Réalité, un film de Quentin Dupieux : Critique

Synopsis : Jason Tantra, un cameraman placide, rêve de réaliser son premier film d’horreur. Bob Marshall, un riche producteur, accepte de financer son film à une seule condition : Jason a 48 heures pour trouver le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma…

Le sens de l’absurde qui retourne la tête

En général, les spectateurs ont un avis très tranché sur les films de Quentin « Mr Oizo » Dupieux. Et pour cause, en dehors de sa comédie crétine et oubliable Steak (2007), le bonhomme a su, dès les clips qui le firent connaitre, mettre en place un univers surréaliste complètement loufoque facilement identifiable. Si Rubber (2010), sa divagation sur un pneu tueur, se fondait sur une ligne narrative relativement cohérente, ses deux films suivants, Wrong (2012) et, dans une moindre mesure, Wrong Cops (2013), ressemblaient davantage à un amas d’idées saugrenues autour de personnages excentriques qu’à un véritable scénario qui sait où il va. Même si Réalité ne quitte aucunement cette inspiration purement dadaïste, il apparaît clairement que l’usage d’une écriture nonsensique a, cette fois, été mise au profit d’une réelle intention cinématographique.

En faisant appel à Alain Chabat, et non plus à Eric Judor qui semblait être devenu son acteur-fétiche, pour réaliser ce projet qu’il avait en tête depuis plusieurs années, Dupieux s’est assuré de bâtir son film autour d’un personnage humain et donc agréable. De l’humanité, c’est sans doute ça qui manquait dans le cinéma extravagant du cinéaste français peuplé de véritables « freaks ». Ce cameraman rêvant naïvement de devenir réalisateur devient ainsi le premier individu attachant de cet univers, et l’on en vient même à s’attacher à lui, rendant plus immersive sa descente aux enfers. Les autres personnages, le producteur exécrable campé par Jonathan Lambert, l’acteur hypocondriaque incarné par Jon Heder ou encore la gamine de 7 ans qui prête son nom au film, sont quant à eux des êtres décalés que l’on sait de facto nés de l’imagination à enfantine et amorale de Dupieux.

Dans un style visuel novateur proche de celui des deux précédents films, identifiable à un étalonnage excessivement laiteux et étincelant, le film se construit à la façon d’une accumulation de récits en parallèle. Celui de Jason d’abord bien sûr, mais aussi celui d’un film dans lequel une fillette est obsédée par une cassette vidéo, celui d’une émission télé de cuisine et celui des rêves dégradants du dénommé Henri. Ces histoires racontées parallèlement, certaines étant nettement plus farfelues que d’autres, donnent, dans un premier temps l’impression que le film est à l’image des précédents : irrationnel et intellectuellement futile. Mais, un peu de la même façon que Wrong Cops tentait de magnifier sa musique, Réalité se révèle vite être un film qui utilise avec fougue l’art du cinéma pour créer des mises en abymes surprenantes et jouer avec la frontière entre fiction et réalité.

Le mur entre ce qui est vrai et ce que ne l’est pas s’étiole peu à peu, tandis que les histoires se percutent et que ce pauvre Jason plonge dans une névrose cauchemardesque que la mise en scène nous fait partager de façon virtuose. De la même façon que John Carpenter qui utilisait la musique électronique pour installer la peur-panique, Mr Oizo joue ici avec une musique cyclique et entêtante qui fait de cette perte de repère un moment stressant à vivre mais jamais dépourvu d’humour. L’imbrication malicieuse des notions de création artistique et de pure folie et la volonté d’équilibrer l’absurde et le rationnel trouvent là une apothéose stylistique qui donne enfin au cinéma de Quentin Dupieux le sens dont il avait besoin pour assurer un long-métrage abouti et accessible.

Réalité : Bande annonce

Réalité : Fiche Technique

Réalisation: Quentin Dupieux
Scénario: Quentin Dupieux
Interprétation: Alain Chabat (Jason Tantra), Jonathan Lambert (Bob Marshall), Élodie Bouchez (Alice), Kyla Kenedy (Reality), John Glover (Zog), Eric Wareheim (Henri), Eric Passoja (Billie l’assistant de Bob), Matt Battaglia (le père de Reality), Susan Diol (la mère de Reality), Patrick Bristow (Dr Klaus), Brad Greenguist (Jacques), John Heder (Dennis), Sandra Nelson (l’infirmière de l’asile psychiatrique)…
Image: Quentin Dupieux
Décor: Joan Le Boru
Son: Zsolt Magyar, Gadou Naudin, Will Files
Montage: Quentin Dupieux
Musique: extrait de Music with Changing Parts de Philip Glass
Producteur: Grégory Bernard, Diane Jassem, Josef Lieck, Kevos Van der Meiren
Production: Realitism Films, Realitism Group, Boîte Noire
Distributeur: Diaphana
Durée: 87 minutes
Genre: Comédie
Date de sortie: 18 février 2015

France – 2014

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.