Un château en enfer : L’art de la vie et le musée des horreurs

La sortie en DVD/BR d’Un château en enfer, chez Rimini Editions, nous rappelle que le genre guerrier à lui aussi ses noblesses, avec ce film à l’ambiance onirique et aux prétentions philosophiques.

Si elle surprend et déconcerte, l’étrangeté qui se dégage d’Un château en enfer est sans doute son meilleur argument, la preuve flagrante de sa précieuse rareté. Perdu quelque part entre charge antimilitariste classique et essai philosophique, désir de réalisme historique et aspiration onirique, le film n’est pas ce qu’il semble être – une énième production hollywoodienne sur la Seconde guerre mondiale, une simple resucée des Douze Salopards – et annonce sur bien des aspects ce que sera le Nouvel Hollywood et son traitement de la guerre du Vietnam par l’allégorie absurde ou caustique (Catch 22, M.A.S.H.). Mais surtout, il nous rappelle à quel point Sydney Pollack, avant de se plier au conformisme des années 80 (Tootsie, Out of Africa), fut un véritable “auteur” de cinéma, d’audace et de subversion, capable de diffuser une vision personnelle du monde à travers une recherche plastique pour le moins étonnante.

Pourtant il est vrai, sur le papier, Un château en enfer a tout du banal film guerrier, ou presque… On retrouve un petit groupe de soldats américains, mené par un major borgne (Burt Lancaster), investir un château médiéval afin de freiner la contre-offensive allemande dans les Ardennes durant l’hiver 44-45. À cette occasion, trois fortes personnalités s’affrontent : le major, celui qui ne pense qu’au présent et à gagner la guerre ; son second (Patrick O’Neal) qui est obnubilé par les œuvres d’art et la mémoire qu’elles représentent ; et le châtelain (Jean-Pierre Aumont), symbole d’une Europe déconfite prête à toutes les compromissions pour préserver son avenir (stérile, il laisse sa femme-nièce coucher avec Burt Lancaster en espérant ainsi obtenir une descendance).

Outre la présence détonante des chatelains qui semblent sortir d’un roman gothique du XIXème siècle, la multiplication des bizarreries et des détails singuliers (cadrages insensés, séquences surréalistes (la Volkswagen qui ne veut pas couler dans les douves), éclairages irréels) va vite détourner le film du sérail classique qu’on lui prédestinait. Ce sont d’ailleurs les codes inhérents aux productions hollywoodiennes qui vont être corrompus par les effets avant-gardistes de la narration et de l’esthétique : les ellipses se font déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais. L’extravagance siège alors au centre de l’écran avec des séquences aux forts accents surréalistes, comme cette expédition du commando au bordel du village, avec ces prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral, ou encore cette rencontre avec les soldats fous de Dieu.

Pour dénoncer la folie guerrière, Pollack troque l’action par la psychologie, la frénésie bestiale par une attente propice à l’introspection : dans ce château hors du temps, au sein de ce lieu épargné par les affres de l’Histoire, les soldats errent, attendent, et retrouvent un semblant d’humanité : on réinvestit son métier d’antan (magnifique Peter Falk qui se raccroche à son identité de boulanger), on reprend la plume comme avant (le soldat Benjamin, le narrateur), on se laisse aller aux sentiments comme un être vivant (le major Falconer auprès de la comtesse). À l’abri de la violence, ils prennent conscience de l’absurdité de la guerre, ils redécouvrent les trésors de l’existence (la bonne chère, le sexe, la culture…). Un cheminement que la mise en scène souligne avec subtilité en s’attardant sur l’errance en huis clos, en épousant le mouvement de ces silhouettes traversant des décors truffés d’œuvres d’art, de toiles de maîtres, d’objets éminemment réflexifs. L’art peut sauver l’individu, nous dit en substance Pollack, en sauvegardant sa mémoire, en excitant sa psyché, en relayant sa véritable humanité.

La vision onirique de Sydney Pollack se veut donc porteuse d’une vraie réflexion (sur la guerre, l’art, le sens de l’existence), transgressant ainsi le simple registre du film antimilitariste pour lorgner vers le pamphlet philosophique. Un geste artistique audacieux, certes, mais que notre homme, en abusant des digressions et des ruptures de ton, peine à concrétiser pleinement. Fort heureusement, il se rattrape en dotant ses scènes d’action d’une force de frappe symbolique et iconoclaste : on se bat dans des roseraies, on balance des cocktails molotov depuis des balcons baroques, on explose des statues ou des gargouilles… ce n’est plus la victoire des Alliés en 1945 que Pollack filme, mais le visage d’une barbarie universelle et à jamais intemporelle.

Synopsis : Hiver 1944. Tandis que les armées allemandes préparent leur grande contre-offensive des Ardennes, le major Abraham Falconer et ses hommes s’installent dans le château médiéval de Sainte Croix. Le capitaine Lionel Beckman, historien dans le civil, craint que les trésors du château ne subissent de graves dommages et demande à Falconer de le faire évacuer. Celui-ci refuse et entreprend de transformer la bâtisse en forteresse. Le comte de Maldorais, propriétaire des lieux et sexagénaire stérile, se montre particulièrement chaleureux avec ses hôtes pourtant envahissants. Il projette, en fait, de précipiter Falconer dans les bras de Thérèse, sa jeune épouse, afin de s’assurer une descendance… 

Un château en enfer : Bande-Annonce

Un château en enfer : Fiche technique

Réalisation : Sydney Pollack
Scénario : Daniel Taradash et David Rayfiel, d’après un roman de William Eastlake
Photographie : Henri Decaë
Musique : Michel Legrand
Production : Columbia Pictures
Genre : guerre
Durée : 105 minutes
Date de sortie : 10 octobre 1969 (France)

Compléments :

Un château en enfer – art ou action (VF – 20’24 – HD)
Christian Viviani aborde la carrière de Sydney Pollack en tant que réalisateur et acteur, sa rencontre et ses relations avec Burt Lancaster. Il analyse le scénario et les personnages.

Un château en enfer – une peinture signée Pollack (VF – 38’52 – HD)
Le duo Samuel Blumenfeld et Yves Chevalier discute de la carrière de Sydney Pollack (avec quelques redites inévitables de la présentation précédente). Sur le film, ils analysent les thèmes de l’art et de la politique en les mettant en lien avec d’autres œuvres du réalisateur tout en soulignant le contexte de la guerre du Vietnam et des films des années 60-70. Ils décortiquent le style du réalisateur, la photographie, les dialogues, la musique et les rapports avec Burt Lancaster. Document dynamique et approfondi.

En DVD/BR chez Rimini Editions depuis le 11/05/2020.

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