Ghosts of Mars (2001) de John Carpenter : un mars et un départ

Quand un millénaire s’ouvre pour de bon, un dernier fantôme sort de la tête du Gandalf émacié de la série B. Ghost of Mars, 2001, l’odyssée de l’espèce menacée par l’essoufflement d’un cinéaste las et badass, bien heureux de lâcher un dernier grand métrage en partant vers l’horizon sans se retourner. Enfin, ça c’était avant The Ward en 2011, qui gâche du coup cette intro crépusculaire. On n’a qu’à dire qu’il n’existe pas.

Synopsis: En 2176, Mars est devenue une colonie où vivent quelques milliers de colons qui tentent difficilement de terraformer la planète. Le commandant Helena Braddock (Pam Grier) et le lieutenant Melanie Ballard (Natasha Henstridge) sont envoyées avec leur brigade vers la cité minière de Shining Canyon avec pour mission de mettre la main sur un dangereux criminel, Desolation Williams (Ice Cube), afin de le ramener à la capitale pour y être jugé. Mais la ville où ils débarquent semble étrangement vide de ses habitants. Pénétrant plus avant dans les locaux de la prison, ils découvrent une poignée de prisonniers et « Desolation » Williams enfermés dans les cellules. L’un d’entre eux se comporte étrangement, se mutilant et se lacérant la peau. Les couloirs des autres habitations sont jonchés de morceaux de cadavres et décorés de sculptures métalliques à l’aspect barbare et inquiétant.

See, text and sun

« Salut, c’est quoi le texte ?

– Voilà, lisez ici.

– Beuaaaaaaaaaaaaaaargh, c’est bien ça ?

– Voilà.

– Sur trois pages.

– Pardon, 4, j’ai oublié la scène de fin. »

Ce rare extrait de l’audition du méchant en chef de martiens devenus zombies, Richard Cetrone, témoigne de l’atmosphère d’une œuvre incomprise, et c’est le meilleur compliment qu’on puisse lui faire. Ghost of Mars ne plaît pas aux jeunes, aux vieux, les nostalgiques d’Assaut, de The Thing et les autres en parlent plus en milieu confiné : Ghost of Mars, c’est quelque chose de spécial. Une œuvre d’un homme qui ici, en tournant dans une campagne mexicaine une histoire de zombies martiens, tout droit sortis d’une pochette d’album de Kiss, refusait encore une fois et pour toujours de faire comme les autres.

Mars défense

Ghost of Mars a besoin d’avocats. Le film est vertigineux d’audaces de narration et de mise en scène que John Carpenter n’a jamais véritablement osées avant, dans un emballage refusant de rendre ces gisements accessibles. Une narration des événements éclatée entre tous les protagonistes, une bande-son métal ringardisée omniprésente, une retraite de flingueurs digne des légions romaines, chorégraphiée avec génie : pour en prendre pleinement conscience, il faut creuser, libérer au passage quelques démons d’une filmo incomparable et être contaminé par l’esprit hurlant son anti-conformisme à chaque âge. Quand se pointe la mort du cinéma organique, chargé des chairs pendantes à la Tom Savini, évoquées par Rob Bottin dans The Thing, Ghost of Mars prend la posture de l’hommage désenchanté à tout un pendant du 7ème art stylisé et idéalisé depuis.

La soif du mal

Les héros débarquent dans une colonie de mineurs sous-payés, qu’on a envoyés au casse-pipe piocher dans une mine qu’il ne fallait pas trop chatouiller. Elle est déserte, le vent pourrait y souffler quelques brins de paille. Il n’y manque que Gary Cooper pour faire coucou. Sur le tournage, John Carpenter évoque toutes les sources de son cinéma, exorcise ses démons, littéralement, filmant dans une mine indienne où il a voulu des prières pour saluer ces fantômes. Il est le dernier cinéaste à croire au mal en tant que tel, celui qui échappe aux religions, aux clergés et aux philosophes. M le maudit est là, partout, derrière chaque crevasse.

Ah si j’étais riche !

Avec 28 millions de dollars de budget, John Carpenter vole au-dessus des 15 millions de The Thing, qui était son œuvre la mieux dotée. Mais il tourne encore ici avec le style et la patte fauchée qui ont construit une filmographie à contre-courant de ce que la série B devenait déjà en 2001. Une série de films interchangeables, hantés par les blockbusters en cherchant à chaque plan l’évocation de masses, les grands angles et le style assommant qui sera cristallisé dans l’affolante saga Fast & Furious. Ghost of Mars a aussi son mastard qui ne sourit jamais : cube de glace (ice cube) est de la partie, et on souhaite à tous les gros bras aussi expressifs qu’une bûche d’être un jour mis en scène de la sorte, ne serait-ce que dans un seul plan. On souhaite aussi à tous les futurs petits scripts sur lesquels lorgnent les algorithmes Netflix et Amazon pour faire du stock d’être un jour mis en images avec autant de désintéressement. Car Ghost of Mars est aussi un film de fin, un salut ganté de noir, et chaque métrage devrait peut-être être tourné de la sorte.

Bande annonce : Ghosts of Mars

https://www.youtube.com/watch?v=TAodkwmaJdU&ab_channel=Lesextraterrestresaucin%C3%A9ma

Fiche technique

Titre français : Ghosts of Mars
Titre original complet : John Carpenter’s Ghosts of Mars
Réalisation : John Carpenter
Scénario : Larry Sulkis et John Carpenter
Musique : Anthrax, Buckethead et John Carpenter
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Paul C. Warschilka
Décors : William A. Elliott
Costumes : Robin Michel Bush
Production : Sandy King
Sociétés de production : Screen Gems, Animationwerks et Storm King Productions
Distribution : Sony Pictures Entertainment (Monde), Screen Gems (États-Unis), CTV International (France)
Budget : 28 millions de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs – 2,35:1 – DTS / SDDS / Dolby Digital – 35 mm
Genre : horreur, science-fiction
Durée : 98 minutes
Dates de sortie2 :
États-Unis : 24 août 2001
France : 21 novembre 2001
Film interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France

Distribution

Natasha Henstridge (VF : Françoise Cadol) : le lieutenant Melanie Ballard
Ice Cube (VF : Thierry Desroses) : James « Desolation » Williams
Jason Statham (VF : Philippe Vincent) : Jericho Butler
Clea DuVall (VF : Véronique Alycia) : Bashira Kincaid

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.