Léon : and she’s buying a stairway to heaven

Léon constitue probablement le diamant noir de la filmographie de Luc Besson. Dépressif, emprunt de mélancolie, et par la magie du cinéma, le film parvient à nous faire croire à l’improbable, c’est-à-dire un lien qui unit un tueur à gages avec une enfant. Le tout contient une certaine beauté, une certaine tendresse. Une grande réussite sur ce que le cinéma français a su prendre de meilleur du savoir-faire américain.

Par la présence presque organique de la musique lancinante, parfois explosive, d’Éric Serra, Léon est un concert sons et lumières, où les bas-fonds sont exposés dans un cortège funèbre aux autorités corrompues : l’école est déconsidérée, la police tue en toute impunité, la famille n’est plus un refuge, l’innocence est en danger.

Le bitume de New York est le théâtre d’âmes qui s’étiolent, devant le désaveu d’une société qui ne protège plus et qui génère des cimetières urbains. Nous sommes tous en train de mourir.

C’est dans un escalier tournant, à l’intérieur d’une vieille résidence, qu’une rencontre aux allures théologiques survient. En haut, la petite Mathilda fume en cachette, frêle, gracile, le visage déjà marqué de coups et les deux jambes faufilées dans la rambarde. La mélodie d’Éric Serra évoque sa personnalité grâce à une ritournelle enjouée et enfantine, au xylophone, avec un arrière-goût de mélancolie… En bas, Léon monte les marches mécaniquement avant de croiser l’enfant. Leur rencontre fait naître un léger souffle de vie dans cette ville nauséeuse, dans ce couloir à la mythologie noire pour la jeune fille, lieu de rendez-vous des adultes qui flirtent avec la mort. Les paillassons des locataires sont sinistres, les allées étouffantes. Les télévisions cathodiques sont des pots métalliques vides et cafardeux. C’est comme si elles émettaient des ondes radioactives. Les judas optiques permettent de vérifier si ce n’est pas la mort qui nous attend.

Symphonique et sidérante de cruauté, la tuerie sauvage qui rend Mathilda orpheline marque le début du récit. C’est alors l’enfant et le tueur contre le reste du monde.

Parce que Léon est un produit monstrueux, il doit, en contrepartie, vivre reclus. Communiquer, c’est mourir… Analphabète, naïf, docile lorsqu’il ne travaille pas, au visage d’enfant quand il regarde une comédie musicale en noir et blanc, il peut renfermer dans son grand manteau tout un attirail ou une plante, symbole de sa solitude et de son moi profond. En acceptant la venue de Mathilda chez lui, c’est un danger supplémentaire qu’il fait rentrer dans sa vie. L’isolement est le prix à payer lorsqu’on est un assassin.

Quand la petite fille veut venger la mort de son frère, la violence devient pédagogique. Il y a quelque chose de pathétique et d’incroyablement beau dans leur routine, sous la mélodie vocale de Björk. Tous deux sont les ressorts dramatiques d’une société régie par la folie et l’aliénation éruptive de Gary Oldman, chef de police trafiquant et consommateur de drogue.

La vie, c’est comme ça tout le temps, ou seulement quand on est petit ?

Les silences sont pleins de tendresse. Mais l’étau se resserre progressivement, inéluctablement, avant le feu d’artifice final où Mathilda et Léon sont pourchassés comme des rats à travers leur immeuble. Les pièces se referment alors tout à la fois physiquement et psychologiquement, et deviennent comme des compartiments piégés où chaque centimètre carré est potentiellement mortel.

Hurlement de rage de la part de Léon, qui espère l’impossible, un miracle où la vie peut encore être belle. Mais l’inévitable se produit, la fin d’une utopie s’impose, remet en place la figure du monde.

Dans un enchevêtrement de plans souvent magnifiquement cadrés, avec des caméras aux grand-angles pour élargir les espaces, les confinements irrespirables, Besson impose son meilleur film, Léon, comme un chef  virtuose dans son microcosme fictionnel.

Le début peut s’appeler Léon. La fin pourrait s’appeler Mathilda, quand elle commence une vie nouvelle, en emportant avec elle la mythologie du tueur, enterrant sa plante, comme un lien éternel, en captation directe avec l’au-delà.

Bande-annonce : Léon

Fiche technique : Léon

Synopsis : Un tueur à gages répondant au nom de Léon prend sous son aile Mathilda, une petite fille de 12 ans, seule rescapée du massacre de sa famille. Bientôt, Léon va faire de Mathilda une « nettoyeuse », comme lui. La jeune fille pourra alors venger son petit frère.

  • Titre original : Léon
  • Titre international : The Professional ou Léon: The Professional
  • Titre québécois : Le Professionnel
  • Réalisation et scénario : Luc Besson
  • Musique : Éric Serra
  • Direction artistique : Gérard Drolon
  • Décors : Dan Weil
  • Costumes : Magali Guidasci
  • Photographie : Thierry Arbogast
  • Son : Pierre Excoffier, François Groult, Gérard Lamps et Bruno Tarrière
  • Montage : Sylvie Landra
  • Production : Patrice Ledoux, Luc Besson et Claude Besson
  • Sociétés de production : Gaumont et Les Films du Dauphin
  • Sociétés de distribution : Gaumont Buena Vista International (France)
  • Budget : 115 millions francs
  • Pays de production : France
  • Langues originales : anglais, et partiellement en français et italien
  • Format : couleur (Technicolor) — 35 mm — 2,35:1 Cinémascope — son Dolby SR / Digital SR-D / DTS / SDDS
  • Genre : drame, action
  • Durée : 110 minutes, 136 minutes (version director’s cut, 1996)
  • Dates de sortie :France : 14 septembre 1994 (sortie initiale) ; 26 juin 1996 (version intégrale) ;États-Unis : 18 novembre 1994
  • France : interdit aux moins de 12 ans
  • Natalie Portman (ici en 2009), actrice révélée par Léon dans le rôle de Mathilda.
  • Jean Reno (ici en 2002) interprète le rôle-titre de Léon.
  • Jean Reno (VF : lui-même) : Léon
  • Natalie Portman (VF : Ludivine Sagnier) : Mathilda Lando
  • Gary Oldman (VF : Dominique Collignon-Maurin) : Norman Stansfield
  • Danny Aiello (VF : Michel Fortin) : Tony
  • Peter Appel (VF : Bernard Métraux) : Malky
  • Willi One Blood (VF : Emmanuel Karsen) : Willie 6, l’agent de Stansfield aux dreadlocks
  • Don Creech : l’agent de Stansfield à la veste noire
  • Keith A. Glascoe (VF : Luc Florian) : Benny, un des agents de Stansfield
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Festival

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Oka Liptus
Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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