Accueil Blog Page 95

« Notre monde en chiffres » : ce que les données nous apprennent

0

Avec Notre monde en chiffres, les éditions Gallimard proposent une immersion ludique et éducative au cœur de la diversité et de la complexité de notre monde. Cette encyclopédie richement illustrée condense des informations fascinantes et des données variées sur une grande pluralité de thèmes, allant de l’espace aux cultures humaines, en passant par les phénomènes naturels, l’histoire et les technologies. Destiné à un public curieux et intergénérationnel, l’ouvrage offre un subtil équilibre entre rigueur scientifique et pédagogie visuelle.

Organisé en six grandes sections thématiques – l’espace, la Terre, la nature, peuples et cultures, l’histoire, science et technologies –, Notre monde en chiffres invite le (jeune) lecteur à un voyage à travers son environnement proche et lointain. Chaque section est subdivisée en courts chapitres abordant des sujets précis tels que « Les planètes », « Séismes et volcans » ou « Les 10 serpents les plus longs ». Une organisation linéaire et visuelle favorise une lecture fluide et accessible. Le recours aux classements (« Les 10 plus hautes montagnes », « Les 10 animaux terrestres les plus lourds », etc.) éveille la curiosité tout en offrant des points d’entrée légers et accessibles permettant de découvrir des informations marquantes.

L’un des points forts de cet ouvrage tient incontestablement à sa capacité à transmettre des connaissances au travers de chiffres étonnants et d’anecdotes insolites. On apprendra ainsi qu’une bactérie comme E. coli peut se multiplier pour atteindre 70 milliards d’individus en 12 heures, que les tornades peuvent produire des vents atteignant plus de 320 km/h, que Rome compte plus de 900 églises en son sein ou encore qu’on recense 7117 langues différentes parlées à travers le monde. Chaque thème est scruté par ses reliefs les plus édifiants comme ses aspérités les plus discrètes. Ainsi, sur les volcans, il sera question des traditionnels points culminants mais aussi du nombre de vols supprimés en raison de l’éruption du volcan Eyjafjallajökul en Islande en 2020. 

Pour diffuser l’information, le livre mise sur une présentation graphique dynamique, en intégrant des infographies, des illustrations et des données percutantes. Les blocs d’informations sont hiérarchisés avec soin, les chiffres-clés étant mis en avant pour capter l’attention. L’exemple de la double page consacrée à la « Vie microscopique » illustre bien cette approche. On y découvre que 700 espèces de microbes peuplent notre bouche ou que Thiomargarita namibiensis, visible à l’œil nu, mesure 0,75 mm. Ces informations sont accompagnées d’une image macroscopique de pou.

Conçu à hauteur d’enfant, l’ouvrage brille par sa capacité à croiser des disciplines variées. À titre d’exemple, la section « Peuples et Cultures » explore simultanément les langues, les sports, la musique ou encore les drapeaux, tout en les reliant à des éléments quantifiables. De même, dans « Science et Technologies », les sujets techniques (comme les extrêmes températures ou les innovations robotiques) cohabitent avec les super-constructions et les moyens de locomotion, tous présentés avec une simplicité qui les rend compréhensibles pour les jeunes lecteurs.

Avec son contenu varié, sa rigueur scientifique et ses visuels attrayants, Notre monde en chiffres séduira aussi bien les passionnés de sciences que les amateurs de culture générale. Son ambition va au-delà de l’information brute : il vise à éveiller chez ses lecteurs un sens de l’émerveillement face à la richesse et à la diversité de notre monde. Un précieux outil pour les plus jeunes, et plus généralement pour quiconque souhaitant explorer la planète et l’univers qui l’entoure, un chiffre à la fois.

Notre monde en chiffres, ouvrage collectif
Gallimard, octobre 2024, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Le Cas David Zimmerman » : les méandres de l’identité

0

Avec Le Cas David Zimmerman, publié aux éditions Sarbacane, Lucas et Arthur Harari s’associent pour proposer un album intrigant et rivé aux questions identitaires. Explorant les frontières entre fantastique, thriller et introspection, ce volumineux roman graphique (360 pages) place son protagoniste dans une situation troublante et potentiellement inextricable.

Trentenaire parisien, photographe, introverti, David Zimmerman voit son existence bouleversée après une soirée du Nouvel An arrosée. Il se réveille le lendemain dans le corps d’une femme qu’il a rencontrée quelques heures plus tôt et avec laquelle il a couché. Ce point de départ fantastique s’ancre dans un traitement hyper-réaliste. On se trouve clairement à mille lieues des ressorts humoristiques ou grivois associés au « body swap ».

Partant, David n’a qu’une chose à faire : mener l’enquête pour tenter de comprendre de quoi il retourne. Il tente péniblement de retrouver son corps d’origine tout en s’adaptant à cette situation inédite, qu’il doit garder secrète. Les Harari en profitent évidemment pour explorer des thématiques universelles, avec un point de vue passionnant : la construction de soi, la perception sociale, les questions de genre… Se retrouver dans le corps d’une tierce personne, d’un autre sexe qui plus est, offre une perspective nouvelle sur l’existence, la société et ouvre un champ de réflexion que Le Cas David Zimmerman exploite en clerc.

L’union des talents de Lucas et Arthur Harari offre une œuvre d’une rare cohérence artistique. Lucas échafaude une vision de Paris onirique et parfois oppressante, qui se marie parfaitement avec l’écriture réaliste et introspective d’Arthur. Le décor parisien, omniprésent dans l’album, agit d’ailleurs comme un personnage à part entière. Les rues, immeubles et cafés de la capitale deviennent le témoins privilégiés des faits et gestes des protagonistes. Les lieux, plus généralement, ne sont pas de simples toiles de fond : ils cristallisent des souvenirs, des émotions et des tensions, amplifiant l’impact narratif de l’histoire. On le ressent par exemple lorsque David rend visite à sa mère dans la peau d’une autre personne.

Au-delà de la seule question du genre, évidente, Le Cas David Zimmerman interroge ce qui constitue l’essence d’un individu. David, contraint de vivre dans un autre corps, réinterprète ses choix, ses souvenirs et sa place dans un monde où il se sentait déjà étranger. Par ailleurs, l’urgence de retrouver son identité physique éclaire en seconde intention des problématiques contemporaines : le rapport au corps ou les assignations sociales, notamment. Comme dans La Métamorphose de Kafka, l’irruption du fantastique pousse de facto le personnage à une quête existentielle.

Le Cas David Zimmerman bénéficie d’un récit captivant, d’une esthétique maîtrisée et d’un propos suffisamment dense pour s’inviter parmi les lectures incontournables de l’année. On en oublierait d’ailleurs presque que l’enquête elle-même est passionnante, puisqu’il s’agit d’identifier le « patient 0 », ou en tout cas de remonter jusqu’à cette personne responsable du « body swap », qui désormais pourrait être n’importe qui, afin de remettre les choses dans le bon ordre. 

Le Cas David Zimmerman, Lucas Harari et Arthur Harari
Sarbacane, novembre 2024, 360 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Signé Olrik (nouvelle forfaiture)

0

Olrik croupit dans la prison londonienne de Wansworth. Tiré d’un cauchemar, il se voit attribuer deux compagnons de cellule, des activistes du F.C.G. (Free Cornwall Group) qui revendiquent l’indépendance des Cornouailles. Ils semblent disposer de certains moyens, mais les circonstances vont amener Olrik à leur proposer une coopération qui pourrait s’avérer fructueuse…

Depuis la disparition (1987) d’Edgar P. Jacobs, auteur historique des Aventures de Blake et Mortimer, les Éditions Blake et Mortimer font leur possible pour continuer de faire vivre la série, en prenant pour principe de faire paraître de nouveaux albums. Les auteurs sollicités respectent généralement un cahier des charges assez précis. On peut dire qu’Yves Sente et André Juillard l’appliquent scrupuleusement avec cet album qui comprend 62 planches au format classique de la BD franco-belge, un soin pour les détails qui fait honneur à la série, suffisamment de texte (dont quelques mots et expressions en anglais) pour bien appuyer l’action dans toutes ses péripéties, une nouvelle confrontation de Blake et Mortimer avec Olrik, quelques personnages douteux, certains défendant donc une cause mais avec des moyens et une mentalité particulièrement discutables, ainsi qu’une incursion dans le fantastique avec des références historiques très parlantes. Il faut dire que les auteurs n’en sont pas à leur coup d’essai dans la série et qu’ils ont pris le temps de se rendre sur place pour se faire leurs propres impressions. La base est donc particulièrement solide.

Au-delà des apparences

Maintenant, il faut se rendre à l’évidence : que le cahier des charges soit respecté ne fait pas de l’album un chef d’œuvre, malgré une illustration de couverture particulièrement réussie à mon avis, avec un Olrik toujours aussi élégant malgré son costume de prisonnier. En fait, tout est dans l’attitude, avec ce regard porté vers l’extérieur (et donc encore et toujours, vers l’avenir), ce porte-cigarette qui apporte une touche de raffinement qui s’accorde avec la fine moustache du personnage. Bien évidemment, son incroyable assurance, le visage dans la pénombre qui se découpe derrière un fond lumineux, contraste merveilleusement avec le mur en briques rouges percé d’une fenêtre protégée par d’épais barreaux. Aucun doute, Olrik va encore en faire voir de toutes les couleurs à nos amis Blake et Mortimer. Effectivement, fort de quelques informations cruciales, Olrik va proposer un marché au Capitaine Francis Blake que ce dernier se verra contraint d’accepter pour éviter une voire même plusieurs catastrophes. Mais, bien évidemment, on ne remet pas en liberté un aventurier de la trempe d’Olrik sans quelques mauvaises surprises. Le début manque donc un peu d’originalité ou de suspense et la façon dont Olrik trouve une nouvelle opportunité de nuire tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. L’aspect fantastique lié à une vieille légende est plutôt bien trouvé et permet aux auteurs de remettre les pendules à l’heure concernant plusieurs croyances, ce qui apporte une intéressante touche d’érudition. On peut ajouter que le dessin, soigné, est bien dans le style initié par Edgar P. Jacobs. On pourra toujours avancer que Blake et Mortimer sont légèrement différents physiquement que sous le trait de Jacobs, mais il n’y a pas de quoi crier au scandale. Par contre, ce qui manque vraiment par rapport à ce que faisait Jacobs, ce sont des dessins si possible grand format avec des situations fortes propres à marquer l’imaginaire des lecteurs. On a bien une invention de Mortimer qui apporte une situation originale, mais cela n’apporte rien de vraiment spectaculaire ou marquant. Quant à l’apport fantastique, même s’il permet une situation intéressante, il tourne un peu court avec une catastrophe naturelle qui ne surprend pas vraiment et permet de faire en sorte que tous les éléments légendaires disparaissent pour devenir hors d’atteinte avec l’ultime péripétie en fin d’album.

Quelques points originaux

Mais puisque cet album, le n°30 de la série, vise également un public qui ne la connait qu’imparfaitement, il faut préciser que Signé Olrik se présente avec une base à trois bandes par planche, ce qui apporte une bonne lisibilité à l’ensemble et a permis assez naturellement la sortie de l’album sous un autre format, à l’italienne. On note également que la narration maintient bien le suspense et de façon régulièrement astucieuse, à propos d’un personnage désigné comme le Grand Druide et que ses adeptes appellent Maître. En effet, soit il apparait de dos, soit caché soit même son visage masqué par une bulle. Malheureusement, quand on découvre enfin son identité, la révélation tourne un peu court. A noter que, parmi les personnages, quelques-uns arborent une barbiche suffisamment longue et fournie pour leur permettre une fantaisie sous forme de petite tresse. Enfin, l’album se fait remarquer par une problématique qui éveille un écho avec le monde d’aujourd’hui. En effet, en Cornouailles, les autochtones se plaignent de la montée en nombre d’étrangers venus sur place pour pallier un manque de main d’œuvre. On comprend d’ailleurs très tardivement que ce manque est à mettre sur le compte des pertes de la Seconde Guerre mondiale, les auteurs répugnant visiblement à raccrocher leur récit à des événements réels, préférant largement compter sur les décors, puisque leurs personnages restent fictifs. A noter pour conclure que l’album dégage une émotion particulière, puisque son dessinateur, André Juillard, est décédé le 31 juillet 2024, soit peu avant sa parution. Selon Yves Sente Signé Olrik peut être considéré comme une sorte d’œuvre testamentaire de son dessinateur, probablement pour le style presque intemporel du dessin et ce thème à résonance actuelle.

Les aventures de Blake et Mortimer (n°30) : Signé Olrik – Yves Sente (scénario) – André Juillard (dessin) et Madeleine Demille (couleurs)
Éditions Blake et Mortimer (distribué par Dargaud) : sorti le 31 octobre 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Graines de voyous, souvenez-vous du 3 août 1951 !

0

Avec cet album, nous voici déjà arrivés au huitième épisode de la série Les Vieux Fourneaux qui met en scène le trio du troisième âge qui fait l’illustration de couverture, à savoir et de gauche à droite Pierrot le plus allumé des trois, Antoine qui va se retrouver au centre de quelques révélations et Mimile le plus sérieux ou solide. L’épisode nous rapproche de l’univers des rugbymen et fait de nombreuses allusions à la série Le Loup en slip.

La première planche nous rapproche d’un autre personnage de la génération du trio des Vieux fourneaux, monsieur Civrac, producteur de pommes bio qui déplore les effets d’une saison caniculaire, avec l’étang de la Gibelette réduit à sa plus simple expression, puisqu’on peut en voir le fond, situation inédite. On le sent assez remonté mais également un peu ailleurs. L’explication, c’est qu’il se prépare à régler une vieille rancœur. Dans le même temps, une fois de plus, Pierrot fait des siennes, alors qu’il prend le train pour revenir à Montcœur, afin de participer à la petite fête organisée pour les 60 ans du théâtre « Le Loup en slip » fondé par Lucette, l’épouse décédée d’Antoine. Ce dernier prépare la fête avec sa petite-fille Sophie. L’occasion d’évoquer entre eux l’événement qui a tout changé, à savoir le premier baiser entre Antoine et Lucette.

De quoi s’amuser

La préparation de la fête se trouve contrariée par l’arrivée à Grandcœur d’un personnage que tout le monde prend pour Pierrot débarquant avec un temps de retard de la gare, ce qui nous vaut quelques malentendus. Attention cependant, n’imaginez pas que la surdité même débutante soit au centre de ces confusions, parce que les personnages concernés sont du troisième âge. C’est l’occasion de signaler non sans un certain amusement que nos trois personnages centraux ne vieillissent pas d’un épisode à l’autre, grand classique de la BD franco-belge, ce qui ne les a pas empêché d’atteindre ce fameux troisième âge. En parallèle, on constate que nos papys agissent bien souvent comme s’ils n’avaient aucune difficulté physique, ce qui crée une sorte de décalage amusant avec leur allure générale, le crâne dégarni, lunettes pour deux d’entre eux, une bonne bedaine pour Mimile, etc. A cela s’ajoute leur façon de s’exprimer qui exclut un vocabulaire djeune qui ne collerait pas, mais des expressions qui montrent qu’ils ne sont pas les papys gâteux qu’on pourrait imaginer. Par contre, de leur mentalité tendance anarchiste, on peut regretter sur cet épisode qu’elle n’aille guère plus loin que les provocations de Pierrot qui occupent essentiellement quelques planches en début d’album.

La jeunesse des Vieux Fourneaux

Ceci dit, toujours aussi à l’aise dans le domaine de la série franco-belge un peu hors normes mais calibrée (54 planches), les auteurs ne manquent pas d’inspiration, car même s’ils délaissent un peu le côté provocateur qu’on apprécie chez leurs personnages, ils s’intéressent à leur passé amoureux d’une façon qui permet de mieux comprendre leurs personnalités, ce qui justifie parfaitement le titre de l’épisode, amusant par bien des points. Et puisqu’il est question du passé (on remonte quand même jusque 1951), les flashbacks s’insèrent logiquement dans la narration sans la moindre confusion, par l’utilisation d’un noir et blanc relativement clair qui s’harmonise bien avec les couleurs de Jérôme Maffre. De manière générale, on apprécie à nouveau le dessin très expressif de Paul Cauuet, même si je le trouve plus à son aise pour croquer son trio de papys plutôt que ses autres personnages plus jeunes qui arborent des visages un peu trop systématiquement sympathiques à mon avis. Il est vrai cependant que cela colle assez bien avec les relations souvent privilégiées qui s’établissent entre grands-parents et petits-enfants. Sans surprise, tout le travail de découpage, de mise en scène et d’organisation des planches est impeccable, ce qui nous donne un nouvel album très agréable à lire, bien qu’on puisse le qualifier de parenthèse dans la série.

Petits regrets

A noter quand même que les flashbacks mettent en évidence que selon le point de vue, un même événement puisse donner lieu à plusieurs interprétations, ce qui change beaucoup de choses. Le petit regret que j’y associe, c’est que les auteurs privilégient une ambiance bon enfant, alors qu’ils abordent un thème dont la gravité dégage un potentiel à peine effleuré et qui se trouve même finalement tournée en dérision. En effet, en début d’album M. Civrac se prépare pour la bagarre pour une raison qui lui tient particulièrement à cœur depuis très longtemps. Or, nous arrivons à la conclusion que M. Civrac arrive bien trop tard (il n’a plus les moyens physiques) pour obtenir réparation. Surtout, on réalise qu’au moment crucial, des moyens pas franchement respectueux permettent d’établir des situations sur le long terme. Ce n’est pas la réparation d’une mobylette enfin retrouvée qui y changera grand-chose, malgré tous les efforts humains déployés à l’occasion. Et Sophie la petite-fille ne trouvera rien à y redire, puisque depuis longtemps, comme on dit les jeux sont faits. Les autres points qui font un peu tiquer sont l’insistance sur Le Loup en slip qui tourne à l’auto-promotion un peu facile et l’intervention d’un rugbyman, le Fidjien Koroiduadua, personnage réel (présenté comme joueur du Stade Toulousain, alors qu’en France il n’a joué que pour l’AS Clermont-Auvergne) qui tombe comme un cheveu sur la soupe pour ancrer l’épisode dans l’univers du rugby. Dans cette série, les auteurs font régulièrement des pieds de nez à la crédibilité, mais ici à mon avis ils vont trop loin.

Les Vieux Fourneaux – Tome 8 – Graine de voyous – Scénario : Wilfrid Lupano – Dessin Paul Cauuet et couleurs Jérôme Maffre
Dargaud : paru le 8 novembre 2024
Note des lecteurs0 Note
3

Les Œillades 2024 : Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch, la sirène de Casablanca

0

Grâce à la performance magnétique d’une Nisrin Erradi au regard étincelant, inondé de tendresse et de déchirements intérieurs, Everybody Loves Touda, neuvième long-métrage de Nabil Ayouch, capture l’aura lumineuse d’une femme forte et talentueuse, déterminée à lutter sans relâche contre les injonctions d’une société patriarcale marocaine corsetée dans des croyances rétrogrades. À travers ce personnage qui oscille entre délicate quête d’amour et indestructible volonté d’indépendance, Nabil Ayouch parvient à dépasser le récit individuel pour mener une réflexion politique collective sur le corps des femmes.

Jeune mère célibataire passionnée par le chant Aïta, Touda, magnifiquement interprétée par Nisrin Erradi, nourrit le rêve de devenir une « Cheikha », une artiste traditionnelle marocaine, afin d’offrir une vie meilleure à Yassine, son fils sourd-muet de neuf ans (Joud Chamihy, remarquable de justesse). Par conséquent, elle doit quitter son petit village des montagnes de l’Atlas pour s’installer à Casablanca. Le voyage physique vers les lumières vives et envoûtantes des cabarets de la grande ville amorce alors une vibrante quête intérieure.

Cri de rage autant que d’amour, Everybody Loves Touda est un drame musical passionnant tant par l’intensité de son sujet que par ses choix bruts de mise en scène, que le cinéaste travaille tel un orfèvre. Nabil Ayouch poursuit la réflexion initiée dans Much Loved, qui suivait un groupe de quatre prostituées à Marrakech. Il dénonce ici avec force l’enracinement du patriarcat et brosse le portrait d’une femme d’aujourd’hui, à la fois déterminée, fougueuse, hardie, pétrie de déchirements intimes, qui doit élever seule son enfant handicapé dans un climat de violence permanente. En effet, Touda incarne l’une de ces héroïnes en rébellion contre tous les pouvoirs établis, refusant l’esclavage moderne et les injonctions de la société patriarcale marocaine qui veut faire d’elles des marchandises. On lit une profonde souffrance sur son visage tantôt fermé, tantôt rayonnant, mais toujours digne, lequel, se reflétant dans des miroirs précaires, incapables de lire l’avenir, revêt une multitude de masques – showgirl, sorcière, prostituée, sont toutes admirées autant que méprisées – et se soumet à contrecœur aux regards pervers et aux gestes grivois des ivrognes immondes qui croisent sa route. En effet, Ayouch l’affirme dès la séquence d’ouverture dans laquelle la frénésie de la danse se change à la nuit tombée en viol glaçant : entre Touda et les hommes, tout est question de rapport de force, quasiment une guerre menée. Il règne ainsi une atmosphère de fatalité symbolique, où le malaise se fait grandissant à chaque frontière franchie, jusqu’à ce que la jeune femme rencontre enfin un vieux et tendre violoniste, campé par le très touchant El Moustafa Boutankite. Séduit par son talent, sa bravoure et son ambition, ce dernier veut l’aider à voler de ses propres ailes, à s’accomplir à travers la musique.

Art de résistance au féminin porté par une voix puissante, le chant traditionnel Aïta célèbre la vie sans pudeur ni censure. Il s’apparente à un souffle torride, un gémissement moite, une lamentation langoureuse : autant de résonances poétiques nées il y a des siècles dans les vastes plaines du Maroc, auxquelles vient se greffer l’image sublime d’une baignade purificatrice. Organique et sensorielle, la mise en scène d’Everybody Loves Touda crépite d’énergie à différents niveaux, notamment lorsque la lumière éclatante du soleil de Casablanca porte à ébullition la sensualité ténébreuse et le désir brûlant qui circulent entre les corps. De même, la souplesse de la caméra de Virginie Surdej (Le Bleu du Caftan) montre sans artifice la manière dont l’héroïne, caressant la foule, ondulant furieusement à la lueur hypnotique des néons, occupe l’espace, prend peu à peu possession de la scène, puis du cabaret tout entier, théâtre ancestral de pouvoir et de revendication. Étincelante pièce maîtresse de ce véritable tourbillon de numéros musicaux électriques, Nisrin Erradi est comme possédée par la force de caractère de son personnage, noyée dans des larmes muettes qui répondent subtilement à la musicalité bienfaitrice de la pluie du Moyen-Orient, mais surtout au regard humide et admiratif de l’enfant, émerveillé par la pugnacité de sa mère se débattant pour sortir de la précarité et prendre soin de lui. Demeure cet ambivalent final en forme de plan-séquence complexe et ultra-construit, dans lequel Touda tombe de très haut : à bord d’un ascenseur social à rebours, la jeune femme redescend d’un trait et en pleurs, les trente-sept étages qu’elle s’est évertuée à gravir, afin de s’ouvrir à un nouveau destin possible. Un film envoûtant et magnifique.  Sévan Lesaffre

Everybody Loves Touda – Bande-annonce

Synopsis : Touda rêve de devenir une Cheikha, une artiste traditionnelle marocaine, qui chante sans pudeur ni censure des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, transmis depuis des générations. Se produisant tous les soirs dans les bars de sa petite ville de province sous le regard des hommes, Touda nourrit l’espoir d’un avenir meilleur pour elle et son fils. Maltraitée et humiliée, elle décide de tout quitter pour les lumières de Casablanca…

Everybody Loves Touda – Fiche technique

Réalisation et scénario : Nabil Ayouch, avec la collaboration de Maryam Touzani
Avec : Nisrin Erradi, Joud Chamihy, Jalila Tlemsi, El Moustafa Boutankite, Lahcen Razzougui…
Production : Nabil Ayouch
Photographie : Virginie Surdej
Montage : Nicolas Rumpl, Yassir Hamani
Décors : Eve Martin, Samir Issoum
Costumes : Rafika Benmimoum
Musique : Flemming Nordkrog, Kristian Selin Eidnes Andersen
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 1h42
Genre : Drame
Sortie : 18 décembre 2024

Note des lecteurs0 Note

3

FIFAM 2024 : Neptune Frost de Saul Williams et Anisia Uzeyman

1

Présenté au FIFAM 2024 dans la catégorie « Afrofuturismes et futurismes africains », Neptune Frost est une fresque visuelle et poétique signée Saul Williams et Anisia Uzeyman. Entre révolution technologique, questionnement identitaire et esthétique queer, le film propose un voyage sensoriel hors des codes traditionnels, porté par deux personnages emblématiques, Neptune et Matalusa.

L’idée qu’un poète se fait d’un rêve ressemble-t-elle à Neptune Frost ? En tout cas, c’est bien un rêve commun aux deux protagonistes, Neptune et Matalusa, qui les réunit entre révolution et technologie. Neptune est née dans sa vingt-troisième année, dit-elle. Elle est devenue femme à cette occasion. Mata devient Mata Loser King après la mort de son frère Tekno, qui le libère de la domination qu’il acceptait, pensant appartenir au progrès qui, en fait, l’exploitait. Le décor, futuriste et ombrageux, est posé. Autour d’eux gravitent d’autres révolutionnaires. Tout est dit ici par des chansons qui peuplent le film. Parfois pourtant, la révolution se fait en silence. Quand Neptune, qui est aussi une icône intersexe, prépare sa transformation, on la voit sur un bateau sous le regard d’une passagère, chausser des talons et relever la tête. Les corps se transforment et se libèrent autant que les pensées s’accélèrent. Sur un terrain vaguement protégé par un mur invisible, la révolution devient technologique, elle est danse et feu.

Neptune Frost est une immense fresque visuelle dont les couleurs évoluent au gré des émotions des personnages. Les rêves qui y sont filmés sont des fragments, des éclats précieux qui prennent sens comme autant de réseaux d’une grande mosaïque poétique. Tout cela est rendu possible par l’incarnation de ces rêves dans la destinée de deux personnages auxquels on s’attache : Neptune et Mata. Nous partons avec eux, nous suivons leurs marches, leurs rencontres, leurs aspirations. Autant d’images résistant aux codes de la narration traditionnelle : la révolution vient aussi de là. Le film est esthétique, queer, sa voix s’élève au-dessus de la mêlée. « On a beaucoup pensé à RanXerox, un comics cyberpunk des années 1980, et j’ai beaucoup lu de livres sur les algorithmes. Pour l’atmosphère, on s’est beaucoup inspiré de Solaris de Tarkovski, cette ambiance de fin des temps. 2046 de Wong Kar Wai nous a influencés, notamment sur la manière dont les couleurs pouvaient refléter l’état émotionnel des personnages ». (voir dossier de presse du film)

Neptune Frost est un film de danses, de mots et de lucidité. C’est aussi une œuvre qui fait le choix du poète. En balayant l’idée, guidée par la peur des armes et de la mort, que nourrir un système est plus facile que le détruire. La cible Neptune ne peut être détruite car sa tête tranchée, sa connexion au monde, repoussera toujours. Non pas telle une hydre mythologique, mais plutôt telle une révolutionnaire du futur dont l’écho à jamais enregistré, partagé, dématérialisé, ne s’éteindra jamais. « Pour moi le film n’est pas lié à un moment particulier, plutôt au pays où je suis née, le Rwanda, un endroit qui m’est très intime et que je voulais regarder avec un soin particulier. Je voulais raconter l’histoire d’une jeune femme de ce pays déterminée, avec du pouvoir. C’est en cela que je me projette dans son histoire : elle prend son indépendance. » (voir dossier de presse du film)

Neptune Frost : Fiche technique

Synopsis : Hauts plateaux du Burundi, de nos jours. Après la mort de son frère, Matalusa, un mineur de coltan, forme un collectif de cyber-pirates anticolonialistes. Évoluant dans une société autoritariste où la technologie règne en maître, il rencontre alors Neptune, un.e hacker intersexe. De leur union va naître une insurrection virtuelle et surpuissante.

Réalisation : Saul Williams et Anisia Uzeyman
Scénario : Saul Williams
Interprètes : Cheryl Isheja, Elvis Ngabo, Eliane Umuhire
Durée : 1h45
Date de sortie : 10 mai 2023
Genre : science-fiction

Kafka, le dernier été : lettres vitales

Dans un beau film triste, Judith Kaufmann et Georg Maas parviennent à restituer avec sobriété et émotion l’atmosphère mélancolique et sensible des derniers mois de la vie de l’écrivain Franz Kafka, souffrant de tuberculose et épris de la jeune animatrice Dora Diamant.

La hache qui fend la mer gelée en nous.

Par une mise en scène empreinte de subtilité et de justesse, les deux réalisateurs arrivent à nous transmettre la ferveur du sentiment d’amour, ce nouveau « dernier été » que va vivre l’écrivain dans sa rencontre émerveillée avec Dora.

Nous sommes au cœur de leur amour naissant et vibrant, dans la pureté et l’enfance de leurs liens mais aussi dans le spleen existentiel profond inhérent à l’écriture de Kafka grâce au beau visage inquiet de l’acteur (Sabin Tambrea).

Le chatoiement de la lumière offre au film sa tonalité toute en tendresse languide et éblouissement nostalgique, sa couleur modeste et romanesque coordonnée à l’écriture de l’écrivain austro-hongrois, sa langue dépouillée, particulièrement claire et non ornée. 

Kafka, le dernier été réussit à incarner la maladie de l’existence dont souffrait essentiellement Kafka et cette manière sincère qu’il avait d’écrire comme « on fendrait les flots de la nuit ». Le film rejoint la simplicité de sa langue en même temps que son obsession pour le vrai : ce qui n’était pas inventé, pas artificiel. Ce qui était vécu intérieurement par l’écrivain.

Des trouvailles de mise en scène poétiques comme ces lits du sanatorium sur la mer Baltique et cette lettre envoyée à une poupée ajoutent au climat d’émotions du film, à sa sobriété gracieuse.

Recréer une atmosphère, traduire une intériorité, surtout celle d’un écrivain est difficile au cinéma sans que cela soit artificiel. Kafka, le dernier été donne à voir de manière presque intime mais sans excès ni pesanteur les derniers souffles de Kafka, son mal-être, sa gentillesse, sa pudeur, l’authenticité de son amitié avec Max Brod ainsi que l’étouffement de la relation à son père et le merveilleux de cet amour avec Dora qui lui redonne l’élan vital avant de succomber à la tuberculose. Ce pourrait être un autre que le grand écrivain de la Colonie pénitentiaire, ce pourrait être juste quelqu’un qui a du mal à exister, n’importe qui en défaut d’existence qui rencontre l’amour et ses métamorphoses. Le film a cette qualité de ne pas insister et de nous permettre l’identification absolue.

Surtout, le film écoute comment les lettres de l’écrivain elles-mêmes vivent, se chuchotent, se métamorphosent ou se disent par-delà la mort dans une sorte de feu calme, de fièvre réconciliée.

Kafka, le dernier été : bande-annonce

Kafka, le dernier été : fiche technique

Titre original : Die Herrlichkeit des Lebens
Réalisation : Judith Kaufmann et Georg Maas
Interprétation : Sabin Tambrea, Henriette Confurius, Manuel Rubey, Daniela Golpashin
Scénario : George Maas, Michael Gutmann · D’après La Splendeur de la vie de Michael Kumpfmüller
Images : Judith Kaufmann
Musique : Paul Eisenach, Jonas Hofer
Décors : Katharina Wöppermann
Costumes : Tanja Hausner
Montage : Hansjörg Weissbrich, Gisela Zick
Production : Helge Sasse (Tempest Film), Solveig Fina et Tommy Pridnig (Lotus Film)
Pays de production : Allemagen, Autriche
Genre : biopic, drame, romance
Durée : 1h39
Date de sortie : 20 novembre 2024

Léon : and she’s buying a stairway to heaven

Léon constitue probablement le diamant noir de la filmographie de Luc Besson. Dépressif, emprunt de mélancolie, et par la magie du cinéma, le film parvient à nous faire croire à l’improbable, c’est-à-dire un lien qui unit un tueur à gages avec une enfant. Le tout contient une certaine beauté, une certaine tendresse. Une grande réussite sur ce que le cinéma français a su prendre de meilleur du savoir-faire américain.

Par la présence presque organique de la musique lancinante, parfois explosive, d’Éric Serra, Léon est un concert sons et lumières, où les bas-fonds sont exposés dans un cortège funèbre aux autorités corrompues : l’école est déconsidérée, la police tue en toute impunité, la famille n’est plus un refuge, l’innocence est en danger.

Le bitume de New York est le théâtre d’âmes qui s’étiolent, devant le désaveu d’une société qui ne protège plus et qui génère des cimetières urbains. Nous sommes tous en train de mourir.

C’est dans un escalier tournant, à l’intérieur d’une vieille résidence, qu’une rencontre aux allures théologiques survient. En haut, la petite Mathilda fume en cachette, frêle, gracile, le visage déjà marqué de coups et les deux jambes faufilées dans la rambarde. La mélodie d’Éric Serra évoque sa personnalité grâce à une ritournelle enjouée et enfantine, au xylophone, avec un arrière-goût de mélancolie… En bas, Léon monte les marches mécaniquement avant de croiser l’enfant. Leur rencontre fait naître un léger souffle de vie dans cette ville nauséeuse, dans ce couloir à la mythologie noire pour la jeune fille, lieu de rendez-vous des adultes qui flirtent avec la mort. Les paillassons des locataires sont sinistres, les allées étouffantes. Les télévisions cathodiques sont des pots métalliques vides et cafardeux. C’est comme si elles émettaient des ondes radioactives. Les judas optiques permettent de vérifier si ce n’est pas la mort qui nous attend.

Symphonique et sidérante de cruauté, la tuerie sauvage qui rend Mathilda orpheline marque le début du récit. C’est alors l’enfant et le tueur contre le reste du monde.

Parce que Léon est un produit monstrueux, il doit, en contrepartie, vivre reclus. Communiquer, c’est mourir… Analphabète, naïf, docile lorsqu’il ne travaille pas, au visage d’enfant quand il regarde une comédie musicale en noir et blanc, il peut renfermer dans son grand manteau tout un attirail ou une plante, symbole de sa solitude et de son moi profond. En acceptant la venue de Mathilda chez lui, c’est un danger supplémentaire qu’il fait rentrer dans sa vie. L’isolement est le prix à payer lorsqu’on est un assassin.

Quand la petite fille veut venger la mort de son frère, la violence devient pédagogique. Il y a quelque chose de pathétique et d’incroyablement beau dans leur routine, sous la mélodie vocale de Björk. Tous deux sont les ressorts dramatiques d’une société régie par la folie et l’aliénation éruptive de Gary Oldman, chef de police trafiquant et consommateur de drogue.

La vie, c’est comme ça tout le temps, ou seulement quand on est petit ?

Les silences sont pleins de tendresse. Mais l’étau se resserre progressivement, inéluctablement, avant le feu d’artifice final où Mathilda et Léon sont pourchassés comme des rats à travers leur immeuble. Les pièces se referment alors tout à la fois physiquement et psychologiquement, et deviennent comme des compartiments piégés où chaque centimètre carré est potentiellement mortel.

Hurlement de rage de la part de Léon, qui espère l’impossible, un miracle où la vie peut encore être belle. Mais l’inévitable se produit, la fin d’une utopie s’impose, remet en place la figure du monde.

Dans un enchevêtrement de plans souvent magnifiquement cadrés, avec des caméras aux grand-angles pour élargir les espaces, les confinements irrespirables, Besson impose son meilleur film, Léon, comme un chef  virtuose dans son microcosme fictionnel.

Le début peut s’appeler Léon. La fin pourrait s’appeler Mathilda, quand elle commence une vie nouvelle, en emportant avec elle la mythologie du tueur, enterrant sa plante, comme un lien éternel, en captation directe avec l’au-delà.

Bande-annonce : Léon

Fiche technique : Léon

Synopsis : Un tueur à gages répondant au nom de Léon prend sous son aile Mathilda, une petite fille de 12 ans, seule rescapée du massacre de sa famille. Bientôt, Léon va faire de Mathilda une « nettoyeuse », comme lui. La jeune fille pourra alors venger son petit frère.

  • Titre original : Léon
  • Titre international : The Professional ou Léon: The Professional
  • Titre québécois : Le Professionnel
  • Réalisation et scénario : Luc Besson
  • Musique : Éric Serra
  • Direction artistique : Gérard Drolon
  • Décors : Dan Weil
  • Costumes : Magali Guidasci
  • Photographie : Thierry Arbogast
  • Son : Pierre Excoffier, François Groult, Gérard Lamps et Bruno Tarrière
  • Montage : Sylvie Landra
  • Production : Patrice Ledoux, Luc Besson et Claude Besson
  • Sociétés de production : Gaumont et Les Films du Dauphin
  • Sociétés de distribution : Gaumont Buena Vista International (France)
  • Budget : 115 millions francs
  • Pays de production : France
  • Langues originales : anglais, et partiellement en français et italien
  • Format : couleur (Technicolor) — 35 mm — 2,35:1 Cinémascope — son Dolby SR / Digital SR-D / DTS / SDDS
  • Genre : drame, action
  • Durée : 110 minutes, 136 minutes (version director’s cut, 1996)
  • Dates de sortie :France : 14 septembre 1994 (sortie initiale) ; 26 juin 1996 (version intégrale) ;États-Unis : 18 novembre 1994
  • France : interdit aux moins de 12 ans
  • Natalie Portman (ici en 2009), actrice révélée par Léon dans le rôle de Mathilda.
  • Jean Reno (ici en 2002) interprète le rôle-titre de Léon.
  • Jean Reno (VF : lui-même) : Léon
  • Natalie Portman (VF : Ludivine Sagnier) : Mathilda Lando
  • Gary Oldman (VF : Dominique Collignon-Maurin) : Norman Stansfield
  • Danny Aiello (VF : Michel Fortin) : Tony
  • Peter Appel (VF : Bernard Métraux) : Malky
  • Willi One Blood (VF : Emmanuel Karsen) : Willie 6, l’agent de Stansfield aux dreadlocks
  • Don Creech : l’agent de Stansfield à la veste noire
  • Keith A. Glascoe (VF : Luc Florian) : Benny, un des agents de Stansfield
Note des lecteurs0 Note

5

FIFAM 2024 : Les Reines du drame en présence d’Alexis Langlois

0

Les Reines du drame, réalisé par Alexis Langlois, est présenté au FIFAM 2024 en avant-première et dans la catégorie « coups de cœur » du festival amiénois. L’occasion d’une rencontre avec Alexis Langlois et Marine Atlan (directrice de la photographie).

Les Reines du drame est d’abord un film de troupe. Alexis Langlois ne cessera de répéter tout au long de la soirée que son projet, pensé pendant près de six ans, ne doit ses espoirs et sa réalisation qu’au fait de savoir s’entourer : « Au départ, personne ne voulait lire le scénario, je n’avais pas rencontré encore les bonnes personnes pour faire ce long. Pour mon court métrage, Les Démons de Dorothy, j’ai rencontré la productrice Inès Daïen Das qui produit Les Reines du drame. J’ai aussi rencontré Marine Atlan qui est ici ce soir avec nous et qui a fait les images du film. Cette idée de scénario qui était en gestation a pris forme avec la rencontre avec Marine et Inès. Puis, je me suis entouré de plein d’autres personnes aussi bien au décor, plein d’acteurs et d’actrices qui étaient déjà dans mes courts (…) C’est la rencontre avec Inès et Marine qui a fait avancer le projet. Notamment Inès qui a voulu lire le scénario et qui a dit « il faut y aller ». Il va falloir travailler sur l’écriture, mais on y va ». Alexis Langlois multiplie dans son film les références, les influences, les couleurs, les drames et les retrouvailles. Chaque réplique claque, chaque scène balaie la précédente, comme une fuite en avant. L’histoire est racontée, digérée, racontée à nouveau. Les Reines du drame est une invention permanente, une utopie en actes. C’est un film excessif, trash et surtout jubilatoire. Une histoire d’amour queer, politique, passionnée. Musicalement aussi, le film ne s’arrête pas à une seule partition (on n’est pas dans l’harmonie recherchée chez Audiard avec Emilia Perez), mais fait entrer en collision plusieurs compositions, comme pour dire que c’est possible malgré les différences apparentes (Yelle, Rebeka Warrior, Mona Soyoc, Pierre Desprat… signent – entre autres – la partition). Il y a la musique pop, entre Britney et Alizée, de Mimi et celle, punk destroy, de Billie. Ces deux-là, pourtant, vont s’aimer et chanter ensemble, même dans le futur. « Il y avait la partition écrite, des chansons originales composées pour Mimi et Billie, et puis certains ont accepté de travailler avec des paroles déjà existantes. La partition était très claire dans le scénario, c’était très écrit. L’idée, avec les compositeurs, c’était de travailler sur deux tableaux : à la fois il fallait que ça leur ressemble et en même temps il y a aussi le film qui est quand même pétri de références. Donc c’était à la fois eux et pas eux. Il fallait créer des chansons originales pour les personnages donc presque créer une mythologie propre au film ».

Alexis-Langlois-fifam2024-Les-Reines-du-drame
Alexis Langlois : Photo Chloé Margueritte

Les Reines du drame est un film qui donne envie de rire, de pleurer et de danser, et surtout de replonger dans les années 2000. Non pas par fascination, mais pour ce qu’elles ont mélangé d’influences pop, cinématographiques et télévisuelles. Surtout, pour la relecture qui est faite aujourd’hui de la scénarisation des starlettes – on pense au Pour Britney de Louise Chennevière – et comment réhabiliter ce qui est considéré comme has been ou pas « assez bien ». Pour réentendre ces histoires de filles trop lisses en apparence avec une grille féministe et passionnée. C’est pour ça que dans le film on peut entendre des phrases comme « bah ouais, sans les Spice Girls j’aurai pas lu Monique Wittig ». Le film permet de réapproprier et de faire apparaître à l’écran tout un visuel dévalorisé qui ne veut plus s’écrire seulement dans les marges. Les Reines du drame est un tourbillon permanent d’images, de références, de chansons et de drama. On s’aime dans Les Reines du drame comme on se quitte : en claquant les portes, en s’effondrant et en faisant des chansons d’amour déchirantes, déchirées. Le casting est époustouflant, corps à corps dévoyés, cris et larmes saturés, de Louiza Aura à Gio Ventura en passant par Bilal Hassani, autodérision et transformation permanente des corps (et des coupes de cheveux !).

Au final, Les Reines du drame est comme un bonbon pop duquel on sort avec l’envie d’être un « freak », un « bizarre » à la Eddy de Pretto, en tout cas, avec l’envie de s’affirmer, et de faire communauté de récits, de douleurs, de corps. « Je savais que c’était l’ADN du film d’essayer de créer du lien entre les choses qui n’en ont pas. Ce sont des mondes qui se rencontraient et enfermaient les personnages en les empêchant de s’aimer. L’idée que le film dénonce, c’est que les personnages ne pouvaient pas se rencontrer parce qu’on leur dit qu’il faut un peu se lisser. Et moi j’avais envie de faire le mouvement inverse, c’est-à-dire de faire à l’écran tout ce qu’on pense impossible et notamment de créer une sorte de communauté malgré la différence ». Le film pousse un long cri dans la nuit et s’ouvre comme autant de portes sans cesse ouvertes vers un imaginaire débordant. Jusqu’à une scène finale, mêlant là encore les genres et les époques, où l’utopie prend enfin forme sous nos yeux, comme un espoir d’amour éternel.

Les reines du drame : Fiche technique

Synopsis : 2055. Steevyshady, youtubeur hyper botoxé raconte le destin incandescent de son idole, la diva pop Mimi Madamour, du top de sa gloire en 2005 à sa descente aux enfers, précipitée par son histoire d’amour avec l’icône punk Billie Kohler. Pendant un demi-siècle, ces reines du drame ont chanté leur passion et leur rage sous le feu des projecteurs.

Réalisation : Alexis Langlois
Scénario : Alexis Langlois, Carlotta Coco, Thomas Colineau
Interprètes : Louiza Aura, Gio Ventura, Bilal Hassani, Alma Jororowsky, Asia Argento
Photographie : Marine Atlan
Genre : comédie dramatique
Distributeur : Bac Films
Durée : 1h55
Date de sortie : 27 novembre 2024

Cinemania 2024 : L’Attachement – La vie ; ses hauts et ses bas dans une infinie tendresse

0

Un flot incessant de joliesse, de tendresse et de justesse. L’Attachement c’est ça, mais c’est aussi la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus triste à la fois. C’est le genre de film coup de cœur, pas loin du feel-good movie, mais plus réaliste, plus proche des sentiments humains, et peut-être moins drôle que ce à quoi ce genre de film nous habitue. Une comédie dramatique plus dramatique que comique mais jamais vraiment triste pour autant, où les belles choses de la vie côtoient d’autres plus tragiques, mais desquelles on se relève. Parce qu’il le faut. Et ce film, dont on sort les yeux embués de larmes confine au sublime, autant pour tout cela que pour la perfection de son quatuor d’acteurs magnifiques. Un véritable coup de cœur !

Synopsis : Sandra, une quinquagénaire farouchement indépendante, partage soudainement et malgré elle l’intimité de son voisin de palier et de ses deux enfants. Contre toute attente, elle s’attache peu à peu à cette famille d’adoption. Mais qui est-elle pour eux ? Qui sont-ils pour elle ?

C’est ce qui s’appelle une projection qui fait vibrer le cœur ! C’est simple, c’est beau et c’est vrai. Voilà un film qui parvient à être touchant, délicat, émouvant, vibrant, déchirant même sans jamais forcer le côté lacrymal ou verser dans l’excès de mignonnerie. Carine Tardieu réalise là son plus beau film. Sa filmographie compte cinq long-métrages de qualité diverse avec Ôtez-moi d’un doute comme acmé mais c’est clairement L’Attachement qui figurera désormais comme son plus bel ouvrage. À la fois simple dans ce qu’il montre de la vie et de ses aléas – joyeux ou tristes – et complexe dans les sentiments qu’il expose et les émotions qu’il nous fait ressentir. Un film qui fait du bien et représente la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus triste à la fois.

C’est une œuvre qui est aussi éminemment contemporaine et qui décrypte des gens qui vont apprendre à se connaître suite à un drame : une femme et épouse qui meurt en couches laissant mari et enfant. Par le biais de la voisine du palier qui va être forcée de s’occuper le jour de l’accouchement du premier enfant, le film, adapté du roman L’intimité d’Alice Ferney, va dérouler sa valse de micro-événements entre moments de joie et moments de peine qui constituent la vie. Et toujours en nous interrogeant, en même temps que les personnages, sur la place de chacun dans ce genre de situation. L’Attachement questionne sur l’affection qu’on peut ressentir sans s’en rendre compte, sur ce qu’est la famille, sur le lien de sang comme le lien de cœur mais surtout décortique les ressentis, les émotions et les sentiments au sein d’une comédie dramatique de toute beauté car jamais trop drôle ni jamais trop larmoyante pour ainsi rester dans le vrai. Dans la vie en somme.

Tardieu a réuni un casting parfait qui fait pour beaucoup dans la maestria de ce superbe film. Pio Marmaï ne surprend pas dans ce type de rôle, c’est une évidence et il le sublime. Raphael Quennard et Vimala Pons changent un peu des registres dans lesquels ils excellent habituellement et cela fait du bien. De son côté, elle sort du loufoque pour livrer une prestation aussi légère que bouleversante (la scène à l’aéroport) quand lui tente un registre plus minimaliste en papa compréhensif et cela lui va très bien. Mais c’est Valeria Bruni-Tedeschi qui brille de mille feux dans un rôle magnifique qu’elle empoigne de tout son talent. Le personnage de Sandra est beau et elle lui infuse une variété de nuances incroyable pour une des plus belles prestations de la comédienne.

L’Attachement est aussi simple dans ce qu’il raconte qu’inattendu dans son déroulement. On ne peut pas parler de rebondissements, mais le script adapté de ce roman est tout sauf programmatique. La réalisation est discrète mais au plus près des émotions. Le jeune garçon qui joue Elliott est impeccable et sa relation avec le personnage de Sandra est déchirante. À maintes reprises, on est ému, les larmes aux yeux, sans que jamais on verse dans le pathos de mauvais aloi. On s’attache à tous les personnages – vraiment tous – et on a envie d’une belle fin pour chacun d’entre eux. Les revirements du cœur, les drames inattendus, la mort, la vie et tout ce que ça implique sont condensés dans ce long-métrage incroyablement fort et beau… Un film magnifique qui nous montre tout cela avec simplicité mais véracité, tendresse et délicatesse. La vie quoi !

Bande-annonce – L’Attachement

Fiche technique – L’Attachement

Réalisatrice : Carine Tardieu.
Scénaristes : Carine Tardieu, Raphaële Moussafir, Agnès Feuvre (d’après l’oeuvre d’Alice Ferney).
Production: Karé Films & France 2 Cinéma.
Distribution: Diaphana Distribution.
Interprétation : Valeria Bruni-Tedeschi, Pio Marmaï, Vimala Pons, Raphael Quennard, Catherine Mouchet, …
Genres : Comédie – Drame.
Date de sortie : 19 février 2025
Durée : 1h48.
Pays : France.

Lee Miller : lumière sur une photographe emblématique du XXe siècle

0

Mannequin, photographe de mode, artiste surréaliste et correspondante de guerre : le parcours de Lee Miller est aussi fascinant que les images qu’elle a créées. Pour la première fois, cette figure emblématique du XXe siècle prend vie à l’écran dans une fiction réalisée par Ellen Kuras, avec Kate Winslet, intense et charismatique, dans le rôle principal. Le film offre une porte d’entrée sur l’univers riche et complexe de Miller, tout en interrogeant la place des femmes dans les conflits armés et l’impact des traumatismes sur la création artistique.

Le choix de la chronologie : un portrait sur un temps court

Il en aura fallu du temps. Du temps, d’abord, pour que le cinéma s’empare de la figure d’Elizabeth « Lee » Miller (1907-1977) et mette en lumière son destin hors norme. Du temps, ensuite, pour que le duo formé par Ellen Kuras et Kate Winslet parvienne à financer, à produire et à réaliser cette fiction qui se présente comme une fresque à la fois individuelle et historique. Après plusieurs années de recherche, d’enquête et d’écriture, elles livrent un film intense et engagé, porté par une impressionnante distribution. Inspiré de The Lives of Lee Miller, écrit par Antony Penrose, le fils unique de la photographe, le film ne cherche pas à offrir un portrait exhaustif. Bien que Lee Miller soit connue pour avoir vécu de multiples vies, le récit se concentre sur une période clé de sa carrière, s’étendant sur environ dix ans. Ce laps de temps, marqué par son engagement en tant que correspondante de guerre, la voit couvrir des événements majeurs tels que le Blitz de Londres, le débarquement de Normandie ou encore la libération de Paris. Le film ne montre donc rien, ou presque, de l’enfance et adolescence de Miller aux États-Unis, de ses premières expériences en tant que mannequin de mode pour Vogue, de ses études en théâtre et en arts menées entre New York et Paris dans les années 1920, de son rôle d’actrice-statue dans le film de Jean Cocteau Le Sang d’un poète, des découvertes photographiques qu’elle fait dans l’atelier de Man Ray, de la création de son propre studio photographique en 1930 à Paris, de son mariage malheureux avec un homme d’affaires égyptien, de son installation au Caire ou de ses excursions dans le désert. Le récit démarre au moment de son retour en France : elle a trente ans, elle retrouve dans une maison illuminée de soleil le cercle amical qu’elle avait construit à Paris et fait la rencontre de l’artiste britannique Roland Penrose, qu’elle épousera deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’univers affectif, intellectuel et artistique de Lee Miller

Comme de nombreuses femmes artistes ayant gravité dans les cercles du surréalisme parisien, Lee Miller a souvent été éclipsée par ses homologues masculins, devenant l’objet d’une reconnaissance tardive. Au début du film, au détour d’une réplique, le personnage incarné par Kate Winslet évoque ses propres funérailles, en disant qu’elle espère que, ce jour-là, Man Ray ne monopolisera pas toute la parole. Ce clin d’œil habile vient rappeler combien Miller a longtemps vécu dans l’ombre du célèbre photographe, son nom étant généralement associé à leur relation amoureuse et professionnelle. Lorsque le film débute, sa carrière de mannequin et sa liaison avec Man Ray sont derrière elle, et elle s’est pleinement consacrée à la photographie. Dès les premières scènes, le film met en avant le riche univers affectif, intellectuel et artistique de Miller. Sont notamment mises à l’écran ses amitiés avec des figures telles que l’artiste Nusch Éluard (Noémie Merlant) ou encore la journaliste de mode Solange d’Ayen (Marion Cotillard). Le film met particulièrement en valeur la relation (que la réalisatrice choisit de présenter platonique) entre Miller et le photographe étatsunien travaillant pour le magazine Life, David E. Scherman (Andy Samberg). Bien que l’écart d’âge entre Winslet et Samberg et les personnages qu’ils incarnent nous éloigne quelque peu de la réalité historique (Scherman avait 23 ans et Miller 32 ans en 1939, tandis que les deux acteurs approchent de la cinquantaine), la dynamique et l’affection entre ces deux personnages, qui traversent une Europe dévastée par le conflit mondial, fonctionnent brillamment à l’écran.

Traumatisme de la guerre, rapport à l’image et mise sous silence

À la fin de la guerre, Miller et Scherman ont été parmi les premiers photographes à pénétrer dans les camps de concentration de Buchenwald et de Dachau, révélant au monde l’ampleur des atrocités commises par les nazis. Après avoir été confrontée de près à la mort, Lee Miller a souffert de dépression post-traumatique, un mal qui s’est progressivement installé durant son expérience en tant que témoin du front. Le film met en scène le début de sa dépendance à l’alcool et montre comment elle a relégué au grenier son travail photographique réalisé pendant la guerre, un immense corpus d’images découvert par son fils après sa mort. Le film explore ainsi les séquelles psychologiques de la violence armée à travers le prisme de l’expérience de Miller. En tant que photographe de guerre, elle a été confrontée à des horreurs indicibles qui ont marqué profondément son esprit. La complexité de son rapport à l’image est aussi soulignée par la caméra de Kuras : la photographie, à la fois outil de documentation et moyen de sublimation, oscille entre objectivation et fétichisation. Les photographies de Miller, notamment celles des camps, témoignent de sa volonté de capturer la réalité dans toute sa brutalité, mais elles deviennent aussi un lourd fardeau pour l’artiste. Le film aborde également le silence qui entoure les expériences traumatiques, mettant en lumière l’impossibilité pour les victimes de faire entendre leur voix. À travers le parcours de Lee Miller, il interroge les récits non partagés, ceux des témoins dont la parole peine à se faire entendre. De retour des camps, Miller se heurte à la censure de ses photographies, jugées trop violentes. Kuras explore comment cette censure a pu renvoyer Miller au silence auquel elle avait été soumise depuis son enfance. Cette tension se reflète dans le film dans la manière dont Miller raconte son histoire : une part d’elle désire témoigner et partager son vécu, mais elle a été élevée pour garder des secrets. Cette lutte intérieure explique peut-être sa détermination à raconter les histoires des autres, en raison de la douleur de dissimuler la sienne.

Le regard de Miller : une perspective inédite sur l’histoire du XXe siècle

En choisissant de se concentrer sur le regard de Miller, le film offre une perspective inédite sur le contexte politique et social des années de guerre en Europe. En tant que femme évoluant dans des univers habituellement masculins, Miller a été obligée de s’adapter aux restrictions qui lui ont été imposées en raison de son sexe. Elle a apporté un regard singulier sur le conflit et sur le vécu des populations, mettant en lumière des réalités souvent négligées ou occultées. Le film ne se contente ainsi pas de retracer le parcours de Miller et de révéler l’importance de sa contribution à la photographie comme outil à la fois documentaire et artistique. Il aborde aussi la condition des femmes et la violence exercée sur ces dernières en temps de guerre. La séquence montrant les femmes françaises tondues à la fin de la guerre, qui est un épisode de l’histoire française que Miller a documenté, est un moment fort du film. Une courte scène évoque également les viols commis par les soldats américains sur les femmes françaises lors de la Libération, un sujet resté longtemps tabou en France et en Amérique du Nord.

Les photographies de Miller dans le film

Grâce au soutien du fils de Miller, Antony Penrose, la réalisatrice du film a bénéficié d’un accès étendu aux archives privées de la photographe, permettant à l’équipe de consulter des lettres, des journaux et des images inédites. Ces ressources précieuses ont permis à Kuras de percevoir le monde à travers les yeux de son sujet. Le film s’inspire ainsi directement de l’œuvre de Miller, intégrant habilement certaines de ses photographies emblématiques pour offrir une immersion unique dans son univers. En plus de mettre à l’honneur les clichés de l’artiste, les photographies de Miller deviennent également dans le film un outil narratif essentiel, permettant de retracer son parcours. Un dispositif d’interview mettant en scène une Lee âgée, enchaînant cigarettes et verres de whisky, interrogée par un homme (Josh O’Connor) dont l’identité n’est révélée qu’à la fin, nous permet de plonger dans ses expériences de guerre. Ce procédé narratif établit un lien entre ses photographies que lui montre l’homme et la fiction. À travers cette interview, où Lee commente ses œuvres, une structure narrative dynamique se déploie, créant un aller-retour entre ses créations artistiques et son histoire personnelle.

Recréation d’une photographie au fort pouvoir symbolique 

L’une des recréations les plus frappantes du film est celle d’une photographie réalisée à Munich, dans la salle de bain d’Adolf Hitler. Le 30 avril 1945, jour du suicide d’Hitler et d’Eva Braun dans le bunker de Berlin, Miller pénètre avec Sherman dans l’appartement du dictateur déchu. Ils séjournent quelques jours dans ce lieu et c’est à cette occasion que Miller va mettre en scène une des photographies les plus célèbres de sa carrière. Sur le tapis immaculé de la salle de bain du Führer, elle étale la boue de ses bottes, rapportée des camps de concentration, avant de pénétrer, nue, dans la baignoire. Plaçant un portrait d’Hitler en arrière-plan, Miller s’installe dans le bain, comme pour se laver de toute l’horreur qu’elle a vue. Après avoir documenté pendant des mois les atrocités de la guerre, la photographe revient à une esthétique théâtrale, inspirée par ses collaborations avec les surréalistes parisiens au début des années 30. Nous la voyons dans le film concevoir ce cliché riche en symboles : une fois le décor installé, elle devient le sujet de sa propre mise en scène et demande à Sherman d’appuyer sur le déclencheur. Au générique de fin, la photographie recréée apparaît à côté de l’originale, mettant côte à côte les figures de Miller et de Winslet que presque quatre-vingts ans séparent.

Forme et performance

Ellen Kuras, qui fait ses débuts en tant que réalisatrice avec Lee Miller, est une directrice de la photographie accomplie, ayant déjà collaboré avec Kate Winslet dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) et Les Jardins du roi (2014). Bien que le film adopte une structure assez linéaire et reste assez classique sur le plan formel, les images sont magnifiquement cadrées et soigneusement composées. Quant à la performance de Winslet, elle est à la fois puissante et nuancée. L’actrice parvient à saisir la complexité de Miller, mêlant force, audace, vulnérabilité, intelligence et humour noir. Elle incarne une Lee à la fois dure et douce, révélant ainsi la profondeur de ses blessures psychologiques. On pourrait regretter, cependant, qu’à côté de certaines scènes particulièrement réussies et d’une grande intensité, se trouvent d’autres qui laissent parfois une légère impression d’inachevé. C’est le cas, par exemple, de celle où Miller évoque son rapport à la maternité avec la rédactrice en chef du Vogue britannique, Audrey Withers (Andrea Riseborough), un sujet qui aurait mérité un dialogue plus approfondi et une exploration plus nuancée. On peut également regretter la manière dont la mise en scène représente une Lee Miller âgée, qui semble presque s’excuser, à demi-mot, d’avoir échoué à remplir son rôle de mère. Sur le plan formel, Pawel Edelman, directeur de la photographie, utilise la couleur et la lumière de manière émotionnellement évocatrice, jouant un rôle essentiel pour illustrer l’évolution psychologique de Miller. Son parcours, passant de l’insouciance à l’horreur, est illustré avec finesse par cette photographie significative qui permet d’accéder à l’état d’esprit de la protagoniste, obscurci à mesure que les couleurs se ternissent et que l’intensité de la guerre augmente.

Un film inscrit dans une dynamique de recherche et de revalorisation

Au-delà de son œuvre photographique, Lee Miller a laissé un héritage riche et complexe. Figure clé de la photographie moderne, elle est souvent encore méconnue ou réduite à un rôle d’assistante de Man Ray, de femme-objet ou de muse des surréalistes. Le film d’Ellen Kuras s’efforce de lui redonner la place qui lui revient dans l’histoire de l’art, du journalisme de guerre et, plus largement, dans l’histoire contemporaine. Bien que des expositions majeures sur son travail aient été mises en place depuis les années 1980 (on pense, pour le cas de la France, à celles organisées au Jeu de Paume en 2008-2009 et aux Rencontres d’Arles en 2022), le nom de Lee Miller reste encore peu connu du grand public. Il est certain que le film de Kuras jouera un rôle important dans la valorisation de sa carrière et de sa contribution immense à l’histoire de la photographie. Dans cette dynamique de réhabilitation de son travail, il convient de souligner la grande rétrospective qui lui sera consacrée à la Tate Britain à Londres en 2025 et 2026. Pour celles et ceux qui souhaiteraient dès à présent approfondir leurs connaissances sur cette artiste fascinante, l’émission Les Grandes Traversées sur France Culture a consacré cinq épisodes d’une heure à son sujet en juillet 2022. De plus, une partie de l’extraordinaire fonds photographique de Lee Miller est accessible en ligne, offrant un voyage à travers l’univers riche et singulier de cette figure marquante du XXsiècle.

Bande-annonce : Lee Miller

Fiche technique : Lee Miller

Titre original : Lee
Réalisation : Ellen Kuras
Scénario : Liz Hannah, Marion Hume et John Collee
Distribution : Kate Winslet (Lee Miller), Andy Samberg (David E. Scherman), Alexander Skarsgård (Roland Penrose), Marion Cotillard (Solange D’Ayen), Andrea Riseborough (Audrey Withers), Noémie Merlant (Nusch Eluard), Vincent Colombe (Paul Eluard), Josh O’Connor (intervieweur)
Dates de sortie : 13 septembre 2024 (Royaume-Uni) ; 9 octobre 2024 (France)
Pays de réalisation : Royaume-Uni
Production : Kate Solomon, Kate Winslet, Troy Lum, Andrew Mason, Marie Savare, Lauren Hantz
Montage : Mikkel E. G. Nielsen
Direction de la photographie : Pawel Edelman
Musique : Alexandre Desplat
Costumes : Michael O’Connor
Décors : Noelie Charles, Zsuzsa Mihalek et Lotty Sanna
Durée : 116 minutes

FIFAM 2024 : Maman déchire d’Emilie Brisavoine

0

Maman déchire est présenté dans le cadre du FIFAM 2024 dans la catégorie « filmer seul.e ». Il fait également partie de la sélection d’avant-premières du festival et a été l’occasion d’une rencontre avec sa réalisatrice. Emilie Brisavoine avait déjà marqué les esprits avec Pauline s’arrache en 2015, un documentaire sur sa sœur et, par extension, sur sa famille. De retour avec un récit familial, intime, elle parle de sa mère, tente de parler à sa mère. Une histoire personnelle qui rejoint la communauté de nos récits collectifs.

Maman déchire est un récit documentaire qui fait traverser au spectateur des émotions contradictoires et donc forcément intenses : rire, larmes et indignation, mais aussi parfois perplexité. La même perplexité que ressent peut-être la mère de la réalisatrice quand elle tente de lui demander des comptes face caméra. Est-ce un besoin de filmer ce règlement de comptes ? On pourrait répondre que non, et pourtant, c’est le contraire qui nous apparaît soudain quand Maman déchire se termine. Emilie Brisavoine a conscience de sa place dans le grand jeu de la vie, de cette toute petite histoire qu’elle raconte, mais qui, à son échelle, est l’histoire de sa vie et de sa colère. La réalisatrice est à la fois protagoniste et scénariste de ce qu’elle donne à voir à l’écran. Elle est donc à la fois dans et hors du récit qu’elle écrit, qu’elle relit. On a en effet accès à des extraits, empreints d’une rage et d’une douleur bouleversantes, tirés de ses journaux intimes d’enfance et d’adolescence. Emilie a voulu « donner corps au flux de la pensée« : ce qu’elle raconte de son passé, ce qu’elle vit au présent (la colère, sa douleur, l’envie d’en découdre). Pourtant, il y a face à elle cette mère absente qui devient une grand-mère aimante presque émue aux larmes de ne pas avoir vu son petit-fils à cause du COVID. La mise en perspective avec ce que la réalisatrice et son frère racontent de leur enfance est vertigineuse. Que reste-t-il de cette femme-là désormais qu’elle a changé et qu’elle se veut aimante, drôle, tendre ? C’est la question que pose Florian, le frère, lui qui ne « se pose pas autant de questions », mais qui passe sa vie en examens, à pleurer comme un enfant, à vivre dans sa chair et son corps des maladies plus ou moins réelles. Qu’importe, la douleur est là, omniprésente, elle fait suite aux peurs et cauchemars d’enfant. Pour Emilie Brisavoine la peur et les cauchemars, c’est au présent qu’elle les vit. Depuis qu’elle est devenue mère, les cauchemars sont présents, ils l’envahissent, la dominent.

Imprégnée de cette colère dont elle voudrait se débarrasser, la réalisatrice décide d’en faire un récit. Elle rejoint la communauté de celles et ceux qui ont offert une parole intime pour faire de nos souffrances des récits collectifs. Cette création, un brin névrosée, autocentrée peut-être, n’empêche pas les thérapies, les questionnements hors caméra, mais elle offre la possibilité d’une parole collective, publique et donc forcément politique. Raconter l’intime, c’est entrer en dialogue avec toutes celles et ceux qui se questionnent, s’interrogent, qui vivent des souffrances auxquelles iels ne donnent pas forcément de nom. Donner à voir les failles, c’est faire entrer la vie dans le cinéma. Cette communauté était déjà composée des récits de Maïwenn, Xavier Dolan, Lina Soualem, Mia Hansen-Love, Ondine Novarese… et tant d’autres. Emilie Brisavoine fait appel aux images d’archive, nombreuses, de sa famille, ces images d’amateur (au sens où ils aiment filmer ces moments importants, dit-elle) qu’elle donne à voir et qui, pour elle, en disent beaucoup plus que des images de fiction. Ils sont les témoins d’un regard sur le monde qui permet à la réalisatrice de se mettre à distance et d’observer les gens qu’elle aime, mais qui ont pu lui faire du mal, paradoxe qui est le malheur à l’origine des films. De sa mère il n’est pas seulement question de dire qu’elle a créé de la souffrance, mais bien aussi de faire entendre sa voix. La voix d’une femme blessée, qui ne cesse de répéter (écho au court métrage Molongi d’Aurélie Vaurs diffusé juste avant) qu’il « faut que ça cesse » et qui s’est toujours défendue contre les agressions, quitte à ne plus distinguer la réalité de l’imaginaire blessé, offensé. Pourtant, l’entendre raconter comment elle a été agressée par des hommes à son entrée dans le monde du travail et comment elle s’en est défendue, à coups de poing, est jubilatoire. Car Meaud (c’est un prénom choisi, pas celui donné par sa mère) n’est pas seulement la mère d’Emilie, c’est aussi une femme battante, toujours au bord de la crise de nerfs. Il y a donc plusieurs grilles de lecture à cette histoire intime et violente, c’est pour ça qu’Emilie convoque le cosmos.

Maman déchire n’est pas qu’un drame, c’est aussi un documentaire sur la réalisatrice elle-même, qui se met en scène, s’écrit et se raconte… d’où cette sélection « filmer seul.e ». On la voit essayer d’aller mieux par tous les moyens possibles et on rit avec elle, contre la colère qu’elle combat. Comme son frère qui raconte son premier rendez-vous avec le psy, la libération, presque révélation mystique, et puis l’angoisse qui revient. Se libérer de son passé, pardonner, la réalisatrice pose aussi ces questions avec humour certes, rire ensemble crée aussi un lien fort, mais avec une certaine profondeur. En fouillant son passé, elle découvre son désir d’avenir, en dédiant son film à son fils, et en retrouvant dans d’anciens écrits un instant de lucidité maternelle, un moment béni auquel se raccrocher, pour finalement se dire « je suis heureuse que ma mère soit vivante » (référence au film de Claude et Nathan Miller). Il s’agit de raconter, dénouer, délier les images et faire récit et acte de cinéma par cet : « élan de vitalité vers la vie, ce désir de guérison pour ne pas rester plombée, pour avancer et aller vers… ». « Vers l’avenir?« * ajoute Emilie Brisavoine. Sa réponse est un documentaire qui va vers le public qui reçoit Maman déchire comme des paroles entendues, des souffrances partagées, et la volonté de les conjurer par la création, le partage.

*Toutes les paroles rapportées sont issues de la rencontre avec Emilie Brisavoine le 17/11/2024

Maman déchire : Fiche technique

Synopsis : Emilie fait un film pour essayer de comprendre le plus grand mystère de l’univers : sa mère Meaud. Grand-mère géniale, enfant brisé, mère punk, féministe spontanée, elle fascine autant qu’elle angoisse. Le film invite à plonger dans une odyssée intime, un voyage intergalactique dans la psyché.

Réalisation : Emilie Brisavoine
Scénario : Emilie Brisavoine
Genre : documentaire
Durée : 1h20
Date de sortie : 26 février 2025