et sur l’organisation des Allemands, du gauleiter Wagner, qui prend ses ordres directement auprès d’Hitler, au blockleiter, le petit nazi qui surveille son quartier. Les Kreisleiters, de leur côté, administrent un territoire donné comme le ferait un sous-préfet. 

Le Lierre et l’Araignée est un témoignage qui se double d’une bande dessinée historique. Au portrait de la Résistance s’ajoute celui de l’Occupation, par exemple à travers le cas précis de Buck, cet officier diminué devenu tyran. Grégoire Carle plonge ses lecteurs au cœur de l’entreprise nazie, en interrogeant les cicatrices laissées par la guerre et l’importance de la mémoire. L’album est dense, il ne se dévoile pas aisément, mais c’est précisément de cette complexité qu’il tire ses plus grandes qualités. 

Le Lierre et l’Araignée, Grégoire Carle
Dupuis, janvier 2024, 200 pages

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4

« Banana Sioule » : la reine de l’arène ?

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Dans le troisième tome de Banana Sioule, baptisé « Le X » (Glénat), Michaël Sanlaville livre une réflexion sur la parentalité, les apparences ou encore le mercantilisme sportif.

Issue du monde rural, Héléna s’est élevée au rang des étoiles du sport professionnel en dépit des obstacles. Mais la jeune femme ne s’en trouve pas moins en butte contre un système prêt à tout pour préserver son équilibre précaire, et les nombreux privilèges qui semblent en découler. En plaçant Héléna et Soni hors des sentiers battus, en en faisant des autodidactes de la sioule, Michaël Sanlaville oppose l’authenticité et l’effort à une organisation vile et corrompue. En ce sens, « Le X » condamne l’establishment de la sioule et de ses ligues professionnelles. Tout est mis en œuvre pour mettre des bâtons dans les roues des deux protagonistes, et en premier lieu d’Héléna.

Cette dernière se heurte en effet à une hostilité grandissante, à la fois sur le plan personnel et professionnel. La manipulation, l’espionnage et la diffamation deviennent des armes utilisées sans scrupules pour miner sa stabilité émotionnelle et physique. Banana Sioule explore avec acuité le sexisme rampant dans le sport : Héléna doit non seulement prouver sa valeur athlétique mais aussi naviguer dans un environnement souvent hostile à l’égard des femmes, comme en témoignent les tentatives de manipulation et de sexualisation auxquelles elle fait face. Des photomontages dénudés aux agressions sexuelles en passant par les insultes ou les intimidations, l’univers portraituré dans ce tome est à mille lieues de l’idylle sportive escomptée.

Le soutien indéfectible des proches d’Héléna contraste d’ailleurs avec la trahison et l’isolement qu’elle vit au sein de la sphère professionnelle. Car ses coéquipiers font peu de cas de ses états d’âme et n’aspirent qu’à une chose : la maintenir concernée pour gagner des matchs et grimper dans la hiérarchie de la sioule. Soni lui donne d’ailleurs une leçon de morale en se plaignant du temps qu’il consacre à ses fiches et à l’étude des adversaires quand elle préfère de son côté la compagnie de ses amis. Tout cela s’accompagne d’un discours sur les réseaux sociaux, sur la popularité et sur le dopage plutôt bien porté par Michaël Sanlaville, qui ménage quelques surprises aux lecteurs.

Rythmé, solide sur le plan scénaristique, Banana Sioule : Le X pose des questions fondamentales sur la nature de la réussite et le prix de l’authenticité dans une société du spectacle. À travers les épreuves d’Héléna, l’album invite à réfléchir sur les valeurs humaines et l’adversité. La jeune héroïne passe de la liesse (les sponsors valorisants) à la détresse (solitude et vulnérabilité) et voit ses rêves de gloire sportive s’exposer aux vents de la jalousie et de la violence. 

Banana Sioule : Le X, Michaël Sanlaville 
Glénat, janvier 2024, 208 pages

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3.5

Nuit noire en Anatolie : le territoire des loups

L’émergence d’un nouveau régime totalitaire dégage une aura particulière en Turquie. Nuit noire en Anatolie concentre son attention sur une région montagneuse qui paraît  inhospitalière autant pour les nouveaux venus que pour ceux qui y ont vécu. Özcan Alper souhaite ainsi mettre en évidence les désirs réprimés par une société, dont la pensée paralysée et la sexualité non exprimée peuvent générer un climat de peur et de violence.

Synopsis : Ishak vit seul dans la province d’Anatolie et gagne sa vie en jouant du luth dans une boîte de nuit. Un jour, il doit se rendre au chevet de sa mère dans son village natal qu’il a dû quitter subitement 7 ans auparavant. De retour dans son village Ishak est alors confronté à l’hostilité de tous ainsi qu’aux tourments de son propre passé.

Le cinéma turc se fait peut-être discret à l’international, mais les œuvres qui ont le privilège de voyager jusqu’à nos écrans témoignent d’une belle ascension artistique. Nuri Bilge Ceylan (Il était une fois en Anatolie, Winter Sleep, Les Herbes sèches), Emin Alper (Derrière la colline, Les Sœurs, Burning Days) et Semih Kaplanoğlu (Miel, La Particule humaine, Les Promesses d’Hasan) en sont les fers de lance. Özcan Alper bataille dans le même sens que ces cinéastes, qui souhaitent apporter plus de nuances sur leur pays natal, une vision diamétralement opposée à la caricature sociale qu’en fait Midnight Express, réalisé par Alan Parker et scénarisé par Oliver Stone (récit autobiographique sur la captivité d’un touriste et contrebandier Américain en Turquie). Le rendu glacial du paysage montagneux, son silence et son épaisse brume hivernale, tout le décor possède déjà tout ce qu’il faut pour qu’on se sente comme dans le Wyoming. Et pour cause, Nuit noire en Anatolie réunit plusieurs ingrédients du western et les distille avec une tendresse qui jure dans un environnement gouverné par la haine et le patriarcat.

Chasse à l’homme

Ishak, un modeste joueur de luth reçoit un appel inquiétant. Sa mère est souffrante, mais il hésite toutefois à rebrousser chemin vers son village natal, où il  laisse encore des cauchemars. Par respect pour la seule figure parentale bienveillante qu’il ait connue, il se donne tout de même le courage d’affronter son passé trouble, là où la majorité de ses anciens compagnons de chasse ne sont pas du même avis. Un mystérieux événement entoure cette vallée d’Anatolie, sept ans plus tôt, car le corps d’un jeune garde forestier n’a toujours pas été retrouvé. C’est une chasse à l’homme à contretemps qui se joue, tandis que le retour d’Ishak laisse énormément de souvenirs remonter à la surface.

Özcan Alper nous accompagne dans une étude de personnages, tout en déployant une narration en flashback dans un timing assez irréprochable. Le cinéaste émiette ainsi le sentiment de culpabilité qui bouleverse Ishak. À ce titre, Berkay Ateş rend son personnage imperméable à l’empathie. Le spectateur ne peut que voyager à ses côtés, telle une âme meurtrie en quête de rédemption. Comme dans un voyage temporel, ce dernier atterrit dans un endroit familier mais aux visages méconnaissables. Le mariage de son ancienne compagne Sultan est le miroir nihiliste des jeunes filles que l’on a pu apercevoir dans Mustang, par exemple. La seule chose qui n’a pas changé d’un iota depuis son départ, c’est la lassitude d’un père endeuillé. Il rôde jour et nuit en espérant retrouver son fils Ali (Cem Yiğit Üzümoglu), ce fameux garde forestier, arrivé la même année de sa disparition.

Le portrait de ce citadin originaire d’Istanbul se dessine donc peu à peu. Rêveur et charmeur malgré lui, Ali voit du merveilleux dans le massif rocailleux d’Anatolie. Ce qui n’est pas le cas des autochtones, qui ne comprennent pas non plus en quoi un écho est significatif de sa condition de vie. Son cri de liberté est pourtant perçu comme une provocation, voire un acte de guerre, contre l’ordre établi dans cette région. Ce shérif de la nature n’est pas assez armé pour imposer quoi que ce soit. Comme l’animal en voie de disparition qu’Ali traque avec optimisme, ce dernier est loin de se douter qu’il creuse sa propre tombe. Ce détail transparaît sans détours, car le réalisateur souhaite que notre regard se tourne avant tout vers ce dédale xénophobe, comparable à celui qu’a traversé le couple français dans As Bestas.

Et si personne ne souhaite ouvertement évoquer le sujet, Ishak semble assez déterminé à nager contre ce courant de pensée. Ce qu’il ramène avec lui, à savoir un sentiment de fraternité, de solidarité et de compassion, personne n’en veut également. Impossible pour Ishak de défendre ses convictions face à une meute d’anciens camarades de chasse imbibés au raki (une eau-de-vie de vin aromatisée à l’anis). Tout le monde campe sur des valeurs traditionnelles, où le collectif finit par avoir le dernier mot sur l’individu dissident.

Que recherche véritablement Ishak ? N’est-il finalement pas en train de chercher son propre corps meurtri, celui qu’il a laissé pourrir dans cette vallée ténébreuse, afin de faire la paix avec lui-même ? Nuit noire en Anatolie remonte cette piste avec la ferme intention de brosser le portrait d’une société qui, à force d’intérioriser ses sentiments et de capituler face aux progrès, nourrit une violence sourde. Özcan Alper s’emploie ainsi à lui redonner de l’écho, à travers la voix de ceux qui ne sont plus présents pour en témoigner.

Bande-annonce : Nuit noire en Anatolie

Fiche technique : Nuit noire en Anatolie

Réalisation : Özcan Alper
Scénario : Özcan Alper, Murat Uyurkulak
Photographie : Yunus Roy Imer
Montage : Osman Bayraktaroğlu, Umut Sakallıoğlu
Direction artistique : Elif Taşçıoğlu
Musique originale : Cansun Küçüktürk
Casting : Songül Karaarslan
Costumes : Baran Uğurlu
Producteurs : Soner Alper, Ersin Çelik
Production : Nar Film, La Fabrica Noctura Cinéma, ArtHood Films
Pays de production : Turquie, Allemagne, France
Distribution France : Outplay Films
Durée : 1h54
Genre : Drame
Date de sortie : 14 février 2024

Nuit noire en Anatolie : le territoire des loups
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3.5

Sans jamais nous connaître : pansements fantômes contre fêlures du passé

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Voilà une œuvre littéralement douce comme une caresse. De celle que l’on vit comme une rêverie ou un songe envoûtant mais, bien sûr, réveillé (le contraire serait quelque peu gênant). Ce genre de film qui vous hypnotise de la première à la dernière image. Dans Sans jamais nous connaître, on convoque les fantômes du passé pour réparer son présent et c’est merveilleux. C’est une œuvre apaisante et belle portée par un quatuor d’acteurs tous fantastiques mais que domine un Andrew Scott proprement bouleversant. On regrette juste que la beauté des images et des sentiments exprimés ne nous ait pas ému aux larmes comme on l’aurait voulu. Question de sensibilité probablement. C’est justement une proposition cinématographique qui fait appel à nos sens et nos émotions personnelles, qui en touchera donc certains plus que d’autres selon leur vécu et leur personnalité propre…

Synopsis : À Londres, Adam vit dans une tour où la plupart des appartements sont inoccupés. Une nuit, la monotonie de son quotidien est interrompue par sa rencontre avec un mystérieux voisin, Harry. Alors que les deux hommes se rapprochent, Adam est assailli par des souvenirs de son passé et retourne dans la ville de banlieue où il a grandi. Arrivé devant sa maison d’enfance, il découvre que ses parents occupent les lieux, et semblent avoir le même âge que le jour de leur mort, il y a plus de 30 ans.

L’entame de Sans jamais nous connaître est, à posteriori, très évocatrice. On assiste à un plan simple mais magnifique montrant un lever de soleil sur Londres. Sauf que la focale de la caméra change et on se rend compte que c’est le reflet de la ville sur une vitre que l’on regarde, laissant deviner le visage d’Adam, le personnage principal, derrière le verre. Comme si deux réalités différentes se côtoyaient, laissant l’une s’effacer devant l’autre de manière presque céleste et métaphysique, et qui vont être notre fil narratif durant la projection. Ce jusqu’à un plan final en totale communion avec les astres – et tout aussi magique – qui conclura cette errance avec les morts de la plus belle des façons.

Car oui, Sans jamais nous connaître a tout d’un songe éveillé flirtant constamment avec le fantastique ou une certaine part de spiritualité. Adam vit dans son grand appartement moderne faisant partie d’un immeuble quasiment vide, et figurant presque un passage vers l’au-delà. Il tente d’écrire un nouveau livre sur ses parents, décédés alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent. Il va, petit à petit, les retrouver dans son esprit et par le biais de plusieurs voyages imaginaires, pouvant enfin leur dire ce qu’il n’a pas pu à l’époque. Ou comment se panser le cœur et l’esprit en convoquant les fantômes du passé pour pallier aux actes manqués. Mais, à côté, Adam ne sera pas seul car il va faire la rencontre de son voisin du dessus et entamer une romance avec lui.

On est face à un film de fantômes comme on en a rarement vu. Doux, éthéré et envoûtant. Loin des films d’horreur ou d’un fantastique comique prompt à enchanter les écrans durant Halloween, le nouveau film d’Andrew Haigh (à qui l’on doit également la belle romance gay Week-end notamment) est un véritable condensé d’émotion et de pureté. Tout, dans ce film, est douceur et délicatesse dans une enveloppe sublime faisant se rencontrer les morts et les vivants. Adam confronte ses parents à son homosexualité et son parcours, faisant éclore par la même occasion le décalage (et donc les avancées sociétales) entre être gay en 1990 et de nos jours.

Haigh soigne ses images comme jamais, nous faisant rentrer dans une sorte de voyage sensoriel. La musique très spatiale (on se croirait dans un magasin de pierres d’énergie) et le climat particulier (on ne verra aucun figurant et presque tout se déroulera dans un appartement et une maison) nous font voyager vers quelque chose de presque spirituel. Comme si le film nous enjoignait à faire la paix avec notre passé, comme une catharsis libératrice et cotonneuse. Sans jamais nous connaître oppose la froideur des immeubles modernes et citadins à la chaleur du foyer d’une maison de banlieue et pointe l’incommunicabilité de nos sociétés modernes, très différente de celle du passé.

Le quatuor d’acteurs sélectionnés pour ce petit bijou rare et hypnotique est parfait. Claire Foy et Jamie Bell forment des parents fantômes plus vrais que nature, dans un jeu nuancé et admirable. Paul Mescal infuse son charme particulier et confirme tout le bien que l’on pense de lui et de ses choix. Mais c’est bien sûr Andrew Scott qui porte le film sur ses épaules par son jeu sobre mais profond, pudique mais éclatant. Il nous touche et semble être le personnage qu’il interprète, aussi bien dans la résolution de ces actes et échanges manqués du passé que dans cet embryon de romance qui réservera un rebondissement plutôt inattendu. Enfin, quoique, quand on y réfléchit…

Dans ce torrent de beauté humble et porté par la majesté des sentiments mis en berne ici, on s’attendait juste à être un peu plus émus. Avoir les larmes aux yeux, voire pleurer même. On s’en voudrait presque que ce ne soit pas le cas pour nous. Mais cela dépendra des sensibilités de chacun et même si on n’est pas ému aux larmes on ne peut que louer la justesse, la préciosité et l’originalité de ce que l’on a vu. C’est certes un peu lent, très symbolique et pas forcément accessible à tous, mais le voyage presque onirique que nous propose Andrew Haigh vaut le coup d’œil. On sort de là touché en plein cœur et apaisé.

Bande-annonce – Sans jamais nous connaître

Fiche technique – Sans jamais nous connaître

Réalisation : Andrew Haigh.
Interprétation: Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy, …
Scénario : Andrew Haigh d’après l’oeuvre de Taichi Yamada.
Musique: Emilie Levienaise-Farouche.
Production : Film 4.
Pays de production : Grande-Bretagne.
Distribution France : The Walt Disney Comapany France.
Durée : 1h44.
Genres : Drame – Fantastique – Psychologique.
Date de sortie : 14 février 2024.

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3.5

À propos de They Live de J. Carpenter et de la critique de Slavoj Zizek : Voir, montrer et filmer l’idéologie ?

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On a dit, on a trop dit que Carpenter était un cinéaste de gauche dont They Live était le brûlot anticapitaliste aussi évident que jouissif. L’histoire est simple et l’interprétation a le mérite de la cohérence : John Nada est un ouvrier loin de chez lui et de l’American dream dont il ne peut voir que la marge comme l’indique son errance initiale dans le prologue, au bord des highways et interstates qu’il parcourt à pied et qui le guident forcément vers Los Angeles. Par un artifice narratif (les lunettes magiques), il prend conscience de la supercherie, du grand complot : la société est un espace de contrôle et d’exploitation dirigé souterrainement par des extraterrestres qui ont pactisé avec les élites. Structurellement corrompu de l’intérieur, le système ne laisse aux héros que la possibilité de le détruire à travers de grandes explosions spectaculaires dans le pur style des actioners des eighties. Évidemment, cette lecture a le bon sens pour elle alors même qu’il s’agit d’interpréter un pauvre film de série B.

Synopsis : John Nada parcourt les routes à la recherche d’un travail comme ouvrier sur les chantiers. Embauché à Los Angeles, il fait la connaissance de Frank Armitage qui lui propose de venir loger dans son bidonville. John va y découvrir une paire de lunettes hors du commun, comme magique : elles permettent de voir le monde tel qu’il est réellement, à savoir gouverné par des extra-terrestres ayant pris une apparence humaine. Ces derniers parviennent à maintenir la population dans un état apathique au moyen d’une propagande subliminale omniprésente.

N’est-ce qu’un film d’action bourrin à visionner avec de la bière et des potes ? Est-ce au contraire un film si intelligent qu’il faut en dépasser la surface pour en voir les profondeurs terrifiante de lucidité sur notre époque, comme l’image que les lunettes superposent à notre regard ? C’est pour répondre à cette question que Slavoj Zizek, le philosophe slovène, interprète le rôle des lunettes magiques comme révélateur de l’idéologie sous-jacente au rêve américain1. Nourri à Marx, Hegel et Lacan, Zizek cherche à montrer que derrière la culture (populaire) et ses icônes, gît toujours le secret réservoir de pulsions fantasmatiques dont le medium cinématographique offre l’expression la plus jouissive, comme l’atteste l’expérience enchantée des spectateurs, que le philosophe cherche alors à interpréter à l’infini. Ainsi la maison de Norman Bates est-elle la figuration de la deuxième topique freudienne et Titanic non pas une simple métaphore de la lutte des classes mais une histoire d’amour bien libérale que le réel économique sous l’image de l’iceberg vient non détruire mais concrétiser, un conte merveilleux pour esprits bourgeois anémiés. Mais dans le cas de They Live, la quête destructrice et (peut-être) libératrice des héros n’est-elle pas trop transparente ? La société est le produit d’un complot que les héros veulent détruire après la révélation. La prise de conscience produit ici l’action comme s’il y avait une continuité simple, transparente et claire entre la vision et l’action, le regard et le mouvement. Derrière un film d’action tonitruant, on aurait, et c’est entendu, un sous-texte plus intelligent et pourquoi pas méta-esthétique car si la vision rend le pouvoir d’agir, canalise l’énergie pour en extirper une possibilité de se mouvoir et donc d’agir, They Live emprunterait en fin de compte bien plus au cinéma américain classique qu’on ne veut bien le dire dans la mesure où celui-ci est constitué par ce que Serge Daney appelait « le pacte photologique », l’idée que le rapport au monde passe nécessairement par sa vision claire et nette. Vision qui à son tour rend possible l’action et dont elle est le préalable nécessaire. Images, coups de poings, ass-kicking, chewing-gum et idéologies, de quoi They Live est-il le nom ?

John Nada « voit-il » l’idéologie ?

Les remarques de Zizek s’attachent au rapport entre le film et l’idéologie. On s’étonnera tout d’abord de l’emploi d’un concept aussi lourd sans un supplément d’explication ; l’idéologie de quoi au juste ? Bien sûr du capitalisme reposant sur la nécessaire soumission des prolétaires à une élite politico-économique qui ne dit pas nom nom, soit la lutte des classes. Autrement dit, les coordonnées de l’analyse de Zizek sont claires : le film a quelque chose à nous dire sur notre rapport au contenu idéologique de notre société réelle. John Nada parvient en effet à subtiliser un étrange carton au groupe contestataire qui vient de se faire réprimer dans le plus pur style fasciste. Il y trouve les lunettes et les enfile pour constater que « sous » ou « derrière » les messages publicitaires, la culture du loisir et la joyeuse communication-marketing du Los Angeles de la fin des années 80, il y a en réalité des messages, des idées-forces qui sont enfoncées dans le crâne des citoyens à travers l’acte de consommation – messages qui célèbrent le consumérisme. Toute la coulisse de cet étrange sabbat étant toujours déjà hachée, dissimulée aussitôt que produite, les lunettes sont la condition de la prise de conscience idéologique. Quel est le contenu précis d’une telle prise de conscience ? Les lunettes permettent de voir l’idéologie, d’où l’embarras de toutes les procédures métaphoriques qui conçoivent le message idéologique comme dessous ou derrière le message manifeste de la publicité, centré sur tel ou tel produit : affublée des lunettes magiques, la marchandise à vanter disparaît pour céder la place à un message lapidaire en toutes lettres (« Consommez ! »). Autrement dit, l’être réel – toujours caché – l’essence pure de ces publicités que révèle les lunettes n’est rien d’autre qu’un sens idéologique coercitif dont le but est de susciter la subordination de la population.

En sorte que leur véritable pouvoir ne vient pas de leur capacité de dévoilement, mais plutôt : leur capacité de dévoilement vient du choc nécessaire qu’elles suscitent. Comme le joue très bien Roddy Piper, la vision que permettent ces lunettes est un choc difficile à appréhender. Le regard mais aussi le corps tout entier sont saisis par l’image d’une réalité qui s’offre enfin dans sa nudité la plus glaçante. Plus d’argument marketing pour nous convaincre que cette lessive est à consommer le plus vite possible, simplement le bout de la chaîne idéologique qui nous est jeté à la figure : obéissez, continuez à dormir. Mais comme le remarque Zizek, nous ne sommes pas encore arrivés au trait d’esprit le plus intelligent, pertinent et triste du film. Car la vision du réel ne suffit absolument pas. La secousse que produit la vérité doit être augmentée, dans le film, comme complétée par une véritable secousse, physique et violente qui relaie la difficulté à s’extirper de tout un conditionnement psychique. La scène de combat de catch aux accents comiques dans son interminable longueur entre John Nada et Frank Armitage sert précisément à représenter la difficulté et la nécessité du choc, requis pour pouvoir absorber et affronter la vérité. Comme dans la mystique, la préparation à la révélation requiert une discipline longue, patiente et douloureuse, aussi bien physique que psychologique. Dans cette scène, plus que dans celle de la prise de conscience de Nada, Zizek situe le propos du film et par conséquent son pessimisme.

En effet, à comprendre l’idéologie sur un mode marxiste classique, on devrait loger son pouvoir dans les lunettes ; toute idéologie est comprise classiquement comme un écran superposé indûment entre les yeux et le réel social, une déformation de la réalité dont il faudrait se défaire pour s’émanciper. L’idéologie pour rappeler les mots de Marx est comme une camera obscura, la chambre servant à fixer la lumière dans l’appareil du photographe, chambre qui reçoit les signaux lumineux et qui est donc inversée de même que le discours idéologique renverse le sens de la réalité pour mieux en justifier l’oppression des classes subalternes. À l’inverse, l’émancipation suppose de réussir à voir la réalité sans le reflet déformant de l’idéologie qui nous fait toujours comprendre les rapports sociaux à l’aune de la marchandisation générale de toutes les relations sociales . Or, comme le dit Zizek, ce n’est pas ce que nous avons dans le film. À l’inverse c’est le réel lui-même, dans ses aspects les plus visibles comme contenu idéologique qui se manifeste crûment. Le miroir déformant des lunettes nous rend à la réalité qui n’est dès lors plus rien d’autre qu’idéologie. Le génie de Carpenter est d’avoir conçu une société comme intégralement idéologique et les subjectivités pour la peupler. Dès lors, aucun étonnement à remarquer les visages zombifiés des extraterrestres qui ressemblent davantage à des cadavres (rappelant le vampire du Capital qu’évoque Marx et qui suce les forces vives des travailleurs pour pouvoir lui-même se tenir debout) qu’à des visiteurs venus d’ailleurs. Rien d’étonnant non plus à ce que la réalité à travers les lunettes soit en noir et blanc, comme si la couleur dans ses chatoiements ne pouvait être qu’un accessoire idéologique (ce qui renvoie bien sûr à un certain état du cinéma). Dès lors, l’action cinématographique ne pouvait assumer qu’une seule direction comme dans la scène qui suit immédiatement la prise de conscience de John Nada, celle de la destruction tout azimuts et nihiliste, scène reproduite à la fin et servant de conclusion à l’intrigue. Comme un secret hommage à Zabriskie Point d’Antonioni, un autre film qui critique la société de consommation avec ses moyens cinématographiques propres, John Nada se sacrifie après avoir détruit l’idéologie (s’entend : la grosse parabole qui diffuse dans toute la ville le « signal » servant à brouiller la vision et la conscience des individus) et la dernière image du corps de Roddy Piper dans le cadre est celle de son doigt d’honneur à la caméra, aux aliens (au spectateur ?).

Carpenter se donne donc les moyens visuels et narratifs d’imaginer un monde structurellement idéologique, gangrené jusqu’à la moelle par le mensonge capitaliste au point de réduire le réel (c’est-à-dire ce qui n’est pas déformé par l’idéologie) au reliquat à conquérir – ou détruire. Le réel n’est pas ou plus la société et ses rapports sociaux, le réel n’est en définitive jamais là car toujours déjà façonné par les aliens-capitalistes. C’est bel et bien ce que le mouvement contestataire du métrage cherche à expliquer (redoublant étrangement le pouvoir des lunettes) lors des spots et réunions qui parsèment le film en insistant sur l’idée de rêve – ceux qui n’ont pas vu errent dans un paysage onirique confortable, motif classique que la trilogie Matrix des Wachowski portera à son point d’incandescence. Les différents citoyens et au premier chef les prolétaires sont de doux rêveurs bercés par les sirènes du consumérisme qui cachent bien la réalité de la misère et de l’exploitation. L’idéologie est si forte quelle structure elle-même la subjectivité des uns et des autres faisant des bourgeois des bourreaux cyniques ravis de leurs méfaits, et des ouvriers (ici réduits au secteur du BTP) des victimes innocentes et consentantes à leur asservissement d’autant mieux maîtrisé qu’il est méconnu comme tel.

Dès lors, l’interprétation classique saute aux yeux dans la mesure où elle s’inscrit étrangement bien dans le cinéma paranoïaque des années 70, l’errance mélancolique en moins, cantonnée à la démarche chaloupée du héros lors du prologue. Le spectateur a bien compris au fond, et Zizek confirme cette idée en la raffinant, que les lunettes sont une métaphore du pouvoir démystifiant du cinéma. Frank Armitage est le spectateur lambda récalcitrant qui demande plus qu’à voir pour être convaincu, tandis que John Nada est l’avatar idéal du cinéaste en tant qu’il est celui qui croit au seul pouvoir des images, le seul dans le film à ne pas prendre des coups pour croire à ce qu’il voit, parce que le pouvoir des images suffit déjà à le terrasser.

De la vision à l’action, cinéma et politique.

Ainsi, une bonne vieille société capitaliste ne fonctionne-t-elle que sur l’aliénation, la manipulation des uns et des autres. Il y a sédition dangereuse quand la contestation est portée au jour. Synopsis finalement bien marxiste qu’on doit pourtant préciser, car dans la simplicité de la représentation, Carpenter a mis le doigt sur des problèmes théoriques très aigus, qui tiennent en fait à la puissance des images et de la teneur critique qu’elles sont censées porter. Car en effet, l’opération de renversement que Zizek renvoie au pessimisme de Carpenter qui consiste à faire de l’idéologie la donnée de base et non l’écran déformant dont il faut s’extraire violemment ne va pas sans quelques problèmes.

Le pouvoir des lunettes est bien plus étrange que magique et tient au choc entre une réalité bien connue et une réalité « réelle » qui ne lui ressemble pas (comme la prise de conscience qui suit le réveil d’un rêve particulièrement intense). Ce geste scénaristique est aussi bienvenu qu’incongru. Dès lors, comment comprendre autrement ce pouvoir magique des lunettes que comme une transcription grossièrement métaphorique, certes du cinéma démystificateur mais aussi de la théorie – théorie critique? Car en effet, ce pouvoir de révélation émancipatrice, c’est avant tout le pouvoir que les théoriciens veulent conférer à leurs discours. Si les cinéastes veulent se l’approprier, c’est qu’ils veulent réaliser des films à thèse, des films politiques. De Spinoza à Althusser en passant par Lénine, Lukacs et Bourdieu, l’idée est de susciter des réactions violentes et indignées pouvant mener à la révolte par la démystification d’un réel reconnu car méconnu dans sa puissance idéologique. La prise de conscience vient briser la chaîne de l’idéologie comme le savoir critique détruit les préjugés de ce qui est « bien connu » c’est à dire peu ou pas connu.

Sortir de la chambre obscure pour rentrer dans la caverne ?

L’idéologie dans ce film serait une sorte de super-propagande, si puissante et efficace qu’elle aurait besoin de se dissimuler comme telle (d’où les nombreuses apparitions du « signal » qui apparaît dans le cadre comme brouillant des images ordinaires – celles des postes de télévision). Non plus une industrie culturelle au service d’un État totalitaire qui dès lors, doit afficher son but de glorification du régime, mais une forme de complot qui n’aurait rien à faire que d’exister, sous la condition de ne pas s’afficher comme propagande. On a donc trop dit que les lunettes étaient magiques, c’est surtout l’idéologie qui l’est dans ce film. Son pouvoir ? Elle parvient à façonner l’esprit rien qu’en se dissimulant, le ressort de son efficacité est son opacité.

Mais c’est alors la force des lunettes qui devient obscure. C’est qu’on ne comprend pas bien la puissance du signal et des messages publicitaires ; en quoi voir ou ne pas voir le texte « ceci est votre véritable dieu » suffit à embrigader tout un peuple conscient ? Pour le dire mieux : s’il était cyniquement révélé à tous que le consumérisme est une école de la soumission et de l’exploitation, cela suffirait-il à déclencher une révolte ? Ce qui fonctionne pour des héros de série B serait-il si efficace pour un peuple ? La scène du combat de catch suffit à montrer le contraire, tout autant que les revirements du personnage féminin, mystérieuse et séductrice à la fois (comme l’idéologie derechef).

De même, le langage descriptif est dans l’embarras pour caractériser le pouvoir de l’idéologie et des lunettes dans cette œuvre au point d’aller chercher l’idée semble-t-il connexe de « messages subliminaux » c’est-à-dire de messages très discrets qui recèlent pourtant un pouvoir considérable de conviction. La conscience ne les apercevant pas d’emblée est obligée d’avoir recours à un travail de reconstruction rétrospectif pour les assimiler, et à travers cette activité le contenu du message est d’autant plus et mieux digéré.

Mais est-ce vraiment ce qui se passe ici ? Encore une fois, le contenu véritablement idéologique que les lunettes révèlent n’a rien de commun, aucune parenté avec son contenu manifeste en sorte que ce qui est plutôt consacré par ce dispositif scénique, ce sont les lunettes elles-mêmes et leur pouvoir. Certes, si elles n’existaient pas, le système s’en porterait d’autant mieux que sa véritable nature resterait imperceptible. Mais si, à l’extrême inverse, tout le monde les portait, on ne peut être sûrs qu’elles auraient davantage d’effet puisqu’on peut très bien défendre cyniquement un système qui l’est tout autant et dont il faut une bonne raclée pour s’en réveiller. Après tout, cela fait longtemps que l’on a compris que dans toute culture, comme le disait Nietzsche, il y a avant tout une forme de dressage – que celui-ci soit explicite ou non n’entame en rien son pouvoir.

De même, Nada qui cherche un travail et possède ses propres outils comme il le dit au contremaître, doit pourtant être syndiqué pour être engagé. Comme le montre tout le début, cette tentation de faire partie d’un collectif de travail à tendance politique n’est jamais absente du film mais toujours à côté de l’intrigue elle-même, comme si la narration cherchait surtout à en souligner l’absence. Davantage, la séquence qui le filme au travail sur le chantier met en relief son corps musculeux en action mais si celui-ci occupe la quasi intégralité du cadre, son rythme puissant n’est pas en cadence avec celui des autres ouvriers, soulignant l’isolement de John au milieu de ceux qui ne sont pas ses camarades mais des inconnus, des collègues tout au plus. On s’attendrait donc puisque nous sommes dans un film apparemment marxiste à ce que ces ouvriers s’unissent et dans la lutte s’émancipent en renversant le pouvoir établi indûment. Ce n’est pourtant pas ce que le dénouement offre en faisant de John Nada le héros sacrifié pour le rétablissement de la vérité.

Et c’est là sans doute qu’est la véritable puissance métaphorique du film. Partant de ce qu’on pourrait désigner la vision commode de la théorie des (cinéastes) théoriciens, le film en développe les difficultés, arrivant aux mêmes problèmes que toute action contestataire ou révolutionnaire affronte en conférant autant de pouvoir à la théorie. Les actions de John Nada poussent le spectateur à croire que plus les individus portent les lunettes et voient, plus le système s’effritera. Autrement dit, John Nada et les rebelles qu’il aide, partagent le même poncif de la culture bourgeoise et philosophique duquel semble-t-il, on ne peut s’extraire : la connaissance rend libre.

Tel le prisonnier platonicien de la caverne, il faut alors apporter la connaissance aux autres pour que celle-ci les libère. Mais rien ne semble plus absurde dans l’économie même du film. Les insurgés cherchent à cacher leur pouvoir en cachant les lunettes, et cherchent ensuite à les diffuser le plus possible. Mais, comme la scène précédemment commentée du combat de catch nous l’indique, quand bien même chaque individu aurait une paire dans son sac, rien ne l’oblige à effectivement les porter, à effectuer cette conversion de la conscience d’autant plus difficile qu’elle requiert douleurs et peines. Bref, à part quelques trajectoires étranges et atypiques à la John Nada ; pour porter les lunettes il faut déjà être convaincu de la structure idéologique du réel, en avoir eu vent. Pour supporter la vision des lunettes, il faut donc déjà avoir vu, confisquant l’horizon révolutionnaire à la circularité de la lutte. Ne reconnaît-on pas la vieille idée platonicienne de la sortie de la caverne et sa cohorte de problèmes ? Pour libérer une cité (Los Angeles), il faut un changement d’attitude théorique. Pour expérimenter un tel changement, il faut un maître libérateur (J. Nada) qui puisse le susciter. Mais lui d’où lui vient-il ? Pour que celui-ci arrive, il faut qu’il ait déjà vu la vérité (John Nada + les lunettes). L’intelligence de Matrix : Reloaded a été de remonter d’un cran ce problème comme pour le neutraliser en faisant du sauveur messianique qu’est Neo une sorte de programme de sauvegarde ultime de la Matrice. En l’absence d’une telle pirouette, They Live en est réduit aux ficelles d’un genre qu’il ne répudie de toute façon pas, à savoir l’action spectaculaire et destructrice comme l’indique la scène de la fusillade qui suit immédiatement celle de la révélation des lunettes.

Mais encore une fois c’est la puissance de Carpenter d’avoir traité ce thème jusqu’au bout dans la mesure où la fin du film n’offre pas une révolution prolétarienne effective, ni même en réalité un quelconque semblant d’action politique mais un déluge d’action pour le pur plaisir jouissif de la contemplation de la destruction. Pur plaisir associé par John Nada lui-même au symbole capitaliste du plaisir immédiat et addictif, la drogue.

Plutôt que de voir la théorie, les lunettes en tant que dispositif scénaristique autour duquel s’articule l’action du film, offrent plutôt au spectateur de voir le fantasme parfait du théoricien, celui d’une théorie immédiatement efficace et productive dont la simple compréhension permettrait un regard plus pur et plus vrai sur le monde, comme si on avait pu condenser tout le pouvoir du Capital et de deux siècles de marxisme, de théorie et de sociologie critique dans le polissage fantasmatique d’une lentille. Ce n’est donc pas un hasard si John Nada est la seule figure héroïque du film, parce qu’au fond il est le seul à ne pas avoir besoin des lunettes pour voir.

Un western nihiliste ?

Si on peut rapprocher facilement They live du cinéma paranoïaque des années 70, on sait aussi qu’une bonne part de la filmographie de Carpenter tend à intégrer les codes du western classique pour mieux les subvertir. Ainsi, dès Assaut, le jeune réalisateur fond sa grammaire cinématographique dans les codes du western des plus grands : Ford mais surtout Hawks, son réalisateur préféré et dont Assaut constitue un remake de Rio Bravo. The Thing est lui aussi bâti comme une forteresse assiégée, quoique la menace ne soit jamais visible telle quelle mais toujours cachée sous l’aspect de l’ami. The Fog, conte macabre qui fait d’un phare côtier la métaphore de la mise en lumière d’un passé sanglant, articule lui aussi l’idée du siège physique et mental d’une communauté qui se croyait à l’abri de sa vertu. La menace est toujours présente quoique jamais visible, d’où sa puissance accrue. Difficile de ne pas rattacher They live à cette esthétique à cela près que la révélation de la menace, sa restitution éventuelle à la visibilité constitue le moteur scénaristique et l’enjeu crucial du film. Si le western en tant que genre parangon de la culture américaine incarne toujours le fantasme de la communauté désirée, le périple de John Nada s’achève dans la dissolution la plus totale.

La musique nous l’indique dès le départ. Ce qui frappe au-delà des sonorités typiquement western, c’est son absence de mélodie voire de rythme. Les compositions de Carpenter (ici aidé de Alan Howarth) sont généralement devenus des classiques parce qu’elles savaient accompagner l’action et guider le regard du spectateur. Ici, le travail sur la répétition est bien présent mais les sonorités des cordes et le rythme donnent l’impression d’une mélodie qui ne sait pas trop où aller, ne sachant pas davantage d’où elle vient. La musique du film accompagne donc les errances de John Nada, seul, isolé dans un Los Angeles qu’il découvre et qu’il ne peut de toute façon pas comprendre sans avoir mis les lunettes. À la recherche d’un travail et d’un logement, c’est d’ailleurs à pieds qu’il se déplace en contradiction totale avec la vie urbaine de Los Angeles.

Mais c’est surtout dans le positionnement des héros et singulièrement de John Nada que les codes du western sont à la fois les plus visibles et les plus plus visiblement tordus. Son nom le montre bien, John est structuré par le fait d’être dépourvu de quoi que ce soit. D’abord au niveau économique et social, où dès le début, son extrême pauvreté le réduit à accepter les jobs les plus durs. Casser des murs sur un chantier sera alors l’occasion de montrer à l’écran son imposante musculature. Mais plus profondément, John Nada est aussi caractérisé par le vide de ses motivations. Face à la découverte de la supercherie sociétale, John Nada, immédiatement, veut certes et c’est la moindre des choses, s’en sortir mais surtout faire un maximum de dégâts, comme une vengeance cathartique à peu de frais car laissant subsister pour le monde le complot. Pour le monde et pour la société américaine, ici le peuple de Los Angeles, personnage à part entière qui n’apparaît pourtant que derrière les écrans de télévision – la métaphore est évidente.

Dès lors, l’idée du collectif – si importante pour un western – est de fait problématisée par la focalisation du récit sur un individu isolé voire à l’écart, quitte à devenir nettement menaçante quand la seule figure de la pluralité ressemble davantage à la foule voire à la masse qu’à un collectif conscient. Et c’est bien ce qu’affronte John tout au long du film, une masse soit hypnotisée et endormie soit constituée d’atomes individualistes et collaborateurs du complot oligarchique. Le héros est donc un individu seul qui cherche avant tout à s’en sortir en se frayant un chemin à travers les apparences trompeuses (caverne, cercles de l’enfer – la représentation du capitalisme puise toujours aux mêmes motifs). Mais ce chemin ne peut qu’être ouvert à coups d’explosions retentissantes que seul le héros est capable d’organiser, bouclant sa violence destructrice sur la violence nécessaire du choc de la révélation. Mais de même que John Nada semble être le seul à éprouver ce choc comme un plaisir quasi narcotique, il est le seul véritablement à agir. Juste après la descente de policiers surarmés et accompagnés d’un hélicoptère militaire (rien que ça), la vie semble reprendre au camp, comme si l’indifférence était le seul comportement possible.

Si l’on retrouve bien les linéaments du genre du western à travers They live, il ne s’agit pourtant pas d’un western totalement nihiliste. Un héros qui ne représente rien que lui-même et qui chercherait avant tout à satisfaire ses propres intérêts plutôt que d’incarner et sauver la communauté. Ici, plus de communauté puisque le peuple est endormi ou réprimé ; John Nada, n’étant rien, n’a pas davantage d’intérêts propres. Mais à l’inverse de The Thing où la destruction finale venait répéter la destruction de la base norvégienne dans une boucle qu’on devinait sans fin faute d’identifier l’alien.

Quoiqu’en partageant tous les marqueurs d’un film postmoderne, They live parvient néanmoins à faire échouer son schéma principal qui veut que l’action soit paralysée. Certes, on assiste à une action qu’on a déjà nommée nihiliste en ce qu’elle n’édifie rien mais met à bas, détruit la société entière puisque celle-ci est parasitée jusqu’à la moelle par l’idéologie. Il y a bien une action mais ne restaure pas une unité initialement perdue (comme dans la grande période classique de l’image action analysée par Deleuze dans l’Image-Temps) mais ouvre un espace où d’autres actions sont possibles. Et c’est bien ce que fait They Live ici ; les dernières images du film dans leur monstration d’anonymes qui prennent enfin conscience du complot et donc de l’idéologie sont une ode classique à la liberté et à la résistance face à l’oligarchie, ici comme ailleurs la destruction peut être créatrice.

Pour finir, on comprend que le contenu est finalement moins pessimiste que ce qu’en dit Zizek, certes l’intégralité du réel est le produit d’un complot mais l’action est possible. Carpenter ne ferme donc pas une ère désabusée et enfermée dans la monstration paranoïaque et sans fin de ses problèmes (la veine incroyablement morose du Nouvel Hollywood). Il semble plutôt ouvrir la voie au cinéma des années postmoderne des années 90 où, en dépit du poids de toutes les structures et les idéologies, il faut agir comme le montre le dernier opus de la saga Matrix. Film définitif sur la vision et la conscience, ses potentialités comme ses problèmes, They Live est à voir et à revoir.

1.Commentaire qui revient souvent sous sa plume notamment dans Le Sujet qui fâche ou Ils ne savent pas ce qu’ils font, mais développé le plus simplement dans le documentaire The Pervert’s guide to ideology disponible ici :

https://www.youtube.com/watch?v=oBcFLmu_tlc

Bande annonce : They Live

https://www.youtube.com/watch?v=FljtLRYfziw

Fiche Technique : They Live

Titre original : They Live Aussi connu sous le nom de : They Live We Sleep
Réalisateur : John Carpenter
Scénariste : John Carpenter
Producteur : Larry Franco
Distributeur : Splendor Films
Genres : Action Science-fiction, Thriller
Groupe : Les Fascinateurs Année : 1988
Pays d’origine : États-Unis
Durée : 1 h 33 min
Date de sortie (États-Unis) : 4 novembre 1988
Date de sortie (France) : 19 avril 1989
Budget : 4 000 000 $

Sous le vent des marquises de Pierre Godeau : du cinéma pour une réconciliation

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Sous le vent des marquises est le 4ème film de Pierre Godeau (Raoul Taburin, Eperdument). Un mélange entre la dernière partie de la vie de Brel, un tournage arrêté et la lente renaissance d’une relation père-fille. Le tout avec un va et vient permanent entre ce qui est prétendument scénarisé et ce qui est censé être au présent. L’alchimie entre François Damiens et Salomé Dewaels est évidente.

C’est l’histoire d’un film qui ne se fera finalement pas mais dont quelques scènes tournées, ou la répétition de futures scènes à tourner, font écho dans la vie d’Alain, acteur qui veut en finir avec le cinéma. Sous le vent des marquises est avant tout l’histoire d’un acteur qui s’en va, mais qui ne peut s’arrêter de jouer. C’est presque sur un coup de tête et en plein tournage d’une scène qu’Alain s’en va. Il retrouve sa fille, Lou, qui a fait sa vie de jeune femme sans lui. Il débarque et elle n’en veut pas. Pourtant, il reste. Elle veut savoir pourquoi, pour combien de temps et tout en refusant de se plier à sa lubie, se rapproche de lui. Sur l’île aux moines, filmée dans une simplicité remarquable : « j’avais envie d’une image sans artifices, claire, limpide, iodée », ils vont alors s’apprivoiser. Pour Lou, c’est un désir d’ailleurs qui va s’écrire. Alain interprétait Brel au cinéma, au moment où Brel décide, lui aussi, d’en finir avec la musique. Il part sur les flots, sous le vent … avec sa plus jeune fille.

Pierre Godeau décide de mêler plusieurs temporalités et de présenter à la fois des images de cinéma dans le cinéma, des souvenirs et le temps présent. Un travail qui donne au film une dimension de mise en abyme permanente (parfois un peu artificielle), et qui renforce cet élan de Lou et Alain l’un vers l’autre. Sous le vent des marquises est un film de réconciliation (ou plutôt de rencontre) entre un père et sa fille: « j’avais envie de raconter l’histoire d’une jeune femme qui va se révéler dans les yeux de son père et va pouvoir avancer dans la vie ». C’est quand ces deux là se regardent dans les yeux, se parlent et s’écoutent que naissent les plus belles scènes du film.

Peu à peu, le cinéma va prendre une place prépondérante dans la relation père-fille « le cinéma, qu’ils tenaient pour responsable de leur éloignement, est aussi susceptible de les rapprocher ». Tout est alors affaire d’équilibrisme pour les réunir aussi bien dans la fiction qu’ils répètent que dans leur présent. Et cela ne paraît pas forcé, comme si soudain, , quelque chose se déliait entre eux. Ils ne se promettent rien hormis la force de s’émanciper, de se dire « je t’aime » et d’accepter vraiment qui ils sont l’un pour l’autre (comme le font les personnages père-fille de D’argent et de sang au milieu du chaos financier un temps laissé de côté par le scénario). Pierre Godeau raconte cette histoire avec beaucoup de pudeur et de douceur et fait d’Alain un personnage que François Damiens incarne à merveille : un gars que tout le monde reconnaît, mais qui semble toujours en décalage avec le monde.

On se demande bien cependant ce que Brel vient faire là-dedans (au-delà du parallèle entre les deux destins), il ne nous apprend rien de plus sur le personnage ou l’action  et on n’apprend rien sur Brel lui-même. Comme si le réalisateur n’avait pas osé tout à fait complètement se livrer (le scénario est très personnel) ou qu’il avait eu besoin de cet artifice pour venir souligner ce qui se joue déjà sous nos yeux de la filiation à l’œuvre. Comme lorsque, filmant à l’école, les réalisateurs utilisent une œuvre de français étudiée par le personnage pour venir surinterpréter ses émotions du moment (on pense à La vie d’Adèle par exemple). Cela fonctionne mieux quand l’œuvre de référence et l’œuvre qui l’utilise fusionnent et se répondent en écho, pensons au mythe d’Orphée qui sans cesse vient nourrir et se nourrir dans Portrait de la jeune fille en feu, qui dépasse son modèle en faisant le « choix du poète ».

Pour son titre, Pierre Godeau fait référence autant au voyage en bateau qu’à la série des Marquises du peintre Harold Ancart (qui lui a soufflé le parallèle avec Brel). On aime entendre résonner en interview la voix de Brel, comment elle nourrit la réflexion intérieure d’Alain, et voir comment les regards entre un père et une fille, qui soudain se comprennent et s’acceptent, traversent les époques et les âmes, et font tout un cinéma. On se promène donc joliment dans ce film entre les temporalités pour mieux accompagner Lou vers sa liberté, et voir Alain passer la main comme le font au fil des époques les protagonistes de La ferme des Bertrand, comme une éternelle histoire de transmission et d’amour filial.

Sous le vent des marquises : Bande annonce

Sous le vent des marquises : Fiche technique

Synopsis : Quand Alain doit jouer Brel, son destin se mélange à celui de l’artiste. Cette rencontre va le rapprocher de sa fille et bouleverser sa vie.

Réalisation : Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau, Anne de Sacy
Interprètes : François Damiens, Salomé Dewaels, Roman Kolinka, Anne Coesens
Photographie : Denis Lenoir
Montage :  Hervé de Luze
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie : 31 janvier 2024
Distributeur : Pan distribution

Daaaaaalí ! : l’extravagance à la 6e personne ou la jouissance du phénomène acteur, ça c’est Dupieux !

Dans Daaaaaalí ! Dupieux filme avec une gourmandise grave et une cohérence folle les gouffres du narcissisme et les souffles de la pulsion scopique. Et son sujet, les absurdes grandiloquences de Dalí, coïncide parfaitement avec son projet : jouir sans relâche de filmer le phénomène ACTEUR.

Le film de Quentin Dupieux met en scène avec malice et profondeur l’abîme même qui travaille tout artiste et le vertige de n’importe qui : l’obsession.

Nous nous épuisons tous du dedans de nos vies pâles et ordinaires à traquer une idée fixe. Cette quête traverse l’enfance avec puissance et avidité sous la forme de l’utopie d’un désir, souvent totalement impossible, et se poursuit en marottes et autres carottes de nos courses effrénées pour satisfaire ce que nous savons n’être qu’une illusion, mais conservons précieusement comme une obsession vitale : le lieu de notre individualité la plus notable et authentique.

Dupieux en espiègle et virtuose enfant-rêveur choisit Dalí comme miroir béant et géant pour répéter à l’envie des obsessions : réfléchir sur le regardeur (la place du metteur en scène) et le regardé (l’objet de son désir, l’excentricité à 6 têtes de sa jouissance, filmer le phénomène-acteur, Edouard Baer, Jonathan Cohen, Pio Marmaï, Gilles Lelouche, Didier Flamand, Anaïs Demoustier).

Daaaaaalí ! montre combien Dupieux n’en a pas fini de rêver filmer les acteurs avec toujours plus de panache et d’extravagance, avec toujours plus d’inventivité et de loufoquerie et combien cette quête peut être hantée par le risque de ne pas y arriver.

Le film s’ouvre sur un piano qui pisse de l’eau (reconstitution de l’œuvre du peintre catalan fontaine nécrophilique coulant d’un piano à queue) – image calme, mais point banale – et sur une jeune femme (Anaïs Demoustier, génialement plane et quelconque, offrant sa banalité au vertige de l’extravagance de son sujet) désirant faire un documentaire sur le maître du surréalisme : Salvador Dalí, et l’attendant.

Très belle scène que celle de cette attente indéfiniment différée par un plan répétitif dans le long couloir de l’hôtel où Edouard Baer -Dali (dans cette hydre à 6 têtes) marche, croirait-on, pour ne jamais arriver vers la documentariste de fortune (Anaïs Demoustier).

Toute la qualité du majestueux poème métaphysique de Dupieux est là, toute la relation à ce que peut être une obsession dans une vie est là : dans cette attente immobile de Demoustier, candide et abasourdie d’avoir pu convaincre le maître de venir répondre à son désir et dans la marche incroyablement longue et presque en surplace  de Dalí (Edouard Baer) pour venir jusqu’à elle.

Toujours regarder, être regardé, parler, être écouté créent des mini-fictions, des micro-récits et histoires d’amour propres à devenir surréalistes et abracadabrantes pour exorciser la mort et le non-sens qui guettent à chaque fenêtre.

Ce serait se méprendre que de prendre l’œuvre de Dupieux à la légère ou de la croire drôle, de film en film le réalisateur révèle l’autre versant de l’obsession : l’angoisse, l’impuissance à créer, vivre, jouir.

Qui est Dalí au fond ? Le vieux lui (Didier Flamand en Dalí vieux) qu’il hallucine par sa fenêtre en répondant à la journaliste qui le poursuit, ce prêtre qui voudrait lui prêter ses rêves et devenir son mentor, les seins de la maquilleuse qu’il qualifie d’œuvre (jouissive scène), cette ex-pharmacienne devenue journaliste qu’il met finalement dans le cadre à sa place ou lui-même qu’il sublime avec une autre chemise ? Tous à la fois bien sûr.

Daaaaaalí ! se parle à la 6e personne. Au même titre que Delon ou tout dandy parle de lui à la 3e personne, le Dali de Dupieux se parle au nom de tous ses acteurs, Anaïs Demousier comprise (le vrai Dalí ?).

Les 6 petit « a » du titre sont cette démultiplication des lubies propres à chacun des interprètes, clin d’œil à l’objet a de Lacan. Ce fameux objet du désir irrémédiablement perdu que nous passons notre temps à essayer de retrouver dans notre fantasme et projetons sur l’image de l’autre. 

Au sortir du film, une femme âgée me demande : « Je suis partie avant la fin, alors dites-moi la journaliste elle le fait son film ? ».

Oui Anaïs/Judith, boulangère ou pharmacienne, acoquinée avec son producteur (Romain Duris), sans relâche reléguée au statut de femme désirante, d’amoureuse éconduite va pouvoir voir son film sur Dali projeté en salle ou plutôt va pouvoir jouir du mot « Fin » inscrit sur l’écran.

Mais de qui parle-t-on dans le film ? De Dali, de la journaliste novice qui ne lâche pas son sujet, de l’obsession qui nous triture et anime, de ce plat qu’on doit « chier » une semaine pour se libérer ? De tout ça bien sûr, et ça c’est Dalí, et ça c’est Dupieux, et ça c’est nous tous. Jamais en repos. Toujours obnubilés. Obsédés anonymes. En deuil de cet imaginaire grandiose qui nous regarde tous. Daaaaaalí ! témoigne pour nous tous, toxicomanes sans drogue, ardents, désirants, obsédés, nous tous qui attendons. Exigeons. Répétons. N’acceptons rien. Insistons. Nous tous malades du temps qui ne nous rend rien. Et surtout pas l’objet de notre désir.

Alors que Dupieux travaille sur ça et n’en finisse pas de faire des films impulsés par cette perte, c’est un miracle ! C’est Daaaaaaliesque !!!

Bande-annonce : Daaaaaalí !

Fiche technique : Daaaaaalí !

Réalisation : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Interprétation : Anaïs Demoustier (Judith), Édouard Baer (Salvador Dalí), Jonathan Cohen (Salvador Dalí), Gilles Lellouche (Salvador Dalí), Pio Marmaï (Salvador Dalí), Didier Flamand (Salvador Dalí âgé), Romain Duris (Jérôme)…
Image : Quentin Dupieux
Musique : Thomas Bangalter
Producteur(s) : Mathieu Verhaeghe, Thomas Verhaeghe
Production : Atelier de Production, France 3 Cinéma
Distributeur : Diaphana Distribution
Date de sortie : 7 février 2024
Durée : 1h17

« Le Retour de la souris du futur » aux éditions Glénat

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Avec Le Retour de la Souris du Futur, la maison d’édition Glénat offre une suite à La Souris du Futur, qui permettait à un collectif de jeunes auteurs talentueux de revisiter les classiques de l’animation Disney, en insufflant une nouvelle vie à quatre œuvres ancrées dans la mémoire collective.

Dans Constructeurs de vaisseaux, le premier récit de ce volume, Mickey et ses amis font face à une catastrophe imminente. Fermiers et jardiniers au sein de la station spatiale Donald 1, qui dispose des technologies les plus avancées, ils se voient menacés par un astéroïde. La Commandante les enjoint de fuir, en n’emportant que l’essentiel. C’est là que le bât blesse et que l’incongruité se fait jour : nos héros entendent sauver leurs arbustes (dont un arbre à beignets !) et se sacrifient en leur cédant leur place à des bord des navettes. Ils doivent alors concevoir leur propre véhicule, avec toutes les difficultés que cela implique (les robots se retournent contre Donald) mais échouent lamentablement…

Le Rover de Mickey, avec ses couleurs ocre, nous transporte sur Mars, explorant les contrastes entre le désir d’aventure de Mickey et le besoin de confort de Donald, entre le connu et l’inconnu. L’odyssée martienne des héros, ponctuée d’incidents comiques et de découvertes fortuites, sert de toile de fond à une critique amusée des désirs humains face à l’exploration et les habitudes casanières. Pendant que la souris rêve de pics et de canyons, le canard aspire au calme des stations balnéaires. Un petit robot vient s’immiscer dans leur périple, entrecoupé par les maladresses : il vient signifier aux jeunes lecteurs ce que révèlent l’innocence et la quête d’identité…

Le troisième récit nous plonge dans une Donaldville futuriste, une nouvelle fois cent ans dans l’avenir, où la technologie et l’utopie urbaine se heurtent à la corruption et à la convoitise. Nettoyeurs de robots explore ainsi la dualité entre le progrès et ses détournements, à travers le combat du trio Mickey, Donald et Dingo contre le fantôme noir, désireux d’utiliser le premier Mécha en service pour asservir et mettre en coupes réglées les habitants de Donaldville. Cette histoire, qui se déroule dans un futur où les robots sont omniprésents, oppose les héros à un antagonisme assez convenu et prend place dans des planches graphiquement proches du film d’animation, avec de généreux aplats de couleurs.

La dernière aventure, À travers le betaverse, aborde les réalités alternatives et leurs implications. Ce récit, probablement le plus philosophique et poétique des quatre, interroge la notion de liberté individuelle face aux règles communautaires. La révolte dans le métavers résulte de la tension entre l’anarchie et l’ordre, le tout enveloppé dans une esthétique visuelle qui rend hommage au Pays des Merveilles.

Par sa pluralité et son caractère bon enfant, Le Retour de la souris du futur fait son œuvre et s’inscrit dans la continuité de l’héritage Disney. Ce volume projette quelques classiques de la firme aux grandes oreilles dans un futur riche de possibilités et de leçons pour l’humanité…

Le Retour de la souris du futur, collectif
Glénat, février 2024, 128 pages

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3.5