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Le Justicier de New York : Charles Bronson nettoie le quartier, en DVD et Blu-ray

En toute logique, après les deux premiers films de la série, Sidonis Calysta poursuit sa publication des Death Wish avec le troisième opus, Le Justicier de New York, toujours avec Charles Bronson, cette fois-ci accompagné par Ed Lauter et Martin Balsam.

Plus de dix ans après le premier opus, Charles Bronson réintègre le costume du “vigilant” Paul Kersey, pour la dernière fois sous la direction du cinéaste britannique Michael Winner. Après avoir vécu à Los Angeles (pour le deuxième film, trois ans plus tôt), il revient dans sa “bonne” ville de New York et veut s’installer chez un ami, Charley. Mais Charley habite dans un ghetto délabré et socialement sinistré (entièrement reconstitué à Londres, dans les ruines d’un ancien hôpital, peut-on apprendre dans le complément de programme) et, peu de temps avant l’arrivée de son ami, il se fait agresser et tuer, chez lui, par une bande de loubards. Kersey, qui revient à New York sous une fausse identité, se fait alors arrêter par la police. Finalement, le policier Shriker va lui proposer un marché : il le libère et, en échange, Kersey “nettoie le quartier”.
Alors que le premier volume de la série était un film ambigu, qui décrivait une Amérique fascinée par la violence sans, pour autant, émettre de jugement sur son sujet, la série des Justiciers a dérivé vers des films d’actions à la morale plus discutable. Ce troisième film, Le Justicier de New York, ne fait carrément pas dans la dentelle. Au lieu de s’attaquer individuellement à quelques malfrats, Kersey s’occupe de toute une bande qui sème la terreur dans un quartier. Le film passe son temps à faire monter la tension jusqu’à un affrontement final qui va transformer les rues de New York en un champ de bataille digne du Vietnam. Et pour “rendre justice”, Kersey ne va pas se contenter de son mythique pistolet Wildey : il y a carrément à la mitrailleuse et au lance-roquette !
Si on laisse de côté toute considération morale, qui est forcément gênée lorsqu’un film prône à ce point l’auto-justice et justifie l’usage disproportionné de la seule violence, Le Justicier de New York est un film d’action efficace. La tension va crescendo, nous avons de véritables méchants (ce qui rend l’assaut final plutôt jouissif), le rythme ne faiblit pas. Il faut, bien entendu, être sensible à l’esthétique très “années 80”, mais beaucoup lui trouvent un certain charme rétro. Et côté interprétation, aux côtés d’un Bronson aussi sobre qu’efficace, il faut noter la présence de l’excellent Ed Lauter.

Là où Le Justicier de New York devient passionnant, c’est lorsqu’il est considéré comme un témoignage du cinéma “reaganien”. En parcourant le film, il est possible de retrouver toutes les traces de l’idéologie de l’administration Reagan : l’inefficacité des services publics, l’incompétence de la police, les lois qui protègent les criminels plus que leurs victimes, les jeunes loubards contre les citoyens honnêtes (et majoritairement âgés), l’usage de la force comme seule réponse aux problèmes sociaux, etc.
Ainsi, la police, par exemple, est non seulement inefficace, mais contre-productive. Un officier avoue : ils ont augmenté les effectifs de policiers dans les rues et, dans le même temps, la criminalité a quand même augmenté (dans les mêmes proportions). Pire : les policiers ôtent aux honnêtes citoyens les seuls moyens de se défendre (selon le film) et les laissent complètement à la merci des loubards. Les dirigeants locaux de la police sont tellement désemparés qu’ils font appel à Kersey pour rétablir la situation, ce qui est un aveu de l’incompétence des forces de l’ordre. L’auto-justice devient donc la règle.
Cet aspect est carrément revendiqué dans le reportage promotionnel présent dans les compléments de programme, où l’on nous affirme que “Bronson n’a besoin de personne pour nettoyer le voisinage”.

Niveau compléments de programme, donc, outre la bande annonce désormais traditionnelle (en l’occurrence, ici, la bande annonce de chacun des cinq films de la série Death Wish), nous avons droit, sur le DVD, à deux courts reportages d’époque, d’une durée de 5 minutes chacun. Le premier est un reportage promotionnel qui nous montre Charles Bronson s’entraînant à se servir de son arme, mais surtout la reconstitution d’un quartier de New York en plein Londres (sans aucun doute la partie la plus intéressante du bonus).
L’autre reportage, daté du 10 décembre 1980, nous montre comment Charles Bronson a (enfin) reçu son étoile sur Hollywood Boulevard. En plus de la cérémonie elle-même, le reportage nous livre une courte biographie de l’acteur et une petite interview.

Caractéristiques :
durée : 87 minutes (DVD), 92 minutes (BR)
Langues : français, anglais
Sous-titres français
Compléments : making off (5 minutes)
Remise de l’étoile à Charles Bronson sur Hollywood Boulevard (5 minutes)
Bandes annonces des cinq films de la série.

Le Justicier de New York : bande annonce

Si loin, si proche : Grand Prix du jury 1993

Avec Si loin, si proche, le cinéaste voyageur Wim Wenders revient à Berlin après la chute du Mur et y retrouve les anges qu’il y avait croisés dans Les Ailes du Désir. Ce nouvel opus, récompensé à Cannes par le Grand Prix du Jury, nous propose un voyage dans le temps et une découverte, parfois douloureuse, mais souvent lumineuse, des sensations.

Après une très belle Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, Wim Wenders avait décroché un Prix de la mise en scène pour Les Ailes du désir en 1987, superbe film dont le personnage principal était un ange, Damiel (Bruno Ganz) qui survolait Berlin avant de décider de devenir humain, par amour pour une trapéziste.
Six ans plus tard, Wenders revient à Cannes avec Si loin, si proche, qui repartira avec le Grand Prix du Jury.

Le film se présente comme la suite des Ailes du désir, et force est de constater que le début est quasiment le même. Comme dans le film de 87, nous accompagnons un ange qui survole Berlin, s’immisce dans les logements mais surtout dans les têtes des personnes présentes, entend toutes leurs pensées, apprend leur passé, éprouve de l’empathie avec leurs douleurs, leurs peines, etc. Tourné dans un noir et blanc superbe, le film bénéficie d’une caméra aussi légère que son protagoniste ailé. L’image virevolte, les plans sont vertigineux. Cette ouverture est, presque, en tous points semblable à celle des Ailes du désir.
Quelques différences sont notables cependant.
D’abord, l’ange qui tient la tête d’affiche, ici, c’est Cassiel (qui était déjà présent dans Les Ailes du désirs). Il est accompagné par Raphaela (Nastassja Kinski, qui retrouve Wenders pour la troisième fois, après Faux Mouvement et son rôle emblématique dans Paris, Texas).
Ensuite, l’Allemagne a changé. Le Mur de Berlin, près duquel Damiel s’était transformé en humain, est tombé. Symboliquement, un des premiers humains que Cassiel rencontre dans le film, c’est Mikhail Gorbatchev, emblème des changements qui ont touché l’Europe depuis la fin des années 80.
Comme Cassiel dans les premières images du film, l’Allemagne est à un carrefour. Le passé pour le moins mouvementé qu’a traversé le pays pendant ce vingtième siècle finissant est toujours présent ; les événements récents n’ont pas effacé l’histoire, d’autant plus que des personnes ayant participé au nazisme sont alors toujours vivantes. C’est le cas de Konrad, qui faisait office de chauffeur de dignitaires du Reich. Le passé sert toujours de toile de fond sans laquelle le présent ne peut pas se comprendre. Mais l’Allemagne enfin réunifiée est aussi tournée vers l’avenir. Symboliquement, le film présentera plusieurs personnages d’enfants. C’est d’ailleurs pour sauver un enfant qui chute d’un immeuble que Cassiel deviendra humain. Et les enfants resteront un fil rouge tout au long de Si loin, si proche.

Une autre différence majeure, c’est que la transformation en humain sera, dans un premier temps, une expérience douloureuse, voire dramatique. Les anges de Wenders ne connaissent pas les sensations humaines, le goût, l’odorat… Ils voient le monde en noir et blanc. Ils vivent par l’intermédiaire des humains dont ils lisent les pensées et découvrent les sentiments. Cassiel voulait connaître par lui-même toutes ces sensations, ces émotions. Et il est vrai que, avec son ami Damiel, l’ange des Ailes du désir devenu pizzaïolo, il va très vite goûter à de petites merveilles culinaires (et l’on voudrait alors être à la place de Cassiel découvrant pour la première fois le goût d’un bon café ou de belles olives). Mais l’expérience tourne vite au désastre lorsque Cassiel découvre le revers de la médaille : les humains ne connaissent pas les pensées, les sentiments, les émotions des autres. Si les anges sont naturellement tournés vers les autres, les humains ont plus tendance à se replier sur eux-mêmes.

“Personne ne comprend ce que ressent l’autre. Personne ne regarde l’autre dans le cœur.”

Devenu humain, Cassiel fait vite le constat d’une vacuité, voire d’une absurdité de l’existence, à moins qu’elle ne se mette au service des autres. Les humains sont coupés des préoccupations spirituelles, au point de ne plus même croire que des anges veillent sur eux. Et pourtant, ces anges sont bien là, ils écoutent nos peines.

“Vous, qu’on aime, vous nous imaginez si loin, alors qu’on est si proches.”

Tout en sachant cela, Cassiel va quand même faire l’expérience de la solitude et du sentiment d’abandon. Il croit ne plus pouvoir communiquer avec Raphaela, et cette absence crée en lui un immense vide. L’expérience humaine, c’est être coupé du monde spirituel, mais vivre quand même du mieux possible.
Et pourtant, les anges sont toujours là, juste à côté (c’est là le sens du titre). Le monde humain regorge de références aux anges : les statues ailées décorant la pizzeria de Damiel, les trapézistes voltigeant sans cesse… Comme la caméra, les personnages défient les lois de la pesanteur.

Film sur le temps, film sur le don de soi aux autres, film qui mise sur la confiance en l’humain envers et contre tout, Si loin si proche est une œuvre complexe, dense, offrant tout un réseau de lectures diverses. Wenders soigne les moindres détails, crée des ambiguïtés (qui est réellement le personnage interprété par Willem Dafoe ?) et des liens avec le reste de sa filmographie (Rüdiger Vogler reprend, pour l’énième fois, le rôle de Philip Winter, qu’il tenait déjà dans Alice dans les villes et Jusqu’au bout du monde, et qu’il tiendra encore plus tard dans le très beau et méconnu Lisbonne Story). Il nous propose un casting royal (Bruno Ganz, Lou Reed, Peter Falk, Horst Buchholz…) pour un film sans cesse surprenant, rebondissant (aussi bien dans les images que dans l’action).

Si loin, si proche : bande annonce

Si loin, si proche : bande annonce

Titre original : In weiter Ferne, so nah
Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Wim Wenders, Ulrich Zieger, Richard Reitinger
Interprétation : Otto Sander (Cassiel/Karl Engel), Bruno Ganz (Damiel), Solveig Dommartin (Marion), Nastassja Kinski (Raphaela), Horst Buchholz (Tony Baker), Rüdiger Vogler (Philip Winter), Willem Dafoe (Emit Flesti)…
Photographie : Jürgen Jürges
Musique : Laurent Petitgand
Montage : Peter Przygodda
Production : Wim Wenders, Ulrich Felsberg
Sociétés de production : Tobis, Road Movies Filmproduktion
Société de distribution : BAC Films
Genre : drame
Date de sortie en France : 18 mai 1993
Durée : 146 minutes

Allemagne – 1993

La série Plus Belle La Vie est-elle forcément un plaisir coupable ?

Les séries qu’on a appris à aimer tout petit ne sont pas toujours les meilleures. Avec ces œuvres enracinées dans notre esprit depuis toujours, nous perdons la capacité de critiquer de manière objective ces bouts de notre enfance qu’on ne pourra jamais détester. Pourtant, n’est-ce pas aussi la meilleure arme pour lutter contre tout élitisme cinéphile et critiques méprisantes vis-à-vis des œuvres grand public et populaires ? Plus Belle La Vie, feuilleton ultra-populaire depuis plus d’une quinzaine d’années, réunit à la fois des fidèles de tous âges mais aussi les plus vifs jugements et déconsidérations d’une partie des Français. Plongée dans une série qui a  bien plus à raconter qu’on ne pourrait le croire.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut le dire : l’auteur est coupable. Oui coupable de regarder Plus Belle La Vie depuis ses sept ans. Tout ayant commencé un soir avec sa grand-mère alors qu’elle regardait le feuilleton diffusé France 3. Dès lors, une addiction pire que le drogue ou le sucre : il faut être posté chaque jour après 20h pour suivre l’aventure des habitants du Mistral. Car pour ceux qui ne le savent pas, Plus Belle La Vie se déroule au jour le jour. Quand il est le 8 janvier pour le spectateur, alors c’est aussi le cas pour les personnages. Un rythme fascinant qui permet une identification complète à l’univers de la série. Par exemple, le lendemain de l’élection présidentielle de 2012, les personnages discutaient de l’arrivée de François Hollande comme chef de l’état. Au cas où, une séquence avec un Nicolas Sarkozy gagnant avait été tournée. Mais pour tous ceux qui ignorent le pitch de la série, on vous guide un peu. Depuis août 2004, Plus Belle La Vie raconte la vie des habitants d’un quartier fictif de Marseille.  Au départ trop près du réel et sans artifices, la série va trouver son succès dans un mélange d’intrigues comiques, de société et mélodramatiques. Et là tout y va : meurtres, trafics de drogues, attentats, kidnapping, etc.. L’auteur de ces lignes avoue même avoir appris avant même ses dix ans ce qu’est une passe de prostituée ou une descente de flics en regardant le feuilleton. Les malheureux habitants du quartier vivent en une saison ce que James Bond et Ethan Hunt n’ont pas eu le temps de vivre dans leurs immenses sagas d’espionnage. Mais je vous rassure, on s’y habitue. Vous l’avez compris, la série se passe donc en temps réel et fonctionne sur une narration continue qui facilite l’addiction. Les intrigues grandiloquentes se déroulent sur plusieurs semaines, voire mois. Abandonner en cours de route devient alors presque impossible : comment continuer à vivre alors que les personnages continuent eux aussi leur vie en parallèle ? Intégré à notre quotidien, le visionnage se fait machinalement. On cligne des yeux et hop : voilà depuis toujours que la série fait partie de nous. Mais Plus Belle La Vie réunit-elle près de quatre millions de téléspectateurs tous les soirs, juste parce qu’elle est addictive ?  Si on pose la question, c’est que c’est non ! Dans le paysage audiovisuel français, la série fait office de miracle. De par sa longévité, l’adhésion du public et sa notoriété.

Une série proche de l’actualité

Employant une centaine de personnes, la série suit une mécanique bien huilée et fascinante. La production se fait à un rythme industriel : en une semaine, 85 séquences sont à écrire. En cinq jours, elles doivent être tournées. Dans un article de l’Express, Philippe Carrese l’un des réalisateurs dit : « On est tous conscients de ce que l’on fait. Ce n’est pas Le Roi Lear, mais un programme populaire de flux. Et pour y arriver, il faut mettre en place un processus industriel à l’intérieur duquel il y a suffisamment de liberté pour faire vivre le feuilleton. » Et c’est cette logique de production qui caractérise les plus gros défauts de la série. Les incohérences scénaristiques font se hisser les poils du spectateur assidu, le jeu d’acteur est parfois approximatif dans des scènes qu’on comprend tournées à la va-vite, la mise en scène ne dépasse jamais son ambition feuilletonesque. « Ce n’est pas du Shakespeare, mais le texte a son poids, souligne-t-il. Ici, personne n’a le temps d’avoir des caprices. Vie monastique de rigueur. L’idiot est un mauvais acteur. » déclare Richard Guedj, directeur d’acteurs sur le tournage. Ce sont ces défauts qui frustreront n’importe quel néophyte qui zappe sur France 3 et tombe au milieu du programme. Mais l’adhésion à la série se fait sur la longueur. Les prime proposent des « films » Plus Belle La Vie plusieurs fois par an et démontrent une plus grande exigence de production et de qualité. Le critique méprisant voudra dire du public qu’il n’est que stupide et gourmand de ce que la télé lui donne. Pourtant, rarement feuilleton populaire réunit autant de tranches d’âge et de publics différents. Les spectateurs assidus sont les premiers à critiquer les défauts de la série. Preuve en est sur tous les forums dédiés à Plus Belle La Vie, où les internautes n’hésitent pas à relever les incohérences ou les faiblesses du programme. Alors que réussit tant la série que beaucoup ont tenté de copier ? Il faut d’abord s’intéresser à ce qu’elles racontent. En dehors de son caractère addictif qui mime le quotidien des spectateurs, la série n’hésite pas à aborder les sujets de société. Une démarche rare et précieuse là où de nombreux programmes populaires sont trop timides pour aborder les sujets clivants de peur de froisser les publics moins progressistes. Plus Belle La vie n’en a pas peur. Par exemple, il s’agit de la première oeuvre française à avoir représenté un mariage homosexuel. Tous les sujets d’actualité sont traités : le racisme, le harcèlement sexuel, l’immigration, la transidentité, l’avortement, la religion, etc.. La série comptabilise des couples homosexuels, des mères seules, des hommes et femmes de tous âges, ethnies et religions, des petits bourgeois et des familles précaires. Sur le plan des métiers, on retrouve des policiers, des journalistes, des infirmiers, des chômeurs, des avocats, des serveurs.. La série est exemplaire dans sa diversité et propose à chacun des intrigues ou des personnages auxquels il peut s’identifier. De plus, cette volonté de diversité et d’actualité  joue un rôle important dans l’évolution des mœurs.  Sur le site du Huffington Post, l’historien Jean-Yves le Naour, disait que le feuilleton a « contribué à la banalisation de l’homosexualité ». « Alors que l’homosexualité véhicule encore énormément de clichés et de préjugés, cette série a montré que les homosexuels sont des gens comme les autres. Le personnage de Thomas Marci a ses problèmes de couple comme tout le monde, et il a connu trois relations stables ». En 2012, une étude intitulée La dimension politique de la série Plus belle la vie. Mixophilie, problématiques citoyennes et débats socioculturels dans une production télévisuelle de service public s’est attaquée au sujet.  Céline Bryon-Porter écrit :   » La « réalité diégétique » (Souriau, 1990) tend à se confondre avec la « réalité filmophanique », au point d’engendrer une certaine confusion entre la fiction et le réel, apte à faciliter la construction de représentations symboliques chez les téléspectateurs. Le rôle que peuvent jouer les séries télévisées dans la construction des représentations ne paraît plus devoir être prouvé, depuis que des chercheurs ont montré, à partir de leurs enquêtes, que les héros fictifs des séries policières possèdent une véritable influence sur l’image que l’opinion publique possède de la profession (Chalvon-Demersay, 2004 ; Le Saulnier, 2011).  » Cette approche du réel est d’ailleurs aussi contestée par l’autrice de l’étude : « Faut-il aller jusqu’à craindre le pouvoir potentiellement manipulatoire de la série ? L’espace public fictionnel proposé par Plus belle la vie, malgré son apparent désir de neutralité, exprimé par des contenus dialogiques du type thèse/antithèse, argumentation/contre-argumentation, pourrait avoir pour finalité d’influencer l’opinion publique sur certains sujets de société par le choix qui est fait, au plan scénaristique, quant à l’issue finale d’un débat ou d’une situation. »

Par cette position singulière dans l’espace sériel français, Plus Belle la Vie se place sur un créneau unique qui la différencie des autres productions à priori similaires. Dans la série se déroule un univers parallèle au nôtre, où les personnages vivent au même rythme que nous. Dès lors, le visionnage pour un habitué et un néophyte n’est pas le même. L’un verra des gens qu’il connaît depuis des années, qu’il a appris à croire comme de véritables personnes (la majorité des acteurs fait un travail admirable) en dépit des ficelles scénaristiques et des performances parfois hors-sol. Tandis que l’autre ne verra que des acteurs dans des scènes qu’il jugera approximatives ou clichés. Les deux approches semblent irréconciliables. Mais Plus Belle La Vie n’a pas à être considérée comme un plaisir coupable. N’en déplaise aux élitistes et méprisants. La série doit-être elle exempte de critiques ? Bien sûr que non, et il n’est pas obligé de suivre la série tous les jours pendant dix ans pour émettre un jugement. Mais peut-être l’exemple de Plus Belle La Vie doit nous apprendre à être plus bienveillants et moins hâtifs dans les critiques qu’on peut émettre sur des œuvres populaires. Surtout celles que nous n’avons pas pris le temps de regarder. Elles ne doivent pas être condamnées au nom d’une intelligence artistique suprême. Il ne s’agit pas de rentrer dans un relativisme extrême de l’ordre du non mais si ça plait c’est qui ce compte, mais de faire preuve de plus de curiosité et d’ouverture d’esprit. Si ça plait, c’est pas ce qui compte, si ça plait, c’est que ça raconte quelque chose de nous. La cinéphilie et l’amour du cinéma ne sauraient se voir annulés à cause de l’affection pour un feuilleton populaire. Les séries bancales qu’on regarde depuis le jeune âge, les plaisirs qui ne doivent avoir rien de coupable disent autant sur nous que les chefs d’oeuvre cannois qu’on adore plébisciter. L’enseignement que nous donne Plus Belle La Vie, c’est qu’il y a des œuvres qui peuvent nous suivre depuis toujours et qu’en dépit de faiblesses objectives nous survivent. Elles font partie de nous. Elles nous racontent. Et de cela, il ne faut jamais avoir honte.

 

Les Mutinés du Téméraire, de Lewis Gilbert

En 1962, Lewis Gilbert, surtout connu pour ses trois James Bond,  réalise Les Mutinés du Téméraire, un film d’aventure maritime dans la plus pure tradition du genre. Le film raconte l’histoire véridique d’une mutinerie sur un navire de la Royal Navy. Avec, dans les rôles principaux deux grands acteurs : Alec Guinness et Dirk Bogarde. Un chef d’œuvre du genre réédité pour la première fois en Blu-ray et haute définition par Rimini éditions. 

Une mutinerie historique

Les Mutinés du Téméraire peut d’abord se regarder comme un film politique. Au cours de l’année 1797, las des salaires misérables, de la nourriture infecte et des brimades en tous genres, des marins de la Royal Navy ont patiemment organisé les conditions d’un soulèvement général. Leur objectif : faire entendre un certain nombre de revendications et le moment venu les imposer par la force. Une mutinerie qui est restée inscrite dans l’imaginaire collectif des Anglais. Pour l’anecdote, le Dernier Voyage du Téméraire, tableau de Turner exposé à Londres, est un des plus appréciés des Britanniques (on l’aperçoit Ici dans le Skyfall de Sam Mendes). Le processus révolutionnaire raconté dans le film, de même que dans les Révoltés du Bounty sorti à la même période, trouve aussi un écho dans la colère sociale des années 1960.

Hardi les gars, vire au guindeau !

« Ferlez les huniers ! » « Voile par hanche tribord ! » « Branle-bas de combat ! » Le film, très précis dans la description  des manœuvres qui émaillent la vie à bord permet une véritable immersion du spectateur. Coté péripéties, les batailles navales sont de petits bijoux d’authenticité avec canonnades à foison, abordages en bonne et due forme et baston générale sur le pont. On notera en passant le patriotisme du film glorifiant la Royal Navy tout en fustigeant les Français. Mais c’est de bonne guerre. Lewis Gilbert qui s’était illustré deux ans plus tôt dans Coulez le Bismark  confirme ici sa qualité de grand technicien en matière d’affrontement maritime. Des scènes de combats somptueuses mises en valeur par le format en cinémascope et un accompagnement symphonique empreint d’un certain lyrisme.

Good Guinness vs bad Bogarde

Pour renforcer la dramaturgie du fait historique, le scénariste a construit son intrigue autour de la rivalité entre deux personnages fictifs diamétralement opposés : la bienveillance du capitaine Crawford incarné par un Alec Guinness tout en bonhomie patriarcale face à l’intransigeance et au sadisme du jeune lieutenant Scott-Padget (Dirk Bogarde). Le premier déplorant avec force courtoisie la propension du second à humilier et faire fouetter les marins qui lui déplaisent. Une partie d’échecs psychologique qui trouve son pendant côté mutins où s’affrontent partisans de la non-violence et marins revanchards couteau entre les dents.

Un film d’aventure qui mérite d’être redécouvert.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : H.M.S. Defiant
  • Titre français : Les Mutinés du Téméraire
  • Titre américain : Damn the Defiant!
  • Réalisation : Lewis Gilbert
  • Scénario : Nigel Kneale, Edmund H. North d’après le roman Mutiny de Frank Tilsley
  • Direction artistique : Arthur Lawson
  • Costumes : Jean Fairlie
  • Photographie : Christopher Challis
  • Son : H.L. Bird, Red Law
  • Musique : Clifton Parker
  • Production : John Bradbourne
  • Production associée : Douglas Peirce
  • Société de production : Columbia Pictures, G.W Films
  • Société de distribution : Columbia Pictures
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Langue originale = anglais
  • Format : couleur – 35mm – 2,33:1 (CinemaScope)  — son Mono (Westrex Recording System)
  • Genre : Film d’aventure maritime
  • Durée : 101 minutes
  • Date de sortie : 1962

Contenu :

  • Version Haute Définition en DVD ou Blu-ray
  • Bonus : interview de Agnès Blandeau, maîtresse de conférences à l’université de Nantes (20 min)

 

 

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4

Hommage à Philippe Pallin, homme, cinéphile et auteur estimé

Je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer physiquement Philippe Pallin. Il n’était pour moi « que » pphf, un cinéphile érudit avec qui j’interagissais de temps à autre sur Sens Critique. On se lisait régulièrement, on s’interpellait parfois, on entretenait des rapports cordiaux et constructifs. J’ai appris avec regret sa maladie, puis son décès, à travers les textes bouleversants de son fils François.

J’ai fouillé dans mes souvenirs pour savoir quel a été notre dernier échange. Il me semble qu’il portait sur une recension que j’avais consacrée au livre d’Alain Korkos et Florence Arié, Filmer la légende. Philippe saluait alors l’idée de fonder la retranscription de l’histoire d’une nation sur une étude comparée de ses films. C’est à la fois anecdotique et important. Car le cinéma était notre passion commune et c’est à travers lui que nous nous retrouvions ponctuellement.

J’ai encore le souvenir de plusieurs de ses critiques passionnées et étayées, sur Orange mécanique, 1984 ou Network. Sens Critique a sans conteste perdu l’une de ses plumes les plus affutées et moi, l’un des « éclaireurs » dont j’admirais l’acuité du regard et la capacité de verbaliser le septième art. Philippe nous a quittés, mais il laisse derrière lui une œuvre littéraire de grande qualité.

J’ai eu l’opportunité de parcourir le premier tome de son Histoire du cinéma français, coécrite par Denis Zorgniotti. On y trouve, de sa plume, une évocation de Sous les toits de Paris de René Clair, premier film français parlant notable, un portrait inspiré d’Albert Préjean, « l’homme de la France de la reconstruction, des années folles, de l’espérance », un autre concis et remarquable de Jean Gabin, « l’incarnation du réalisme poétique », ou encore, précisément, un dossier sur ce courant célèbre et quelque peu fourre-tout incarné notamment par le prolifique Julien Duvivier.

Nous déplorons aujourd’hui collégialement la disparition d’un cinéphile et critique estimé. Mais nous vous invitons aussi, si vous le désirez, à soutenir LettMotif dans l’édition d’Une histoire du cinéma français, un projet encyclopédique qui a longtemps occupé Philippe : https://fr.ulule.com/histoire-cinema-francais/

Nous garderons le souvenir d’un homme affable, fasciné par le septième art et prompt à en décrypter les codes dans des textes passionnants. Que chacun soit aujourd’hui en mesure de les découvrir, c’est tout ce qu’on peut lui souhaiter…

Jonathan Fanara

 

 

Pour moi, Philippe Pallin, c’est pphf (son pseudo, son avatar, ses critiques, etc.) sur le site Sens Critique, où nous étions éclaireurs/abonnés depuis de nombreuses années, pour des échanges enrichissants. Sur le site, le passionné pphf a fait profiter de ses connaissances au-delà du cercle familial (on sait la complicité entretenue avec son fils). Et puis, en plein confinement, j’ai eu son numéro de téléphone par une connaissance commune qui, à juste titre, s’inquiétait de son état de santé. C’est ainsi que je l’ai appelé un après-midi, alors qu’il était hospitalisé, ce qui nous a permis d’échanger sur nos passions. Il m’a expliqué son parcours, sa maladie (sans s’étendre) et son projet éditorial qui lui tenait particulièrement à cœur. De mon côté, je lui ai dit qu’un des points que j’apprécie avec les écrits accumulés sur Sens Critique, c’est qu’en lisant régulièrement les productions des uns et des autres, on se fait une idée de leur personnalité et de leur vécu, d’après ce qu’ils racontent, leur façon de s’exprimer, etc. À mon avis, sur Sens Critique, Philippe Pallin avait trouvé un espace intéressant mais pas tout à fait adapté à sa personnalité. En effet, sur un film qu’il connaissait bien, il avait énormément à dire, peut-être trop par rapport à ce que la moyenne peut attendre. Avec cette encyclopédie, Philippe Pallin trouve enfin un espace à sa dimension. Si l’homme nous a malheureusement quittés, ses écrits restent et je suis fier d’avoir modestement contribué à la réalisation de ce projet.

Laurent Gallard

 

Philippe Pallin-hommage2

« Un anarchiste », crypto-esclavagisme en zone insulaire

Sans volonté ni méninges, point de salut. « Crocodile », le personnage principal d’Un anarchiste, ne le sait que trop bien. Joseph Conrad va le malmener – et battre en brèche les mouvements anarchistes à travers lui.

« Crocodile » n’a pas de bol. Après quelques gorgeons trop capiteux, pris d’ivresse, il se met à clamer fièrement des propos séditieux, anarchistes, qui le conduisent directement au cachot. À peine sa liberté recouvrée, son ancien employeur lui claque la porte au museau, tandis que des « compagnons » libertaires de circonstance prennent la décision, apparemment irrévocable, de le prendre sous leurs ailes trop protectrices. Ces nouveaux acolytes ont beau se montrer bedonnants de principes, ils se distinguent avant tout par des vols en série, des tirades scatologiques contre les capitalistes et une sorte de contrôle prudentiel sur leurs recrues les plus récentes, chose pourtant peu en phase avec leur soif inentamée de liberté. Trop lâche pour prendre la tangente, aussi dévitalisé qu’un vieux canasson, « Crocodile », jeune ouvrier parisien de son état, participe malgré lui à un braquage de banque qui tourne mal. À nouveau contraint de ronger l’os pénitentiaire, il profite d’une mutinerie pour se soustraire à la vigilance des gardes et prendre la mer. En fuite, le sourire fané et l’esprit en maraude, il échoue finalement sur une île indéterminée, prisonnier de son passé, néo-esclave d’un « hangar plein d’outils et de ferraille », c’est-à-dire mécanicien sur un petit vapeur, sans salaire ni perspectives, avec l’impossibilité de décamper en raison d’une réputation peu flatteuse, tenace, d’« anarchiste de Barcelone » exotique et légèrement fêlé.

Ce que Joseph Conrad dévoile par flashbacks, quelque part entre le Crainquebille d’Anatole France et L’Île du docteur Moreau d’Herbert George Wells, c’est la désintégration progressive d’un individu socialement intégré, un ouvrier français transformé au gré des circonstances en anarchiste de pacotille, juste bon à singer et ventriloquer, sans le début de la plus petite des convictions, mais avec la peur au ventre. Pris dans la mare boueuse des mouvements libertaires, là où les problèmes se présentent en foule, il doit tuer pour survivre, accepter la servitude pour échapper aux barreaux, consentir et imiter sous peine de disparaître. Des années après les théories socialo-anarchistes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, Joseph Conrad se livre à une vision cruelle et désenchantée de ces mouvements révolutionnaires promouvant souvent le désordre plutôt que la liberté, les maux plus que les solutions. Pour lever le lièvre libertaire, l’auteur britannique tire parti des mésaventures d’un ouvrier ayant « le coeur chaud et la tête faible », portant « en lui les contradictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers ». Un « Crocodile » qui finit entre les crocs putrides et incisifs d’un vil exploitant, dépourvu de scrupules et d’humanité, pire encore que ceux qu’il vilipendait jadis. Quand le sort s’acharne…

Un anarchiste, Joseph Conrad.
Fayard, janvier 2013, 64 pages.

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3.5

Remember Pearl Harbor : Pin-up 1 par Yann et Berthet

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Avec le désastre de Pearl Harbor (7 décembre 1941), l’orgueil américain a pris un coup. Pour riposter, de nombreux jeunes en âge de combattre s’engagent. Parmi eux, Joe, l’amoureux de Dottie, jolie rousse aux yeux verts.

Encore très jeune, Dottie (diminutif de Dorothy) se désole de voir Joe partir pour combattre dans le Pacifique. Un peu idéaliste et sentimentale, elle guette avec ferveur ses courriers. L’album alterne les passages centrés sur Dottie et ceux centrés sur Joe qui combat à l’autre bout du monde.

Dottie cherche sa voie

Dottie est hébergée par son amie Talullah qui l’incite à venir travailler comme elle dans un cabaret, le Yoyo club où elle joue les entraineuses. Bien que méfiante, Dottie finit par la rejoindre. Là, elle fait la connaissance de Milton, un dessinateur de strips mettant en scène des militaires dans le Pacifique et une jeune femme nommée Poison Ivy. Milton lui demande de poser comme modèle, ce qu’elle finit par accepter. Dottie va devenir le modèle de Poison Ivy (on a droit à quelques exemples du strip, exemple inattendu de métafiction). Un jeu étonnant s’engage, car Dottie s’est fait tatouer RPH sur l’épaule à l’image de ce que Joe lui a montré au moment de partir. Il lui a présenté cela comme un secret. Or, en posant, Dottie expose ce tatouage que Milton reproduit, très excité. Or, Joe lit les strips et reconnaît ce tatouage (signifiant Remember Pearl Harbor), doutant ainsi de la fidélité de Dottie. A signaler d’emblée que le personnage de Poison Ivy intéresse les auteurs, car il a inspiré une autre série, parallèle à celle-ci.

Des détails bien vus

Le tatouage est parfaitement plausible, à tel point qu’en faire un secret entre Dottie et Joe me paraît un point faible de l’histoire. Par contre, faire poser Dottie pour un « habillage » de carlingue d’avion correspond parfaitement à ce qui s’est pratiqué, pour l’esthétique et comme porte-bonheur. Comme quoi le scénariste Yann brode des histoires à partir de détails très bien vus (ses connaissances se sentent). On note par exemple que Joe croise à l’occasion un certain John F. Kennedy, ce qui est tout à fait plausible. Dottie ne manque pas de caractère et au fil de l’intrigue elle s’affirme (avec le succès).

Les dessous… de l’album

Ce qu’on voit du côté de Joe n’est pas toujours aussi convainquant, malgré de nombreux détails intéressants. Ainsi, les dessins de Berthet sont de bonne facture (des avions, des visages, des lieux, notamment), avec un bon sens de la composition (l’organisation des planches dénote une belle complicité entre le scénariste et le dessinateur), ce qui est remarquable, sachant qu’il s’agit du premier album d’une série qui, finalement, en comporte dix. Bien léchés, les dessins sont mis en valeur par les couleurs signées Topaze. L’album ne faisant que 44 planches, il paraît logique qu’il manque un peu d’épaisseur. De nombreux points seront développés au fil d’une série qui présentera de nombreux rebondissements et explorera différents milieux. Détail appréciable, l’album ne manque pas d’humour. Bien entendu, le titre est à la hauteur du contenu, avec quelques jolies filles pour agrémenter l’histoire. Mais, ces jolies filles ne sont pas qu’un habile prétexte, puisque l’intelligence du scénario est bien mise en valeur par le travail collaboratif des auteurs. Une réussite qui incite à découvrir la série.

Remember Pearl Harbor, Yann/Berthet/Topaze

Dargaud, septembre 1994, 46 pages

 

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3.5

Série de notre enfance : Charmed et le pouvoir des trois

Qui dit séries d’enfance, dit Charmed ! Après avoir grandit bercée par les séries de M6, il serait difficile de passer à coté des fameuses sorcières Halliwell. Retour sur le plaisir coupable de mon adolescence et peut-être de la vôtre.

Charmed et la trilogie du samedi

Sortie en 1998 sur The WB (ndla : devenu The CW depuis 2006) et diffusé sur M6 en France, Charmed est une véritable série doudou pour les millenials sériephiles comme moi. J’avoue frissonner encore d’excitation à l’écoute du générique de la Trilogie du samedi. A l’époque les séries n’étaient pas disponibles en streaming ou par les plateformes en ligne et la VF était inévitable. Durant mon adolescence, les trois épisodes inédits de séries étaient devenues mon rituel du samedi où j’ai été bercée par X-Files, Supernatural, Buffy contre les vampires, Smallville et Dead Zone. Mais ma préférée de toutes est incontestablement Charmed.

Une série iconique de sorcières qui suit l’histoire de Prue (Shannen Doherty), Piper (Holly Marie Combs) et Phoebe Halliwell (Alyssa Milano). Alors qu’elles menaient une vie des plus normales, les trois sœurs découvrent qu’elles ont hérité du pouvoir des trois, transmis de génération en génération. Leur nouveau quotidien est d’affronter les forces du mal, tuer des démons et sauver des innocents.

Premières figures d’héroïnes, de femmes combattantes et femmes fatales

Charmed est le genre de série fantastique et tout public, destinée avant tout à un public de jeunes filles, et qui dépeint aussi des modèles d’héroïnes bad-ass à la Buffy contre les vampires. Avant les années 90, le public féminin n’a pas d’autre choix que de s’identifier à des figures de femmes combattantes hyper glamourisées à la Charlie et ses drôles de dames. Même si les actrices de Charmed sont aussi d’anciennes mannequins, pour l’époque on pourrait qualifier la série de féministe et avant-gardiste dans l’empowerment de ces héroïnes. Dans les premières saisons, les démons étaient souvent des protagonistes masculins, qui s’en prenaient à des jeunes femmes. Le fait que ce soit nos trois héroïnes féminines qui réussissent à sauver des innocentes et vaincre les démons affirme une idée de « girl power ». Mais paradoxalement, ces personnages de sœurs Halliwell ne résistent pas non plus aux clichés féminins. Dans les premières saisons, leurs intérêts principaux en dehors de la magie, restent leurs petits copains du moment ou quelle tenue va les mettre le plus en valeur. La série aura finalement su évolué dans sa représentation de la féminité et de l’empowerment en exposant des figures à la fois féminines et fortes.

Il était une fois …. chez les Halliwell

Parmi les 178 épisodes de la série, mes épisodes préférés restent ceux des premières saisons, malgré le kitsch des années 90. La saison 3 reste à mes yeux l’une des meilleures. L’épisode « Il était une fois » (3×03) met en scène une petite fille qui prétend protéger une fée. Pour l’aider et voir aussi la fée, les sœurs doivent retourner dans l’esprit de leur enfance. Pour Halloween, il est toujours bon de revoir l’épisode « Halloween chez les Halliwell » (03×04), lorsque les sœurs passent par un vortex temporel et retournent dans les années 1670, en pleine chasse aux sorcières. Enfin la saison 3 s’achève avec l’épisode mythique de la mort de Prue, intitulé « Adieux« … Alors qu’elles s’attaquaient à un démon, les sœurs Halliwell sont filmées et leur secret est exposé dans les médias. Prises d’assaut chez elles, Piper se retrouve fusillée par une hystérique qui veut tuer les sorcières. Pour ressusciter Piper, Prue et Phoebe doivent retourner dans le temps mais c’est alors Prue qui meurt à la place de Piper.

Bye Bye Shannen Doherty, Hello Rose Mcgowan

En réalité, des désaccords entre les actrices ont poussé Shannen Doherty à quitter la série. Mais la mort de son personnage a permis aux scénaristes d’introduire une demi sœur cachée et créer une nouvelle dynamique pour la série. L’arrivée de Paige Matthews, interprétée par Rose McGowan, l’enfant cachée issue d’une liaison entre leur mère et un être de lumière, ranimera le pouvoir des trois perdu. La perte de leur sœur ainée a permis à Piper de devenir la nouvelle matriarche et au personnage de Phoebe d’acquérir un peu plus de maturité également. Ce nouveau personnage de benjamine des sœurs permet aussi d’ajouter de la fraîcheur et de redécouvrir à travers ses yeux l’excitation de la magie.

Ma sorcière bien aimée

Diffusée sur The WB, Charmed est aussi une série de romance destinée aux jeunes. Et durant 8 saisons, les jolies sœurs Halliwell ont toutes connu des drames romantiques dignes des meilleures soaps opéra. Piper est l’unique à être restée fidèle à son premier coup de cœur, dans le personnage de Léo, l’être de lumière des sœurs Halliwell. Mais destin tragique, les relations amoureuses entre sorcières et êtres de lumière sont interdites et leur romance subira les foudres des fondateurs durant plusieurs saisons. De leur union devenue légitime naîtra Wyatt et Chris, des enfants aux pouvoirs magiques très puissants.

Mais le couple maudit qui restera mythique dans cette série est celui de Cole (Julian MacMahon) et Phoebe. De son vrai nom, Balthazar, Cole apparaît dans la saison 3 en tant que démon aux mauvaises intentions qui tombe sous le charme de Phoebe. S’il lui cache d’abord sa véritable nature, elle découvrira la vérité et tentera de le détruire. Mais l’amour est plus fort que tout – même le pouvoir des trois ? – et Phoebe succombera aux forces du mal. Lorsque Cole deviendra la Source, elle sera la Reine des enfers à ses cotés et portera un enfant démoniaque incontrôlable. Bien sur, Piper et Paige tenteront à deux reprises de l’éliminer, bien qu’il soit devenu immortel. C’est à la saison 5 (l’épisode « Centenaire ») qu’il sera enfin vaincu des mains de Phoebe dans une réalité alternative.

De Ma sorcière bien aimée à Charmed (2018)

C’est en 2006 que la série tire ses adieux dans un épisode finale intitulé « Forever Charmed ». Il faudra se l’avouer, la dernière saison n’était pas terrible, et même de trop. Alors que la fin de la saison 7 se terminait sur la mort des sœurs Halliwell dans l’explosion de leur manoir, elles ressuscitent dans la saison 8 sous une nouvelle apparence, et donc de nouvelles actrices pour jouer leurs rôles. Un twist assez tordu et peu crédible qui laissera de marbre la plupart des fans. Finalement, la saison 8 se terminera en happy-end avec une retraite anticipée des sœurs Halliwell pour se consacrer chacune à sa famille et préparer la génération future.

Vingt ans plus tard, aucune autre série de sorcières n’a été à la hauteur de Charmed (1998). A la même époque, on retrouvait la série Supernatural qui a su maintenir son public durant quinze saisons. Et comme héritage, The Witches of East End a tenté, sans grande réussite, d’instaurer une nouvelle version de famille de sorcières. Après plusieurs tentatives avortées, Charmed revient en 2018 sous la direction de Jenny Snyder Urman, la créatrice de Jane the Virgin. Mais ce reboot se révèle n’avoir rien d’exceptionnel avec des intrigues copiées-ecollés de l’originale et une mise au goût du jour des personnages par un casting métissé. Récemment, on retrouve également un caméo des actrices dans un épisode de Grey’s Anatomy (16×03 – « Reunited), où Holly Marie Combs et Alyssa Milano interprètent deux sœurs qui doivent décider si elles maintiennent en vie leur sœur dans le coma. Un clin d’œil qui aura réellement plu au fans de la série. Aujourd’hui, on peut affirmer que la série de Constance M. Burge reste inégalable et aura envoûtée toute une génération de public féminin grâce aux pouvoirs des trois.

Charmed : Opening Theme

Charmed : fiche technique

Créateur : Constance M. Burge
Réalisateurs : John T. Kretchmer, James L. Conway, Joel J. Feigenbaum, …
Scénaristes : Constance M. Burge, Krista Vernoff, Zack Estrin, Chris Levinson, …
Interprètes : Holly Marie Combs (Piper Halliwell), Alyssa Milano (Phoebe Halliwell), Brian Krause (Léo Wyatt) , Rose McGowan (Paige Matthews Halliwell), Julian McMahon (Cole Turner, Dorian Gregory (Darryl Morris), Drew Fuller (Chris Halliwell), Kaley Cuoco (Billie Jenkins), …
Photographie : Jonathan West, Rick F. Gunter, …
Montage : Derek Berlatsky, Paul Fontaine, Stewart Schill, …
Musique :
Production : Brad Kern, Peter Chomsky, Aaron Spelling, E. Duke Vincent, Jon Paré, Joanthan Levin, …
Société de production : Spelling Television
Société de distribution : CBS Television Distribution
Nombre de saisons : 8
Nombre d’épisodes : 178
Durée d’un épisode : 45 min
Date de diffusion du premier épisode en France : 27 Février 1999

 

Un château en enfer : L’art de la vie et le musée des horreurs

La sortie en DVD/BR d’Un château en enfer, chez Rimini Editions, nous rappelle que le genre guerrier à lui aussi ses noblesses, avec ce film à l’ambiance onirique et aux prétentions philosophiques.

Si elle surprend et déconcerte, l’étrangeté qui se dégage d’Un château en enfer est sans doute son meilleur argument, la preuve flagrante de sa précieuse rareté. Perdu quelque part entre charge antimilitariste classique et essai philosophique, désir de réalisme historique et aspiration onirique, le film n’est pas ce qu’il semble être – une énième production hollywoodienne sur la Seconde guerre mondiale, une simple resucée des Douze Salopards – et annonce sur bien des aspects ce que sera le Nouvel Hollywood et son traitement de la guerre du Vietnam par l’allégorie absurde ou caustique (Catch 22, M.A.S.H.). Mais surtout, il nous rappelle à quel point Sydney Pollack, avant de se plier au conformisme des années 80 (Tootsie, Out of Africa), fut un véritable “auteur” de cinéma, d’audace et de subversion, capable de diffuser une vision personnelle du monde à travers une recherche plastique pour le moins étonnante.

Pourtant il est vrai, sur le papier, Un château en enfer a tout du banal film guerrier, ou presque… On retrouve un petit groupe de soldats américains, mené par un major borgne (Burt Lancaster), investir un château médiéval afin de freiner la contre-offensive allemande dans les Ardennes durant l’hiver 44-45. À cette occasion, trois fortes personnalités s’affrontent : le major, celui qui ne pense qu’au présent et à gagner la guerre ; son second (Patrick O’Neal) qui est obnubilé par les œuvres d’art et la mémoire qu’elles représentent ; et le châtelain (Jean-Pierre Aumont), symbole d’une Europe déconfite prête à toutes les compromissions pour préserver son avenir (stérile, il laisse sa femme-nièce coucher avec Burt Lancaster en espérant ainsi obtenir une descendance).

Outre la présence détonante des chatelains qui semblent sortir d’un roman gothique du XIXème siècle, la multiplication des bizarreries et des détails singuliers (cadrages insensés, séquences surréalistes (la Volkswagen qui ne veut pas couler dans les douves), éclairages irréels) va vite détourner le film du sérail classique qu’on lui prédestinait. Ce sont d’ailleurs les codes inhérents aux productions hollywoodiennes qui vont être corrompus par les effets avant-gardistes de la narration et de l’esthétique : les ellipses se font déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais. L’extravagance siège alors au centre de l’écran avec des séquences aux forts accents surréalistes, comme cette expédition du commando au bordel du village, avec ces prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral, ou encore cette rencontre avec les soldats fous de Dieu.

Pour dénoncer la folie guerrière, Pollack troque l’action par la psychologie, la frénésie bestiale par une attente propice à l’introspection : dans ce château hors du temps, au sein de ce lieu épargné par les affres de l’Histoire, les soldats errent, attendent, et retrouvent un semblant d’humanité : on réinvestit son métier d’antan (magnifique Peter Falk qui se raccroche à son identité de boulanger), on reprend la plume comme avant (le soldat Benjamin, le narrateur), on se laisse aller aux sentiments comme un être vivant (le major Falconer auprès de la comtesse). À l’abri de la violence, ils prennent conscience de l’absurdité de la guerre, ils redécouvrent les trésors de l’existence (la bonne chère, le sexe, la culture…). Un cheminement que la mise en scène souligne avec subtilité en s’attardant sur l’errance en huis clos, en épousant le mouvement de ces silhouettes traversant des décors truffés d’œuvres d’art, de toiles de maîtres, d’objets éminemment réflexifs. L’art peut sauver l’individu, nous dit en substance Pollack, en sauvegardant sa mémoire, en excitant sa psyché, en relayant sa véritable humanité.

La vision onirique de Sydney Pollack se veut donc porteuse d’une vraie réflexion (sur la guerre, l’art, le sens de l’existence), transgressant ainsi le simple registre du film antimilitariste pour lorgner vers le pamphlet philosophique. Un geste artistique audacieux, certes, mais que notre homme, en abusant des digressions et des ruptures de ton, peine à concrétiser pleinement. Fort heureusement, il se rattrape en dotant ses scènes d’action d’une force de frappe symbolique et iconoclaste : on se bat dans des roseraies, on balance des cocktails molotov depuis des balcons baroques, on explose des statues ou des gargouilles… ce n’est plus la victoire des Alliés en 1945 que Pollack filme, mais le visage d’une barbarie universelle et à jamais intemporelle.

Synopsis : Hiver 1944. Tandis que les armées allemandes préparent leur grande contre-offensive des Ardennes, le major Abraham Falconer et ses hommes s’installent dans le château médiéval de Sainte Croix. Le capitaine Lionel Beckman, historien dans le civil, craint que les trésors du château ne subissent de graves dommages et demande à Falconer de le faire évacuer. Celui-ci refuse et entreprend de transformer la bâtisse en forteresse. Le comte de Maldorais, propriétaire des lieux et sexagénaire stérile, se montre particulièrement chaleureux avec ses hôtes pourtant envahissants. Il projette, en fait, de précipiter Falconer dans les bras de Thérèse, sa jeune épouse, afin de s’assurer une descendance… 

Un château en enfer : Bande-Annonce

Un château en enfer : Fiche technique

Réalisation : Sydney Pollack
Scénario : Daniel Taradash et David Rayfiel, d’après un roman de William Eastlake
Photographie : Henri Decaë
Musique : Michel Legrand
Production : Columbia Pictures
Genre : guerre
Durée : 105 minutes
Date de sortie : 10 octobre 1969 (France)

Compléments :

Un château en enfer – art ou action (VF – 20’24 – HD)
Christian Viviani aborde la carrière de Sydney Pollack en tant que réalisateur et acteur, sa rencontre et ses relations avec Burt Lancaster. Il analyse le scénario et les personnages.

Un château en enfer – une peinture signée Pollack (VF – 38’52 – HD)
Le duo Samuel Blumenfeld et Yves Chevalier discute de la carrière de Sydney Pollack (avec quelques redites inévitables de la présentation précédente). Sur le film, ils analysent les thèmes de l’art et de la politique en les mettant en lien avec d’autres œuvres du réalisateur tout en soulignant le contexte de la guerre du Vietnam et des films des années 60-70. Ils décortiquent le style du réalisateur, la photographie, les dialogues, la musique et les rapports avec Burt Lancaster. Document dynamique et approfondi.

En DVD/BR chez Rimini Editions depuis le 11/05/2020.

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3.5

Family Life, de Ken Loach : l’insoutenable pression de la « normalité »

Family Life est le 4ème film de cinéma de Ken Loach (qui avait déjà une longue carrière dans le docu-fiction pour la télévision). Une œuvre viscérale, dramatique et engagée sur l’incompréhension entre les générations.

Synopsis : Lorsqu’ils apprennent qu’elle est enceinte, les parents de Janice Baildon l’envoient dans un hôpital pour être suivie par un psychiatre. Mais le docteur Mike Donaldson refuse d’employer les traitements médicamenteux ou électriques habituels et développe des méthodes plus humaines.

Bien entendu, Family Life, comme tout film de Ken Loach qui se respecte, accorde une importance primordiale à ses personnages. Mais, comme il se doit, ces protagonistes ne sont pas coupés de leur environnement. On sait que le réalisateur aime se plonger lui-même dans le milieu qu’il va décrire pendant le film. Ici, le milieu a, bien entendu, son importance. Il faut voir ce générique, constitué de photographies d’une cité ouvrière. Des images figées d’une vie grise, avec des maisons absolument identiques collées les unes aux autres.

C’est bien là l’un des aspects du film : une vie figée où tout est rangé, ordonné, strict. C’est là le principal grief qui oppose Janice à ses parents.

Janice ne sait pas, ne peut pas rentrer dans le rang. Elle souffre de crises d’angoisse, mais aussi d’une certaine bougeotte qui l’empêche de rester trop longtemps dans le même travail. Hypersensible, elle fond en larmes pour un rien.

Mais ce qui va surtout gêner ses parents, c’est que Janice est, finalement, une jeune femme de son temps, qui ne respecte pas la morale figée de la génération précédente. Le film date de 1971, époque où le conflit entre les générations prend une ampleur politique et sociale. Cette question dépasse largement les seules relations intra-familiale et touche aussi la société dans son ensemble, l’éducation (dont il était déjà question dans Kes) ou, ici, la thérapie psychiatrique.

Au point de départ du film, nous avons donc le conflit entre une jeune femme et ses parents. Des parents forcément d’une autre génération, et qui ont vite fait de juger “anormal” tout ce qui n’entre pas dans leur conception du moralement acceptable. Par exemple, la grossesse d’une jeune femme qui n’est pas mariée. Et Ken Loach de faire le constat de l’absence de communication entre les générations, un problème dont Janice n’est en rien responsable, puisque l’on apprend que cela s’était déjà produit avec sa grande sœur (qui, elle, avait eu la présence d’esprit de quitter le domicile parental). La force du cinéaste réside, cependant, dans sa capacité à ne pas juger ses personnages : si nous en venons souvent à éprouver de la colère envers ces parents, il suffit, cependant, d’un entretien de la mère avec le psychiatre pour se faire une idée de la situation psychologique d’une femme qui ne comprend pas les changements sociaux en œuvre depuis quelques années et qui en a sûrement peur.

C’est là qu’intervient la psychiatrie.

Car si le conflit entre les générations déchire les familles, il traverse aussi le domaine psychiatrique, et Mike, le docteur qui va s’occuper de Janice pendant la première moitié du film, se trouvera, toutes proportions gardées, dans la même situation que la jeune femme. Il travaille avec des méthodes novatrices, méthodes qui se trouvent rejetées par les instances dirigeantes de l’hôpital. Le conflit se noue autour des traitements “à l’ancienne” (abrutir par des médicaments, faire des électrochocs) dans le but de renvoyer le plus vite possible le patient dans la société, pour qu’il “rentre dans le rang”. Mike, lui, prône le dialogue, les groupes de paroles, et l’acceptation d’une sensibilité différente qui n’est pas une maladie ; il travaille d’ailleurs tout autant avec les parents qu’avec Janice. Il s’agit de faire comprendre que la notion de “normalité” n’existe pas, et son but n’est pas de “guérir” des patients qu’il ne considère pas comme malades.

Mais pour le Conseil d’Administration de l’hôpital, ainsi que pour les parents de Janice, le but de la psychiatrie est de faire des patients “des gens normaux”. Il s’agit de “rendre Janice à la vie normale”. En gros, d’abrutir en elle tout ce qui fait sa personnalité et ses particularités. Tim, l’ami de Janice, met en parallèle “la vie de famille” et le dressage : de même que les maisons du quartier sont toutes parfaitement identiques et strictement alignées.

Family Life est tourné comme un documentaire et Loach nous implique totalement auprès de ses personnages. Il montre des situations qui sont toujours très instructives sur les personnalités de ses protagonistes. En cela, il est aidé par un casting d’exception, en particulier Sandy Ratcliff, totalement engagée dans son personnage et qui fait une composition d’une qualité rare.

Tout en faisant un cinéma réaliste, très ancré dans un lieu et une époque, Ken Loach signe aussi un film engagé contre une société britannique à l’esprit étriqué et engoncée dans ses vieilles certitudes. Loach réussit le pari de faire un film vivant, captant une réalité vivante, et une œuvre très construite, structurée autour d’un paradoxe qui ferait presque rire si le résultat n’était pas aussi scandaleux : c’est en prétendant la guérir qu’une psychiatrie aux méthodes antiques va faire de Janice un légume, c’est en voulant la rendre “normale” que les parents vont faire de Janice une inadaptée irrémédiable. Loach était alors déjà dans ce cinéma politique dont il écrira quelques superbes pages, ce type de cinéma qui donne envie de s’engager, de passer à l’action. Et Family Life est un de ses meilleurs films, ainsi qu’un des plus durs.

Family Life : bande annonce

Family Life : fiche technique

Réalisateur : Ken Loach
Scénario : David Mercer
Interprètes : Sandy Ratcliff (Janice), Bill Dean (Mr. Baildon), Grace Cave (Mrs. Baildon), Malcolm Tierney (Tim), Michael Riddall (Docteur Mike Donaldson)
Montage : Roy Watts
Photographie : Charles Stewart
Musique : Marc Wilkinson
Producteur : Tony Garnett
Société de production : EMI Films, Kestrel Films
Société de distribution : MGM
Genre : drame social
Durée : 108 minutes
Date de sortie en France : 1er novembre 1972

Royaume-Uni – 1971

Después de Lucia : Prix Un Certain Regard 2012

En 2012, le prix Un Certain Regard du festival de Cannes est attribué à Michel Franco pour son film Después de Lucia. Le réalisateur mexicain avait déjà troublé la croisette en 2009 avec son premier long métrage Daniel y Ana sur deux frères et soeurs kidnappés et forcés à coucher ensemble par leur ravisseurs. Son second film, Después de Lucia, aborde de nouveau la torture mais présenté cette fois dans le cadre du lycée, où nos tortionnaires sont de simples lycéens. Et c’en est d’autant plus choquant.

Peu loquace au début, Después de Lucia se dispense d’explications et présente nos personnages : Roberto et sa fille Alejandra démarrent une nouvelle vie à Mexico. Lui en tant que chef cuisinier dans un restaurant chic, et elle dans un lycée bourgeois. Les images parlent d’elle même et on comprend très vite qu’ils sont en réalité en deuil. Lucia, la mère de Alejandra, est récemment morte dans un tragique accident de voiture, qui ne sera d’ailleurs que suggéré (voire presque caché) tout au long du film. Une ambiance dès le début très peu loquace et très lente, pour mieux créer le malaise et monter crescendo dans l’histoire insoutenable du harcèlement.

Le lycée comme théâtre du drame

Dans son nouveau lycée, Alejandra, jolie et intelligente, se fait rapidement une nouvelle bande d’amis, avec qui elle fume et boit. Mais lors d’une soirée très arrosée et sans adultes, Alejandra finit par coucher avec l’un des garçons, qui filme leur ébats sur son portable. Le lendemain, la vidéo a déjà circulé dans tout le lycée et le cauchemar commence pour Alejandra. Au début, elle n’est victime que de rires et de moqueries dans les couloirs. Mais la vie continue et elle pense que ça passera. Puis, elle se fait véritablement insulter de « puta » par messages, humilier par les autres filles et harceler dans les toilettes par les garçons. Même face aux pires situations, Alejandra est murée dans son silence, trop accablée par la honte et la culpabilité.

Un certain regard sur la cruauté

Le film est d’autant plus insoutenable à voir, que les scènes sont filmées en plans larges. Le spectateur est alors témoin distant et impuissant des pires humiliations subies par notre personnage principal. Une distance perturbante mais nécessaire aussi pour ne jamais s’identifier ni aux bourreaux ni à sa victime. C’est en ça que le film est d’autant plus efficace : il n’y a pas de pathos ou de moralité. Nos émotions face à cette injustice sont déclenchées uniquement à travers la brutalité des images et sans une lourde mise en scène.

Quand la victime devient le bourreau

Le pire drame du film se déroule lors de la sortie scolaire, où Alejandra devient véritablement otage de ses camarades de classe. La cruauté de ces lycéens n’a plus de limites et « le drame » tant redouté pousse Alejandra à fuguer. Entre alors en scène le père, jusque là ignorant tout du harcèlement subi par sa fille. La colère intériorisée d’Alejandra se déchaîne en lui crescendo. Il veut se venger, mais pas seulement pour sa fille, mais pour tous les malheurs subis depuis la mort de sa femme. De nouveau le spectateur est complice d’une torture insupportable dans cette sorte de justice cruelle du père, qui prend pour unique responsable le lycéen qui a filmé les ébats avec sa fille. Une fin à la fois salvatrice mais dérangeante qui laisse le spectateur décontenancé et plein de questions.

Un prix Un Certain Regard largement mérité pour ce film aux images marquantes qui réussit en une simplicité déconcertante à attiser de vives émotions chez le spectateur. En 2017, Michel Franco revient avec un autre film coup de poing, Les filles d’Avril (Las hijas de Abril), qui remporte cette fois le Prix du Jury Un certain regard.

Synopsis : Lucia est morte dans un accident de voiture il y a six mois ; depuis, son mari Roberto et sa fille Alejandra tentent de surmonter ce deuil. Afin de prendre un nouveau départ, Roberto décide de s’installer à Mexico. Alejandra se retrouve, nouvelle, dans une classe. Plus jolie, plus brillante, elle est rapidement la cible d’envie et de jalousie de la part de ses camarades. Refusant d’en parler à son père, elle devient une proie, un bouc émissaire.

Después de Lucía : Bande Annonce

Después de Lucía : Fiche technique

Réalisation : Michel Franco
Scénario : Michel Franco
Photographie : Chuy Chávez
Son : José Miguel Enriquez
Production : POP Films, Filmadora Nacional, Lemon Studios, Stromboli Pictures, Lucia Films, Trebol Stone
Genre : Drame
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 06 octobre 2012 (France)

 

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4

Veronica Mars : héroïne en série

Il faut d’abord confesser que, sortie en 2004, Veronica Mars est un sérieux plaisir coupable d’ado. Parce qu’on adorait aimer-détester Logan, parce que Veronica était vraiment trop forte et impertinente ! On passera sur l’existence récente d’une saison 4 plus que discutable (Logan !), mais force est de constater que pour une série d’ados, Veronica Mars se pose en petite pépite réjouissante sur les affres d’une période de lycée pas toujours ragoûtante ! Et plus encore…

She’s a marshmallow

Si enfance et adolescence se confondent et que les héroïnes définissent les petites filles comme les contes autrefois alors Veronica Mars est la série parfaite pour grandir en fracassant tout. Elle nous apprend à être irrévérencieux et à refuser de se laisser dicter une conduite toute faite. C’est déjà pas mal. En plus, c’est souvent drôle, un poil mélodramatique sans trop en faire non plus (parce que notre héroïne est rancunière mais pas pleurnicharde). Entre ça et Gossip Girl ou encore Un dos tres, séries sorties entre 2002 et 2007, on a vite fait son choix. Ici, ce sont surtout la galerie de personnages secondaires qui marquent la série et entourent notre marshmallow de Veronica Mars. On y découvre surtout des caïds au grand cœur et des gentils pas si gentils (bon Wallace mis à part, d’accord), ce qui rend la série assez dark tout en étant par moment totale teenage ! Mais ce qui fait sa force, c’est que Veronica a du recul sur sa propre situation. On la voit ainsi construire une histoire d’amour et se moquer de ses propres choix, ne pas se définir que par ses histoires, se construire seule à la force de son mental (et grâce à son super papounet dont elle a parfois du mal à avaler les failles). A travers ce personnage, c’est l’Amérique elle-même et son système injuste, très « star system »( coucou la merveilleuse famille Echolls !) justement qui est critiquée, la violence n’est jamais cachée et elle n’est pas toujours là où on l’imagine. D’où les choix radicaux faits dans la saison 4, qui nous a sortis un peu trop brusquement de l’enfance finalement. Pour Veronica la sortie de l’enfance a été brutale elle aussi, presque trop, avec la mort de sa meilleure amie dès le début de la série. Sortie de l’ombre aussi de ce personnage très envahissant comme on le verra dans la suite de la série, Veronica sort de sa coquille.

She’s a feminist ?

Qui n’a pas rêvé de devenir détective à Neptune, une sorte de Gotham un poil moins cauchemardesque, où le crime a tous ses droits, où un seul faux pas peut faire basculer un chouette shérif dans le côté obscur de la ville ? Voilà l’excellente question que pose la série, ne clivant pas simplement les plus riches et les plus pauvres puisque Veronica elle-même oscille sans cesse entre les deux états, défendant la veuve et l’orphelin et se prenant d’amour pour les fils à papa dont elle révèle, là encore, le côté obscur tout en en développant la tendresse. La force de la série est que si Veronica a différentes relations, de Duncan à Piz en passant par Logan ( « garçon que, entre parenthèses, je déteste » et sans oublier Léo donc !!!), elle ne se définit pas que par ces relations, elle évolue au gré de ces rencontres et doit apprendre à vivre avec et contre eux. Ce qui donnera lieu à des ruptures plus ou moins digérées, qui toujours sont une nouvelle avancée pour le personnage, quitte à refaire mais jamais à l’identique, un peu comme avec le remake, notre cycle d’avril. Veronica est un véritable phénix qui avance avec indépendance, quitte à laisser des champs de ruines autour d’elle mais qui croit toujours à la force de la co-construction tout de même. Au-delà de ces thèmes rabattus, elle reste une des premières séries d’ados parfois ouvertement féministe en parlant du viol sans tabou et en étant du côté des filles qui ne s’en laissent pas compter. Ce ne sont ainsi pas que des petites choses fragiles ou provocantes qui subissent l’outrage. Et ça, pour une série de 2004, c’est quand même un bon point. Preuve de plus de la réussite des personnages secondaires, Parker se révèle un personnage complexe, entre sa superficialité apparente et la profondeur de sa résilience. Logan non plus ne s’y est pas trompé.

Une fin sans fin

Mais Veronica est tenace, la fameuse Parker l’apprendra à ses dépens, Logan aussi (toujours lui décidément). Ainsi, quand la série s’achève en 2007, après seulement trois saisons, le personnage est encore à la croisée des chemins, un peu comme les petits fans qui la regardent. Qui peut parier sur ce qu’elle deviendra finalement ? Et la force de ses rêves ? Ni le film sorti en 2014, ni la récente saison 4 ne répondent à cette question, tant la série n’a résisté qu’à son charme adolescent. Une chose est sûre, on n’échappe pas aussi facilement à Neptune, dont la réputation n’est pas prête de s’enjoliver. Terminons (presque) par cette phrase  qui résume si bien ce qui fait le sel de la série et de son personnage, marquant pour celui ou celle qui grandit devant, « Veronica n’est jamais aussi bien que lorsqu’elle est outsider (…) si elle avait une relation parfaite, il n’y aurait pas de série ». L’occasion de donner la parole à la formidable interprète de cette héroïne, qui n’a jamais été aussi formidable que dans ce rôle d’ailleurs auquel elle apporte fraîcheur et pugnacité, même son rôle dans The Good place paraît fade à côté, c’est dire ! Ou alors peut-être qu’on a simplement grandi… Ce qui ne nous empêchera pas d’être présents, excités et peut-être même déçus en cas de saison 5… Une fin sans fin on vous a dit ! On ne se débarrasse pas si facilement de ses vieux amis, surtout quand « we used to be friend ».  Ce portrait passionnant d’une jeune fille puis femme avec des enquêtes tenaces et bien documentées, n’est donc pas près de nous quitter, quel que soit son avenir télévisuel.

Veronica Mars : Bande annonce de la saison 1