Chienne de rouge : l’ADN de l’humanité

L’appel du sang, l’appel d’un ruissellement dont on comprend l’agonie, c’est ce point de départ à partir duquel Yamina Zoutat nous embarque dans une remarquable traque. Au-delà de sa conscience et de ses émotions, l’humanité se définit également par ce mystérieux liquide rouge qui traverse nos veines et qui alimente notre corps en nutriment et plus encore. Le sang porte en lui le message de toute une vie, tout comme celui des autres vies que l’on peut croiser par inadvertance ou par nécessité. La mémoire baigne ainsi dans le sang de nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs.

Synopsis : À Paris, une voiture fonce dans la nuit. Mohamed convoie du sang, la doctoresse Nguyen le transplante et Isabelle a la vie sauve grâce au don d’une inconnue. Sang des femmes, attentat, procès, greffe, don et essence de vie : comme le convoyeur ou la chienne en quête de sa proie, nous suivons le sang dans sa course et ses incessantes transformations. Un récit de réparation.

Journaliste de formation, Yamina Zoutat a trouvé comment compléter sa vocation, sans être enchaînée aux contraintes formelles de son employeur. En traversant les portes de la Fémis, elle en ressort avec un documentaire empreint d’amour et d’humanité. C’est ce qui définira par ailleurs le fil rouge de sa filmographie. Les Lessiveuses (2010) évoque la relation primale entre des mères lavant le linge de leurs fils, coincés entre les quatre murs de leur cellule. Elles aussi sont isolées, avec le maigre espoir de les revoir et ces femmes communiquent leur peine à travers les vêtements qu’ils ont portés. En 2017, Retour au Palais lui permet de renouer avec ses souvenirs et son expérience de chroniqueuse judiciaire dans les couloirs d’un Palais de Justice qui s’apprête à déménager. Il y a dans ce documentaire ce rapport à la mémoire et aux empreintes laissées par les locataires du temple de la loi, le tout amené avec beaucoup de lyrisme et d’onirisme. C’est encore le cas aujourd’hui, alors que la cinéaste tient le sang comme le fil rouge de l’histoire de humanité.

Une étude en rouge

Mohamed un convoyeur de sang, Stéphanie une greffeuse, Isabelle une chimère… Toutes ces personnes que la réalisatrice a rencontrées sont liées par le sang. Pas nécessairement en le partageant. Mais d’une manière plus poétique, on pourrait grossièrement résumer ce lien avec les paroles de L’Oiseau et l’Enfant, de Marie Myriam, que chante une jeune fille qui a perdu une dent de lait et qui porte du vernis rouge à ses orteils. Yamina Zoutat filme le corps humain comme un objet d’étude et nous fait prendre conscience de quoi nous sommes faits. Elle nous invite ainsi à écouter notre circulation sanguine à l’intérieur des veines. De cette manière, le sang nous apparaît à la fois comme une entité abstraite, bénéfique et maléfique. La réalisatrice nous en montre les aspects les plus notoires, notamment à travers l’affaire du sang contaminé par le VIH, qui avait secoué le monde et les institutions médicales dans les années 80. Frustrée que la partie civile, et donc les victimes, n’a pas été auditionnée, Zoutat met tout en œuvre pour que leurs voix résonnent ici-même. Le documentaire contemple simplement un réseau de patients avec bienveillance.

Le sang constitue ainsi le liant et l’ADN de l’humanité. De quoi briser les frontières des nationalités. Il contient son histoire, mais également ses souffrances. Yamina Zoutat remonte ainsi une piste sanguine qui l’amène tout droit vers des individus, dont la trajectoire et le récit ont la réparation comme motif. Le sang, considéré comme un tissu médicalement parlant, constitue ainsi le maillage d’évènements qui racontent l’histoire de l’humanité. William Shakespeare observait déjà que « le sang attire le sang » dans sa tragédie de Macbeth. Les hommes font couler le sang autour de leurs désirs et de leurs caprices, tandis que celui des femmes coule naturellement. Ce documentaire a exigé un regard féminin sur le corps féminin et son rapport au sang, pas seulement menstruel, mais bien universel. C’est pourquoi elle ne s’acquitte pas simplement de techniques conventionnelles, afin de récolter des témoignages ou bien en laissant sa caméra discrètement observer tel ou tel individu. On en appelle aux images d’archives, aux extraits de films (dont le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau) et au surréalisme qui dévie parfois dans l’horreur, comme en témoigne ces séquences clés d’étudiants en médecine qui simulent une crise post-attentat. Pour sauver des vies, il faut la partager. L’ADN du donneur anonyme est ainsi intégré dans un autre corps du même groupe sanguin. Le sang ne cesse de voyager à travers une multitude de moyens et reste encore un mystère pour la science. Zoutat n’est pas scientifique, mais l’interprétation qu’elle en donne justifie toute la beauté et le sang versé.

À travers les guerres, les pactes et les dons de sang, ce documentaire commente magnifiquement les liens qui nous unissent. Ce tissu liquide fait-il de nous de parfaites chimères ? Cette réflexion souligne le sens même de l’identité et de la mémoire. Il existe plusieurs réponses dissimulées dans ce voyage extraordinaire. Comme la chienne de rouge remonte la trace des animaux blessés lors de la chasse, Yamina Zoutat piste le sang des individus, jusqu’à définir la complexité de l’humanité. Ce fut une découverte pertinente au Cinéma du Réel, qui recense chaque année des documentaires venus d’ici et d’ailleurs. C’est aujourd’hui une quête indispensable qu’il ne faudrait pas manquer en salle.

Bande-annonce : Chienne de Rouge

Fiche technique : Chienne de Rouge

Écriture, mise en scène, image et voix : YAMINA ZOUTAT
Collaboration à l’écriture : RICHARD COPANS
Collaboration à l’image : CLEMENT APERTET
Assistant à la mise en scène et images additionnelles : HUGO ORTS
Son : SYLVAIN COPANS
Montage : DAMIAN PLANDOLIT
Étalonnage : RODNEY MUSSO / COLOR GRADE
Mixage : DENIS SECHAUD / MASE STUDIO
Archives : DYVIA BABECOFF
Productrices : JOËLLE BERTOSSA, FLAVIA ZANON
Coproducteur : RICHARD COPANS
Une coproduction : CLOSE UP FILMS, LES FILMS D’ICI
Pays de production : Suisse, France
Distribution France : Shellac Films
Durée : 1h36
Genre : Documentaire
Date de sortie : 14 février 2024

Chienne de rouge : l’ADN de l’humanité
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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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