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Château Rouge : l’école de la parole

L’école est souvent perçue comme une seconde maison. On y grandit en apportant à la fois des difficultés sociales et familiales, mais aussi des espoirs. Le rôle de la communauté éducative est de nourrir cette flamme d’espoir, tout en composant avec les imprévus et les individualités de chaque élève. Château Rouge réunit ainsi les prises de parole décomplexées et tourmentées d’élèves de 3e qui, au fil d’une année scolaire compliquée, sont amenés à construire leur identité.

Dans un collège du quartier de la Goutte d’Or à Paris dans le 18e arrondissement, près de la station Château Rouge, Hélène Milano donne la parole aux collégiens et au personnel éducatif. Cet établissement devient un espace de transition, entre enfance et âge adulte, où la violence du système révèle aussi bien les blessures que la fragilité des liens sociaux. À travers cette immersion réaliste, c’est une jeunesse insouciante mais courageuse qui raconte son quotidien.

Orientation et découverte de soi

Qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire, la représentation du système éducatif reste souvent enfermée dans les mêmes codes. L’école, microcosme de la société, y est le théâtre de tensions culturelles, de conflits générationnels et de quêtes identitaires. Ces récits se terminent fréquemment sur des figures de sauveurs – des professeurs charismatiques, portés par une foi inébranlable – venant neutraliser la violence et le décrochage scolaire. Le Cercle des poètes disparus, Entre les murs, Sur le chemin de l’école, À voix haute ou encore Apprendre en sont autant d’exemples.

Château Rouge s’inscrit dans cette lignée, avec une narration sobre, balisée, sans voix off. Le spectateur sait d’emblée où il met les pieds. Si l’approche manque parfois d’originalité, elle n’atténue en rien la volonté d’Hélène Milano de capter et restituer des émotions sincères à l’écran. Elle y parvenait déjà dans Les Roses noires et Les Charbons ardents, en donnant successivement la parole aux adolescentes pour questionner la construction de la féminité, puis aux adolescents pour interroger la masculinité et ses contradictions.

Milano continue ici de confronter ses sujets à leurs incertitudes, aux questionnements qui les traversent. Collégiens, collégiennes et adultes du collège Georges Clemenceau se confient avec sincérité face à sa caméra, patiente et convaincue que la première étape de l’émancipation passe par la parole libre, presque brute. Le documentaire aborde la tension entre le désir d’évoluer dans un parcours scolaire balisé, censé ouvrir l’accès à l’emploi, et un besoin d’émancipation souvent teinté d’ennui ou de colère. La dernière partie se concentre sur l’orientation, la création de CV, le choix d’un établissement adapté au niveau, aux besoins et aux contraintes de chacun.

Un accompagnement vertical

Château Rouge met aussi en lumière le rapport aux règles et au respect d’autrui. L’atmosphère oppressante de l’établissement, froide et bruyante, évoque par moments un univers carcéral, à l’image de ce que Laura Wandel montrait dans Un Monde. Les images brutes du documentaire réactivent ce sentiment de claustrophobie. Les élèves évoquent leurs « bêtises » non pour être sanctionnés, mais pour renforcer les liens entre eux et construire un esprit critique et citoyen.

Plus qu’un simple lieu d’apprentissage, l’école en France est aussi un symbole républicain, un levier d’intégration, mais également le reflet criant des inégalités sociales. À chaque moment où Château Rouge dresse un état des lieux du système éducatif, un adulte entre en dialogue avec les élèves : en classe, dans la cour ou au seuil d’un bureau. Le film rend hommage à ce métier complexe et engagé qu’est l’enseignement, où il est essentiel de distinguer l’accompagnement de l’éducation. Deux notions proches, mais qui ne se confondent pas. Une parole échangée dans le bureau de la CPE n’a pas la même portée qu’un mot d’encouragement glissé dans un couloir.

Milano choisit de filmer ses protagonistes à leur hauteur, respectant ainsi leur point de vue. La mise en scène, bien que parfois convenue, laisse émerger de rares instants de grâce, comme cette scène fugace où deux jeunes garçons dansent avec complicité et ferveur.

Ainsi, le film dresse un portrait lucide d’une communauté d’élèves dont l’avenir semble compromis par un manque d’écoute et d’accompagnement dans leur orientation. Château Rouge alerte sur les failles d’un système éducatif en perte de repères. Le constat n’est pas nouveau, mais le documentaire d’Hélène Milano a le mérite de le raviver avec humanité. Ce relâchement, fatal pour beaucoup d’adolescents issus de milieux défavorisés et victime du déterminisme social, se manifeste dans un quotidien où les solutions concrètes manquent. À l’issue de la projection, peu de réponses apparaissent, mais une chose est sûre : elle bouscule, elle interroge la place de l’école dans notre société et les moyens dont elle dispose.

Sans véritable surprise dans sa forme, le film évoque néanmoins une responsabilité collective : l’échec d’un élève n’est jamais individuel, mais révélateur d’un échec commun. Et parfois, il suffit d’un peu d’espoir pour contredire ce sombre tableau. En cela, Château Rouge est une œuvre vivifiante, un miroir tendu à une époque charnière – celle du brevet – qui, loin d’être une simple formalité, conditionne souvent le reste du parcours scolaire.

Château Rouge – bande-annonce

Château Rouge – fiche technique

Réalisation : Hélène Milano
Image : Jérôme Olivier et Hélène Milano
Son : Marianne Roussy, Samuel Mittelman et Laure Art
Montage : Cécile Dubois
Production : Céline Loiseau, Gilles Sacuto, Miléna Poylo
Société de production : TS Productions
Pays de production :  France
Distribution France : Dean Medias
Durée : 1h47
Genre : Documentaire
Date de sortie au cinéma : 22 janvier 2025
Date de sortie DVD : 1er juillet 2025
Édition : Blaq Out

Rapaces : la source du mâle

Le fait divers est remis au goût du jour par Peter Dourountzis à travers une enquête sordide qui remonte aux origines d’un féminicide. Rapaces oscille entre thriller psychologique, drame familial autour d’une réconciliation père-fille, et plaidoyer pour le journalisme indépendant. Un mélange ambitieux, mais qui donne au film une tonalité déséquilibrée. Faute de liant pour harmoniser ses nombreuses sous-intrigues et thématiques, le long-métrage ne peut réellement compter que sur sa dernière partie – particulièrement réussie sur le plan du suspense – pour satisfaire la curiosité du public. Hélas, cela ne suffit pas à compenser les faiblesses d’un scénario aussi dense que prometteur.

Dourountzis avait déjà, dans Vaurien, montré une tendance à effleurer des arcs narratifs qui peinaient à s’intégrer dans le parcours de son protagoniste solitaire. Ici, le scénario, co-écrit par quatre personnes, pourrait bien expliquer l’éclatement de l’intrigue et ses dissonances. En s’emparant d’un fait divers survenu dans les Hauts-de-France (l’affaire Élodie Kulik), le cinéaste choisit d’explorer le quotidien des chroniqueurs du magazine Le Nouveau Détective. Ce média, malgré son image sensationnaliste, s’appuie sur un travail rigoureux, ingrat et fondé sur la recherche de vérité, que sa ligne éditoriale transmet jusqu’à l’impression. Mais à quel prix ?

Objectivement subjectif

Il n’est jamais simple d’extraire des informations fiables de ce type de chroniques, souvent récupérées à des fins de buzz par de plus grandes structures journalistiques. Le portrait que dresse le réalisateur de ces travailleurs de l’ombre est à la fois sobre et crédible. L’enquête devient ici une affaire d’instinct autant que de hasard dans les coulisses parfois opaques des institutions judiciaires. Dourountzis parvient à éviter le didactisme plat de Vivants, mais son traitement de l’univers journalistique reste trop rapidement abandonné au profit de la trame principale, pourtant introduite avec une sobriété qui favorise l’évolution des personnages.

La photographie de Victor Seguin (Gagarine, À plein temps) accompagne cette immersion avec justesse. L’image capte un décor rural pesant, où les personnages se retrouvent pris entre une nature hostile et une violence masculine insidieuse, cachée derrière les apparences. Ce cadre étouffant prolonge une réflexion amorcée dans Vaurien, autour de la violence faite aux femmes.

En ancrant Rapaces dans un féminicide à l’acide, Dourountzis choisit de mener l’enquête par le prisme du journalisme indépendant. Ces reporters de terrain, qui osent aller là où la police renonce par manque de moyens, s’inscrivent dans la pure tradition du polar. Samuel, le protagoniste, est un journaliste chevronné – peut-être trop, au point d’avoir mis sa famille à l’écart. Quand sa fille Ava le rejoint à la rédaction comme stagiaire, c’est l’occasion idéale pour renouer le lien. Mais l’appel du fait divers semble plus fort. Un meurtre d’une rare brutalité vient tout bouleverser, les poussant à suivre une piste aussi improbable qu’intrigante, gardant son parfum de mystère. Malheureusement, cette promesse narrative s’efface peu à peu dans une seconde partie qui met en lumière les limites du métier : sur le plan humain, social, juridique et déontologique. L’originalité s’estompe, et le traitement, bien que plus séduisant, demeure aussi scolaire et assommant que dans Vivants.

Des hommes et des crimes

Dourountzis semble plus à l’aise lorsqu’il suit pas à pas un personnage unique, comme il l’avait fait dans Vaurien, en dressant le portrait d’un homme charmant et capable de se fondre dans la masse malgré ses fautes. C’est encore le cas ici : Sami Bouajila porte le film avec un jeu rigide, presque froid, mais jamais entièrement antipathique malgré les choix égoïstes de son personnage. À ses côtés, Mallory Wanecque (Les Pires, L’Amour ouf) apparaît en retrait. Le duo fonctionne à moitié ; leurs échanges manquent de naturel, et certaines répliques semblent forcées, comme si les deux acteurs ne jouaient pas tout à fait dans le même film. L’intention d’un dialogue intergénérationnel est bien présente, mais reste trop peu approfondie pour faire oublier une direction d’acteurs parfois flottante.

Une scène se distingue toutefois : l’écoute d’un message vocal par Samuel, où s’expriment à la fois sa maîtrise et son flair journalistique. La séquence est tendue, ambiguë, car elle révèle les stratégies manipulatrices qu’il emploie pour soutirer des informations aux familles de victimes. Dourountzis semble vouloir s’inscrire dans la lignée des Hommes du président ou de La Nuit du 12, mais le film échoue à atteindre cette ambition.

C’est par un biais similaire, à l’aide d’une radio mobile, qu’il tente de reconstituer le profil des suspects, amorçant un climax angoissant où le polar se transforme en thriller. Un restaurant isolé en pleine campagne devient alors le théâtre d’une tension extrême. Dourountzis puise dans Duel de Steven Spielberg pour mettre en scène cette confrontation, tout en maintenant sa préférence pour une violence hors champ, contrairement à ce que propose un film comme Night Call. Cette stratégie, déjà efficace dans Vaurien, trouve ici ses limites. Rapaces ne sait pas toujours s’il doit être frontal ou symbolique. Jusqu’à son titre, le film évoque la menace insidieuse de prédateurs rôdant autour de leurs proies. Mais cette métaphore d’une masculinité violente et insaisissable ne prend corps qu’à la toute fin. Peut-être trop tard. Reste qu’il est assez rare dans le paysage cinématographique français de prendre autant de risques qu’on ne peut qu’encourager cette volonté, en dépit de ses imperfections, loin d’être irréversibles dans le futur.

Rapaces – bande-annonce

Rapaces – fiche technique

Réalisation : Peter Dourountzis
Scénario : Peter Dourountzis, Christophe Cousin, Christophe Cantoni, Fabianny Deschamps
Interprètes : Sami Bouajila, Mallory Wanecque, Jean-Pierre Darroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crépon, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Victor Seguin
Musique :  Amine Bouhafa
Son : François Boudet
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Casting : Élodie Demey, Juliette Denis
Décors : Olivier Rado
Costumes : Rachelle Raoult
Maquillage : Lisa Schonker
Coiffure : Emma Picard
1er assistant réalisateur : Nicolas Saubost
Direction de production : Thomas Berton-Fischman
Direction de post-production : Aurélien Adjedj
Régie générale : Roland Berthemy
Sociétés de production : 24 25 Films, Oriflammes films
Pays de production :  France
Distribution France : Zinc.
Durée : 1h43
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Rapaces : la source du mâle
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3

Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes

Comment combler le vide laissé par l’absence, le deuil ou l’ennui ? C’est autour de cette question universelle que s’articule Le bonheur est une bête sauvage, deuxième long-métrage de Bertrand Guerry. Sur une île peu peuplée, les habitants cherchent, chacun à leur manière, à rompre avec la solitude et à se reconstruire. Entre la perte d’un proche, la quête de renouveau amoureux, ou encore le besoin de fuir une routine étouffante, le film embrasse un large éventail d’émotions humaines. Guerry les filme avec délicatesse, injectant à son récit une touche d’humour et de poésie.

Déjà explorée dans Mes Frères, l’île d’Yeu devient ici un personnage à part entière, à la fois refuge et prison. Bertrand Guerry retrouve les thèmes de la résilience et de la solidarité, mais s’appuie davantage sur le langage corporel et la mise en scène que sur les dialogues. Avec un humour aussi léger que la brise providentielle qui traverse ce nouveau film, cette île, battue par le vent et la mer, devient le théâtre silencieux d’une guérison collective.

Tristesse, ma liberté

La photographie de Florian Martin accentue cette ambiance flottante, entre réalisme et rêverie. L’utilisation des nuits américaines apporte une tonalité presque fantastique au récit. C’est dans cette lumière ambiguë que Jeanne (Sophie Davout), l’un des personnages centraux, évolue. Elle peine à faire le deuil de son mari disparu en mer, et semble vivre dans un entre-deux : elle nage, danse, erre, comme guidée par sa mélancolie et ses souvenirs en suspens.

Le film prend alors peu à peu des allures de film de fantômes. Jeanne est hantée, mais avec une forme de sérénité. Elle dissimule sa peine sous des gestes apaisés, presque joyeux. Le titre du film renvoie à une peau d’ours qu’elle conserve en souvenir de son mari – symbole d’un bonheur artificiel qu’elle se fabrique pour survivre. La lune, la mer et le vent deviennent les complices discrets de ces moments d’évasion intérieure.

Autour d’elle, d’autres personnages affrontent aussi leur propre solitude. Son neveu Tom (Sacha Guerry), 19 ans, aspire à une vie ailleurs. Marqué par la perte de sa mère, il s’invente des rôles, rejoue des scènes de films, se crée une fiction à lui. Ce besoin d’émancipation, qui contraste avec l’immobilisme de l’île, vient nourrir un conflit générationnel doux mais profond.

Partir sans rester

Le film adopte une narration chorale, ce qui permet d’élargir son propos sans s’éparpiller. Les habitants de l’île cherchent tous, à leur manière, à apprivoiser cette « bête sauvage » qu’est le vide intérieur. Viktor (Cédric Marchal) et Oskar (François Thollet), gérants du bar Le Bon Accueil, trouvent un exutoire dans leurs sessions de Blind Test, devenant crooners à leurs heures perdues. La bande-son acoustique, composée par Sébastien Blanchon et ses musiciens, accompagne avec finesse ces trajectoires individuelles, ajoutant une chaleur bienvenue à l’ensemble.

Par ailleurs, Guerry joue habilement avec les cadres et les hors-champs. Jeanne fuit souvent l’œil de la caméra, comme pour échapper à la réalité. Ce jeu symbolique culmine dans une scène où elle porte physiquement la frontière de sa ville, flirtant ainsi avec sa zone de confort. Mais si ce procédé est fort, il peut aussi créer une légère distance émotionnelle. Le film s’autorise aussi quelques touches d’absurde, proches du ton de Quentin Dupieux, mais sans jamais basculer complètement dans la comédie. Là où le film montre quelques faiblesses, c’est dans l’écriture de certaines intrigues secondaires. Inégales, parfois trop bavardes, elles peinent à toutes trouver leur juste place. Le jeu des acteurs non professionnels peut également manquer de naturel dans certaines scènes. Mais ces imperfections, loin de plomber le film, en soulignent paradoxalement la sincérité.

En somme, Le bonheur est une bête sauvage est un film sur la transformation douce des blessures en liberté. Ce n’est pas une œuvre spectaculaire, mais une chronique humaine, à hauteur d’homme, qui réconcilie avec l’idée que le collectif et la force de la jeunesse peuvent aider à guérir. Malgré ses fragilités, le film émeut par sa tendresse, son regard bienveillant et son invitation à réenchanter les vies ordinaires.

Le bonheur est une bête sauvage – bande-annonce

Le bonheur est une bête sauvage – fiche technique

Réalisation : Bertrand GUERRY
Scénario : Sophie DAVOUT
Interprètes : Sacha GUERRY, Sophie DAVOUT, Chris WALDER, Cédric MARCHAL, Myriam LENGAIGNE, François THOLLET, Marie WALDER, Colombe DE BAILLENCOURT, Thomas GUERRY
Directeur de la photographie : Florian MARTIN
Musique :  Sébastien BLANCHON
Monteur son – mixeur : Benoit RIOT LE JUNTER
Montage : Bertrand GUERRY
Chef Electricien : Mathis POIGNANT
Electricien : Joseph GUERRY
Perchman : Simon DUMETZ
Scripte : Absynthe PLUMAS
Directrice de production : Marion LAHEYNE
Régisseuse : Isaure PASQUIOU
Étalonneur : Florian MARTIN
Production : MITIKI Productions
Pays de production :  France
Distribution France : MIKITI
Durée : 1h35
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 2 juillet 2025

Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes
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3

Islands : l’îles des naufragés

Peut-on vivre éternellement au paradis ? C’est la question amère qui traverse Islands (Grand Prix à Reims Polar 2025), le nouveau film de Jan-Ole Gerster, comme un écho lancinant. Sous le soleil de Fuerteventura, Tom, entraîneur de tennis dans un hôtel de luxe, semble englué dans une routine hébétée : journées mécaniques sur le court, nuits d’ivresse et de solitude. Un quotidien de carte postale vidé de toute ambition, où les visages changent mais les gestes restent les mêmes. À la manière d’un rêve éveillé, le cinéaste allemand orchestre une mise en scène cérébrale, presque onirique, pour bousculer cet antihéros figé dans le temps.

Le synopsis ne trompe pas : lorsqu’une famille de vacanciers débarque, le fragile équilibre de Tom vacille. La complicité naissante avec Anne, son mari Dave, et leur fils Anton, agit comme un révélateur. Tom croit reconnaître Anne, comme si le passé cherchait à ressurgir sous cette lumière artificielle. Le malaise s’installe, et l’intrigue bascule lorsque Dave disparaît mystérieusement. Rapidement, Tom et Anne deviennent suspects. Mais plus qu’un simple polar, Islands est d’abord un voyage intérieur, un questionnement sur l’identité, le désir, et le renoncement.

L’enfer au paradis

Gerster poursuit ici sa réflexion entamée dans Oh Boy (2012), en scrutant la dérive existentielle d’une génération en suspens. Tom erre dans un lieu où le temps semble aboli, une station balnéaire transformée en purgatoire pour adultes fatigués. Derrière l’illusion du décor paradisiaque, la mise en scène saisit l’absurde de cette vie sans attache. Le moindre échange humain devient un effort, une brève accalmie dans une mer de superficialité. Même sa relation avec María, l’hôtesse d’accueil (interprétée par Bruna Cusí, aperçue dans Border Line), est marquée par une distance symbolique : un comptoir trop haut, des horaires jamais alignés, une intimité avortée.

Tout change avec l’arrivée d’Anne (Stacy Martin, envoûtante et ambiguë) et de sa famille. Gerster joue avec les codes du thriller hitchcockien, convoquant femme fatale, souvenirs troublants et disparition inexpliquée. Mais Islands se garde bien de s’y abandonner totalement. Le suspense reste diffus, presque secondaire. Ce qui compte, c’est le cheminement intérieur de Tom, incarné avec finesse par Sam Riley (Control, Sur la route, Radioactive, Orgueil et Préjugés et Zombies). Son jeu tout en retenue traduit à merveille ce lent retour à la vie – ou du moins à une forme de conscience. Peu à peu, il sort de sa torpeur, prend soin d’Anton, cherche une place dans ce microcosme éclaté. Peut-il devenir quelqu’un d’autre ? Peut-il enfin grandir ?

Des âmes à la dérive

La réalisation, elle, épouse la vacuité du lieu. Plans fixes, répétitions, décors arides. Gerster évoque parfois Un jour sans fin, sans l’humour salvateur. Ce choix, assumé, pourra désarçonner voire lasser. La narration avance au rythme d’un homme qui n’attend plus rien, et cela se ressent : les lenteurs pèsent, les dialogues s’effilochent, la tension s’effrite malgré les efforts de la partition élégante signée Dascha Dauenhauer.

Sans être totalement abouti, Islands séduit par son audace formelle, son regard mélancolique sur la fin d’une époque, le désenchantement d’une jeunesse prolongée artificiellement, et la beauté morne de son décor. Il faut accepter de s’abandonner à son rythme alangui pour en saisir la portée émotionnelle. Entre drame existentiel et récit de rédemption, Gerster livre une œuvre fragile mais touchante, qui interroge avec intelligence notre rapport au vide, au fantasme, et à ce que signifie, au fond, vivre une vie qui n’avance plus. Une belle dérive, à la fois solaire et désabusée.

Islands – bande-annonce

Islands – fiche technique

Réalisation : Jan-Ole Gerster
Scénario : Jan-Ole Gerster, Blaz Kutin, Lawrie Doran
Interprètes : Sam Riley, Stacy Martin, Jack Farthing, Dylan Torrell
Directeur de la photographie : Juan Sarmiento Grisales
Musique :  Dascha Dauenhauer
Montage : Matthew Newman & Antje Zynga
Production : Jonas Katzenstein & Maximilian Leo
Sociétés de production : Augenschein, Leonine Studios, Schiwago Film
Pays de production :  Allemagne
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 2h03
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Islands : l’îles des naufragés
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3.5

Les clips musicaux iconiques tournés dans les casinos : quand le glamour rencontre la musique

D’aussi loin qu’on se souvienne, c’est dans les années 80 que l’histoire d’amour entre clips musicaux et casinos est née. Vous vous souvenez peut-être de Madonna et de son clip Lucky Star (1983), dans lequel elle apparaît dans un décor inspiré des salles de jeu. Ambiance électrique, lumières scintillantes, tenues audacieuses, etc. qui deviendront sa marque de fabrique. Ce clip marque un tournant : le casino devient synonyme de glamour accessible, de rêve américain teinté de paillettes. 

On ne compte plus les artistes qui, dans son sillage, ont choisi ces temples du jeu pour donner vie à leurs chansons. Un cocktail visuel qui résonne d’autant plus aujourd’hui avec l’émergence des casinos en ligne et leurs jeux modernes, à l’image du populaire jeu d’avion avec argent réel.

L’âge d’or des clips casino : de Madonna à Lady Gaga

On pourrait dire qu’avec Lucky Star, Madonna a décomplexé la relation des artistes de la chanson avec le milieu du jeu. De milieu d’initiés et intimidant, le casino devient synonyme de glamour accessible, de rêve américain avec ses paillettes bien particulières.

Un quart de siècle plus tard, Lady Gaga reprend le flambeau avec Poker Face (2008). Vous connaissez certainement le clip et la chanson : Gaga y utilise le poker et ses tactiques comme métaphores des relations amoureuses, y domine la table de jeu dans des tenues futuristes.

Le succès est au rendez-vous. Plus d’un milliard et demi de vues sur YouTube. Un succès planétaire pour l’album The Fame (2008). La chanson propulse certes la carrière de l’artiste, mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’elle a réinventé assez largement l’imagerie casino pour une nouvelle génération.

Entre ces deux icônes pop, d’autres artistes ont évidemment exploité le filon de cette esthétique. Guns N’ Roses avec Paradise City en 1989, un tube mélangeant énergie rock et atmosphère survoltée des casinos, dans leur plus pur style. Britney Spears également, a exploré le paradoxe de la célébrité dans son désabusé Lucky (2000). Elle y utilise le décor casino comme métaphore de la superficialité qui règne en maître dans le microcosme hollywoodien.

Las Vegas : la Mecque des clips musicaux

Ce qui est aussi intéressant à noter, c’est que toutes les grandes villes à casinos ne se valent pas. À ce jeu, Las Vegas reste LA destination privilégiée des artistes, au détriment de Salt Lake City par exemple. La ville offre ce décor naturel incomparable : le Strip illuminé, les fontaines du Bellagio, l’historique Caesars Palace, l’architecture délirante des hôtels-casinos.

Bruno Mars l’a parfaitement compris avec 24K Magic (2016). Le clip, qui cumule 1,7 milliard de vues, est une sorte d’ode à l’hédonisme version Vegas. On y voit Mars et sa bande débarquer en jet privé, faire sauter le champagne au bord de la piscine du MGM Grand, flamber dans les salles de jeu. Et même faire du jet-ski dans les fontaines du Bellagio. Un condensé de tous les fantasmes liés à la Sin City.

Katy Perry joue aussi la carte Vegas avec Waking Up in Vegas (2009). Elle y raconte les péripéties d’un couple qui se réveille marié après une nuit de folie. Le clip capture parfaitement l’esprit “What happens in Vegas, stays in Vegas”. En clair, l’euphorie des gains et la gueule de bois des lendemains difficiles.

Plus récemment, The Weeknd modernise le genre avec Blinding Lights (2020). Le canadien utilise Fremont Street et ses néons vintage pour créer une atmosphère rétro-futuriste. Les 940 millions de vues prouvent que l’alliance casino-musique fonctionne toujours !

Pourquoi cette fascination perdure

L’attrait des casinos pour les clips musicaux tient à plusieurs facteurs. D’abord, l’environnement visuel : lumières, couleurs, mouvement constant offrent un spectacle naturel. Ensuite, la symbolique : le casino représente le risque, l’ambition, la chute potentielle – des thèmes universels en musique.

Les réalisateurs apprécient aussi la flexibilité narrative. Un casino peut raconter une histoire de succès fulgurant comme d’échec cuisant. C’est un microcosme de la société où se côtoient toutes les classes sociales, tous les rêves de grandeur, les espoirs de richesse, toutes les désillusions.

Enfin, il y a l’aspect pratique. Les casinos, en quête de publicité, accueillent souvent favorablement les tournages. Las Vegas en particulier a compris l’intérêt marketing de ces collaborations. Voilà pourquoi les clips tournés dans les casinos gardent leur pertinence. Les artistes trouvent constamment de nouvelles façons d’interpréter cet univers, mélangeant réel et virtuel, classique et moderne.

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D’or et d’oreillers, dans l’univers des contes

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Ce roman graphique est l’adaptation par Mayalen Goust du roman éponyme de Flore Vesco. N’ayant pas lu le roman, je me contenterai de mes impressions sur cette adaptation qui ne peut pas laisser indifférent. Il suffit de l’ouvrir pour comprendre qu’il s’agit d’un ouvrage flamboyant.

Si le roman de Flore Vesco est classé en littérature jeunesse, c’est probablement parce qu’il emprunte largement à l’univers des contes. Rien n’indique que la BD reprendrait le texte intégral, par contre quelques lignes d’introduction précisent qu’elle n’est pas destinée aux petites filles, car il est question de ce qui se passe dans les lits des jeunes filles. Il est donc question d’amour allant au-delà du fantasme. L’argument principal est qu’un jeune homme, Lord Handerson, cherche à se marier. Il habite un château. Il est jeune, riche et son château est de style gothique flamboyant. Lord Handerson est orphelin, suite au décès tragique de sa mère. Quant à son père qui l’a élevé, il est mort depuis quelques années. On croyait le château à l’abandon, mais il n’en est rien et le jeune Lord Handerson s’apprête à donner un bal. Tout cela pour faire sentir que de nombreux éléments évoquent quelques-uns des plus célèbres contes.

Premier test

Ainsi, Lord Handerson a prévu de faire passer un test à toutes les prétendantes qu’il reçoit. Elles doivent passer une nuit dans un lit constitué d’une incroyable superposition de matelas, ce qui rappelle évidemment La princesse au petit pois (Hans Christian Andersen – 1835). Mais ce n’est qu’un leurre, car il n’y a aucun petit pois ici et les jeunes filles qui osent passer la nuit à cet endroit sont vite congédiées, malgré des impressions très variées. En fait, nous suivons trois sœurs de bonne famille (Margaret, May et Maria) accompagnées par leur servante, Sadima, alors que la mère n’a pas été admise à rester au château, pour la bonne raison qu’elle ne prétend pas épouser Lord Handerson. Les sœurs n’ayant pas réussi le test (sans qu’aucune explication leur soit donnée), Sadima les raccompagne. Mais, Lord Handerson avait suggéré que Sadima passe également le test. Alors, celle-ci revient en cachette au château. Débute alors une série de péripéties toutes plus étonnantes que les autres, qui verront Sadima et Lord Handerson se rapprocher. Jusqu’à l’amour auquel tous deux aspirent ?


Le dessin

Avec ce roman graphique, Mayalen Goust nous en met plein les mirettes. Portée par une inspiration de chaque instant, elle nous transporte dans son imaginaire qui n’a rien à envier aux contes de fées. Les décors sont d’une richesse visuelle incroyable. La mise en page est remarquable, avec une organisation des planches qui met en valeur toutes les situations qu’elle imagine. Le dessin lui-même est de toute beauté, avec un style élégant qui mérite largement les nombreux dessins de taille dont elle parsème l’album, allant parfois jusqu’à la double page. Et puis, son utilisation des couleurs est un émerveillement renouvelé quasiment à chaque planche. Suivant les situations, elle utilise des couleurs claires ou sombres, ainsi que de nombreuses couleurs vives qui témoignent d’une maîtrise parfaite de ce qu’elle recherche. Bref, graphiquement, l’album est un enchantement de chaque instant.

Le nœud de l’histoire

Il est à chercher du côté de l’histoire familiale de Lord Handerson. Il n’a jamais fait le deuil de sa mère, pour une raison précise qui nous mène du côté du fantastique à tendance perverse. D’ailleurs, est-ce lui qui n’arrive pas à faire le deuil de sa mère ou bien sa mère qui n’admet pas la séparation d’avec son fils ? Ainsi, la relation mère-fils s’oppose finalement à l’amour que Lord Handerson souhaite vivement. L’ouvrage explore donc l’évolution des relations d’un jeune homme qui en apparence a tout pour lui (physique de brun ténébreux élancé), mais qui traine un passé familial dont il ne sait que faire. A vrai dire, les tests qu’il fait passer à ses prétendantes sont destinés à évaluer leur aptitude à le soutenir dans sa recherche d’un épanouissement personnel. Celui-ci passera par l’établissement d’une relation sentimentale suffisamment forte pour que la relation avec sa mère soit reléguée au second plan. C’est donc quelque chose d’assez fondamental que cette histoire met en scène d’une manière flamboyante.

Le scénario

Il monte en puissance régulièrement. La phase du premier test permet de se faire des impressions sur le château et ses occupants. Malgré son immensité, il n’est entretenu que par un seul domestique, Philippe, très stylé et dévoué à son maître. Ses lunettes avec d’immenses verres lui donnent une allure inimitable. Quant au château, il réserve quantités de surprises, esthétiques notamment. A noter quand même qu’il est bien chauffé malgré l’absence de cheminée. Et puis, la nourriture apparaît comme par enchantement. C’est avec le deuxième test que Sadima va en savoir plus sur la bâtisse et son histoire, car cette fois, c’est à la cave qu’elle doit passer une nuit.

L’amour au quotidien

L’histoire met en évidence que s’il se limite à des envies issues de la séduction physique, un couple peut courir au-devant de graves désillusions. Après le premier test, Lord Handerson invite Sadima à l’appeler Adrian. Ce qu’elle n’arrive pas, habituée à son rôle de domestique (qui s’occupe l’esprit en fredonnant des ritournelles). Saura-t-elle dépasser ce penchant ? Quelques péripéties, certaines imprévues, vont néanmoins permettre à Lord Handerson et Sadima de mieux faire connaissance, en attendant d’assouvir un désir physique qui s’affirme.

« La mariée ira mal »

Ce roman graphique est donc une vraie réussite qui va bien au-delà d’un aspect esthétique très séduisant. Cela va dans le sens du message qu’il délivre, à savoir que l’amour ne doit pas se contenter de la séduction physique. Pour deux personnes qui veulent partager leur vie, il vaut mieux se connaitre complètement, savoir ce qui compte pour l’autre et sentir qu’on peut partager cela pour se soutenir mutuellement. Attention, parce que le passé de l’un et de l’autre ne s’efface pas. Sadima devra oublier ses réflexes de servante et Lord Handerson devra faire passer Sadima avant tout. Alors qu’il se voyait incapable de jamais quitter le château familial, Adrian risque de devoir subir certains tests lui aussi.

D’or et d’oreillers – Mayalen Goust d’après le roman éponyme de Flore Vesco
Rue de Sèvres : sorti le 18 septembre 2024
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4

« Berserk – Édition Prestige » : un chef-d’œuvre en majuscule

Peu de mangas atteignent la densité, la noirceur et l’élégance tragique de Berserk. Depuis sa création par Kentarō Miura en 1989, cette œuvre inclassable s’est imposée comme l’un des monuments du genre dark fantasy. Les éditions Glénat lui rendent aujourd’hui un hommage à sa hauteur, en publiant une somptueuse édition prestige en deux volumes massifs (près de 900 pages cumulées), qui couvre les débuts de la série jusqu’au chapitre 6 de « L’Âge d’or ». Soit la première grande respiration du récit : des débuts ultra-violents du Guerrier noir à la constitution de la Troupe du Faucon. Des arcs fondateurs, imprimés ici sur grand format cartonné, avec pages couleur inédites et traduction entièrement revue. Un soin éditorial remarquable, à l’image de l’œuvre qu’il célèbre.

L’entrée dans Berserk est brutale. Le lecteur découvre un monde en ruines, où rôdent des démons, où les hommes ne sont plus que bêtes ou proies. Guts, le « guerrier noir », traîne son épée gigantesque à travers des contrées désolées, traquant des créatures de cauchemar. À ses côtés, le lutin Puck, petit génie de légèreté et de tendresse dans ce monde de ténèbres, apporte dès le début un contrepoint bienvenu à la sauvagerie environnante.

Les premiers chapitres plongent le lecteur dans un univers d’une rare cruauté. On affronte les démons intérieurs et extérieurs : l’Inquisiteur Mozgus, les horreurs du marquis de Koka, mais surtout le Comte et son effroyable tragédie familiale – l’un des sommets émotionnels de ce début de saga. Sous ses allures de pure dark fantasy, Berserk pose là des questions essentielles : jusqu’où l’homme peut-il sombrer ? Peut-il lutter contre sa propre corruption ? À quel prix ?

Le récit bascule ensuite dans un vaste flashback, qui constitue à lui seul une œuvre dans l’œuvre : L’Âge d’or. On y découvre l’enfance martyrisée de Guts, sa rencontre avec Griffith, fascinant chef de guerre au charisme diabolique, et les événements qui président à la constitution de la Troupe du Faucon.

C’est ici que la narration de Kentarō Miura atteint son apogée : en mêlant avec virtuosité action, psychologie et drame, il déploie une véritable tragédie moderne. La relation entre Guts et Griffith, tissée d’admiration, de rivalité et d’une indicible ambiguïté, devient le cœur battant du récit. Casca, guerrière forte et blessée, s’affirme en parallèle comme un personnage important, d’une intensité bouleversante.

Au fil des batailles et des intrigues de cour, l’œuvre explore des thématiques universelles : l’ambition, le libre arbitre, la fatalité, le prix du rêve. Le tout servi par une maîtrise narrative indéniable, où chaque scène frappe par sa tension dramatique.

Un trait à couper le souffle

Graphiquement, Berserk impressionne dès ces premiers volumes par la force de son trait. La démesure des combats, le grotesque des monstres, l’expressivité des regards, la minutie des décors : tout témoigne d’une virtuosité rare. On sent le perfectionnisme de Miura dans chaque case.

Le format prestige permet justement de savourer pleinement cette richesse visuelle. Les doubles pages prennent ici toute leur ampleur ; les scènes de siège, d’orgie démoniaque ou de bataille rangée retrouvent leur souffle épique. Quant aux pages couleur inédites, elles viennent ponctuer le récit de leurs éclats.

En proposant ces deux volumes couvrant l’intégralité de l’introduction et une bonne partie de L’Âge d’or, Glénat offre un socle idéal pour redécouvrir (ou découvrir) Berserk. Ce premier « cycle » du manga, à la fois sombre et poignant, jette les bases d’une œuvre colossale qui ne cessera de se complexifier par la suite.

Un chef-d’œuvre intemporel – et une édition qui lui rend enfin justice.

Berserk – Édition Prestige (I et II), Kentarō Miura
Glénat, juin 2025

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5

« Albert Kahn » : banquier des peuples et philanthrope du regard

Il arrive parfois qu’un destin discret traverse le vacarme de l’Histoire pour mieux éclairer notre propre présent. C’est à cet exercice subtil que se livre l’album graphique Albert Kahn (Glénat), qui met en scène la vie étonnante de ce banquier alsacien — juif, humaniste, célibataire, sans descendance — dont l’ambition ne fut jamais d’accumuler pour lui-même, mais d’ouvrir des fenêtres sur le monde pour les autres.

On entre dans ces pages comme on franchit les portes de son fameux « Cercle autour du Monde » à Boulogne, ce salon lumineux où se réunissaient boursiers, universitaires et intellectuels de tous horizons. L’auteur Didier Quella-Guyot, fasciné par les Archives de la planète et le silence enveloppant cette figure relativement méconnue, compose un portrait en demi-teinte : celui d’un homme « à la discrétion personnelle n’ayant d’égale que son ouverture au monde », tel qu’il le confie dans l’entretien qui accompagne l’album.

Albert Kahn s’affranchit d’emblée de l’image figée du capitaliste de la Belle Époque. Il nous apparaît comme un esprit en mouvement, animé par une soif insatiable de découvrir et comprendre l’altérité. Pour lui, « apprendre, avoir des diplômes, se cultiver, sont des clés pour comprendre le monde », mais il ne s’en contente pas. Il appelle à la découverte active, à s’informer, à bouger et se bouger : « L’immobilité est un piège pour l’esprit ». C’est ainsi qu’il imagine ses fameuses Bourses autour du Monde, invitant de jeunes agrégés à parcourir le globe pour rencontrer la réalité même des peuples.

Le banquier se double ainsi dans l’album d’un passeur d’idées et de sensibilités. Derrière ces mots simples se cachent une foi presque candide en la fraternité universelle, un idéal républicain qui l’anime et qu’il veut incarner à travers les images et les récits que ses opérateurs, véritables reporters de terrain, rapportent du monde entier. Il s’agit de documenter la marche du monde, à travers ses différents peuples, mais aussi les paysages qui le composent.

L’album restitue très bien ce paradoxe d’un homme riche mais rétif au luxe, fuyant les mondanités mais soucieux de trouver un havre de paix dans ses jardins personnels. On découvre un Albert Kahn porteur d’une ambition colossale : archiver le monde en mutation, pour les générations futures.
Cela lui est d’ailleurs coûteux sur le plan personnel, puisque ça hypothèque ses relations amoureuses. Et c’est dans cette tension entre humilité personnelle et projet titanesque que réside la justesse de regard des auteurs.

Sans verser dans l’hagiographie béate, même s’il considère son sujet avec beaucoup de respect, Albert Kahn nous invite à réfléchir à ce que signifie réellement « voir » : non pas posséder, mais comprendre. À l’heure où les flux d’images saturent nos écrans, le projet d’Albert Kahn – cette quête de fraternité par la connaissance – constitue une leçon salutaire, et ô combien contemporaine.

Albert Kahn, Didier Quella-Guyot et Manu Cassier
Glénat, juin 2025, 96 pages

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3.5

« BRZRKR Bloodlines » (Tome 2) : voyage sanglant à travers les siècles

Si l’éternité est un fardeau, Unute, l’immortel imaginé par Keanu Reeves, nous rappelle qu’elle est aussi un prétexte inépuisable à l’aventure. Dans ce second volume de BRZRKR Bloodlines, les auteurs nous invitent une fois encore à feuilleter les pages sanguinolentes du passé de ce personnage fascinant. Après un premier spin-off prometteur mais quelque peu inégal, ce nouvel opus affiche une ambition plus affirmée, tant sur le plan narratif que graphique.

Le principe est désormais bien rôdé : deux récits complets, qui explorent chacun une époque marquante de l’existence de ce guerrier condamné à tuer et à survivre. Et c’est précisément cette mécanique – cette capacité à faire voyager le lecteur dans des contextes toujours renouvelés – qui donne tout son sel à cette déclinaison de l’univers BRZRKR.

Dans l’ombre de Gengis Khan : un démon au cœur de l’empire mongol

La première histoire nous ramène au XIIIe siècle, à la cour de Gengis Khan. Unute devient ici l’arme ultime d’un conquérant enivré de pouvoir. Sous la plume de Keanu Reeves et Matt Kindt, fidèles architectes de la série principale, l’intrigue s’inscrit dans la continuité thématique de la trilogie initiale : manipulation, lutte contre sa propre nature, questionnement sur l’usage de la force.

Ron Garney signe des planches musclées, où le trait sec et expressif accentue la brutalité des affrontements. L’anatomie déformée par la rage, Unute fend les rangs ennemis à mains nues, incarnation même du chaos, mais jamais simple marionnette. Car derrière les gerbes de sang et les membres arrachés, l’homme résiste à sa manière à sa propre déshumanisation.

On retrouve avec plaisir ce mélange de sauvagerie et de tragédie qui fait la singularité de BRZRKR. Plus qu’un simple défouloir graphique, cette première partie enrichit le portrait d’un personnage hanté, balancé entre instinct meurtrier et quête de sens.

Western crépusculaire : pour une poignée de balles et de regrets

Le second récit change radicalement de décor. Place au Far West, ses grands espaces poussiéreux, ses duels sous tension et ses figures archétypales. L’histoire adopte un ton plus introspectif. Unute y erre tel un revenant, traînant son immortalité comme une malédiction, confronté à une humanité corrompue par la cupidité. Les scènes de torture, de régénération douloureuse et de vengeance implacable confèrent à ce western une âpreté bienvenue, rappelant les grandes heures du genre.

Ici, Unute n’est plus une arme aux mains d’un tyran. Il est un être qui subit son éternité et tente, malgré lui, de naviguer parmi les hommes, quitte à laisser derrière lui un sillage de cadavres. B, errant dans le Missouri d’avant la guerre de Sécession, croise la route de Maybell, une jeune femme qui le supplie de l’aider à atteindre sa destination. Son désir de vengeance, contre un père qui a empêché son mariage avec violence, entre cependant en conflit avec la quête de paix de B, lui-même las de la violence qui jalonne son existence. Le père de Maybell lance des tueurs à leurs trousses, transformant leur fuite en véritable bain de sang. B doit alors choisir s’il sera le protecteur de la jeune femme ou s’il succombera à ses instincts destructeurs…

Un écrin soigné pour une série en pleine maturité

L’édition française proposée par Delcourt perpétue le soin apporté à cette série depuis ses débuts. Impressions impeccables, papier de qualité, couverture signée Matteo Scalera (bien plus inspirée que celle du premier spin-off) : rien à redire. Comme à l’accoutumée, une riche galerie d’illustrations et un bref cahier présentant les artistes viennent parachever l’ouvrage.

Mais c’est surtout sur le fond que Bloodlines Tome 2 convainc pleinement. En croisant des époques distinctes et des visions graphiques contrastées, il dresse un portrait nuancé d’Unute, oscillant entre bête de guerre et âme tourmentée. En attendant les prochains chapitres des aventures d’Unute, ce tome 2 s’impose comme un indispensable pour les amateurs de la série et, plus largement, pour les lecteurs de comics adeptes de récits épiques et sans concessions.

BRZRKR Bloodlines (Tome 2), Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney 
Delcourt, juin 2025, 112 pages

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4

« Le Dernier vol de Dan Cooper » : l’éternelle énigme d’un pirate du ciel

Les éditions Glénat publient Le Dernier vol de Dan Cooper, de Jean-Luc Cornette et Renaud Garreta. Un exercice d’imagination convaincant, qui donne une matérialité à Dan Cooper après son célèbre « casse aérien ».

Le 24 novembre 1971, à la veille de Thanksgiving, un homme en costume sombre, se faisant appeler « Dan Cooper », s’installe à bord du vol 305 de la Northwest Orient Airlines, entre Portland et Seattle. À première vue, rien qui ne distingue ce passager d’un autre. Mais très vite, il fait parvenir un message glaçant à l’équipage : il transporte une bombe et exige 200 000 dollars en petites coupures ainsi que quatre parachutes. Le FBI, soucieux de préserver les passagers, accède à sa demande.

Dans la nuit orageuse du Nord-Ouest américain, alors que l’appareil se dirige vers le Mexique, Dan Cooper ouvre la porte arrière du Boeing 727 et disparaît, parachute au dos, dans les ténèbres. On ne le reverra jamais. Malgré des décennies d’investigations méticuleuses – la plus longue enquête non résolue de l’histoire du FBI – l’identité et le sort du mystérieux pirate de l’air demeurent un mystère. Un maigre indice surgira en 1980 : quelques liasses de billets, identifiées par leurs numéros de série, retrouvées par une famille sur les berges du fleuve Columbia. Pour le reste, le néant. En 2016, le FBI finit par jeter l’éponge.

C’est sur ce canevas, à tout le moins fascinant, ce mythe en devenir, que se greffent Jean-Luc Cornette et Renaud Garreta. Leur album, Le Dernier vol de Dan Cooper, s’empare de cette matière brute pour en offrir une relecture palpitante, entre documentaire, fiction spéculative et thriller psychologique. Car si le fait historique est bien posé, le cœur du récit repose sur une savoureuse extrapolation : Cooper a-t-il survécu à ce saut suicidaire ? Et si oui, que lui est-il arrivé ?

Le scénario de Jean-Luc Cornette, finement ciselé, met en lumière un personnage ambigu, un cerveau criminel audacieux et méthodique, mû par une rage froide. À travers son périple post-saut, l’album dévoile un homme en fuite, traqué par ses propres démons et prisonnier d’une relation trouble avec sa maîtresse et complice. Leur duo fonctionne à merveille : les tensions sous-jacentes, parfois alimentées par les opinions tranchées de leurs proches, donnent une densité émotionnelle au récit, qui s’intéresse aux failles humaines de ses protagonistes, même s’il s’articule essentiellement autour de la cavale.

Visuellement, le dessin de Renaud Garreta joue la carte du réalisme. Le trait net, la mise en scène cinématographique, le soin apporté aux décors participent pleinement à la tension narrative. On tourne les pages comme on suivrait les plans d’un film noir, chaque case creusant davantage le mystère.

Les auteurs, inventifs, construisent un récit plausible, habile, qui laisse la part belle aux hypothèses et aux interrogations. Ils invitent le lecteur à prolonger lui-même l’histoire, à se prendre au jeu des spéculations. Et au final, l’album se dévore d’une traite. C’est un page-turner efficace, nourri d’une matière passionnante, dont le suspense, les ressorts psychologiques et le réalisme graphique en font une lecture hautement recommandable, que l’on soit passionné par les grandes énigmes criminelles ou tout simplement amateur de bonnes bandes dessinées.

Le Dernier vol de Dan Cooper, Jean-Luc Cornette et Renaud Garreta 
Glénat, juin 2025, 88 pages

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4

« Emma » : Jane Austen, ou l’art de la comédie sociale

Parmi les grands romans de Jane Austen, on trouve en bonne place Emma, publié en 1815. Moins sombre que Mansfield Park, moins romantique qu’Orgueil et Préjugés, ce texte, aujourd’hui adapté en roman graphique, se déploie telle une brillante comédie de mœurs, un tableau délicatement ironique de la société anglaise du début du XIXe siècle. Avec Emma, la romancière britannique atteint un équilibre subtil entre légèreté narrative et profondeur psychologique. Elle livre surtout un portrait de femme aussi agaçante qu’attachante, au cœur d’un monde régi par les conventions, les mondanités, le rang et l’argent.

Emma Woodhouse a en apparence tout pour elle : elle est belle, intelligente, riche, dotée d’une position sociale enviable. Mais elle apparaît aussi diablement entêtée, trop gâtée par la vie, prompte à juger les autres de haut, et dangereusement portée à jouer les marieuses. C’est précisément cette dernière imperfection qui va donner au roman – et à son adaptation – toute sa modernité : loin de l’héroïne idéalisée, Jane Austen esquisse le portrait d’une jeune femme en proie à ses illusions, contrainte de se confronter peu à peu à ses propres limites. Elle pense être Oracle des sentiments amoureux ; elle se fourvoie plus souvent qu’à son tour, causant du tort à ceux qui lui accordent du crédit.

Highbury se structure autour d’une petite communauté, au sein de laquelle Emma se plaît à imaginer les alliances possibles, à orchestrer des unions qu’elle juge souhaitables – souvent à tort. Le cœur du roman graphique tient à sa volonté de marier la naïve Harriet Smith. D’abord à Mr Elton, ce qui se solde par un fiasco. Puis à d’autres, révélant cruellement la vanité de ses projets. La trame narrative épouse ces cheminements : Emma, de stratège des cœurs, devient peu à peu lucide sur ses propres sentiments et sur la complexité des relations humaines.

Comme dans l’ensemble de son œuvre, Jane Austen circonscrit son récit à un espace restreint – ici, la bourgade de Highbury – pour mieux en observer les interactions. Dans cet univers en vase clos, chaque visite, chaque dîner, chaque promenade est l’occasion d’une scène où se jouent les ambitions, les désirs et les malentendus. Les unions semblent constituer l’alpha et l’oméga d’une bourgeoisie avant tout soucieuse des apparences et du statut social.

Sous les dehors légers de la comédie, le roman graphique de Claudia Kühn et Tara Spruit n’élude en rien les enjeux matériels et sociaux du mariage. L’avenir des femmes passe par l’union matrimoniale, ce qui signifie que les distinctions de rang et de fortune demeurent décisives. Le regard ironique de Jane Austen ne dissimule pas ces contraintes, bien au contraire.

Et dans ce contexte, le couple final que formeront Emma et Mr Knightley se caractérise par la sincérité des sentiments et par l’apprentissage mutuel qu’il suppose. Leur union se fonde sur une estime réciproque et authentique. Elle s’impose comme une forme d’idéal : c’est en acceptant ses erreurs et en mûrissant qu’Emma devient digne de ce bonheur. Ce dernier lui était inenvisageable tant qu’elle tirait des plans matrimoniaux sur la comète des conventions sociales.

Là où Orgueil et Préjugés suivait l’évolution parallèle d’Elizabeth Bennet et de Mr Darcy, Emma propose une trajectoire plus centrée sur la protagoniste, qui doit, seule, apprendre à mieux voir le monde… et elle-même. C’est peut-être ce qui confère au roman cette espèce de charme durable : sous le vernis de l’ironie et des diktats, il rend compte d’une quête de vérité intérieure. Emma, en ce sens, n’est pas un modèle figé mais un personnage en devenir : un être faillible, perfectible, auquel on ne peut que s’attacher, en dépit de ses nombreux défauts.

Relu aujourd’hui, Emma frappe par sa modernité narrative. Les biais de perception entraînent l’ironie dramatique, sa manière de mêler comédie légère et étude sociale en font un roman d’une grande richesse. On en trouve les traces dans cette adaptation réussie, mais plus fidèle qu’inventive.

Emma, Claudia Kühn et Tara Spruit 
Jungle, juin 2025, 256 pages

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3.5

Amélie et la métaphysique des tubes : un corps sans filtre

C’est par petites touches de grâce et de nostalgie qu’Amélie et la métaphysique des tubes parvient à faire ressurgir les premières sensations, souvenirs et émotions de l’enfance. Dans un récit initiatique balisé mais empreint de bienveillance, le film nous entraîne dans l’univers intérieur d’une petite fille en quête de sens et de repères. Une œuvre qui bouleverse par la richesse d’évocation de l’animation et le trouble persistant de la mémoire.

Présenté dans une relative discrétion au Festival de Cannes 2025, le film trouve son véritable public à Annecy, où il remporte le prix du public. Premier long-métrage de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, cette adaptation du roman autobiographique d’Amélie Nothomb séduit par sa sensibilité autant que par sa cohérence visuelle. Le style graphique — aplats de couleur, contours parfois absents, décors profonds et texturés — évoque inévitablement le travail de Rémi Chayé, avec qui les réalisatrices ont collaboré au story-board et à la conception des personnages (Tout en haut du monde, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary). Mais loin d’un simple hommage, ce choix esthétique prolonge de manière organique un imaginaire foisonnant.

La naissance d’un enfant

Ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style animé gagne en densité grâce à une mise en scène attentive à l’étrangeté du regard enfantin. Le film adopte un dispositif en voix off : une Amélie plus âgée commente son enfance avec distance et philosophie, superposant à la naïveté sensorielle une conscience réflexive. Cette double perspective, entre immédiateté de l’expérience et mise en récit, constitue à la fois la force et la limite du film. La narration parlée structure le récit, là où un abandon plus radical à l’épure poétique aurait pu offrir une immersion encore plus viscérale de l’enfance.

Comme dans J’ai perdu mon corps, le point de vue d’Amélie nous donne à voir comment elle transforme la réalité avec son imaginaire. Un geste conscient et inconscient qui la protège et qui l’aide également à s’aventurer dans le monde caché et merveilleux de l’enfance. Son rapport au monde est d’ailleurs ici envisagé comme un flux d’informations que l’enfant ne sait pas encore interpréter. Amélie se considère comme un tube. Elle perçoit tout, mais ne comprend rien. L’image, simple et efficace, irrigue toute la mise en scène. À mesure qu’elle s’ouvre au monde – notamment grâce à la figure bienveillante de Nishio-san –, elle apprend à trier, formuler, nommer et canaliser ses sens. Cette jeune japonaise, à la fois femme de ménage et cuisinière, devient le cœur émotionnel du film. Elle ne se contente pas d’accomplir des tâches domestiques. Nishio-san panse les failles d’une famille débordée et incarne un Japon apaisé, chargé de mémoire, et offre à Amélie un modèle d’amour maternel implicite, loin de la froideur de ses parents biologiques.

Les couleurs de l’enfance

Mais si la relation entre Amélie et Nishio-san touche autant, c’est aussi grâce à l’attention portée à la bande-son. La compositrice Mari Fukuhara signe une partition délicate, discrète, en osmose avec les mouvements intérieurs de l’héroïne. La musique, comme le trait animé, enveloppe sans écraser, accompagnant chaque variation émotionnelle avec une justesse rare. Le film joue également avec la symbolique des couleurs, sans jamais l’imposer comme un code figé. Si certains personnages évoquent des humeurs par leur palette chromatique, l’ensemble évite le systématisme. L’eau, omniprésente dans le récit – jusqu’à devenir l’élément-symbole d’Amélie – cristallise cette approche : miroir de l’âme, frontière entre vie et mort, elle traverse le film comme un fil conducteur invisible. Elle structure la pensée de l’enfant tout en renvoyant à une spiritualité diffuse que le récit effleure plus qu’il ne théorise.

La réussite d’Amélie et la Métaphysique des tubes tient donc dans cet équilibre fragile entre l’abstraction poétique et l’ancrage sensoriel. En choisissant de s’adresser autant à l’intelligence qu’à la sensibilité du spectateur, Vallade et Han signent une fable universelle, où la métaphysique reste à hauteur d’enfant. Une œuvre bouleversante, où penser, ressentir et se souvenir ne font plus qu’un. À découvrir en famille.

Amélie et la métaphysique des tubes – bande-annonce

Amélie et la métaphysique des tubes – fiche technique

Réalisation : Maïlys VALLADE, Liane-Cho HAN
Production : Nidia SANTIAGO (IKKI FILMS), Edwina LIARD (IKKI FILMS), Claire LA COMBE (MAYBE MOVIES), Henri MAGALON (MAYBE MOVIES), Jean-Michel SPINER, Mireille SARRAZIN
Scénario : Liane-Cho HAN, Aude PY, Maïlys VALLADE, Eddine NOËL
Graphisme : Eddine NOËL, Marietta REN (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Liane-Cho HAN, Maïlys VALLADE (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Remi CHAYÉ, Marion ROUSSEL (CREATION GRAPHIQUE ET DESIGN DES PERSONNAGES), Justine THIBAULT, Simon DUMONCEAU
Storyboard : Lucrèce ANDREAE, Olivier CLERT, Chloé NICOLAY, Alice BISSONNET, Jonathan DJOB NKONDO, Nicolas PAWLOWSKI, David CANOVILLE, Éléa GOBBÉ-MÉVELLEC, Alexander PETRESKI, Merwan CHABANE, Liane-Cho HAN, Marietta REN, Rémi CHAYÉ, Ahmed NASRI, Maïlys VALLADE
Layout : Marion ROUSSEL (DIRECTION DU LAYOUT POSING), Hanne GALVEZ (DIRECTION DU LAYOUT POSING), Eddine NOËL (DIRECTION DU LAYOUT DECOR)
Décors : Eddine NOËL, Camille LETOUZE (DESIGN PROPS), Marick QUEVEN (DESIGN PROPS), Justine THIBAULT (DIRECTION DU DECOR COULEUR)
Animation : Juliette LAURENT (DIRECTION DE L’ANIMATION), Joanna LURIE (DIRECTION DESSIN D’ANIMATION)
Musique : Mari FUKUHARA (MUSIQUE ORIGINALE ET ORCHESTRATION)
Son : Kevin FEILDEL, Fanny BRICOTEAU
Montage : Ludovic VERSACE
Compositing : Tevy DUBRAY
Direction artistique : Eddine NOËL
Pays de production :  France
Distribution France : Haut et Court
Durée : 1h17
Genre : Animation, Aventure, Comédie, Famille
Date de sortie : 25 juin 2025

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