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Arras Film Festival 2017 : Borg/McEnroe, un film de Janus Metz

Lancé ce vendredi 3 novembre, l’Arras Film Festival promet nombres d’avant-premières, de projections de classiques, et de découvertes du monde. L’occasion de découvrir Borg/ McEnroe, film de Janus Metz qui remet en scène le duel au sommet des deux tennismen lors du tournoi de Wimbledon de 1980. Critique du film en trois sets.

Synopsis : la rivalité entre les tennismen Björn Borg et John McEnroe est de plus importante. D’un côté comme de l’autre, les deux sportifs se préparent à l’affrontement ultime, paroxisme de leur rivalité : le match Borg vs. McEnroe au tournoi de Wimbledon 1980.

Borg vs. McEnroe

Le titre original du film, Borg vs. McEnroe, annonce son enjeu : un duel. Le long métrage de Janus Metz, réalisateur du remarqué documentaire Armadillo, a pour but de reconstruire et de filmer un combat, celui de deux des plus grands tennismen (et sportifs) de tous les temps. D’un côté, Björn Borg, suédois déjà quatre fois champion du tournoi de Wimbledon, soit le champion du monde de tennis. De l’autre côté du court, John Patrick McEnroe, jeune tennisman en pleine montée en puissance réputé pour ses colères folles. Le deuxième doit, à l’image de Rocky dans le film homonyme, affronter le champion installé. Le cinéaste met en place ce combat à coup de flashbacks et présente les succès des deux jeunes hommes qui se préparent à une chose : le final.

Et quel final : le réalisateur réussit à créer une formidable tension quand bien même on connaît la fin du jeu. Le documentariste d’Armadillo capte les gestes, les petites fissures, les temps de concentration, les soupirs vaguement lâchés, et aussi les commentaires sportifs et les chiffres du tableau de score. Ces deux derniers éléments augmentent davantage la tension du duel que le réalisme de la reconstruction historique. Un spectateur a fait une remarque juste : il y a eu erreur dans le montage des plans sur le panneau du score. Mais qu’importe, l’enjeu n’est pas dans l’historicité de la scène, mais dans le combat. Ainsi l’affrontement est remarquable.

Janus Metz prépare ses deux acteurs pour la séquence du duel.

« Borg before McEnroe »

L’affrontement tend le spectateur aussi fort que le sont les raquettes du sportif suédois. Toutefois, le duel mis à part, un désenchantement s’invite dans l’expérience du film. Il y a une raison à cela : Borg est davantage exposé à l’écran que McEnroe. Le réalisateur et/ou le scénariste n’ont probablement pas pu s’empêcher de préférer un personnage à un autre (peut-être y-a-t-il une autre raison à cela, du côté des financiers du film, passons…). Contrairement à son rival, Borg a le droit à bien plus de flashbacks psychologisant le personnage, dont un en pleine forêt le mystifiant. Le cinéaste et son scénariste participent ainsi à la construction du mythe sportif Borg. Aussi, même si le film termine sur la naissance de l’amitié des rivaux, on notera qu’il s’attarde – même dans le présent diégétique du récit – surtout sur le suédois. Il doute, il écarte ses proches ; il se remémore des moments clefs de son enfance – qui vont en plus servir à réveiller le tigre en lui lors du grand final.

Malgré tout, et même si l’acteur Sverrir Gudnason ressemble comme jamais à Björn Borg, McEnroe tire ici son épingle du jeu. Gudnason joue le sportif nordique avec pudeur tout en tentant de lui apporter une profondeur. Shia LaBeouf incarne le rival américain avec une force sans pareil. Ce dernier semble ne pas jouer face à une caméra dont il aurait conscience de la présence et des enjeux. Ses flashbacks psychologisants ne lui apportent rien : LaBeouf construit le personnage sans ces artifices. Sa présence est si forte qu’il crée un deuxième film dans le film. Et disons-le haut et fort : on aimerait davantage le voir à l’écran. On aimerait voir McEnroe autant que Borg si ce n’est plus. Car le personnage de McEnroe n’a pas besoin des outils scénaristiques utilisés pour la construction cinématographique de Borg. Le sportif américain n’a pas besoin de devenir un mythe grâce à des séquences mystificatrices et, à d’autres moments, de psychologie de bistrot. Enfin, à l’inverse de Borg, le rival aux grandes colères n’a pas besoin de musique surdramatique pour creuser davantage la profondeur du personnage d’un côté et appuyer la tragédie humaine de l’autre en passant par son apologie. Non, John McEnroe a Shia LaBeouf, filmé sous la caméra de Janus Metz. Et cela donne naissance à de grands moments de cinéma.

Shia LaBeouf / John McEnroe

« Balle au centre. »

Si le film se concentre plus sur Borg que McEnroe, notons toutefois que Metz a su capter leurs différences : l’un est un golden boy taiseux et mystifié, et un sportif glorifié ; l’autre est considéré comme un petit bonhomme affreux, capricieux mais doué, un monstre médiatique malgré lui d’ailleurs surnommé « le nouvel Al Capone américain ». Surtout, le cinéaste danois a réussi à lier les parcours de ces champions. En effet, les deux sont des bombes à retardement. Borg « est prêt à imploser », déclare l’un des amis festifs de John. L’américain lui, est déjà bien connu pour ses frasques sur le court. Remises en cause de l’arbitrage, échanges violents avec le public, McEnroe semble un être en continuelle irruption. Mais comme le nota Borg face à la captation de l’un de ses matches, l’américain est loin d’être déconcentré, bien au contraire. En cela, les deux tennismen se rapprochent. Et comme nous l’enseigne l’Histoire, ils seront liés par une amitié aussi mythique que leur rivalité.

Bande-annonce – Borg/McEnroe

Fiche Technique – Borg/McEnroe

Titre original : Borg vs. McEnroe
Réalisation : Janus Metz
Scénario : Ronnie Sandahl
Interprétation : Sverrir Gudnason, Shia LaBeouf, Stellan Skarsgard, David Bamber, Tuva Novotny, Scott Arthur
Directeur de la photographie : Niels Thastum
Décors : Lina Nordqvist
Costumes : Kicki Ilander
Montage : Per. K. Kirkegaard et Per Sandholt
Musique : Vladislav Delay, Jon Ekstrand, Carl-Johan Sevedag, Jonas Struck
Production : Jon Nohrstedt et Fredrik Wikström Nicastro
Production : SF Studios, Danish Film Institute, Film i Väst, Finnish Film Foundation, Nordisk Film
Distribution : Nordisk Film, Pretty Pictures (France)
Genre : Biopic
Date de sortie française : 8 novembre 2017

Suède – Danemark – Finlande – 2017

Les femmes au cinéma : sexisme & rébellion

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Le cinéma populaire est-il sexiste ? La question se pose face au traitement que subissent ces dames une fois sur grand écran. Avec des succès comme Wonder Woman ou Hunger Games, la situation des femmes au cinéma semble évoluer…

Depuis le succès du blockbuster Wonder Woman, le débat sur les rôles forts féminins a été relancé dans l’industrie cinématographique. Débat essentiel quand on sait que, par exemple, seulement 30% des dialogues sont accordés aux femmes, selon une étude de Polygraph basée sur 8000 scénarios de film. Sur seulement 22% des films, les actrices ont autant de dialogues que les hommes. Et seulement 18% des films ont au moins deux femmes parmi les trois personnages principaux. Si certaines inégalités de dialogue se justifient par le contexte historique ou culturel du film, la tendance ne peut être niée. Dans le cinéma populaire où les hommes sont au premier plan, les femmes sont souvent relayées en tant que simples intérêts amoureux des personnages. Faisons un tour du côté de l’univers cinématographique Marvel. Doctor Strange, Ant-man, Spiderman : Homecoming : les rares rôles de femmes ne servent qu’à tomber amoureux du héros ou à l’assister. D’ailleurs, après 17 films, Marvel n’a toujours pas accordé une aventure à un héros féminin. Le studio va corriger le tir en 2018 avec le film Captain Marvel où Brie Larson tiendra le rôle titre. Mais alors comment expliquer cette réticence des producteurs à donner du pouvoir aux femmes au cinéma ?

Les héroïnes et le box-office

catwoman-halle-berry-film-femme-au-cinema-representationAvant tout, l’argument est financier. Du côté des super-héroïnes, des essais très peu concluants ont été effectués avec Elektra (2005) et Catwoman (2004). Les deux films ont été de grands échecs critiques et commerciaux. De quoi décourager les super-productions américaines. En plus d’être un mauvais film, Catwoman représentait son héroïne quasiment dénudée où elle devait faire face à une méchante de l’industrie cosmétique… Il faudra alors attendre 2017 avec Wonder Woman, pour qu’un nouveau film soit accordé à une super-héroïne. La production DC / Warner, ayant été un succès incroyable au box-office, va encourager les producteurs frileux à l’idée de mettre des femmes fortes en premier rôle. De plus, depuis quelques années, on assiste à une émergence de personnages féminins forts en premier plan. Katniss Everdeen de la saga Hunger Games est une icône rebelle et intrépide, dont on ne rappelle jamais son statut de femme. Avant d’être une femme forte, elle est un personnage fort. A l’image de Rey dans la nouvelle trilogie Star Wars. Courageuse et téméraire, elle n’a pas besoin de son compère masculin Finn pour s’en sortir. Et surtout, elle n’a pas besoin d’avoir une relation amoureuse avec qui que ce soit pour justifier sa présence dans le long-métrage. Des figures comme l’impitoyable Furiosa dans Mad Max : Fury Road, Hit-girl dans Kick-ass, Harley Quinn dans Suicide Squadl’androïde de Ghost in the shell donnent l’impression que le cinéma populaire est enfin prêt à accorder aux personnes féminins des films à grands budgets.

Déesse et misogynie

Vient alors le cas Wonder Woman. Movie-Wonder-Woman-heroine-DCEU-Gal-Gadot-Chris-PineCité précédemment, le film a été considéré comme une révolution féministe au sein du 7ème art. Un film gros budget avec une femme en personnage principal doublée d’une réalisatrice femme. Il est vrai que la situation est plutôt rare quand on sait qu’il y a seulement 7% de femmes réalisatrices à Hollywood et 20 % en France. Dans le long-métrage, Wonder Woman est un personnage divin, doux et puissant. Incarnée par l’actrice israélienne Gal Gadot, la déesse amazone est une femme chaleureuse mais impitoyable. Candide mais invincible. Elle ne tombe dans aucun cliché. Et dans ce film, les hommes et les femmes sont égaux. Le personnage a en effet un intérêt amoureux, incarné par un homme (Chris Pine). Mais il est brave et aide Wonder Woman dans son aventure. Leurs conversations ne tournent pas autour de querelles sentimentales, mais de leurs visions opposées de la justice. Bien qu’en situation d’infériorité, l’héroïne étant une déesse, son personnage n’est jamais représenté comme plus faible qu’elle. Voilà qui souffle un vent d’air frais dans le cinéma. Les princesses Disney s’émancipent aussi. Loin est le temps où elles attendaient leur prince charmant. Elsa de La Reine des neiges, Vaiana, Rebelle : les dernières héroïnes de Disney sont des guerrières qui n’ont besoin de personne. De beaux exemples pour les petites filles et petits garçons.

Le public a aussi une part de responsabilité dans la représentation des femmes au cinéma. Quand un reboot de Ghostbusters a été annoncé avec une équipe entièrement féminine, un flot de misogynie a envahi Internet. Sur les réseaux sociaux, les actrices du film ont du faire face à une vague d’insultes alors que rien n’avait été encore dévoilé sur l’intrigue du film. Visées seulement car femmes donc. Pourtant, le cinéma ne manque pas d’exemples de belles représentations de femmes dans des films à succès. De Brigitte Bardot à Jeanne Moreau, le cinéma français est parsemé de femmes libres, opposées au carcan masculin. Avec des films comme Tout sur ma mère, Almodóvar a toujours mis en avant ses rôles féminins, de Penelope Cruz à Rossy de Palma. En 1993 La Leçon de Piano de Jane Campion, sublime portrait d’une femme meurtrie et muette, a été la première Palme d’Or accordée à une femme. De l’intrépide Sigourney Weaver dans Alien à la sanglante Uma Thurman dans Kill  Bill, la culture populaire aussi possède ses personnages féminins en rôle titre. Si le cliché de la blonde qui court avant de se faire égorger circule dans les films d’horreur, c’est dans ce genre cinématographique qu’on retrouve la figure de la survivante. Prenez Scream, Vendredi 13, Halloween. Dans chacune de ces sagas d’horreur à succès, c’est la femme qui survit et se défait du monstre. La série Buffy contre les vampires jouait sur ce cliché en imposant une tueuse impitoyable, prête à survivre à toutes les menaces paranormales.

Le test de Bechdel

Dans l’idée, on pourrait donc penser que tout est joué et qu’il va juste suffire d’attendre pour voir une multitude d’œuvres portées par des femmes. Le test de Bechdel ramène à une triste réalité. Il a pour but d’évaluer le taux de présence du genre masculin. En aucun cas, cela permet de déterminer la taux de sexisme d’un film. Mais il s’agit d’un indicateur intéressant sur l’absence des femmes au cinéma. Pour réussir le test, un film doit répondre à trois affirmations simples. Est-ce qu’il y a deux femmes nommées dans le film ? Est-ce qu’elles discutent ? Et est-ce qu’elles discutent d’autre chose qu’un homme ? En janvier 2015 selon le site collaboratif bechdeltest, 40 % des films échouent au test, sur une base de 4000 films sortis depuis 1995. La prochaine fois que vous regardez un film, posez vous la question. La La Land ? Le film réussit le test. Rogue One ? Le film échoue bien qu’ayant un personne féminin dans le rôle titre. La trilogie originale Star Wars ? Elle échoue. Transformers ? Il réussit. Malgré le constat, les clichés persistent. Gilles Lellouche déclarait que dans les comédies françaises  » les femmes sont soit des potiches soit des castratrices « . Le cinéma populaire français n’offre pas toujours de très beaux rôles à ses actrices. Il suffit de voir les récents RAID-dingue-alice-pol-dany-boon-representation-femme-au-cinemaRaid Dingue ou Alibi.com pour s’en rendre compte.

La mauvaise représentation des femmes au cinéma vient avant tout d’une paresse d’écriture renforcée par un retard des mentalités. Imposer une femme docile et  interchangeable comme copine du héros relève de la facilité scénaristique, du cliché. Mais, le cliché du «  le héros tue le méchant à la fin  » est bien moins dangereux que représenter la femme comme un simple faire-valoir. Mais pourquoi vouloir représenter des femmes fortes et indépendantes sur grand écran ? Tout bêtement car elles le sont dans la vraie vie. Le cinéma, de la science-fiction à la comédie amoureuse, se doit être d’être le reflet de la société moderne. Il devient alors inacceptable que des grandes productions véhiculent encore des clichés sexistes quand il est si facile de faire autrement. Le cinéma est un vecteur culturel de valeurs, qui a une part de responsabilités dans les mentalités collectives autour du rôle de la femme. Et si les inégalités homme-femme sont présentes dans la société, le 7ème art peut les raconter et les dénoncer mais non les renforcer.

#9 : Leonardo DiCaprio, Brad Pitt & Samuel L. Jackson dans le prochain Tarantino ?

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Le nouveau film de Quentin Tarantino consacré au célèbre tueur en série Charles Manson pourrait une fois encore être doté d’un casting totalement fou, si l’on en croit les rumeurs venant de l’autre côté de l’Atlantique. 

Actuellement empêtré dans le scandale « Weinstein » sévissant à Hollywood (il a admis être au courant mais n’avoir rien fait pour l’empêcher), Quentin Tarantino n’en oublie heureusement pas de faire ce qu’il fait de mieux : des films. Après Les 8 Salopards, le réalisateur originaire du Tennessee a en effet décidé de s’emparer de l’histoire (sordide) du tueur en série Charles Manson, et du meurtre qui l’a rendu célèbre : celui de Sharon Tate, alors compagne de Roman Polanski. Pour le moment intitulé #9 (il s’agira de son neuvième film), on sait relativement peu de choses sur l’histoire (tout juste sait-on qu’elle prendrait place à la fin des années 1960 et qu’elle impliquerait les meurtres de Charles Manson. Pour autant, il ne s’agirait pas d´un biopic a proprement parler puisque selon le réalisateur, le film serait autant focalisé sur Charles Manson qu’Inglorious Basterds l’était sur Adolf Hitler. Cependant, on sait en revanche qui pourrait venir y faire une tête puisque selon Collider et Entertainment Weekly, ça ne sont pas moins que Leonardo DiCaprio (The Revenant, Le Loup de Wall Street, Django Unchained), Margot Robbie (Le Loup de Wall Street, Suicide Squad), Brad Pitt (Thelma et Louise, Inglourious Basterds) & Samuel L. Jackson (Pulp Fiction, Les 8 Salopards) qui seraient envisagés par Tarantino. Une brochette de choix donc, d’autant plus qu’elle est composée à 3/4 d’habitués du cinéaste qui rappelons le n’est jamais aussi bon que quand il compose avec son équipe fétiche. Cependant, rien ne dit pas encore que ce quatuor de dingue donnera de sa personne sous le scope de l’américain, mais on peut d’ores et déjà affirmer que ça nous excite ici à la rédaction et ça ne fait qu’ajouter à l’impatience de voir Tarantino enfin s’enticher d’une histoire vraie dans un ton que l’on espère une fois de plus très sanguinolent et référentiel. D’ici là, on pourra se consoler en se repassant encore sa dernière cuvée, Les 8 Salopards. 

Bande Annonce Les 8 Salopards (The Hateful Eight en anglais), dernier film en date de l’americain  :

Le Fidèle de Michaël R. Roskam, un polar romantique décousu et peu fiévreux

Avec son troisième film, Le Fidèle, Michaël R. Roskam rate le coche et met un peu les pieds dans le tapis avec un polar à la sève mélodramatique qui peine à trouver son souffle. Habité par une mise en scène toujours aussi à l’aise, le film trouve son talon d’Achille au niveau d’un scénario qui manque d’aspérité avec son intrigue digne d’un roman de gare.

Pourtant, Le Fidèle avait tous les ingrédients pour confirmer Michaël R. Roskam dans le haut du panier des réalisateurs du cinéma de genre. Alors qu’on remarque une certaine continuité dans la démarche du cinéaste avec ce rapport aux fêlures et à l’enfance, le récit initiatique et le mensonge, à l’adrénaline et le banditisme, l’amour et ses contrariétés, Le Fidèle marque un virage assez conséquent dans l’œuvre du belge. Bullhead et The Drop, avec leur mise en scène carré jusqu’au bout des ongles et ce mutisme masculin organique et presque asexué, avaient cette atmosphère âpre qui faisait doucement penser à Nicolas Winding Refn (sans l’aspect chromatique). Le Fidèle, lui, prend une autre tangente et devient un ersatz un peu bâtard des films de Jacques Audiard et s’accoutre du costume d’un polar brumeux qui mêle gangsters et amours dans la même salve : Gigi est un braqueur de banques qui dit travailler dans l’import/export et Bibi est conductrice automobile.

Le pari aurait pu être gagnant si le film avait su tirer de son héritage et de ses références (Heat), l’envergure crépusculaire de la construction même du récit. Ici, la mise en image est soignée, avec une photographie grisâtre, les scènes de braquages étalent le talent de Roskam dans le découpage et le cadrage de l’action mais le cheminement ne démontre aucune poésie : ce qui s’avère rédhibitoire pour une œuvre qui passe son temps à allumer les clignotants de la romance. Les qualités du cinéaste, on les connaissait déjà et avec Le Fidèle, on a l’impression qu’il a voulu viser plus haut mais qu’il n’a pas eu suffisamment les épaules pour cette ambition là. Alors que son cinéma faisait parler le corps, les courbures des muscles et les mimiques intériorisées, le cinéaste délave un peu son style pour adoucir son récit, effacer ses effets sensoriels et en faire une mécanique certes fluide mais terriblement convenue qui ne sait pas faire parler les mots : des dialogues assez insipides, une amourette qui se dévoile par ses scènes de sexe qui font plus office de remplissage malgré la beauté des protagonistes, cette rengaine du dernier braquage pour après repartir à zéro, les non-dits sur le passé, le poids des responsabilités et une empathie qu’on ne ressent jamais.

Durant tout le film, on se dit qu’il manque quelque chose, un déclic, cette électricité qu’on peine à voir dans Le Fidèle mis à part dans des séquences de bagnoles qui débarquent tout azimut sur les pistes de course ou sur le bitume des autoroutes, qui donnent un coup de peps à une histoire un peu endormie. Une partie du problème est que le film veut être à la fois une romance, un film de groupes, un film de hold-up, un film de prison, et un mélodrame ; en passant trop de temps à filer plusieurs fils génériques, il oublie de tisser une histoire cohérente. Le Fidèle est à l’image, non pas de ses protagonistes, mais de ses deux acteurs Adèle Exarchopoulos et Matthias Schoenaerts : élégant et photogénique, mais qui sonne faux, et dont le manque de folie et d’ambiguïté accouche au final d’une souris. Car même si le film a cette idée assez intelligente de s’éloigner de cette vision du polar qui fait de la femme un être fragile et en détresse, notamment dans un dernier tiers assez original mais gâché par un pathos guimauve, Le Fidèle est un coup de pistolet dans l’eau qui sauve les meubles par une mise en scène capable du meilleur. Certes, dans le monde polar, Le Fidèle aura toujours plus de puissance et de magnétisme qu’un Olivier Marchal, mais on s’attendait à beaucoup mieux de la part d’un espoir du genre.

Synopsis : Lorsque Gino rencontre Bénédicte, c’est la passion. Totale. Incandescente. Mais Gino a un secret. De ceux qui mettent votre vie et votre entourage en danger. Alors, Gino et Bénédicte vont devoir se battre envers et contre tous, contre la raison et contre leurs propres failles pour pouvoir rester fidèles à leur amour.

Le Fidèle : Bande Annnonce

Le Fidèle : Fiche Technique

Réalisateurs : Michaël R. Roskam
Scénario : Michaël R. Roskam, Noé Debré, Thomas Bidegain
Interprétation : Adèle Exarchopoulos, Matthias Schoenaerts
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Alain Dessauvage
Producteurs : Pierre Ange Le Pogam
Maisons de production : Savage Film
Distribution (France) : Pathé Distribution
Durée : 130 min
Genre : Polar, tragédie
Date de sortie : 1er novembre 2017

France, Belgique  – 2017

Les Aventuriers de Robert Enrico reviennent en Blu-ray

Le beau film de Robert Enrico, Les Aventuriers, fait son grand retour dans une nouvelle version Blu-ray éditée chez M6. Le long métrage réalisé en 1967 revient avec un nouveau master 4K d’une formidable beauté. Retour sur l’œuvre en trois points.

Synopsis : En panne de succès, Roland et Manu, deux amis unis par leur passion de la vie, des sports extrêmes et… de Laetitia, partent à la recherche d’un trésor englouti. Ils vont emmener leur jeune nouvelle amie dans un périple plein de rebondissements qui les mènera des Champs-Elysées aux rives de la Méditerranée, en passant par l’Afrique, avant de trouver son épilogue au Fort Boyard…

L’Aventure avec un S

Dans une interview présente dans les bonus de l’édition, Enrico dit des Aventuriers qu’il est un film sur le terme « aventure ». Qu’est-ce que l’aventure ? Y en a-t’il différents types ?

Les Aventuriers travaille son titre sous bien des aspects. Les personnages principaux, Roland et Manu – géniaux Lino Ventura et Alain Delon -, sont des passionnés de sports extrêmes. Manu s’aventure là où personne n’est jamais allé avec son avion : il va remonter les Champs Elysées avec ses ailes de métal et tenter de passer sous l’arc de triomphe, moyennant une jolie somme. Roland met au point un moteur expérimental de voiture de course qui devrait dépasser tous les records de vitesse atteints jusque là. Finalement, rien ne fonctionne comme prévu, le premier perd sa licence ; le deuxième voit son véhicule brûler. Mais rien est grave, car Roland et Manu sont des aventuriers. Ils vont donc tester une combine au casino, puis se lancer dans une chasse au trésor au Congo.

L’aventure pour nos deux zouaves est aussi sentimentale. Les bonhommes rencontrent Laetitia (formidable Joanna Shimkus), une jeune femme qui crée des oeuvres à partir de férailles. Une amitié profonde se forme entre les trois individus. Enrico permet aussi à ses personnages de découvrir une vérité simple mais importante : l’amitié hommes/femmes sans attentes, ni désirs existe bien. La bienveillance et le rire dominent dans l’amitié de ces trois bons vivants. Bien sûr, la question de l’ambiguïté (et de la relation) amoureuse va arriver à un moment. Mais elle n’est pas le fruit d’un des trois membres du trio, même si elle semble parfois traverser l’esprit de l’un de nos aventuriers. La question est déclenchée par une quatrième personne, élément perturbateur du film incarné par l’inégalable Serge Reggiani. Le désastre arrive (alerte aux spoils), Laetitia est assassinée, le trio est alors détruit. Mais le duo formé par Manu et Roland continuera d’explorer leur relation avec Laetitia sous d’autres strates. Ils rencontreront sa famille, s’attacheront à un cousin germain. Cette incorruptible passion qui les a lié ne peut pas mourir.

De gauche à droite : Roland (Lino Ventura), Laetitia (Joanna Shimkus) et Manu (Alain Delon) s’amusent en plein chasse au trésor.

Le film d’Enrico est aussi un film d’aventures. Le long métrage nous donne à voyager et à expérimenter des séquences spectaculaires filmées dans un format large : les cascades aériennes de Manu ; le voyage en Afrique ; plusieurs séquences de plongée sous-marine ; une escarmouche dans un Fort Boyard à l’abandon. Le genre du film est aussi soutenu par l’une de ses sous-intrigues, révélée après l’installation du personnage de Reggiani : des belges liés au Congo cherchent aussi à récupérer le trésor, et ils sont prêts à tout, même à tuer.

Enfin revenons sur le rôle féminin, Laetitia. Enrico explique dans la même interview citée plus haut qu’il ne voulait pas faire un film d’hommes, sur l’amitié fraternelle de deux personnages masculins. Il a ainsi créé Laetitia, qui lui a aussi permis d’explorer d’autres types d’aventures. Comme il l’explique, celle de la jeune femme est notamment artistique. La créatrice cherche à apporter de nouvelles formes, à expérimenter artistiquement, en espérant trouver sa place dans le monde culturel. Si elle sera mal reçue par le milieu, elle sait qu’elle n’arrêtera pas d’explorer, de réinventer, de briser les conventions. Elle ne cessera d’être, à l’instar de Roland et Manu, une aventurière.

Une édition aventureuse

La nouvelle édition Blu-ray propose un nouveau master (4K) du film. Le grain est préservé sans être envahissant, les couleurs sont d’une beauté folle… En bref, l’image est savoureuse. Le son n’est pas en reste. En effet, la bande-sonore se révèle être aussi formidable que le visuel (les scènes sous-marines n’ont rien à envier au récent L’Odyssée), et donne une nouvelle jeunesse à la composition originale signée par le grand François de Roubaix. Du côté des bonus, l’opus est loin d’être mal accompagné. Certes, on trouve l’habituelle bande-annonce du film ainsi que celles de deux autres éditions M6 prêtes à la vente. Surtout, on obtient quatre intéressants documents vidéo : une interview de Robert Enrico (hélas courte si l’on met de côté les nombreux extraits du film qui y ont été dispersés) ; une autre rencontre – elle aussi très intéressante – de Joanna Shimkus) ; un court métrage documentaire sur le compositeur François de Roubaix réalisé par sa fille Patricia ; enfin, un retour sur le film et les cinéastes de « l’autre nouvelle vague » (Robert Enrico, Jacques Deray entre autres) par l’historien du cinéma Jean Ollé-Laprune. On regrettera concernant le dernier élément le nombre de coupes dans le montage du discours de l’historien. Ses propos ont été entrecoupés de scènes de films mais ont été aussi fortement coupés à tel point que le fil explicatif de son discours n’existe plus tout à fait. Enfin, nous avons l’éternel livret de vingt-quatre pages constitué de photographies de tournages qualifiées d’ « inédites ». On notera pour terminer l’absence – regrettable pour le public anglosaxon – de sous-titres anglais ; et on saluera l’éditeur pour la présence d’une piste d’audiodescription.

Bande Annonce – Les Aventuriers

Les Aventuriers, un film de Robert Enrico, 1967

Edition Digibook Collector Blu-ray + DVD + Livret

Prix indicatif public : 19,99 €

Film remasterisé haute définition 4K – LANGUE : Français – SON : Mono d’origine restauré – SOUS-TITRES : Sourds et malentendants – Audiodescription – IMAGE : Couleur – 2.35 – 16/9 comp. 4/3 – DUREE : 110 min environ

Mise à mort du cerf sacré : Le sacre de Yorgos Lanthimos ?

D’un film à l’autre, le Grec Yorgos Lanthimos creuse le sillon d’un cinéma inventif et particulier, qui implique profondément son spectateur. Obnubilé par les règles qu’on enfreint et le châtiment qui s’ensuit, il livre avec Mise à mort du cerf sacré un de ses plus grands films.

Synopsis : Steven, brillant chirurgien, est marié à Anna, ophtalmologue respectée. Ils vivent heureux avec leurs deux enfants Kim, 14 ans et Bob, 12 ans. Depuis quelques temps, Steven a pris sous son aile Martin, un jeune garçon qui a perdu son père. Mais ce dernier s’immisce progressivement au sein de la famille et devient de plus en plus menaçant, jusqu’à conduire Steven à un impensable sacrifice.

We need to talk about Martin

Tout comme dans le très dispensable A cœur ouvert de Marion Laine, Mise à mort du cerf sacré, le nouveau film du Grec Yorgos Lanthimos débute avec un sternum ouvert sur un cœur, rouge, palpitant, vivant et pourtant étrangement abstrait à force d’(hyper)réalisme.

mise-a-mort-du-cerf-sacre-yorgos-lanthimos-film-critique-colin-farrell-Barry-KeoghanUne séquence d’ouverture forte donc, mais pas beaucoup plus que par exemple, celle de Dora de la Suissesse Stina Werenfels ou cette autre dans Voix Off du chilien Cristián Jiménez, où c’est une partie autrement plus intime de l’anatomie féminine qui est livrée à la vue du spectateur. Non, ce qui dérange, et qui nous met immédiatement dans l’ambiance de Yorgos Lanthimos, ce sont les séquences qui suivent, suaves, anodines, vaguement robotiques même. Du fiel pur enrobé de miel. Steven Murphy (Colin Farrell, déjà à l’œuvre dans The Lobster, le précédent film du cinéaste) est le cardiologue qui a opéré le cœur aperçu au début. Dans la foulée, il échange, de manière quelque peu surréaliste, avec son ami anesthésiste Matthew, sur les pour et les contre des bracelets en métal pour les montres, comparés à ceux en cuir. Quand il rentre chez lui, une belle maison digne d’un magazine de décoration, c’est pour rejoindre sa belle femme Anna (Nicole Kidman) ophtalmologue, ou encore pour faire des exercices de chant avec Kim (Raffey Cassidy), sa jolie petite fille modèle, en attendant de conduire Bob (Sunny Suljic), son adorable bambin, à un goûter d’anniversaire. Un tableau plus qu’idyllique qu’on a du mal à acheter, d’autant moins que dès la première nuit, les pratiques sexuelles du couple laissent apercevoir que l’on n’est pas exactement dans le pays de bisounours dont le cinéaste fait mine de brosser un portrait.

Parallèlement à cette vie domestique « idéale », Steven rencontre régulièrement et en secret Martin, un très inquiétant jeune homme qui s’immisce de manière de plus en plus insistante dans leur petite vie familiale, tel le personnage de Terence Stamp dans Théorème de Pierre Paolo Pasolini. Un personnage glaçant, menaçant, mais fragile aussi, magnifiquement porté par le jeune Barry Keoghan, vu récemment dans Dunkerque. Tout est amené très graduellement, les choses changent de manière imperceptible mais la tension est palpable dès les premières minutes, et la virgule musicale grave et lancinante de Mise à mort du cerf sacré achève d’installer une ambiance digne d’un (bon) jump scare.

mise-a-mort-du-cerf-sacre-yorgos-lanthimos-film-critique-nicole-kidmanOn ne voit pas très bien où le réalisateur et son coscénariste Efthymis Filippou veulent en venir avec ce film au titre très lacanien (The Killing of the sacred …Dear ?) qui mélange le thriller, le revenge movie, le surnaturel, l’hyperréalisme, les métaphores et la mythologie grecque dans une même œuvre. Une audace traduite d’ailleurs en boursouflure par ses détracteurs…Mais finalement, ce n’est pas important. Le mythe d’Iphigénie, cité dans le métrage, (« une brillante dissertation » que Kim, la fille du protagoniste a écrite selon son professeur, comme une allusion au propre « génie » de Lanthimos ?), sur le sacrifice nécessaire d’un être cher, semble à première vue correspondre à une situation concrète du film que l’on prendra soin de ne pas dévoiler ici. Puis, après réflexion, on se dit que c’est tout le film qui est un véritable manifeste contre la vanité des hommes, presque leur inhumanité ; Anna, le personnage interprété par une Nicole Kidman plus froide que les pierres ne dit-elle pas en substance à son mari au plus fort de leur « crise » familiale : « tu ne dis que bêtises sur bêtises, tu demandes de la purée de pomme de terre, alors que tes enfants sont au plus mal ? ». Une sorte de misanthropie caractérisée donc, pas tellement éloignée de celle que le cinéaste a déjà explorée dans Canine, et qui pourrait résumer à elle seule toutes les intentions du cinéaste.

Mise à mort du cerf sacré est également un film à l’esthétique très maîtrisée, avec des jeux de caméra qui, même s’ils ne sont pas inédits, ont le mérite de l’originalité dans le contexte, et mettent en avant le sens de la mise en scène de Yorgos Lanthimos : plongées vertigineuses, focale très longue, ou très courte au contraire, avec des déformations qui renforcent le côté un peu irréel de ce que l’on voit. Malgré la sorte d’atonie de ses personnages semblant sans vie, sans cœur, sans émotions, le réalisateur donne du rythme à son film, les scènes sont assez courtes, comme pour traduire l’urgence d’apporter quelque chose, de la vie peut-être, dans cette famille très dysfonctionnelle.

mise-a-mort-du-cerf-sacre-yorgos-lanthimos-film-critique-colin-farrellIl avait déjà montré sa virtuosité avec the Lobster, Lanthimos passe avec ce nouveau métrage la démultipliée, y compris dans l’art de surligner le texte : « c’est une métaphore, tout ceci n’est qu’une métaphore » arrive-t-il à faire dire à un de ses personnages dans un moment assez inopportun et particulièrement violent. Avec un certain humour, il nous offre un film très réussi et très dérangeant, ou peut-être très réussi parce que très dérangeant ?

 

Mise à mort du cerf sacré – Bande annonce  

Mise à mort du cerf sacré – Fiche technique

Titre original : The Killing of a Sacred Deer
Réalisateur : Yorgos Lanthimos
Scénario : Yorgos Lanthimos, Efthymis Filippou
Interprétation : Nicole Kidman (Anna Murphy), Colin Farrell (Steven Murphy), Alicia Silverstone (La mèrede Martin), Raffey Cassidy (Kim Murphy), Barry Keoghan (Martin), Bill Camp (Matthew), Sunny Suljic (Bob Murphy)
Photographie : Thimios Bakatakis
Montage : Yorgos Mavropsaridis
Producteurs : Ed Guiney, Andrew Lowe, Amit Pandya, Coproducteurs : Will Greenfield, Atilla Salih Yücer
Maisons de production : Element Pictures, Film4, A24
Distribution (France) : Haut et court
Récompenses : Prix du scenario, Sélection Officielle – Festival de Cannes 2017
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 1er Novembre 2017
RU – Irlande – USA – 2017

 

Jigsaw des frères Spierig, le renouveau réussi de la saga

Suite appelant à ressusciter l’une des sagas d’horreur les plus célèbres du cinéma, Jigsaw oscille entre le renouvellement et la continuité, dans un respect profond de ses origines. Le résultat est digne de la franchise, remettant celle-ci sur le devant de la scène horrifique avec une malice folle. Assistons-nous au retour du gore viscéral au cinéma ?

Synopsis : Alors que dix années se sont écoulées depuis la mort de John Kramer et la fin de l’affaire Jigsaw, la police découvre des morts suspectes, qui laissent penser que l’affaire Jigsaw n’est pas totalement terminée… John Kramer étant mort à la fin des événements de Saw III, Amanda Young également, et Mark Hoffman ayant mystérieusement disparu il y a dix ans après avoir assassiné Jill Tuck, qui peut bien se cacher derrière cette nouvelle série de meurtres ? Jigsaw est-il réellement mort ou a-t-il seulement disparu pour mieux renaître ?  

Initiée en 2004 par le prodige James Wan et son complice (et ami) Leigh Whannell, la franchise Saw, d’abord orientée thriller, lorgnant du côté de Seven ou Le Collectionneur, est l’une des plus célèbres sagas d’horreur du cinéma. Le réalisateur malaisien a réussi l’exploit de créer toute une mythologie, au travers d’un film fauché, budgété à tout juste 1,2 million de dollars, propulsant le serial killer Jigsaw, incarné à merveille par Tobin Bell, parmi les plus grandes figures du cinéma de genre. La franchise fleuve comptabilise quant à elle sept films en autant d’années d’existence. Entre hauts, bas, incohérences et twists jouissifs, la saga Saw s’est construit une réputation de films malins, extrêmement gores et vicieux, s’amusant à tourmenter son spectateur pour mieux le surprendre.

Si l’auteur de ces lignes admet être largement fan de cette saga, il promet tout de même de rester maître de ses mots après la vision de ce nouvel opus, arrivant sept ans après le prétendu « Chapitre final » que constituait le 7e film. Réalisé par les frères Spierig, auteurs des mésestimés Daybreakers ou encore Prédestination, Jigsaw se situe chronologiquement environ dix ans après Saw 3D. Alors que la police découvre des morts suspectes, dans la droite lignée du tueur au puzzle, un nouveau jeu plus machiavélique encore se tient au même moment. John Kramer serait-il de retour, dix ans après sa mort ? Ou est-ce que les révélations du dernier film en date sont à l’origine de cette nouvelle énigme ? C’est d’ailleurs empli de ces interrogations que le spectateur se lance dans le film, notamment après un décevant épisode final qui soulevait plus de questions qu’il n’en résolvait. Ainsi conscient de ses mécaniques éculées et qu’il ne pourra plus surprendre le spectateur sur sa structure, Jigsaw fait le choix d’une intrigue plus posée plutôt que de basculer vers le spectaculaire outrancier. Si la première partie se révèle classique et déjà-vue mais agréable, c’est surtout dans sa deuxième moitié que le film se trouve un sens, un intérêt et une fin maligne et jouissive.

Renouvellement créatif

Premier constat qui saute aux yeux, la direction artistique a été largement retravaillée. Les frères Spierig ont la bonne idée de poser la caméra, de faire des plans simples, travaillés et cohérents, largement plus agréables que les derniers épisodes de la franchise. Ici, le visuel est maîtrisé, les dix millions de dollars alloués au budget ont enfin l’air de servir à quelque chose. Même si les décors semblent peu ou pas originaux par rapport à d’autres productions du même acabit, les tournages en extérieur font formellement du bien à la franchise et permettent enfin de changer des anciens décors en studio. Le parti pris peut surprendre les fans de la première heure et leur demandera un effort d’appréhension, mais reste un pas en avant évident dans l’aspect créatif de ce huitième épisode.  Car malgré sa catégorisation officielle en tant que suite, Jigsaw est, à l’instar d’un Jurassic World, un reboot fantôme, allant vers de nouvelles directions artistiques tout en poursuivant scénaristiquement la trame de la saga. En cela, les frères Spierig font office de repère pour ce renouvellement complet.

Leur mécanique est huilée, leur image est très (voire trop) propre avec une photographie léchée et racée, s’éloignant quasi méthodiquement de l’ambiance craspec (comprenez dégueulasse) installée par le reste de la saga. Plus grand-chose à voir visuellement avec le film originel de James Wan, tant l’angoisse semble ici évoluer vers quelque chose de plus « fun », toutes proportions gardées, voire quelque chose de grinçant. Jigsaw paraît de surcroît plus attrayant car plus agréable à regarder mais n’en reste pas moins dérangeant dans sa proposition, notamment grâce au score de Charlie Clouser. Ne reprenant que son célèbre thème, le compositeur nous livre une bande originale oppressante, plus atmosphérique et perturbante, tout en étant moins « gratuite » que celle des derniers films de la saga. Toutefois, le spectateur le plus sadique appréciera la multitude de plans gores très graphiques, justifiant largement l’interdiction aux moins de 16 ans du long-métrage.

Du neuf avec du vieux

Si tout semble réuni pour faire de Jigsaw la digne suite que les aficionados du genre attendaient tous, le long-métrage souffre tout de même des nombreux défauts qui parsemaient l’ensemble de la saga. Même si le script joue habilement avec nos nerfs, jusqu’à un twist final absolument jouissif, les trop grandes invraisemblances empêchent parfois le film de s’apprécier à sa juste valeur. Plus le scénario morcelé avance, plus le puzzle semble manquer de pièces pour expliquer la totalité des enjeux développés. Ce qui amène de facto à des incohérences parfois exorbitantes mais également à une superficialité dans l’écriture des personnages, ne permettant jamais de s’attacher à eux. Car si les acteurs se montrent plutôt investis dans leurs rôles (Laura Vandervoort, Paul Braunstein et Tobin Bell en tête), leurs personnages ne sont clairement pas aussi marquants que les Mark Hoffman, Peter Strahm ou Amanda Young que l’on a connus auparavant.

Ce qui pénalise le plus Jigsaw finalement, c’est moins sa capacité à reprendre un filon usé jusqu’à la moelle que de construire une intrigue simple, cohérente et aux personnages reconnaissables. En choisissant le pur spectacle, Pete Goldfinger et Josh Stolberg, scénaristes bien connus du cinéma d’horreur américain (Piranha 3D, Sorority Row) impressionnent autant qu’ils déçoivent, dans leur capacité à relancer l’intérêt pour une saga mal appréciée des spectateurs. Au final, les fanatiques de la saga seront ravis de revoir leur péché mignon relancé avec la plus grande minutie, encore faudrait-il arriver à intéresser le public au sens large du terme, afin d’ancrer définitivement Saw dans l’ère moderne du cinéma de genre. Un long-métrage efficace, jouissif et parfois grinçant dans son traitement, mais qui n’arrivera sûrement pas à convaincre les révoltés de ce genre de spectacle. Si les spectateurs plutôt bon public y trouveront largement leur compte, beaucoup arriveront à la conclusion qu’une relance n’était pas nécessaire, au point de ne pas différencier cette suite des précédentes. Au final, Jigsaw a au moins l’intérêt de relancer un horreur gore et viscéral, bien loin des gentilles productions BlumHouse, s’évertuant à être de plus en plus aseptisées.

Séquelle aussi admirable que différente par rapport aux précédents épisodes, Jigsaw ravira les fans de cinéma d’horreur et de la célèbre franchise horrifique qui a marqué les années 2000. Les frères Spierig emballent avec soin un des meilleurs épisodes qui renouvelle et poursuit, non sans peine, la mythologie initiée par James Wan il y a plus de 10 ans. Malgré tout, il reste dédié aux adorateurs de cette saga culte et n’arrivera sans doute pas à convaincre les réfractaires à ce type de productions. Aimer ou détester, à vous de choisir !

Jigsaw : bande annonce

Jigsaw – Fiche technique

Réalisateurs : Michael et Peter Spierig
Scénario : Josh Stolberg et Pete Goldfinger
Casting : Tobin Bell, Matt Pasmore, Laura Vandervoort, Hannah Anderson, Callum Keith Rennie, Clé Bennett
Photographie : Ben Nott
Montage : Kévin Greutert
Producteurs : Mark Burg et Oren Koules
Maisons de production : Serendipity Productions et Twisted Pictures
Distribution (France) : Lions Gate Films et Eagle Films
Durée : 92 min
Genre : Horreur, splatter movie, thriller, torture porn
Date de sortie : 1 novembre 2017

États-Unis – 2017

‘Darkman’ se venge avec une Édition Ultime Blu-ray + Comic Book

Début novembre, un sombre héros revient sur nos écrans dans une formidable édition Blu-ray. Le vengeur masqué répond au nom de Darkman. Et soyez préparé à son grand retour rendu possible grâce à la sortie vidéo – signée l’Atelier d’Images – du grand film homonyme de Sam Raimi.

Ce sept novembre, Darkman revient sur nos écrans grâce à la sortie d’un coffret prestige contenant le film culte de Sam Raimi ainsi que ses deux suites, une bande déssinée et une multitude de bonus. L’occasion de revenir sur le film culte du cinéaste des trilogies Evil Dead et Spider-Man.

Raimi’s Superheroes

Bien avant le premier volet de sa grandiose trilogie Spider-Man, Sam Raimi s’est consacré à un super-héros né de son imagination, Darkman. En voici l’histoire de base, contenue dans le synopsis du film : « Le docteur Peyton Westlake est sur le point de découvrir les secrets de fabrication de la peau synthétique, lorsqu’un gang conduit par le sadique Robert G. Durant détruit son laboratoire. Entièrement défiguré et laissé pour mort, Westlake n’a plus qu’un objectif : se venger ».

Si on considère son Ash d’Evil Dead 2 comme un super-héros cyborg tueur de deadites, on remarque d’ores et déjà que la figure super-héroique n’est pas lumineuse chez Raimi. Elle ne naît pas d’un accident merveilleux. Idem dans sa trilogie Spider-Man où Peter Parker connaît la fièvre, souffre, pendant sa transformation en homme-araignée. Peu après, son oncle Ben décedera dans des circonstances liées à un choix de Peter. Le jeune homme apprendra qu’un « grand pouvoir implique de grandes responsabilités », et dans la douleur du deuil, Spider-Man naîtra.

Car le héros Raimi-en est un être qui naît dans la douleur. Psychologiquement déjà : Ash tend à sombrer dans la folie après la perte de sa petite amie et de ses amis ; Peter perd son oncle ; Peyton Westlake est enterré sans corps face à sa petite amie en pleurs alors que le personnage, en réalité vivant, se réveille dans une clinique où il sert de cobaye à des expériences médicales de docteurs n’ayant rien à faire de qui il peut être. Il est probablement « un de ces sans-abris ».

Darkman, le « fantôme de l’opéra » de Sam Raimi.

Et c’est dans sa chair que le super-héros de Raimi se forge. Les héros connaissent mille et une souffrances physiques : le héros d’Evil Dead prend mille et un coups, chute, est projeté dans un meuble… Pire, il coupera sa main alors maléfique et la remplacera par une tronçonneuse. A un niveau plus léger, Peter Parker lui sera fiévreux, souffrant, avant de découvrir ses nouvelles aptitudes. Peyton Westlake connaît un sort bien plus difficile que l’homme araignée : il est gravement brûlé sur quarante pour cent du corps, notamment les mains et le visage. Raimi est un grand lecteur de comics, et un fin connaisseur des sens portés par les figures héroïques. Les mains de Peyton sont terriblement abimées : os, tendons, muscles, chair brulées sont visibles. Raimi présente, à l’instar de Lucas avec Anakin et Luke Skywalker, un héros qui a perdu ses mains, et surtout, leur humanité (rappelons que les héros Lucas-iens voient leur mains remplacées par des membres mécaniques). Si le protagoniste doute de ses capacités, il va à nouveau montrer à quel point il est capable d’agir. Le héros n’a finalement pas perdu son pouvoir, mais ses actes seront, à l’image de l’apparence de ses membres, bien plus obscurs qu’auparavant. Quant au visage de Peyton, abimé au point de laisser paraitre ses dents sans lèvres, son menton osseux, de la chair brûlée, et un morceau livide comme la mort, il expose aussi la perte de l’humanité du héros, qui devient une figure d’horreur digne des monstres portés au cinéma par Universal dans les années 30 tels que Le Fantôme de l’Opéra. Raimi ne cesse d’ailleurs de citer Freaks (Tod Browning, 1932) et ses figures monstrueuses humiliées qui viendront inquiéter Peyton et sa récent bouleversement physique.

« J’avais l’idée d’un homme qui changerait de visage (…) J’ai donc écrit l’histoire d’un homme dont le visage était arraché par des criminels et qui prend différents visages pour prendre la place de membres du gang (…) et les infiltrer. Il démantèle la bande de l’intérieur de cette façon. »

– Sam Raimi –

Enfin Raimi travaille la chair blessée et aussi celle synthétique. Au début du film, Peyton, scientifique, cherche à créer une peau synthétique durable qui aiderait alors un grand nombre de victimes d’accidents, de maladies… Après son agression, Westlake cherche à atteindre son but pour deux autres raisons : il désire reconstruire son visage et ses mains notamment pour ne pas effrayer son love interest et connaitre une vie d’amour ; et il veut se venger de Durant et sa bande de voyous.

Darkman est un film de masques. Le long métrage cite consciemment / inconsciemment Fantômas et Mission: Impossible. En effet, notre héros utilisera la création de peau synthétique pour créer des masques et gants de ses ennemis afin de leur mettre sur le dos des actes impardonables dans leur milieu (qui les conduiront ainsi à la mort). Et, grâce à sa posture de double, Westlake va pouvoir s’insérer dans le gang pour mieux tromper chacun de ses membres.

Ci-dessous, la bande-annonce du film tout en chair, en os et héroïsme ténébreux.

Une réédition Blu-ray avec des supporters

Darkman est enfin arrivé en France dans une somptueuse édition Blu-ray : le Blu-ray du premier film accompagné de multiples bonus ; un deuxième contenant les deuxième et troisième volets ; un comic book inédit dans l’héxagone dans laquelle Ash (d’Evil Dead) et Darkman affrontent les fameux deadites, ennemis pour toujours du héros à la tronçonneuse ; et un dvd du film.

Cette sortie n’a pas eu lieu sans efforts, en effet, l’Atelier d’Images a dû organisé un crowdfunding (un financement participatif) sur kickstarter afin de réunir les fonds nécessaires à la création de cette édition « ultime ».

Bande-Annonce de l’édition ultime Darkman éditée par l’Atelier d’Images.

 Darkman

L’Édition Ultime

Signée L’Atelier d’Images

Sortie publique le 7 novembre 2017

Prix public indicatif : 49,99 euros

Halloween 2017 : Quels films regarder pour se faire peur ?

A l’occasion d’Halloween, la rédaction vous livre dix films d’horreurs à découvrir pour frisonner en amis, en famille ou tout seul pour les plus courageux d’entre vous … A vos bonbons !

Cela ne vous a pas échappé, ce soir c’est Halloween. Alors que pour certains, la fête horrifique est simplement l’occasion de se déguiser en Joker ou en Harley Quinn, pour vous c’est différent. Entre les confiseries et les cocktails, vous en profitez toujours pour visionner de nouveaux films d’horreur. Vous êtes fatigué de devoir revoir les classiques slashers, de Freddy Krueger à Jason Vohrees. Vous en avez marre de rigoler devant l’Exorciste ou Annabelle. Vous êtes en quête de vrais frissons. La peur facile, ça ne vous connait plus. Fantômes, tronçonneuses, incantations démoniaques : ne cherchez plus, on a de quoi vous provoquer quelques frayeurs.

Notre top 10 des meilleurs films d’horreur pour Halloween :

1/ Shrew’s Nest (Musarañas), 2014

Si vous aimez l’horreur à la Alex de la Iglesia (également co-producteur avec son épouse Carolina Bang), Musarañas, vendu à l’international sous le titre Shrew’s Nest, fera votre bonheur. Ce premier long-métrage de Juanfer Andrés et Esteban Roel est un redoutable huis-clos ayant en arrière-fond l’Espagne des années 1950. L’intrigue se déroule dans un appartement : deux sœurs, dont une agoraphobe, recueillent un homme blessé incapable de se déplacer. Le film a beau avoir ses moments burlesques, il est bien effrayant dans le sens où le danger peut arriver n’importe où à n’importe quel moment dans un endroit où s’échapper semble impossible. La folie de l’imprévisible Montse nous dévoile un autre type d’horreur expliquant pourquoi elle a basculé petit à petit dans une situation épouvantable et inimaginable. Macarena Gomez (déjà vue chez Alex de la Iglesia dans Les Sorcières de Zugarramurdi) est épatante dans ce rôle sombre et malade.

2/ Pas un bruit (Hush), 2016

Pas un bruit est une œuvre qui prend le parti de nous faire suivre une femme sourde muette comme personnage principal, ce qui est original pour ce genre cinématographique. Elle se retrouve prise au piège dans sa maison au fond des bois, poursuivie par un tueur psychopathe. Même si le synopsis n’est pas des plus originaux et si le film a quelques maladresses (certains comportements sont illogiques et la photographie trop sombre), il reste un bon long-métrage horrifique. En effet, le handicap de cette femme est utilisé comme un moyen de faire peur, comme dans la quasi-absence de musique par exemple. L’actrice principal Kate Siegel livre une très bonne performance qui plus est. De plus, l’absence de jumpscares est fortement appréciable. En conclusion, c’est une bonne petite œuvre angoissante, non exempt de défauts, mais fort sympathique.

3/ Haute Tension, 2003

En 2003, une petite pépite du cinéma de genre débarquait en trombe dans le paysage cinématographique français, bousculant tout ce qui se faisait en matière de trouille viscérale. Le pitch est pourtant basique : une maison de campagne perdue au milieu des bois, une famille isolée … et un psychopathe aux arguments tranchants ! Mais non content de dynamiser le genre du slasher en jouant avec ses codes (le tueur, d’un âge avancé, est vêtu d’un vêtement de travail, et n’est perceptible qu’avec le bruit de sa respiration et de ses chaussures de cuir), Haute Tension marque par ses effets gore ultra réalistes et l’interprétation hors pair de ses comédiens. Il est également la confirmation d’un jeune cinéaste, Alexandre Aja, fils d’Alexandre Arcady, qui, avec ce 2e film et jusqu’à aujourd’hui, n’a fait que confirmer auprès du public son amour pour le cinéma d’épouvante.

4/ It Follows, 2015

Remarqué à sa sortie en 2015, It Follows est un film d’horreur qui laisse place au silence pour mieux faire peur. Ne se prêtant jamais aux jumpscares ou effets de peur facile, le long-métrage de David Robert Mitchell est un chef d’œuvre d’ambiance. Apparaissant pour la première fois suite à une relation sexuelle, le « It » du titre est une figure lancinante qui poursuit les adolescents. Le « It » suit et ne s’arrête jamais. A l’image du « it », créature emblématique de Stephen King, le monstre du film ne révèle jamais sa forme finale et adopte différents aspects tout au long du métrage. Du zombie lent à la vieille femme, chaque apparition puise dans nos cauchemars les plus enfouis. Véritable claque visuelle, It Follows est une réflexion sur la sexualité et les tourments in-détachables de la vie adolescente. A voir pour les frissons et l’initiative artistique.

5/ La Cabane dans les Bois (The Cabin in the Woods), 2012

Décidant sur un coup de tête que les parodies spoof à la Scary Movie ont fait leur temps, le duo Goddard/Whedon décide de revenir au fondamentaux. Une cabane isolée, des jeunes en baroud, des psychopathes en furie. Ajoutant à cela une touche inattendue de comédie corporate, ils déploient un récit en gigogne qui rend un hommage sincère au slasher tout en le dynamitant de l’intérieur jusqu’à un final en forme de feu d’artifice gore. On y croise de jeunes premiers (Chris Hemsworth qui se découvre un goût pour l’ironie bien avant Ragnarok), des acteurs rodés (Richard Jenkins, Sigourney Weaver) et une galerie de monstre complètement dingue (des zombies, des arbres tueurs et même… une licorne). Souvent imité (The final girl, Tucker & Dale) jamais égalé. Une des rares réussites de l’horreur méta, qui laisse de côté l’épouvante « postmoderne » pour préférer une ambiance carnavalesque jouissive.

6/ Evil Dead, 2012

Faire le remake d’un des mastodontes du genre, c’est toujours un désir aventureux surtout lorsque le film en question est le Evil Dead de Sam Raimi. Adoubé par ce dernier, Fede Alvarez démontre avec cette nouvelle monture 2.0 qu’il a un certain talent pour l’horreur et un certain amour du genre. Délaissant l’humour graveleux à la Tex Avery du matériel de base, le cinéaste uruguayen avance une mise en scène carrée et une photographie caverneuse pour ordonner un récit qui tranche par son sérieux. Même si cet Evil Dead souffre d’un manque de profondeur chez ses personnages et d’inventivité dans sa proposition de cinéma (au contraire d’un La Cabane dans les bois), le long métrage sent bon l’artisanat horrifique et se veut extrêmement gourmand dans sa débauche sanguinolente, pour le plus grand plaisir des aficionados. Humble et respectueux de son ainé, l’Evil Dead de 2013 est une péloche horrifique abrasive

https://www.youtube.com/watch?v=hpDR9P52Jc8

7/ Frankenweenie, 2012

Parmi les nombreuses images qui viennent à l’esprit lorsque l’on parle de peur et de cinéma, celle des Universal Monsters apparaît comme évidente. La Momie, le monstre de Frankenstein, Dracula ou encore l’Homme Invisible ont en effet marqué la culture moderne de leur empreinte à tout jamais. Et parmi les amoureux inconditionnels de cette époque, on trouve Tim Burton. Celui-ci dévoile en 2012 Frankenweeenie, un film d’animation stop motion en noir et blanc nous contant l’histoire de Victor Frankenstein, petit garçon passionné de sciences qui décide après la mort de son chien de ramener celui-ci a la vie. Sous la forme d’un conte comme a pu le faire Burton auparavant avec Edward aux mains d’argent, c’est ici une véritable déclaration d’amour au cinéma d’horreur du siècle dernier, blindé de références que le spectateur va s’amuser à chercher dans chaque scène. De Ed Wood à Godzilla, tout y passe, et on se laisse volontiers happer par ce petit plaisir cinéphile.

8/ Les Frissons de l’Angoisse (Profondo Rosso),1977

Quoi de mieux pour Halloween qu’un petit giallo ? Ce genre typiquement transalpin rempli d’armes blanches, de femmes dénudées, et de meurtres sanguinolents peu connu en France, regorge de nombreuses pépites. Dario Argento en est l’une des figures de proue, et Profondo Rosso est certainement son œuvre phare. Comme d’habitude chez le maestro, tout est jeu de perception, un jazzman est témoin d’un meurtre et une image va le hanter tout au long de son enquête. Argento va se jouer de David Hemmings comme il se joue du spectateur. Ponctué par la musique si unique de Goblin, Profondo Rosso alterne entre angoisse, fétichisme, et séquences grand-guignolesques (notamment dans ses mises à morts très graphiques). Le sens de l’esthétisme de Argento renvoie autant à la peinture, à l’architecture, à la sculpture qu’au cinéma d’horreur. Fascinant autant dans sa forme que dans son fond, Profondo Rosso est l’apex du bis italien.

9/ Braindead, 1992

Avant de consacrer 15 ans de sa vie à Tolkien, Peter Jackson bidouillait des bobines d’horreur dans sa Nouvelle-Zélande natale. Si on s’épargnera Bad Taste, on peut se jeter goulûment sur le culte Braindead, petite perle de cinéma craspec et orgie jubilatoire d’hémoglobine, viscères et autres fluides. Tourné dans l’optique d’être le film le plus gore de tous les temps (ce qu’il sera avant Piranha 3D), Braindead ne ménage pas ses efforts et repeint les murs avec bonheur dans une atmosphère de franche rigolade. Mêlant un humour à la Tex Avery à d’intenses et écœurants démembrements à la tondeuse, Braindead empile bébé zombie, singe-rat, vétérinaire nazi, prêtre qui fait du kung-fu,… dans un délire gonzo mené tambour battant et déployant avec gourmandise l’inventivité et la générosité d’un réalisateur doué. Le tout avec une fabrication soignée qui fait souvent défaut à ce genre de peloches. Une perle on vous dit !

10/ Martyrs, 2010

Film de genre français extrême, Martyrs est l’une des rares expériences cinématographiques et hexagonales qui ne laissera personne de marbre. Son réalisateur, Pascal Laugier (Saint-Ange, The Secret), pousse les spectateurs dans leurs derniers retranchements, à travers un film ultra-violent et intelligent. Souvent qualifié de « film d’horreur métaphysique », Martyrs a souffert d’une exploitation très limitée mais a depuis acquis un statut culte chez les fans de cinéma gores. Le film oscille entre l’expérience hallucinée et le cauchemar intégral, tant les scènes paraissent brutes, réalistes et éprouvantes. Le tout, enrobé d’une réflexion pertinente sur la quête de l’au-delà, à l’instar des films de Fabrice du Weltz ou du duo Maury et Bustillo, tous dignes représentants d’un cinéma de genre français en perdition. Un film d’ailleurs si gore qu’il en choqué plus d’un, avec Xavier Dolan à son casting, est forcément une curiosité immanquable d’Halloween, à réserver à un public conscient du choc qu’il prendra.

Kingdom ferme son royaume

C’est en petit comité que la série Kingdom a tenu son pot de départ le 02 août dernier sur Audience Network. Au fond, la série de Byron Balasco a vécu son temps à l’antenne comme les membres du clan Kulina dont elle conte la destinée : entre initiés et avec un parterre restreint de fidèles conscients d’avoir trouvé quelque chose d’unique là où d’autres n’y voyaient qu’un énième drama sportif sans autres identités que sa toile de fond (le MMA, pour mixed Martial Arts). Retour sur une série qui, dans un secteur où un nouveau Stradivarius redéfinit les règles du jeu tous les trois mois, a toujours privilégié la justesse à la grandeur.

On peut prétendre sans peur de se tromper que la diffusion du series finale inondé sous des larmes de granit le public qui s’était constitué autour des aventures de la famille Kulina. Un public petit, mais fidèle et dévoué. Mais « vraiment petit », durent se dire les décideurs de la chaîne quand vint le temps de déterminer le sort du show à l’issue de la quatrième saison. Sans doute le tort de la série créée par Byron Balasco fut de n’avoir jamais vraiment réussi à percer le plafond de verre de cette fan-base solide mais pas assez large. Ce n’est pourtant pas faute de support de la part de la chaîne, qui avait (fait rare) commandé deux saisons d’une seule traite à l’issue de la première (c’est la raison pour laquelle Kingdom affiche trois saisons au compteur sur Internet, les 2 et 3 ayant été tournées dans la foulée, mais diffusées à un an d’intervalle). Il faut bien avouer que dans le paysage d’autant plus concurrentiel que dopé à l’excellence des séries télévisées contemporaines, il est difficile pour ne pas dire impossible d’attirer l’attention des spectateurs en se contentant de « bien » faire les choses. Et de fait, dans un contexte où chaque show semble être condamné à réinventer la poudre pour faire le buzz, Kingdom ne transcendait pas vraiment les limites de son format. A l’inverse, la série semblait presque se faire un point d’honneur à se tenir à un cadre dramatique dont les bases (narratives, esthétiques, géographiques) posées dès le premier épisode ne varieront pas (ou si peu) dans les quatre saisons qui suivent.

LA HORDE SAUVAGE

Comme tout bon drama familial qui se respecte, Kingdom narre les mésaventures d’une famille dysfonctionnelle. En l’occurrence les Kulina, dont le patriarche défectueux Alvey est une légende du MMA (Mixed Martial Arts), sport dont il a contribué à forger la légende. Il est aujourd’hui reconverti en coach dans un gymnase qu’il gère avec sa compagne Lisa, où il entraine notamment ses deux fils. L’aîné, Jay, est un chien fou surdoué mais incontrôlable qui entretient une relation fusionnelle avec son cadet Nate, excellent athlète mais tourmenté par une homosexualité honteuse qu’il refoule pour ne pas avoir à l’assumer dans un milieu peu enclin à la tolérance. Dans cette galaxie, on retrouve également Ryan Wheeler, ancien protégé d’Alvey (et accessoirement ex petit ami de Lisa). Ce dernier le pousse à remettre les gants après cinq ans de prison. Quant à Lisa, elle essaie de s’imposer dans un milieu d’hommes et tente de faire le tri dans ses sentiments partagés entre Alvey et Ryan. Enfin, Christina, la mère de Jay et Nate et prostituée accro à l’héroïne de son état, complète le cast de personnages récurrents et, comme vous pouvez le constater, résolument borderline qui compose la série.

Nate (Nick Jonas) et son père Alvey dans le coin de la cage.

« Sang, larmes et sperme » : telle est la recette d’un bon mélodrame selon le réalisateur allemand Rainer W. Fassbinder qui aurait sans doute apprécié Kingdom de son vivant. Pas parce que Balasco entretiendrait des liens étroits avec la filmographie de l’auteur du Mariage de Maria Braun, mais par l’absence de réserve avec laquelle il dépeint la nature même des personnages. Tous les protagonistes de la série se révèlent en effet prisonniers d’une rage autodestructrice qu’ils ne peuvent canaliser autrement qu’en l’extériorisant. Balasco semble alors suggérer ceci : assouvir ses pulsions est le meilleur moyen de s’en libérer, quitte à les laisser nous consumer à petit feu. Le seul moyen de vivre, finalement. De fait, le showrunner et ses scénaristes dégagent très tôt de toute onction rédemptrice l’horizon de ses personnages qui ont le mode de vie des émotions chaotiques qu’ils embrassent. Ryan Wheeler sort de prison après avoir presque battu son père à mort, le laissant paralysé dans un fauteuil ; et il retrouve sa place lorsqu’il retourne castagner des gens dans la cage. Jay Kulina reprend sa carrière de combattant en main, mais ne renonce pas pour autant à ses excès dans la drogue et l’alcool. Sa mère essaie tant bien que mal de renouer avec une vie normale, mais finit toujours par revenir dans le giron du milieu auquel elle appartient désormais. Quant à Alvey, père du déséquilibre général et combattant retraité qui a du mal à se faire à sa nouvelle vie, il est laissé seul face à des démons qu’il n’a jamais su dompter en dehors des guerres qu’il a mené dans l’Octogone. En définitif, seul Nate est laissé seul face à une frustration qu’il ne réussit jamais à exprimer, l’inhibition à laquelle il s’astreint dans sa vie privée déteignant sur son comportement dans la cage (jusqu’à lui causer deux sévères défaites dans la saison 2 ; les personnages de Kingdom ne perdent pas souvent, mais quand c’est le cas, cela concerne des arcs narratifs qui ne doivent rien au hasard). Incapables de vivre autrement que dans une conflictualité qui traverse les grilles de l’arène, les personnages n’ont de cesse, quatre saisons durant, de transformer leur vie en champ de bataille pour se sentir vivants. Impossible de rester en haut de la pente une fois qu’elle est grimpée : le pugiliste préférera redescendre pour réentamer l’ascension. On peut penser à Jay qui, suite à une victoire déterminante au début de la saison 3, plonge dans une spirale autodestructrice pour retrouver le déséquilibre qui lui ouvre l’estomac.

C’est sans doute l’une des caractéristiques les plus notables du show : évacuer très vite toutes possibilités d’un retour à une normalité qui n’a jamais existé. Si la télévision américaine dans son ensemble se vante d’évoluer dans des zones de gris laissées à l’abandon par le cinéma, peu d’entre-elles peuvent se vanter de croître dans cette ambivalence avec la frontalité de Kingdom. Ne jouant ni la carte de la hauteur existentialiste, type Les Sopranos ou Breaking Bad, ni du high-concept narratif dans son évolution, Kingdom n’offre aucun intermédiaire susceptible de prendre la main du spectateur. Le show a beau ne pas être avare en envolées contemplatives isolant les protagonistes dans leur mélancolie, Kingdom se montre résolument « in your face », comme si la fièvre qui anime ses protagonistes devaient imprégner l’image. A ce titre, le jeu habité de Jonathan Tucker – qui joue le rôle de Jay – et le regard régulièrement possédé qu’il promène sur son environnement incarnent parfaitement la charte d’une série dont le surmoi fait constamment la queue derrière l’incarnation viscérale de ses situations.

Ci-dessous, la musique d’entrée dans la cage de Ryan.

UNE SÉPARATION

L’équilibre est d’autant plus remarquable dans son maintien que Kingdom ne fait jamais du pied à la facilité dans le déroulement de son récit, ni dans l’évolution de personnages constamment ramenés à leur fatalité. A cet égard, toute la puissance de la quatrième saison réside dans la façon dont Balasco offre pour la première fois l’hypothèse d’une certaine stabilité dans les relations régissant ce clan atypique dont chacun des membres semble apprendre à vivre avec leurs névroses à défaut de pouvoir les effacer. Un espoir qui vole en éclat à l’issue éprouvante de l’avant-dernier épisode, alors que l’égocentrisme patenté d’Alvey resurgit sous l’effet de l’alcool quand l’un de ses fils décide enfin de se confier à lui. A noter d’ailleurs que, peut-être sous la contrainte de lever le rideau à l’issue de cette quatrième saison, Kingdom joue la carte d’une ellipse assez franche entre la saison 3 et la saison 4. Un intervalle de plus d’un an pendant lequel Nate se met en couple, Jay devient père, et Christina, « assistante » de son ancien souteneur… Autant d’événements déterminants dans l’évolution des personnages mais laissés à l’imagination du spectateur qui retrouve les protagonistes changés en début de saison. Comme si Balasco faisait le pari d’une audience suffisamment immergée dans son show pour reconstituer les événements d’une saison entière, telle l’ambition d’une transition séquentielle appliquée au temps-long d’une série télévisée. Dans un format qui unit particulièrement le spectateur aux personnages, Balasco laisse les siens vivre leur vie sans le spectateur. Dans les faits, il pave le terrain au principal motif de cette saison, celui d’une séparation, d’une perte après l’espoir d’une réunion. Autrement dit, il nous prépare à quitter les personnages, comme lorsqu’il jette dans le flou de l’ellipse le drame estomaquant qui conclut l’avant-dernier épisode, dissociant ainsi notre perception de la leur. Nous saurons ce qui s’est passé par à-coup, lors de courts flash-backs, mais jamais l’événement dans sa totalité. Comme si les personnages ne réussissaient pas à nous livrer le traumatisme qu’il venait de subir. C’est peut-être d’ailleurs la raison pour laquelle Balasco laisse en friche la plupart des sous-intrigues entamées cette saison pour se resserrer in fine sur le clan, quitte à jouer avec la frustration du public. On ne peut pas partager ce qui s’est passé avec qui que ce soit. Le combat d’Alvey qui conclut l’épisode (et donc la série) prend ainsi une double résonance, à la fois intradiégétique et extradiégétique : les adieux du personnage à la cage, et ceux du show au spectateur. Sa sortie très théâtrale (on le suit de dos rentrer dans les vestiaires, quittant les spotlights pour retrouver une solitude évocatrice) évite d’ailleurs de résoudre quoi que ce soit. Tout juste comprend-t-on que, tout comme les personnages ne vieilliront pas ensemble, tout comme le public ne suivra plus leurs aventures, la vie continue en dépit de tout.

Alvey (Frank Grillo) donne tout pour son dernier combat.

C’est ainsi que la série saisit l’essence du médium investi (la télévision) à travers le mantra dont elle ne se départit pas quatre saisons durant : la conclusion ne marque pas la fin de l’histoire. L’aspect très « tranche de vie » qui cimente la construction de Kingdom trouve son excroissance logique dans la propension du récit télévisuel à raconter ses personnages sans suspendre leur quotidien au déroulement d’une structure en trois actes. Le show partage des instants de vie qui ne sont que des étapes dans la trajectoire des protagonistes qui continueront à être eux-mêmes. Pour le meilleur et pour le pire, avec quelques cicatrices en plus et un bagage plus lourd à porter, mais sans pour autant changer. L’idée même de révolution copernicienne qui articule la plupart des schémas narratifs, construit dans l’horizon d’un bouleversement, ne passe pas les portes du royaume de Kingdom. A l’instar du cinéma des années 70 dont la dernière image laissait des points de suspensions, comme si l’action dramatique de la fiction dépouillée de ses prérogatives démiurgiques n’intervenait pas sur le destin des personnages.

Dans Kingdom, il s’agit d’effacer les traces de toute construction dramaturgique. Ainsi, Alvey quitte la cage tel le gladiateur qu’il n’a jamais cessé d’être, sans pour autant en tirer les vertus salvatrices qu’il espérait (ce qui, comme nous l’avons dit, a toujours constitué le mantra du show). Le dernier plan de la série montre un regard caméra et sa face tuméfiée, comme si son visage était le théâtre de l’éruption des plaies de son âme, seul face à ses démons et sa culpabilité évidente. Seul mais debout, la résilience étant la condition sine qua non de sa survie, mais aussi le socle de son identité, lui qui se définit avant tout dans sa lutte contre lui-même. Contrairement à Rocky Balboa, qui avait « évacué sa cave » lors de son dernier combat, Alvey et les autres sont condamnés à regarder leurs démons dans les yeux pour les tenir en joue. Le combat ne s’arrête jamais. La voie du guerrier dans le tumulte de la condition humaine se définirait ainsi : rester debout, quoi que la morale en dise. On est qui on est, et un homme doit faire ce qu’il a à faire.

L’ÂME DES GUERRIERS

Or, c’est dans cette dureté, dans cette âpreté des rapports humains que les personnages tirent leur complexité, chacun se montrant capable de conceptualiser leur rapport à une violence qui façonne largement leur mode de vie. On pense bien sûr aux excellentes logorrhées verbales de Jay, mais les autres ne sont pas en reste, notamment Alvey qui ne manque jamais de citer Winston Churchill dans le texte. C’est d’ailleurs au patriarche que l’on doit l’une des tirades les plus mémorables de la série, adressée à son psychothérapeute dans la saison 1 et que l’on peut retrouver dans l’un des tout premiers trailers du show :

« La plupart des gens préfèrent éviter le combat, parce qu’ils ne veulent pas connaître la réponse à la question fondamentale : fais-je partie des faibles, ou des forts ? ».

Dans le même état d’esprit, lorsqu’un journaliste lui demande si le combat en cage (et les sports de combats en général) est une métaphore de la vie (prendre des coups sans plier pour pouvoir en donner), le coach répond du tac-au-tac : « Non, trop facile, c’est un slogan ». Une réponse que Kingdom ne donnera d’ailleurs jamais ouvertement au spectateur, qui ne bénéficiera jamais d’une morale lénifiante susceptible de lui faire prendre de l’avance sur la question qui ne cesse d’animer les personnages saison après saison : « Pourquoi je me bats ? ». Le show laissera le public tirer ses propres conclusions au fil des saisons qui verront chacun des personnages évoluer sur ce point pour arriver à une conclusion commune : parce qu’ils ne peuvent pas vivre autrement qu’en embrassant leur propre nature. Pour tous ces personnages borderline, se tenir debout dans la cage, c’est assumer et exprimer la sauvagerie qui les exclut du corps social, le seul moyen d’assumer le poids de leurs erreurs sans s’effondrer comme le préconiserait la morale ambiante, de vivre sans poser un genou à terre. Preuve en est le sens de l’évocation dont se pare l’ultime plan de la série : le combat continue, et ne s’arrêtera jamais.

Cette incapacité à vivre normalement avec le reste du monde sous-tend l’aspect résolument clanique de la description opérée par Balasco et son équipe. Chaque geste effectué en faveur d’une insertion dans la normalité se solde par un échec sans appel : voir Jay et sa tentative de mener une vie rangée dans la saison 4. Et pour cause : vivre avec les autres, c’est refouler sa sauvagerie pour rejoindre le reste du troupeau. Les principes sont plus importants que la morale selon Balasco, tous les personnages transgressent ainsi le socialement acceptable pour vivre en accord avec leur nature. On pense à Jay, qui laissera partir femme et enfant dans la saison 4 pour retrouver ses démons, mais c’est surtout le parcours de Ryan Wheeler qui s’inscrit de plain-pied dans cette amoralité revendiquée comme un souci d’intégrité narrative. Lui qui sort de cinq ans de prison dans la saison 1 pour avoir mis son père dans un fauteuil roulant après l’avoir battu dans un accès de rage (il récidivera sur un cambrioleur dans la saison 4), se réinsère… En retournant dans la cage. Donc en faisant ce qui lui a fait commettre l’impensable. Le commun des mortels ne pourrait pas vivre avec le poids d’un tel acte. Eux oui. C’est ce qui en fait des êtres à part, des gladiateurs.

https://www.youtube.com/watch?v=X4usjYCTP5w

Kingdom ne cessera jamais d’alimenter la dichotomie entre le monde des personnages et celui d’une civilisation à laquelle ils ne peuvent appartenir. Dans la saison 2, Alvey retrouve un ancien frère d’armes, lui aussi combattant retraité, qui lui fait miroiter par sa situation la possibilité d’investir dans une affaire juteuse. Evidemment, il s’agit d’un plan trop parfait pour échouer. Et, bien évidemment, il y a un vice. Subtilement, la réalisation nous incite à lire le point de vue d’Alvey, le jeu tout en finesse de Frank Grillo nous permettant de comprendre que son personnage flaire instinctivement l’arnaque dans la proposition de son collègue. Il comprend que la stabilité psychologique et professionnelle affichée n’est que poudre aux yeux susceptible de lui faire miroiter un horizon qui lui est interdit. Pourtant, il fait comme si de rien n’était. Il laisse le loup entrer dans la bergerie pour lui faire les poches. Tout simplement parce que l’enjeu ici n’est pas d’offrir à Alvey une possibilité de « réinsertion » dans la vie normale ou de lui présenter un espoir de reconversion sérieux. Il s’agit de se trouver un adversaire, de remonter sur un ring virtuel qu’il aura lui-même mis en place. Pour pouvoir ressentir le frisson d’être une nouvelle fois sur la brèche, de vivre la possibilité de mettre sa vie sur la sellette « Si tu essaies de me baiser, je te tue », déclare-t-il un sourire aux lèvres, tandis que la succession de plans serrés sur l’échange de regards ne laisse que peu de place à l’équivoque.

C’est dans sa capacité à faire ressentir les aspérités primitives des pulsions de vie et de mort de ses personnages que Kingdom forge clairement son identité, bien loin du simple « sport drama » auquel il aurait pu s’enchaîner. Au contraire, et bien que la série compte son lot de caméos de certaines personnalités éminentes de la discipline (on compte notamment l’ex-combattant maintenant commentateur Kenny Florian, le coach Greg Jackson – par ailleurs consultant sur la série -, poste qu’il occupait également sur le Warrior de Gavin O’Connor, l’ancien champion Matt Hugues… tous trois dans leur propre rôle), Byron Balasco et ses scénaristes se font un point d’honneur à cheviller la représentation du MMA à la logique narrative de l’ensemble. De fait, la série prend ironiquement à contre-pieds le sport dont elle est censée constituer la vitrine, justement en diminuant sa dimension sportive pour en faire un moyen d’expression de l’animalité des personnages. Loin des efforts actuels des Héraults de la discipline pour normaliser le MMA sur la scène publique afin de l’imposer comme un sport à part entière, Kingdom ne laisse aucune place à une quelconque morale lénifiante susceptible de brosser le consensus général dans le sens du poil, ou de rassurer le spectateur sur ce qu’il regarde. La série ramène l’idée même de combat à sa dimension primitive et animale, l’aspect sportif demeurant finalement un moyen civilisationnel pour épancher une pulsion antédiluvienne. On ne peut s’empêcher de penser aux mots du combattant sulfureux Nick Diaz qui avait livré sa pensée concernant l’acceptation sociale et médiatique d’une pratique longtemps considérée comme un ersatz de sous-culture ultra-violente :

« Je pense que ce sport a déjà parcouru beaucoup de chemin pour être ne serait-ce qu’appelé comme ça : « un sport », pour que ça puisse être diffusé à la télé (…). Ce n’est pas un sport, c’est vraiment plus que ça. On se bat, ça n’a toujours été qu’un combat ».

Ou comme le dirait Ryan Wheeler à l’issue d’un combat qui l’aura vu canaliser sa crise de panique dans les vestiaires en énergie destructrice pour transformer le visage de son adversaire en steak tartare : « De la pure violence professionnelle ».

LES SEIGNEURS DE DOGTOWN

A la guerre comme à la guerre, Kingdom refuse de lisser les contours du milieu qu’il représente pour le rendre inoffensif ou plus facilement acceptable à une audience grand public (les personnages devenant de leurs propres aveux « des animaux dans la cage »). Quitte à entériner un peu plus son statut d’outsider dans le secteur concurrentiel de la télévision U.S, assumant de faire reposer son renouvellement sur les épaules d’un public fidèle mais difficilement extensible (à l’instar de Community de Dan Harmon, ou de Rescue Me de Denis Leary). C’est d’autant plus injuste quand on considère à quel point la série se révèle plus exigeante qu’elle n’en a l’air dans sa conception. Notamment à l’aune d’une charte esthétique qui refuse le prêt à filmer générique parfois de mise chez ses concurrents afin de réellement travailler l’ancrage des personnages dans leur environnement. L’un des volets fondamentaux de Kingdom réside en effet dans le lien organique que les personnages entretiennent avec Venice Beach, quartier de Los Angeles où se déroule la majorité de l’action et qui imprime ses traits de caractères sur les personnages.

Ryan (Matt Lauria), assisté par Nate, contrôle sa perte de poids.

Bastion de tout un pan d’une certaine contre-culture typiquement californienne (qui accueillit notamment la naissance du skate-board dans les années 70), Venice est connu comme un territoire où coexistent plusieurs identités disparates et qui survit encore au mouvement de syncrétisme ayant aplani nombre des particularismes culturels mondialisés. L’état d’esprit post-hippie partage une chambre avec la violence des gangs aux alentours. Son bord de mer est la propriété des surfers et des filles en rollers la journée puis passe sous le joug des dealers la nuit. La culture du chill typiquement californienne s’accompagne d’une dureté des mentalités intrinsèquement américaine… Visiblement fasciné par un lieu auquel il avait déjà consacré une précédente série télévisée, avortée car non commandée par la chaîne après le pilote (Westside), Balasco met Venice à l’honneur dans la connexion physique et spirituelle nouée avec le récit. Convoquant les canons visuels contemporains (caméra portée, montage cut, décadrages fréquents) pour émuler la spontanéité de l’action, Kingdom révèle ses aspérités formelles dans le travail de sa lumière, dont les reflets diaphanes, quasi-minéraux enveloppent les personnages pour mettre leurs émotions à vif. Comme une seconde peau qui aurait imprégné leur ADN en somme, forgeant avec la terre dans laquelle ils évoluent un lien quasi-tellurien. A mille lieux des dramas hors-sol qui reproduisent invariablement les mêmes schémas et conventions en revendiquant une identité géographique qui n’existe que d’un point de vue cosmétique, Kingdom rend presque impossible sa transposition dans un contexte autre que celui de Venice. Le caractère effervescent, imprévisible et marginal résonne chez des personnages qui vivent leur vie jusqu’à la brûler. De fait, il y a dans la série cette description communautaire qui nous donne à voir un mode de vie à part entière, dans lequel les athlètes passent une nuit de biture avant de s’infliger un entrainement de spartiate le lendemain, où la philosophie épicurienne qui anime l’ensemble induit une mentalité de rebelle chez ses occupants, voire d’inadaptés au monde extérieur pour certains. Comme le dit Alvey lors d’une conférence de presse « I’m Sid fucking Vicious ». On ne pourrait trouver de meilleure analogie : les Kulina sont effectivement les Sex Pistols du MMA, des Bukowski de l’octogone, les Sam Peckinpah des gants de 4 pouces. La sauvagerie du territoire déteint sur les comportements qui reproduisent les mœurs de l’environnement avec lequel ils ont fusionné. Jusqu’à porter ensemble le fardeau de leur drame personnel : voir cette superbe scène à la fin de la saison 4 où les cendres d’un personnage-clé sont dispersées au bord de l’eau, comme si la brise marine portait également son deuil.

Vous l’aurez compris, sous ses airs de petite série qui ne réinvente pas l’eau chaude, Kingdom mérite très largement qu’on s’y intéresse. Justement parce que la série de Byron Balasco ne cherche jamais à forcer une quelconque révolution copernicienne dans son déroulement, ni à retourner le cerveau de son audience à travers quelques effets de manche qui affichent leur sophistication. La justesse, c’est probablement la caractéristique principale de cette série qui n’aura cessé quatre saisons durant (enfin, trois si on tient compte du fait que la 2 et la 3 ont été tournée dans la foulée) de représenter des personnages dans un contexte. Sans tenir compte des tendances qui commandent le moment, ou en essayant de ménager la sensibilité de son public potentiel. C’est peut-être pour cette raison que ce qui reste de la série tient davantage dans des instants que dans des situations à proprement parler. Le regard empli de fierté d’Alvey à Jay lorsque ce dernier décroche une ceinture de champion, exprimant en un instant ce qu’il n’a jamais su lui dire. Les sanglots de Ryan après qu’il eut payé son dû à son père d’une façon qu’on vous laissera découvrir. La colère de Nate, qui libère toute la rage intériorisée jusqu’alors, lorsque son père refuse d’écouter son aveu. Autant d’instants qui rejaillissent à la surface de l’iris bien après que le dernier épisode a été visionné. C’est parce qu’elle n’a jamais cherché à être grande que Kingdom l’est devenue.

Bande-Annonce : Kingdom

https://www.youtube.com/watch?v=U8ZQ04h1gho

Synopsis : Dans le monde du MMA, Alvey Kulina est une légende. Une vraie, de celle qui a versé son sang dans les arènes du monde entier et contribué à installer dans le paysage un sport dont il a été l’une des premières têtes d’affiches. La cinquantaine approchant, Alvey se retrouve sans bataille à mener, si ce n’est le gymnase qu’il essaye de gérer à Venice Beach et la dynastie de combattants qu’il cherche à créer avec ses deux fils. Jay, l’ainé, est un chien fou dont le talent inné cohabite avec les pulsions autodestructrices. Nate, le cadet est un athlète besogneux et renfermé qui vit dans le secret d’une homosexualité honteuse. Tout change lorsque, acculé à une situation financière de plus en plus précaire, Alvey n’a d’autres choix que de relancer la carrière de Ryan Wheeler, son ancien poulain qui l’avait quitté pour pouvoir combattre dans des ligues majeures. Problème : Ryan sort de cinq ans de prison pour avoir passé son propre père à tabac, et Lisa, son ex petite amie vit aujourd’hui avec Alvey auprès duquel elle essaye d’exister en tant qu’associée à part entière….

Fiche technique – Kingdom

Création : Byron Balasco
Réalisation : Byron Balasco, Michael Morris, Gary Fleder, Dennie Gordon, Craig Zisk, John Dahl
Showrunner : Byron Balasco
Interprétation : Frank Grillo (Alvey Kulveida), Matt Lauria (Ryan Wheeler), Kiele Sanchez (Lisa Prince), Jonathan Tucker (Jay Kulina), Nick Jonas (Nate Kulina) ,Joanna Going (Christina Kulina)
Nathalie Martinez, Paul Walter Hauser, Mac Brandt, Bryan Gallen, Mark Consuelos, M.C Gainey, Kirk Acevedo…
Scénaristes : Byron Balasco, Alec Metcalf, Bruce Rasmussen, Scott Wilson
Compositeur : Tyler Bates, Rafe Pearlman
Production : Balasco Productions, Endemol Shine Group
Distribution : DirectTV, Endemol Shine International (international)
Diffusion : Audience Network (Etats-Unis), OCS (France)

États-Unis – 2014-2017

Brooklyn Yiddish : Menashé and the kid

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Brooklyn Yiddish : le portrait d’une communauté juive ultra-orthodoxe au cœur de New-York et le combat d’un père pour retrouver la garde de son fils.

Synopsis : Borough Park, quartier juif ultra-orthodoxe de Brooklyn. Menashé, employé d’une épicerie, tente de joindre les deux bouts et se bat pour la garde de son fils Ruben. En effet, ayant perdu sa femme, la tradition hassidique lui interdit de l’élever seul.
Mais le Grand Rabbin lui accorde de passer une semaine avec son fils ; l’ultime occasion pour Menashé de prouver qu’il peut être père dans le respect des règles de sa communauté.

Le film s’ouvre au cœur de Borough Park lorsque la caméra s’attarde sur un des passants afin de raconter son histoire. Menashé a tout du juif très orthodoxe : barbe longue, habit traditionnel et kipa sur la tête. Après son travail dans une épicerie cacher, il va régulièrement étudier la Torah sous l’autorité du rabbin. Mais très vite on apprend que malgré son apparente forte dévotion pour la religion, Menashé fait figure de mauvais élève. Dans sa communauté ultra-orthodoxe on lui reproche de ne pas porter correctement les papillotes, le long manteau noir, et le fameux Shtraïmel, le chapeau noir orné de fourrure. Cette négligence lui a valu le retrait de son fils, dorénavant sous la tutelle de son oncle suite au décès soudain de sa mère. Brookyln Yiddish raconte comment, petit à petit, Menashé va rentrer dans le rang pour retrouver la garde de son fils, quitte à laisser de côté certaines libertés et s’accommoder avec des restrictions qu’il a toujours trouvé abusives. C’est ainsi que la caméra « relâche » le personnage dans la foule dans le tout dernier plan du film, cette fois-ci doté d’un manteau et d’un chapeau noir.

Joshua Z. Weinstein montre d’emblée que, malgré son attachement personnel à une cause, il y aura toujours plus radical que soi pour mettre en doute nos convictions. Le cinéaste pose une nuance entre la grande dévotion de Menashé et l’extrême radicalité de son beau-frère Eizik, et s’interroge sur la démarche la plus sincère. Laïque, Joshua Z. Weinstein observe cette communauté hassidique qu’il filme comme un documentaire avec des acteurs du quartier, non-professionnels du jeu mais qui connaissent parfaitement les mouvements et coutumes de ces traditions. De cette observation minutieuse ressort le portrait bouleversant d’un homme tiraillé entre le plaisir de cultiver sa foi et les règles strictes que sa communauté lui impose.

Sur certains aspects, le geste de mise en scène de Weinstein ressemble à une tradition du Do it Yourself new-yorkais. Sa démarche documentaire ressemble à celle qui a fait la popularité des frères Safdie. Brooklyn Yiddish, dont l’histoire s’attarde sur la relation amicale d’un père maladroit avec son fils ressemble beaucoup à leur Lenny and the kids. Mais en tournant dans l’espace bien délimité d’un quartier de Brooklyn, les personnages de Weinstein sont restreints dans leur environnement et c’est sur celui-ci que se concentre le film. Là où le cinéaste se démarque, c’est dans le portrait d’une communauté d’un quartier précis, son fonctionnement, ses rouages, au travers duquel il propose des questionnements qui traverseraient la ville entière.

Brooklyn Yiddish : Bande-Annonce

Brooklyn Yiddish : Fiche Technique

Réalisation : Joshua Z. Weinstein
Scénario : Joshua Z. Weinstein, Alex Lipschultz, Musa Syeed
Interprétation : Menashe Lustig, Ruben Niborski, Yoel Weisshaus, Meyer Schwartz
Image : Yoni Brook, Joshua Z. Weinstein
Montage : Scott Cummings
Producteurs : Yoni Brook, Traci Carlson, Daniel Finkelman, Alex Lipschultz, Joshua Z. Weinstein
Distributeur : Sophie Dulac Distribution
Durée :  81 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 25 octobre 2017

États-Unis – 2017

Corps et âme : une œuvre subtile et sensible

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Après presque 20 ans d’absence, la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi revient derrière la caméra pour livrer un long-métrage poétique et touchant, Corps et Âme, Ours d’or à la Berlinale 2017.

Synopsis: Mária, nouvelle responsable du contrôle de qualité et Endre, directeur financier de la même entreprise, vivent chaque nuit un rêve partagé, sous la forme d’un cerf et d’une biche qui lient connaissance dans un paysage enneigé. Lorsqu’ils découvrent ce fait extraordinaire, ils tentent de trouver dans la vie réelle le même amour que celui qui les unit la nuit sous une autre apparence…

Mieux vaut ne pas trop en dire sur le scénario de ce film, afin de le savourer comme il se doit. Comme on dégusterait un bon cru. Ici il s’agit d’une histoire d’amour, ce qui peut sembler banal. Même si ça n’est pas du tout le cas. Le traitement de ce sentiment amoureux est amené par des personnages atypiques. Il y a tout d’abord Mária, jeune femme brillante mais asociale, et puis Endre, son patron, infirme et seul aussi. Tous les deux sont des « handicapés sentimentaux ». C’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à sortir de leur solitude pesante. Jusqu’à se rencontrer en rêve. Il faut dire également que le lieu de leur rencontre n’est pas des plus glamours. En effet, ils travaillent tout deux dans un abattoir. D’ailleurs la réalisatrice n’épargne pas de nous montrer des scènes d’abattage d’animaux. Sûrement une volonté de sa part de montrer la cruauté qui en découle.

On suit alors les tribulations de ces deux personnages au quotidien, partagés entre travail et retour à la maison. On s’aperçoit vite que leur vie est essentiellement composée de leur job. L’œuvre trouve sa force dans cette vision, à laquelle la réalisation apporte une touche poétique. Ainsi on s’attarde sur un rayon de soleil, ou sur un geste. Cela permet aussi de montrer le développement des sentiments amoureux qui croissent petit à petit entre eux. Ils vont apprendre à s’apprivoiser, comme elle va apprendre à interagir avec les gens. Finalement, ils ne sont pas loin des bêtes qu’ils incarnent en rêve. Seuls et coupés du monde.

Corps et Âme peut déstabiliser au premier abord, de par son dépouillement. Les acteurs interprètent leur personnage subtilement, et l’absence d’émotion visible sur le visage de Mária oblige à chercher d’autres manières de la comprendre. Cela passe donc par son corps et ses mains qu’elle tripote nerveusement, ou par un regard. La lenteur voulue de cette production peut rebuter également. Elle prend son temps. On l’apprécie d’autant plus.

Ours d’or mérité, oui. Œuvre sensorielle à déguster. Histoire intime à apprécier. Foncez !

Corps et Âme : Bande Annonce

Corps et Âme : Fiche Technique

Titre original : Testről és lélekről
Réalisation : Ildikó Enyedi
Scénario : Ildikó Enyedi
Image : Máté Herbai
Montage : Károly Szalai
Musique : Ádám Balázs
Récompenses : Ours d’or 67e Festival international du film de Berlin, prix FIPRESCI, prix du jury œcuménique
Durée : 116min
Genre : dramatique
Date de sortie : 25 octobre 2017

Hongrie – 2017