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Ghosts of Mars (2001) de John Carpenter : un mars et un départ

Quand un millénaire s’ouvre pour de bon, un dernier fantôme sort de la tête du Gandalf émacié de la série B. Ghost of Mars, 2001, l’odyssée de l’espèce menacée par l’essoufflement d’un cinéaste las et badass, bien heureux de lâcher un dernier grand métrage en partant vers l’horizon sans se retourner. Enfin, ça c’était avant The Ward en 2011, qui gâche du coup cette intro crépusculaire. On n’a qu’à dire qu’il n’existe pas.

Synopsis: En 2176, Mars est devenue une colonie où vivent quelques milliers de colons qui tentent difficilement de terraformer la planète. Le commandant Helena Braddock (Pam Grier) et le lieutenant Melanie Ballard (Natasha Henstridge) sont envoyées avec leur brigade vers la cité minière de Shining Canyon avec pour mission de mettre la main sur un dangereux criminel, Desolation Williams (Ice Cube), afin de le ramener à la capitale pour y être jugé. Mais la ville où ils débarquent semble étrangement vide de ses habitants. Pénétrant plus avant dans les locaux de la prison, ils découvrent une poignée de prisonniers et « Desolation » Williams enfermés dans les cellules. L’un d’entre eux se comporte étrangement, se mutilant et se lacérant la peau. Les couloirs des autres habitations sont jonchés de morceaux de cadavres et décorés de sculptures métalliques à l’aspect barbare et inquiétant.

See, text and sun

« Salut, c’est quoi le texte ?

– Voilà, lisez ici.

– Beuaaaaaaaaaaaaaaargh, c’est bien ça ?

– Voilà.

– Sur trois pages.

– Pardon, 4, j’ai oublié la scène de fin. »

Ce rare extrait de l’audition du méchant en chef de martiens devenus zombies, Richard Cetrone, témoigne de l’atmosphère d’une œuvre incomprise, et c’est le meilleur compliment qu’on puisse lui faire. Ghost of Mars ne plaît pas aux jeunes, aux vieux, les nostalgiques d’Assaut, de The Thing et les autres en parlent plus en milieu confiné : Ghost of Mars, c’est quelque chose de spécial. Une œuvre d’un homme qui ici, en tournant dans une campagne mexicaine une histoire de zombies martiens, tout droit sortis d’une pochette d’album de Kiss, refusait encore une fois et pour toujours de faire comme les autres.

Mars défense

Ghost of Mars a besoin d’avocats. Le film est vertigineux d’audaces de narration et de mise en scène que John Carpenter n’a jamais véritablement osées avant, dans un emballage refusant de rendre ces gisements accessibles. Une narration des événements éclatée entre tous les protagonistes, une bande-son métal ringardisée omniprésente, une retraite de flingueurs digne des légions romaines, chorégraphiée avec génie : pour en prendre pleinement conscience, il faut creuser, libérer au passage quelques démons d’une filmo incomparable et être contaminé par l’esprit hurlant son anti-conformisme à chaque âge. Quand se pointe la mort du cinéma organique, chargé des chairs pendantes à la Tom Savini, évoquées par Rob Bottin dans The Thing, Ghost of Mars prend la posture de l’hommage désenchanté à tout un pendant du 7ème art stylisé et idéalisé depuis.

La soif du mal

Les héros débarquent dans une colonie de mineurs sous-payés, qu’on a envoyés au casse-pipe piocher dans une mine qu’il ne fallait pas trop chatouiller. Elle est déserte, le vent pourrait y souffler quelques brins de paille. Il n’y manque que Gary Cooper pour faire coucou. Sur le tournage, John Carpenter évoque toutes les sources de son cinéma, exorcise ses démons, littéralement, filmant dans une mine indienne où il a voulu des prières pour saluer ces fantômes. Il est le dernier cinéaste à croire au mal en tant que tel, celui qui échappe aux religions, aux clergés et aux philosophes. M le maudit est là, partout, derrière chaque crevasse.

Ah si j’étais riche !

Avec 28 millions de dollars de budget, John Carpenter vole au-dessus des 15 millions de The Thing, qui était son œuvre la mieux dotée. Mais il tourne encore ici avec le style et la patte fauchée qui ont construit une filmographie à contre-courant de ce que la série B devenait déjà en 2001. Une série de films interchangeables, hantés par les blockbusters en cherchant à chaque plan l’évocation de masses, les grands angles et le style assommant qui sera cristallisé dans l’affolante saga Fast & Furious. Ghost of Mars a aussi son mastard qui ne sourit jamais : cube de glace (ice cube) est de la partie, et on souhaite à tous les gros bras aussi expressifs qu’une bûche d’être un jour mis en scène de la sorte, ne serait-ce que dans un seul plan. On souhaite aussi à tous les futurs petits scripts sur lesquels lorgnent les algorithmes Netflix et Amazon pour faire du stock d’être un jour mis en images avec autant de désintéressement. Car Ghost of Mars est aussi un film de fin, un salut ganté de noir, et chaque métrage devrait peut-être être tourné de la sorte.

Bande annonce : Ghosts of Mars

https://www.youtube.com/watch?v=TAodkwmaJdU&ab_channel=Lesextraterrestresaucin%C3%A9ma

Fiche technique

Titre français : Ghosts of Mars
Titre original complet : John Carpenter’s Ghosts of Mars
Réalisation : John Carpenter
Scénario : Larry Sulkis et John Carpenter
Musique : Anthrax, Buckethead et John Carpenter
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Paul C. Warschilka
Décors : William A. Elliott
Costumes : Robin Michel Bush
Production : Sandy King
Sociétés de production : Screen Gems, Animationwerks et Storm King Productions
Distribution : Sony Pictures Entertainment (Monde), Screen Gems (États-Unis), CTV International (France)
Budget : 28 millions de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs – 2,35:1 – DTS / SDDS / Dolby Digital – 35 mm
Genre : horreur, science-fiction
Durée : 98 minutes
Dates de sortie2 :
États-Unis : 24 août 2001
France : 21 novembre 2001
Film interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France

Distribution

Natasha Henstridge (VF : Françoise Cadol) : le lieutenant Melanie Ballard
Ice Cube (VF : Thierry Desroses) : James « Desolation » Williams
Jason Statham (VF : Philippe Vincent) : Jericho Butler
Clea DuVall (VF : Véronique Alycia) : Bashira Kincaid

The Fall, le cascadeur et le conteur d’histoires

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Réalisé en 2006 par le metteur en scène indien Tarsem Singh (parfois simplement appelé Tarsem), The Fall est avant tout un film sur le cinéma. Il nous conte la double histoire du cascadeur Roy, blessé aux jambes suite à une chute et hospitalisé dans le Los Angeles des années 20, qui devient le Bandit Masqué dans l’imagination de la petite Alexandria, elle aussi admise après une chute. Dans les yeux du réalisateur, la fonction première du cinéma comme œuvre d’art totale (au même titre que l’opéra) prend tout son sens : raconter au spectateur une histoire à la rencontre de différents médias, images, théâtre, musique, photographie…

Un cascadeur comme personnage principal…

Pour ce faire, The Fall met en scène deux personnages réunis à cause d’une chute. Roy est un cascadeur au cœur brisé qui tente de se suicider pendant le tournage d’un film. Cette action nous est montrée au moyen d’une ouverture opératique en noir et blanc – les véritables scènes du film auxquelles participe Roy – sur fond de 7ème symphonie de Beethoven et sans dialogue. La mise en abyme en noir et blanc annonce la couleur : du cinéma qui nous parlera de cinéma. Les films muets sont alors sur leur fin, mais les cascades ont le vent en poupe, évoluant dans la surenchère du toujours plus spectaculaire et sans trucage. C’est en profitant de ce contexte que Roy manque volontairement sa chute d’un pont, désirant en finir. Il s’en sortira miraculeusement vivant, mais incapable de marcher sans une rééducation qui ne l’intéresse pas. Un cascadeur sans possibilité de poursuivre sa carrière…

…avec comme toile de fond une histoire extravagante…

C’est alors que de cascadeur, il deviendra conteur d’histoires, d’une épopée fantastique, en même temps que de la sienne inconsciemment. Tarsem plonge son spectateur dans un film qui se raconte aussi bien dans le réel que dans l’onirique, en introduisant le personnage d’Alexandria, immigrée roumaine de moins de dix ans, qui en chutant d’un oranger pendant son travail, s’est retrouvée le bras en écharpe.
Seule, s’ennuyant, elle répond à l’appel de Roy, qui se met en tête de lui conter l’histoire du Bandit Masqué, alter ego au cœur brisé dont on comprend doucement qu’il veut en finir. Le jeune Lee Pace montrait alors déjà l’étendue de ses talents, campant ce double personnage qui feint une joie pour… arriver à ses fins, mais dont les deux identités finalement se confondent sous les mots de la très juste Catinca Untaru (Alexandria). L’alchimie du duo porte ce film, aussi bien dans les scènes réelles que dans les scènes imaginées, puisque la petite Alexandria franchira elle aussi la frontière du conte.

… prétexte aussi à nous montrer les décors de cinéma et l’image

L’histoire onirique aurait pu n’être qu’un témoignage inconscient de la vie interne de Roy, une révélation de sa psychologie brisée autant que ses jambes. Pourtant, Tarsem réussit le pari de donner plusieurs lectures aux aventures du Bandit Masqué.
Si lorsque ce dernier reprend goût à la vie, il en va de même pour Roy qui retrouve du coup l’envie de marcher, les incursions dans l’imaginaire à la fois de Roy et d’Alexandria sont surtout prétextes à l’un des plus beaux hommages visuels au 7ème Art jamais tourné. Arrivent les chiffres : quatre ans de tournage, dans plus de vingt pays, et dans les lieux les plus extravagants du globe… Tarsem entraîne ses personnages et son spectateur dans la couleur et l’image pures, dans la scénographie et non plus dans les décors. C’est la démonstration du caractère d’œuvre totale qu’est le cinéma qui se réalise au visionnage de The Fall qui convoque tous les sens et toutes les émotions. La photographie à la palette saturée de Colin Watkinson couplée à la mise en scène émouvante et efficace de Tarsem donne à voir à la fois une histoire touchante et simple (deux blessés qui se rencontrent) et une fable, en même temps qu’une ode au septième art. Le tout avec une grande originalité dans ces images dignes d’un western onirique et vaguement oriental.

Au final, The Fall est ce film auquel on revient pour s’émerveiller et pour être touché. Quand certains produits visuels laissent totalement de marbre, The Fall, avec ses différentes strates de lecture, n’a aucune difficulté à trouver un public en quête de profondeur. Réunis par leur chute respective, Roy et Alexandria, mais aussi le Bandit Masqué, nous font nous aussi chuter : on tombe sous le charme de cette fresque épique, visuelle et émouvante qui rend aussi hommage aux cascadeurs des prémices du cinéma.

The Fall : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Tarsem
Scénaristes : Dan Gilroy, Nico Soultanakis et Tarsem Singh, d’après le scénario de Valeri Petrov (pour Yo Ho Ho)
Photographie : Colin Watkinson
Costumes : Eiko Ishioka
Casting : Lee Pace, Catinca Untaru
Produit par : Radical Media, Absolute Entertainment
Sortie : 2006
Pays : Inde, Royaume-Uni, Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : drame, fantastique, aventure, psychologie
Durée : 107 minutes

Les hackers représentés dans les films vs les véritables pirates informatiques

Depuis plusieurs décennies, de nombreux films représentent les hackers comme des personnages passionnants et parfois bienveillants. Qu’en est-il à propos des véritables pirates informatiques ? Est-il réellement possible de compromettre leurs activités grâce à un antivirus ou serveur VPN ? Cet article répondra à ces questions pertinentes.

Cinéma et séries : les hackers les plus populaires

Qu’il soit question de rôles interprétés au cinéma ou dans une série télévisée, les hackers ont depuis toujours passionné les spectateurs. Naturellement, le développement des outils digitaux a favorisé la présence de ces pirates dans le 7ème art. Voici une sélection non-exhaustive des rôles les plus populaires :

  • Neo (Matrix) – interprété par le talentueux Keanu Reeves, ce personnage principal n’évoque initialement aucune motivation bénéfique ou criminelle.
  • Elliot Alderson (Mr Robot) – ingénieur informatique, ce personnage anarchiste a véritablement marqué l’esprit des téléspectateurs avec ses références philosophiques.
  • Dennis Nedry (Jurassic Park) – considéré comme le principal élément perturbateur, ce personnage malveillant et avide provoque de lourdes conséquences après avoir piraté l’accès de certaines données déterminantes.
  • Abby (NCIS : enquêtes spéciales) : avec son look extravagant, ce personnage bienveillant passionne grâce à son assurance et ses compétences dans le domaine du piratage.

Outre les antivirus, la majorité des films et séries proposant des personnages de hackers n’évoquent que rarement des solutions dédiées à la cybersécurité (et plus particulièrement l’utilisation d’un serveur VPN). Faut-il considérer les pirates les plus populaires du 7ème art en tant que « personnages réalistes » ? La suite de cet article ne manquera pas de vous surprendre.

« V pour Vendetta » et le groupe Anonymous

Parmi les personnages du 7ème art marqués par un esprit anarchique, le film « V pour Vendetta » est un exemple unique. En effet, cette production a étroitement participé à la création d’un groupe de pirates informatiques très populaires : Anonymous. Sans revendications personnelles, ces hackers s’identifient en tant que « justiciers du nouveau monde » en parvenant à pirater des systèmes hautement sécurisés.

Particulièrement actifs entre 2003 et 2017, les Anonymous ont néanmoins quitté les actualités associées à la cybersécurité jusqu’en 2020. En effet, le groupe « hacktiviste » a souhaité se positionner suite à la mort tragique de Georges Floyd suite à un contrôle policier aux Etats-Unis. Cet article publié sur le site Lemonde.fr résume parfaitement cette prise de position non-surprenante pour de nombreux internautes.

Des rôles « fidèles à la réalité » ?

Non, les pirates représentés dans les films et séries ne désignent en aucun cas les véritables hackers, et ce, pour de multiples raisons.

Dans un premier temps, les motivations bienveillantes de ces experts en informatique ne sont que rarement vérifiées. Effectivement, seuls quelques groupes populaires revendiquent des actions humanistes, tandis que la majorité des pirates souhaite perturber des sites et applications ou encore imposer des rançons suite à une récupération de données personnelles.

Par ailleurs, l’étonnante simplicité des tentatives de piratage dans le 7ème art ne représente en aucun cas les méthodes appliquées par les véritables hackers. En effet, comment croire qu’une simple ligne de codes puisse corrompre le système de sécurité d’une société multinationale ? Certains spectateurs pourront alors se questionner quant à cette représentation simplifiée et inexacte. Naturellement, ce choix volontaire permet d’accessibiliser les scènes de piratage. Toutefois, une autre raison peut argumenter ce choix : désigner les véritables failles d’un logiciel depuis un film ou une série télévisée pourrait motiver de véritables hackers.

D’après cet article publié sur le site Lefigaro en 2019, le piratage informatique mondial aurait coûté 45 milliards de dollars lors de l’année 2018. Ces statistiques sont néanmoins caractérisées par une croissance infatigable. La cybersécurité devient ainsi une véritable priorité pour chaque internaute (professionnel ou non).

La cybersécurité, une « cyberpriorité »

L’émergence de nombreuses solutions digitales face à la croissance de la cybercriminalité est légitime et rassurante pour les internautes. Parmi ces outils, le perfectionnement d’antivirus ou l’utilisation de serveurs proxy est régulièrement cité sur le web. Cependant, un autre choix jouit d’une popularité croissante depuis plusieurs années : la sélection d’un serveur VPN. En pratique, ces solutions permettent effectivement de lutter efficacement face aux tentatives de piratage (notamment grâce à l’application d’un système DNS et d’un système de chiffrement des données).

Pour conclure

La représentation des hackers depuis les films ou séries télévisées ne correspond pas aux véritables pirates. Toutefois, cette image évoque un choix volontaire de la part des réalisateurs et producteurs. Face aux activités malveillantes sur le web non-scrupuleuses, l’émergence de solutions dédiées à la cybersécurité pourra néanmoins rassurer les internautes inquiets.

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« Clint Eastwood » : comédien, persona, symbole

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Le sociologue Jean-Louis Fabiani publie aux éditions La Découverte une étude sur Clint Eastwood. Il interroge sa persona, les valeurs véhiculées par ses films et les stéréotypes qui lui collent à la peau.

De modeste acteur de série télévisée (Rawhide), Clint Eastwood est devenu l’un des comédiens-réalisateurs les plus estimés du XXIe siècle. Celui qui avait à l’origine des difficultés d’allocution et un physique californien plutôt banal s’est frayé un chemin inattendu jusqu’aux cimes hollywoodiennes (quatre Oscars, cinq Golden Globes, notamment). Ce parcours exceptionnel, Jean-Louis Fabiani le retrace et le contextualise minutieusement. Et – cela ne surprendra personne – le tournant le plus déterminant de la carrière du natif de San Francisco eut lieu sur le vieux continent, aux côtés de Sergio Leone, dans un western spaghetti au budget dérisoire. Clint Eastwood y campe un étranger taciturne caractérisé (et de quelle façon !) par un chapeau, un poncho, un cigare et un pistolet. La persona est déjà en voie d’élaboration : Pour une poignée de dollars se distingue par sa virilité inébranlable, ses silences mystérieux et sa violence hors du temps.

La trilogie du dollar offre à Clint Eastwood une aura hollywoodienne. La série de films centrée sur l’inspecteur Harry lui succède en redéfinissant la persona du comédien et en lui accolant une étiquette fascistoïde durable. La critique de cinéma Pauline Kael voit ainsi en Clint Eastwood un obsédé de la violence arbitraire. Il faut dire que l’inspecteur Harry Callahan a l’habitude de se dresser contre les institutions, de se retrancher derrière son Magnum et de rendre une justice personnelle, volontiers brutale, qu’il estime plus efficace et judicieuse que celle des autorités compétentes. Jean-Louis Fabiani rappelle ici, à dessein, que le libertarisme du comédien constitue probablement une grille de lecture plus pertinente que de quelconques velléités fascistes. Il démontre par ailleurs les ambiguïtés morales et politiques de cette saga – Harry s’oppose par exemple à des policiers responsables d’exécutions punitives. Eastwood n’arrangera cependant pas son cas en s’associant à Don Siegel dans Les Proies : lesté d’un propos misogyne, promu par un cinéaste aux déclarations sulfureuses, le film inscrit Eastwood à mille lieues des préoccupations féministes.

Jean-Louis Fabiani fait ensuite état des différentes inflexions observées dans la filmographie de Clint Eastwood. Le comédien-réalisateur n’a probablement pas fondamentalement changé, il demeure ce libertarien conservateur se réclamant publiquement du camp républicain, mais il est aussi intuitif, capable de saisir l’air du temps et d’en exploiter les composantes. Il en va ainsi du point de vue féminin de Sur la route de Madison, de l’euthanasie finale de Million Dollar Baby ou de la représentation des minorités vietnamiennes dans Gran Torino. Ce dernier exemple est d’ailleurs symptomatique : Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, sert avant tout à témoigner de la dégradation de la condition ouvrière aux États-Unis, des liens familiaux qui se distendent et de la capacité des Blancs à s’ériger en sauveurs providentiels des immigrés. Même Space Cowboys ou La Mule tendent à célébrer une certaine idée de l’homme blanc : dans le premier, il s’agit de fraternité virile et d’un accomplissement tardif via un grand bond en arrière (conservatisme) ; dans le second, l’ordre phallique est restauré par l’offrande de deux jeunes femmes sculpturales à un nonagénaire moins anti-viriliste qu’il n’y paraît. Dans ces films, Clint Eastwood, pourtant vulnérabilisé par l’âge, semble se dérober partiellement à la vieillesse. Même le tant décrié American Sniper est perçu par l’auteur comme caractéristique de l’ambivalence de la filmographie du comédien-réalisateur.

L’ouvrage est aussi l’occasion d’évoquer la résonance singulière de Clint Eastwood dans les classes populaires et moyennes américaines. Bien né, l’acteur deviendra pourtant une icône du prolétariat, dont il partage, on l’a vu, les états d’âme dans un film tel que Gran Torino. Son passé de pompiste n’y est peut-être pas tout à fait étranger. Jean-Louis Fabiani revient par ailleurs sur les différentes formes de masculinité interprétées par le comédien californien ou sur la réussite de sa société de production Malpaso. L’étude est passionnante, bien exemplifiée et loquace dès lors qu’il s’agit d’identifier les thèmes récurrents de l’œuvre de Clint Eastwood. Mais elle permet avant tout de nuancer certains jugements hâtivement portés sur lui.

Clint Eastwood, Jean-Louis Fabiani
La Découverte, octobre 2020, 128 pages

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« Le Guide du zizi sexuel » : expliquer, éveiller, dédramatiser

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Les éditions Glénat publient une nouvelle édition du Guide du zizi sexuel. Cet opuscule de vulgarisation à l’attention des jeunes lecteurs à partir de neuf ans s’est écoulé à plus de 1,5 millions d’exemplaires depuis 2001. Rédigé avec le soutien de professionnels de l’éducation à la santé sexuelle, il se place à hauteur d’enfants pour évoquer l’amour, le sexe, le consentement, les règles, la puberté ou encore l’appareil génital.

Cette nouvelle édition a été motivée par les évolutions observées ces vingt dernières années dans l’appréhension du sexe dès la pré-adolescence. Zep, l’auteur de ce guide didactique, a eu la volonté d’une mise à jour générale, dictée par les mœurs actuelles mais aussi l’avènement d’Internet. On trouve ainsi, aux côtés d’une matière plus conventionnelle, des entrées sur le cyber-harcèlement, les réseaux sociaux, le sexting, l’identité de genre, les discriminations, les mouvements LGBTQI + ou la pornographie. Zep l’a d’ailleurs lui-même confié à la RTBF : « Le paysage de l’apprentissage de la sexualité entre l’an 2000 et l’an 2020 n’est plus du tout le même. Internet a complètement changé les choses. »

Questions en cascade

Qu’est-ce que l’attirance physique ? À quoi servent les spermatozoïdes ? Qu’est-ce que le sida ? Pourquoi les filles vont-elles chez le gynécologue ? Comment un bébé vient-il au monde ? À l’aide de textes clairs et concis, agrémentés de vignettes humoristiques mettant en scène Titeuf, Zep et Hélène Bruller répondent aux questions usuelles des (pré-)adolescents. Leurs explications ne s’embarrassent pas de précisions inutiles : l’objectif est d’éclairer le lecteur le plus simplement possible, dans un double objectif d’éveil (au corps, aux émotions, au sexe…) et de dédramatisation (les règles, la puberté, la grossesse…).

Bonus

Dans un chapitre intitulé « Fais gaffe ! » sont abordées les questions de la pédophilie, de l’inceste et des gestes anormaux. Il s’ensuit un annuaire répertoriant les numéros à connaître en cas de besoin. Plus loin, des bonus plus légers rapportent quelques anecdotes à-propos, font l’inventaire des expressions d’usage dédiées aux organes sexuels ou présentent avec humour la fille/le garçon « de rêve ».

En toute logique, l’album devrait poursuivre son petit bonhomme de chemin et peut-être réitérer le succès qu’il a connu dans sa version précédente. Il demeure en tout cas un outil idoine, très bien balisé, en vue d’aborder avec les enfants et les pré-adolescents des questions relatives à la sexualité. Quand les mots viennent à manquer, lorsque la communication est rendue difficile, Le Guide du zizi sexuel constitue une alternative judicieuse, tant pour aider les parents à verbaliser leurs réponses que pour aiguiller les plus jeunes dans leurs questionnements.

Le Guide du zizi sexuel, Zep et Hélène Bruller
Glénat, octobre 2020, 114 pages

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3.5

« De Delacroix aux surréalistes » : retour sur un siècle de livres

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On le sait : au cours de leur histoire, la littérature et l’art ont souvent eu partie liée. En se penchant avec érudition sur la période 1830-1930, Julien Bogousslavsky narre une expansion continue : celle des illustrations qui investissent les livres – de Delacroix à Gauguin –, celle des dessinateurs qui mettent en mots après avoir mis en images, ou celle des auteurs effectuant le chemin inverse. En compagnie de Picasso, Delaunay, Manet, Zola, Courbet ou Verlaine, le lecteur est invité à parcourir « cent ans de pérégrinations, durant lesquels art et littérature foisonnèrent et s’enchevêtrèrent de la façon la plus proche ».

De Delacroix aux surréalistes est tout d’abord un beau-livre qui en mérite amplement le titre. Son format de 24.6 sur 29 centimètres, sa couverture robuste, son papier et sa reliure raffinés, ses illustrations foisonnantes et précieuses engagent les sens avant même que ses premières lignes ne soient explorées. L’éditeur Ides et Calendes n’a manifestement pas lésiné sur les moyens pour mettre à l’honneur les grandes figures littéraires et artistiques ici réunies par Julien Bogousslavsky.

Illustrations et impressionnisme

Il ne faut pas attendre longtemps avant que les rapports étroits et complexes entre la littérature et l’art ne se dévoilent au lecteur. Le premier texte de l’ouvrage est en effet consacré au « faux livre illustré » de Goethe et Eugène Delacroix. Ce dernier vit ses lithographies placées entre les paragraphes du romancier allemand par l’éditeur Motte, alors qu’il aspirait initialement à en constituer une suite. Un problème de conception qui s’ajoute au fait que Delacroix s’est certes inspiré de l’œuvre de Goethe mais sans en avoir lu la traduction d’Albert Stapfer, laquelle fut pourtant accolée à ses dessins exécutés sur pierre.

Plus loin est évoqué le cas emblématique d’Édouard Manet. Julien Bogousslavsky commence par rappeler la position particulière du peintre dans l’avant-garde de l’art moderne et de l’impressionnisme. Il resitue surtout ses amitiés littéraires, constituées notamment de Mallarmé, Baudelaire, Nadar ou Zola. Ce dernier, fasciné par le peintre, rédigea la première monographie lui étant consacrée. Il se dressa contre la critique de l’époque, incapable selon lui d’appréhender avec justesse les qualités figuratives des toiles d’Édouard Manet – mais aussi de Paul Cézanne. En retour, le peintre réalisa son portrait. L’histoire ne s’arrête pas là : dans la bibliothèque personnelle de Manet figuraient en effet des ouvrages dédicacés de Baudelaire, Banville, Duret ou Richepin.

Les impressionnistes, brocardés par la critique à la fin du XIXe siècle, trouvent des appuis précieux parmi les écrivains, le moindre n’étant certainement pas Edmond Duranty. Ce dernier écrivit en effet le premier ouvrage leur étant consacré. Ses relations personnelles avec les peintres de l’avant-garde n’ont certes pas toujours été paisibles. Il y aura notamment un différend notable avec Manet, ponctué par un duel à l’épée, en raison de commentaires jugés désobligeants concernant le Salon de 1869. Mais Duranty n’en loue pas moins cette « nouvelle peinture » que la critique prend pour quantité négligeable.

Divisionnistes, dadaïstes, surréalistes…

Julien Bogousslavsky parcourt un siècle jalonné de porosités artistiques. Il évoque Victor Hugo dessinateur, « dont la production apparaît aujourd’hui comme un des plus importants témoignages de l’art romantique ». Il met au crédit de quelques journalistes et écrivains comme Gustave Kahn ou Félix Fénéon (auteur anarchiste et l’un des premiers spécialistes du néo-impressionnisme) d’avoir défendu les expériences divisionnistes du groupe de Georges Seurat. Il présente la bande dessinée artisanale de Paul Gauguin, dont les histoires apparaissent structurées en plusieurs cases et les légendes, rédigées de façon phonétique.

À la fin des années 1840, des expériences haschischines menées par le docteur Jacques-Joseph Moreau de Tours réunissent à l’hôtel Pimodan, sur l’île Saint-Louis, Baudelaire, Delacroix, Gautier, Boissard ou encore Dumas. Lancées en vue de comprendre ce que ressentent les malades victimes d’hallucinations, ces séances sous l’influence de chanvre indien nous ont notamment légué des dessins du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot.

Si la somme des sujets évoqués ne saurait être ici résumée, mentionnons tout de même les entrées dévolues aux lithographies de Pierre Bonnard pour Paul Verlaine, aux livres d’artiste (William Blake faisant figure de précurseur), à l’ouvrage Alcools de Guillaume Apollinaire illustré par un dessin cubiste de Picasso, à l’avant-garde dadaïste, aux documents d’Henri Laugier sur la Grande guerre (correspondances, gouaches, photographies, etc.) ou encore au surréalisme germant à la fin des années 1910, allant d’André Breton à Salvador Dali en passant par Tzara.

Le surréalisme, occupant largement la fin de l’ouvrage, constitue d’ailleurs l’une de ses parties les plus captivantes. Reconnu officiellement après la promulgation du Manifeste d’André Breton en 1924, il fut initié par des artistes indignés par la guerre et ses conséquences, et rejetant le symbolisme bourgeois qui l’a précédée. Breton, Aragon et Soupault en furent « les trois mousquetaires », bientôt rejoints par Éluard, Rigaut, Péret, Desnos et Crevel. Max Ernst, bien au fait du pouvoir des images, qu’il exploita dans des collages restés célèbres, fut le premier peintre du mouvement. Picasso, bien que lui étant proche, en resta indépendant. Cela n’empêche pas Julien Bogousslavsky de revenir sur son eau-forte pour Clair de Terre, ainsi que sur la reliure photographique de Paul Bonet. Les chassés-croisés artistiques et les rapports parfois inharmonieux ou conflictuels entre les représentants du surréalisme se voient parfaitement contés par l’auteur. Dali, figure ô combien emblématique du mouvement, en fut ainsi exclu en 1934 après un procès présidé par Breton.

Mais ce n’est finalement qu’une histoire parmi les centaines qui jalonnent cet ouvrage plaisant, très documenté et richement illustré.

De Delacroix aux surréalistes, Julien Bogousslavsky
Ides et Calendes, octobre 2020, 366 pages

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4.5

« Pas de pitié pour les gueux » : mettre fin au haro sur les chômeurs

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Vingt années après sa première édition, l’économiste français Laurent Cordonnier publie une version actualisée et augmentée de l’essai Pas de pitié pour les gueux. Il y est question des théories économiques néoclassiques du chômage culpabilisant les demandeurs d’emploi et sanctifiant le marché du travail.

S’il fallait indexer le fondement d’une théorie à l’obstination législative qui la promeut, les chômeurs et leurs représentants syndicaux auraient bien du mal à se défendre d’être les principaux responsables d’un taux d’emploi en berne. Durant ces vingt dernières années, des réformes telles que les lois Hartz en Allemagne ou le CICE en France ont contribué à minimiser les impôts et/ou les revenus de remplacement, à précariser les travailleurs, à promouvoir les emplois à temps partiel, à contraindre le financement de la sécurité sociale… En février 1999, Tony Blair annonçait dans un texte publié dans The Daily Mail sa volonté de remettre, avec intransigeance, les chômeurs au travail. Tout ne serait donc qu’une question de résolution, les travailleurs inoccupés attendant qu’on leur force la main pour saisir les opportunités laissées vacantes sur le marché de l’emploi ?

En sanctifiant ce dernier, en le dissociant de tous les autres marchés, en canonisant un prétendu point d’équilibre menant au plein-emploi, les économistes néoclassiques – et leurs successeurs – ont fait porter l’entière responsabilité du chômage sur les travailleurs eux-mêmes, ainsi que sur leurs représentants, responsables à leurs yeux d’avoir rigidifié le marché de l’emploi avec des salaires minimums trop hauts ou des législations sociales trop protectrices. Dans Pas de pitié pour les gueux, l’économiste Laurent Cordonnier expose le modèle néoclassique, en pointe les limites, mais revient surtout sur toutes les idées préconçues qui ont altéré notre appréhension du chômage et de ceux qui en font les frais. Ce faisant, il prend pour point de départ les dogmes néoclassiques : sans entrave, le marché du travail est supposé assurer le plein-emploi. Il s’agit dès lors d’identifier ceux qui en gênent le bon fonctionnement.

Sur le banc des accusés

Premier suspect tout indiqué : le smic. Forts d’une foi inébranlable envers le marché, les théoriciens du chômage estiment que l’instauration d’un salaire plancher en dessous duquel les travailleurs ne peuvent contracter impacterait négativement le taux d’emploi. Laurent Cordonnier argue quant à lui qu’en l’absence de salaire minimum, la concurrence entre travailleurs et la volonté des patrons de maximiser leurs profits aboutiraient à une dégradation continuelle des conditions salariales. L’auteur se penche aussi sur le « point aveugle de la théorie économique contemporaine » : conformément aux hypothèses keynésiennes, le chômage s’explique avant tout par une inadéquation de la demande solvable. À cette aune, le smic apparaît probablement davantage comme une solution qu’un problème.

Second suspect : le travailleur lui-même, tour à tour qualifié de « fainéant », « assisté » ou « profiteur ». Il y a là à boire et à manger. La théorie du Job Search stipule par exemple que le travailleur s’accommode volontairement d’une période de chômage en attendant une offre d’emploi satisfaisante – et repousse entretemps des propositions moins alléchantes. La théorie du salarié roublard suppose que les firmes se voient contraintes de proposer un salaire se situant au-dessus de celui qui égaliserait l’offre et la demande afin de se prémunir contre les travailleurs qui exagéreraient leurs aptitudes lors des recrutements – et qui, eux, seraient prêts à travailler pour un salaire de réservation plus faible. La théorie du salarié paresseux transforme le chômage en une punition contre les tire-au-flanc. La théorie du salarié primesautier explique que c’est pour fidéliser ses collaborateurs qu’une entreprise propose des salaires attractifs et sous-optimaux, lesquels génèrent du chômage en s’écartant du point d’équilibre du marché. À chaque fois, c’est le salarié qui endosse la responsabilité du chômage : soit il le recherche par oisiveté ou confort, soit il l’induit (volontairement ou non) par des comportements nuisibles.

En quelques mots

En un peu plus de 130 pages placées sous le sceau du didactisme et du sarcasme, Laurent Cordonnier met à mal quelques-uns des « mythes » qui entourent le chômage et servent d’incubateurs à ses théories économiques. Ce qu’on en retient, c’est que le plein-emploi passera par une remise en cause des dogmes néoclassiques, par une stimulation de l’activité et de la demande et par la réhabilitation, tant politique qu’économique, du chômeur.

Pas de pitié pour les gueux, Laurent Cordonnier
Raisons d’agir, octobre 2020, 148 pages

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4

« Sherlock Holmes » sous tous les angles

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La collection « La Fabrique des héros » s’enrichit d’un nouveau titre dédié au plus célèbre des détectives. Xavier Mauméjean se penche en effet sur Sherlock Holmes, sa personnalité, ses adversaires et ses voyages à travers le temps et les genres.

On l’a vu précédemment à travers les monographies dédiées à Batman ou à Nosferatu : la collection « La Fabrique des héros » s’apparente à une vaste entreprise de déconstruction. Il s’agit de s’emparer d’une figure littéraire ou cinématographique populaire, d’en définir les contours, d’en analyser les fondements et d’en identifier les aspérités. Xavier Mauméjean porte cette fois notre attention sur le détective le plus célèbre de l’histoire de la littérature, Sherlock Holmes, personnage de fiction créé par Arthur Conan Doyle.

La description qu’il en propose n’aurait évidemment pu être exhaustive. Sherlock Holmes a fait l’objet de tant d’ouvrages et d’adaptations qu’il serait illusoire d’en compiler intégralement la matière à des fins analytiques. Qu’à cela ne tienne, Xavier Mauméjean, très documenté, passe en revue les principales voies de décryptage d’un personnage qui continue, aujourd’hui encore, à passionner le public. Il décrit le détective anglais comme un cerveau dont le corps ne serait qu’un appendice, un logicien polymathe, parfois misogyne ou ascète, spécialiste des raisonnement par inférence inductive ou des réflexions par abduction. Sherlock Holmes, c’est celui qui trouve là où tous les autres échouent, c’est la supériorité intellectuelle incarnée (notamment grâce à ses compétences scientifiques), mais c’est aussi une célébration du « fauthentique », quelqu’un qui a « cette propriété qu’a le faux de signifier le réel, précisément cette part du réel que le réalisme n’atteint pas ». Soyons un peu plus précis : « Sherlock Holmes évolue ainsi dans une atopie qui renferme l’espace objectif et son dérivé qu’est l’espace imaginaire, dont les fictions peuvent influencer le réel. »

Dans son opuscule, Xavier Mauméjean revient sur les untold stories produisant l’effet d’un univers en expansion constante. Il évoque les crossovers, les ponts avec l’univers d’Howard Phillips Lovecraft, les transpositions dans les genres de la science-fiction ou du fantasy, par exemple sous l’égide d’August Derleth – des genres qui semblent davantage impactés par le détective que l’inverse. L’auteur note par ailleurs, assez pertinemment, que chez Sherlock Holmes, « faute d’avoir mesuré son propre pouvoir, la raison est submergée par le désir de tout maîtriser, d’enfermer la réalité dans un système cohérent. puisqu’il n’y a pas de figure rationnelle plus accomplie qu’elle-même ». Dès lors, « la raison est à la fois sujet et objet et devient sa seule préoccupation. La raison fait alors problème pour la raison. Il s’ensuit une pensée totalisante, totalitaire, qui voit la connaissance se dérégler et verser dans l’hubris ».

En cours de route, un parallèle intéressant est dressé par Xavier Mauméjean. Sherlock Holmes serait selon l’auteur une sorte de miroir inversé du Dracula de Bram Stoker. Le premier pourrait en effet s’appréhender comme le garant de l’ordre victorien et une figure caractéristique du « surmoi » (la réflexion) quand le second serait le destructeur de l’ancienne société britannique et l’emblème du « ça » (la pulsion). Voilà de quoi nourrir un peu plus une étude passionnante qui devrait ravir les aficionados du détective.

Sherlock Holmes, Xavier Mauméjean
Les Impressions nouvelles, octobre 2020, 128 pages

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3.5

Le Bonheur d’Assia, la vie kolkhozienne selon Andrei Kontchalovski

Juste après la grande réussite de son premier long métrage, Le Premier Maître, Andrei Kontchalovski enchaîne sur Le Bonheur d’Assia, portrait d’une jeune femme et description de la vie au kolkhoze.

De nos jours, le nom d’Andreï Kontchalovski est surtout évoqué pour sa brève carrière américaine des années 80, durant laquelle il tourna entre autres Runaway Train, Maria’s lover et Tango et Cash. Mais il ne faut pas oublier que Kontchalovski est un des plus grands cinéastes russes contemporains, avec une carrière qui dure depuis bientôt 60 ans.

Andreï Kontchalovski est issu de la famille (du “clan”, disent même certains) Mikhalkov. Il est le frère du réalisateur et acteur Nikita Mikhalkov (l’auteur de Soleil Trompeur, Cinq Soirées ou Partition inachevée pour piano mécanique) et le fils de Sergueï Mikhalkov (poète connu pour avoir écrit les paroles de l’hymne national de l’Union Soviétique, puis du nouvel hymne national russe commandé par Vladimir Poutine en l’an 2000). Il choisit de faire carrière sous le nom de sa mère, Kontchalovski.

C’est Andreï Tarkovski qui permettra à Kontchalovski de commencer une carrière de cinéaste. Kontchalovski co-signera les scénario des deux premiers longs métrages de Tarkovski, L’Enfance d’Ivan et Andreï Roublev, puis il réalise son premier film, Le Premier Maître, en 1965. Suivront des succès comme Oncle Vania (d’après la pièce de Tchékhov) ou la longue fresque Sibériade (4h30), sortie en 1979 et qui obtiendra le Grand Prix au festival de Cannes.

Le Bonheur d’Assia (si l’on traduit le titre original, on obtient : L’histoire d’Assia Klyatchina, qui était amoureuse mais ne fut jamais mariée) est le deuxième long métrage de Kontchalovski. Il a été réalisé dans la période de relatif dégel de la production cinématographique, après la mort de Staline en 53 et la déstalinisation qui a suivi ; dégel très relatif, puisque ce film sera censuré en URSS…

Officiellement, Le Bonheur d’Assia raconte bien une histoire. Dans un kolkhoze, la jeune et jolie Assia est enceinte. Tiraillée par l’attirance envers deux hommes très différents : d’un côté Stepan, camionneur, homme assez rude et père de l’enfant que porte la protagoniste ; de l’autre Sacha, qui revient de la ville avec une position sociale plus intéressante, et qui offre des cadeaux à celle qu’il veut séduire.

Impossible de ne pas succomber à la fraîcheur de cette jeune femme qui, envers et contre tous, choisit une certaine liberté matrimoniale. Assia est constamment montrée prise entre l’individualité et la collectivité. Ainsi, lorsque Sacha lui offre des chaussures, toutes les femmes du kolkhoze arrivent en un rien de temps pour admirer le cadeau, le soupeser, donner son avis sur le prétendant et conseiller Assia.

Ce rapport à la collectivité est un des sujets importants du film. Nous sommes dans un pays collectivisé, où tout soupçon d’individualisme est immédiatement qualifié de “bourgeois”, voire “réactionnaire”. De plus, la description d’une collectivité fut un des thèmes majeurs du cinéma soviétique d’avant-garde dans les années 20 (avec les films d’Eisenstein ou de Vertov par exemple). Le choix du kolkhoze renforce encore cette thématique : les fermes collectives, qui se sont mises en place de façon tellement brutales dans certaines régions, constituent un des symboles les plus forts de cette volonté d’étouffer l’individu.

Assia, comme beaucoup de citoyens soviétiques, est prise entre le désir d’autonomie et sa place dans la collectivité ; un dilemme qui, ici, n’a strictement rien d’idéologique ou de politique, mais qui est simplement moral, psychologique. Ainsi, c’est seule qu’Assia va accoucher, refusant la moindre aide, en pleine nuit, sur un chemin de campagne oublié, loin du kolkhoze, à peine soutenue par un Stépan complètement dépassé. Mais l’enfant, lui, sera celui de la collectivité, de ces enfants qui, comme celui sur lequel s’ouvre le film, sont sous la surveillance de tout le monde, comme s’ils étaient les enfants du kolkhoze.

Dans cette optique du rapport entre l’individu et la collectivité, Kontchalovski parvient à dessiner des personnages individualisés, avec leur passé, leur histoire, leur personnalité, et en même temps à en faire une collectivité. Ici, le collectif ne remplace pas l’individu, il ne l’étouffe pas, et les caractéristiques individuelles n’empêchent pas l’unité. Kontchalovski se place au-dessus de la distinction politique entre l’individu et le collectif.

Mais Le Bonheur d’Assia n’est pas seulement le portrait d’une jeune femme. Le film est, peut-être avant tout, une chronique du kolkhoze. Et c’est peut-être dans ce portrait qu’il faut chercher ce qui a tant déplu aux autorités de l’époque. En effet, ici, nous sommes loin de l’imagerie officielle des paysans héroïques façonnée par le pouvoir soviétique dans les années 30. Les kolkhoziens de Kontchalovski se mettent régulièrement en pause pour discuter longuement, couchés à l’ombre de leur machine, ou boire un coup. Ce sont des êtres humains parfaitement normaux et ordinaires, présentés dans leur humanité, avec leur passé, leurs souffrances, leurs préoccupations quotidiennes. Les longs récits qui ponctuent le film nous plongent dans le passé de certains de ces personnages et contribuent à instaurer une empathie avec eux.

Perdu au milieu des champs, le kolkhoze n’est cependant pas coupé du monde. On y parle de la visite de de Gaulle en URSS et de la guerre du Vietnam. On y entend même des coups de canon au loin. L’inquiétude s’installe en toile de fond, bien qu’elle ne semble pas perturber le cours des choses. La pluie se révèle bien plus préoccupante.

Dans cette époque de relatif dégel de la production cinématographique, Le Bonheur d’Assia permet à Kontchalovski de donner une image réaliste de la vie du kolkhoze. Au réalisme socialiste de l’ère stalinienne, qui n’avait de réaliste que le nom (les scénarios étant écrits dans le but d’affirmer la puissance socialiste et l’inéluctable victoire du prolétariat), Le Bonheur d’Assia répond en lorgnant du côté du néoréalisme : acteurs majoritairement non-professionnels, part importante d’improvisation, prédominance d’une description sociale prise sur le vif. Cependant, le cinéaste a sans doute surestimé l’ampleur du “dégel”, Le Bonheur d’Assia étant finalement censuré car, officiellement, il est jugé trop sévère, trop pessimiste dans sa description du milieu kolkhozien. Le film ne sortira en Russie qu’en 1988, plus de vingt ans après son tournage.

Le Bonheur d’Assia : fiche technique

Titre original : история Аси Клячиной, которая любила, да не вышла замуж
Réalisateur : Andreï Sergueïevitch Mikhalkov-Kontchalovski
Scénariste : Youri Klepikov
Interprètes : Iya Savvina (Assia), Lioubov Sokolova (Maria), Alexandre Sourin (Stepan), Guennadi Iegorichev (Sacha)
Photographie : Gueorgui Rerberg
Montage : Lioubov Pokrovskaya
Société de production et distribution : MosFilm
Date de sortie en France : 1er mars 1989
Genre : drame
Durée : 99 minutes
URSS – 1966

Òlòturé : les bas-fonds de Lagos

Cette production nigériane traitant de la prostitution et du trafic d’êtres humains dans la plus grande métropole du pays, proposée aujourd’hui dans le catalogue de Netflix, avait de quoi piquer notre curiosité. Hélas, là où l’on espérait une peinture crue d’une réalité dramatique, le film adopte au contraire une approche fictionnelle toute en lourdeurs et invraisemblances. Ajoutez-y une dramaturgie appuyée et la qualité variable de la prestation des comédiens, et vous obtenez une belle occasion manquée.

Dans les rues colorées et en effervescence de Lagos, la plus grande ville du Nigeria, un groupe de prostituées aguiche ses clients, qu’il s’agisse « d’habitués » que l’on retrouve dans les bars du quartier ou d’hommes de passage qui s’arrêtent en voiture le long de la route. Parmi les jeunes femmes se trouve Ehi (Sharon Ooja), qui a récemment rejoint cette bande « libre » (les filles ne travaillent pas pour un maquereau) et s’est liée d’amitié avec Linda (Omowunmi Dada). Seulement voilà, Ehi s’appelle en réalité Òlòturé (le générique de fin nous apprend que ce mot signifie « endurance » en yoruba), elle est journaliste et enquête sur le trafic d’êtres humains. A la double vie de notre héroïne correspond presque une double personnalité : Ehi au corps sculptural à peine recouvert et à la perruque verte, qui s’exprime dans un mélange détonant de yoruba et d’anglais, se transforme, lorsqu’elle retrouve brièvement sa « vraie » vie, en une jeune fille sans maquillage ni perruque, investie dans un indispensable travail de dénonciation, qui cherche du réconfort auprès de sa mère et s’exprime dans un anglais tout ce qu’il y a de plus académique. Cette mission dangereuse va lui coûter très cher.

Il y avait dans Òlòturé, un film qui suscite notre curiosité car rares sont les productions nigérianes à parvenir jusqu’à chez nous, un vrai potentiel. Si Kenneth Gyang et ses deux scénaristes, Craig Freimond et Yinka Ogun, l’avaient abordé sous un angle essentiellement social, nul doute que nous tiendrions là un film d’un autre calibre. Quelques rares éléments nourrissent cet espoir, surtout dans le premier tiers : tournage en numérique, caméra libre, bruits et odeurs, jeu naturaliste, interactions entre certains personnages… Tout cela laisse entrevoir un cinéma-vérité nous emmenant dans les bas-fonds de la jungle urbaine nigériane. Hélas, Òlòturé prend une direction résolument fictionnelle dont il est incapable d’assumer les ambitions. Les fêlures qui apparaissent rapidement se creusent inexorablement au fil de la narration, pour laisser place à un gouffre béant, presque aberrant, dans la dernière partie du film. Le scénario, d’abord, comprend un contresens central qui plombe toute l’entreprise à lui seul. Ainsi, on veut nous vendre l’idée que notre journaliste infiltrée dans le milieu de la prostitution parvient à mener son enquête sans jamais coucher avec un client, et sans susciter la méfiance de ses collègues ! Il s’agit d’ailleurs du sujet de la première séquence du film, qui voit Ehi s’enfuir d’une chambre de passe par la fenêtre : après quelques remontrances, tout le monde oublie l’incident. L’aberration narrative culmine lors d’une séquence de partouze pauvrement mise en scène, lors de laquelle l’héroïne se fait (évidemment) violer par l’hôte politicien, dans une scène même pas choquante tellement elle est visuellement laide… Ajoutons qu’aux failles narratives s’ajoute une dramaturgie lourdement soulignée par une musique omniprésente, qui nous emmène hélas bien loin de l’âpreté que réclamait le sujet.

Un peu honteux, le spectateur prend aussi conscience que son observation initiale repose en fait sur un malentendu. L’aspect brut des images trahit simplement un amateurisme dans la photographie, la liberté de mouvement de la caméra devient une absence de mise en scène, l’angle presque documentaire est totalement évacué au profit d’une fiction aux rebondissements invraisemblables, les quelques traits nuancés sont gommés par des situations de plus en plus grotesques, et la qualité de jeu des comédiens est pour le moins contrasté (même Sharon Ooja n’y échappe pas, alternant bonnes et mauvaises scènes). Tout cela culmine, comme mentionné plus haut, dans le n’importe quoi généralisé que constitue le dernier tiers du film. Ehi/Òlòturé, Linda et d’autres jeunes prostituées souhaitant rejoindre l’Europe, suivent l’impitoyable mère maquerelle Alero (Omoni Oboli) dans un lieu de transit avant le franchissement de la frontière béninoise. Sur place, une poignée de truands menés par un psychopathe au surjeu délirant les terrorise et teste leurs « aptitudes » à satisfaire leurs futurs clients, au cours de scènes salaces qui pourraient susciter le malaise si le mal n’avait pas déjà été fait depuis bien longtemps à ce stade du film… Quant à l’image finale, il est peu de dire qu’elle laissera plus d’un spectateur sur sa faim.

On espérait naïvement que Òlòturé puisse être une réussite, un vrai bon film africain sur une sordide réalité africaine, exposée d’un point de vue africain. Le sujet méritait clairement un traitement plus sérieux, plus digne, plus maîtrisé que ceci. Le grand film que Òlòturé contenait en germe reste donc à faire.

Òlòturé – Bande-annonce

Òlòturé – Fiche technique

Réalisateur : Kenneth Gyang
Scénario : Craig Freimond, Yinka Ogun
Interprétation : Sharon Ooja (Ehi/Òlòturé), Omowunmi Dada (Linda), Blossom Chukwujekwu (Emeka), Omoni Oboli (Alero)
Photographie : Idowu Adedapo, Malcolm McLean
Montage : Victoria Akujobi
Musique : Kulanen Ikyo
Producteurs : Heidi Uys, Temidayo Abudu, James Amuta
Maisons de production : EbonyLife Films
Distribution : Netflix
Durée : 106 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie :  2 octobre 2020 (Netflix)
Nigeria – 2019

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1.5

Los Angeles 2013 de John Carpenter : entre colère & subversion

Qu’obtient-on quand on fusionne un cinéaste rincé par une décennie l’ayant vu chuter ; un acteur phare des 80’s souhaitant un come-back ; des studios à la politique créative exsangue et une sacrée dose de lassitude & d’amertume ? Simple : un petit « blockbuster » à la finesse d’un éléphant en ruth mais dont les degrés de lecture lui confèrent une jouissance pas piquée des hannetons. En clair, Los Angeles 2013.

On n’offensera sans doute personne en affirmant que peu importe son registre, un film demeure toujours un constat, voire même un regard de son temps. Comme une photo prise à l’instant T qui capture à la fois les embardées stylistiques de son époque à l’écran, mais aussi les tourments de ceux présents derrière (la caméra). Une réalité indiscutable qu’il est logique d’appliquer pour être à même de cerner au mieux le mystère si ce n’est l’anomalie qu’incarne Los Angeles 2013 dans la sphère cinéma d’une part, mais surtout dans la filmographie de Carpenter.

Car si le film continue (toutes proportions gardées) à faire parler de lui, ce n’est pas tant pour ses qualités intrinsèques -on réserve ça pour plus tard- mais davantage pour ce que le film représente à ce fameux instant T de la vie de Carpenter et ce qu’il est devenu dans les faits.

De facto, un bref retour en arrière s’impose.

Dans les 90’s, Carpenter alterne les projets. Certains échouent sans qu’on perçoive véritablement son implication derrière (Les Aventures d’un Homme Invisible), d’autres échouent pour des raisons inconnues (L’Antre de la Folie) et enfin d’autres échouent tout court (Le Village des Damnés). Toujours est-il que cette vague d’échec le motive (on serait tentés de dire « oblige » vu comment il a dû se sentir aux abois) à se pencher vers un projet longtemps repoussé, faute de scénario « convenable » : une suite à son cultissime New York 1997.

Exit donc Big Apple et place à Los Angeles, qui est choisie notamment (mais pas que) pour sa propension à avoir fait les gros titres par 2 fois dans les 90’s : d’abord un tremblement de terre ayant secoué la ville en 1992 & enfin des émeutes raciales d’envergures ayant pas mal sapé l’attractivité de celle qu’on appelle la Cité des Anges. Deux évènements à priori anodins mais dont Carpenter va user pour cimenter justement le background de son film. Dès lors, Hollywood est dans la logique des choses, un no-man’s-land dans lequel le président des US, sorte de proto-Trump auquel on aurait poussé les curseurs du puritanisme à 4000%, parque tous les opposants, les dégénérés et autres rebelles du pays. Une joyeuse contrée dans laquelle notre héros (ou plutôt anti-héros) Snake Plissken va être balancé manu militari pour mettre la main sur un joujou capable de bousiller tous les équipements électroniques de la planète ; et qui par pure coïncidence, a été amené par la fille de Trump Senior à Cuervo Jones, sorte de décalque complètement allumé de Che Guevara.

Remake, Suite ou Film kamikaze ?

Une barbouze envoyée dans un coin inhospitalier contre son gré, un McGuffin dangereux à récupérer, un dictateur local, un bestiaire de tronches complètement allumées et un ultimatum balancé texto par une figure d’autorité ? Les plus attentifs n’auront pas manqué de constater une certaine ressemblance par rapport à NY 1997. Non seulement c’est vrai, mais là où c’est carrément jouissif, c’est que c’est voulu de la part de Carpenter qui fait montre de jouer le jeu des studios en délivrant une suite, mais qui décide sciemment de la torpiller de l’intérieur en faisant étalage de toute son amertume et sa lassitude vis à vis d’Hollywood. Ainsi, tout les curseurs sont poussés à l’extrême avec pour objectif de délivrer un film volontairement excessif & borderline. Le décalque de NY 1997 apparait alors comme la première pierre de l’édifice que façonne Carpenter : une fausse suite qui utiliserait les codes de son ainé mais surtout les codes hollywoodiens pour dénoncer & même critiquer. En cela, on pourrait rapprocher le film de certaines des moutures américaines de Paul Verhoeven qui avec Robocop avait réussi à déjouer les attentes et à s’engouffrer dans une brèche d’ultra violence qui l’avait permis in fine à critiquer salement le rapport aux images & à la violence de l’Oncle Sam. Ici, même rengaine sauf que ce sont les suites, les produits marquetés sans âme par Hollywood et le bon goût qui en prennent pour leurs grades. Que ça soit l’utilisation littéralement foireuse des VFX, les références en pagaille au Nouvel Hollywood qui semble vidé de sa substance symbolique ou de son aura (on passe de New York 1997 au Guépard de Visconti, à La Horde sauvage de Peckinpah, sans oublier le M*A*S*H de Altman ou le Rollerball de Jewison, ainsi que la Blaxploitation ou le péplum…), le film accumule les fautes de goût avec une telle vitesse qu’on dirait que Carpenter souhaite littéralement voir son film imploser. Comme pour accentuer l’idée qu’il s’agit ici non plus d’un film, mais d’un gigantesque bras d’honneur adressé aux cols blancs d’Hollywood par le mercenaire le plus subversif du milieu.

Pour preuve de cette volonté d’insulter à tout va, la fin du métrage dont le nihilisme ambiant et son jusqu’au-boutisme semblent incarner le véritable coup de grâce de Carpenter. Avec cet ultime clou dans le cercueil, balancé par Big John, Los Angeles 2013 finit de sombrer définitivement dans l’excès, la fronde et l’amertume de son auteur qui aura paradoxalement réussi à faire de son film le plus anecdotique, l’un de ses plus personnels. Et si on ajoute à cela, la portée de cette ultime tirade balancée face caméra par Snake, on se dit qu’avec ce film, Carpenter aura réussi une chose assez rare à Hollywood : une suite (presque) meilleure que son ainée.

Mix furibard entre amertume, nihilisme, dédain et dessoudage dans les règles du monstre hollywoodien, Los Angeles 2013 est plus qu’une simple suite ou un remake de New York 1997 mais une attaque en règle contre le bon goût & une jouissive leçon de subversion sans cesse rehaussée par la fureur et l’énergie communicative de Carpenter. Excellent ! 

Bande-annonce Los Angeles 2013 :

https://youtu.be/1hcQb6FPM9g

Synopsis : Après un tremblement de terre survenu en 2000, la ville de Los Angeles s’est détachée du continent américain. En 2013, elle est devenue une île où le gouvernement, théocrate et ultra-puritain, exile tous les bannis de la société. Snake Plissken y est envoyé afin de barrer la route au maître des lieux, le révolutionnaire Cuervo Jones, membre du Sentier lumineux, qui menace de neutraliser toutes les sources d’énergie de la planète en prenant le contrôle d’un réseau de satellites militaires émettant des impulsions électromagnétiques, que la propre fille du président lui a apporté en signe de révolte contre son père et sa politique.

Fiche Technique : Los Angeles 2013

Titre original complet : John Carpenter’s Escape from L.A.
Réalisation : John Carpenter
Scénario : John Carpenter, Debra Hill et Kurt Russell, d’après les personnages créés par Nick Castle et John Carpenter
Casting : Kurt Russell, George Corraface, Allison Joy Langer, Steve Buscemi, Stacy Keach, Pam Grier, Cliff Robertson, Valeria Golino, Peter Fonda, Bruce Campbell
Musique : John Carpenter et Shirley Walker
Photographie : Gary B. Kibbe
Son : Ron Bartlett, Michael C. Casper et Steve Maslow
Montage : Edward A. Warschilka
Décors : Lawrence G. Paull
Cascades : Jeff Imada
Production : Debra Hill et Kurt Russell
Budget : 50 millions de dollars

Mandibules : La nouvelle fantaisie de Quentin Dupieux

Depuis ses débuts, Quentin Dupieux creuse un sillon singulier, original et sacrément barré dans le paysage du cinéma français. Joie de constater que Mandibules, son dernier film, ne déroge pas à la règle. Une fantaisie drôle et décalée.

Jean-Gab et Manu, deux amis simples d’esprit, trouvent une mouche géante coincée dans le coffre d’une voiture et se mettent en tête de la dresser pour gagner de l’argent avec. Le pitch est (pas si) simple mais il est la promesse d’une nouvelle sucrerie de la part d’un cinéaste qui continue d’explorer les zones perchées de sa matière grise.

Bienvenue en absurdie

Un univers cinématographique et artistique fait de réalités déformées, de rapports humains étranges, de surréalisme constant mêlé à des délires absurdes. C’est ce qui fait le sel et le charme de ce cinéma. Pourtant, il y a une volonté de changement de la part du cinéaste français. Lui-même, dans sa note d’intention déclare : « En terminant le montage de mon dernier long métrage Le Daim, j’ai réalisé que tous mes films étaient des comédies fortement tourmentées par la mort. Avec Mandibules, j’abandonne enfin la mort pour m’intéresser à la vie. »

Un film qui tend vers la vie et spécialement écrit pour le duo du Palmashow : Grégoire Ludig et David Marsais. On retrouve la folie d’un cinéma proche des frères Farrelly. On pense évidemment à Dumb et Dumber dans une aventure où E.T rencontrerait Cronenberg. C’est un sacré cocktail qui fonctionne grâce à la limpidité de sa narration. Une fois les enjeux posés, le récit retrouve la linéarité du Daim, une simplicité où le temps n’est pas distordu mais les événements toujours aussi absurdes. La mouche étant un prétexte à toutes les fantaisies ambiantes du long-métrage. Mais un prétexte bizarre qui fonctionne terriblement bien.

Mandibules film

 

Casting suprême 

Comme très souvent chez Dupieux, surtout sur ses derniers films, le choix du casting devient primordial pour que l’univers colle à la peau des personnages. Il y a un rapport symétrique étrange, où le monde du cinéaste et ceux des acteurs choisis finissent par trouver une harmonie, une musique singulière. Une sacrée performance d’arriver à chaque fois à trouver la tonalité parfaite pour que s’expriment tous les univers. On se souvient du délicieux Poelvoorde dans Au Poste ! de l’inquiétant Dujardin et sa veste en Daim, de l’irrésistible Alain Chabat dans Réalité. Des figures connues et populaires qui étaient venues enrichir l’univers du drôle d’Oizo.

Dans Mandibules, il retrouve Grégoire Ludig (après Au Poste !) pour le coller à son compère du Palmashow David Marsais. On retrouve le duo comique dans un registre familier, celui des imbéciles heureux, des loosers magnifiques. Leur complicité à l’écran est un des atouts comiques majeurs du film. Au détour de dialogues bien sentis ou de jolies trouvailles comiques, les deux zigotos apportent eux aussi leur singularité. L’un des autres atouts comiques, c’est Adèle Exarchopoulos : un vrai rôle déjanté pour le disciple de Kechiche, où elle sort totalement de sa zone de confort et de tout ce qu’elle a pu faire jusqu’à présent. Elle apporte un brin de folie supplémentaire et totalement surprenant (à ceux qui n’auront pas regardé la bande-annonce).

Mandibules : Photo Adèle Exarchopoulos
Copyright Memento Films Distribution

C’est crétin, premier degré et délicieusement barré. C’est l’une des premières fois aussi, où Dupieux abandonne volontairement le morbide pour épouser la simplicité de cette histoire d’amitié. Pourtant, on y préfère les récits distordus à la Réalité, même s’il est indéniable qu’un auteur creuse un sillon rafraichissant dans le cinéma hexagonal et que cette nouvelle dinguerie passera pour une sucrerie sacrément savoureuse.

La prochaine est déjà annoncée : Incroyable mais vrai, une sombre affaire de sous-sol mystérieux. Avec Alain Chabat, Léa Drucker, Benoît Magimel, Anaïs Demoustier. Ça promet, encore.

Fiche technique – Mandibules

Réalisateur : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Casting: Grégoire Ludig, David Marsais, Adèle Exarchopoulous, India Hair
Sociétés de distribution : Memento Distribution
Durée : 1h18
Genre: Comédie
Date de ressortie :  18 novembre 2020

Note des lecteurs5 Notes
3.5