Dans Marée haute, publié aux éditions Dupuis, Isaac Sanchez nous entraîne dans les souvenirs de son enfance, un voyage nostalgique sur la côte espagnole des années 90,à Badalone, au nord de Barcelone. L’atmosphère si particulière des baños, des établissements combinant restaurant et piscine en bord de mer, participe beaucoup au charme de l’ensemble.
Badalone, début des années 90. Le jeune Isaac vit avec sa famille dans un établissement en bord de mer, le Baños Pleamar, dirigé d’une main de fer par son père. Ce lieu offre une alternative bienvenue aux baignades interdites pour cause de pollution et il attire les touristes avec sa terrasse ensoleillée et sa piscine. Chaque membre de la famille apporte sa pierre à l’édifice : Isaac et ses sœurs servent les clients, aident en cuisine ou vendent des glaces, tandis que leur mère prépare, jour après jour, la fameuse paëlla maison.
Isaac Sanchez peuple son récit de personnages fantasques, hauts en couleur, que le jeune garçon qu’il a été observe avec une certaine fascination. Son père constitue une figure centrale qu’il admire et idéalise, mais on retrouve aussi Pulpo, le vendeur de moules, Raquel, la serveuse, et Basilio, qui écoule ses produits sur la plage. Tous forment un microcosme où chaque élément entre en interaction avec les autres. Les relations humaines occupent à ce titre une place centrale dans Marée haute.
Certains moments en apparence anodins étaient à ce point importants que l’auteur les a restitués des années plus tard. La solidarité, le comportement erratique de ses parents, l’attente parfois interminable avant d’aller aux toilettes, et ce lieu tellement incarné qu’il semble pouvoir s’exprimer (ce qu’il fait dans l’album). C’est avec une mélancolie douce-amère, à travers des chapitres-souvenirs, entre réalité et fantaisie, que le le Baños Pleamar, personnage à part entière, se raconte. Et l’album est agrémenté de photos d’époque qui ajoutent une touche d’authenticité et renforcent encore le caractère nostalgique du récit.
La passion naissante pour la bande dessinée est également présente. Isaac crée des planches, modestement, avant tout pour se faire plaisir. Il l’ignorait alors mais c’est par ce biais qu’il allait raconter, une fois adulte, la vie en Espagne dans les années 90, constituée de micro-événements, de sentiments universels et de chaleur humaine, avant un dénouement pour le moins inattendu… En somme, ce Marée haute a de quoi émouvoir ; il est très personnel et donne l’impression de rentrer dans l’intimité de l’auteur à une époque forcément formatrice. Il invite aussi à une réflexion sur le passage du temps, les mutations socioéconomiques qu’il engendre, et la préservation de nos souvenirs les plus précieux.
Marée haute, Isaac Sanchez Dupuis, juin 2024, 232 pages
Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir publient Paris ! aux éditions Flammarion. Articulé autour des pérégrinations parisiennes d’une jeune femme redécouvrant la capitale, l’ouvrage se distingue par ses illustrations enchanteresses et ses coins arrondis rappelant les carnets moleskine.
De l’avis général, Paris est une ville magnifique, souvent grandiose, foncièrement cosmopolite. Elle se distingue par son dynamisme et son charme indéniable. Chaque coin de rue renferme une histoire riche, un passé plus ou moins lointain qui se fond harmonieusement dans le présent. Dans leur ouvrage, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoirénoncent ce qui constitue l’étoffe de cette ville, dont on peut sillonner, essentiellement à pied, les avenues bordées de platanes ou les ruelles pavées.
Il est impossible d’évoquer la capitale française sans mentionner la Seine qui la traverse, et qui s’écoule sous ses ponts emblématiques, comme le Pont Neuf ou le Pont Alexandre III. Cette artère divise la ville en deux rives distinctes ; elle est le cœur battant de la capitale, et voisine dans Paris ! notamment avec les parcs et jardins, véritables havres verdoyants au milieu du tumulte urbain, espaces de détente et de ressourcement. Le Jardin du Luxembourg, par exemple, demeure un lieu de prédilection pour les flâneurs, les étudiants et les amateurs de pétanque.
Mais Paris, c’est aussi une collection inégalée de monuments qui témoignent de son histoire glorieuse et de sa richesse culturelle. La Tour Eiffel, emblème mondial de la France, domine l’horizon avec sa silhouette métallique. Notre-Dame, malgré l’incendie tragique de 2019, reste un symbole puissant de la résilience et de la spiritualité parisienne. Le Louvre, avec sa pyramide de verre et ses innombrables trésors artistiques, attire des millions de visiteurs venus admirer des chefs-d’œuvre tels que la Joconde et la Vénus de Milo. Les auteurs invitent à redécouvrir la métropole à travers un double mouvement : visuel, photographique ou dessiné, et textuel, en verbalisant ses principaux traits constitutifs.
On le sait, l’ambiance parisienne est unique, marquée par la vie animée de ses terrasses de café où les conversations s’échangent autour d’un espresso ou d’un verre de vin. Ces lieux sont les poumons sociaux de la ville, des espaces de rencontre et de discussion où se cultive l’art de vivre à la française. Leur légèreté ferait presque oublier que la ville a connu des épreuves qui ont marqué son histoire récente. Les attaques terroristes de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du Bataclan en novembre de la même année ont plongé les Parisiens dans un deuil profond, inconsolable et collectif. Mais ils ont su se relever, plus unis que jamais.
Paris ! suggère une ville tournée vers l’avenir, notamment environnemental. Les initiatives écologiques se multiplient, faisant de Paris une ville de plus en plus verte et durable. Les zones piétonnes s’étendent, les transports en commun s’améliorent et la plupart des trajets se font sans recourir à la voiture.
Paris est une ville de contrastes, d’une énergie très particulière. Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir cherchent à en restituer la poésie et le caractère éternel, d’abord par la force de l’image, toujours soignée, ensuite par le sens du texte, succinct mais éclairant. Leur ouvrage constitue une véritable ode à la ville, qui accompagne utilement le lancement prochain des Jeux olympiques.
Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir Flammarion, juin 2024, 173 pages
Kristen Stewart prend encore des risques et garnit sa très belle filmographie d’une nouvelle belle prestation et d’un rôle mémorable grâce à la britannique Rose Glass. Et elle forme un duo amoureux lesbien sublime et incandescent avec l’inconnue Kathy O’Brian. Entre polar, romance, drame et délires oniriques, ce Love lies bleeding interpelle avec sa patine eighties et son ambiance « trou du cul du monde » malgré quelques sorties de route. Fortement inspiré et à la fois totalement inédit, voilà une oeuvre peu commune et inattendue.
Synopsis: Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence.
Le second long-métrage de la britannique Rose Glass est très particulier pour plusieurs raisons, qu’elles soient de forme et de fond. Mais, d’un autre côté, il se calque sur une trame narrative de polar assez classique. Ce n’est donc pas sur le déroulé même des événements du script que l’on trouvera le plus de plaisir et de surprises, même si certaines séquences sont imprévisibles. Love lies bleeding » est en revanche diamétralement opposé à son premier essai, le petit film d’horreur glauque et maîtrisé Sainte Maude, qui révélait une patte singulière et une voie dans le cinéma de genre.
On entend souvent que le passage au second film est toujours le plus compliqué, surtout lorsque le premier a fait bonne impression. Glass peut s’enorgueillir d’un nouvel essai tout aussi concluant en plus d’être différent et donc d’éviter la redite. Le récit se déroule au début des années 80 dans un trou paumé du fin fond des Etats-Unis et voit un couple de lesbiennes fraichement amoureuses devoir défier le gangster local qui n’est autre que le paternel de l’une d’elles. Sur ce canevas relativement trivial, la cinéaste britannique va oser quelque chose de peu commun sur plusieurs aspects.
La patine eighties donne déjà un certain charme à Loves lies bleeding. Le contexte du Nouveau-Mexique avec une petite ville du désert peuplée de losers où une salle de sports, un stand de tir d’armes et un concours de culturisme au féminin seront les liants de l’histoire vont ajouter encore à la particularité du long-métrage. Ce mélange de suspense et d’histoire d’amour entre femmes fait irrémédiablement penser au film culte de Ridley Scott Thelma et Louise sauf qu’ici, plus de trente ans après, leur amour est consommé et non suggéré.
Ces héritières qui s’ignorent, nommées ici Jackie et Louise (ça ne s’invente pas et l’hommage semble évident) sont impeccablement interprétées par Katy O’Brian, véritable culturiste et révélation du film, ainsi que Kristen Stewart qui ne cesse d’étonner et de prendre des risques dans des films indépendants et des rôles extrêmes. Et n’oublions pas les seconds couteaux bien campés par une figure du cinéma indépendant en la personne de Jena Malone, par le frère de James Franco, Dave Franco ou encore le grand Ed Harris qui nous propose la coupe de cheveux la plus improbable de l’année, à tel point qu’elle ferait rougir le plus inspiré des Nicolas Cage sur le sujet.
Le film commence donc comme un coup de foudre entre deux jeunes femmes gays mêlée à une histoire de violences conjugales (et les années 80 étaient très différentes de notre époque sur ce point). On sent le film fait par une femme avec des femmes et surtout une vraie voix féministe derrière mais sans que ce ne soit lourd ni ne porte préjudice au récit. Puis, lorsque le script prend une tournure plus violente, les cadavres et le sang s’accumulent comme dans un film des frères Coen ou de Tarantino, l’humour en moins. Glass se permet également quelques digressions osées et impromptues entre onirisme et horreur. Certaines ne sont pas toujours heureuses (la toute fin) ou vraiment écœurantes. Rien de surnaturel ici, juste le résultat mis en images de l’excès de stéroïdes pris par Jackie. Il y a même une scène qui semble copiée sur la claque Men d’Alex Garland, séquence qui nous avait mis par terre à l’époque, l’effet de surprise et le contexte étant moins adapté ici.
Loves lies bleeding est donc un polar cru, brut et captivant, doté de choix peu communs et porté par la gente féminine. Inattendu et parfois bizarre, on aurait même aimé que tout cela parte plus en sucette comme l’emballage sonore et le montage « à la Requiem for a dream » le laissait présager à un moment. Même si ce n’est finalement pas le cas et que c’est parfois maladroit, c’est un moment de cinéma peu commun comme on aimerait en voir plus souvent.
Bande-annonce : Love lies bleeding
Fiche technique : Love lies bleeding
Réalisateur : Rose Glass.
Scénariste : Rose Glass & Weronika Tofilska.
Production : A24.
Distribution Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kristen Stewart, Kathy O’Brian, Ed Harris, Dave Franco, Jena Malone, …
Durée : 1h44
Genres : Polar – Romantisme.
Date de sortie : 12 juin 2024.
Pays : USA.
Après la fille de Coppola ou encore récemment celle de Cronenberg, qui a débuté avec le prometteur Humane le mois passé, voici que celle de l’illustre réalisateur et roi du twist, M. Night Shyamalan, nous livre son premier film. Et à l’instar de celle du canadien roi du body horror, on sent fortement l’inspiration et les influences paternelles ici. Avec cette histoire intrigante tirée du roman éponyme, Ishana Shyamalan nous propose une œuvre surnaturelle plutôt originale et bien maîtrisée dans ses effets et son déroulement. Mystère, révélations et rebondissement final sont au rendez-vous comme chez papa avec une mise en scène soignée et pertinente même si Les Guetteurs se heurte à quelques scories propres aux premiers longs-métrages et à quelques couacs. Il n’empêche, on a envie de voir la suite et on passe un bon moment.
Synopsis: Perdue dans une forêt, Mina trouve refuge dans une maison déjà occupée par trois personnes. Elle va alors découvrir les règles de ce lieu très secret : chaque nuit, les habitants doivent se laisser observer par les mystérieux occupants de cette forêt. Ils ne peuvent pas les voir, mais eux regardent tout.
Sans rentrer dans le débat du népotisme au cinéma avec des dynasties d’artistes se frayant un chemin plus facilement vers les étoiles et la reconnaissance que n’importe quel quidam, on ne peut nier que les « enfants de » sont favorisés mais nous réservent souvent de bonnes surprises. On rencontre et constate cela davantage chez les comédiens mais les cinéastes ne sont pas en reste. Et ici, dans le rayon des films de genre et à peine plus d’un mois après la fille du canadien David Cronenberg qui nous avait livré le très sympathique Humane, c’est aujourd’hui celle d’un des cinéastes les plus réputés et identifiables qui franchit le pas. Ishana Shyamalan, fille de qui vous savez, se lance donc dans la grande aventure de la réalisation avec le parrainage de son paternel qui produit. Et, un peu comme la fille du maître du body horror, Les Guetteurs s’avère une œuvre très influencée par le cinéma du géniteur en plus de voguer dans un registre similaire.
Ce premier long-métrage est l’adaptation du roman The Watchers, titre original du film, et nous place face à un mystère qui s’inscrit dans les terres du fantastique. On y retrouve une jeune femme perdue en forêt qui va se retrouver dans une sorte de bunker où se trouvent déjà trois autres inconnus égarés, tous ne devant pas quitter le lieu la nuit sous peine d’être emporté par une menace indéfinie. Et le film de dérouler un programme très proche des films de M. Night Shyamalan mais davantage de se dernière période. Pas celle de ses classiques des débuts (Sixième sens, Signes, Le Village, …) mais pas non plus celles de ses gros ratés de milieu de carrière à gros budget comme Le dernier maître de l’air ou After Earth. Ici, on se situe davantage dans la veine de sa renaissance, ces grosses séries B récentes à budget raisonnable avec concept fort et accrocheur en plus d’être souvent malignes, ludiques et sympathiques si on est client comme The Visit ou son dernier et excellent Knock at the Cabin. Un postulat intrigant, du mystère, des révélations et bien sûr le sempiternel twist final, marque de Shyamalan comme personne d’autre et que sa fille va rejouer à sa sauce.
On peut dire que si Les Guetteurs n’atteint pas la maestria de la plupart des films de son père, il trouve sa propre voie et révèle pas mal de choses intéressantes. Mais aussi pas mal de petits défauts inhérents aux premiers films ou simplement montrant une réalisatrice qui doit encore apprendre et parfaire son art. Par exemple, et sans savoir comment cela est amené dans le roman, l’adaptation rend le début peu crédible, ce qui pêche pour notre identification avec le personnage principal. En effet, on a du mal à croire que Mina prenne un itinéraire pareil et se retrouve dans cette forêt au vu du but de son trajet en voiture. Ensuite, le fait de la voir tenter sans crainte de trouver de l’aide au milieu de nulle part dans cette immensité semble peu crédible. Et il y aura aussi durant le long-métrage plusieurs réactions des personnages pas toujours très cohérentes et manquant tout simplement de logique élémentaire. Mais on passera outre sans se braquer une fois les prémisses passées.
Ensuite, on doit pallier à un manque d’approfondissement de certaines thématiques comme des personnages. On est certes dans une petite série B fantastique mais des protagonistes mieux écrits et développés, voire moins clichés ou banals, auraientt été préférables. On parle de deux sujets très intéressants et prometteurs ici que sont le voyeurisme et le mimétisme. Plutôt que de broder en profondeur sur ces thèmes et densifier son propos et son film, Ishana Shyamalan les utilise uniquement comme des particularités destinées à caractériser la situation en cours et la menace extérieure, ce qui est un peu dommage et frustrant. Il y avait tant à dire ou à creuser davantage (visuellement comme sur le fond) concernant ces pratiques. En revanche, on sent poindre les inspirations diverses de films telles que Cube pour le côté huis-clos avec inconnus, The Descent pour les créatures souterraines et anglo-saxonnes ou encore et plus simplement Le Village du paternel pour l’aspect mystère forestier.
Malgré ces petites scories, une fois Mina arrivée dans le poulailler comme on appelle ici ce refuge en béton, on est happé par l’histoire et son rythme bien négocié. Les révélations se font au compte-gouttes et la tension va monter doucement mais surement. Si on n’est pas face au grand frisson, Les Guetteurs, distille de l’angoisse et nous effraie au détour de quelques séquences bien emballées comme la découverte de la menace, entre folklore ancestral et créatures gothiques. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer la surprise mais la nature du danger est inattendue et peu commune. Et la jeune cinéaste s’en tire avec les honneurs car avec un tel parti pris, tout cela aurait pu vite tourner au ridicule, ce qui n’est jamais le cas. On ne verse jamais dans l’horreur franche ou le gore mais le fantastique employé ici est parfaitement ajusté, digéré et traité avec respect.
Durant une heure, dans ce quasi huis-clos, on est donc investi dans l’intrigue et les enjeux. On souhaite ardemment connaître le fin mot de tout cela. Et comme une sorte d’hommage à son papa, la fille Shyamalan va bien sûr nous gratifier d’un rebondissement final en forme de twist incroyable. On a déjà vu mieux dans le genre mais il est tout de même étonnant et réjouissant. On s’est fait prendre et on aime ça. Ajoutons à cela, une identité visuelle et une photographie travaillée et un univers que l’on sent déjà inspiré. Les prises de vues sur la forêt semblent tout droit sorties d’un film de conte (et c’est en totale harmonie avec le sujet) tandis que celles dans le poulailler rappellent aux bonnes heures des huis-clos anxiogènes tels que le premier Saw ou Le Menu. D’autant plus que le cadre irlandais apporte un petit je-ne-sais-quoi notable. Au final, une bobine prometteuse, haletante et digne d’intérêt qui nous captive davantage par son intrigue et son esthétique que par le développement de ses personnages et thématiques. Mais pour un premier essai, on peut dire que Ishana Shyamalan obtient mention avec des débuts intéressants et prometteurs.
Bande-annonce : Les Guetteurs
Fiche technique : Les Guetteurs
Réalisateur : Ishana Shyamalan.
Scénariste : Ishana Shyamalan d’après l’œuvre de A.M. Shine.
Production : Warner Bros.
Distribution France : Warner Bros. France.
Interprétation : Dakota Fanning, Georgina Campbell, Olwen Fouéré, Oliver Finnegan, …
Durée : 1h42.
Genres : Thriller – Fantastique – Huis-clos.
Date de sortie : 12 juin 2024
Pays : USA – Irlande.
Les débuts de Viggo Mortensen à la réalisation ont été marqués par la pandémie, ce qui a conduit, en 2021, à la sortie tardive de sa chronique douce-amère Falling. En 2024, l’américano-danois convoque une nouvelle fois le souvenir de sa mère dans un western épuré et mystique. Jusqu’au bout du monde sillonne les grands classiques de l’Ouest, ici berceau des maux des États-Unis, du fascisme au suprématisme jusqu’à l’exploitation de la terre. Il en émane un classicisme intemporel, sublimé par le regard féminin, pacifiste et affranchi de Vicky Krieps.
Synopsis : L’Ouest américain, dans les années 1860. Après avoir fait la rencontre de Holger Olsen (Viggo Mortensen), immigré d’origine danoise, Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), jeune femme résolument indépendante, accepte de le suivre dans le Nevada, pour vivre avec lui. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate, Olsen décide de s’engager et Vivienne se retrouve seule.
Jusqu’au bout du lyrisme
Pour ses premiers pas en tant que réalisateur, Viggo Mortensen s’était montré prometteur. Falling revisitait le genre très théâtral du mélodrame, s’appuyant sur différentes temporalités et des thèmes intimes et florissants. Et bien qu’on lui ait reproché l’excès typique du premier film, le comédien s’était révélé être un excellent directeur d’acteurs. Aussi, il a offert à Lance Henriksen (l’androïde Bishop de Aliens) un grand rôle, lui qui avait longtemps été relégué à un cinéma de seconde zone. Pour sa nouvelle excursion derrière la caméra, Viggo Mortensen renouvelle sa signature atypique et confirme avec délicatesse son statut d’auteur.
Dans Jusqu’au bout du monde, l’acteur iconique et artiste protéiforme se consacre de nouveau à la question de l’unité temporelle. Contrairement à son récit mémoriel Falling, qui souffrait de répétitions et d’un dispositif parfois rigide, Mortensen conduit ici savamment son mécanisme temporel. Grâce à un découpage somptueux, les différentes temporalités sont instinctives et se corrèlent subtilement. En tandem avec son directeur de la photographie, Marcel Zyskind, Mortensen crée une mise en scène opératique discrète, et y fait surgir la poésie par une véritable attention aux détails et aux parallèles. C’est le cas d’une tombe au présent : autrefois un simple trou creusé, où se jettent les amoureux transis, puis transformé en un parterre de fleurs en plein désert, reflétant ainsi le caractère vivace et intarissable de Vivienne Le Coudy. Interprétée par la renversante Vicky Krieps, l’actrice germano-luxembourgeoise signe ici son meilleur rôle depuis l’envoûtant Phantom Thread.
Les morts ne souffrent pas
S’ouvrant sur un chevalier subliminal tiré des comptines de sa mère et les tonalités singulières de sa bande originale, Mortensen revisite les mythes dans un western à la fois intemporel et mémoriel. Sans concessions, le film expose la violence inhérente à la Jeune Amérique (et bien au-delà). Il dépeint avant tout sa justice corrompue et l’intolérance prévalant à l’aube de la guerre civile. En réalité, des communautés asiatiques oubliées au pianiste mexicain molesté pour une mélodie unioniste, jusqu’au viol de sa personnage principale, The Dead Don’t Hurt (de son titre original) confronte sans équivoque les zones d’ombre de cette jeune nation et le traitement réservé aux immigrants.
Par la même, Viggo Mortensen célèbre une résistance pacifique en sublimant ces contrées sauvages. Des paysages filmés dans de majestueux décors naturels de l’Ontario à la Colombie-Britannique, en passant par Durango au Mexique. Dans cette œuvre paisible, la réponse à la violence ne réside pas dans la vengeance propre au genre, mais dans la puissance du langage. Surtout, le véritable tour de force de ce western romantique réside dans ce choix de mettre en lumière son personnage féminin, sa vision et ses ripostes, se séparant temporairement du charismatique cow-boy scandinave interprété par le cinéaste.
À la fin, Jusqu’au bout du monde demeure, avec ses motifs, sa candeur solennelle face à la brutalité et sa croyance intimement pacifique, magnifié par deux acteurs au sommet et à l’alchimie rare.
Bande-annonce – Jusqu’au bout du monde
Fiche Technique : Jusqu’au bout du monde
Réalisation : Viggo Mortensen
Scénario : Viggo Mortensen
Production : Viggo Mortensen, Regina Solórzano et Jeremy Thomas
Musique originale : Viggo Mortensen
Distribution : Metropolitan Filmexport
Mexique – Canada – Danemark – 2024 – 129 mns
Avec Viggo Mortensen, Vicky Krieps et Solly McLeod
Sortie le 1er mai 2024
Écrit par Arnaud Ramsay et Étienne Oburie, publié aux éditions Steinkis, Le Maillot de la discorde revient sur la carrière et les choix politiques de deux footballeurs français emblématiques des années 1930 et 1940 : Alexandre Villaplane et Étienne Mattler.
En juillet 1930, l’Uruguay accueille la première Coupe du monde de football. La France, emmenée par son capitaine Alexandre Villaplane, participe à cette compétition historique. Le milieu de terrain talentueux peut compter sur le soutien, dans l’arrière-garde tricolore, d’Étienne Mattler, un défenseur robuste surnommé « Le Lion de Belfort ». Les auteurs nous présentent leurs voyages et premiers exploits, soulignant déjà des différences marquées. Tandis que Villaplane est montré comme un personnage spontané qui ne s’embarrasse pas de scrupules, son coéquipier se distingue par sa rigueur et son sérieux. Une opposition qui s’objective rapidement, notamment au détour d’une conversation sur les femmes.
C’est le cœur de cet album : les trajectoires de Villaplane et Mattler s’éloignent drastiquement au fil des années. Le capitaine des Bleus, décrit par un juge comme un « un escroc né »,« avec un cynisme et un sens inné de la mise en scène », est impliqué dans plusieurs scandales, qui entraînent suspensions sportives et séjours en prison. Ses choix déraisonnables contrastent fortement avec la droiture et l’engagement de Mattler, aussi bien sur le terrain que dans sa vie personnelle. La bande dessinée illustre parfaitement ces oppositions de valeurs.
Les turbulences politiques occupent une grande place dansLe Maillot de la discordeet vont provoquer une rupture définitive de trajectoires entre les deux internationaux français. Les auteurs montrent le pouvoir fasciste exercer une pression énorme pour remporter des trophées, à une époque où le football se professionnalise à peine et où les changements sont encore interdits. Lors d’un match, la Marseillaise est interrompue et des injures racistes sont proférées contre les joueurs noirs de l’équipe française. Le football, comme le reste de la société, est influencé par les contextes politiques et sociaux de son temps.
Arnaud Ramsay et Étienne Oburie mettent à nu le fossé qui va séparer Alexandre Villaplane et Étienne Mattler pendant la Seconde guerre mondiale. Le premier choisit une voie infâme. Il collabore avec les nazis et rejoint la Carlingue, une organisation criminelle française associée à la Gestapo. Il participe à des activités de rackets, de pillages et est impliqué dans des arrestations et des exécutions de résistants. Le second devient un héros pendant la guerre, engagé dans la Résistance française et utilisant son réseau et son influence pour aider à la lutte contre l’occupant nazi. Une citation de Mattler à Villaplane prend alors tout son sens : « On a le droit d’être vaincu mais jamais d’abandonner, jamais de perdre son honneur. »
Le Maillot de la discorde repose sur une histoire passionnante. Celle de deux stars de l’équipe de France qui, après avoir été coéquipiers sur le terrain, ont choisi des camps opposés pendant la guerre. Le capitaine a fait montre d’ignominie et de lâcheté quand son défenseur était mû par le courage, l’honneur et le patriotisme. Par-delà, l’album permet de mieux comprendre le fonctionnement du football des années 1930 et 1940, avec notamment le club de Sochaux qui s’articulait autour de Peugeot et de ses usines – elles seront ensuite réquisitionnées par les Allemands pour la construction d’armements militaires. L’ensemble est bien ficelé et factuellement très intéressant.
Le Maillot de la discorde, Arnaud Ramsay et Étienne Oburie Steinkis, juin 2024, 112 pages
Série créée par Sti et Olivier Saive, Les Foot maniacs nous revient avec un nouvel album de 48 pages édité par Bamboo. À travers des gags et des situations cocasses, ce nouveau tome, le 22ème, promet un divertissement léger et amusant, fidèle à l’esprit déjanté qui caractérise la série. Ce nouveau volume se concentre sur les aventures de Marcel Dubut et l’équipe de France lors de la coupe d’Europe de football en Allemagne.
L’humour des Foot maniacs repose en grande partie sur des clichés que les auteurs savent tourner en dérision. L’un des plus récurrents est celui du supporter de football, perçu comme désintéressé de tout ce qui ne touche pas au sport. On en a la démonstration patente avec l’évocation aussitôt battue en brèche des musées, ou le folklore allemand (tenues traditionnelles, appétence pour les bières et les saucisses) appréhendé comme une extension des pratiques des habitués des stades.
L’histoire principale de cet album suit Marcel Dubut, recruté pour rejoindre l’orchestre officiel des supporters français. Son périple en Allemagne devient rapidement une suite de mésaventures et de quiproquos. La fanfare a tendance à suivre les joueurs comme leur ombre, ce qui les agace. Et puis, l’Allemagne, ça rappelle parfois quelques souvenirs douloureux. Le Stade Olympique de Berlin, par exemple, est davantage connu pour le coup de boule de Zidane lors de la finale de la Coupe du Monde 2006 que pour les exploits de Jesse Owens ou Usain Bolt.
Le format des Foot maniacs reste fidèle aux gags en une à deux planches, permettant une lecture rapide et divertissante. Chaque gag est une petite histoire en soi, souvent basée sur des situations absurdes, du comique de caractère ou des jeux de mots. Tantôt c’est une équipe qui célèbre les buts adverses pendant dix minutes pour gagner du temps et pousser l’adversaire à abandonner la partie, tantôt c’est un recrutement réalisé à des fins purement commerciales – car à force d’entendre les noms de Panini ou Kokazero, le supporter commence à avoir des envies alimentaires opportunes.
Ailleurs, un joueur s’essaie à mathématiser les coups francs pour maximiser ses chances… malgré ses lacunes en calculs. Et le temps additionnel rallongé provoque une ruée vers les toilettes à la mi-temps des matchs du championnat d’Europe. Ainsi, à travers les aventures de Marcel Dubut et de ses compagnons de route, les auteurs prennent le parti de broder avec humour autour du ballon rond. Il est par ailleurs à noter que les éditions Bamboo propose une offre alléchante : le remboursement intégral de l’album si l’équipe de France remporte la coupe d’Europe.
Les Foot maniacs, Sti et Olivier Saive Bamboo, mai 2024, 48 pages
Un dernier tour de terrain, d’Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez, publiée aux éditions Bamboo, offre une vision touchante et réaliste du monde des agents de footballeurs. À travers une narration divisée en deux périodes distinctes, l’album explore les sacrifices, les espoirs et les désillusions des agents sportifs et de leurs joueurs.
1995 : l’ascension et la chute
En 1995, en Espagne, l’agent sportif Beni découvre une jeune pépite virevoltante, Fali, dont il est convaincu qu’il sera la future star du football espagnol. La carrière de Fali commence brillamment, et il se met à rêver de rejoindre le grand Real Madrid. Cependant, un accident causé par l’alcool et la négligence de son agent met brutalement fin à ses aspirations. La blessure de Fali entraîne non seulement la fin de sa carrière mais aussi la déchéance de Beni, qui se retrouve rongé par la culpabilité et la responsabilité de cet échec.
Le récit de cette période met en lumière la relation complexe entre Beni et Fali. Une amitié sincère et durable se développe entre eux. Beni se sent responsable de l’accident qui a coûté sa carrière à son protégé, il reste proche de Fali, qui à son tour soutient son ancien agent dans les moments difficiles. Cette relation d’entraide et de complicité devient un pilier essentiel pour les deux hommes, et est parfaitement mise en lumière dans la seconde partie de l’album.
2022 : une seconde chance
En 2022, Beni, endetté et au crépuscule de sa vie professionnelle, est à deux doigts de mettre son agence entre parenthèses. Il entrevoit cependant une lueur d’espoir avec Tico Tico, un joueur talentueux du PSG suspendu en France pour usage de drogues. Le vieil agent parvient à rapatrier Tico Tico en Espagne et lui propose de relancer sa carrière à Palencia. Le projet semble prometteur, et Beni installera ensuite Fali comme entraîneur de l’équipe, espérant ainsi redonner vie à leurs rêves brisés.
Cependant, le football reste un univers impitoyable. Malgré les efforts déployés, Tico Tico abandonne Beni au moment de récolter les fruits du travail entrepris. Cette trahison souligne la dure réalité du football moderne, où les relations sont souvent mercantiles et éphémères. Beni, en décalage avec les nouvelles dynamiques d’un sport dans lequel il fait office de dinosaure, peine à s’adapter, bien que sa passion demeure intacte.
Les dessous du football
Un dernier tour de terrain dévoile les coulisses du football, ses excès et la pression médiatique. Les auteurs parsèment par exemple leurs planches de certaines unes de journaux, montrant les attentes et crispations autour du ballon rond. Les défis auxquels les agents et les joueurs sont confrontés forment le cœur battant de l’ouvrage, avec cette immersion dans les coulisses du sport, mais la chair humaine n’en est pas moins présente.
Le récit montre ainsi la relation tumultueuse entre Beni et sa fille, arbitre en première division. Leurs rapports sont tendus, souvent marqués par la suspicion et l’incompréhension. La fille de Beni, méfiante, pense que son père cherche à exploiter sa position pour accéder à des personnalités influentes du football, comme Diego Simeone. Cette tension familiale ajoute une dimension supplémentaire à l’histoire.
Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez donnent à voir, avec talent, la passion, les sacrifices et les désillusions du monde du football, en constante évolution. Beni y est notre porte d’entrée, du repérage des jeunes talents aux signatures de contrats, des promesses pour l’avenir aux trahisons inconsolables. Très convaincant.
Un dernier tour de terrain, Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez Bamboo, mai 2024, 96 pages
Dans le second tome de L’Élixir de Dieu (Bamboo), intitulé « Deus Ex Alembicus », Gihef et Christelle Galland nous plongent dans une aventure rocambolesque et pleine de rebondissements, au cœur de la Prohibition. Des sœurs de couvent se trouvent ainsi mêlées à des activités illégales pour assurer la survie de leur monastère.
Les sœurs du couvent de Saint-Patrick se voient contraintes de se lancer dans la fabrication et la distribution d’alcool de contrebande pour sauver leur couvent. Cette situation à tout le moins surprenante les place au cœur d’un réseau complexe d’intérêts antagoniques. Dan Carroll et ses associés comptent sur elles pour maintenir leur approvisionnement en alcool. Les autorités et le KKK ont également voix au chapitre. Le contexte de L’Élixir de Dieuimmerge le lecteur au plein cœur de la Prohibition et expose les stratagèmes développés pour contourner la loi.
Dilemmes moraux, dangers, opportunisme, les sœurs, en pleine initiation criminelle, ont également maille à partir avec toute une série d’antagonistes. Le récit de Gihef met en lumière les motivations, vénales ou non, des uns et des autres. Il se penche plus avant sur la trajectoire de certains personnages, à l’instar de Sœur Holly, tiraillée entre sa vie passée et son récent engagement religieux. Cette confrontation entre le sacré et le profane, le légitime et l’illégal, constitue de manière générale la sève dramatique et humoristique du diptyque, dans une formule qui fonctionne parfaitement.
Les illustrations de Christelle Galland jouent évidemment un rôle crucial dans la mise en scène. Son style semi-réaliste restitue très bien l’atmosphère des années 1920. Porté par une grande pluralité de personnages et d’intrigues, L’Élixir de Dieu n’est aucunement réductible à ses aspérités comiques, pourtant bien réelles : au contre-emploi des bonnes sœurs s’ajoutent des propos sur l’hypocrisie religieuse, le racisme, la contrebande d’alcool et même les affaires financières, apportant une grande densité à l’ensemble.
Les coups de théâtre et les retournements de situation, nombreux et bien orchestrés, tiennent le lecteur en haleine et témoignent d’une conclusion bien ficelée, entre comédie, thriller et action. Gihef et Christelle Galland auraient même pu aller plus loin, à notre sens, tant le matériel de base permettait de partir dans de nombreuses directions.
L’Élixir de Dieu : Deus Ex Alembicus, Gihef et Christelle Galland Bamboo, mai 2024, 64 pages
Coécrit par Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod et illustré par Horne, Les Vents ovales est le premier tome d’une trilogie qui entend immerger le lecteur dans la ruralité française des années 60. Fait particulier : le rugby y est célébré comme une véritable religion. Publié par Dupuis, l’album s’intéresse à la vie quotidienne de deux villages du Sud-Ouest, Castelnau et Larroque, qui nous sont présentés en alternance avec les événements historiques d’alors.
En 1967, le Sud-Ouest de la France vit au rythme du rugby. La victoire de Montauban et son Bouclier de Brennus ont galvanisé les habitants de Castelnau et Larroque, séparés par la Garonne mais unis par une passion commune pour le ballon ovale. Bien que leurs propres clubs locaux soient en bas du classement, l’esprit de fête règne. Les entraîneurs des deux équipes, l’un curé et l’autre patron de briqueterie, ainsi que les villageois, se retrouvent tous impliqués dans cette culture sportive.
Jean-Louis Tripp, à qui l’on doit notamment Magasin général, apporte son talent d’écriture pour rendre palpable le quotidien des gens ordinaires. Associé à Aude Mermilliod, ils échafaudent ensemble une histoire appelée à s’étendre sur trois albums, et couvrant la période précédant le fameux Mai 68. C’est dans ce climat d’affranchissement social et de changement des mœurs que la féminité et certains de ses thèmes associés (sexualité, assignations de genre, grossesse, patriarcat, etc.) sont abordés dans Les Vents ovales, avec beaucoup de justesse.
Ce premier tome nous transporte dans le quotidien des habitants locaux à travers les yeux d’Yveline. Fille d’une famille de notables, elle aspire à quitter son village pour Paris, nourrissant un désir de liberté et d’émancipation qui semble caractériser sa génération. En parallèle, les traditions rurales et les valeurs du rugby continuent de structurer la vie communautaire. Bien développés, confrontés aux aléas du quotidien, les différents personnages renvoient en seconde intention à une société en mutation, comme l’indiquent par exemple les conseils sportifs d’une jeune femme aux rugbymans ou une défloraison en suspens. Alors que les années 60 touchent à leur fin, les jeunes générations commencent à remettre en question l’autorité et les traditions…
Horne parvient à retranscrire l’atmosphère particulière de cette période. Et ce, dès la première page, avec un stade de Larroque-sur-Garonne occupé pendant mai 68, dans une ambiance festive et un esprit de camaraderie. Chemin faisant, Les Vents ovales prend la forme d’une fresque humaine et sociale en gestation, mêlant humour, émotion et réflexion. Ce premier tome pose des bases solides sur lesquelles les auteurs vont pouvoir construire et alterner les points de vue, pour apporter encore plus de profondeur à leur récit.
Les Vents ovales, Aude Mermilliod, JeanLouis Tripp et Horne Dupuis, mai 2024, 136 pages
Avec Mou (éditions Dupuis, 96 pages), Benoît Feroumont nous entraîne dans une fable « érotique » et incongrue où Charles, loser transformé en monstre à tentacules, devient un peu malgré lui le fantasme numéro un des environs. Le récit questionne la nature du désir dans une société en quête perpétuelle de sensations.
Au grand dam de sa mère, qui rêverait de le voir donner cours à des lycéens, Charles travaille pour une société de livraison et mène une vie relativement insignifiante. Sur le plan amoureux, ce n’est guère mieux : en proie à une timidité paralysante, il n’est pas tout à fait le genre d’homme à multiplier les conquêtes. Sa vie prend toutefois un tournant inattendu lorsqu’il rencontre Paola, une jeune chimiste, dans un bar. Leur nuit ensemble s’achève sur une note décevante, mais c’est en buvant une boisson expérimentale qu’elle conservait dans son frigo que le jeune homme voit son destin basculer. Il se réveille en effet le lendemain… métamorphosé en un monstre difforme doté de tentacules.
Le quotidien de Charles change radicalement. Il se cache dans les égouts, puis trouve refuge dans une salle de bain inoccupée et, par un enchaînement de circonstances, commence à satisfaire les désirs de diverses femmes. La première scène de l’album, où une créature donne du plaisir à une femme sous les draps, prend alors tout son sens : la nouvelle fonction de Charles est purement sexuelle, et c’est le manque d’attention, ou de savoir-faire, des hommes qui est questionné à travers elle. Les nouveaux talents inattendus de Charles le rendent désirable malgré son apparence repoussante. Cette vie nouvelle est à la fois une bénédiction et une malédiction : Charles découvre une puissance et une confiance en lui qu’il n’avait jamais connues auparavant, mais cette popularité attire également la colère.
Parmi les nombreuses femmes qu’il rencontre, deux relations se distinguent particulièrement. Isabelle, une femme aveugle, offre à Charles une relation de confiance et de tendresse. Elle l’héberge et le console, leur relation étant marquée par une authenticité rare dans ce nouveau quotidien tumultueux. À l’opposé, Daisy incarne une possessivité quasi insupportable. Elle est notamment obsédée par l’idée de matérialiser le fantasme de L’Ama et le Poulpe de Hokusai. Ces deux relations antagoniques montrent les différentes facettes de l’amour et du désir, contrastant entre l’affection sincère et la possession destructrice. Feroumont procède par monstration, il ne s’appesantit pas sur ces faits, mais s’en sert néanmoins pour évoquer la nouvelle vie de Charles.
Bientôt traqué par des milices en colère, ce dernier subit les contrecoups de son succès et de sa popularité. Une chasse obstinée qui symbolise la répression de la différence et la peur de l’impuissance, des thèmes que Mou explore avec une touche d’humour noir et de satire sociale. Car il s’agit aussi de dénoncer, de manière légère et amusée, les hypocrisies et les violences de la société moderne, qui carbure aux apparences, aux fantasmes et aux désirs immédiats. Autant de choses que Charles permet de problématiser.
Écrite, réalisée et interprétée par des personnes majoritairement issues de la communauté autochtone, Little Bird aborde avec subtilité une période traumatique de l’histoire canadienne rarement représentée dans la fiction : la « rafle des années soixante », aussi connue en anglais sous le terme de « Sixties Scoop ». Construite sous la forme d’un voyage initiatique, la série présente une galerie de personnages complexes hantés par leur passé et en quête de réparation.
Une envolée tragique et nécessaire vers un pan méconnu de l’histoire
La série Little Bird bouleverse autant qu’elle instruit. Réalisée par Elle-Máijá Tailfeathers, membre de la nation autochtone des Kainai et du peuple norvégien des Samis, et écrite par la cinéaste canadienne des Premières Nations Jennifer Podemski et par la dramaturge Hannah Moscovitch, cette fiction en six épisodes revient sur un chapitre de l’histoire canadienne encore trop souvent tu, invisibilisé ou méconnu : la rafle d’enfants autochtones, arrachés entre les années 1950 et 1980 à leur famille pour les assimiler à la culture dominante. Séparés de leurs proches, coupés de leur langue, de leur culture et de leur héritage, ce sont plus de vingt mille enfants qui ont été, au cours de ces décennies, placés dans des environnements non autochtones, notamment des foyers d’accueil, des familles adoptives (en Amérique du Nord et en dehors), des fermes pour la main-d’œuvre gratuite et des institutions religieuses et étatiques. Si la pratique consistant à enlever les enfants autochtones à leur famille et à leur communauté existait déjà au Canada avant les années 1960 (on pense notamment aux systèmes des pensionnats subventionnés par le gouvernement et dirigés par les églises chrétiennes), la proportion d’enfants placés explose dans les années 1960 à la suite de la mise en place du projet d’assimilation mené par le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, sous l’égide du « service de protection de l’enfance ». Cette politique, qui avait pour but d’essayer d’effacer l’identité et la culture autochtones, a généré de lourds traumas sur plusieurs générations et ses répercussions se font encore lourdement sentir aujourd’hui. Trouvant le juste équilibre entre émotions et devoir de mémoire, la série nous entraine au cœur de cette histoire douloureuse, à travers le personnage de Bezhig Little Bird, porté à l’écran dans les différents âges de sa vie par les actrices Keris Hope Hill et Darla Contois.
Une héroïne aux identités multiples
À l’âge de cinq ans, Bezhig, qui vit paisiblement sa vie d’enfant dans une réserve de la province canadienne de la Saskatchewan, voit son destin basculer : avec son frère et sa petite sœur, elle est arrachée de force à ses parents par la police et par le service de protection de l’enfance du Canada. Adoptée par une famille juive de Montréal, elle devient Esther Rosenblum. Sa mère adoptive la trouve grâce à une petite annonce publiée dans le journal. Sa mère biologique la cherche, quant à elle, jusqu’à l’épuisement physique et mental, impuissante toutefois face à une machine judiciaire et politique qui la dépasse et la méprise. Bezhig/Esther grandit au sein d’une nouvelle communauté et auprès d’une mère qui cherche inconsciemment en elle un lien à la famille qu’elle a perdue pendant l’Holocauste. À cette mère à la fois forte et fragile, interprétée par l’actrice Lisa Edelstein, il ne faut pas poser de questions sur le passé, sur les origines. Bezhig/Esther le sait, elle l’a compris, elle protège sa mère de ses questionnements et enterre pendant de longues années son besoin de réponses. Lorsque nous rencontrons l’héroïne, elle se trouve cependant à un moment charnière de sa vie qui va précipiter son désir de comprendre son histoire : elle est dans le début de sa vingtaine, elle s’apprête à terminer ses études en droit, à se marier, à quitter le nid familial, à prendre son envol et son indépendance. Même si elle semble bien intégrée à sa nouvelle communauté dont elle connait tous les rites et les codes, elle subit toutefois le racisme et le rejet, notamment de la part de sa future belle-famille. Se sentant dans l’impossibilité de continuer sa vie sans connaitre la vérité sur son passé et nostalgique d’une petite enfance dont elle n’a que des bribes, elle va tout quitter pour partir à la recherche de sa famille biologique, de son identité, de son histoire. Au fil des épisodes, la série met brillamment en scène la manière dont fonctionne la mémoire traumatique, en nous montrant l’héroïne hantée par des images dont elle ne sait déterminer si elles lui appartiennent ou non et qui vont, finalement, se fixer sur l’événement qui a tout fait chavirer : son arrachement à ses parents. L’identité fractionnée, le sentiment de n’appartenir à aucune histoire et la sensation de déracinement sont autant de ressentis et d’émotions complexes qui traversent le personnage principal et que la série réussit à illustrer visuellement avec une grande délicatesse. Les différentes identités de Bezhig/Esther s’entremêlent au fil des épisodes, à mesure que son présent et son passé se rejoignent. Une scène vient illustrer ce sentiment de réconciliation des identités et d’apaisement qui s’installe finalement en elle : dans un moment de deuil, elle permet aux rituels autochtones et juifs de se mélanger, ou en tout cas de coexister, laissant ainsi s’exprimer les deux pans de son histoire et de sa culture.
Subjectivité et réappropriation du discours
La série s’articule à partir du point de vue de Bezhig/Esther qui, à chaque épisode, remonte le fil de sa propre histoire. Nous sommes donc dans une fiction qui assume la subjectivité de son regard et le fait qu’elle présente le récit d’une expérience parmi tant d’autres. En suivant le chemin parcouru par l’héroïne, on rencontre toutefois d’autres personnages qui ont d’autres vécus dont ils témoignent avec douleur : devenues adultes, les victimes de la rafle racontent les violences sexuelles, morales et physiques subies dans les familles d’accueil, l’exploitation de leur force de travail par les familles adoptantes et les problèmes de dépendance générés par les chocs traumatiques auxquels ils ont dû faire face. On voit aussi comment les victimes, ayant à présent fondé leur propre famille, vivent dans la peur constante de voir se reproduire le traumatisme de leur enfance, dans la peur de se faire arracher, à leur tour, leurs enfants. Ainsi, au-delà de l’histoire particulière de Bezhig/Esther, Little Bird propose une lecture plus vaste des conséquences, sur le plan humain et psychologique, de la rafle des années 1960 et plus largement du traitement des populations autochtones par le gouvernement canadien. Pour la réalisatrice Elle-Máijá Tailfeathers, le cinéma est « une forme d’action directe non violente contre des problèmes comme la violence à l’encontre des femmes et la dégradation des terres autochtones ». La fiction et la création permettent donc de générer une forme d’action. Elles ont certes une portée éducative, mémorielle, esthétique et politique, mais elles permettent également une réappropriation du pouvoir : celui d’être porteuse ou porteur de son discours, de son vécu, de son histoire personnelle et de celle de sa communauté. Dans les territoires colonisés, la parole est toujours un enjeu majeur. Qui parle ? Qui raconte ? Et selon quel ancrage ? À travers la littérature, les arts visuels, le cinéma, le théâtre, dans les cours à l’université ou encore dans des émissions à la radio, la parole autochtone se déploie, permettant de raconter une histoire trop souvent exprimée par d’autres ou effacée par les pouvoirs colonialistes. Par cette volonté de se réapproprier le discours et de partir de l’intime pour parler du politique, LittleBird se rapproche du film Beans, réalisé en 2020 par la réalisatrice mohawk Tracey Deer. Ce long métrage a pour toile de fond la crise d’Oka (appelée aussi « résistance de Kanesatake ») qui a opposé durant l’été 1990 les Mohawks de Kanesatake au gouvernement québécois, puis canadien. La réalisatrice aborde les événements en épousant le point de vue de la jeune héroïne, qui constitue en quelque sorte son double fictionnel, Tracey Deer ayant réellement vécu la crise d’Oka et la violence des affrontements lorsqu’elle avait douze ans. Little Bird et Beans constituent donc des exemples de fictions qui proposent de jeter un nouveau regard, ancré dans une perspective autochtone, personnelle et militante, sur des événements historiques majeurs dans l’histoire contemporaine du Canada.
Deux documentaires pour accompagner la fiction
Pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin et mieux comprendre le contexte politique et social de Little Bird, la chaine Arte a mis à disposition, en complément de la diffusion de la série sur sa plate-forme, le documentaire du journaliste indépendant Gwenlaouen Le Gouil, Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant (2020). Dans cette enquête, Le Gouil va à la rencontre des survivantes et des survivants du système des pensionnats qui a duré pendant des décennies au Canada et dont le dernier a fermé ses portes seulement en 1996. À travers des récits d’expériences personnelles, le documentaire montre comment la colonisation a marqué les corps et les esprits, tout en cherchant à effacer la culture et l’identité autochtones. Également, le documentaire intitulé Coming Home: Wanna Icipus Kupi (2023) permet d’accompagner le récit de fiction tissé dans la série. Réalisé par Erica Marie Daniels, réalisatrice crie/ojibwée de la Première nation Peguis, le documentaire aborde l’impact de la rafle des années 1960 sur l’identité et l’histoire autochtones en donnant la voix à l’équipe créative de Little Bird et à d’autres membres de la communauté autochtone rencontrés lors du tournage. Mêlant des entrevues à des scènes d’archives et à des extraits de la série, Coming Home: Wanna Icipus Kupi offre un témoignage dense sur les conséquences de ce traumatisme transgénérationnel, tout en mettant en évidence la résilience qui passe à travers la réappropriation du discours et le pouvoir que l’on gagne à raconter sa propre histoire.
Bande-annonce : Little Bird
Fiche technique : Little Bird
Réalisation : Elle-Máijá Tailfeathers
Scénario : Jennifer Podemski et Hannah Moscovitch
Distribution : Ellyn Jade (Patti Little Bird), Osawa Muskwa (Morris Little Bird), Keris Hope Hill (Bezhig enfant), Darla Contois (Esther Rosenblum/Bezhig adulte), Lisa Edelstein (Golda Rosenblum), Tayton Mianskum (Leo enfant), Braeden Clarke (Leo adulte), Gideon Starr (Niizh enfant), Joshua Odjick (Niizh adulte), Charlotte Cutler (Dora enfant), Imajyn Cardinal (Dora adulte), Michelle Thrush (Brigit), Eric Schweig (Asin)
Date de sortie : mai 2024
Chaines de diffusion au Canada : Crave et Réseau de télévision des peuples autochtones
Chaine de diffusion en France : Arte
Pays de réalisation : Canada
Sociétés de production : Original Pictures et Rezolution Pictures
Productrices et producteurs : Tanya Brunel, Philippe Chabot, Jessica Dunn, Lori Lozinski, Claire MacKinnon et Ellen Rutter
Image : Guy Godfree
Montage : Justin Lachance
Musique : Jason Burnstick et Nadia Burnstick
Costumes : Charity Gadica et Maureen Petkau
Décors de film : David Brisbin
Distinction : « Prix du public » Séries Mania 2023
1 saison – 6 épisodes