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Titouan, les enfants du corail : en eaux troubles

Considérés comme les poumons de l’océan, les coraux abritent un écosystème essentiel à la biodiversité marine. Alors qu’ils sont aujourd’hui gravement menacés par le réchauffement climatique, le fondateur de l’organisation Coral Gardeners, Titouan Bernicot, et ses collaborateurs œuvrent pour sensibiliser le public à la nécessité de restaurer les récifs coralliens. Leur initiative continue de mobiliser des bénévoles venus du monde entier, tous préoccupés par la santé d’une planète malade, accablée par une succession de crises climatiques.

Récifs en péril

Direction la Polynésie française, destination souvent réduite à ses clichés de carte postale, mais qui abrite également une organisation non gouvernementale unique, composée de jeunes âgés de 14 à 25 ans. Née en 2017 sur l’île de Moorea, Coral Gardeners s’est donné pour mission de protéger les récifs, dont le blanchissement s’accélère de manière alarmante. En effet, la hausse de la température des océans ne laisse que peu de temps à ces animaux marins pour s’adapter.

Le film s’attarde ensuite sur les actions concrètes mises en œuvre, notamment la technique du bouturage et la création d’une colle naturelle, qui permettent de reproduire de nouveaux coraux à partir de fragments récupérés. Cette méthode s’accompagne d’une sélection rigoureuse des espèces les plus résistantes aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes. Le documentaire met également en lumière l’implication des jeunes, des scientifiques et des volontaires, qui s’expriment avec force et conviction, porteurs de l’espoir d’un avenir plus durable.

Le réalisateur Karim Mahdjouba laisse pleinement la parole à ces voix engagées, qui dressent un état d’urgence face à la situation. Pourtant, malgré ces témoignages forts, le film semble hésiter entre le reportage scientifique et l’outil pédagogique. Le montage rapide, fait de séquences explicatives juxtaposées, nuit parfois à la profondeur du propos. Le manque de contrepoints ou de perspectives extérieures renforce une impression de discours unilatéral, où l’élan militant prend parfois le pas sur la complexité du sujet. Chaque appel à l’action oscille ainsi entre sincérité et didactisme, risquant de vider le message de sa dimension humaine et solidaire initiale.

Jeunesse en vigil

Explorer d’autres récifs que ceux de la Polynésie et suivre leur évolution, comme dans le documentaire Chasing Coral, aurait sans doute permis d’élargir la portée du message et de mieux contextualiser la crise corallienne à l’échelle mondiale. De plus, la redondance des plans aquatiques, souvent statiques, laisse entrevoir des limites budgétaires évidentes. Paradoxalement, alors que le corail est au cœur du sujet, il finit par manquer de véritable présence, au point que l’on en oublie l’un de ses rôles majeurs : celui de transformer le CO₂ en oxygène.

Dans sa dernière partie, le film adopte un ton plus posé et gagne en recul. Bien qu’il cultive un sentiment d’émerveillement dans ses premières images, il n’emprunte jamais le ton du miracle. Le réchauffement climatique y est présenté comme une réalité tangible, dont les conséquences dépassent largement le cadre des récifs montrés à l’écran. Titouan et son équipe en sont conscients et s’engagent dans une campagne visant autant à réparer ce qui peut l’être qu’à encourager un mode de vie plus respectueux de l’environnement.

Ces bonnes volontés, émanant des « jardiniers de l’océan », rappellent l’importance de transmettre un savoir-faire précieux, à la fois scientifique et humain.Titouan, les enfants du corail parvient ainsi à maintenir un cap : celui de l’espoir, porté par une jeunesse investie, bien décidée à préserver un monde habitable – sur terre comme en mer.

Titouan, les enfants du corail – Bande-annonce

Titouan, les enfants du corail – Fiche technique

Réalisation : Karim Mahdjouba
Direction de la photographie : Tim McKenna
Narration : Françoise Cadol
Musique : Stéphane Rossoni
Ingénieur du son : Jean-Luc Casula
Montage : Kealoha Pou
Production : KMH Media Production
Pays de production : France
Distribution France : Panoceanic Films
Durée : 1h09
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 juillet 2025

Titouan, les enfants du corail : en eaux troubles
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3

« Baby » : anatomie du chaos

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Le deuxième tome de Baby, signé Chang Sheng, se pare de gravité. Il ne ralentit pas ; il approfondit. Un cheminement bienvenu, après un premier volume furieusement rythmé, marqué par la survie brute et l’énigme virale.

Nous sommes toujours en décembre 2043, au seuil du « Jour du Jugement », dans les rues crevassées de Taïwan. Le parasite Baby continue de remodeler les corps, transformant les humains en chimères de métal, autant victimes que menaces. Élisa, notre héroïne mi-policière déchue mi-miraculée cyborg, a survécu à l’implantation d’un Baby dans sa main gauche – sans pour autant basculer dans la monstruosité. Une anomalie génétique ? Une exception divine ? Une fusion réussie ?

« Le parasite qui infectait nos corps est déjà mort. Nous ne sommes plus que des défectueux, mi-humains, mi-robots. Mais toi, tu as le pouvoir de fusionner en parfaite symbiose. C’est sûrement pour ça qu’après ta blessure, je t’ai retrouvée presque sans vie. »

Élisa, accompagnée de son acolyte robotique Dr-44, entame un cheminement de plus en plus solitaire et introspectif. Leur relation, teintée d’humour et d’amitié, trouve une issue touchante dans une séquence magnifiquement illustrée par Chang Sheng.

Quand Dr-44 meurt, ce n’est en effet pas seulement une perte affective : c’est un basculement. Élisa est bientôt recueillie par un groupe de survivants, marginaux mais lucides, dans un refuge inattendu. Là, deux figures émergent : un mangaka à l’origine involontaire du chaos – ses histoires ont inspiré les expérimentations scientifiques ayant donné naissance aux Baby –, et surtout, le Seigneur de la Terre, silhouette aussi fascinante qu’inquiétante. « C’est une fusion entre son corps infecté par Baby et les ordinateurs surpuissants du porte-avion », lui dit-on. « C’est par le biais de ces ordinateurs que sa conscience peut accéder au réseau mondial et aux satellites… »

Cet homme, qui « agit comme une sorte de radiotélescope », va aider l’héroïne à trouver comment gérer sa dualité, prendre le dessus sur son hôte. Parallèlement, les autres survivants du premier tome échouent dans un bunker qui devait être synonyme d’espoir et de paix relative. C’était sans compter sur le destin…

Le tome avance vers un dénouement que l’on sent imminent. Le bunker, espoir fantasmé, n’est qu’un leurre – dévasté par les mécanos. Les organos eux-mêmes, ces ennemis jusque-là caricaturaux dans leur violence, prennent une tournure plus trouble. Que sont-ils, au fond ? Les produits d’une erreur humaine ? Les gardiens d’un nouvel ordre ? Leur rôle reste ambigu, comme si Chang Sheng s’amusait à bousculer nos repères.

Sur le plan graphique, rien à redire. Chang Sheng continue de tutoyer l’excellence. Les planches regorgent de détails, qu’il s’agisse des architectures en ruine ou des visages marqués par la douleur. Les scènes d’action explosent sans jamais perdre en lisibilité, et les moments de calme sont baignés d’une lumière crépusculaire du plus bel effet. Ce mélange entre virtuosité graphique et narration fluide fait de Baby un manga aussi beau qu’efficace.

Baby (T.02), Chang Sheng
Glénat, juillet 2025, 272 pages

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4

« Le Guide du prisonnier » : droit et dignité en détention

L’univers carcéral demeure opaque, complexe et souvent hostile. Le Guide du prisonnier, publié aux éditions La Découverte par la section française de l’Observatoire international des prisons (OIP-SF), s’impose de ce fait comme un phare documentaire, juridique et éthique. Ouvrage de vulgarisation, guide exhaustif, il est une œuvre de salubrité publique, mise à jour et synthétisant près de trente années d’expertise de terrain, d’analyse législative et d’engagement militant.

Armer les personnes détenues, leurs proches, les professionnel·les du droit, les journalistes ou encore les simples citoyen·nes d’un outil rigoureux pour comprendre, contester et défendre les droits en détention. Voilà l’ambition affichée par ce guide. Car si l’administration pénitentiaire applique les règles avec une rigueur très variable, Le Guide du prisonnier rappelle sans relâche que la prison n’est heureusement pas un désert juridique.

L’ouvrage suit la chronologie du parcours carcéral, de l’entrée à la sortie de prison, avec une clarté toute pédagogique. Le sommaire révèle d’ailleurs une structure par étapes : entrer, vivre, puis sortir de prison, chacune de ces phases déclinée en sous-parties précises.

Comment se déroule le premier jour d’incarcération ? Quels sont les droits à la santé, à la sexualité, à la correspondance ? Comment bénéficier d’un aménagement de peine ? Peut-on contester ses conditions de détention devant la justice ? Chaque section prend la forme de questions-réponses très concrètes, le tout abondamment référencé (articles de loi, jurisprudence, circulaires) et illustré.

Loin d’un manuel sec de droit, le guide donne chair à la matière juridique en décrivant ses écarts d’application dans la réalité carcérale. La préface souligne le cœur du projet : rendre intelligible ce qui, en détention, demeure souvent inaccessible ou volontairement confus. Il s’agit de confronter la règle de droit à sa mise en œuvre effective – ou défaillante.

La part belle est faite aux multiples angles morts de la prison : l’arbitraire de certaines décisions disciplinaires, les écarts dans l’accès aux soins ou aux avocats, la marginalisation des personnes étrangères, la fragilité des recours ou encore les atteintes au droit à l’expression, comme le montre la partie consacrée aux relations avec les médias.

En filigrane, le guide trace un portrait implacable mais précis de l’institution pénitentiaire française : ses rigidités, ses logiques sécuritaires, ses lenteurs structurelles. Mais il sait aussi saluer les avancées, les leviers de défense, les zones de droit encore accessibles. Loin de tout misérabilisme, il outille et responsabilise.

Avec plus de 1000 pages structurées autour de rubriques essentielles – santé, sexualité, formation, travail, spiritualité, aménagements de peine, droits sociaux, recours juridiques – le guide est un outil précieux. Chaque chapitre semble répondre à une double exigence : précision juridique et lisibilité pratique. On y trouve des informations sur les modalités de l’isolement, les soins psychiatriques, le droit de vote en détention, le suivi socio-judiciaire post-carcéral ou encore la gestion de la maternité en prison.

En cela, Le Guide du prisonnier est manuel, mais aussi livre de combat, au sens noble. Il ne nie pas la prison et ses réalités, il les regarde en face, avec lucidité, rigueur et sens de la justice.

Le Guide du prisonnier (Édition 2025), Observatoire international des prisons – Section française
La Découverte, juin 2025, 1056 pages

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5

F1® le film : une course en ligne droite

Depuis les premiers James Bond, Grand Prix ou encore Bullitt, le cinéma met en valeur l’image de la voiture. Tantôt symboles de luxe, fidèles compagnons de route ou instruments de vitesse, les véhicules ont envahi l’écran. Et lorsqu’ils sont calibrés pour la course, comme dans F1, on s’attend à des scènes sensationnelles. Si le film de Joseph Kosinski offre bien des séquences spectaculaires, il convainc davantage sur sa promotion de ce sport d’équipe à haut risque que sur ses qualités cinématographiques. Malgré la présence de Brad Pitt, presque seul sur la piste, F1® le film se limite en effet à un scénario tout tracé.

Technicien dans la modélisation 3D, Joseph Kosinski (Oblivion, Tron : l’héritage) recourt souvent aux caméras embarquées pour traduire la vitesse. Depuis plusieurs années, il souhaitait tourner un film de course. Il a travaillé sur le projet de Le Mans 66 et envisageait alors Tom Cruise et Brad Pitt pour les rôles principaux. Malheureusement, faute d’accord sur le budget, c’est James Mangold qui s’est assis à la place du pilote. Qu’à cela ne tienne, après avoir fait ses preuves grâce à Top Gun : Maverick, le réalisateur américain reprend la route avec F1, qui s’ouvre d’ailleurs sur les 24 Heures de Daytona, une course déjà mise en scène dans Le Mans 66.

Soutenu par le milieu automobile et toute une galerie de pilotes renommés, comme Fernando Alonso, Max Verstappen et Lewis Hamilton, également producteur, F1 a été tourné sur les authentiques circuits de Formule 1, entre Monza, Zandvoort, Las Vegas et Abou Dhabi, durant les saisons 2023 et 2024. Pur blockbuster hollywoodien, le film nous fait voyager à travers le monde, mais se cantonne paradoxalement à une intrigue assez plate au sein d’une seule écurie fictive, APXGP.

Conduite sur les chapeaux de roue

Après un grave accident, Sonny Hayes, incarné par un Brad Pitt iconique, a quitté les circuits de Formule 1 depuis trente ans. Il mène une existence nomade dans sa caravane, mais n’a pas totalement renoncé à son rêve de remporter un jour un Grand Prix. Aussi, lorsque son ancien coéquipier, Ruben Cervantes, lui propose de rejoindre, comme second pilote, son équipe APXGP, Sonny ne peut pas refuser. Au sein de l’écurie au bord de la faillite, il rencontre le rookie Joshua Pearce, alias JP, un homme impétueux qui le juge totalement has been, ainsi que Kate McKenna, une directrice technique ayant progressivement gravi les échelons. Malgré des divergences d’opinions et des conflits internes, en particulier entre Hayes et JP, APXGP doit impérativement prendre du galon pour survivre face à la concurrence.

F1 utilise ainsi largement l’aspiration de Jours de Tonnerre, dont il suit la trame initiale. Un pilote qui rejoint une petite écurie. Un travail de collaboration avec des techniciens. Un objectif de victoire sur les circuits. Cependant, dans F1,  l’adversité a déserté les pistes. Sonny et Joshua n’entretiennent qu’un conflit de façade, essentiellement générationnel, qui se traduit par des piques verbales pas franchement subtiles. Les personnages féminins n’apportent pas plus de profondeur au récit. La mère de Joshua, ultra protectrice, ne sert qu’à questionner la prise de risques des pilotes. Quant à Kate McKenna, première femme à occuper le poste de directrice technique, elle se réduit à une figure de génie obscur de l’aérodynamique. Finalement, le scénario d’Ehren Kruger, à l’instar des Transformers 2, 3 et 4 puis de Top Gun : Maverick, sert plutôt de prétexte à une cascade de scènes d’action. Rush, qui mettait en scène la rivalité entre James Hunt et Niki Lauda, et Le Mans 66, celle entre Ford et Ferrari, développaient des intrigues bien plus fournies. Peut-être parce que les deux films se fondaient sur des faits historiques.

Du réalisme, c’est précisément ce que ne propose pas F1. Crashs à répétition, manœuvres d’antijeu pour ralentir les concurrents, drapeau rouge, les règlements et stratégies de la F1 sont exposés avec une certaine exagération. Et si le film loue l’esprit du sport, en particulier le travail d’équipe, c’est d’une manière caricaturale. Les pilotes et les mécaniciens passent pour des héros, tandis que les financiers restent obsédés par l’appât du gain. Malgré son récit balisé, F1 offre de bonnes scènes de course, même si les prises de vue répétitives et le montage nerveux ne donnent pas vraiment l’impression de vitesse, bien plus ébouriffante dans Le Mans 66. Grâce à la musique d’Hans Zimmer – qui a déjà signé la bande-originale de Rush  et à l’interprétation de Brad Pitt, on ne boude cependant pas son plaisir devant le stand, que l’on soit fan ou non de Formule 1.

F1® le film – Bande-annonce

F1® le film – Fiche technique

Réalisation : Joseph Kosinski
Scénario : Ehren Kruger, d’après une histoire de Joseph Kosinski et Ehren Kruger
Interprètes : Brad Pitt, Damson Idris, Javier Bardem, Kerry Condon, Tobias Menzies, Kim Bodnia
Image : Claudio Miranda
Décors : Mark Tildesley
Costumes : Julian Day
Montage : Stephen Mirrione
Musique originale : Hans Zimmer
Producteurs : Jerry Bruckheimer, Dede Gardner, Lewis Hamilton, Jeremy Kleiner, Joseph Kosinski, Chad Oman, Brad Pitt
Société de production : Copper, Dawn Apollo Films, Jerry Bruckheimer Films, Plan B Entertainment
Pays de production :  États-Unis
Distribution France : Warner Bros. Pictures (cinema), Apple Original Films (VOD)
Durée : 2h35
Genre : Action, Drame
Date de sortie : 25 juin 2025

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3

L’accident de piano : Affreux, bête et suicidaire

Dans un film radical L’Accident de piano d’une grande laideur, Quentin Dupieux met en scène les délires psychopathes d’une influenceuse (Adèle Exarchopoulos) et nous livre là une œuvre suicidaire et débilitante.

Que nous aimions ou pas le cinéma de Dupieux, il faut reconnaître à ce cinéaste une ligne drue : une manière Maverick de dynamiter le processus de fabrication des films.

Il tourne vite des films brefs, il tourne régulièrement, à petit budget, est maintenant courtisé par tous les acteurs-stars et fétichisé par un certain public qui voit en ses films le parangon du rire ou de l’absurde hilarant.

Cette méthode a fait ses preuves. Et fait éclore le meilleur de Dupieux : Le Daim, actuellement son film le plus fou, le plus dingue de la dinguerie de ceux qui continuent à aimer l’humanité mais ne savent pas comment lui dire. Et fabriquent alors un objet non-domesticable, une œuvre-sorcière.

L’Accident de piano est censé dénoncer les avatars malsains et abjects de l’ultra-capitalisme, ce néo-monde inepte où la seule valeur digne de se torturer, de pleurer ou de vivre serait l’argent et comment faire pour parvenir à en gagner sans souffrir ni travailler, sans que jamais l’affect, l’humain, la délicatesse d’un sentiment ou la noblesse d’une émotion ne viennent interférer.

Une youtubeuse (Magaloche) affublée de naissance d’un handicap cynique ou magique au choix : une insensibilité à la douleur commence à se filmer dans des scènes où elle endure bêtement les dangers des souffrances les plus extrêmes. Nous la voyons se faire tomber une machine à laver sur le corps, se faire boxer le visage jusqu’à la tuméfaction, mettre sa main à l’épreuve d’un pic à glace ou autres joyeusetés bêtes. Tout est écrit dans une surenchère grossière, absurde, dévitalisante, et seule l’évidence du talent d’Adèle Exarchopoulos arrive in extremis à surmonter le déficit de langage cinématographique d’une telle litanie.

Le personnage est tellement littéral qu’il n’est même pas construit à la manière d’une Marina Abramovitch, performeuse de l’impossible. Non, ici, Magaloche – vaguement impliquée dans ce qui va donner lieu au titre du film : le coup de l’accident de piano – n’est animée 24h/24 que par la laideur, la bêtise et l’idiotie matérielle et morale dont l’affublent Dupieux.

Rien n’est fin dans ce film. Rien n’est travaillé pour duper ou transcender le système capitaliste d’asservissement par le vide dont le film se voudrait le pourfendeur. Rien ne vient surtout densifier ou concentrer notre intérêt face à un film misanthrope et malade de cette maladie de l’absence d’amour pour l’humanité.

Magaloche stagne, ragne, , hahanne ou tue, taloche la pauvre journaliste qui vient tenter de l’interviewer (on se demande comment Sandrine Kiberlain peut supporter, même au énième degré, d’être maltraitée ainsi à l’écran).

C’est le degré zéro de la laideur condensé dans une sorte de film jusqu’au-boutiste, expérimental, pauvre en cinéma, pauvre en beauté et surtout extrêmement noir et morbide.

L’ensemble vire au film d’horreur (c’est bien, Dupieux y est à l’aise) mais tout y est convenu sauf le jeu plus que vivant et jamais déprimant d’Adèle E.

Fiche technique : L’Accident de piano (2025)

  • Réalisation : Quentin Dupieux
  • Scénario : Quentin Dupieux
  • Musique : Quentin Dupieux (Mr. Oizo) et Chilly Gonzales
  • Photographie : Quentin Dupieux
  • Montage : Quentin Dupieux
  • Costumes : Justine Pearce
  • Son : Guillaume Le Braz

Production

  • Producteur : Hugo Sélignac
  • Sociétés : Chi-Fou-Mi Productions, Arte France Cinéma, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
  • Distribution : Diaphana Distribution
  • Budget : Non communiqué

Caractéristiques

  • Genre : Comédie noire
  • Durée : 88 minutes
  • Pays : France
  • Tournage : Haute-Savoie (Megève, Combloux) et Var
  • Sortie : 2 juillet 2025

Distribution

  • Adèle Exarchopoulos : Magalie « Magaloche » Moreau
  • Jérôme Commandeur : Patrick Balandras
  • Sandrine Kiberlain : Simone Herzog
  • Karim Leklou : Roméo
  • Gabin Visona : Karim
  • Clara Choï : La coiffeuse
  • Georgia Scalliet : La femme de Patrick

Secrets de tournage

  • 5ème collaboration Dupieux/Exarchopoulos
  • Prothèses dentaires et orthopédiques pour Adèle Exarchopoulos
  • Tournage principal en Haute-Savoie (chalets bourgeois)

« Clémentine » (T03) : le prix du refuge

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Clémentine a trouvé un semblant de paix. Un toit. Une compagne. Un chat. Et même – luxe inespéré dans un monde effondré – une promesse d’avenir. Mais dans l’univers de The Walking Dead, la quiétude n’est jamais qu’un sursis. Ce troisième et dernier tome du spin-off graphique signé Tillie Walden clôt un cycle entamé avec une adolescente à la jambe amputée, endurcie par les morts-vivants, mais encore capable d’attachement. Il s’achève avec une jeune femme confrontée à la violence des vivants.

Ce final, dense et dramatique, procède comme un trait d’union. Le premier exemple, évident, en est l’accouchement d’Olivia, dans un décor post-apocalyptique où l’obstétrique relève bien plus de l’instinct que de la médecine. Résonance potentielle : l’album tout entier semble accoucher dans la douleur d’une nouvelle Clémentine – et d’une nouvelle génération de survivants. 

Le récit adopte cette alternance de calme trompeur et de chaos sanglant qui est devenue la marque de fabrique de The Walking Dead. On croit, un instant, au havre : un village fortifié, une école qui rouvre, des ados qui tombent amoureux… Mais le monde extérieur rôde, et surtout, les failles intérieures. Rien n’est jamais acquis, pas même un peu de douceur. Nouveau trait d’union.

Tillie Walden ne s’intéresse pas tant aux zombies qu’à ce que les vivants deviennent en leur présence prolongée. La peur de mourir n’est ici qu’un miroir de celle, plus profonde, de perdre les siens. Le deuil est omniprésent. Clémentine, comme les autres jeunes de son âge, est une enfant-adulte : privée de scolarité, de rites de passage, de toute progression linéaire. L’amour, l’amitié, la loyauté : tout se négocie dans l’urgence. Le seul luxe reste la confiance – et encore, elle coûte cher.

Dans cette galerie de personnages, une figure émerge avec force : Maria, cheffe magnétique et dangereuse, forgée par l’abandon. Elle s’est inventé une mission, une doctrine, des disciples. Elle rêve de mener d’une main de fer la communauté de Nuuk. Tout ce qui menace sa vision – y compris le désir de partir – devient une menace. À l’idéal communautaire, elle oppose une autorité glaciale, qui verse sans prévenir dans le totalitarisme. Lorsque Clémentine envisage de quitter ce « Jardin », la punition promise est sans appel… N’a-t-on pas déjà aperçu pareil scénario par le passé ? Il n’est pas interdit de le croire.

La série, dans ce dernier volume, atteint une maturité sombre. Clémentine n’est pas une héroïne à l’épreuve de tout : elle est fatiguée, cassée, mais obstinée. Elle veut aimer, malgré tout. Elle veut comprendre, s’attacher, espérer. Même si elle ne le montre pas toujours, même lorsqu’on l’en dissuade, même lorsqu’on la frappe ou qu’on la trahit. Dans cette humanité fragile, chancelante, Tillie Walden offre une relecture féminine et adolescente de l’univers de The Walking Dead, qui laisse affleurer des thèmes telles que la vulnérabilité émotionnelle, le rejet, la différence, l’homosexualité… 

Avec cette trilogie, Tillie Walden n’aura jamais cherché à singer Robert Kirkman. Elle s’empare des codes du survival pour écrire, en creux, une chronique de la jeunesse brisée. La violence y est bien présente, mais elle n’est jamais spectaculaire. Ce qui compte, c’est ce qui survit malgré elle : les liens, la tendresse, le sens du juste. Tant bien que mal.

Clémentine (T.03), Tillie Walden
Delcourt, juin 2025, 256 pages

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3.5

« Dragon Ball : Le Roi Démon Piccolo » : la mue noire du récit

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Dans Dragon Ball, il est un arc que l’on pourrait appeler le « crépuscule du monde humain » : celui où le démon Piccolo Daimaô, incarnant la tyrannie, s’impose comme une ombre menaçante sur le monde. Ce passage, qui débute dans ce tome par la confrontation entre Piccolo et le Roi de la Terre, s’achève lorsque Goku gravit le pilier divin pour rencontrer le Tout-Puissant. Il marque une rupture narrative et symbolique. C’est un moment de mutation, à la fois du personnage principal, du ton général de la série, et même de l’univers lui-même.

Le Roi de la Terre, sorte de chimère anthropomorphe (un chien, souverain des hommes : tout un programme), n’apparaît ici que pour constater sa propre impuissance. Face à Piccolo, il ne représente plus qu’un symbole honorifique vide de sens, une autorité quasi décorative dont la parole ne peut rien contre la terreur incarnée par le démon. Sa défaite sans combat, son rôle de spectateur tétanisé, actent la chute du monde tel qu’il était connu jusqu’ici : celui des lois, des armées, des gouvernements. Piccolo n’est pas un ennemi politique, c’est une apocalypse à visage démoniaque, et le roi, à sa manière, devient le témoin du monde ancien qui s’effondre à grand bruit.

Ce moment est d’autant plus fort qu’il est traité avec une gravité alors inhabituelle pour Dragon Ball. Fini les rires, les combats de tournoi et les gags visuels : Piccolo ne plaisante pas. Son apparition balaie d’un souffle les conventions shônen. Il tue, détruit, impose une logique de chaos total. À ce moment précis, le récit change de paradigme : l’ennemi n’est plus un rival à vaincre, il est une calamité à conjurer.

Né de la séparation du bien et du mal par le Tout-Puissant, Piccolo s’apparente à une sorte de péché originel libéré, un rejeton d’autant plus terrifiant qu’il est lié aux sphères célestes. Son règne ne sera pas seulement celui de la force brute, mais celui de l’inversion de l’ordre : il aspire à détruire les villes, à laisser exploser la violence, à conjurer l’ordre, et à exécuter nos héros. Il piétine jusqu’à l’idée même d’équilibre.

Akira Toriyama, ici en couleurs, pousse sa série vers quelque chose de shakespearien. Piccolo est un antagoniste lugubre, glaçant, capable de cracher des monstres en série. Il est le mal qui désacralise tout ce qu’il touche. Sa prise de pouvoir n’est autre qu’une nuit tombée sur le monde, où même les Dragon Balls sont profanées pour satisfaire un caprice de jeunesse éternelle. Face à lui : un enfant, encore candide mais tellement puissant.

En effet, face à ce mal amoral et absolu, Goku doit agir. Son duel contre Piccolo est d’une violence rare, où la haine et la détermination éclatent sans le filtre de l’humour. Le jeune héros est changé. Et ce qui se dessine en creux de cet arc, c’est une architecture spirituelle. Piccolo Daimaô est l’ombre du Tout-Puissant. La série bascule alors dans une mythologie propre : Kami-sama, la salle du Temps, la dualité ontologique du bien et du mal, tout est déjà, dans une forme primitive. C’est Dragon Ball qui cesse d’être un récit d’art martial pour devenir une cosmogonie.

Ce nouveau tome de Dragon Ball Full Color, le second du nouvel arc, tient toutes ses promesses, en utilisant une scopie plus âpre, moins légère. Dans quelque temps, les Saiyans feront leur apparition pour parachever ce tournant…

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4.5

« OK Corral » : l’éclat du mythe, la poussière du réel

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On croit connaître Wyatt Earp. Ne serait-ce que pour avoir vu ses bottes crisser sur la terre battue d’une ruelle de Tombstone, son regard d’acier scrutant l’horizon du chaos, épaulé par ses frères et son acolyte, le fascinant Doc Holliday. La scène a cristallisé un mythe : celui d’un justicier droit dans ses bottes, figure d’un Ouest sauvage qu’il fallait bien dompter, même au prix du sang. Mais derrière cette façade, que reste-t-il de l’homme, de l’époque, de la vérité historique ? C’est à ce délicat travail de dévoilement que se livre J.D. Morvan dans le très réussi OK Corral, nouvel opus de la collection « La véritable histoire du Far West », publiée par les éditions Glénat en partenariat avec Fayard.

Wyatt Earp, vieil homme presque oublié, hante les plateaux de cinéma d’Hollywood dans les années 1920, comme un fantôme en peine. Il y croise un certain John Ford, peu sûr de lui, et surtout un jeune inconnu appelé à devenir John Wayne. Le vieux marshal, consultant improvisé, devient narrateur de sa propre légende. À la manière d’un Rashômon de l’Ouest, le récit qu’il livre est teinté de doute, de glorification, mais aussi d’amertume. 

La fusillade du 26 octobre 1881 n’est plus seulement une scène d’action : c’est un nœud dramatique, social, politique. En une trentaine de secondes, trois cow-boys tombent sous les balles, trois autres sont blessés, et toute une époque bascule. Car ce que JD Morvan et l’historien Farid Ameur rappellent avec acuité, c’est que le Far West n’est pas une fable morale : c’est un monde en transition, secoué par l’immigration, la corruption, la ruée vers l’or, et l’absence d’État. Un monde de conflits larvés, où la loi est une fiction quand elle ne sert pas des intérêts privés.

Le scénariste tisse habilement son récit sur deux temporalités : d’un côté, la tension nerveuse des événements qui mènent à la fusillade d’OK Corral ; de l’autre, le regard rétrospectif du vieux Earp, confronté à la machine hollywoodienne, qui digère les récits et recrache des mythes. Cette double perspective donne une profondeur rare au récit : à la fois critique du western classique et plongée immersive dans la genèse de la légende.

JD Morvan s’autorise quelques clins d’œil savoureux, dont ces représentations de l’industrie naissante du cinéma. Mais rien d’anecdotique : tout sert à faire sentir le glissement du récit vécu vers le récit fictionnel, et à interroger notre propre rapport au Far West, largement hérité de ces représentations.

Graphiquement, l’album ne déçoit pas. Thomas Tcherkézian et Scietronc, épaulés par Rey Macutay, livrent un travail énergique, expressif, d’une grande lisibilité. 

Comme pour les autres titres de la collection, un dossier historique complète l’album. Celui-ci, passionnant, revient sur les sources disponibles, les zones d’ombre, les interprétations divergentes autour de l’affaire Earp. Ainsi, avec OK Corral, J.D. Morvan et son équipe livrent bien plus qu’un western en bande dessinée. Ils proposent une relecture subtile, historique et critique d’un des moments fondateurs de la mythologie américaine. 

OK Corral, JD Morvan, Thomas Tcherkézian, Scietronc et Rey Macutay 
Glénat, juin 2025, 56 pages

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4

“Mauvais Monstre T.03” : peluche en sursis

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Avec ce troisième tome de Mauvais Monstre, Enzo Berkati confirme une prédisposition intéressante : celle qui consiste à capter les frémissements de l’adolescence à travers le filtre du fantastique, tout en préservant une légèreté de ton qui n’édulcore jamais la complexité des émotions abordées. Dans ce nouvel opus paru chez Glénat, les masques tombent… ou tiennent tant bien que mal.

Car le déguisement, au cœur du récit, n’est pas seulement une couverture de tissu – ici, celle d’un ours en peluche XXL censé travestir “Machin”, le “mauvais monstre” d’Éloïse, en compagnon inoffensif baptisé “Ed”. Il fait écho à un malentendu existentiel : comment se faire aimer quand on n’est pas conforme ? Comment donner le change quand le monde exige des monstres “présentables”, et que le vôtre, informe, rebelle et muet, refuse d’obéir aux normes ?

Éloïse tente donc l’impossible : intégrer le monstre au cadre domestique, convaincre ses parents (trop heureux de voir leur fille “dans la norme”) et toute sa classe – théâtre du jugement social par excellence – qu’elle aussi, désormais, possède son monstre. Cela vire rapidement à la comédie des faux-semblants, que l’auteur orchestre avec une ironie douce-amère bien dosée.

Mais si ce volume est, comme annoncé, “celui de tous les dangers”, c’est parce qu’il introduit la tension du dévoilement. On pressent à chaque page que le tissu pelucheux craquera. Et les risques sont lourds : les enfants affublés de “mauvais monstres” sont envoyés dans un mystérieux centre de réhabilitation, sorte de Goulag version jeunesse, dont nul ne revient. Un détail qui introduit une pointe d’angoisse dans ce conte initiatique. La société que dépeint Enzo Berkati est féroce, obsédée par le contrôle, la conformité, le paraître.

On retrouve dans ce tome les ingrédients qui faisaient la force des précédents : la justesse des dialogues, les micro-dynamics de groupe, le regard acéré sur les interactions adolescentes. Le professeur qui accorde généreusement 15 minutes de parole à Éloïse pour éviter d’enseigner campe en quelques cases une figure aussi absurde que familière. Stéphanie, intriguée par les revirements en cours, et Célie, dont la complicité avec Éloïse prend de l’épaisseur, viennent étoffer le propos, où l’amitié tangue, se teste et se réinvente.

Mention spéciale pour l’expédition au château, haut lieu symbolique où les déguisements se froissent et les masques menacent de tomber. Ce passage aux accents de fable noire joue sur les codes du danger imminent – couloirs piégés, surveillance sourde, tension croissante – tout en offrant une parabole bienvenue : même bien habillés, les monstres dérangent.

Au-delà de la fiction, Mauvais Monstre continue d’explorer le regard des autres comme instance de jugement, mais aussi la peur de soi, de ce qui nous échappe en nous-mêmes. En ce sens, les monstres de Berkati ne sont pas seulement des doubles adolescents, ils sont aussi les figures troublantes de nos contradictions : trop visibles pour être ignorées, trop divergentes pour être acceptées…

Mauvais monstre (T.03), Enzo Berkati 
Glénat, juin 2025, 80 pages

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3

« Ruridragon » : une chronique douce-amère de l’adolescence

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Un matin comme les autres, Ruri Aoki, une lycéenne plutôt discrète, se réveille avec une paire de cornes sur le crâne. En guise d’explication, sa mère lui confie, avec un flegme un brin déconcertant, qu’elle tient cela de son père, un dragon. Ainsi débute Ruridragon, premier tome d’une série qui s’est rapidement taillé un joli succès au Japon, et qui arrive enfin en France aux éditions Glénat.

Le point de départ pourrait laisser attendre un récit d’action ou une fresque fantastique. Il n’en est rien. Ici, pas de combats homériques ni de prophéties grandiloquentes. Ruridragon choisit la voie d’un fantastique discret, en s’ancrant résolument dans le quotidien d’une adolescente qui doit soudain composer avec des transformations inattendues : souffle enflammé incontrôlé, capacités de régénération, cornes bien visibles… Autant de métaphores à peine voilées des mutations de l’adolescence.

Au fil des pages, l’auteur explore avec à-propos, et une pointe d’humour, les thèmes de l’acceptation de soi, de la différence et de l’intégration au sein du groupe. Car Ruri, loin d’être ostracisée, suscite plutôt curiosité et bienveillance de la part de ses camarades de classe. Une situation traitée sans naïveté excessive : la jeune fille demeure habitée par le doute et la gêne, et les réactions de son entourage scolaire oscillent entre fascination sincère et maladresses. Le personnage de la mère, quant à lui, apporte une tonalité singulière : à la fois bienveillante et étrangement distante, elle refuse de dramatiser la situation, parfois au point de sembler décalée, notamment lorsqu’il s’agit de pousser, par ruse, sa fille à retourner à l’école après un malencontreux crachat de feu en plein cours.

Graphiquement, le travail de Masaoki Shindo séduit par son trait sobre et expressif. Les émotions de Ruri passent avec finesse, et les contrastes entre son quotidien ordinaire et l’irruption du surnaturel sont traités avec beaucoup de légèreté. Loin des démonstrations tapageuses, l’auteur privilégie la suggestion, dans une mise en scène discrète et soignée. Aussi, sans révolutionner le genre, Ruridragon s’impose par sa sincérité et sa justesse. Une œuvre modeste mais touchante, qui parlera probablement aux amateurs de récits initiatiques ou de teen stories.

Ruridragon, Masaoki Shindo 
Glénat, juillet 2025, 176 pages

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3.5

Rue des maléfices : chronique secrète d’une ville

C’est après avoir découvert la première partie de la BD Les incidents de la nuit de David B. que je me suis fixé comme objectif de lire Rue des maléfices, car le dessinateur annonçait que sa BD devait beaucoup à ce que Jacques Yonnet raconte dans son livre.

La première réflexion qui vient après cette lecture est d’émettre un doute sur la véracité des faits que Jacques Yonnet raconte. En effet, il évoque de nombreuses anecdotes qui laissent entendre qu’il faut croire que des puissances occultes agissent régulièrement. De plus, il laisse entendre que ces puissances occultes agissent en plein Paris et que, pour nombre d’entre elles, elles agissent depuis une éternité. Or, l’auteur livre dans la présente version, une sorte de postface où il explique qu’après la publication de la version initiale de son ouvrage, intitulée Enchantements sur Paris, il a reçu de nombreux courriers de lecteurs doutant de la véracité de ce qu’il racontait. Or, comme le fait David B. dans sa postface à la première partie de l’intégrale des Incidents de la nuit il insiste pour nous dire que tout est vrai. Bon, ce n’est pas parce qu’il le dit qu’il faut le croire sur parole. De toute façon, son livre est tellement stupéfiant et fascinant qu’on peut se contenter de le lire et d’admirer. Il faut donc mettre en avant un point fondamental qu’est le plaisir de lecture que procure cet ouvrage. Et pourtant, on peut lui trouver un aspect décousu, car l’auteur enchaine de nombreuses anecdotes sans trop se soucier d’un éventuel lien entre elles. D’autre part, il raconte plus ou moins en toile de fond, comment il a vécu la Seconde Guerre mondiale à Paris ainsi que la période de l’immédiat après-guerre. Bien évidemment, l’ambiance à Paris ne pouvait qu’être assez particulière. Il s’attache notamment à mettre en avant des lieux de rencontres comme des cafés, ainsi que les liens qu’il noue avec certaines personnes. Et puisque j’évoque le plaisir de lecture, il est fortement lié au style de l’auteur. Pour faire simple, on sent le plaisir d’écrire. Quant au style, il doit beaucoup à la façon qu’a Jacques Yonnet de manier l’argot tout en le combinant avec sa façon unique de jouer avec la phonétique. Dès les premières pages, on sent qu’à la plume, nous avons quelqu’un de cultivé qui s’amuse bien plus qu’il ne cherche à en mettre plein la vue à son auditoire. Au contraire, il souhaite visiblement partager des connaissances qui l’épatent lui-même. Et, bien entendu, il a l’art de mettre en valeur ce qu’il connaît, d’en faire apprécier l’originalité. Et puis, il faut quand même dire aussi qu’il a l’art de maintenir le doute sur ce qu’il raconte. Un exemple assez typique me vient à l’esprit : cet homme surnommé (par qui ?) « Le vieux d’après minuit » qu’il décrit comme quelqu’un apparaissant de façon inopinée aux endroits où on ne l’attend pas. En fait c’est encore mieux, puisque Jacques Yonnet explique que cet inconnu n’apparaît jamais avant minuit et surtout qu’on ne sait jamais comment il a pu arriver là où on le voit. Un peu comme s’il s’agissait d’un ectoplasme, d’un fantôme entré dans une pièce où aucune ouverture (porte, fenêtre ou autre) n’a laissé passer personne depuis suffisamment longtemps pour qu’on soit sûr qu’il n’ait pas emprunté une issue classique. On ne sait donc pas par où il est arrivé, mais tout à coup, il est là et même à l’occasion se fait entendre (et peut disparaître tout aussi discrètement). Un personnage particulièrement mystérieux donc, dont Jacques Yonnet nous fournit une photographie avec en légende « Le vieux d’après minuit » en noir et banc, un portrait même pas flou d’un barbu dont on ne saura rien d’autre. Tout est à l’avenant dans ce livre qui fait la part belle à un certain état d’esprit qui habitait la ville de Paris pendant les années 1940, en particulier dans la Mouffe, celui de la rue Mouffetard. On se prend même à se demander ce qu’il peut rester de tout cela dans une ville désormais soumise à la gentryfication. L’impression qui ressort de la lecture correspond plus à ce qu’on observe dans le film La traversée de Paris (Claude Autant-Lara – 1956) que dans le plus récent Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet – 2001) même s’il faut bien se rendre à l’évidence que la ville de Paris continue d’inspirer les artistes, puisqu’elle est encore bien présente dans le récent film de Cédric Klapisch La venue de l’avenir où un des personnages va jusqu’à dire « Paris c’est Paris » sous-entendant que la ville possède un caractère éternel. D’ailleurs, ce que Jacques Yonnet laisse entendre, c’est que certains lieux de Paris sont marqués pour une durée indéterminée. Et ce n’est pas parce qu’il évoque une Rue des Maléfices avec son titre que tout doit être vu sous un angle inquiétant. Il est aussi question par exemple d’un personnage ayant des pouvoirs de guérisseur. Mais il est aussi question d’un fait qui ressemble fort à un envoûtement par l’intermédiaire d’une statuette qu’il récupère dans un lieu qui rappelles les catacombes et qui est à deux doigts de provoquer la mort d’une fillette, parce que ses cheveux ont été utilisés. Bien entendu, ce ne sont que des exemples, parmi tous les enchantements qui émaillent ce livre inclassable qui évoque la ville de Paris sous un angle très original, par un érudit doublé d’un conteur hors pair.

Un livre à ranger parmi ceux qu’on peut garder sous la main pour y jeter un coup d’œil de temps en temps, selon la disponibilité et l’inspiration.

Rue des Maléfices – Jacques Yonnet
Phébus (Libretto) : paru le 26 mars 2004

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4

Jurassic World : Renaissance – bel orphelin né sous vide

La saga Jurassic Park, c’est un peu comme celle de Star Wars : aujourd’hui, les œuvres médiocres y dépassent en nombre les réussites. Pire encore, pour certains, seul le premier opus, sorti en 1993, mérite véritablement d’être qualifié d’excellent. Oui, la saga imaginée par Steven Spielberg n’a cessé de décliner, film après film. Pas de chance pour le père des Dents de la mer, saga qui aura connu le même funeste sort. On pensait pourtant le cauchemar achevé, après l’immonde Jurassic World : Le Monde d’après, troisième épisode d’une seconde trilogie déjà bien mal en point. Que nenni. Les dinosaures semblent décidément peu enclins à quitter notre planète. Heureusement pour nous, ce n’est plus Colin Trevorrow qui tient la barre, mais Gareth Edwards. Et, mes aïeux, cela change tout. Sans rien révolutionner, Jurassic World : Renaissance s’impose comme une très bonne surprise.

Synopsis : Cinq ans après Jurassic World : Le Monde d’après, l’environnement de la planète s’est révélé hostile pour la plupart des dinosaures. Ceux qui subsistent vivent dans des zones équatoriales isolées, aux conditions proches de celles de leur ère d’origine. Parmi ces créatures terrifiantes, trois spécimens renferment peut-être la clé d’un remède capable de changer le destin de l’humanité.

« J’en ai marre d’avoir toujours raison »

Imaginez notre fureur, notre indignation, à l’annonce de ce nouveau projet. Que reste-t-il à raconter, quand tout a déjà été détruit ? Pourquoi s’embêter à égaler la mise en scène de Steven Spielberg, à jouer avec nos peurs, quand on a les moyens d’afficher des dinosaures toutes les minutes ? Puis, tel Alan Grant redécouvrant un monde perdu, nos yeux s’écarquillent : Gareth Edwards est annoncé à la réalisation. Le papa du Godzilla de 2014, mais surtout de l’exceptionnel Rogue One : A Star Wars Story, et du récent The Creator. L’espoir renaît, brièvement. Puis, on se rappelle. Ces réalisateurs brillants, dévorés vivants par des producteurs incapables de comprendre ce qu’est le cinéma. Alors on attend. Et sur certains points, oui, nos craintes étaient fondées.

Si vous attendez de ce Jurassic World qu’il révolutionne, ne serait-ce qu’un instant, la saga, autant foncer tête la première dans la gueule du T-Rex le plus proche. On est ici face à un énième blockbuster cousu de fil blanc, recyclant à l’épuisement les tropes usés jusqu’à la moelle depuis 1993. On change le duo. On change l’hybride. On change l’île. On change le grand méchant en chemise de la vilaine société capitaliste. Et, pour varier un peu, on remplace les enfants par une famille. Puis, tant qu’à faire, on puise aussi dans les scènes cultes du premier film, en remettant le thème intouchable de John Williams. Mais au fond, pouvait-on vraiment espérer un miracle, quand on connaît les délais de production ridiculement courts imposés par les producteurs, obsédés par l’idée de sortir le film à temps pour l’été ?

Jurassic Wars : Romulus

Rebirth. Rien qu’au titre original, on peut constater un aveu d’échec d’Universal, bien conscient de l’enterrement qu’a été la trilogie de Trevorrow. Alors, quoi de mieux que de confier le bébé à un réalisateur réputé pour sauver des franchises ? L’idée est excellente, tant toute la filmographie de Gareth Edwards semblait mener vers ce projet. Qui de mieux pour réaliser un film de gros monstres qu’un homme passionné par le gigantisme ? Pari réussi, car si l’intrigue tient sur un timbre-poste, ce 4ᵉ épisode reste suffisamment divertissant pour accrocher.

Terminées les intrigues qui auraient endormi un raptor. Plus de clonage humain et de sauterelles géantes (on ne s’en est toujours pas remis…) des derniers opus. Ce Rebirth trace une ligne droite. Déjà, parce qu’il n’a pas eu le temps de faire autre chose, et aussi pour se concentrer sur ce qu’on attend : une tension et de la mise en scène. Les personnages, exceptés Zora et Duncan, respectivement Scarlett Johansson et Mahershala Ali, on s’en fout. On nous présente les enjeux, et hop, l’action démarre. Bien sûr, impossible de ne pas évoquer le nouveau dinosaure tout vilain pas beau. Si son design, mi-Rancor mi-Alien, fonctionne, son utilité dans l’intrigue déçoit. Dommage, car son introduction est efficace, bien qu’écornée par une facilité scénaristique incroyablement stupide.

La réalisation trouve toujours un chemin

Présenté comme ça, Jurassic World : Renaissance semble décevant. Certes, on en attendait plus à l’écriture, surtout venant du scénariste du premier volet. Présenter le film comme le meilleur des quatre est peu élogieux, tant la barre avait été placée bas. Mais inutile de bouder son plaisir devant la réalisation de Gareth Edwards. Il sait, à l’instar du premier opus, que le danger n’est jamais aussi effrayant que quand il est bien géré. Les minutes s’écoulent, avant que les monstres daignent montrer leurs crocs. Et, au moment fatidique où l’action décolle, le film ne déçoit pas. Segmentée comme un jeu vidéo, l’histoire enchaîne les péripéties, chaque espèce ayant son lieu, sa scène d’action, et les décès qui vont avec. À ce sujet, les mordus de sang et de corps en morceaux peuvent fondre en larmes. Quelques plans de bras coupés, un peu de sang mêlé à l’eau, et voilà. On ne prend pas le risque d’empêcher les enfants de voir le film, voyons.

Jurassic World : Renaissance est l’un des meilleurs de la saga, oui. Pour autant, on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait donné le projet, avec un peu plus de temps de production. Trop de défauts subsistent, malgré d’indéniables qualités qui font du projet un solide blockbuster en ce début d’été. C’est joli, bien foutu et emballé, malgré un manque criant de génie. Point de départ d’une troisième trilogie ou chant du cygne de la saga, on ne sait pas encore (si, on sait. Money money). Les fans de dinosaures et d’action bien faite et sans prise de tête passeront un excellent moment. Les mordus d’histoire bien ficelée et d’originalité iront sans doute dans le musée le plus proche, où ils reverront le film de Spielberg.

Jurassic World : Renaissance – bande-annonce

Jurassic World : Renaissance – fiche technique

Titre original : Jurassic World: Rebirth
Réalisation : Gareth Edwards 
Scénario : David Koepp 
Interprètes : Scarlett Johansson, Jonathan Bailey, Mahershala Ali 
Image : John Mathieson 
Décors : James Clyne 
Costumes : Sammy Sheldon 
Montage : Jabez Olssen 
Musique : Alexandre Desplat 
Production : Patrick Crowley et Frank Marshall 
Producteurs délégués : Denis L. Stewart, Steven Spielberg 
Sociétés de production : Universal Pictures, Amblin Entertainment, The Kennedy/Marshall Company 
Pays de production : États-Unis 
Distribution France : Universal Pictures International France 
Durée : 2h13 
Genre : Science-fiction, Action, Aventure 
Date de sortie : 4 juillet 2025

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3