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Dissidente : violence des échanges en milieu ouvrier

En France, le film perd son titre original, Richelieu (du nom d’une ville industrielle du Québec et ne parlant pas aux français), au profit du plus passe-partout Dissidente. Mais cette démonstration de cinéma reste de très haut niveau à la revoyure pour une œuvre sociale coup de poing qui bouscule, interpelle et met KO. À la fois une charge, implacable et édifiante, contre les conditions de travail héritées d’un système capitaliste sans pitié et une démonstration, puissante et percutante, de l’exploitation ordinaire des travailleurs étrangers au Québec, nous sommes face à un long-métrage choc qui frappe fort et juste. Un film qui nous bouleverse de manière magistrale avec sa narration et son déroulement, efficaces et concis. Dissidente est donc une petite perle, en plus d’être un uppercut social mémorable !

Synopsis : À Richelieu, ville industrielle du Québec, Ariane est embauchée dans une usine en tant que traductrice. Elle se rend rapidement compte des conditions de travail déplorables imposées aux ouvriers guatémaltèques. Tiraillée, elle entreprend à ses risques et périls une résistance quotidienne pour lutter contre l’exploitation dont ils sont victimes.

Une claque. Un film qui fait réfléchir. Une œuvre forte et déchirante. Un moment intense qui vous retourne le bide. Des instants déchirants qui vous mettent les larmes aux yeux. Dissidente c’est tout cela à la fois, un long-métrage en forme d’uppercut social et probablement le meilleur film québécois vu cette année. Pourtant, entre le décalé et amusant Vampire humaniste cherche suicidaire consentant au suspense singulier et maîtrisé Les chambres rouges, il y avait de la concurrence. Preuve de la vitalité d’une cinématographie en pleine possession de ses moyens (et encore, tous les films réussis de la Belle Province ne sortent pas dans l’Hexagone).

Ici, on est dans un pur film social sur le monde du travail au Québec et au sein d’une niche en particulier : celle des exploitations, qu’elles soient agricoles, en usine ou autres, et des travailleurs immigrés qui viennent y travailler à cause du manque de main-d’œuvre. On pense fortement à un autre film québécois sur le sujet, Les Oiseaux ivres qui avait été sélectionné pour représenter le Canada aux Oscars en 2022, mais qui versait plus dans le contemplatif et nous avait bien moins touché et impacté…

Avec Dissidente, rien à voir. On est dans du cinéma réaliste au plus près des personnages et de leurs préoccupations. Il y même un gros air des frères Dardenne dans la façon de filmer de Pier-Philippe Chevigny, avec une caméra nerveuse qui suit les traces de ses personnages. On est au cœur des excès du capitalisme et de ses conséquences et le constat est édifiant. De manière logique et par une démonstration tout sauf démagogique, le long-métrage nous montre comment l’exigence de toujours gonfler les profits, demandée par les actionnaires et les dirigeants, entraîne les directeurs d’usines (ici remarquable Marc-André Grondin) à passer outre la morale et la décence.

On voit donc un patron embaucher des immigrés sud-américains à moindre frais et les faire bosser dans des conditions précaires et intenses. La domination verticale synonyme d’exploitation humaine est dépeinte ici de manière implacable et le résultat fait froid dans le dos. Pire, il nous sidère et en ce sens, Dissidente est une œuvre coup de poing presque proche du documentaire.

La justesse de traitement est notable, le film ne sombrant jamais dans le manichéisme bien que la charge contre ces pratiques de gestion de personnel soit implacable et équivoque. En une heure trente top chrono, Dissidente nous montre par une multitude de petites séquences ce qu’est l’esclavage moderne. Dans le rôle principal, Ariane Castellanos est incroyable et c’est à travers ses yeux (qui sont les nôtres) que l’on découvre l’horreur de ces conditions de travail. Une séquence à l’hôpital nous broie le ventre tellement elle est insoutenable et dégoûtante tout en cristallisant bien les dérives de cette manière de faire travailler l’humain au nom du profit.

Ce qui va découler de cette scène pivot nous rend furieux et on est pleinement investi dans le sort des personnages, ces travailleurs exploités consciemment qui se font complètement bousiller la santé dans des conditions indignes pour un salaire de misère. Dissidente est donc un sacré pamphlet social que ne renierait pas un Stéphane Brizé ou un Ken Loach et pour un premier film, c’est un coup de maître. Quant à la séquence finale, belle et déchirante, elle termine le film sur une belle note d’humanité. Une œuvre forte et nécessaire, bravo !

Bande-annonce : Dissidente

Fiche technique : Dissidente

Réalisateur : Pier-Philippe Chevigny.
Scénariste : Pier-Philippe Chevigny.
Production : TS Production.
Distribution France : Les Alchimistes.
Interprétation : Ariane Catellanos, Marc-André Grondin, Nelson Coronado, Micheline Bernard, …
Durée : 1h29
Genres : Thriller – Drame – Social
Date de sortie : 5 juin 2024
Pays : Québec (Canada)

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4.5

Bad Boys : Ride or Die, roulons encore un peu !

De retour après près de dix-sept ans d’absence, l’un des duos de flics les plus iconiques des années 2000 en avaient surpris plus d’un avec Bad Boys For lifeDélaissés par Michael Bay, Mike Lowrey et Marcus Burnett avaient soigneusement atterri entre les mains du duo Adil El Arbi et Bilall Fallah. Déjanté, drôle, touchant, complètement débile mais jamais trop, le troisième opus des superflics constituait l’une des excellentes surprises de l’année 2020. Nous voici quatre ans plus tard, et ni Will Smith ni Martin Lawrence ne semblent s’épuiser. Oui, Bad Boys : Ride or Die est dans la même veine que son prédécesseur. Pour le meilleur et pour le pire.

Tu n’es pas un personnage de saga policière si tu n’es pas accusé à tord dans l’un des films

Faut-il avoir vu les précédents opus pour comprendre celui-ci ? Non. Enfin, il est peut-être préférable de visionner le troisième film. L’un des éléments de son intrigue est intimement lié à la nouvelle. Mais, pour le reste, Ride or Die se tient parfaitement seul. Hormis l’élément que nous venons de citer, l’intégralité des éléments du scénario sont nouveaux. Enfin, nouveaux dans l’histoire de la saga, entendons-nous bien ! En l’état, ce n’est clairement pas pour l’originalité de son scénario que Bad Boys 4 trouve son intérêt. On nous ressort une nouvelle histoire de complot mettant sur la touche nos deux héros, en les faisant passer pour des ennemis de l’État. Original, pour quelqu’un qui n’aurait jamais vu une saison de 24 heures chrono, La Chute du Président, Taken 3, ou tous les autres opus de saga qui passent par cette étape.

Non, là où cette suite tire toujours son épingle du jeu, c’est pour son humour toujours réussi. Aussi et surtout, on retient l’alchimie intacte entre Will Smith et Martin Lawrence. Quelques vannes continuent de rater le coche, assez évident quand le film ne peut pas s’empêcher d’en placer une toutes les minutes. Mais, pour le reste et si l’on accepte un tant soit peu l’absurdité de certaines situations ou dialogues, l’histoire écrite par Chris Bremner reste particulièrement drôle. La relation entre Mike et Marcus y est évidemment pour beaucoup, d’autant qu’une grande partie des autres personnages n’ont pas grand intérêt. Seuls Eric Dane et Jacob Scipio possèdent plus à se mettre sous la dent que quelques apparitions fugaces. On saluera aussi l’immense Reggie (Dennis Greene), comic relief du 3e épisode, promu ici à un rang supérieur. Le militaire brille, quel que soit le ton, comique ou action, avec une immense scène de gunfight particulièrement savoureuse.

Les 2 fantastiques

Car oui, ce nouvel épisode est toujours porté par le duo Arbi & Fallah, déjà à l’œuvre dans le précédent. Après avoir été brutalement abandonnés par Warner en plein travail sur le prometteur Batgirl, les deux compères démontrent une nouvelle fois leurs talents et leur ingéniosité, en proposant lors de certaines séquences de vraies idées de mise en scène. Mieux, certaines d’entre elles sont rares dans le monde du cinéma, ou de la télévision de façon plus générale. On apprécie, d’autant que les dialogues aussi profitent de cadrages travaillés et réfléchis. Dans une ère où les films sont pensés pour Tiktok ou comme des téléfilms, on salue l’intention, bien qu’elle doive être naturelle au cinéma.

Finalement, faut-il voir ce Bad Boys : Ride or Die ? Oui, si vous avez aimé le précédent. Sans réinventer la roue, le projet tient suffisamment la route pour offrir un excellent divertissement. Pour le reste, nous restons en terrain connu, sans grande prise de risque. Le seul réel défaut que l’on pourrait trouver au film, c’est un aspect débile parfois trop poussé pour pas grand chose, comme la nouvelle obsession d’immortalité de Marcus. Donc non, ce n’est pas un chef-d’oeuvre, ni même un excellent film. C’est un très bon divertissement qui offrira à coup sûr de belles tranches de rire et quelques excellentes idées de réalisation. Si un cinquième épisode voit le jour, on ne dirait pas non !

Bande-annonce : Bad Boys – Ride or Die

Fiche technique : Bad Boys – Ride or Die

Réalisation : Adil El Arbi et Bilall Fallah
Scénario : Chris Bremner, d’après les personnages créés par George Gallo
Casting : Will Smith, Martin Lawrence, Vanessa Hudgens, Paola Nuñez, Joe Pantoliano…
Musique : Lorne Balfe
Direction artistique : Shawn D. Bronson et Laura C. Cox
Décors : Jon Billington
Costumes : Janie Bryant
Photographie : Robrecht Heyvaert
Genre : comédie policière, action
Durée : 115 minutes
Dates de sortie : 5 juin 2024

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3.5

« Voyage au centre de la Terre », un diptyque réussi

L’œuvre Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, adaptée par Rodolphe et illustrée par Patrice Le Sourd, trouve une nouvelle vie dans ce deuxième tome publié par les éditions Delcourt. Le professeur Lidenbrock, sa nièce Axel et leur guide Hans poursuivent leur périple extraordinaire dans les profondeurs de la Terre. Leurs aventures les mènent à la découverte d’un océan souterrain peuplé de créatures préhistoriques et les confrontent à toutes sortes de péripéties.

Dans ce deuxième tome, les protagonistes découvrent un univers fascinant sous terre, éclairé par des formations de stalactites et stalagmites. Le trio navigue sur un radeau à travers cet océan souterrain, où ils rencontrent des créatures telles que des dinosaures et des mammouths. L’illustrateur Patrice Le Sourd réussit à capturer l’essence de ce monde fantastique avec des dessins détaillés et un encrage profond.

Cependant, la traversée de cet océan n’est pas sans danger. Les intempéries et les rencontres avec des créatures hostiles ajoutent de la tension à l’aventure. Rodolphe ne ménage pas ses personnages dans cette adaptation minimaliste de l’œuvre de Jules Verne. Sur le plan graphique, le lecteur pourra se focaliser sur la beauté visuelle et les détails de l’environnement souterrain.

Malgré les avis partagés sur certains choix artistiques et narratifs, cette adaptation du Voyage au centre de la Terre reste fidèle à l’esprit de Jules Verne. Les aventures du professeur Lidenbrock et de ses compagnons sont retranscrites avec suffisamment de soin et d’imagination pour satisfaire le lecteur et offrir une restitution graphique enlevée.

Entre le choix audacieux de l’anthropomorphisme, la problématisation du genre d’Axel et les nombreuses aventures des personnages, cette adaptation invite à redécouvrir un récit intemporel sous une nouvelle lumière.

Voyage au centre de la Terre (T02), Rodolphe et Patrice Le Sourd
Delcourt, mai 2024, 48 pages

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3.5

« Là où gisait le corps » : radiographie de Pelican Road

Là où gisait le corps est le dernier roman graphique du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips. Publié par les éditions Delcourt, il nous plonge dans les recoins les plus sombres d’un quartier résidentiel américain, en plein coeur des années 80. Dense et complexe, le récit alterne les points de vue et les époques, pour nous offrir une peinture saisissante de Pelican Road.

L’intrigue de Là où gisait le corps se déploie autour de Pelican Road, une rue en cul-de-sac où les vies de plusieurs personnages s’entremêlent de manière inattendue. Toni est la femme délaissée d’un psychiatre. Elle entame une liaison avec Palmer Sneed, qui se fait passer pour un policier en brandissant partout la plaque de son défunt père. Ranko, sans-abri, est un vétéran psychologiquement instable, qui vit dans une tente à la marge du quartier. Lila Nguyen, une jeune fille de 11 ans, se prend quant à elle pour une super-héroïne sur ses rollers et sous son masque ; elle observe les agissements des uns et des autres et cherche à identifier les cambrioleurs qui sévissent depuis un moment dans les environs. Tommy et Karina forment un couple adolescent dysfonctionnel, ivre des sensations procurées par la drogue et le crime.

Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips sondent le tréfonds de l’âme humaine. Toni se sent attirée par l’autorité et l’assurance qu’incarne Palmer, ignorant tout des mensonges qui sous-tendent leur relation. La plaque de Palmer n’est ainsi rien d’autre que l’héritage volé à son père violent. Karina et Tommy illustrent une jeunesse perdue, tandis que Ranko porte en bandoulière les nombreux stigmates du Vietnam – comme une sorte de Rambo diminué, qui serait en plus manipulé par son psychiatre. Tous se réunissent autour d’un cadavre qui va déterminer la progression alternée du récit. L’apparition du corps sans vie d’un détective privé marque en effet un tournant dans cette rue.

C’est la jeune Lila qui découvre le cadavre, aussitôt déplacé, et qui s’échine à percer les manigances des uns et des autres pour cacher leur vérité, sauver leurs apparences. Dans ce thriller qui fleure bon (ou pas) les années 1980, les dissimulations, les fêlures, la duplicité n’ont de cesse de réaffirmer leur autorité sur Pelican Road. Les thèmes de contrôle et de pouvoir, récurrents dans les œuvres de Brubaker et Phillips, atteignent leur point culminant dans Là où gisait le corps. Fresque sociale des années 80, époque marquée par des bouleversements culturels et sociaux, l’album n’est ainsi pas sans références à la musique, aux drogues, aux séries télévisées et à la mode de l’époque.

Les personnages de Là où gisait le corps vivent des vies en apparence ordinaires, mais leurs histoires révèlent en réalité des drames intimes et des secrets profondément enfouis. La structure narrative, caractérisée par des sauts dans le temps et une multiplicité de points de vue, permet de dévoiler progressivement les couches de mensonges qui composent leur quotidien, souvent pathétique et pessimiste. On ne peut que saluer l’efficacité d’un tandem qui, décidément, ne déçoit jamais, et qui nous offre ici une narration chorale, déstructurée, mais où chaque élément vient compléter utilement celui qui précède, avec une intelligence remarquable.

Là où gisait le corps, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, mai 2024, 144 pages

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4

L’histoire de Souleymane : Film passion de Boris Lojkine

Boris Lojkine réussit son film le plus vibrant et entêtant avec L’histoire de Souleymane, prix du jury et d’interprétation pour son acteur (Abou Sangare, dit Sangare) à Un certain Regard au Festival de Cannes 2024.

Boris Lojkine accomplit le tour de force de nous plonger à la fois dans un récit poignant sur l’avilissement et l’exploitation de ces forçats du réel que sont les livreurs sans papiers et de nous raconter avec densité et intensité l’histoire singulière de son personnage Souleymane. Le film a cette beauté de passer de toutes les vies anonymes à celui-ci qui va nous déchirer l’âme : Souleymane interprété de manière éblouissante par Sangare.

Souleymane livreur sans papiers en attente de son rendez-vous pour sa demande d’asile pédale à perdre haleine dans un Paris dur et hostile. Souleymane fait partie de toutes ces vies bafouées par le capital, ces vies opprimées par le régime de l’aliénation dominante, ces vies exilées, loin des liens, loin des siens, loin des ancêtres, ces vies sacrifiées au nom d’une hypothétique issue plus juste et libératoire qui serait ici le droit d’asile en France.

Le film de Boris Lojkine est habité par deux dynamiques contradictoires qui s’affrontent, dialoguent entre elles et se réconcilient dans une scène finale grandiose de Miséricorde.

D’un côté la violence, l’âpreté de la ville, peu ou quasiment jamais filmée dans cette intensité vibratoire, d’entrelacs et chocs de rails de quais de RER de portes de métro qui se referment brutalement sur le corps essoufflé de notre héros.

Paris est donc traversé de part en part par Souleymane, dont la dureté vécue dans son corps est filmée en une cadence haletante sur son vélo ou en tension dans les moindres allées et avenues. Nervosité, attentes, pressions, clashs, vitalité aux aguets toujours de cet homme qui tient sa mission d’effectuer ses livraisons avec le plus de dignité et d’intégrité possible quitte à y sacrifier à chaque course un peu de soi-même.

Rareté de voir au cinéma ce temps le plus souvent subi, temps esclave des transports, tendu vers un autre déplacement, temps anxiogène des vies profanées.

Le premier axe de L’histoire de Souleymane rend compte avec cette infinie justesse de ce que peut être la vie d’un livreur clandestin assailli par les stratégies pour survivre, les dettes, les obstacles encourus (notamment des combines de location de comptes), la machine infernale des escroqueries ambiantes qui fait que Souleymane pourrait sombrer ou devenir violent s’il n’était l’homme qu’il est : une sorte de saint du macadam des Sans-Noms. 

Cette veine du film lancé à cent à l’heure, le spectateur la ressent totalement : anxieux, vivant dans l’empathie absolue avec ce personnage.

Cette dynamique effrénée est adossée à une seconde encore plus ample, plus puissante, plus émouvante. Celle avec laquelle Boris Lojkine s’arrache de la pure fiction sociale et la transcende par le caractère christique de son personnage, l’humanité qui l’illumine.

Bouleversante scène où, tout d’abord énervé de devoir monter les étages chez un client à qui il supplie presque par interphone de descendre, nous voyons finalement Souleymane monter et se retrouver avec un vieillard totalement désorienté. Sublime scène où toute la tension du personnage se renverse en bonté vis à vis de cet homme perdu chez lui avec sa commande de pizza.

Cette seconde ligne du film, ligne de l’émotion et presque ligne de la personnalité réside en grande partie dans l’écriture du personnage (balloté le soir de Centre d’accueil en foyer toujours dans la solidarité et tendresse d’amitié avec ses frères d’infortune) et l’incarnation de l’acteur.

Durant sa course pour sa survie, Souleymane entreprend une autre course : écouteurs vissés aux oreilles, il s’entraîne et répète le faux récit (qu’il a acheté à l’un de ses compatriotes) de sa demande d’asile. Dans l’une et l’autre course, il joue sa vie, l’une officieuse, l’autre future, possiblement légale. Les deux éloignées de lui. De sa vérité d’être humain.

L’idée géniale du réalisateur est de superposer ces courses, de leur donner la même intensité, de les nourrir l’une de l’autre. Et tout à coup, lorsque le jour J arrive, s’ouvre dans le film une autre temporalité tissée de calme, de silence, de concentration d’ailleurs. Après s’être exercé à rendre son récit crédible et habité, à y ajouter des détails, Nina Meurisse (la chargée de  l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) lui dit : « Vous pouvez encore tout changer et me dire vraiment votre récit. Pas celui faux, que j’ai entendu 50 fois avant vous. Dites-moi Souleymane, votre histoire ! »

À cet instant à l’intérieur même de la narration du film se produit une rupture, une sorte de scène de transsubstantiation. Un changement d’une substance en une autre. Ce qui a lieu dans les dix dernières minutes du film est proprement hallucinant.

Souleymane accède à son identité et se réapproprie sa vie. Au même moment, nous assistons à une métamorphose, celle qui font du cinéma un dialogue avec les fantômes : Abou Sangare change, se délite, parle depuis son exil, depuis toutes ses pertes, depuis la folie de sa mère. C’est absolument déchirant. C’est vrai. Nous ne sommes plus au cinéma. Nous sommes dans l’épopée, la tête, sur le visage, dans la voix brisée de Sangare. Vérité et fiction se mélangent. Nous croyons. Nous sommes au vrai. Nous sommes dans un grand film qui nous donne le visage de l’humanité. Émus aux larmes.

Reprise de la sélection officielle cannoise.

De Boris Lojkine | Par Delphine Agut, Boris Lojkine
Avec Abou Sangare, Nina Meurisse, Alpha Oumar Sow
9 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

« Canary » : far west horrifique

Canary, de Scott Snyder et Dan Panosian, publiée aux éditions Delcourt, nous entraîne dans une aventure teintée d’horreur, prenant pour cadre le far west américain.

L’histoire débute en 1891, sur le territoire de l’Utah. Le marshal Holt est déterminé à appréhender Johnny Apple, accusé du meurtre d’une femme. Bien que le jeune garçon jouisse d’une bonne réputation, contrairement à sa famille, les faits semblent évidents. Le clan Apple souhaite régler l’affaire en interne, sans intervention extérieure, et les événements vont dès lors tragiquement s’accélérer.

Will Holt est ensuite envoyé à Canary après une série de meurtres étranges liés à des cours d’eau souterrains. Ces investigations le conduisent à l’ancienne mine, un lieu qui a connu un drame qui a lourdement impacté la ville. Sur place, Will est accompagné d’Edison Edwards, un expert en roches, et rencontre Kenrick Gemmer, le maire de la ville.

Ce dernier, désireux de définitivement tourner la page sur un passé trouble, se trouve en désaccord quant à l’opportunité de fouiller la mine pour en percer les secrets. La propriétaire d’une taverne locale, Mabel Warren, se montre plus intéressée, et on apprend même qu’elle est à l’origine de la présence de Will. Les tensions s’exacerbent cependant lorsqu’un groupe d’Indiens bloque l’accès à la mine, évoquant la présence de toxines dangereuses.

Eaux troubles

Will découvre rapidement que les rivières souterraines sont au cœur d’événements macabres. Des voix se font entendre depuis le fond de la mine et renforcent l’idée que quelque chose de sinistre y réside. Malgré les réticences, une expédition est organisée pour pénétrer dans la mine, où des phénomènes inexplicables attendent les protagonistes.

La rencontre avec un mineur prétendument mort depuis sept ans et revenu à la vie plonge la ville dans une atmosphère de peur et de superstition. Le passé refait surface, révélant des cavernes géologiques impossibles et des créatures monstrueuses aux os et cartilages mouvants…

Les planches de Panosian, saturées de couleurs sombres, amplifient l’atmosphère oppressante du récit. Chaque page est un tableau où l’angoisse et la tension sont palpables, quand l’horreur ne s’y invite pas de manière franche et abrupte. De son côté, Scott Snyder se délecte manifestement à mélanger les genres, passant du western au mystère et à l’horreur.

Sentiment mitigé

Le marshal Holt figure l’anti-héros classique, un homme dur et déterminé, mais capable de compassion et de vulnérabilité. Il a un passif avec Canary et ses réactions mettent d’emblée le lecteur sur la piste du surnaturel. Les thèmes de la cupidité, du racisme et du deuil sont notamment abordés, mais le scénario peine à leur donner toute l’ampleur qu’ils mériteraient.

Canary est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Par son mélange des genres et son ambiance oppressante, elle parvient à tenir le lecteur en haleine. Et tandis que l’horreur s’invite dans le Far West, Snyder et Panosian réussissent à donner de la chair à leurs personnages, confrontés à des phénomènes qui les dépassent.

Canary, Scott Snyder et Dan Panosian
Delcourt, mai 2024, 160 pages

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3

« Naissance » : regard paternel

La venue au monde d’un enfant est souvent dépeinte à travers les yeux de la mère, laissant ainsi le point de vue du père dans l’ombre. Le roman graphique Naissance, de Samuel Wambre, publié par les éditions Steinkis, prend le parti d’offrir une perspective intime et détaillée de l’accouchement, en épousant le regard paternel. Le récit met en lumière les préparatifs, les doutes et les surprises qui accompagnent la naissance d’un enfant.

Le récit de Samuel Wambre ne manque pas de décrire les doutes et les peurs qui l’assaillent tout au long de l’accouchement de sa femme – qui s’étend sur plusieurs jours. En pleine pandémie de Covid-19, les visites sont proscrites et les futurs parents affrontent, plus seuls que jamais, les montagnes russes émotionnelles que constitue la venue au monde d’un bébé : excitation, attente, angoisses, protocoles médicaux… L’auteur se confie sur ses inquiétudes, concernant la santé de sa compagne et de son bébé. Il se met à nu : épuisé, impuissant, soumis à des problèmes intestinaux dus au stress, il n’a d’autre choix que d’attendre, encore et encore, et prier dans l’espoir que tout se déroule bien.

Naissance rend au père une place centrale. Souvent perçu comme un soutien distant, voire stoïque, son rôle commence pourtant bien avant la naissance, notamment à travers les préparatifs, et se prolonge ensuite à chaque étape de l’accouchement. Mais ce n’est pas tout. Samuel Wambre décrit aussi l’envers du milieu hospitalier. Dès les premières contractions, il est conscient que le moment tant attendu approche. Pourtant, la réalité imprévisible de l’accouchement s’impose rapidement à lui. Le plan de naissance, élaboré avec soin par les futurs parents, ne peut, dans le cas présent, être scrupuleusement suivi. Les événements engendrent des contraintes de soins, dont l’accélération de l’accouchement par l’administration de l’ocytocine ou l’usage du forceps. C’est l’une des nombreuses leçons de Naissance : les objets rassurants emportés à l’hôpital semblent soudainement futiles face aux impondérables et le sentiment de contrôle échappe progressivement aux futurs parents, frappés par l’incertitude.

Le système hospitalier apparaît à l’auteur trop protocolaire et quelque peu déshumanisé. Les soignants, professionnels aguerris, sont cependant parfois débordés et peu communicatifs. Samuel Wambre évoque par exemple sa surprise de ne pas pouvoir obtenir immédiatement un lit, l’attente liée au changement de service et la rigidité de certains protocoles médicaux. Ces aspects, bien que potentiellement frustrants, sont présentés comme des éléments à comprendre et à accepter, puisqu’intrinsèquement liés aux réalités de terrain.

Huis clos hospitalier, Naissance a beaucoup à dire sur la paternité. Samuel Wambre ne se pose jamais en archétype, conscient de la singularité de son expérience personnelle. Mais en décrivant l’accouchement selon son point de vue, il donne de la visibilité aux pères et souligne l’essence de ce moment unique, avec ses joies, ses doutes et ses questionnements. Le roman graphique invite ainsi les lecteurs à repenser la place du père dans le récit de la naissance, en reconnaissant la profondeur et la complexité de son rôle.

Naissance, Samuel Wambre
Steinkis, mai 2024, 216 pages

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3.5

Des chansons d’amour à Marcello Mio : la filmographie commune de Christophe Honoré et Chiara Mastroianni

Présenté en compétition à Cannes 2024, Marcello Mio est le nouveau film de Christophe Honoré, son septième avec Chiara Mastroianni. Il fallait autant de titres communs pour oser filmer celle qui incarne son propre père, le célèbre acteur italien Marcello Mastroianni. Comme souvent chez Honoré ou dans sa carrière, Chiara s’y excuse d’exister, de créer, d’être actrice, elle est désinvolte et charmante. Un joli cocktail qui donne envie de se plonger dans leur filmographie commune qui a commencé en 2007.

Les Chansons d’amour (2007)

Pour le casting de Chiara Mastroianni, et alors qu’il cherche une actrice sachant chanter, Christophe Honoré tombe sur l’album Home (2004) dans lequel l’actrice chante aux côtés de Benjamin Biolay. Voilà comment l’actrice rejoint le « clan Honoré » aux côtés d’autres fidèles de l’époque, comme Louis Garrel ou Ludivine Sagnier. Dans ce film, sorte de comédie musicale cruelle et moderne en forme d’hommage à Jacques Demy, elle interprète la sœur de la défunte héroïne. Un personnage en retrait, pâle, mais aussi bouleversant que parfois drôle (quand elle hurle dans la rue ou quand elle découvre les relations homosexuelles du compagnon de sa sœur). On lui doit notamment la scène sur la chanson Au parc (écrite par Alex Beaupain) où elle parcourt les allées d’un souvenir qui ne sera plus jamais.

Non ma fille, tu n’iras pas danser (2009)

Là encore, Christophe Honoré exploite d’abord un côté inattendu de l’actrice qui sait être drôle. On la voit perdue dans une gare qui rate son train et recueille un bébé pie dans son sac (à la demande de sa fille), elle ne trouve plus son fils. Bref, c’est la panique. Peu à peu, le personnage est présenté comme morcelé. Avant de s’évader vers une légende bretonne, le réalisateur raconte cette femme qui étouffe à travers des répliques aussi cultes que « personne n’aime les endives braisées dans la vraie vie maman »

Homme au bain (2010)

Voilà Chiara Mastroianni dans un vrai-faux documentaire sur sa virée à New York pendant que deux amants se déchirent et se séparent dans cette sorte de film érotique, carte blanche laissée à Christophe Honoré. On pourrait se demander : que vient faire l’actrice dans cette galère ? On peut répondre qu’elle s’en sort plutôt brillamment bien dans cette déchirante histoire de désamour entre New Yort et Gennevilliers. Un rôle d’équilibriste !

Les Bien-aimés (2011)

Dans ce film qui pourrait se présenter comme le petit frère des Chansons d’amour, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve jouent une mère et sa fille. Chiara interprète le rôle d’une mal aimée, qui voulait seulement qu’on la regarde et qui s’évanouit, en chanson encore (toujours d’Alex Beaupain), un soir de 11 septembre 2001. L’actrice s’y montre fragile et cruelle, toujours sur ce fil tendu, avec en toile de fond sa relation à des parents qui s’aiment sans pouvoir vivre ensemble. Elle marche droite et croisant la jeune fille qu’elle était : « Tout est si calme après les danses / Je rêve dans la nuit qui avance Qu’enfin vous m’aimiez juste ça / Je ne dis pas tu je vouvoie / L’amour que je ne connais pas / Comme il est dur et froid le lit / Pour un murmure combien de cris ? »

Chambre 212 (2019)

Voilà enfin le pacte scellé avec ce film dont Chiara Mastroinanni est pour la seconde fois l’héroïne (après Non ma fille…) : la légèreté lui va si bien ! Elle y endosse un rôle d’une grande force poétique, une femme libérée, loin de penser que « les filles légères ont le cœur lourd ». Le personnage interprété par Chiara marche les mains dans les poches, elle est affirmée et s’affranchit des convenances. Une petite pépite sur l’amour libre et ce personnage qui répond à son mari auquel elle a dit vouloir « être seule » et qui lui réplique « être seule ça veut dire sans moi ? », que « non ça veut juste dire être seule ».

Marcello Mio (2024)

Quand Chiara décide de devenir Marcello elle le fait avec une classe inouïe, une dégaine inimitable, et surtout beaucoup d’autodérision. On lui demande d’être « plus Marcello et moins Catherine », voilà sa réponse. L’actrice se fond dans ce rôle comme dans une mise en scène géante et fantaisiste dans laquelle elle ne se prend jamais au sérieux pour éprouver des souvenirs qui ne sont pas vraiment les siens, dans un monde qui ressemble étrangement au sien. La voilà qui chante, qui marche fière et droite, les mains dans les poches, libérées de toute contrainte : un film qui raconte toutes les Chiara que l’actrice a été pour le cinéma de Christophe Honoré. Qu’importe si le film multiplie les clins d’œil et peut paraître exclure certains spectateurs : pour ceux qui les suivent depuis sept films, voilà une histoire qui fait sens, qui fait famille, qui fait cinéma surtout. On a vu Chiara Mastroianni jouer la tante de Christophe Honoré dans sa pièce de théâtre Le Ciel de Nantes : « j’avais vu comment il fabrique de la fiction à partir de faits réels. Il voulait faire une comédie à partir de ma vie alors que ma vie n’est pas spécialement comique. Elle n’est pas triste non plus » (voir interview de l’actrice)

Niki, de Céline Sallette : l’art de la transformation

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Niki est le premier film réalisé par l’actrice Céline Sallette (Infiniti, Les Algues vertes). Une œuvre de transformation, de regards et d’émancipation par l’art que l’actrice Charlotte Le Bon sublime. Céline Sallette (accompagnée de Samuel Doux pour l’écriture du scénario) raconte Niki avant Niki de Saint Phalle, tout le trajet intérieur et artistique de celle que l’art a sauvé. Le film est fait de miroirs, de reflets, de ceux qu’on regarde et de comment on les regarde. Aucune œuvre d’art de l’artiste n’est présente à l’écran, tout passe par la sensation de la création, par la force de la créatrice. Niki a été présenté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes 2024.

C’est en visionnant une interview de 1965 que Céline Sallette rencontre la Niki qu’elle fera découvrir à l’écran. Une Niki sûre d’elle, qui s’oppose à la vision de ce que doit être l’art féminin selon celui qui l’interroge. La réalisatrice s’est alors interrogée sur le trajet artistique, et surtout la transformation intérieure, qui a mené Niki Matthews vers Niki de Saint Phalle, celle qui tire au fusil sur des tableaux pour en détourner l’usage guerrier et masculin. C’est la dernière image du film, Céline Sallette ne s’en cache pas. Ce qui l’intéresse, c’est de voir s’exprimer à l’écran la transformation d’une femme blessée en une artiste accomplie et avant-gardiste. Pour ce premier film, Céline Sallette fait d’ailleurs aisément le rapprochement avec sa propre transformation tout du long de ses dix années de carrière d’actrice de cinéma. « Ma vie était un enfer » dit-elle en introduction de la projection de Niki qu’elle est venue présenter juste après Cannes : « Le film m’est apparu. La transformation de la jeune femme mannequin, pur produit de son époque, en artiste aux cheveux courts coupés au couteau qui tire avec une carabine pour créer un tableau »**. Elle voit aussi une ressemblance troublante entre Niki de Saint Phalle et Charlotte Le Bon. L’actrice, magnifique et vibrante, est de tous les plans, changeante, écorchée, vive et créative, elle rend palpable la force créatrice de Niki, tout en la jouant meurtrie, insaisissable, impulsive.

Le film de Céline Sallette est sur un fragile équilibre entre légèreté, la création est bien souvent vivante surtout dans le cercle des Nouveaux Réalistes que fréquente un temps Niki, et drame. Quand on la rencontre, Niki est mannequine, puis bientôt mère (une superbe scène où elle change une couche qui fait écho à l’interview de 1965 où elle évoque les accouchements comme matière créative qui l’intéresse bien plus que les fleurs).  Niki est aussi et surtout habitée par des souvenirs tenaces, le film est découpé en chapitres, le premier est celui où remonte à la surface le traumatisme de l’inceste vécu enfant. Niki va d’abord survivre, éviter ce souvenir. Quand il refait surface, tout explose. Niki pense alors qu’elle est folle et est internée (on va jusqu’à brûler, dans sa soi-disant thérapie, la lettre d’aveu de son père !). C’est dans cet espace d’enfermement, qui voudrait la contenir, que Niki va littéralement s’envoler et découvrir la force libératrice de l’art. Cette renaissance est filmée comme un moment aussi drôle que décisif. Dès lors, elle construit des tableaux de bric et de broc et découvre les couleurs.

Toujours habitée par des miroirs, la mise en scène de Céline Sallette balaye peu à peu les reflets – les clichés – dont Niki tente de se débarrasser. Un peu à la manière de Céline Sciamma dans Bande de filles, Niki, et Céline Sallette avec son film, expérimentent des postures, des choix artistiques, des moments de vie difficiles (le couple notamment…) pour mieux devenir elle-même par choix et non plus contrainte. Il lui faudra passer par des rencontres, des regards, des départs, des déchirures et des reconstructions permanentes pour devenir l’artiste que l’on connaît. Le fait que Céline Sallette n’ait pas eu les autorisations pour faire apparaître les œuvres de l’artiste dans le film, ne l’a rendu que plus beau : il capitalise complètement sur la force des regards, sur la transformation de son actrice et donc de son personnage. Niki est un mouvement permanent, une œuvre qui va du silence à l’art qui hurle au monde de rester éveillé sur la beauté, de ne pas fermer les yeux sur l’enfer. Un art qui se veut de plus en plus grandiose à force de se réinventer. Quand on la quitte Niki Matthews se renomme Niki de Saint Phalle, le reste appartient à l’histoire, ce que présente Céline Sallette appartient aux âmes fortes, celles qui ont l’audace de se réinventer, de quitter l’enfer, d’en faire tout un art : « J’espère que le film permettra de sentir que, du silence au cri de la révolte, il y a un chemin. J’espère que cette poésie transformatrice irrigue le film. Pendant des mois, j’ai lu, écouté, étudié des témoignages d’inceste et ça m’a bouleversé. Camille Kouchner, Charlotte Pudlowski, Christine Angot, Neige Sinno et tant d’autres… Depuis cet enfer, Niki survit avant de renaître. Elle est un exemple »**.

**Pour les citations, voir la présentation du film par le Festival de Cannes

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Synopsis : Paris 1952, Niki s’est installée en France avec son mari et sa fille loin d’une Amérique et d’une famille étouffantes. Mais malgré la distance, Niki se voit régulièrement ébranlée par des réminiscences de son enfance qui envahissent ses pensées. Depuis l’enfer qu’elle va découvrir, Niki trouvera dans l’art une arme pour se libérer.

Réalisation : Céline Sallette
Scénario : Céline Sallette, Samuel Doux
Interprètes : Charlotte Le Bon, Damien Bonnard, John Robinson Judith Chemla
Photographie : Victor Seguin
Montage: Clémence Diard
Production : Cinéfrance Studios
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h38
Date de sortie :  9 octobre 2024
Genre : Biopic

Tunnel to summer : l’amour au bout du chemin

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2.5

Avec Tunnel to Summer, Tomohisa Taguchi offre une romance douce-amère entre deux lycéens égarés et endeuillés. Une oeuvre composée de scènes du quotidien, rythmées par des rencontres hasardeuses et des découvertes prédestinées. Malheureusement, son récit convenu, souffrant d’un manque d’ampleur, et son esthétique classique peinent à émouvoir. Aussi, ce film d’animation en mal de maturité s’adresse plutôt à un public adolescent. 

Adapté du light novel Natsu e no Tunnel, Sayonara no Deguchi écrit par Mei Hachimoku puis d’un manga, Tunnel to Summer a reçu le Prix Paul Grimault au Festival d’Annecy 2023. Après le Garçon et le Héron, il marque le retour en salles de l’animation japonaise. En abordant les thèmes de la prise de confiance en soi, de la temporalité, de l’accomplissement et de l’amour, Tunnel to Summer se place maladroitement dans la ligne de Makoto Shinkai (Your Name, Les enfants du temps, Suzume) qu’il n’égale ni par l’émotion ni par la poésie.

Le film relate la fameuse légende du tunnel d’Urashima, capable d’exaucer le voeu le plus cher de tous ceux qui y pénètrent. Un doux rêve assorti d’une dangereuse contrepartie, puisque quelques instants passés à l’intérieur correspondent à plusieurs heures d’existence à l’extérieur. Kaoru, un jeune lycéen frappé par la mort de sa petite soeur, Karen, s’associe alors à Anzu, une jeune fille mystérieuse prête à tout pour tenter l’aventure.  

Vertige d’une adolescence délaissée

Tunnel to Summer met en scène, comme une tranche de vie, l’existence de deux adolescents isolés par leurs souffrances au sein même de leurs familles. Depuis le décès de sa soeur, Kaoru vit seul avec son père qui, prêt à se remarier, ne lui accorde que peu d’attention. Incapable d’aller de l’avant, le jeune homme se mure alors dans son passé, riche de souvenirs heureux vécus avec sa mère et sa soeur. Anzu, également abandonnée par ses parents, qui l’ont laissée seule dans un appartement, cherche à suivre la voie de son grand-père artiste, récemment décédé. Elle n’aspire qu’à devenir une célèbre magaka afin de lui rendre hommage et de marquer par son nom l’univers du manga. Cependant, elle manque de détermination, de soutien et de confiance en elle.

Le film brosse ainsi le portrait d’une adolescence perdue et désenchantée, livrée à elle-même face à des parents absents et incompréhensifs. Un tableau plutôt sombre en somme, auquel pourront certainement s’identifier des collégiens et des lycéens solitaires ou traversant des difficultés familiales. Pourtant, en choisissant de se focaliser exclusivement sur Kaoru et Anzu, le film survole ce sujet grave pour nous plonger dans la bulle d’une romance un peu factice, dont le caractère fantastique, très peu développé, reste un prétexte bien plus qu’un contexte construit et imaginé.

S’aimer à travers le temps pour affronter le présent

C’est en explorant ensemble le tunnel légendaire que Kaoru et Anzu tissent une relation étroite, avant tout basée sur des intérêts communs. En effet, loin d’être véritablement romantiques, leurs rendez-vous successifs consistent essentiellement à étudier le fonctionnement et la temporalité de ce lieu étrange aux pouvoirs aussi attirants qu’inquiétants. Cette découverte progressive, qui occupe trop longuement et artificiellement le récit, ne permet pas d’approfondir les liens entre les deux adolescents, qui restent malheureusement très superficiels. Ce défaut, combiné à l’absence d’inventivité et de la poésie qui transpire dans les oeuvres de Hayao Miyazaki et de Makoto Shinkai, nous empêche fatalement de sortir émus de cette histoire d’amour un peu simpliste, nous laissant comme un arrière-goût d’inachevé.

Pour autant, Tunnel to Summer questionne de façon plutôt intelligente notre rapport au temps. Avant de se rencontrer, Kaoru comme Anzu se montrent peu attachés au présent. Kaoru s’enferme dans le passé, et souhaite faire revivre sa soeur, alors qu’Anzu se rêve un futur idyllique pour lequel elle n’arrive pas à agir. En se fréquentant, et au contact d’un tunnel qui n’offre pas nécessairement ce que l’on pense véritablement avoir perdu, les deux protagonistes révisent leurs positions sur ce qui compte réellement. La réalisation d’un désir dans l’avenir vaut-elle donc le sacrifice du présent ? Ce que l’on pourra retrouver dans des années, celles que l’on va perdre ? En utilisant un ressort dramatique similaire à Interstellar, Tomohisa Taguchi incite son spectateur à ne pas courir après un passé perdu ou un avenir incertain mais à oeuvrer et aimer dans le présent. 

Malgré sa romance imparfaite et son traitement conventionnel, Tunnel to Summer compose un divertissement agréable, qui ne touchera pas forcément les adultes mais pourra combler un public plus jeune féru d’animation ou de manga.

Tunnel to Summer – Bande-annonce

Tunnel to Summer – Fiche technique

Réalisation : Tomohisa Taguchi
Scénario : Tomohisa Taguchi, d’après l’oeuvre de Mai Hachimoku
Acteurs de doublage (voix originales) : Oji Suzuka (Kaoru), Marie Iitoyo (Anzu), Seiran Kobayashi (Karen), Arisa Komiya (Koharu)…
Musique : Harumi Fuki
Photographie : Takumi Hoshina
Direction artistique : Yuki Hatakeyama, Daiki Kuribayashi
Directeur de production : 
Société de production : Ryoichiro Matsuo
Société de distribution : Star Invest Films France
Genre : animation, drame, romance
Durée : 1h24
Japon – Sortie France le 5 juin 2024

« Mickey contre l’Alliance maléfique » : aventure rétrofuturiste

Dans Mickey contre l’Alliance maléfique, publié par Glénat, Nicolas Pothier et Johan Pilet nous transportent dans une aventure palpitante au cœur de New-Mickeyville, une ville rétro-futuriste où l’action et l’humour se mêlent habilement. 

L’intrigue commence avec le Fantôme noir dévalisant la Modern Bank, rapidement appréhendé par le ranger Mickey et incarcéré dans la prison spatiale « 100-T ». Cependant, loin d’être vaincu, le Fantôme noir orchestre au contraire l’évasion des criminels les plus redoutables : Pat Hibulaire, les Rapetou, Spectrus et Laurent Outang. Ensemble, ils forment l’Alliance maléfique et menacent de prendre le contrôle de la mégalopole… grâce à un robot géant. Mickey réunit à la hâte ses alliés de toujours – Dingo, Minnie et Donald – pour former la Space Ranger Force et contrer cette menace.

Johan Pilet, au dessin, offre une esthétique caractérisée par les rondeurs, les couleurs vintage et des designs travaillés, qui créent une atmosphère nostalgique tout en restant pleinement en phase avec les jeunes lecteurs. Le scénario, à la fois drôle et rythmé, est parsemé de dialogues référencés et de jeux de mots qui plairont autant aux adultes qu’aux enfants. La bêtise des méchants, la fainéantise de Donald, les péripéties souvent rocambolesques sont exploités avec humour, rendant chaque personnage attachant et bien à sa place dans une narration fluide et sans temps mort.

Mickey contre l’Alliance maléfique est une aventure réussie, légère, parfois presque parodique, et pas avare en clins d’œil. L’album est un bel exemple de la manière dont les auteurs contemporains parviennent à revisiter les classiques d’antan tout en y apportant leur touche personnelle. Les éditions Glénat continuent par ailleurs de nous offrir des éditions de qualité, tant par le choix du papier que par la mise en page soignée. Forcément, quand tous ces éléments sont mis bout à bout, on a peu de raisons de bouder notre plaisir. 

Mickey contre l’Alliance maléfique, Nicolas Pothier et Johan Pilet
Glénat, mai 2024, 56 pages

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3.5

« Les Tribulations de Félix Mogo » : à travers le monde

Christian Cailleaux publie aux éditions Glénat Les Tribulations de Félix Mogo, volumineux recueil de plus de 600 pages et véritable trésor pour les amateurs de bandes dessinées dépaysantes. Rassemblant quatre récits préexistants, ce volume permet de découvrir dans un même élan l’univers riche et poétique de l’auteur.

Les histoires « Harmattan le vent des fous », « Le Café du voyageur », « Le Troisième thé » et « Tchaï Masala » sont ici rassemblées sous un même pavillon littéraire, dans une édition soignée à la couverture amande qui offre un nouveau souffle à ces récits intemporels.

Le point commun entre tous ces récits ? La volonté de transporter le lecteur dans des horizons lointains, avec des récits patients, dénués d’effets de manche, qui accompagnent les personnages dans des aventures dépaysantes mais rarement entièrement satisfaites. 

Les thèmes abordés dans Les Tribulations de Félix Mogo sont universels et intemporels : l’Afrique, l’exotisme, le besoin d’évasion et d’aventure, les rapports humains et amoureux, la mémoire, la famille… Christian Cailleaux explore tous ces sujets avec une sensibilité rare, jamais de manière empesée, soucieux de capturer l’essence des lieux et des émotions. 

Le personnage de Félix Mogo, qui pourrait être un double de papier de l’auteur, est un jeune homme élégant et mélancolique, dont les aventures sont teintées de désirs, de frustrations et de longs rêves exotiques. Il est prêt à répondre à n’importe quel appel pourvu que ça l’éloigne de New York et des conventions occidentales, que ça lui procure l’ivresse de la découverte.

Le lecteur se perd dans une chasse au trésor sur fond de tragédie familiale, il explore les méandres du post-colonialisme et célèbre avec l’auteur les petites et grandes aventures de la vie. Chaque histoire est une fenêtre ouverte sur un monde différent, une promesse de voyage et de dépaysement.

Les Tribulations de Félix Mogo est une ode à la beauté du monde et à ses richesses. Avec cette intégrale, Christian Cailleaux offre aux lecteurs des récits empreints de poésie et de profondeur. Il sonde aussi l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire et de meilleur.

Les Tribulations de Félix Mogo, Christian Cailleaux
Glénat, mai 2024, 616 pages

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