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Une nuit au Louvre : Léonard de Vinci, gros plan sur les chefs-d’œuvre du génie de la Renaissance

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Filmée spécialement pour le cinéma, la visite guidée de l’exposition événement est l’occasion unique de contempler au plus près quelques uns des chefs-d’œuvre de Léonard de Vinci. Le documentaire entraîne le spectateur dans une déambulation nocturne au Louvre en compagnie des commissaires Vincent Delieuvin et Louis Frank, dont les interventions viennent éclaircir la pratique artistique et la technique picturale du maître de la Renaissance italienne. Gros plan sur les regards énigmatiques de la Belle Ferronnière, de la Vierge aux rochers ou encore de la Sainte Anne, qui, cinq siècles après la mort du génie toscan, fascinent toujours. 

À la fois architecte, sculpteur, ingénieur militaire, mathématicien, géologue, botaniste, anatomiste, philosophe…, Léonard de Vinci (1452-1519) incarne l’idéal de la Renaissance, l’artiste complet, l’homme visionnaire et universel. Événement culturel majeur, l’exposition du Louvre (qui a fermé ses portes le 24 février dernier après avoir accueilli plus d’un million de visiteurs) consacrée à l’ensemble de sa carrière de peintre, a néanmoins montré combien le génie toscan considérait la peinture comme un art total, le seul qui permette de retranscrire la vie dans son ensemble. Cette rétrospective inédite — probablement un des derniers rassemblements de grande envergure de l’œuvre de Léonard —, se prolonge grâce au documentaire immersif réalisé par l’assistant opérateur Pierre-Hubert Martin (« Mes provinciales » de Jean-Paul Civeyrac). En effet, Une nuit au Louvre ouvre une fenêtre sur le monde d’un personnage historique captivant et invite le spectateur à déambuler dans les salles vides du musée pour admirer au plus près les tableaux décryptés par Vincent Delieuvin et Louis Frank, tous deux spécialistes français du maître.

La peinture comme science universelle du monde physique 

Né en 1452 à Vinci, Léonard est le fils illégitime d’un notaire et d’une domestique. D’après la légende, il révèle dès son enfance ses dons exceptionnels. Au spectacle des métamorphoses de la nature, son intelligence et sa curiosité s’éveillent. Le jeune Léonard étonne ses proches par sa précocité et sa soif de comprendre ; il fait preuve d’une véritable passion pour le dessin.

Dès l’âge de quatorze ans, il étudie la peinture dans l’atelier du maître florentin Andrea del Verrocchio (1435-1488), puis est appelé à Milan par le duc Ludovic Sforza. C’est là qu’il va peindre La Vierge aux rochers, La Belle Ferronnière, le Portrait de Musicien, La Dame à l’hermine mais également la Cène, fameuse fresque ornant le réfectoire du couvent Santa Maria delle Grazie et représentant le dernier repas du Christ entouré de ses apôtres.

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La composition pyramidale, l’agencement rythmique et les rapports entre les personnages sont sujets à des interprétations infinies.

La peinture est en relation avec les dix attributs de la vue : obscurité, clarté, éclat, matière et couleur, forme et position, éloignement et proximité, mouvement et repos. Lorsque l’esprit du peintre est actif, ses mains créent, à l’instant même, l’harmonie des justes proportions ». Léonard de Vinci.

Pendant dix-sept ans, Léonard de Vinci se distingue également comme architecte, organisateur de fêtes, ingénieur, tout en poursuivant des recherches en anatomie, géologie, optique, mécanique et mathématiques. Il tente de percer les secrets de la nature et de la physique qui servent de fondement à ses travaux.

Rival de Botticelli, Michel-Ange et Raphaël, Léonard chasse les commandes et souffre de la réputation de laisser ses œuvres inachevées. Perfectionniste et touche-à-tout, il conçoit notamment des techniques pour assiéger villes et forteresses ainsi que des systèmes de jets d’eau. Pour la visite du roi de France Louis XII à Milan en 1507, il crée un automate en forme de lion qui déverse une pluie de fleurs.

Dans ses carnets, on trouve des esquisses de canons à vapeur, bombardes, mortiers, catapultes, arbalètes géantes, scaphandres, parachutes, machines volantes, chars d’assaut.. En 1516, François Ier fait venir Léonard à Amboise pour dessiner les plans de Chambord. L’artiste emporte avec lui ses trois œuvres testamentaires sur lesquelles il travaille durant plus de dix ans : l’énigmatique Saint Jean-Baptiste, l’évanescente Vierge à l’enfant avec Sainte Anne et la célébrissime Joconde (commencée vers 1503?). Trois ans plus tard, il rend son dernier souffle au château du Clos Lucé.

Au cours de sa méticuleuse étude de « l’exploration du vrai », Léonard aura capté les effets de la nature, développé le portrait de trois quarts, et métamorphosé des personnages terrestres en êtres célestes. La figure juvénile de Salaï, à la fois modèle, disciple et amant du peintre, aura quant à elle façonné la beauté suspendue du visage androgyne léonardien.  

« ..Montrer aux générations futures que j’ai existé » : une quête sans fin

Une nuit au Louvre montre comment Léonard De Vinci, qui n’a laissé qu’une quinzaine de tableaux souvent inachevés, a su dépasser les conventions picturales en usage au Quattrocento pour mieux théoriser sa vision du monde.

À travers l’analyse théorique, esthétique et symbolique des réflectographies infrarouge, croquis, feuillets et autres cartons préparatoires exposés, les deux historiens de l’art reviennent sur la technique du sfumato qui dissout les contours en subtiles nuances et donne du relief à la figure afin de la rendre vivante. Ils étudient également la notion de clair-obscur — à savoir l’appréhension du volume par l’ombre et la lumière —, la théorie des proportions illustrée par l’emblématique « Homme de Vitruve », la composition pyramidale ou encore la règle des perspectives et l’enchevêtrement des entrelacs détaillés dans le Traité de la peinture de Léonard.

L’examen scientifique révèle le tracé de la composition recouvert par les différentes couches de peinture. Certains détails extrêmement précis en côtoient d’autres à peine ébauchés.

Pierre-Hubert Martin s’est imprégné de l’accrochage pour tenter de recomposer un itinéraire narratif chronologique et thématique. Consacrée à « L’Incrédulité de Saint Thomas » (1467-1483) sculptée par Verrocchio, la première séquence s’attarde longuement sur le traitement minutieux du drapé ; le jeune apprenti, déjà virtuose dans le rendu des plis et du relief, en usera comme d’un support abstrait à l’étude de l’élément optique.

Vincent Delieuvin et Louis Frank s’intéressent ensuite à la période milanaise puis à la méthode du « componimento inculto » ou « composition instinctive », autrement dit la nécessité impérieuse de traduire le mouvement en superposant indéfiniment les idées, devenue l’un des caractères permanents de la pratique de Léonard. Car le peintre ne se contente jamais du report de son dessin préparatoire sur le panneau, mais ne cesse de le retravailler, de le rectifier au fil du temps.

Une nuit au Louvre questionne avant tout le geste de Léonard dans sa durée, sa continuité, sa dynamique. Quarante-cinq ans séparent d’ailleurs le somptueux Paysage de la vallée de l’Arno, premier dessin connu de l’artiste, daté de 1473, et le minuscule Déluge à la pierre noire, tumultueux reflet d’un univers livré à l’impermanence. Ici, chaque gros plan cherche à capturer l’aura et la longévité de l’icône, cet objet intellectuel fascinant capable de traverser les siècles sans jamais faner. Les voluptueux travellings viennent épouser les vibrations, les nuances vaporeuses de ces êtres « sensibles », immortels. La caméra caresse la surface des tableaux pour examiner attentivement les moindres craquelures ; dans la partie supérieure du Saint Jérôme pénitent, l’empreinte de Léonard se dessine.

Datée de 1506, l’imposante copie de la Cène met également en lumière l’influence du génie de la Renaissance sur ses élèves et collaborateurs parmi lesquels on compte Marco d’Oggiono, Giovanni Antonio Boltraffio, Giovanni Ambrogio de Predis et Francesco Melzi.

Les deux commissaires se penchent enfin sur les carnets de l’artiste remplis de caricatures, figures grotesques, spirales, ellipses, crânes, plantes ou études de chat, considérant qu’un tel approfondissement de connaissances scientifiques et anatomiques n’avait qu’un seul but : nourrir son art. Est-ce seulement vrai ?

Si dense soit-elle, cette synthèse de l’œuvre picturale de Léonard de Vinci — qui a nécessité quatre nuits de tournage et une équipe de trente techniciens —, s’avère pourtant incomplète, n’en déplaise aux différents musées à travers le monde qui ont refusé de prêter leurs précieux trésors. Les réflectographies permettant de distinguer le dessin sous-jacent dans son évolution, comme les repentirs et les ajouts, doivent ainsi pallier l’absence de toiles emblématiques intransportables telles que le portrait de Ginevra De’ Benci (resté à Washington), L’Annonciation et L’Adoration des Mages (Florence) ou La Dame à l’hermine (Cracovie). On regrette par exemple que l’étude comparative des deux versions de la Vierge aux rochers (la seconde se trouve à la National Gallery de Londres), ne fasse pas l’objet d’un chapitre plus consistant.

En vérité, il faudrait plus d’une nuit pour dévoiler aux visiteurs tous les secrets de l’énigmatique Saint Jérôme conservé à la Pinacothèque du Vatican, de la Madonna Benois au sourire hanté par une fleur cruciforme, de la plantureuse Léda enlacée contre son cygne.. Comment percer le mystère de L’Adoration, retable inachevé dont l’agitation menaçante symbolise le cours ultérieur de l’histoire ? Appréhender le paysage minéral de la Vierge aux rochers dans laquelle la grotte est à la fois matrice et caverne de la connaissance ? Analyser la diagonale descendante qui traverse la Vierge à l’enfant avec sainte Anne, allant de la grand-mère au petit-fils, Jésus ? Toutes ces œuvres ont donné lieu à de multiples interprétations freudiennes et vasariennes dissipées par le film.

Sourire mystérieux et regard énigmatique

Le face-à-face avec l’éternelle icône du Louvre est inévitable. Confiné dans ses appartements habituels pour des raisons de logistique, le célèbre portrait de Mona Lisa, épouse du riche marchand florentin Francesco Del Giocondo, nous dévisage inlassablement. Au sommet de son art, Léonard de Vinci capte le mouvement de l’âme de cette dame florentine qui, assise dans sa loggia, suscite chez tous ceux qu’elle regarde un questionnement sur la nature humaine. Composé de montagnes diaphanes estompées dans la brume comme celui de la sainte Anne, l’arrière-plan traduit sa vision cosmique du paysage.

Selon les deux conservateurs, le tableau dont la date d’exécution fait toujours débat, demeure l’aboutissement de longues expérimentations sur la symbiose entre l’être humain et la nature, l’attitude de la figure et le léger pivotement du corps. D’autres affirmeront que cette femme n’a jamais posé pour Léonard mais qu’il s’agit d’une image virtuelle. Quoi qu’il en soit, loin de la foule compacte, bercé par le commentaire poétique de Coraly Zahonero, le visiteur peut enfin admirer la mythique Joconde dans ses moindres détails. C’est sur son sourire indéchiffrable que s’achève, à l’aube, cette courte visite privilégiée.

Esthétiquement irréprochable, cette plongée dans l’iconographie renaissante séduit par sa qualité contemplative mais laisse certaines hypothèses à l’état d’esquisse.

Sévan Lesaffre

Séances exceptionnelles du 16 au 22 septembre 2020. 

Une nuit au Louvre : Léonard de Vinci – Extraits

Synopsis : Filmée spécialement pour le cinéma, cette visite privée nocturne de l’exposition LÉONARD DE VINCI est l’occasion unique de contempler les plus belles œuvres du peintre au plus près. Cette grande rétrospective consacrée à l’ensemble de sa carrière de peintre montre combien Léonard a placé la peinture au-dessus de toute activité et comment son enquête sur le monde – il l’appelait « science de la peinture » – fut l’instrument d’un art, dont l’ambition suprême était de donner la vie à ses tableaux. Dans UNE NUIT AU LOUVRE, les éclairages apportés par les commissaires de l’exposition permettent en outre de mieux comprendre la pratique artistique et la technique picturale de l’artiste.

Une nuit au Louvre : Léonard de Vinci – Fiche technique

Réalisation : Pierre-Hubert Martin
Avec la voix de : Coraly Zahonero
Avec : Vincent Delieuvin, Louis Frank
Textes : Catherine Sauvat et Pierre-Hubert Martin
Distribution : Pathé Live
Durée : 1h30
Genre : Documentaire
Sortie : 16 septembre 2020

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Dino Risi : cinq films restaurés à redécouvrir en Blu-ray chez LCJ éditions

Entre farces bouffonnes, comédie dramatique, soif de vivacité et regards acerbes sur une Italie post-guerre revitalisée par les sixties, retour sur le coffret Blu-ray de LCJ éditions consacré à Dino Risi, cinéaste italien à (re)découvrir en cinq films aux présentations HD bienvenues mais aux compléments pas toujours avisés.

Dino Risi en cinq films : Les Monstres, Le Fanfaron, Le Sexe fou, La Carrière d’une femme de chambre et Dernier amour – par Jonathan

Dans l’immédiat après-guerre, le cinéma italien se livre à une captation quasi documentaire du quotidien. Le néoréalisme, passé à la postérité à la faveur d’œuvres telles que Rome, ville ouverte ou Le Voleur de bicyclette, se place dans les interstices entre la fiction et la réalité. C’est ainsi que la caméra épouse le point de vue de l’homme ordinaire, infiltre les villes sans chercher à les dénaturer et immortalise des scènes de la vie quotidienne souvent jouées par des comédiens amateurs. Les «  radiographes de la réalité́ italienne » ne peuvent cacher une certaine filiation avec ce mouvement cinématographique qui fut promu par le scénariste Cesare Zavattini et démocratisé par des cinéastes tels que Roberto Rossellini, Luchino Visconti, Vittorio De Sica ou Giuseppe De Santis. En effet, Mario Monicelli, Luigi Comencini et Dino Risi ne s’imposent pas seulement comme les maîtres de la nouvelle comédie transalpine : ils se saisissent des attributs de leur société pour les tourner en dérision et se livrer à une introspection amusée, et souvent sarcastique, de l’Italie. Le cinéma de Dino Risi est à ce point travaillé par la réalité que le metteur en scène consacra ses premiers courts métrages aux clochards milanais ou à l’effet du Penthotal sur les patients d’un hôpital. Le septième art n’est pas tant une usine à rêves qu’un atelier de montage de micro-événements caractéristiques de la société italienne.

Le présent coffret comporte deux films à sketchs qui, précisément, mettent en lumière ces situations saugrenues révélatrices de l’Italie des années 1960-1970. Les Monstres, sorti en 1963, et Le Sexe fou, paru dix années plus tard, fourmillent de rebondissements burlesques et de caractères trahissant les failles de la société italienne de leur époque. C’est un père apprenant l’espièglerie à son fils, un général mis à la retraite parce qu’il entend dénoncer la corruption politique, un témoin passé au crible devant un tribunal pour le discréditer, un mendiant aveugle à qui son compagnon d’infortune refuse des soins gratuits parce que son handicap suscite la pitié des passants… Dans ces deux films remarquables, Dino Risi s’adonne à une authentique étude de mœurs. Un homme réveille son ami en pleine nuit pour lui faire part des doutes qui l’assaillent quant à la fidélité de sa femme… qu’on retrouve immédiatement après dans le lit dudit ami ! Un homme marié quitte sa maîtresse en se justifiant comme suit : « Si je t’avais épousée, tôt ou tard, je t’aurais trompée. » Dans un étrange et hypocrite renversement des responsabilités, il lui assène : « Tu aurais dû essayer de me comprendre. » Un père de famille qui ne paie pas de mine s’offre une nouvelle voiture, téléphone immédiatement à sa femme pour partager son enthousiasme… et inaugure aussitôt son véhicule en ramassant une prostituée en chemin. Le Sexe fou décrit avec ironie la gérontophilie, la transsexualité, l’adultère, le fétichisme, l’impuissance, le mythe de Pygmalion, les tabous… Dino Risi a cette capacité rare d’exploiter chaque personnage et chaque nœud dramatique pour en faire les témoins d’une Italie où la révolution des mœurs et la soif de liberté ont désormais libre cours.

Bande-annonce – Le Sexe fou

Le Fanfaron, qui met en scène les excellents Vittorio Gassman et Jean-Louis Trintignant, en est une belle illustration. Roberto est en train de potasser son droit quand il est sollicité par Bruno, qui lui demande la permission de passer un coup de téléphone. Il n’en faut pas plus pour pousser les deux personnages, à l’aube d’une amitié naissante, sur les routes d’Italie, prestement et à coups de klaxon. Ce film préfigure non seulement le road-movie, mais il présente deux figures pleines d’ambiguïtés : un étudiant assidu se demandant s’il « ne fait pas fausse route » en se consacrant au droit ; un jouisseur compulsif qui, au contact de sa fille, depuis longtemps perdue de vue, va se transformer en paternel conservateur indigné par la cigarette et une relation avec un homme beaucoup plus âgé. Le film, dont la réalisation figure parmi les plus marquantes de Dino Risi, évoque aussi les enfants adultérins ou l’homosexualité, même si son intérêt demeure ailleurs : qu’attendre de l’existence et par quelle(s) voie(s) s’accomplir ? Qui a raison, celui qui regarde sans cesse l’heure en espérant retourner étudier pour préparer un avenir qu’il espère rangé et prospère ou celui qui enchaîne les petits boulots et ne cherche à vivre que de manière précaire et extatique ?

Dernier amour parle aussi d’accomplissement. La cinquantaine passée, Picchio se retire dans une pension pour anciens comédiens. Il y retrouve des amis avec lesquels il se remémore le passé, mais peine toutefois à s’y épanouir. Tout y est terne, si ce n’est Renata une femme de ménage qu’il cherche à séduire pour redonner du piment à sa vie. Dino Risi renoue avec certaines thématiques lui étant récurrentes : l’hypocrisie et les récits de mœurs, perçus notamment à travers la fausse droiture d’un directeur ayant couché avec une gamine de quinze ans ; le cynisme, consistant ici à organiser une loterie sur les morts ; la romance contrariée, puisque Renata s’affranchit rapidement de Picchio après leur départ de la maison de retraite ; une certaine idée de l’image que se fait la société italienne de la femme, tour à tour abusée, subalterne, objet de fantasmes et modèle chosifié pour la télévision. Finalement, Picchio a beau rêver d’un retour sur le devant de la scène au bras d’un jeune femme séduisante, il doit faire face à la réalité : il n’est qu’un has been de plus ayant du mal à faire son deuil d’une époque révolue…

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Ornella Muti et Ugo Tognazzi dans Dernier amour / Primo amore – 1978
Crédits : LCJ éditions

La Carrière d’une femme de chambre a également pour héroïne une jeune Italienne sculpturale occupant au début du récit un poste d’aide-ménagère. Son observation de la société apparaît toutefois plus profonde. Dino Risi portraiture le fascisme à travers les pérégrinations d’une carriériste à jamais inassouvie. Cette incapacité́ à se satisfaire de sa condition est symbolisée par son histoire d’amour avec Roberto, son fiancé, qu’elle troque volontiers contre le premier venu, surtout s’il peut l’introduire dans un milieu plus noble – le cinéma, l’industrie, la politique, etc. Femme aux mœurs légères, Marcella semble ne coucher que par opportunisme, comme en témoigne son refus de céder à Roberto, qu’elle déclare aimer sincèrement mais dont elle ne peut tirer aucun avantage immédiat. Les relations de cette « femme de chambre » mènent le spectateur des cérémonies de mariage fascistes aux gardes du régime en passant par les théâtres de guerre ou le Duce lui-même, représenté comme un homme infidèle, charismatique et autoritaire, « le phare de l’Italie fasciste ». Deux répliques permettent de mieux appréhender ce qui se joue dans le film de Dino Risi : « Faire l’amour, c’est bon pour la peau… et pour la carrière ! » et « Avant, elle faisait les lits. Maintenant, elle les défait ». On trouve aussi dans ce long métrage mémorable un énième clou planté au cercueil des métropoles. Quand la mère de Renata affirme que « plus les villes sont grandes, plus les gens sont dégoûtants », on se remémore forcément le sketch Le Pauvre soldat, issu des Monstres, où est décrite une jeune provinciale dont l’installation à Rome a coïncidé avec une inexpiable décadence – alcool, prostitution, consommation ostentatoire… « C’était une brave paysanne », pourtant.

Là est toute la force du cinéma de Dino Risi : explorer les failles de ses personnages et de la société dans laquelle ils s’implantent, radiographier les transformations qui y ont cours, saisir, avec ironie et beaucoup d’à-propos, la vulnérabilité, l’insatisfaction et l’immaturité des hommes. Les cinq films qui forment ce coffret en apportent une édifiante démonstration.

Bande-annonce – La Carrière d’une femme de chambre

Dino Risi en Blu-ray chez LCJ éditions – par Benjamin

Le coffret de LCJ éditions a de quoi séduire avec ses « versions restaurées » de cinq films marqueurs dans la carrière de Risi. On remarque que la présentation des longs-métrages se divise en deux. D’un côté, Les Monstres (1963) et Le Fanfaron (1964) se réveillent dans de sublimes masters 4K. Précision, stabilité et sauvegarde – très fine – du grain sont au rendez-vous. Pas de soucis de baisse de débit notée, mais toutefois quelques soucis : l’image a tendance à être sur-contrastée avec des noirs noyés. Et les deux films se déroulent avec la mauvaise cadence de 25 images par secondes et en 1080i (entrelacé). De plus, le format original du Fanfaron n’est pas respecté. Il y a donc une perte d’information, heureusement non substantielle, sur ce dernier. On a pu aussi remarquer un certain manque de sous-titres sur le même film. D’autre part, Le Sexe Fou (1973), La Carrière d’une femme de chambre (1976) et Dernier Amour (1978) se ravivent dans des masters 2K soignés mais en deçà de ceux des deux premiers films. Les plans larges manquent de détails et proposent des images un peu trop douces. La colorimétrie manque de régularité en terme de vivacité. Idem concernant la gestion du grain préservé mais irrégulier dans présence à l’écran. Il s’agit peut-être de défauts propres aux éléments filmiques utilisés pour la conception des masters.

En terme d’expérience sonore, les cinq films ont des pistes originales efficaces, même si elles n’écopent pas de la même qualité. Celles des trois films susnommés tendent parfois à être un peu trop percutantes et à manquer de précision. La VF s’en sort excellemment sur Les Monstres et Le Fanfaron. La différence d’énergie entre les dialogues et les effets sonores – dont ceux musicaux – est mieux gérée que chez d’autres éditeurs. Les trois autres œuvres ont une piste française qui obéit au problème habituel expliqué ci-dessus. Leur version française accuse le poids de l’âge avec une tendance certaine à saturer et un clair manque de panache entre les sons et musiques bien en-deçà des voix.

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Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman dans Le Fanfaron / Il Sorpasso – 1964
Crédits : LCJ éditions

C’est du côté des compléments « faits maison » (tous présentés en HD 1080i) que le coffret de LCJ éditions divisera franchement. Quelle mouche a piqué l’éditeur pour laisser Henry-Jean Servat s’exprimer dans leurs compléments ? On partage la peine de Frank Brissard / JamesDomb du site Homepopcorn.fr qui a dû aussi supporter les moments du bonhomme. Le journaliste-écrivain s’anime dans quatre modules dont la pertinence pose aussi question : quel intérêt d’interroger Jean Sorel à l’occasion d’un bonus sur Le Fanfaron alors que, premièrement, il n’a pas joué dans le film, deuxièmement, s’il a été le second ou troisième choix des producteurs, l’acteur n’était même pas au courant ? Il en est de même pour l’interview de Philippe Labro sur Laura Antonelli, co-star du Sexe Fou, qu’on retrouve dans le film franco-italien de Labro, Sans mobile apparent (1971).

Vous ne saisissez pas l’intérêt mais H-J Servat en a un : en profiter pour causer des relations à scandale de la star à l’époque, éventer les potins et ragots, s’amuser du racontar – plus que de l’anecdote – à profusion. L’intérêt people de celui qui s’est fait une carrière des petits papiers des stars est distinct dans les quatre compléments ainsi que dans ses entretiens-présentations de films avec des critiques et historiens du cinéma, de façon heureusement moins appuyée. Ce qu’il a à dire des films ? Pas grand-chose, à part quelques redondances dont l’écho résonne dans ses autres interventions, de vagues anecdotes ou souvenirs et quelques punchlines qu’on lui connaît bien et qui dénotent une expérience limitée des films : « attributs arrondis », « irrigué de sève », « un film qui sent le sperme », « ces mecs qui vont voir des putes » ou encore, « j’ai écrit ses mémoires donc je connais toutes les histoires de Michèle Mercier par cœur. J’aurais aimé qu’elle participa à ce bonus mais elle peut pas parce qu’elle est un peu fatiguée en ce moment. Elle est tombée, bon… Ce qui fait qu’elle m’a raconté toute l’histoire de ce tournage du film ».

Bande-annonce – Les Monstres

Heureusement, les présentations des films par Jean A. Gili et Christian Viviani, historiens du cinéma, sauvent le côté bonus du coffret. Et ce même s’ils ne sont pas forcément aidés par Henry-Jean Servat dont la gouaille est moins assurée dans cet exercice. Les deux essayistes reviennent, dans leurs compléments respectifs, sur l’intérêt des cinéastes italiens pour le film à sketches, la relation entre Gassman, comédien shakespearien et Dino Risi, au rythme de travail effréné, concernant Les MonstresÀ noter qu’on trouve en complément un excellent segment non présent dans le film, La Raccomandazione avec un Vittorio Gassman formidablement exécrable. Sont évoqués l’aspect noir de la comédie Risi-enne pour La Carrière d’une femme de chambre et la férocité du commentaire Risi-en sur l’Italie fasciste, ainsi que sa réception critique mitigée. Du côté de Dernier amour, on revient sur le concept du spectacle et du music-hall dont le personnage, Ugo Gremonesi, représente un artefact, et, H-J Servat oblige, sur Ornella Muti. Ensuite, la présentation du Sexe Fou revient sur la place du film dans la carrière du cinéaste, la subversion des idées du film (gérontophilie, adultère, l’inceste, entre autres) et leur traitement dans un contexte post-loi du divorce, ou encore la place unique du Sexe Fou dans le genre du film à sketches du fait de la présence du même duo d’acteurs dans chacune des vignettes. Ce qui s’avère être faux, on retrouvait déjà Marcello Mastroianni et Sophia Loren, chacun dans des sketches d’Hier, aujourd’hui et demain (1963 – soit dix ans avant Le Sexe Fou) de Vittorio De Sica, également l’un des pères de la comédie italienne. Enfin, on retiendra du module Henry-Jean Servat raconte Le Fanfaronle récit laborieux et répétitif de la genèse et de la conception du film, de même que l’entente entre les acteurs Jean-Louis Trintignant et Vittorio Gassman, jusqu’à ce que les amours de ce dernier soient évoqués.

On regrette l’absence d’un livret signé Marc Toullec, sachant qu’on le retrouvait dans le digibook du Fanfaron. Malgré les problèmes précédemment mis en avant, le travail conséquent de LCJ-éditions dédié à Dino Risi constitue un excellent coffret cinq Blu-ray, solide et bienvenu.

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CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES & COMPLÉMENTS – Dino Risi – coffret 5 Blu-ray

° Les Monstres / I Mostri – 1080i HD – 16/9 – 1.85:1 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h50mn environ – 1963

° Présentation du film Les Monstres par Jean A. Gili (historien du cinéma)

° La carrière italienne de Michèle Mercier par Henry-Jean Servat

° Le Fanfaron / Il Sorpasso – 1080i HD – 16/9 – 1.77 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h41mn environ – 1964

° Henry-Jean Servat raconte Le Fanfaron

° Interview de Jean Sorel – Le Fanfaron et le cinéma Italien

° Le Sexe Fou / Sesso Matto – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1973

° Interview de Philippe Labro

° Présentation du film Le Sexe fou par Christian Viviani

° Laura Antonelli par Henry-Jean Servat

° La Carrière d’une femme de chambre / Telefoni Bianchi – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1976

° La présentation du film par Jean A. Gili

° Dernier amour / Primo amore – 1080p HD – 16/9 – 1.85 – Son : DTS-HD Master Audio Français & Italien – Sous-titres français – 1h55mn environ – 1978

° La présentation du film par Christian Viviani

Sortie le 23 septembre 2020 – prix public indicatif : 59,99€

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4.5

Je veux juste en finir (I’m thinking of ending things), le nouveau casse-tête psychologique de Charlie Kaufman

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Dans un esprit similaire à Mother!, le film I’m thinking of ending things (Je veux juste en finir, en français), sorti sur Netflix le 2 septembre, est un réel casse-tête psychologique qui demande à être vu et revu. Adapté du roman de Iain Reid, et écrit par Charlie Kaufman, le scénariste de The Eternal Sunshine of the Spotless Mind et Dans la peau de John Malkovich, ce film s’avère beaucoup plus alambiqué et retors qu’il n’y paraît de base. Et pour mieux en parler, il faudra malheureusement spoiler l’intrigue principale.

L’histoire de départ semble pourtant plutôt classique. Une jeune femme, Lucy, (Jessie Buckley) est invitée chez les parents de son petit copain, Jake (Jesse Plemons). Sur la route, le blizzard fait rage et le couple s’engage dans des conversations existentialistes qui nous indiquent que Lucy pense déjà à rompre avec Jake. On s’imagine que l’histoire va alors se concentrer sur ce couple qui bat de l’aile, selon le point de vue de Lucy. Pourtant, au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, toute vraisemblance se détériore. Après son arrivée dans la ferme des beaux-parents (Toni Collette et David Thewlis), les situations et les dialogues deviennent de plus en plus étranges et angoissants. 

Une ambiance malsaine s’installe et nos yeux semblent nous trahir. Le spectateur averti se rendra compte alors que tout se métamorphose : les décors bougent, le temps s’étire, les protagonistes changent de coupes de cheveux, de vêtements, d’âge et même de prénoms.

Attention : spoilers

Lucy, Louisa ou Jake : le Janus à double face

Dans le rôle principal, le visage de Jessie Bucley fascine par ses expressions et ses changements de ton. Au cours d’une conversation, Lucy devient d’un coup Louisa. Elle reçoit même d’étranges coups de fil d’elle-même. Autant dérouté que fasciné par ces étranges changements, on se questionne sur l’existence de notre héroïne. Alors que Jake, celui que l’on considérait comme dans l’ombre de notre héroïne est finalement le facteur commun aux changements opérés. Comme la manifestation de son chien, au moment même où il en parle.

On se rend compte que notre personnage féminin n’est pas réel. Elle est le fruit de l’imagination de Jake et de ses références culturelles – il fait référence à un poème de son auteur préféré dédié à une certaine Lucy. Pourtant, elle reste notre pion, notre guide au sein de l’esprit et des questionnements de Jake. Car ce sont les dialogues entre Jake, Lucy/Louisa et ses parents qui restent révélateurs de ses profondes interrogations. Jake se montre froid et distant avec son père, mais honteux et rustre face au trop plein d’amour livré par sa mère. Les deux acteurs, Toni Collette et David Thewlis, se livrent chacun dans une performance formidable de changements de personnalité et d’apparence à des temps différents de la soirée. D’une scène à l’autre, on assiste à la détérioration physique mais aussi mentale de ces deux figures parentales. Des changements alors révélateurs principalement de la peur de la vieillesse et de la mort.

La peur et les faux semblants s’invitent à dîner

Alors que l’on se met à douter de l’identité de notre Lucy/Louisa, on reste pourtant attaché à elle et son besoin pressant de s’échapper de cette soirée angoissante. Et la fin du repas laisse place à une nouvelle angoisse. Jake prend des airs inquiétants dans son refus de la laisser “s’échapper”, comme s’il était conscient qu’elle n’était qu’une illusion. Sur le chemin du retour, sous le blizzard qui ne fait que redoubler, il trouve des excuses invraisemblables pour prolonger la soirée, jusqu’à faire un détour dans son ancien lycée, au milieu de la nuit.

A ce moment, le film prend une réelle tournure de film d’horreur. Dans les corridors d’un lycée vide, l’ambiance prends des airs de Shining. Et de manière inattendue, un spectacle musical se déroule sous nos yeux, introduit en amont par la perspective du concierge du lycée, qui s’avère devenir notre nouveau personnage principal. Un vieille homme rondouillard, qu’on soupçonne être lui même une projection de Jake – ou la version de lui-même dans le futur. Il n’est plus question de vraisemblance quand Jake et Lucy sont doublés par des danseurs de ballet au milieu de ces couloirs angoissants. On assiste alors au véritable drame en musique : le meurtre de Jake. Une scène chorégraphiée qui nous transporte totalement en dehors du film, mais à ce stade, la logique scénaristique n’est plus une priorité. Et la scène finale, avec l’apparition d’un fantôme de porc animé et parlant, confirme notre détachement avec le réel, pour ne faire qu’augmenter notre questionnement face à cette œuvre profondément intrigante.

Quand il faut juste « en finir »

De loin, Tenet reste un film très simple à comprendre à coté de I’m thinking of ending things. Le film pourrait laisser sur le carreau pas mal de spectateurs. En premier lieu, à cause de sa longueur et sa lenteur. Ses dialogues restent pourtant percutants. Puis, la réalisation de certains plans est prodigieuse. Particulièrement, la scène de danse finale. Mais c’est aussi le genre de film à prendre avec du recul et qui nécessite un effort de réflexion du public. Il finira donc par plaire ou déplaire totalement, mais ce film reste une véritable représentation de crises existentialistes que chacun peut connaître,  et du repas familial classique qui dégénère. Dommage qu’il souffre d’une diffusion exclusivement en VOD sur Netflix, car il aurait mérité une sortie en salle beaucoup plus fracassante. En attendant, il fait surtout parler les curieux du genre de Kaufman.

Je veux juste en finir – Bande-annonce

Je veux juste en finir – Fiche Technique :

Réalisateur : Charlie Kaufman
Scenaristes : Charlie Kaufman, Iain Reid
Photographie : Lukasz Zal
Montage : Robert Frazen
Musique : Jay Wadley
Producteurs : Stefanie Azpiazu, Anthony Bregman, Peter Cron, Charlie Kaufman
Maisons de production : LIkely Story, Projective Testing Service
Distribution (France) : Netflix
Durée : 134 min
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie (France) : 04 Septembre 2020

Etats Unis – 2020

 

 

« Spéciale première » en DVD et blu-ray chez Rimini Éditions

Rimini Éditions propose, pour la première fois en France, une version HD de Spéciale première, comédie wilderienne satirisant la presse et ses façonniers…

Nous sommes à Chicago, en juin 1929. Le journaliste Hildy Johnson est dépêché par le Chicago Examiner pour couvrir la pendaison d’Earl Williams, condamné à mort pour avoir assassiné un policier. Le reporter a toutefois d’autres projets en tête : il s’apprête à épouser « une fille de l’aristocratie de Philadelphie » et à se recycler dans la publicité, où on lui fait miroiter un poste à « 150 dollars par semaine ». Il y a là une double contrainte qui va faire tout le sel de Spéciale première. Hildy Johnson est à la croisée des chemins : son rédacteur en chef, Walter Burns, cherche à le retenir contre sa volonté, au point de faire circuler auprès de sa future femme les pires rumeurs sur son compte, mais le mariage qui l’attend est conditionné à un départ imminent vers Philadelphie. Alors que les événements rocambolesques s’enchaînent dans le bureau de presse de la prison, Hildy va peu à peu reléguer sa promise au second plan pour se consacrer à l’article retentissant qu’il est sur le point de publier dans l’Examiner.

Ancien journaliste, Billy Wilder satirise la presse avec une ironie et une acuité rares. L’entreprise de démystification commence dès les premières images du film, où la fabrication d’un journal est passée en revue en fast motion. La noblesse du papier en cours d’impression est rapidement balayée par une incursion dans un bureau de presse ayant des airs prononcés de tripot clandestin. Là-bas, une pelletée de reporters tous plus pathétiques les uns que les autres va montrer la face la plus sombre du journalisme : absence de professionnalisme, désintérêt pour les faits, sensationnalisme, course à l’instantanéité et aux scoops… Les dernières paroles du condamné à mort ? « Au besoin, tu les inventes. » La densité d’un papier ? « Qui est-ce qui lira le second paragraphe ? » Une photo du criminel en fuite ? Il doit impérativement ressembler à « une bête aux abois ». Le discours d’un Premier ministre ? « Entre les petites annonces et la nécrologie. » C’est bien simple, Wilder fait dire à Hildy Johnson qu’il « plaque l’escroquerie » pour une nouvelle carrière. (Ce à quoi on lui répondra, sans autre forme de commentaire : « Ils sont tous de la jaquette volante dans la publicité. »)

Plus léger que Le Gouffre aux chimères, Spéciale première n’en demeure pas moins mordant et pugnace. Avec son rythme effréné et ses dialogues portés à incandescence, il dénonce la mise à mort d’un homme érigée en spectacle (les gradins qu’on monte bruyamment, les invités de circonstance…), les calculs politiciens (des sursis pour faire coïncider la pendaison avec l’agenda politique, puis une missive officielle dissimulée à des fins électoralistes), l’anticommunisme compulsif (le shérif voyant derrière le candide gauchiste Earl Williams la main des Soviétiques, dont il espère la mort), la dialectique freudienne (le médecin de la prison évoquant l’auto-érotisme, le revolver phallique, la volonté de coucher avec la mère et de tuer le père), etc. Jack Lemmon et Walter Matthau se retrouvent une nouvelle fois à l’écran dans un duo mémorable : des hommes de presse en instance de divorce rabibochés à la faveur de l’évasion d’un condamné à mort… On ressort finalement de cette vision avec le sentiment étrange que les personnages les plus nobles ne sont autres qu’Earl Williams et la « pute à deux dollars » qu’il fréquente. Un incongruité qui n’empêchera pas Walter Burns de finir son carrière en dispensant des conférences sur… l’éthique du journalisme.

TECHNIQUE & BONUS

L’image est stable, pourvue de contrastes satisfaisants et débarrassée de la plupart de ses scories. Les pistes sonores sont audibles, équilibrées et sans souffle. Parmi les suppléments se trouvent deux longues interviews audio de Jack Lemmon et Walter Matthau, enregistrées au National Film Theatre, ainsi qu’une conversation passionnante entre les critiques de cinéma Mathieu Macheret et Frédéric Mercier. Ces derniers évoquent l’adaptation par Wilder de ce qui était à la base une pièce classique du théâtre américain, puis reviennent sur le duo iconique formé par Jack Lemmon et Walter Matthau, avant de se pencher sur la comédie wilderienne, la vision du journalisme qu’elle supporte ou la volonté du cinéaste de persister à faire du « classique » pendant le Nouvel Hollywood. Les DVD et blu-ray contiennent également un livret didactique de 28 pages rédigé par Marc Toullec.

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4

Les scènes se déroulant dans une salle de cinéma : Holy Motors, Vivre sa vie, Gremlins…

Depuis maintenant plusieurs mois, les salles de cinéma ont rouvert leurs portes, pour notre plus grand plaisir. A cette occasion, la rédaction du Magduciné se remémore quelques scènes de films se déroulant dans une salle de cinéma. De Holy Motors à Vivre sa vie ou même La Rose pourpre du Caire, l’éventail est large.

Inglourious Basterds de Quentin Tarantino

Avec Inglourious Basterds, Quentin Tarantino narre le parcours d’une jeune juive qui tente de retrouver l’auteur du massacre de sa famille, via le prisme du désir de vengeance. Shosanna (interprétée par Mélanie Laurent) ira jusqu’à trafiquer le montage d’un film, dans le but de faire passer un message aux fascistes allemands, accompagnés par Hitler lors de la projection, avant de les tuer. Le spectateur devient témoin de l’évolution de Shosanna. L’actrice devient elle-même le miroir de son pire ennemi, illustré par son rire accompagnant le feu et détruisant l’écran et la pellicule. Le génie de Tarantino réside dans les parallèles qu’il arrive à construire, via une mise en scène percutante et intelligente. Les spectateurs allemands prisonniers d’un cinéma en feu, tentant de sortir par tous les moyens pour fuir une mort certaine, nous rappelle les chambres à gaz dans lesquelles suffoquaient les juifs pendant la Shoa.

Cet extrait mythique a aussi un rôle cathartique pour le spectateur, qui peut finalement prendre du plaisir à visionner cette intense scène de représailles, après toute la douleur vécue par Shosanna lors de son épopée tragique. La scène de la fusillade qui suit nous montre également que Q.T. n’est pas avare en termes de violence, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’illustrer une vengeance (cf. Django Unchained).

Fred Jadeau

Gremlins de Joe Dante

Très célèbre, la « scène du cinéma » du film Gremlins de Joe Dante est, à l’image du reste du long-métrage, drôle et décalée. On y retrouve les vils Gremlins qui se délectent du visionnage de Blanche-Neige et les Sept Nains, dans un cinéma, de nuit. En effet, ils ne peuvent supporter la lumière du jour. C’est une scène marquante car elle représente toute la facétie dont font preuve ces créatures, mais également la liberté du réalisateur déjà cité et du scénariste Chris Colombus. C’est une comédie horrifique qui ose et qui réussit brillamment à divertir son spectateur, et, pour peu qu’on l’ait vu à un jeune âge, devient un « film-doudou » qui nous accompagne dans notre parcours de cinéphile. En somme, cette scène cristallise les souvenirs et la mélancolie propre au médium cinématographique, à cet art si beau qui nous enchante depuis plus d’un siècle, tout en réussissant à montrer que le cinéma peut toucher chacun d’entre nous, et même des Gremlins. Chacun a en soi cette scène qui le rend heureux et lui rappelle de beaux souvenirs, et pour moi c’est celle-ci.

Flora Sarrey

Holy Motors de Leos Carax

Holy Motors commence comme un rêve, celui d’un homme qui traverse un mur pour se retrouver dans une salle de cinéma. La tentation de commencer ce récit de cinéma, de contrevérités et de chemins de traverses par cette scène inaugurale, pleine du fantasme de la toute puissance de la salle de cinéma, était trop forte, mais elle est surtout bienvenue. La salle se déploie sous nos yeux, de nuit. Le corps de l’acteur s’y aventure et s’y trouve finalement à sa place devant l’écran blanc qui ne diffuse rien. Cette scène redonne toute sa force à la salle de cinéma, à son pouvoir de transmission des images, de création imaginaire. On y découvre un acteur qui peu à peu va se transformer sous nos yeux, aller toujours plus loin. La salle de cinéma n’est pas ici un lieu de rencontre (Plaire, aimer et courir vite) ou d’émerveillement (Cinema Paradisio), mais celui où les corps du spectateur comme de l’acteur règnent en maîtres.

Chloé Margueritte

La Rose pourpre du Caire de Woody Allen

Avec La Rose pourpre du Caire, Woody Allen réalise le fantasme d’innombrables cinéphiles : non pas rencontrer un acteur, une actrice ou un cinéaste culte, mais bel et bien un personnage de film. Qui n’a pas rêvé de tailler une bavette avec Snake Plissken, de pousser la chansonnette sous la pluie avec Donald Lockwood ou de partir en vacances avec Jack Torrance… Bon, d’accord, mauvais exemple… Dans La Rose pourpre du Caire, Woody Allen met en scène une protagoniste, Cecilia, qui se console de sa triste vie en allant régulièrement au cinéma, et va voir pour la énième fois le même film. Du coup, un des personnage la reconnaît, l’interpelle et sort carrément de l’écran pour prendre chair dans la “vraie” vie. Ce n’est pas la première fois que Woody Allen “brise le quatrième mur” : dans Annie Hall, par exemple, il dialoguait directement avec les spectateurs. Là, il pousse la proposition le plus loin possible, et offre alors à la fois un hommage passionné au 7ème art et une réflexion sur le rapport entre l’art et la vie. Ainsi, il nous rappelle que notre rapport à une œuvre d’art est d’abord une question d’émotion personnelle et de subjectivité, et qu’un film est autre chose qu’une simple technique, de même qu’un personnage est autre chose que l’acteur qui l’interprète. C’est en nous, spectateurs, que le film prend toute sa valeur et devient une véritable expérience sentimentale.

Hervé Aubert

Vivre sa vie de Jean Luc Godard

Vivre sa vie est un film de l’errance, dont le personnage principal, Nana (interprété magnifiquement par Anna Karina), est rongé par la solitude. Dans une ville en mouvement perpétuel, dans un monde de bruit, dans une fuite inexorable du temps vers la mort, Nana crée, au détour de tableaux narratifs décousus, ses propres alcôves d’immobilité et de silence. La scène du cinéma en est un parfait exemple : Nana est plongée dans le noir et son visage, en pleurs et filmé en gros plan, renvoie à celui de Maria Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, alors projeté à l’écran. Un choix évidemment lourd de sens de la part de Godard : Nana est une sorte de martyre moderne, femme sacrifiée et incomprise ; mais c’est aussi un film muet qui fait écho à ce questionnement existentiel sur le langage, sur le besoin de se taire et de contempler pour renouer avec l’émotion. De la même manière que Jeanne ne peut expliquer les voix qui semblent l’animer, Nana échoue à poser des mots sur ses sentiments ; et leur refus respectif entraîne une marginalisation, un enfermement en soi sans doute salutaire mais en pratique excluant. Lorsque les larmes d’Anna Karina coulent sur son visage ingénu, devant un monument du cinéma et un personnage historique si chargé, Godard fait prendre conscience à son personnage de sa solitude qu’elle découvre être non pas réellement « partagée » par le personnage qu’elle contemple à l’écran, mais tout aussi destructrice et universelle. Une scène bouleversante qui, alors qu’elle intervient assez tôt dans le récit, annonce déjà presque tout le reste du film.

Jules Chambry

 

La plage au cinéma : Les Dents de la mer, Les Plages d’Agnès, La Dolce Vita…

Alors que chacun reprend sa routine quotidienne avec cette rentrée 2020, l’odeur de vacances n’est pas encore si lointaine. Encore grisée par le soleil, la rédaction du Magduciné liste quelques films où le lieu qu’est la plage prend alors toute son importance.

Moonrise Kingdom de Wes Anderson

Sur une plage qui ne ressemble pas aux paradis habituels, deux enfants improvisent une danse. La chanson est en français pourtant nous sommes chez Wes Anderson. La gamine a improvisé en plus de la danse des boucles d’oreilles insectes alors que son partenaire est toujours coiffé de son inimitable couvre-chef d’aventurier. Toute la fantaisie de cette histoire d’amour, d’enfance et de fuite se lit dans cette scène en apparence galvaudée. Sauf qu’ici les deux enfants se cherchent des conventions qu’ils ont pourtant brisées auparavant. Ainsi, la plage n’est plus le synonyme du farniente mais bien de la liberté, celle de décider d’être à deux et d’attendre un peu plus tard pour rejoindre le morne monde des adultes.

Chloé Margueritte

Les Dents de la mer de Steven Spielberg

Aujourd’hui encore, lorsque l’on va prendre un bon bain de mer sur la plage, il est difficile de ne pas penser à l’attaque du requin géant et monstrueux des Dents de la mer. Le scène commence par une ordinaire journée de baignade en famille. Martin Brody, le chef de la police locale, reste cependant sur ses gardes. En effet, après la découverte macabre du corps d’une jeune femme quelques jours plus tôt, il craint la présence d’un requin sur le bord de mer. Même s’il a officiellement conclu, sur l’avis du médecin légiste de l’île et sous la pression du conseil municipal, à une mort accidentelle, il sent que le danger rôde et surveille étroitement les baigneurs, pensant voir surgir le dangereux squale à chaque instant. La tension s’accroît progressivement grâce à la musique oppressante de John Williams, jusqu’à ce qu’un enfant, nageant sur un matelas gonflable, soit happé par l’énorme requin. Le sang finit par alerter les baigneurs, qui sortent paniqués de la mer hostile. Cette scène dramatique, qui marque la deuxième apparition du monstre, constitue le véritable tournant du film. L’existence du requin, confirmée par de nombreux témoins, ne peut plus être contestée. De plus, cette scène souligne tragiquement l’inertie du pouvoir municipal, qui a choisi de privilégier l’activité touristique de l’île aux dépens de la sécurité des vacanciers, en refusant d’interdire la baignade sur la plage. Elle sonne ainsi le lancement de la chasse au requin par un conseil municipal soucieux de préserver sa réputation et de maintenir la prochaine fête nationale américaine.

Ariane Laure 

Dunkerque de Christopher Nolan

Christopher Nolan transforme la très agréable plage de Dunkerque en terrain miné, où la mort guette derrière chaque monticule de sable. La musique millimétrée d’Hans Zimmer donne le ton angoissant et sans relâche de ce long-métrage qui a déçu beaucoup de spectateurs français, tant on a l’impression que les personnages sont exclusivement britanniques, sur un territoire français où beaucoup de nos aïeux se sont battus. Soit, passons sur le fait que Dunkerque soit un film pensé pour le public britannico-américain (comme Nolan) et concentrons-nous sur ce que le réalisateur nous dit de ce lieu.
Ceux qui connaissent la plage de Dunkerque auront l’impression d’être plongés dans un nouveau monde : l’ambiance qui règne dans Dunkerque (le film) est apocalyptique. Les Anglais essaient de fuir la ville et la plage, mais chaque tentative est contrée par l’armée allemande dont le slogan pourrait se résumer à « Pas de quartier ». L’image est donc bien différente du front de mer habituel qui borde Dunkerque et continue jusqu’en Belgique, sous le regard des belles demeures anciennes, mais surtout des cabines de plage et des glaciers.
En cela, Christopher Nolan touche au but de son film : rappeler l’Histoire, nous remettre en mémoire ce qui a eu lieu. La plage de Dunkerque n’est qu’un exemple : en Europe, beaucoup de nos lieux aujourd’hui paisibles ont été le théâtre des massacres de la guerre. Mais cela, les Dunkerquois s’en souvenaient : des blockhaus construits par les Nazis sont toujours visibles sur les plages du Nord.

Sarah Anthony 

La Dolce Vita de Federico Fellini

Fellini et la plage, c’est une longue histoire d’amour, mais surtout d’amertume. Que ce soit dans La Strada, Les Vitelloni ou encore Huit et Demi, la plage a toujours un rôle de miroir pour les personnages principaux, souvent en bout de course et faisant face à une frontière naturelle qui leur renvoie le reflet de leur échec. Dans La Dolce Vita, le personnage incarné par Marcello Mastroianni finit son errance nocturne dans la ville sur une plage encore quasiment déserte : la soirée a battu son plein, la fatigue se fait sentir, et à mesure que le soleil pointe le bout de son nez, les artifices de la nuit s’évanouissent. Le désœuvrement et la crise existentielle atteignent leur paroxysme, mais pas où l’on pouvait l’attendre : non pas dans la débauche de la nuit, mais dans l’intimité du bord de mer, où le bruit des vagues couvre tout dialogue, histoire de symboliser un peu plus la perte de sens généralisée. Le plan final, sur cette jeune fille à qui Mastroianni lance un regard d’incompréhension, et qui elle aussi, comme toutes les autres, « passait par là », achève ce chef-d’œuvre de Fellini où tout est aussi fragile qu’un grain de sable, où chaque relation est comme une vague, remplacée par la suivante, et où le retour à la nature n’est pas le signe d’une libération, mais la constatation d’un nouvel échec.

Jules Chambry

Eternal Sunshine of Spotless Mind de Michel Gondry

Rarement le mois de février évoque la plage. C’est pourtant le cas dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, film cultissime de Michel Gondry, sortie en 2004. Le film s’ouvre sur une des plages de Montauk, dans l’état de New-York, une plage de Février couverte de neige et triste et déprimant comme Joel, le protagoniste immortalisé merveilleusement par Jim Carrey. Le film est d’une inventivité folle et déconstruit le temps et l’espace jusqu’à l’étourdissement. Après une relation passionnelle qui se termine dans les larmes, Joel et Clementine (une Kate Winslet comme plus jamais on n’aura l’occasion de la voir) prennent tour à tour la décision, grâce à des scientifiques fous, de gommer le souvenir de l’autre de leur mémoire. La majeure partie du film se passera dans la tête de Joel qui, au beau milieu du processus, réalise qu’il ne souhaite plus cet effacement. Le film montre les souvenirs que les scientifiques effacent un à un du plus récent (les plus moches) au plus vieux (le temps de la rencontre, le temps de l’amour). Parmi ces souvenirs, certains, très marquants, se passent à la plage.
Ils sont les plus émouvants, correspondant au moment très joyeux de la rencontre, mais très compliqué aussi, car Joel a très peu d’aptitude dans les relations socio-amoureuses. Ils sont également les plus drôles et les plus inventifs, comme cette scène où, se cachant des effaceurs fous, Joel, accompagné de Clementine, se réfugie dans un coin obscur de sa tête, un moment gênant où l’adolescent qu’il était fut surpris par sa mère dans une activité solitaire. Tout d’un coup, le lit de son adolescence est propulsé sur la plage de Montauk, glissant dans la neige, joyeusement mais dangereusement, car le mettant à nouveau à découvert vis-à-vis des fous furieux de la société Lacona.
La plage, c’est le bonheur, la vie, l’amour. A contrario, le Kang, un restaurant chinois, sera le théâtre de scènes conjugales où l’ennui commence à poindre. Le marché aux puces sera le témoin de l’indécision de Joel (« j’ai envie d’avoir un bébé », lui dira-t-elle ; « on en reparlera un autre jour », répondra-t-il). Il est alors normal que le spectateur, quand il repense à ce film merveilleux, ait immédiatement cette plage de Montauk en tête. Comme Clémentine à Joel, on aimerait aussi que quelqu’un nous dise aussi « Meet me in Montauk » pour faire et refaire encore la plus romantique, la plus folle, et la plus improbable des histoires d’amour, et plus que ça encore…

Béatrice Delesalle

Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg

Depuis 1945 énormément de bottes de yankees sont déjà passées par un endroit sablonneux, qu’un Ryan parmi les prochains troufions s’apprête à chevaucher en sortant des barges de débarquement. Mais, 43 ans plus tard, l’homme qu’il fallait sauver s’efface longtemps derrière une œuvre collective teintée de la bravoure la plus terreuse des westerns. Sur la plage, les corps se démantibulent, suintent et pissent le sang. Les noyés ne meurent pas comme des anges, les plages sont percées de mines, de shrapnels et de tout ce qui peut rentrer dans un corps. De grands yeux s’ouvrent, sur tous les visages : la guerre tue, on le savait ; la guerre tue méchamment, c’était moins évident avant ce choc de 1998. Sur les plages de Normandie, une pudeur polie s’était déposée, patinant le film de guerre le plus noble parmi tous : le débarquement de héros contre une armée allemande fatiguée d’être encore aux mains de l’obscurantisme nazi. Soufflée, la pudeur : une nouvelle génération de soldats cinéphiles est dans les rangs, qui n’a connu ni les combats, ni le besoin de les styliser pour éviter en salles de revivre la pure horreur qui transperce l’écran : pour eux, sur ces plages, l’enfer. Des médecins qui soignent des cadavres en sursis, des grands durs qui pleurent, des viscères au poing : un capharnaüm invraisemblable qui donne corps, enfin, aux récits les plus crépusculaires des derniers témoins, qu’on appelait papi ou grand-mère. Sur une plage, Omaha, la plus meurtrière, le cinéma de la Seconde Guerre mondiale relâche d’un coup une douleur tue depuis trop longtemps, remise dans les mains d’un Spielberg aussi malin que virtuose, récupérant le fardeau pour le tourner en un pur chef-d’œuvre de l’histoire du 7ème art. Passée la plage, il faut sauver le soldat Ryan, car ce film porte un titre après avoir porté un grand coup.

Romaric Jouan 

Les Plages d’Agnès d’Agnès Varda

« Sur la plage de Noirmoutier, quand j’ai réalisé que d’autres plages avaient marqué ma vie. Les plages sont devenues prétextes et chapitres naturels du film ».
C’est ainsi que s’exprime la réalisatrice Agnès Varda à propos de son film, Les Plages d’Agnès. En fermant les yeux, on peut encore la voir juchée sur un grand siège de cinéaste, qui est aussi un siège de maître nageur, sur une plage, remplie de ses souvenirs. Telle une peintre, elle dessine un autoportrait dont le décor pourrait être mille plages dont on se souvient, mais le cinéma entre soudain car on entend le bruit du ressac, les vagues qui viennent mourir à nos pieds… La plage devient avec Varda souvenir et mouvement, un va-et-vient en somme dans un univers foisonnant et passionnant. De quoi décourager de simplement rester sur sa serviette à rêvasser au soleil. La plage s’invitera d’ailleurs bientôt dans ce film dans un endroit inattendu, la fameuse rue Daguerre qui devient pour un temps au moins un nouveau Paris Plage, mais à la Varda.

Chloé Margueritte

Adolescentes de Sébastien Lifshitz : Et si l’adolescence m’était joliment contée

Adolescentes est un documentaire lumineux sur le voyage vers l’âge adulte de deux jeunes corréziennes bien ancrées dans la société. Un voyage qui nous embarque avec beaucoup de bonheur dans une aventure tissée d’une amitié, mais aussi d’ histoires familiales touchantes.

Synopsis :  Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit leur parcours depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A leur 18 ans, on se demande alors quelles femmes sont-elles devenues et où en est leur amitié. A travers cette chronique de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années.

 The Edge of 18

Le cinéma documentaire de Sébastien Lifshitz, réalisateur d’Adolescentes n’est pas à proprement parler militant. Ainsi, il n’ a aucune comparaison avec celui de Frederick Wiseman qui met, sans jamais se départir de son objectivité, de la Res Politica dans toute sa monumentale œuvre, où un film comme Monrovia, Indiana va justement montrer à quel point les américains dans les zones rurales vivent loin des pouvoirs politiques centraux et restent centrés sur leur petite bourgade , ou encore Ex Libris, où la Bibliothèque de New-York sera autant le lieu de refuge pour les SDF transis de froid, qu’un précieux moyen d’édification quant au problème de discrimination raciale, envers les noirs notamment.

Rien de tel chez Lifshitz. Ce qui lui importe le plus, ce sont les personnes, ici deux adolescentes, Anaïs et Emma, judicieusement choisies, non pas parce qu’elles sont à deux bouts opposés du spectre social, mais parce qu’elles sont de meilleures amies. Anaïs vit dans un milieu (très) défavorisé, où le manque d’argent, la maladie, et autres misères forgent le quotidien, mais où l’amour qui circule ne se questionne pas. Dans un coming of age plutôt difficile, le cinéaste montre bien à quel point cet amour est l’étai qui permet à la jeune fille de garder un esprit positif et volontaire pour aller de l’avant.

D’un autre côté, et sans qu’à aucun moment, on a l’impression qu’elle est l’opposée de son amie, Emma ne connaît aucun de mois difficile, subit une pression des plus lourdes de la part de ses parents, de sa mère en particulier, pour atteindre leur vision de la réussite au travers d’études prestigieuses qui ne correspondent pas forcément aux envies de xx. La mère, ultra-invasive, pourrait être terrifiante voire antipathique, mais là encore, la caméra qui sait se faire oublier montre que la seule motivation de cette femme, c’est aussi l’amour de sa fille, l’idée que le bonheur de sa fille doit passer essentiellement par la réussite matérielle.

Adolescentes est une vraie réussite documentaire dans ce qu’elle réussit à capter des moments vrais, terriblement humains, mettant totalement à nu non seulement les deux jeunes filles, mais également leurs familles et amis. Ceci, sans voyeurisme ni sensationnalisme, alors que parfois, les situations elles même dépassent la fiction. Le film l’est un peu moins, une réussite, dans la gestion du passage du temps, elliptique et ne permettant pas de digérer à leur juste valeur les évènements qui touchent les personnes et la société. Par rapport au Boyhood de Richard Linklater, à qui on compare souvent et à juste titre le métrage, Adolescentes est plus ramassé d’une demi-heure , mais surtout, le parti pris de l’adolescence fait que l’évolution physique des deux  jeunes filles n’est pas spectaculaire entre 13 et 18 ans, pas autant que pour le garçon de Boyhood qui évolue de 6 à 18 ans, et n’aide pas à suivre correctement leur progression.

L’impact du déterminisme social est en revanche parfaitement retranscrit. L’amitié entre Anaïs et Emma est chahutée par les chemins de vie assez divergents qui commencent à se tracer. La fréquentation de  lycées différents, et de camarades différentes, pour chacune proches de son milieu social se fait presque subrepticement sous l’œil de la caméra. Que les filles puissent se retrouver ou pas plus tard n’est pas un souci. Comme on dit paresseusement faute d’une meilleure formule, L’important, ce n’est pas la destination, c’est le voyage. Et le voyage d’Anaïs et d’Emma vers l’âge adulte nous touche plus qu’on ne le pense. Que l’on soit un parent, adolescent, un « simple » cinéphile, gâté une fois de plus par un bon cinéaste…

Adolescentes – Bande annonce 

Adolescentes – Fiche technique

Réalisateur : Sébastien Lifshitz
Photographie : Antoine Parouty, Paul Guilhaume
Montage : Tina Baz
Musique : Tindersticks
Productrice : Muriel Meynard
Maisons de production : Agat Films & Cie, Coproduction : Arte France Cinéma, Chaocorp
Distribution (France) : ad Vitam
Durée : 135 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  09 Septembre2020
France – 2019

Note des lecteurs4 Notes
4

New Girl, un must-watch de la sitcom

Légende : Les 146 épisodes (22min) de New Girl sont disponibles sur Netflix

Netflix n’est pas uniquement un endroit pour regarder des séries désenchantées sur l’amour ou l’amitié. Depuis quelques semaines, la septième et dernière saison de New Girl est disponible sur la plateforme de streaming. Au total, ce sont 8 épisodes (22 minutes) viennent conclure les joyeuses aventures de Jess, Nick, Schmidt, Winston et Cece.

Photo par Freestocks, CC0

L’occasion pour nous de vous parler des points forts du show qui en font un monument de la sitcom des années 2010-2020.

Une histoire classique portée par un casting 5 étoiles

Comme de nombreuses sitcoms, il ne faut pas trop chercher d’originalité dans le pitch de départ. Une jeune femme cherche un appartement après une rupture douloureuse et entre en collocation avec trois hommes célibataires à Los Angeles.

C’est plutôt le grain de folie de chacun des personnages qui va tout de suite vous faire rentrer dans cette série. Porté par Zooey Deschanel (Jessica Day), aimée ou détestée pour son rôle de Summer dans le mythique (500) jours ensemble, le casting est exceptionnel.

Jake Johnson donne l’impression que Nick Miller et lui ne font qu’un, tandis Max Greenfield (Schmidt) porte les premiers épisodes sur ces épaules tant il est drôle. Hannah Simone (Cece, la meilleure amie mannequin de Jess) et surtout Lamorne Morris (Winston Bishop) vont également tirer leur épingle du jeu tout au long de la progression de l’intrigue.

Vous allez constamment rire durant les 7 saisons

Photo par Sterling Davis, CC0

Légende : L’intrigue de New Girl se déroule à Los Angeles (USA)

Pour beaucoup de critiques et de spectateurs, c’est Friends qui est mis au firmament quand on pense à une sitcom. On se souvient tous bien évidemment de ces milliers de scènes qui nous ont font rire comme la célèbre partie de cartes, mais laissez-moi vous dire que New Girl magnifie ce volet comique avec une touche de nouveauté.

Les situations comiques sont perpétuelles grâce au côté loufoque des protagonistes. Contrairement à d’autres séries qui misent sur un ou deux personnages pour nous faire rire (How I met your mother par exemple avec Barney Stinson), c’est l’ensemble du casting qui s’en donne à coeur joie dans New Girl.

Mention spéciale à Winston qui paraissait à peu près normal durant la saison 1, mais son évolution est une référence du genre : sa relation avec son chat, les puzzles, Winnie the Bish, Prank Sinatra… Vous connaîtrez bien assez tôt tous ses délires.

Et c’est là que réside un intérêt fondamental. Le téléspectateur peut s’identifier à chacun des personnages tant la lumière est mise sur chacun d’entre eux selon les épisodes.

Un ovni naïf et sentimental réussi

Ce que beaucoup de fans retiennent ce sont bien évidemment les histoires d’amour au sein du loft. Voir une bande de potes qui habitent ensemble et qui nous font rire est assez commun. Les voir évoluer dans leur vie sentimentale aussi.

Mais New Girl possède cette naïveté hors du temps. Alors que la plupart des sitcoms sont aujourd’hui portées sur le second degré et sont même parfois très sombres dans le traitement des histoires d’amour, la série de Liz Meriwether possède une innocence qui sent bon les années 90. 

Les sentiments sont plus vrais que nature malgré des situations bien évidemment peu réalistes. Cette situation où l’on croit profondément aux histoires d’amour et d’amitié de New Girl provient tout simplement de l’alchimie incroyable qu’il existe entre les acteurs. L’un des baisers de la saison 2 est d’ailleurs considéré comme l’un des plus marquants de l’histoire de la télévision tant le momentum choisi est parfait et le jeu des acteurs est réaliste.

Nick Miller from the street of Chicago

Enfin si nous devions vous donner une seule raison de regarder New Girl, elle tiendrait en 2 mots : Nick Miller.

Anti-héros par excellence, usine à même, aussi drôle que touchant dans son personnage de looser pas aussi bête qu’il ne le laisse paraître. Ses remarques désabusées font souvent mouche et sa course vers l’autodestruction est souvent très drôle. Il restera certainement comme l’icône de la série pour la postérité à l’image d’un Ron Swanson dans Parks and Recreation ou d’un Dwight Schrute dans The Office.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour passer un bon moment. Qu’est qu’on donnerait pour découvrir pour la première fois les 146 épisodes de New Girl…

Article sponsorisé

 

Seuls sont les indomptés : cow-boy en marge pour western en marge, en DVD/Blu-Ray chez Sidonis Calysta

Seuls sont les indomptés, « western policier » avec Kirk Douglas et réalisé par David Miller, s’offrait une nouvelle édition Blu-Ray chez Sidonis Calysta en juin dernier. Retour sur un film culte au statut particulier dans l’histoire du western.

Seuls sont les indomptés a la particularité d’être au carrefour entre western et policier, une aventure sous forme de traque plutôt classique pourtant teintée d’un propos de fond social et politique contemporain de son temps – les années soixante. C’est un western dans « le monde d’aujourd’hui » ; non pas l’indien dans la ville, mais le cow-boy sur l’autoroute. David Miller, réalisateur quasiment inconnu aujourd’hui, propose un mélange des genres permettant une réflexion sociale sur l’évolution de la société américaine, en faisant se confronter le personnage de Jack, cow-boy d’un autre siècle au mode de vie anachronique, et un Ouest non plus sans foi ni loi mais intégralement fondu dans la modernisation, l’industrialisation et la mécanisation du monde. Sorte de descendant du John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance, Kirk Douglas campe un héros à la fois fièrement enraciné dans ses convictions obsolètes et désabusé face au mouvement inexorable du monde qui l’entoure.

Car on ne peut pas dire que cet homme habite réellement son environnement ; il est socialement en marge et culturellement déraciné, et toute la deuxième partie du film, à savoir la traque dans les montagnes inhabitées, actera un peu plus son isolement désormais physique, et donc total. Si Kirk Douglas cabotine quelque peu durant la première moitié, prenant un malin plaisir à jouer le cow-boy têtu et viril, dernier vestige d’une époque révolue, son jeu s’affine progressivement pour laisser entrevoir le mal-être et la peur viscérale de voir son univers disparaître avec lui. Jack Burns crée lui-même son propre personnage à l’intérieur de la diégèse du film, sans doute conscient, au fond de lui, que son mode de vie à l’ancienne n’a aucun avenir, mais épousant quand même son archétype jusqu’au bout (voire au pathétique).

Pour lui, rien d’autre n’a d’importance que son pistolet, son cheval et sa liberté – My Rifle, My Pony and Me, chantait Dean Martin dans le Rio Bravo de Hawks quelques années plus tôt. Bien qu’il ait quelques amis, c’est de son cheval « Whisky » que Jack est le plus proche, et avec qui il passe tout son temps (jusqu’à mettre sa propre vie en danger pour ne pas l’abandonner alors qu’il tente d’échapper à la police). De là les grands discours de Jack contre la privatisation des grands espaces, le rognage de la société sur la nature, la législation pour tous les aspects de la vie, la dilution de l’individu dans la masse. Burns est donc un personnage solitaire, fantôme du passé inadapté au présent de son époque où tout est balisé, et qui va défier la loi au nom de sa liberté qu’il souhaiterait absolue.

L’indompté, du – pour une fois – très beau titre français, c’est donc cet homme qui refuse toute domestication. Par principe. Par caprice de sale gosse. Et c’est ainsi que David Miller donne à toutes les péripéties de son film une étonnante allure de jeu d’enfant. Défier l’autorité est un jeu, se battre avec un policier est un jeu, se faire emprisonner volontairement pour mieux s’évader est un jeu, semer les patrouilles au péril de sa vie est un jeu. L’écriture est savamment dosée entre cette soif enfantine pour l’aventure, les touches d’humour qui la ponctuent et la mélancolie qui enrobe à peu près tous les personnages. Tous sont finalement très humains et nuancés, entre lucidité et résignation (Paul, l’ami de Jack qui préfère purger sa peine que de tenter une évasion), bêtise et détermination (le shérif et son assistant, un peu incapables mais jamais ridicules et tout aussi têtus que le héros). Et Jack contient sans doute tout cela à la fois.

Si la deuxième partie n’est pas entachée de quelques longueurs et de chutes de tension, la beauté des paysages et la prestation des acteurs nous tient accrochés à chaque instant. C’est durant cette traque que l’opposition entre nature et mécanisation du monde est la plus évidente : on quitte les routes, les avions et les prisons pour une escapade au milieu des forêts, des écureuils et des rochers. Si les policiers ont la technologie avec eux (voitures, radios, hélicoptère), Jack n’a que son cheval, sa malice et sa témérité pour espérer leur échapper. Le gravissement de la montagne est bien entendu hautement symbolique : les cadrages accentuent sans cesse la verticalité du mouvement, la fragilité de l’équilibre (du héros sur son cheval montant la falaise, prêt à tomber à tout moment), le dépassement de soi et le triomphe de ses idées sur la société moderne abandonnée pour de bon en contre-bas. Le final, en ce sens, est un retour implacable à la réalité, une chute teintée de cynisme : c’est le nouveau monde qui aura finalement tué Jack ; non pas les policiers tirant à vue sur lui, mais un simple camion anonyme le renversant sur la route, allégorie désincarnée de cette modernité qu’il tentait à tout prix de fuir. Et avec ce chapeau abandonné à l’envers sur le bitume, éclaboussé par les voitures et déformé par la pluie, c’est toute une mythologie qui s’écroule. En 1962, avec « Liberty Valance » puis Seuls sont les indomptés, l’histoire du western tirait un trait sur sa propre légende et semblait accepter sa propre mort, sur les notes magnifiques d’un Jerry Goldsmith sachant toujours aussi bien mêler discrétion pudique et grandiloquence épique.

Sidonis Calysta nous offre une remasterisation soignée au rendu visuel bluffant. L’image est d’une netteté impressionnante, la photographie est sans grain ou presque, le contraste élevé des noirs et blancs, faisant honneur à la beauté des paysages montagneux. À ne pas croire que le film a quasiment soixante ans, tant la qualité visuelle (et sonore) lui offre une nouvelle vie. À voir sur un écran le plus grand possible, pour profiter au maximum de ce travail impressionnant.

Suppléments de l’édition Blu-Ray :

  • Une parabole moderne, documentaire d’Eric Pacoud (2006, 26 minutes)
  • Entretien avec Bertrand Tavernier (21 minutes)
  • Rencontre avec Kirk Douglas (15 minutes)
  • Bande-annonce

Bande-annonce :

Synopsis : Cow-boy authentique, drapé de la nostalgie de l’Amérique des pionniers, Jack Burns déclenche une bagarre dans le seul but de rejoindre son ami Paul Bondi derrière les barreaux. S’il réussit dans son entreprise, Paul, condamné pour avoir aidé des Mexicains à franchir la frontière, préfère purger sa peine plutôt que de la suivre dans son projet d’évasion. Désormais fugitif, Jack Fonce, à brides abattues sur sa jument tandis qu’hélicoptères et voitures de police toutes sirènes hurlantes l’encerclent comme autrefois les Indiens encerclaient les caravanes…

Fiche technique :

Titre original : Lonely Are the Brave
Réalisation : David Miller
Scénario : Dalton Trumbo d’après le roman d’Edward Abbey, The Brave Cowboy
Casting : Kirk Douglas, Gena Rowlands, Walter Matthau
Photographie : Philip H. Lathrop
Musique : Jerry Goldsmith
Genre : Western, Policier
Durée : 107 minutes
Dates de sortie : 24 mai 1962 (US), 29 août 1962 (FR)

Support : Combo DVD + Blu-Ray
Format d’image : 2,35:1 (CinemaScope, Panavision) ; Noir & Blanc
Audio : Français DTSHD-MA 5.1, Anglais DTSHD-MA 5.1
Sous-titres : Français

États-Unis – 1962

De la part de la princesse morte, de Kénizé Mourad : quand le conte, l’Histoire et la réalité se rencontrent

« Ceci est l’histoire de ma mère, la princesse Selma, née dans un palais d’Istanbul… » Ce sont les premiers mots du livre, qui n’a rien d’une fiction, et ils donnent le ton de ce récit extraordinaire et pourtant vrai. Ce livre qui invite au voyage et à toutes les émotions possibles, au fil des pages et de la vie de la princesse Selma, mère de l’auteure et l’une des dernières princesses de l’empire ottoman. Comme le titre l’indique, la princesse est déjà morte, et le fait que le texte qui relate sa vie soit de la main de sa fille unique ne fait que rajouter à l’émotion inhérente à cet ouvrage littéraire de haut vol.

Une incursion dans le conte oriental…

De la part de la princesse morte commence comme un conte, l’auteure propulsant son lecteur dans un univers merveilleux digne du faste de Versailles ou des Tsars, nimbé du parfum exotique de l’Orient somptueux.
La princesse Selma naît dans un palais d’Istanbul, encore capitale de l’empire ottoman. Elle n’est autre que la petite-fille du sultan en place, Mourad V. Jusqu’à ses sept ans, elle gravite dans le luxe que son appartenance à la dynastie ottomane lui fait apparaître comme normal, entre balades en bateau sur le Bosphore, palais de Topkapı et de Dolmabahçe, mosquées, richesse et magnificence, le tout au milieu d’une hiérarchie compliquée entre membres de la famille royale, du harem, de la classe politique, etc.
Cette première partie du roman n’est que beauté et rêve. L’on se croirait dans un cours d’Histoire implanté dans le Bagdad des Mille et Une Nuits. Peu à peu, page après page, Kénizé Mourad énonce dans la bouche de ses personnages des faits qui alertent le spectateur – connaisseur de l’Histoire – sur le sort réservé au sultanat par le révolutionnaire Mustafa Kemal Atatürk.

… puis dans une dure réalité à la fois personnelle et historique. 

Jusqu’à ce jour de 1922 où le sultanat est renversé et où Selma doit fuir au Liban avec sa mère Hatidjé Sultane (fille du sultan), son frère et Zeynel, leur fidèle eunuque, où commence une vie de pauvreté, et où l’on surnomme l’adolescente « la princesse aux bas reprisés ».
C’est sans doute la partie la plus faible, témoignant parfaitement de la chute brutale de ces membres de la royauté qui attendent désespérément que le peuple les rappelle… En vain.
Selma devient une jeune femme certes pauvre mais toujours de valeur – car toujours princesse – qui sert presque de monnaie d’échange pour sa mère, désireuse de retrouver un statut royal. Hatidjé manigance donc une union avec le roi d’Albanie, qui n’a pas lieu. Elle cherche un autre bon parti, et ainsi de suite, jusqu’à décider de marier Selma à un rajah indien, le prince de Kotwara, musulman comme elle.

Voilà la jeune princesse turque qui entreprend le long voyage vers l’Inde soumise aux tensions religieuses, où elle ne se sentira jamais chez elle, et qu’elle quittera pour accoucher de sa fille unique, Kénizé, à Paris, en pleine Seconde Guerre mondiale.
Le rythme reprend dans cette partie où Selma, comme le lecteur, découvrent cette Inde pré-Pakistan, où musulmans et hindous cohabitent dans la violence.
La vie parisienne, au début palpitante, avec toujours la fidélité de Zeynel, qui accompagne Selma partout, fait suite avec les catastrophes de la guerre, un accouchement dans la misère et la pauvreté, et la mort de la princesse, alors que Kénizé n’a que deux ans.

© Copyright Sarah Anthony

Une retranscription saisissante 

La qualité d’écriture, la profusion de détails concernant la vie de tous les jours, le réalisme des conversations retranscrites sont époustouflants et témoignent du travail de recherche considérable de l’auteure qui a été journaliste auparavant.
Que ce soit en Turquie, au Liban, ou plus tard en Inde, et enfin, à Paris, Kénizé Mourad s’attache à décrire autant les décors, que le contexte et les points de vue et anecdotes de ses personnages de la manière la plus historique possible. Le roman aurait déjà été impressionnant s’il avait été une fiction, mais le fait que tout ait été recherché et réécrit d’après la réalité apporte encore davantage de mérite à l’exercice de cette fresque littéraire de quelques six cents pages.
Kénizé Mourad nous livre une histoire personnelle – celle de sa mère – en faisant une oeuvre qui appartient aux lecteurs, où le moindre détail est là pour étayer une réalité ayant eu lieu. Elle prend d’ailleurs du recul en décrivant la vie de sa mère (et de son père) de manière objective, n’escamotant ni le mariage arrangé, ni le non-amour entre ses géniteurs.
Rappelons que ce roman débuté en 1982 et publié en 1987 lui a demandé quatre ans, dont deux de recherche dans les pays concernés, et deux d’écriture. Kénizé Mourad a mis un terme à son travail de journaliste pour se consacrer à la rédaction de ce qu’on pourrait qualifier comme son grand roman.

Une vie romanesque pleine d’émotion pour la « princesse morte ». 

De la part de la princesse morte est un tour de force d’écriture, un témoignage et une lettre d’amour à une défunte, de la part de sa fille. C’est à ce bébé orphelin que les mots « De la part de la princesse morte » font référence, et en les reprenant, Kénizé Mourad appuie sa démarche : elle est ce qui reste de sa mère, son unique enfant, et elle délivre l’histoire de sa vie, qui vaut amplement d’être racontée. Cette vie hors du commun, qui touche davantage le lecteur parce que tout ce qu’il lit est vrai. Ce roman qui empêche la princesse Selma de disparaître dans les méandres de l’oubli. 

De la part de la princesse morte, Kénizé Mourad
Robert Laffont, avril 1987, 600 pages

Réédité par Le Livre de Poche en 2000, puis en 2019, chez Pocket.
Prix Anaïs-Ségalas en 1988.
Prix des lectrices de Elle.
Vendu à plusieurs millions d’exemplaires.
Traduit en 34 langues.

Un second roman, Le jardin de Badalpour, raconte le destin de la fille de Selma. Il est considéré comme une suite à ce premier ouvrage.

Au bal des Festivals : Last Words et Teddy

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Révélés dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, malheureusement annulé, Last Words et Teddy n’avaient pas encore connu l’opportunité d’être présentés au public. Quelques mois plus tard, le Festival de Deauville, qui a intégré dans sa compétition cette année certains films cannois, leur offre cette chance sur les planches normandes. Outre leur participation aux deux Festivals, Last Words et Teddy ont le point commun de renouveler leurs genres respectifs à travers une véritable vision d’auteur. Ces deux œuvres, auxquelles on adhère ou non, rendent chacune à leur façon un bel hommage au cinéma.

Last Words

Le réalisateur Jonathan Nossiter, sensible aux problématiques environnementales, a déjà montré sa préoccupation majeure pour l’écologie et l’agriculture de la planète. Ses documentaires Mondovino (2004) et Résistance naturelle (2014) traitaient en effet du monde du vin en défendant comme un idéal une certaine culture paysanne. Avec Last Words, Jonathan Nossiter poursuit son analyse au sein d’une fable dystopique et écologique.
Le film, adapté de Mes derniers mots de Santiago Amigorena, se déroule en 2086 sur une Terre dépeuplée et désertique. Les derniers survivants sillonnent sans espoir les villes en ruines, avec la seule perspective de rejoindre Athènes, cité où résiderait le reste de l’Humanité. L’histoire est narrée par un jeune homme noir anonyme, dernier humain sur Terre, interprété par Kalipha Touray.
Grâce à cet univers post-apocalyptique, Jonathan Nossiter interroge le sens d’une existence humaine solitaire. Pourquoi et comment survivre lorsque l’on devient les derniers représentants de l’Humanité ? Même réunis, les survivants de Last Words s’isolent et peinent à retrouver les règles des liens sociaux, au point qu’une simple poignée de mains déclenche une brusque hilarité de joie. Sans ressource, sans but, sans avenir, les hommes ne peuvent qu’attendre la mort comme  une inéluctable délivrance.
last-words-kalipha-touray-filmDans ce monde dévasté, plus rien ne favorise la vie. Les rares survivants décèdent de maladies. L’unique nourriture consiste en des boîtes de conserve, malgré les tentatives d’une jeune femme de cultiver la terre. Jonathan Nossiter nous avertit ainsi des conséquences durables que pourraient avoir nos comportements et nos modes de consommation actuels sur l’avenir de notre planète. Symboliquement, c’est le berceau de l’Humanité, l’Afrique, recouverte par les eaux, qui donnera l’origine du dernier homme sur Terre.
Avec Last Words, Jonathan Nossiter rend également un magnifique hommage au cinéma. A Bologne, deux survivants retrouvent et visionnent les derniers films sur pellicule, ultimes témoins de l’existence humaine. C’est par ces images que le jeune héros, qui n’a jamais connu que la désolation, découvre ce qu’était la vie sur Terre. Le cinéma devient ensuite l’unique divertissement et le point de rassemblement de la communauté d’Athènes. Il permet aussi aux survivants de raconter leurs histoires et de conserver une trace de leurs parcours. Jonathan Nossiter fait ainsi du cinéma la première et la dernière source de vie.
Malgré ses thématiques passionnantes, Last Words risque de laisser certains spectateurs sur le carreau. Sa longueur, son rythme assez lent, sa narration peuvent soit nous happer soit nous empêcher de rentrer véritablement dans le récit. Qu’il fascine ou déçoive, ce film d’auteur reste une réelle proposition de cinéma, comme on en voit peu.

Last Words – Fiche technique

Réalisation : Jonathan Nossiter
Scénario : Jonathan Nossiter, Santiago Amigorena
Interprétation : Kalipha Touray, Charlotte Rampling, Nick Nolte, Alba Rohrwacher, Stellan Skarsgard, Valeria Golino
Photographie : Clarissa Cappellani
Montage : Jonathan Nossiter
Musique : Tom Smail
Production : Serge Lalou, Laurent Baujard, Donatella Palermo
Maisons de production : Stemal Entertainment, Rai Cinema
Distribution (France) : Jour2fête
Durée : 126 min
Genre : Drame, science fiction
Date de sortie : 21 octobre 2020
Etats-Unis – 2020

Teddy

Teddy, présenté en compétition au Festival de Cannes et en avant-première au Festival de Deauville, est réalisé par deux jeunes cinéastes français, Zoran Boukherma et son frère, Ludovic Boukherma. Après le succès de leur comédie dramatique, Willy 1er, sorti en 2016, les frères Boukherma s’attèlent avec humour aux genres fantastique et horrifique.
Le film, situé dans les Pyrénées, raconte l’histoire de Teddy, un jeune homme sans diplôme qui travaille dans un salon de massage. Alors qu’il se voit déjà faire sa vie avec sa petite amie, Rebecca, les attaques d’un loup et une étrange morsure vont bouleverser son existence.
teddy-anthony-bajonPar ce récit, Teddy aborde avec une certaine originalité le sujet délicat de l’adolescence avec toutes ses implications, de l’apparition des poils à la naissance des désirs et des premières pulsions. Les transformations physiques paraissent monstrueuses à Teddy, qui apparente l’évolution du système pileux à une vraie métamorphose en loup-garou. Plus encore, sa vie avec son étrange oncle adoptif, les comportements inappropriés de sa cheffe et les premières déceptions amoureuses vont provoquer chez Teddy des pulsions meurtrières effrayantes et incontrôlables.

Comme dans la Bête humaine d’Emile Zola, roman auquel le film fait référence, Teddy apparaît comme une victime de ses actes de violence. La comparaison est d’autant plus marquante que Teddy devient métaphoriquement un animal monstrueux, un loup à abattre.

Pour autant, le film ne bascule jamais dans le drame et adopte volontairement un traitement comique et décalé. Les personnages secondaires, en particulier les gendarmes, l’oncle et la tante adoptive de Teddy, permettent aussi d’apporter de la légèreté à la tragédie frappant le héros. Tantôt drôle, tantôt horrible, Teddy joue constamment sur les genres avec un équilibre assez réussi qui nous garde en haleine.

Avec Teddy, les frères Boukherma ont le mérite de fournir du sang neuf au cinéma français de genre, que l’on aimerait bien dévorer un peu plus souvent.

Teddy – Bande-annonce

Teddy – Fiche technique

Réalisation : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Scénario : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Interprétation : Anthony Bajon (Teddy), Ludovic Torrent, Christine Gautier, Noémie Lvovsky, Guillaume Mattera, Jean-Paul Fabre
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Béatrice Herminie
Musique : Amaury Chabauty
Production : Pierre-Louis Garnon, Frédéric Jouve
Maisons de production : Baxter Films, Les Films Velvet
Distribution (France) : The Jockers
Durée : 88 min
Genre : Comédie, fantastique
Date de sortie : 13 janvier 2021
France – 2020

Festival de Deauville 2020 : Minari, The Assistant, Uncle Frank

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Le Festival de Deauville 2020, qui se déroule cette année du 4 au 13 septembre dans des conditions un peu particulières, nous a permis de découvrir quelques bons films présentés lors du premier week-end. Retour sur le début de la compétition avec Minari, The Assistant et Uncle Frank.

Minari : l’épreuve du rêve américain

Présenté en film d’ouverture, Minari a lancé le Festival de Deauville 2020 avec beaucoup d’espoir et d’émotions. Le réalisateur Lee Isaac Chung, connu pour Munyurangabo (2007), Lucky Life (2010) et Abigail Harm (2012), a choisi de s’inspirer de son enfance passée dans une petite ferme de l’Arkansas. Originaire de Corée du Sud et né à Denver, il a vécu avec ses parents les difficultés de l’intégration au monde américain, abordées dans Minari.
 
Ce film personnel raconte l’histoire d’une famille coréenne qui décide de s’installer dans l’Arkansas pour vivre leur rêve de posséder une ferme. Désireux de quitter leur emploi de sexeur, laborieux et mal payé, les parents aspirent à une vie nouvelle où ils pourraient vendre leurs produits à leurs compatriotes. Les premières déceptions surgissent rapidement, notamment l’état de la maison, mais l’essentiel pour le père reste le choix de la terre, le terrain que l’on achète et cultive. Alors que les tensions grandissent au sein du couple, la grand-mère tendre et sournoise rejoint la petite ferme.
 
Minari-Steven-YeunMinari traite ainsi avec réalisme des défis de l’acclimatation à un nouveau pays, un autre mode de vie et à d’étranges croyances. A leur arrivée, le père Jacob, interprété par Steven Yeun, explique à son fils qu’il ne faut pas agir comme les Américains mais comme un Coréen. Il faut réfléchir pour trouver un point d’eau, au lieu de recourir à un sourcier armé de bâtons. Au gré des épreuves pour cultiver ses produits, la famille va progressivement adopter les méthodes et la foi américaines. La boucle est symboliquement fermée à la fin du film, lorsque Jacob renonce à ses préjugés et fait finalement appel à un sourcier. Cette adoption du style de vie américain, en dépit de ses difficultés, apporte de l’espoir et des bénéfices à la famille. La santé du garçon s’améliore, les parents apprennent à se battre et à ne pas renoncer malgré de faibles chances de succès.
 
Le choix du titre Minari n’est d’ailleurs pas anodin. Il s’agit d’une herbe vivace, réputée pour pousser partout et rapidement. Elle est plantée près d’une rivière par la grand-mère. Comme le minari, les personnages s’accrochent et se développent avec force et résistance dans cette nouvelle terre. Comme lui, ils doivent s’affirmer et trouver leur place dans ce milieu américain.
 
Malgré son ton dramatique, Minari regorge de touches d’humour qui le rendent assez savoureux. Les commentaires et les gestes de la grand-mère, tout sauf conventionnels, apportent une belle légèreté et un côté pittoresque à certaines scènes. Paul, le fermier recruté par Jacob, amuse aussi par ses réparties et ses pratiques religieuses singulières.
 
Par sa beauté, sa délicatesse et son authenticité, Minari reste notre coup de cœur de ce début de Festival. D’origine coréenne, mais profondément ancré dans le territoire américain, il est à la croisée des cultures et des chemins.

Minari – Fiche Technique

Réalisation : Lee Isaac Chung
Scénario : Lee Isaac Chung
Interprétation : Steven Yeun (Jacob), Ye-Ri Han (Monica), Yuh Jung Youn (Soonja), Will Patton (Paul), Scott Haze (Billy)
Photographie : Lachlan Milne
Montage : Harry Yoon
Musique : Emile Mosseri
Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Christina Oh
Maisons de production : A24, Plan B
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 115 min
Genre : Drame
Date de sortie : prochainement
Etats-Unis – 2020

The Assistant : journal d’une secrétaire

La réalisatrice australienne Kitty Green a débuté sa carrière avec plusieurs documentaires, dont Ukraine Is Not a Brothel (2013) sur le mouvement Femen. Marquée par l’affaire Weinstein, elle entreprend de nombreuses recherches sur le sujet du sexisme et du harcèlement au travail. C’est sur cette base et dans la lignée du mouvement #MeToo qu’est né The Assistant, un film traitant des abus contre les femmes dans le monde de la production cinématographique.
 
L’héroïne de The Assistant, Jane, tout juste diplômée, vient d’être recrutée comme secrétaire d’un célèbre producteur à New-York. Elle espère secrètement que cette position lui permettra un jour de devenir productrice, mais elle comprend rapidement quel sera le véritable prix de son statut « privilégié ». The Assistant suit en une heure trente le déroulement d’une journée de travail de Jane. Cette action restreinte dans le temps, et située presque exclusivement dans les bureaux, crée un sentiment d’oppression qui nous plonge dans un quasi huis-clos professionnel.
 
Jane, interprétée par Julia Garner (Ozark), affronte au quotidien isolement, machisme et réprimandes. Ses tâches monotones et répétitives se limitent à imprimer, acheter des sandwichs et répondre au téléphone. Effacée et impuissante au sein de ce monde masculin, elle subit en silence avec un vain espoir de reconnaissance. Pour accentuer cette solitude, Kitty Green la filme volontairement toujours seule dans le cadre, ou bien séparée des hommes par un mur ou une barrière. L’univers masculin reste ainsi inaccessible, invisible. C’est pourquoi le puissant producteur n’apparaitra jamais à l’écran. Les seuls contacts masculins de Jane demeurent ses trois collègues, qui lui dictent avec moquerie les messages d’excuse qu’elle doit envoyer à son chef. Déconsidérée, déshumanisée, Jane n’est qu’une coquille vide, un accessoire au service des hommes.
 
the-assistant-Julia-GarnerCe patriarcat bien installé se maintient par une pression particulièrement forte et rodée. Se plaindre ne peut engendrer que la menace de perdre son emploi et avec lui tout rêve de faire un jour du cinéma. La scène de la conversation entre Jane et le responsable des ressources humaines, extrêmement pesante moralement, l’illustre parfaitement. De plus, les hommes ont l’art habile de faire miroiter à Jane un début de reconnaissance en lui assurant qu’elle effectue un excellent travail ou qu’elle aura une grande carrière. Face à cette situation intolérable, le visage fermé et fatigué de Jane montre peu d’émotions. Les regards, les non-dits et les rares larmes suffisent à révéler sa souffrance intérieure.
 
Les autres personnages féminins ne sont guère mieux lotis. On croise successivement des secrétaires, des amantes de passage réduites à des objets sexuels et l’épouse délaissée, démunie d’un producteur sans une once de cœur. Au sein de cette jungle masculine, le rôle féminin consiste uniquement à assouvir les besoins des hommes.
 
Avec ce film, Kitty Green dénonce avec pudeur les abus journaliers subis en silence par les femmes au travail. Elle rend ainsi un hommage réaliste et documenté à toutes ces femmes esseulées craignant de parler, en les invitant à se battre contre ces prisons patriarcales.

The Assistant – Bande-annonce

The Assistant – Fiche technique

Réalisation : Kitty Green
Scénario : Lee Isaac Chung
Interprétation : Julia Garner (Jane), Matthew Macfayden (Wilcock), Makenzie Leigh (Ruby), Kristine Froseth (Sienna), Alexander Chaplin (Max), Dagmara Dominczyk (Ellen)
Photographie : Michael Latham (V)
Montage : Kitty Green, Blair McClendon
Musique : Tamar-Kali Brown
Producteurs : P. Jennifer Dana, Scott Macaulay, James Schamus, Kitty Green, Ross Jacobson
Maisons de production : Cinereach, Forensic Films
Durée : 87 min
Genre : Drame
Date de sortie : prochainement
Etats-Unis – 2020

Uncle Frank : l’affirmation homosexuelle

Alan Ball, connu principalement dans l’univers des séries (Six Feet Under, Here and Now, True Blood) signe avec Uncle Frank son premier long-métrage. Dans ce drame intimiste, il traite dans une touchante histoire de famille la question de l’acceptation de l’homosexualité au cours des années 1970.
 
Le récit est narré à travers le point de vue de Beth, une adolescente qui part étudier à l’Université de New-York. Elle apprend que son oncle Frank, qui y enseigne la littérature, lui a caché son homosexualité et sa vie avec son compagnon Willy. Surprise mais ouverte d’esprit, elle tolère parfaitement la situation et promet de garder le secret.
 
Uncle-Frank-Paul-Bettany-Sophia-LillisUncle Frank nous replace ainsi dans le difficile contexte de la ségrégation des homosexuels. Si l’homosexualité n’est plus punie à New-York, elle reste tabou et très mal perçue dans les années 1970. Au point que les homosexuels continuent à mentir en société comme en famille. Le personnage de Frank reste marqué par les réprimandes et violences qu’il a subies enfant de la part de son père. Considéré comme un « dégénéré », il s’est senti rejeté et s’est progressivement éloigné de ses parents. Tout comme Frank, son compagnon Willy, d’origine arabe, ne peut pas révéler son homosexualité. Il a donc fui son pays, qui condamne les homosexuels, et fait croire à ses parents qu’il possède une femme.
 
C’est le décès de son père qui amène Frank à évoluer et à se confronter à lui-même. Il apprend à surmonter la souffrance, le deuil et la culpabilité, associés à son père, qu’il a ressentis enfant. Sa nièce Beth et Willy le soutiennent vaillamment dans ce chemin sinueux vers sa réconciliation envers lui-même et sa famille. L’interprétation à fleur de peau de Paul Bettany et la réalisation sans jugement d’Alan Ball font d’Uncle Frank un drame sensible et émouvant.
 
Grâce à ce film, Alan Ball nous rappelle que pour être reconnu par les autres, il faut commencer par s’accepter et s’affirmer soi-même. Il faut assumer nos différences et suivre nos désirs même s’ils peuvent choquer les autres. Un bel appel au courage, à la tolérance et à l’amour.

Uncle Frank – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Mjbz51UV4Y8

Uncle Frank – Fiche technique

Réalisation : Alan Ball
Scénario : Alan Ball
Interprétation : Paul Bettany (Frank Bledsoe), Sophia Lillis (Beth Bledsoe), Peter MacDissi (Wally), Steve Zahn (Mike Bledsoe), Judy Greer (Kitty Bledsoe), Margo Martindale (Mammaw Bledsoe), Lois Smith (Aunt Butch)
Photographie : Khalid Mohtaseb
Montage : Jonathan Alberts
Musique : Nathan Barr
Production : Peter MacDissi, Michael Costigan, Jay Van Hoy, Alan Ball, Stéphanie Meurer, Bill Block
Maisons de production : Your Face Goes Here Entertainment
Durée : 95 min
Genre : Drame
Date de sortie (Amazon Prime Video) : prochainement
Etats-Unis – 2020