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« Tati par Merveille » : deux univers qui s’entrechoquent

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Monsieur Hulot est-il iconique ? Le dessinateur belge David Merveille semble en attester. Il s’empare de ses attributs dans un album faisant la part belle à l’image. Le résultat est double : un hommage passionné à Tati et des planches d’une beauté incontestable.

Monsieur Hulot est indissociable du cinéma de Jacques Tati. Il est le personnage-phare de quelques-uns de ses films les plus marquants : Mon oncle, Playtime ou Les Vacances de monsieur Hulot. Pourvu d’un imperméable, d’un chapeau et d’un pantalon trop court, augmenté d’une pipe, d’un parapluie et d’une démarche singulière, longiligne et gauche, il fait partie de ces personnages de cinéma récurrents, attachants et iconiques tels qu’a pu l’être Charlot.

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Extrait visible sur le site de l’éditeur.

Le dessinateur belge David Merveille va puiser dans son univers de quoi agrémenter des planches diversement conçues. Dessins au fusain, aux pastels, à la gouache, à l’acrylique ou au crayon, revisitant une affiche ou voguant autour d’un thème ou d’une situation, le Bruxellois met sa fantaisie au service de monsieur Hulot dans ce qui s’apparente à une démarche passionnée et duale. Car ce sont bien deux univers qui s’entrechoquent ici : Merveille rencontre Tati et redéfinit son personnage touche par touche – tout en lui restant fidèle.

À travers monsieur Hulot, David Merveille exploite une réalité esthétique et architecturale appartenant à une autre époque. Les années 1950-1960 se fondent de manière idoine dans ses dessins. L’artiste belge s’est d’ailleurs tôt intéressé à Jacques Tati et son personnage-clé, qu’il dessine depuis de nombreuses années, dans ses livres, dans des expositions ou des sérigraphies dédiées. En définitive, Hulot apparaît pour ce qu’il est : taciturne, bon enfant, maladroit, archétypal.

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Extrait visible sur le site de l’éditeur.

Pierre Richard ne s’y trompe pas dans sa préface : « Plonger dans le livre de David Merveille, c’est s’immerger dans le monde poétique de Jacques Tati. » Cette poésie transparaît dans chaque variation proposée autour du personnage, mais aussi dans le soin accordé aux décors – une citation de Tati vient d’ailleurs souligner leur importance. L’humour, les métaphores visuelles, l’incongruité ont également toute leur place dans les planches de David Merveille. Une énième preuve, s’il en fallait, que les deux univers artistiques ici présents sont en parfaite osmose.

Tati par Merveille, David Merveille
Champaka Brussels Éditions, août 2020, 120 Pages

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4

« La Part commune » : repenser la propriété privée

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Docteur en philosophie, Pierre Crétois questionne la propriété privée dans un essai d’une densité remarquable publié aux éditions Amsterdam.

La propriété privée est souvent considérée comme une condition sine qua non de la liberté et de la démocratie. Le philosophe anglais John Locke en a théorisé les principaux fondements dès son Traité du gouvernement civil publié en 1690. Pierre Crétois s’appuie sur ce texte fondateur pour exercer une critique raisonnée à l’endroit de la pensée propriétariste. John Locke plaide en faveur d’un droit naturel sur les choses, acquises grâce au travail et qui, une fois légitimement appropriées, doivent être considérées comme une part de soi-même. Il formule toutefois ce qu’on a appelé la « clause lockéenne » : toute appropriation doit être juste, c’est-à-dire ne pas engendrer de privation outrancière vis-à-vis des tiers. Mais ce qui s’appliquait à l’époque est-il transposable dans un monde fini, soumis à l’aléa environnemental et à des inégalités croissantes ?

Cette interrogation sous-tend tout l’ouvrage de Pierre Crétois. Pour baliser sa réflexion, l’auteur évoque les droits résiduels de John Commons, les compossibilités de Leibniz, les droits distincts et relatifs du juriste américain Tony Honoré, les compensations financières imaginées par Thomas Paine et Jean-Jacques Rousseau pour dédommager les derniers arrivés sur un marché, la non-considération proudhonienne de la force collective et coopérative dans la rémunération des salariés, les inégalités génétiques de Hillel Steiner, les thèses d’Alfred Fouillée ou Léon Bourgeois respectivement sur la société propriétaire et la dette sociale ou encore la conception contractualiste de Rousseau, selon laquelle la propriété repose sur un pacte social qui ne peut ni être abusivement désavantageux envers l’une des parties ni inconciliable avec le bien commun. Pierre Crétois passe aussi par Elinor Ostrom, qui a questionné les formes juridiques de la propriété, ou par Wesley Newcomb Hohfeld, pour qui il existe des corrélatifs aux droits, lesquels demeurent en toutes circonstances relatifs et partiels.

La Part commune n’est pas seulement un essai dense et instructif, il parvient à vulgariser des théories philosophiques ou économiques parfois considérées comme hermétiques. C’est en les soumettant au jugement du lecteur que Pierre Crétois pose, pierre par pierre, une critique argumentée de la propriété privée. Ainsi, au penseur libertarien Robert Nozick jugeant les inégalités normales dès lors qu’elles reposent sur des mécanismes de marché acceptés de tous (par exemple, une star s’enrichissant en remplissant un stade, personne ne forçant par ailleurs les spectateurs à acheter leur ticket), Pierre Crétois rétorque que l’acte d’achat est avant tout mû par le plaisir et ne vaut pas caution pour tout ce qu’il supporte : travail des enfants, exploitation des salariés, etc. Il souligne les abus de droit, pense le revenu de base comme un dividende sur le patrimoine commun, oppose le handicap, l’éducation ou la génétique au seul mérite personnel, que John Rawls et Friedrich Hayek relativisaient eux aussi.

Pierre Crétois en vient progressivement aux conclusions attendues : liberté et justice s’avèrent incompatibles avec la propriété absolue, le droit règle les situations de propriété en les déconstruisant selon une série de normes, le laisser-faire est souvent extrêmement favorable aux rentiers et aux spéculateurs (l’exemple du prix du grain manipulé par les riches commerçants accapareurs) et très peu aux salariés ou aux populations les plus vulnérables, le propriétaire prend place au sein d’écosystèmes sociaux dont il faut tenir compte… Comment dès lors répondre aux défis que pose la propriété privée ? En mettant en place un accès universel et gratuit aux biens d’accomplissement, en démocratisant l’accès aux fonctionnalités des objets par le partage (la propriété compte moins que l’usage), en déréifiant les biens, en combattant les externalités négatives et en promouvant un équilibre éthique ou une régulation étatique. C’est en confrontant les intellectuels et en exemplifiant leurs théories que Pierre Crétois mène le lecteur vers ces propositions qu’il serait bon d’imposer dans le débat public.

La Part commune, Pierre Crétois
Éditions Amsterdam, septembre 2020, 250 pages

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5

« Étouffer la révolte » : pathologiser la contestation

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Étouffer la révolte raconte comment une révolution psychiatrique a eu des incidences politiques profondes. Jonathan Metzl a enquêté à Ionia, au Michigan : il s’est servi des archives d’un hôpital d’État pour étudier le profil des schizophrènes à travers le temps.

En 1948, Anatole Litvak portraiture un asile psychiatrique dans La Fosse aux serpents. On y suit les pérégrinations de Virginia, une romancière blanche vulnérable, passive et diminuée par des troubles mentaux qui la déconnectent de la réalité. L’intrigue du film concorde avec l’étude des fiches d’admission de l’hôpital d’Ionia : ce sont des femmes blanches, rurales et inoffensives qui forment le gros de la patientèle schizophrène de l’établissement. Pourtant, au tournant des années 1950-1960, la schizophrénie va devenir le fait d’hommes noirs, urbains et décrits comme agressifs, dans un complet renversement des normes.

Entretemps, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) a été révisé. Et, c’est l’auteur qui le note, « le DSM-II opérait comme un texte implicitement raciste, reflétant le contexte social de ses origines d’une manière qui permettait à ses utilisateurs de pathologiser, consciemment ou non, la révolte comme une maladie mentale. » Nous sommes alors en plein mouvement pour les droits civiques et la nouvelle version du DSM atteste que la schizophrénie se caractérise notamment par l’hostilité et le refus de se plier à l’autorité. Les normes professionnelles de la psychiatrie ont changé et, dans les années 1960, de plus en plus de personnes atteintes de « trouble de la personnalité antisociale » se voient requalifiées en schizophrènes paranoïdes. Ce sont essentiellement des hommes Noirs qui s’opposent à l’establishment blanc.

Jonathan Metzl explique que les campagnes commerciales pharmaceutiques associent elles aussi la communauté afro-américaine à la violence et la schizophrénie. Certains arguent même que les icônes noires des droits civiques provoquent incidemment la maladie mentale. La radicalisation qui accompagne les Black Panthers, Malcolm X, Elijah Muhammad et Nation of Islam colle parfaitement avec la nouvelle description de la schizophrénie, ce qui a pour effet de pathologiser la contestation noire et d’opérer un authentique contrôle social. Les articles de recherche parus dans les années 1960 et 1970 sont dans l’air du temps : ils décrivent les Noirs comme agressifs et hostiles.

Frantz Fanon, psychiatre, avait une lecture différente des choses. La pauvreté, le racisme ou le sentiment d’impuissance font certes partie des incubateurs de certaines maladies mentales, mais la couleur de peau en tant que telle y est tout à fait étrangère. Il sera rejoint sur ce point par certains journaux afro-américains. Cela n’empêche pas Malcolm X et Robert Williams, alors directeur à la NAACP, d’être déclarés schizophrènes par le FBI. Certains militants afro-américains voient eux aussi de la schizophrénie dans le racisme des Blancs.

À Ionia, corruption, épidémie et suicides mènent à une désinstitutionnalisation progressive. L’établissement ne conserve que les malades les plus violents, c’est-à-dire, selon les considérations médicales de l’époque, les Noirs. Jonathan Metzl trouve d’ailleurs une confirmation édifiante dans les dossiers des patients. Les Noirs y sont souvent décrits comme belliqueux et menaçants, surtout avec le corps médical (blanc), tandis que les Blancs sont dits réservés, improductifs et apathiques, et seulement violents envers eux-mêmes. Le diagnostic de schizophrénie est clairement « le lieu d’un changement de perception ». Cette maladie a été codée de telle sorte qu’elle a intériorisé les conflits politiques. Les nouvelles normes psychiatriques verbalisées dans le DSM-II, mêlées aux idées préconçues des soignants et à la radicalisation du mouvement pour les droits civiques, ont envoyé à l’asile des milliers d’Afro-américains qui, auparavant, auraient été au pire diagnostiqués comme dépressifs ou souffrant de troubles bipolaires. Pendant ce temps, Alice Wilson, une patiente blanche dont Jonathan Metzl retrace patiemment le parcours psychiatrique, est « rétrogradée » de schizophrène à dépressive…

Il faudra attendre la troisième édition du DSM, en 1980, pour que le schizophrène ne soit plus considéré comme hostile ou colérique. Entretemps, l’asile aura opéré précisément comme Michel Foucault l’avait en son temps théorisé : une expression répressive de relations de pouvoir. Et la schizophrénie aura été conçue – peut-être inconsciemment, l’auteur ne tranche pas vraiment la question – comme une sorte de drapétomanie moderne. Sauf que ce n’était plus exactement l’esclave cherchant à s’affranchir qui était diagnostiqué malade mental, mais bel et bien le Noir revendiquant une égalité de droit que le pouvoir blanc lui refusait.

Étouffer la révolte, Jonathan Metzl
Autrement, octobre 2020, 400 pages

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4

L’accident de chasse : vérité ou mensonge ?

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Le titre donne une indication qui sous-tend l’essentiel de la première des cinq parties de ce volumineux et ambitieux roman graphique. On se doute rapidement que l’accident de chasse dont il est question dissimule une vérité complexe.

L’accident de chasse est l’explication donnée par un aveugle nommé Matt auprès de sa famille. Mais sa belle-mère le traite de menteur et l’époque est celle où Al Capone accédait à la notoriété comme gangster à Chicago. On apprend en fin de volume que les auteurs proposent ici leur version d’une histoire vraie, celle d’un homme lié à la pègre qui fera des années de prison avant d’établir une relation privilégiée avec son fils. Si la première partie montre l’enfance de Charlie – le fils -, bien vite la narration évolue vers les années de prison du père. Celui-ci a finalement reconnu avoir menti pour présenter une version acceptable auprès de sa famille. À l’époque, Charlie était un jeune garçon qu’il cherchait à protéger. Mais Charlie finit lui aussi par être tenté par une vie en marge de la société. Encore jeune et influençable, l’air du temps à Chicago risque ni plus ni moins que de l’inciter à commettre les mêmes erreurs que son père, avec des conséquences comparables.

Le dépassement

Bref, Charlie aidant beaucoup son père aveugle, une véritable complicité se noue, en particulier après la mort de la mère, quand ils habitent ensemble. Connaissant l’écriture braille, le père utilise ses connaissances, sa philosophie et son amour pour les mots et donc la poésie, pour sublimer toutes ses frustrations et aussi pour entraîner les autres vers l’évasion intellectuelle. Tout ce qui suit la première partie consiste essentiellement en une narration indirecte : celle que Matt Rizzo fait à son fils de ses années d’emprisonnement et d’exploration artistique.

L’évasion par l’esprit

Il serait absurde de penser que cela fut facile ou évident. Matt Rizzo a souffert au point de longtemps penser au suicide de manière obsessionnelle. Mais dans la prison où il a atterri, il est évidemment loin de faire ce qu’il veut. Le lieu est immense et ses déplacement sont encadrés. Son idée serait de monter au dernier étage pour sauter dans le vide. Pour expliquer, cette prison se présente comme une immense tour creuse dont les murs épais abritent les cellules. La BD rend parfaitement compte de l’impression d’espace, jusqu’à rendre le lieu agréable esthétiquement avec des vues occupant une double page mettant en valeur l’ensemble architectural. Matt aurait besoin de prétextes pour accéder au dernier étage. C’est Nathan Leopold, son compagnon de cellule, qui pourrait les lui fournir, car, à le croire, il a ses entrées un peu partout. Mais il cherche à empêcher Matt de se suicider. Pour cela, il lui donne livre après livre, en lui promettant qu’il l’emmènera à cet ultime étage une fois sa lecture achevée. Il se comporte ainsi comme quelqu’un qui détient la connaissance et qui la promet symboliquement à son codétenu : accès à un endroit particulièrement élévé quand il aura élevé son degré de connaissance dans le domaine de la littérature. Pour cela, il ne lui propose pas n’importe quelle lecture, puisqu’il s’agit de L’Enfer de Dante. Bien entendu, L’Enfer que découvre notre lecteur-raconteur, éveille de nombreux échos avec l’Enfer dans lequel il passe ses journées (enfer…mé !). Surtout, le détenteur de la connaissance se comporte de manière quelque peu machiavélique, puisqu’il attend que son élève ait achevé la lecture de L’Enfer pour lui annoncer qu’il n’a lu qu’une partie de l’œuvre intégrale : La Divine comédie (dont on apprend qu’elle n’a pas été écrite en latin comme cela aurait été logique à l’époque, mais dans une langue populaire qui a contribué à faire émerger l’italien actuel). Se faisant, il se comporte finement, car il sait bien que toute lecture appréciée en appelle d’autres. Il n’a donc pas trop de mal à inciter son élève à poursuivre son exploration de l’univers de Dante.

Originalité de la forme

Venons-en maintenant à ce qui fait de cette BD une œuvre bien particulière, aussi originale que fascinante. Son format inhabituel (presque carré : 23,8 x 21 cm pour une épaisseur de 4,5 cm et un poids de 1,14 kg) retient d’emblée l’attention mais pourrait rebuter. Le choix du noir et blanc correspond bien à l’univers assez noir décrit dans ses quelque 472 pages (aucun souvenir d’une situation humoristique, le plus séduisant venant d’un graphisme assez particulier fait de nombreuses hachures pour relativement peu de traits bien nets. Pourtant, le dessin fait son effet). Landis Blair (qui vit à… Chicago) se montre à l’aise avec le medium BD qu’il doit bien connaître, bien que ce soit sa première production. En effet, il utilise parfaitement toutes les ressources à sa disposition, organisant ses planches de façon remarquable et surtout en se montrant particulièrement inspiré pour retranscrire des impressions originales (fréquence d’un son par exemple). Il trouve une sorte d’équivalent personnel à ce que propose Zeina Abirached dans Le piano oriental, montant qu’en BD, on peut se permettre beaucoup de fantaisies. L’originalité passe également par une série de doubles planches sur lesquelles on tombe un peu par hasard, au fil des chapitres (18 en tout), dès la deuxième partie, où le style est différent : silhouettes en ombres chinoises et du texte sous forme de quelques pavés, pour des épisodes intitulés « Les écrits de Matt Rizzo » avec bien souvent le fond constitué de braille, qui permettent de se faire une idée des productions de l’aveugle. Dans le même ordre d’idées, on remarque que certaines planches comportent une ornementation en forme de frise (jamais la même bien entendu).

Originalité du fond

On n’est pas loin du chef-d’œuvre (dommage, cinq partie pour explorer les neuf cercles de l’Enfer), avec ce roman graphique dont le scénario signé David L. Carlson exploite avec maestria l’histoire de Matt Rizzo qu’il tient de la bouche même de Charlie, son fils, avec qui il fut ami. Il a fallu du temps aux auteurs pour trouver la façon de présenter cet ensemble complexe, mais cela en valait la peine. Parcourir cette BD qui sort vraiment du lot permet de découvrir son exploration de thèmes fondamentaux comme les rapports filiaux, le dépassement de la cécité par l’art (et plus particulièrement la poésie), la transmission des connaissances, l’univers du crime avec la culpabilité (régulièrement présentes, des silhouettes fantomatiques accompagnent certaines situations pour faire comprendre que les personnages vivent avec des ombres, des souvenirs, des ancêtres qui les accompagnent, les guident parfois) et la rédemption par l’acceptation de soi. N’oublions pas l’Enfer que chacun.e parcourt à sa façon jour après jour. Ici, il est symbolisé par une prison. La BD montre que tout enfermement peut être dépassé, avec de la volonté. D’ailleurs, grâce à leur inspiration, les auteurs montrent qu’eux-mêmes sont capables de ne pas se laisser enfermer dans l’univers déjà très codifié de la BD. Ils proposent ici une œuvre d’une telle richesse qu’elle mérite largement plusieurs lectures pour en explorer toutes les facettes.

L’accident de chasse, David L. Carlson et Landis Blair
Sonatine éditions, août 2020, 472 pages

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4.5

Brooklyn Boogie: l’hommage au quartier de cœur

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Œuvre dédiée au quartier de Brooklyn, Brooklyn Boogie est une co-réalisation de Wayne Wang, « suite » de son film Smoke ; et de Paul Auster qui adapte une de ses nouvelles pour en signer le scénario.

Brooklyn Boogie est ce que l’on peut qualifier de « théâtral » par moments en ce qu’il met en scène des personnages face à eux-mêmes ou à une caméra, directement devant nous, sans artifice. Certaines scènes paraissent jouées comme au théâtre : le monologue de Violet (Mel Gorham) récité, celui de Lou Reed qui joue un « homme aux étranges lunettes » (il est crédité ainsi) même s’il apparaît comme une sorte de discussion avec les réalisateurs. Le quatrième mur est brisé plusieurs fois, l’œuvre n’étant pas définie clairement dans sa forme : mi-documentaire mi-fiction. Il s’agit donc d’un objet cinématographique unique dont le but est de montrer le quartier de Brooklyn dans toute sa splendeur, ou plutôt son excentricité, sa diversité. Toute une galerie de personnages se retrouve autour du personnage d’Harvey Keitel alias Auggie Wren, qui tient un débit de tabac.

Le rythme du film est très vivant mais aussi étrange car entrecoupé de scènes avec des statistiques (plus ou moins excentriques) sur Brooklyn. C’est un film unique, comme nous l’avons dit, également dans sa volonté de montrer ce quartier de New-York tel qu’il est : bruyant, grouillant de monde, excentrique, sale, où on trouve aussi des voleurs… Paul Auster est un grand écrivain connu notamment pour sa Trilogie New-Yorkaise et l’on sent qu’il a un attachement particulier et fort pour cette ville.

Un des gros points forts du long-métrage est d’avoir réussi à recréer l’authenticité de ce microcosme qu’est Brooklyn, en montrant son quotidien, au travers de ses personnages attachants, hauts en couleur. On y retrouve des scènes de la vie quotidienne : on y voit des personnages ordinaires du quartier, qui vivent leur vie ou font leur travail : un salesman, un conducteur d’enquêtes (joué par Michael J. Fox), des musiciens, une SDF… Ceci marche d’autant plus qu’on y retrouve des grands noms du cinéma ou de la musique, qui eux aussi ont un rapport particulier avec ce quartier : Jim Jarmusch, Lou Reed, Madonna… Les retrouver ainsi en train d’interpréter un rôle les montre sous un jour nouveau et très plaisant. Finalement, ils semblent beaucoup plus « réalistes », car détachés du statut d’artiste au-dessus du commun des mortels qu’on a tendance à leur conférer.

Un autre gros point fort est la liberté dont ont fait preuve Wayne Wang et Paul Auster avec cette œuvre : on sent qu’ils ont voulu mettre toute leur créativité dans ce projet, et cela marche très bien. Entre autres, le montage et la mise en scène du film sont assez uniques en leur genre : on croise le chemin de ces personnages fictifs, puis l’on voit des interviews de vrais personnes habitant ce quartier. Nous avons déjà abordé son aspect théâtral, mais force est de constater qu’à certains moments on se retrouve à mi-chemin entre des saynètes et des vraies scènes de film. Cela pourrait sembler brouillon ou confus en temps normal, mais pas ici. Le but est de faire ressentir au spectateur le bouillon créatif que représente New-York, et bien entendu, Brooklyn, pétri d’influences culturelles diverses.

Donc, n’hésitez pas à regarder cette œuvre drôle et festive, vous en ressortirez sûrement plus grand qu’avant.

Brooklyn Boogie : Bande Annonce

Brooklyn Boogie : Fiche Technique

Titre : Brooklyn Boogie
Titre original : Blue in the Face
Réalisation : Paul Auster et Wayne Wang
Scénario : Paul Auster et Wayne Wang
Production : Greg Johnson, Harvey Keitel, Hisami Kuroiwa, Peter Newman, Diana Phillips, Bob Weinstein et Harvey Weinstein
Photographie : Adam Holender
Montage : Christopher Tellefsen
Musique : John Lurie
Genre: Comédie
Durée: 83min
Date de sortie: 3 janvier 1996
Etats-Unis – 1995

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4

Sortie en DVD de Dark Waters, de Todd Haynes : pour que justice soit faite

La sortie en DVD/Blu-Ray de Dark Waters par Darkstar était très attendue, tant le film de Todd Haynes (2019) nous avait marqués par son sujet, la maîtrise de son scénario, la sobriété des comédiens et de la mise en scène. Digne héritier des grands films américains de dénonciation des années 1970, Dark Waters passionne tant par la catastrophe sanitaire qu’il expose au grand public que par l’humilité de tous ceux et celles qui se sont mis au service de ce récit dont la prise de connaissance est tout simplement indispensable.

Dans le dossier de presse du film, Todd Haynes souligne avec sagacité que ce qui intéresse le spectateur d’un film de dénonciation, ce n’est pas tant ce qui est dévoilé – cela est évidemment déjà connu lorsque sort le film – mais le combat de David contre Goliath, la victoire d’un individu dans sa quête de vérité face aux puissantes forces liguées contre lui. L’histoire vraie racontée par Dark Waters constitue un parfait exemple de ce principe. En 1998, l’avocat américain Robert Bilott, spécialiste en questions environnementales, entreprend une action en justice contre le géant de l’industrie chimique américaine DuPont, dont l’usine Washington Works, en Virginie-Occidentale, est accusée par une communauté de citoyens de la région d’avoir déversé dans la nature des produits chimiques dangereux. L’obstination de l’avocat, qui s’attaque dans cette affaire à une industrie que son cabinet, Taft Law, défend à longueur d’année, permettra de mettre au jour un incroyable scandale de pollution à large échelle à base d’acide perfluorooctanoïque (APFO ; PFOA en anglais), causant de graves problèmes de santé à tous les êtres humains. Après plus de vingt ans de combat juridique, Bilott parvint à obtenir en 2017 auprès de DuPont un dédommagement de près de 700 millions $ pour les 3.500 clients qu’il représentait. En 2018, l’avocat a lancé un nouveau recours collectif contre plusieurs entreprises chimiques – dont DuPont – couvrant cette fois tout le territoire des Etats-Unis. Celle-ci est toujours en cours à l’heure où nous publions cet article.

Nous ne reviendrons pas en détails sur le film, qui a déjà été l’objet d’une critique élogieuse bien méritée sur ce site, nous nous attarderons simplement sur quelques traits saillants dont la plupart sont abordés dans les bonus intéressants du DVD/Blu-Ray (voir ci-dessous). Sur le plan narratif, d’abord, il faut souligner la transgression initiale sans laquelle cette affaire n’aurait jamais pu être amenée devant la justice. Dans un monde socialement cloisonné, il a fallu du courage au fermier Wilbur Tennant pour se rendre dans un univers incarnant le monde des affaires, qui tranche à ce point avec son environnement familier : un cabinet d’avocats moderne et terne, situé dans une grande ville (Cincinnati). Le contraste est souligné dans la scène où Tennant (remarquable Bill Camp) se rend en tenue de travail dans les bureaux de Taft Law où domine la triste uniformité des costumes-cravate. De son côté, on devine chez Robert Bilott un déracinement, lui qui a migré de la campagne vers la ville pour se spécialiser dans le droit des sociétés. Discrètement moqué par ses pairs pour ses origines provinciales, Rob traversera le mur invisible pour, littéralement, remettre les pieds dans la boue des fermes. Ce qui ajoute encore du sel au personnage, c’est la transgression ultime, extrêmement rare, qu’il va ensuite accomplir. Robert Bilott est un homme du sérail, un avocat habitué à défendre l’industrie chimique, qui décide un jour de se retourner contre elle et de lui porter un coup terrible. Cette conversion tenant lieu de rédemption redonne un peu d’espoir dans ce monde gouverné par la recherche du profit. L’ironie étant évidemment que c’est toute l’expérience acquise par Bilott qui lui permit de faire surgir la vérité dans une matière aussi complexe.

Ensuite il faut saluer l’humilité dont toute l’équipe du film a fait preuve en se mettant totalement au service du récit. Pour adapter une histoire vraie difficile à fictionnaliser car reposant sur des données extrêmement techniques, un travail de recherche considérable a été effectué, donnant au film un aspect presque documentaire. On comprend à ce titre le choix de Mark Ruffalo de proposer le projet à Todd Haynes, un cinéaste qui, comme son chef opérateur Edward Lachman, a la réputation d’être extrêmement rigoureux. Alors que le film s’intéresse à des individus bien réels, l’équipe a réalisé un travail en amont important, s’entretenant longuement avec tous les intervenants afin de se rapprocher le plus possible de la réalité des faits et des individus. Le couple Robert Bilott/Sarah Barlage a d’ailleurs été impliqué jusque sur le plateau de tournage. Le tournage a eu lieu là où les faits réels se sont déroulés, y compris dans les bureaux du cabinet de Taft à Cincinnati. Enfin, Dark Waters a le grand mérite de ne pas dénaturer les faits pour servir une logique cinématographique. Ainsi, le film ne se conclut pas par un triomphe ni dans la liesse provoquée par une justice enfin rendue à une communauté rurale purement et simplement empoisonnée pendant des décennies. On y voit au contraire la réalité d’une action en justice comme dans la « vraie » vie : une vaste zone grise striée de victoires incomplètes, de compromis… et de batailles juridiques qui se poursuivent.

Si Dark Waters est assurément un film engagé (dans le dossier de presse, il est précisé que la société de production Participant, qui avait également porté le projet Spotlight, « pour offrir une caisse de résonance au message du film, […] mènera une campagne destinée à combattre les substances chimiques persistantes, à les ramener dans le débat public et à exiger des mesures de protection plus fortes auprès des élus »), il ne l’est pas dans un sens politique forcément clivant. Il s’agit d’un film de dénonciation, de révélation de faits qui ne peuvent que révulser tout le monde, mais restent dramatiquement peu discutés ni représentés. A l’heure où Hollywood semble vivre dans un déni d’une réalité devenue sans doute trop tragique pour lui, où il tourne le dos aux héros qui ne portent pas d’accoutrement ridicule et ne sont dotés d’un super-pouvoir, Todd Haynes montre à quoi ressemble un véritable héros des temps modernes. Pas de glamour ni de charisme éclatant, juste un homme qui refuse de brader sa conscience et accepte de s’investir corps et âme dans un combat inégal et ingrat. Qui ne pourrait se réjouir d’une telle lueur d’espoir dans un monde devenu si cynique ?

BONUS

Les cinq interviews proposées par Darkstar en supplément sont toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Todd Haynes, qui bénéficie du temps de parole le plus long, admet sa volonté de tourner un film de dénonciation dans le sillage du grand Alan J. Pakula et sa fameuse « trilogie de la paranoïa » (Klute, 1971 ; A cause d’un assassinat, 1974 ; et Les Hommes du président, 1976). Haynes loue également son chef opérateur Edward Lachman, avec lequel il collabore depuis Loin du Paradis (2002) et qui, comme lui, est un admirateur de Gordon Willis, le chef opérateur de Pakula (notamment). Haynes évoque enfin l’investissement important de tous les comédiens, ainsi que la vitesse d’exécution du compositeur Marcelo Zarvos, et cela malgré la durée imposante de la bande originale (« Jamais je n’avais travaillé aussi vite ! »). Tous les intervenants interviewés louent unanimement Mark Ruffalo, un comédien attachant qu’il est difficile de ne pas admirer en constatant nous-mêmes, dans son interview, à quel point cet homme engagé (il milite activement pour des causes écologiques) est animé par un souci de justice, tout en faisant preuve d’une humilité et d’une sobriété qui permettent de mieux comprendre pourquoi il campe son rôle avec tant de justesse et de gravité, totalement dépourvues d’artifices. Il est amusant d’entendre Ruffalo admirer chez Robert Bilott les mêmes qualités que celles que les autres invoquent à son sujet ! Il souligne avec beaucoup de respect l’opiniâtreté de l’avocat qui a poursuivi son combat sans relâche pour un motif devenu rare à l’heure où les intérêts – privés comme collectifs – l’emportent : le souci de simplement faire « ce qui est juste ». Dans un métier qui ne brille pas par la vigueur de ses principes éthiques, a fortiori dans le droit des sociétés, il est vrai que le parcours de Robert Bilott est fascinant.

Anne Hathaway livre quant à elle un éclairage intéressant sur les aspects contradictoires de l’épouse de Bilott, Sarah Barlage, dont la rencontre secoua les a priori de Hathaway sur les « femmes au foyer du Midwest », cette femme acceptant de remettre en question ses conceptions politiques et ses désirs personnels au service de la cause défendue par son mari. Tim Robbins, également une personnalité engagée, livre une interview passionnante sur le caractère révoltant de l’affaire traitée dans le film, et évoque son caractère foncièrement optimisme en expliquant sa conviction que les individus peuvent faire éclater la vérité sans compter ni sur les grandes entreprises, ni sur les médias ou les forces politiques, qui s’appuient mutuellement dans un silence coupable. Enfin, l’interview la plus attendue est forcément celle de Robert Bilott lui-même, qui apparaît face à la caméra exactement comme on l’avait imaginé et comment les acteurs l’ont décrit : simple, sobre et mu par un engagement sincère et inébranlable envers la cause qu’il continue à plaider à ce jour. Son intervention est plus courte qu’on ne l’aurait espérée, mais son éloquence et sa force de conviction suffisent amplement pour mériter notre respect. En bref, ces interviews passionnantes sont le complément parfait d’un film tel que Dark Waters.

Suppléments de l’édition DVD :

  • Entretien avec Todd Haynes
  • Entretien avec Mark Ruffalo
  • Entretien avec Anne Hathaway
  • Entretien avec Tim Robbins
  • Entretien avec Rob Bilott
  • Bande annonce du film
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4

Antoinette dans les Cévennes : marcher et se transformer en chemin

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4

Antoinette dans les Cévennes se présente d’abord comme une comédie romantique. Mais c’est en virant de bord et en devenant un vibrant portrait de femme que le film se révèle le plus savoureux. D’autant qu’il met en présence deux forces à priori opposées : la nonchalance de l’âne face à la pétillante Laure Calamy.

Murmurer à l’oreille d’un âne

L’été est la saison des amoureux. Tout particulièrement au cinéma où l’on rencontre des amours heureux ou du moins des amours qui se réalisent, qui existent sous le soleil. En France, on pense particulièrement à Un amour de jeunesse pour sa relecture du conte initiatique avec un premier amour en filigrane. Mais c’est Rohmer et son Conte d’été notamment que l’on convoque plus facilement. Pour Antoinette, c’est surtout une longue attente avant la promesse de sorties avec son amant. Elle est institutrice et prépare un spectacle audacieux avec ses élèves. Une chanson sur une femme qui revendique un amour interdit, et qu’elle fait crier haut et fort par des gamins. Cette séquence inaugurale est aussi l’instant d’une transformation. Alors que tous ses élèves sont silencieux, les yeux fermés, Antoinette enfile une robe de soirée. Elle apparaît métamorphosée sous les yeux ébahis des enfants. Très vite, elle se retrouve abandonnée dans les bras de son amant qui lui annonce d’ailleurs un autre abandon puisque finalement, il part en vacances avec sa femme.

Impulsive

Antoinette n’est pas du genre à s’apitoyer. Son corps est montré d’emblé comme un corps d’action, sa fougue, une énergie constructive. La voilà donc partie pour les Cévennes. Telle un Stevenson moderne et féminin, elle fait le voyage avec un âne. Très vite, elle raconte son histoire farfelue, les raisons de sa présence sur le chemin et devient une sorte de mascotte. Heureusement, le film évacue très vite l’enjeu amoureux ou plutôt sentimental pour s’intéresser exclusivement à son personnage. Non seulement les paysages sont magnifiques, mais le lien qui se lie entre l’âne Patrick, qui écoute patiemment, et la pétillante Antoinette, qui ne cesse de parler pour le faire avancer, est savoureux. Laure Calamy offre sans nul doute une fraîcheur et une force excessive et douce à ce personnage de femme en partie blessée. Lorsqu’elle conte à son nouvel ami ses histoires d’amour ratées, on sent bien pour elle l’enjeu que représente le couple, ce qu’elle est venue chercher au départ. De situations cocasses en moments plus poétiques, le film parvient à trouver son équilibre, sans jamais nous dire où il va. Il y a une véritable émotion qui naît et qui se détache de l’artificiel. Si des phrases aussi banales sont prononcées que « ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin », ici ces mots prennent tout leur sens.

Je marche seule à tes côtés

Véritable ode à la marche, à la rencontre, à l’écoute de l’autre, Antoinette dans les Cévennes est aussi un film qui prend le temps de rendre ses personnages attachants. Même Patrick, l’âne, met du temps à trouver son chemin à lui, son importance. Une scène magnifique montre Antoinette se promenant dans un village à dos d’âne, le buste droit, la tête haute, fière et sereine. C’est une image forte et très caractéristique du personnage comme du ton du film : une sorte de chemin droit, tracé à travers lequel l’improvisation est la bienvenue, le regard a son importance. Ici, c’est Antoinette qui est au centre, on la regarde, on l’admire, on la jalouse aussi. Mais dans sa vie à elle, il s’agira de se faire progressivement à elle-même une petite place, de se recentrer. Antoinette apprend, dans son cheminement solitaire, à se recentrer sur elle-même, ses choix et ses désirs. Elle devient tout simplement. Le film est d’une extrême simplicité, sans grands effets. Il se place pourtant du côté de films de voyage plus impressionnants visuellement, plus « tape à l’oeil » tels que Wild. Si le corps d’Antoinette souffre finalement assez peu,  Wild mettant carrément le corps à l’épreuve pour élever l’âme, son esprit s’ouvre, s’épanouit. Et la voir en larmes devant un âne au coeur brisé est un véritable déchirement tout autant qu’il est le joyeux début de quelque chose de nouveau. Un souffle de liberté, de solitude choisie et brisée en compagnie d’êtres soigneusement aimés.

Antoinette dans les Cévennes : Bande annonce

Antoinette dans les Cévennes : Fiche technique

Synopsis : Des mois qu’Antoinette attend l’été et la promesse d’une semaine en amoureux avec son amant, Vladimir. Alors quand celui-ci annule leurs vacances pour partir marcher dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, Antoinette ne réfléchit pas longtemps : elle part sur ses traces ! Mais à son arrivée, point de Vladimir – seulement Patrick, un âne récalcitrant qui va l’accompagner dans son singulier périple…

Réalisation : Caroline Vignal
Scénario : Caroline Vignal
Interprètes : Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Cote, Marc Fraize…
Photographie : Simon Beaufils
Montage : Annette Dutertre
Sociétés de production : Chapka Film, La Filmerie
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée: 95 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 16 septembre 2020
France – 2020

Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait : Emmanuel Mouret au top de son art

Avec Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait, Emmanuel Mouret arrive à un tournant de son chemin cinématographique, où il ose se débarrasser de la couche de burlesque qu’il apporte à ses films par sa présence un peu maladroite, pour se concentrer, non sans humour toutefois, sur le seul sujet qui l’occupe en terme de cinéma : l’amour, le désir, et leur inconstance.

Synopsis :  Daphné, enceinte de trois mois, est en vacances à la campagne avec son compagnon François. Il doit s’absenter pour son travail et elle se retrouve seule pour accueillir Maxime, son cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. Pendant quatre jours, tandis qu’ils attendent le retour de François, Daphné et Maxime font petit à petit connaissance et se confient des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d’amour présentes et passées…de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années.

Paroles et Musique

La petite musique d’Emmanuel Mouret est de retour. Avec son nouveau film, les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, le cinéaste continue dans la veine d’un cinéma particulier, avec des dialogues que l’on pourrait presque qualifier de surannés, délicieux comme un bonbon, et pourtant acérés comme une flèche. S’appuyant sur Diderot pour Mademoiselle de Joncquières, son film en costumes, il penche plutôt vers une sorte de marivaudage avec ce film, où la parole, les choses qu’on dit, est le moteur du film.

Dans un cadre qui nous éloigne d’emblée de la vie planplan de monsieur tout-le-monde, une magnifique bâtisse qui tient lieu de maison de campagne à Daphné (Camélia Jordana), et son mari François (Vincent Macaigne), Daphné , enceinte de trois mois, reçoit Maxime venu en villégiature (Niels Schneider), un cousin de son mari, lequel est reparti à Paris, pour des raisons professionnelles,  à la dernière minute. Les deux semblent très vite s’accommoder de cette situation de tête-à-tête, partant faire du tourisme cheveux au vent, et échangeant à longueur de journée des confidences intimes sur leurs vies amoureuses respectives.

Le film est ainsi un habile enchâssement d’histoires d’amour en flash-backs, celles de Daphné, et celles de Maxime, avec l’évidence d’une relation probable entre eux deux qui est dessinée par le cinéaste dès les premières scènes. De cette manière, Mouret diffuse un trouble jusqu’à la dernière minute du film. Niels Schneider est assez méconnaissable dans ce rôle de l’homme meurtri qui subit son amour de l’amour, son désir du désir. Jouant plutôt les cyniques,  chez Dolan (Les Amours imaginaires) ou Fontaine (Un Amour impossible), il adopte ici un phrasé empreint de mélancolie, des postures perpétuelles d’attente. En face de lui, la brune Camélia Jordana campe une Daphné incandescente, impatiente de consommer enfin une passion visiblement inassouvie.
Le cinéaste est également très généreux avec ses seconds rôles. En particulier, on admire le personnage de la femme de François, interprétée de manière lumineuse par une Emilie Dequenne très inspirée. De même pour la primesautière Sandra, la copine fantasque de Maxime, interprétée par Jenna Thiam, apportant un surplus de dynamisme au film.

Les Choses qu’on dit… est un film incroyablement rythmé malgré une pléthore de dialogues très sobres, très théâtraux. Le scénario est solide, regorgeant de ramifications, la musique classique, très présente, soulignant délicatement les situations mises en scène. Mouret s’appuie sur des cadres enchanteurs en guise d’écrins aux nombreux tête à tête entre les différents personnages. En effet, n’apparaissent ensemble à l’écran que des paires amoureuses ou amicales ;  les moments de trahison, de doutes, de douleurs ne sortant que très rarement du cadre du récit oral que chacun des deux protagonistes en fait à l’autre.

Le  film d’Emmanuel Mouret, à l’image de tous ceux qui l’ont précédé, parle de l’amour, de la complexité du désir, de l’inconstance des amoureux. Empruntant des chemins différents, de la comédie au film en costumes, il arrive ici à une sorte de quintessence, à ce genre de films où il ne reste plus aucun gras, aucun superflu, un film paradoxalement minimaliste malgré le marivaudage ambiant. Un film qui vise juste et qui peut parler à tous. Un petit bijou en somme, son meilleur à ce jour assurément.

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait– Bande annonce  

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Mouret
Scénario : Emmanuel Mouret
Interprétation : Camélia Jordana (Daphné), Niels Schneider (Maxime), Vincent Macaigne (François), Émilie Dequenne (Louise), Jenna Thiam (Sandra), Guillaume Gouix (Gaspard), Julia Piaton (Victoire), Jean-Baptiste Anoumon (Stéphane), Louis-Do de Lencquesaing (David le réalisateur), Claude Pommereau (Le philosophe)
Photographie : Laurent Desmet
Montage : Martial Salomon
Producteur : Frédéric Niedermayer
Maisons de production : Moby Dick Films
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 122 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  16 Septembre2020
France – 2020

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4.5

ADN : Le deuil et la reconstruction chez Maïwenn

Cinq ans après Mon Roi, Maïwenn retrouve le chemin de la réalisation avec ADN. Un drame intimiste, sobre et très personnel, qui questionne le deuil et la quête des origines dans la France cosmopolite. Une œuvre pleine de vitalité, décorée du label Festival de Cannes 2020.

La question de la quête des origines est loin d’être inédite au cinéma. Celle du deuil tout autant. Maïwenn choisit le parti-pris intimiste et personnel, dans un dispositif d’une étonnante sobriété pour une cinéaste de cet acabit.

ADN : L’art de la vitalité

Le film débute sur une réunion de famille autour du grand-père, patriarche de la famille de Neige (Maïwenn). Neige est une mère divorcée de trois enfants, qui rend régulièrement visite à son grand-père Emir, qui finit ses jours dans une maison de retraite. Un repère dans sa vie, lui qui l’a aimée et protégée de la toxicité de ses parents, divorcés. Mais ce dernier, atteint de la maladie d’Alzheimer, va décéder. Vient alors le temps de la douloureuse étape de l’organisation de l’enterrement, du deuil et de la reconstruction.

Comme souvent dans le travail de Maïwenn, le ton est donné. On retrouve rapidement l’énergie inhérente à son cinéma, les dialogues qui fusent, l’émotion qui se dégage des situations exposées. Il y a également chez la cinéaste, cette capacité incroyable à alterner entre l’humour et la gravité en une fraction de seconde. Une aisance à l’écriture, des dialogues et des situations, visible depuis le début de sa (encore) jeune carrière.

Une caractéristique de son cinéma qui s’épanouit de la plus belle des manières dans la première moitié du long-métrage. Une émotion qui vire du rire aux larmes en un claquement de doigts. C’est fort, toujours culotté. Dans ce film éminemment personnel pour la réalisatrice, Maïwenn excelle à retranscrire le réel. Comme à son habitude, tout est d’un naturel déconcertant. À commencer par toutes les étapes qui suivent le décès. Les coutumes mortuaires, les cérémonies, les paperasses administratives et autre querelles familiales… on suit scrupuleusement le dernier voyage du défunt, à travers le regard de sa famille. L’émotion nous cueillit souvent, elle nous renvoie à nos histoires, nos douleurs passées et présentes.

 

Casting à l’ADN Maïwennien 

La cinéaste confirme ce don du regard, cette justesse pour retranscrire le réel. C’est effectué avec beaucoup de vitalité et l’on se rend compte rapidement que peu importe le dispositif déployé – ici tournage à petite équipe – la puissance de ses images reste la même. Il y a ce sens de la phrase juste, de l’écriture précise, de l’improvisation qui sert le propos et apporte toujours une fièvre à ses films. C’était déjà le cas dans Polisse et Mon Roi.

D’une impeccable Fanny Ardant, à un touchant Dylan Robert en passant par la légèreté comique bienvenue de Louis Garrel, la cinéaste française peut s’appuyer sur un casting très solide, dont elle arrive à en extraire toute la force afin de servir son propos.

Un goût d’inachevé

Mais il y a un petit couic. Maïwenn brasse tout une variété de thèmes et de sujets, qui se mêlent et s’entrecroisent mais la (courte) durée du film (1h30) l’handicape dans l’exploration profonde de ses thématiques. Alors que le début est d’une franche réussite, la suite peine à trouver la même force, le même souffle, le même intérêt.

Le deuil puis la reconstruction mériterait un film pour chaque thématique. Maïwenn ouvre des pistes – très intéressantes – de réflexion sur le poids de l’héritage, la difficulté de se reconstruire et la quête des origines. Mais cette ultime piste – qui semble être au cœur du récit si l’on suit la logique du titre – est esquissée de manière trop peu approfondie pour qu’elle touche le spectateur avec le même impact.

La réalisatrice délaisse alors les autres protagonistes pour recentrer le récit sur son personnage de Neige. En abandonnant la logique du groupe, le film perd un peu de son souffle. Le cinéma de Maïwenn se vide alors un peu de sa substance, perdant l’énergie communicative au profit de la quête introspective. Même là, le film se conclut au moment où la réflexion globale est à la moitié du chemin. Malgré le sentiment d’inaccompli, rien ne saurait enlever les qualités d’ADN, et le talent de sa réalisatrice. Un regard d’autrice creuse son sillon dans le paysage du cinéma français. Mais il reste comme un goût d’inachevé.

ADN – Fiche technique

Réalisatrice : Maïwenn
Scénario : Maïwenn, Mathieu Demy
Interprétation : Maïwenn, Louis Garrel, Fanny Ardant, Dylan Robert, Marine Vacth
Photographie : Sylvestre Dedise
Montage : Laure Gardette
Musique : Stephen Warbeck
Producteur : Pascal Caucheteux
Maisons de production : Why not productions
Distribution (France) : Le Pacte
Durée : 90 min
Genre : Drame
Date de sortie :  28 octobre 2020

France – 2020

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3.5

Les caractéristiques d’un excellent film de sport

De Rocky à Karate Kid en passant par Rasta Rocket, les excellents films de sport ont tous des points communs, des caractéristiques qui les rendent si bons. En analysant les meilleurs films de sport selon le classement IMDb, nous pouvons les trouver et vous en parler.

Le sport fonctionne naturellement très bien au cinéma

Tout d’abord, il faut savoir que le genre cinématographique sportif est souvent très apprécié par les spectateurs et par la critique et ce pour plusieurs raisons. Le sport et le cinéma ne sont pas si éloignés que ça, on entend souvent les commentateurs sportifs observer une rencontre et lors d’un moment épique dire que c’est « digne d’un film », qu’on se croirait à « Hollywood ».

Le sport et le cinéma intègrent une certaine chorégraphie de la part des sportifs et des acteurs, ils se mouvent dans un espace donné, de façon plus ou moins intense, dans un rythme plus ou moins soutenu. Dans les deux cas, on a un scénario, qui dans le sport n’est pas déterminé à l’avance. Ces scénarios comprennent des rebondissements, des moments imprévisibles.

Enfin le sport et le cinéma transmettent la même chose : des émotions. Que ce soit la surprise, la joie, la peur, à chaque instant on ressent une émotion forte, qu’on fasse du sport, qu’on le regarde, ou qu’on regarde un film sur le sport. Ce n’est pas pour rien qu’on compte pas moins de 4 385 titres dans le genre « Sport » sur IMDb.

Les caractéristiques des bons films de sport

Un film sur le sport se doit d’être avant tout réaliste : ne pas compter d’événements qui semblent totalement improbables. Le personnage principal ne doit pas sortir de nulle part et arriver lors d’une rencontre sans s’être entraîné, sans s’être battu avant.

Sur 50 des meilleurs films de sports selon IMDb, 30 racontent l’histoire de sportifs professionnels et non amateurs. Cela permet de mettre davantage en jeu : vie personnelle, professionnelle, argent, etc. et donc de mobiliser davantage d’émotions. 31 des meilleurs films de sport analysés par Betway Online Casino sont d’ailleurs des biographies ou des inspirations d’histoires vraies ! Pour garder des émotions fortes tout au long du film et pour faire en sorte que le spectateur s’attache aux personnages, il vaut mieux n’avoir qu’un personnage principal plutôt qu’une équipe entière. 27 des 50 meilleurs films de sport se focalisent sur des sports qui se pratiquent seuls.

Enfin, un film de sport qui se veut excellent doit bien se terminer. Pas forcément par une victoire du personnage principal, mais au moins par un accomplissement personnel de ce dernier.

La boxe et le cinéma : un cocktail réussi

La boxe est un sport qui convient parfaitement au cinéma, ils représentent 20 % de la liste. Rocky, Creed, Million Dollar Baby, ils sont nombreux car la boxe est un sport de combat, on l’utilise en tant que métaphore de la vie du personnage principal. La violence et les événements imprévus présents dans l’univers de la boxe permettent de renforcer l’intensité des émotions, le tout en rythmant les scènes de combat qui deviennent épiques.

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Escape From New York (1981), de John Carpenter : infiltration et extraction avec le solide Snake

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En 1981, un an après The Fog (et quelques années après son cultissime Halloween), John Carpenter commence à sérieusement maîtriser le genre du thriller « à ambiance », travaillant des rythmes lents où l’action se fait rare au profit d’une atmosphère sous haute tension. Une trajectoire qui le mènera, un an après Escape From New York, à son chef-d’œuvre horrifique The Thing, ainsi qu’à la fin des années 80 à des films d’action plus décomplexés tels qu’Invasion Los Angeles.

Escape From New York est un peu au croisement de ces deux tendances : d’un côté, le scénario d’action simplissime mais enrobé de sous-texte politique d’un Invasion Los Angeles ; de l’autre, l’ambiance nocturne, à la fois calme et inquiétante, à la lisière du post-apocalyptique, sur lequel un The Fog reposait entièrement. Pur produit du cinéma des années 80, Escape From New York est donc une sorte d’OVNI entre film d’exploitation et blockbuster d’action, comme si le Mad Max de Miller avait atterri dans l’univers décrépit de Carpenter.

L’efficacité d’Escape From New York tient à son respect des trois unités : unité d’action (un prisonnier, ancien combattant, a pour « simple » mission de sauver le président en échange de sa liberté), unité de lieu (l’île de Manhattan, dont l’espace est circonscrit par des remparts), unité de temps (une montre affichant le compte à rebours des 22h imparties au héros pour atteindre son objectif, sans quoi il mourra). La narration est limpide, sans retournements de situation inutiles, avec une progression linéaire assez classique mais qui fonctionne (adaptation à l’environnement, rencontre avec de nouveaux alliés, localisation de la cible, course-poursuite et affrontement avec le « big boss » des antagonistes, triomphe sur le gong à la seconde près). Un scénario de série-b comme Carpenter aime à les mettre en scène, avec la patte artistique, les touches de fantastique et de satire qu’on lui connaît.

En revoyant le film en 2020, certains éléments de la dystopie « futuriste » imaginée par Carpenter font étonnamment écho à notre contexte actuel : cette île de Manhattan encerclée par un mur de quinze mètres de haut, devenue une véritable prison pour les bandits, certes, mais aussi pour le petit peuple, les marginalisés et les discriminés, a tout de l’Amérique de Trump telle qu’on pourrait l’imaginer si ses désirs les plus extrêmes avaient été mis en application, en imaginant le pire. Lors du détournement de l’avion du président, la pilote appelle à la révolution « au nom des travailleurs et de tous les opprimés de ce pays impérialiste, [pour porter] un coup fatal à l’État policier et raciste ». Avec les récents incidents survenus aux États-Unis comme en France, les manifestations toujours plus nombreuses contre les violences policières et le racisme, il y a de quoi esquisser un sourire mêlé de gêne.

Néanmoins, l’intérêt d’Escape From New York est ailleurs, même si cet arrière-plan socio-politique apporte indéniablement une saveur particulière. C’est avant tout l’ambiance visuelle et sonore du film qui fait sa force. Comme dans tout futur sorti de l’imaginaire des années 80, la technologie s’accompagne de gros boutons qui clignotent, d’écrans-radars tout pixelisés ; les armes sont sophistiquées, les pantalons moulants ; les biceps sont de sortie pour les messieurs, les décolletés pour les dames ; on fume des cigarettes avec un regard menaçant et on parle avec une voix bien grave, parce que ça fait viril. Puis les rues sont sales, les carcasses de voitures obstruent les routes, les ponts sont jonchés de mines, le dernier chauffeur de Taxi est à moitié alcoolique (ou en tout cas bien lunaire) et les bandits ressemblent à des sortes de motards punks qui s’égosillent devant des combats de catch improvisés. C’est la jungle, la décadence, la dépravation, et pourtant, tout ce que ce petit monde recherche : c’est la liberté. Parce qu’à y réfléchir, les motivations du « Duke » ne sont pas foncièrement mauvaises : séquestrer le président pour l’utiliser comme rançon afin de libérer sa communauté. En face, notre héros envoyé de force par la police fédérale est bien moins légitime… Mais il faut le comprendre : rouler dans une Cadillac sertie de chandeliers sur le capot et d’une boule à facettes qui pendouille au rétroviseur, ça mérite la mort et rien d’autre.

À côté de ce décorum un peu kitsch (bien qu’habituel chez Carpenter), qui occupe surtout la deuxième moitié du film, les trois premiers quarts d’heure travaillent une tout autre ambiance. Le rythme est lent, l’action quasi inexistante, l’attente se prolonge et la tension s’accentue, à mesure que Snake Plissken explore les ruelles dévastées de ce New York morbide. Sur les pulsations irrésistibles du score de Carpenter et Howarth, notre héros, plus « badass » que Stallone et Schwarzy réunis, déambule dans tous les sens tel un pantin désarticulé, voûté, fusil à la main, guettant le danger à chaque coin de rue. Rien, pas une âme à l’horizon, jusqu’au surgissement des « Dingues », meute folle de misérables vêtus de haillons avec un côté « cannibales zombiesques » qui nous rappelle que l’on est chez Carpenter, et que la frontière avec le fantastique n’est jamais loin.

Escape From New York est addictif, grisant. En à peine une heure et demie, John Carpenter nous fait entrevoir un univers riche, haut en couleurs et macabre à la fois, sans pour autant nous abreuver d’informations inutiles ou de détails gratuits. Grâce à la mobilité de sa caméra, qui filme le héros de face, de dos, qui accompagne ses coups d’œil et nous immerge dans un cadre spatio-temporel palpable, à notre échelle, ce New York uchronique sonne avec justesse et cohérence. Donald Pleasance, Lee Van Cleef ou encore Harry Dean Stanton – qui ont l’air de bien s’amuser – semblent avoir toujours été là, et Kurt Russell est évidemment comme un poisson dans l’eau. Si l’écriture n’est pas parfaite, que certaines scènes (notamment d’action) manquent parfois de cohérence et d’intensité, difficile de bouder son plaisir devant une œuvre aussi bien menée, simple dans ses enjeux mais efficace dans sa réalisation, jusque dans ses finitions artistiques irréprochables et sa bande-son à tomber par terre.

Et puis Snake Plissken est quand même le héros dont s’inspira Hideo Kojima pour créer le personnage de Solid Snake, dans la saga Metal Gear Solid. Et rien que pour ça, on lui doit la révérence.

 

Escape From New York : Bande-annonce

 

Synopsis : En 1988, dans un univers dystopique prenant place aux États-Unis, et à la suite de l’explosion de la criminalité dans le pays, l’île de Manhattan, un des arrondissements de la ville de New York, est transformée en une île-prison, un pénitencier à ciel ouvert. L’île est alors le cadre de l’aventure de Snake Plissken, un redoutable hors-la-loi chargé par les autorités de la ville de sauver en moins de vingt-quatre heures le président des États-Unis qui a été fait prisonnier sur l’île.

Fiche technique :

Titre original : Escape From New York
Titre français : New-York 1997
Réalisation : John Carpenter
Scénario : John Carpenter, Nick Castle
Distribution : Kurt Russel, Lee Van Cleef, Donald Pleasance
Photographie : Dean Cundey
Musique : John Carpenter, Alan Howarth
Genre : Action, Science-Fiction
Durée : 99 minutes
Dates de sortie : 24 juin 1981 (FR), 10 juillet 1981 (US)

États-Unis – 1981

« La Bête tue de sang-froid » : honorable cinéma d’exploitation

Le Chat qui fume propose en blu-ray La Bête tue de sang-froid, du cinéaste italien Aldo Lado. Ce film d’ambiance(s) et de malaise(s) nous transporte dans l’Allemagne et l’Italie des années 1970, dans le sillage de deux jeunes femmes torturées par deux marginaux.

Aldo Lado se sert d’un prétexte des plus anodins pour porter l’effroi et la sidération au cœur de son film. Deux jeunes femmes quittent l’Allemagne pour se rendre en Italie afin de passer les réveillons de fin d’année avec la famille de l’une d’entre elles. Leur voyage en train va toutefois prendre une tournure hitchcockienne : elles vont croiser de parfaits inconnus dont la sadisme et l’immoralité transforment instantanément leur périple en bal des horreurs. Les liens de parenté avec L’Inconnu du Nord-Express semblent évidents : le diable croisé par hasard, le train et un propos qui vise à secouer les conservatismes.

Car si Alfred Hitchcock s’amusait à employer ses deux antihéros dans une allusion à peine voilée à l’homosexualité, Aldo Lado inscrit son film, parfois insoutenable, dans une Italie où se maintiennent vaille que vaille puritanisme et conformisme. Mieux, les tortures et viols que s’apprêtent à subir les deux jeunes femmes sont peut-être davantage imputables à une bourgeoise abjecte et manipulatrice qu’aux deux « marginaux » (c’est ainsi qu’Aldo Lado les décrit) qui les perpétuent. Le message sous-jacent est clairement exprimé par le réalisateur italien : il s’agit de témoigner d’une société où les plus fragiles sont objetisés et utilisés pour satisfaire les appétits des plus puissants.

La Bête tue de sang-froid peut se prévaloir de plusieurs sophistications qui justifient à elles seules sa vision. Il y a bien entendu l’ambiance anxiogène, façonnée à l’aide de filtres colorés (dont le bleu, très prégnant) et d’une ritournelle jouée à l’harmonica ; il y a ces plans mémorables sur les visages, sadiques, terrorisés ou évanescents ; il y a enfin ces métaphores, perçues dans un montage alterné entre un repas dans la haute société et les événements effroyables du train, ou lors de la première scène de sexe quand les corps se mélangent au même rythme que les rails s’entremêlent.

Que dit La Bête tue de sang-froid de la violence ? Qu’elle est dictée par les bourgeois et les puissants, comme Aldo Lado l’exprime clairement dans les bonus de cette édition. Que les discours visant à promouvoir l’importance des parents, de l’école ou de l’éducation trouvent leur limite face à une sorte de fatalisme résigné. C’est en tout cas ce que laissent entendre les paroles prononcées par le Professeur et père de famille du film, une fois mises en parallèle avec le calvaire vécu par sa fille. Le mal n’est définitivement pas semblable à celui, tumoral, que le chirurgien extirpe des corps cancéreux, et même le noble médecin va sombrer dans un accès de folie vengeresse. On le voit, Michael Haneke n’a rien inventé avec Funny Games : l’essentiel du sadisme sur grand écran est déjà inscrit dans l’ADN de La Bête tue de sang-froid. En sus, le spectateur, voyeur comme chez Haneke, et clairement personnifié par un passant dans le train, prend ensuite part au massacre à travers lui – avant de le dénoncer hypocritement.

BONUS

Cette très belle édition d’un point de vue technique est agrémentée des interviews d’Irène Miracle et Aldo Lado. La première raconte son engagement dans le projet sans en connaître tout à fait les tenants et aboutissants et décrit le malaise ressenti lors de la captation de certaines scènes sulfureuses. Le second s’épanche sur la genèse du film, sur sa symbolique dénonçant la bourgeoisie comme vectrice de la violence ou sur le système de production cinématographique vouant aux gémonies les réalisateurs ayant connu un échec commercial. Il note le décalage entre son film et la société italienne des années 1970 et fait part de la phase d’incertitude qui l’a frappé avant de tourner La Bête tue de sang-froid.

TECHNIQUE:
• BLURAY
• Italien et Français en DTS 2.0
• Sous-titres: Français
1975 – 1h32 – Italie – Version intégrale

BONUS:
• J’entends siffler le train, avec Irène Miracle (16 mn)
• Et le train va, avec Aldo Lado (1h17)
• Film annonce

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3.5