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Le Cavalier de Bronze et la catastrophe à Saint-Pétersbourg

En plus d’être un des poèmes les plus connus de la littérature russe, Le Cavalier de Bronze offre aussi un portrait ambigu et saisissant de Saint-Pétersbourg, loin de la littérature officielle.

L’œuvre de Pouchkine est, en majeure partie, composée en vers. Cette bibliographie versifiée, assez importante, est constituée de différents genres, aussi bien des odes que de pièces de théâtre et même de long poèmes narratifs. Parmi ceux-ci, le plus célèbre reste sans doute Медный Всадник, littéralement Le Cavalier de Cuivre, mais que l’on traduit généralement en français par Le Cavalier de bronze (ou d’airain). Le poème est d’autant plus connu qu’en Russie, certaines parties sont même apprises par coeur (entre autres cette fameuse déclaration d’amour à Saint-Pétersbourg, “Je t’aime, création de Pierre…”).

Le titre fait référence à une célèbre statue équestre de Pierre le Grand qui se dresse sur l’actuelle Place du Sénat à Saint-Pétersbourg.
Or, Pierre 1er, c’est le fondateur de Saint-Pétersbourg. C’est lui qui, non seulement a voulu faire construire cette ville, mais en a fait sa capitale ainsi qu’une preuve de l’ouverture de son régime vers l’Occident.
Composé en 1833, le poème est constitué d’un prologue et de deux parties ; or, jusqu’en 1838 (un an après la mort de Pouchkine), seul le prologue était publié, le reste étant censuré.
Pourquoi donc une œuvre considérée aujourd’hui comme un classique incontournable a été frappée par la censure ?

Le cavalier de Bronze est une des premières œuvres littéraire à offrir une vision volontiers sombre de la ville.
Le poème est construit sur un contraste majeur. Le prologue propose une vision monumentale, un ode, un chant d’amour et d’admiration à Saint-Pétersbourg. La ville élève ses monuments majestueux là où, auparavant, ne se trouvaient que des marais. Elle est la marque à la fois de la grandeur créatrice de Pierre 1er et de la domination de l’homme sur la nature. Pouchkine insiste sur la Néva prise dans son lit, environnée du granit des quais, image de force et de stabilité, sur les canaux et les ponts, bref sur tout ce qui permet de dompter la force du fleuve. Saint-Pétersbourg est alors bien plus qu’une ville, elle est une œuvre d’art qui reflète aussi bien l’aspect démiurgique de son créateur que la grandeur de l’empire.

Le contraste n’en est que plus terrible lorsque nous abordons la première partie…

Dans cette partie, Pouchkine décrit la terrible inondation de 1824. Et comme l’auteur, en poète majeur, sait que de bonnes images valent mieux que de trop nombreuses paroles, il va appuyer sa description de la catastrophe sur deux images fortes.
D’abord, le fleuve Néva est présentée comme une bête enragée, un prédateur qui gronde de plus en plus avant de fondre sur sa proie. Ensuite, la ville elle-même, pourtant décrite précédemment comme la victoire de l’humanité sur la nature, est ici présentée comme impuissante face au déploiement des eaux. Même le tsar (en l’occurrence Alexandre 1er), symbole de la toute-puissance, presque un demi-dieu en Russie, regarde les flots envahir sa ville sans pouvoir faire quoi que ce soit.

Une autre comparaison, employée à plusieurs reprises par Pouchkine, donne une image forte de l’événement : l’inondation est comparée à un assaut mené par une troupe de voleurs : tout est saccagé, rien n’y résiste. Puis, comme si les brigands étaient pris en flagrant délit, les flots se retirent en laissant des décombres derrière eux. Il y a une vision proprement apocalyptique dans cette description de l’inondation. Les maison sont emportées, les cercueils sont entraînés par les flots comme si les morts se relevaient de leur tombe. Le contraste avec la vision qui ouvre le texte est flagrante : la ville qui avait dompté le fleuve se retrouve dévorée par celui-ci.

Au milieu de cette catastrophe se trouve Evguenii.

Evguenii, c’est l’anti-héros par excellence. Petit fonctionnaire sans envergure et sans ambition, il se définit avant tout par ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’a pas. Dans la littérature que l’on pourrait qualifier de “pétersbourgeoise”, il est le premier d’une série de personnage que l’on qualifie de “petits hommes”, ces hommes qui sont dépossédés de tout et qui peuplent aussi bien les textes de Dostoievski (voir Le Double, par exemple) que ceux de Gogol (à ce titre, il faut impérativement lire les premières pages du Manteau et l’inénarrable portrait d’Akaki Akakiévitch). À ce titre, Evguenii n’a ni nom, ni patronyme (cette particularité des noms russes, constitué du prénom du père plus le suffixe “ovitch” ou “evitch” pour les hommes, “ovna” ou “evna” pour les femmes). Il se donne entièrement à son travail de bureaucrate mais gagne encore difficilement sa vie : il réside à Kolomna, quartier populaire pauvre de Saint-Pétersbourg. Pouchkine le prive même d’une existence “réelle” en précisant bien qu’il s’agit d’un personnage littéraire dont lui, poète, a choisi le prénom.

Evguenii n’a, finalement, qu’une seule lueur dans sa vie, une seule ambition : se marier. Mais en voyant les eaux monter inexorablement, notre petit personnage est pris de la frayeur de voir la maison de sa promise emportée par le fleuve.
Commence alors un périple aussi terrible que tragique. Evguenii va sortir affronter un fleuve transformé en un monstre furieux ; il y perdra la santé mentale. Et, dans un remarquable souci de construction, le poème, qui avait commencé par un ode à la ville et à la vision créatrice de Pierre Le Grand, se clôt sur une imprécation lancée contre le fameux tsar par un Evguenii devenu fou. Resurgit alors l’image de l’autocrate démiurge dont les projets monumentaux ne prennent jamais en compte la vie des Russes eux-mêmes. De là à dire qu’il y a, dans ce Cavalier de Bronze, un portrait à peine masqué de la Russie impériale et des dérives du pouvoir autocratique, il n’y a qu’un pas.

En tout cas, Le Cavalier de Bronze marquera une date dans la littérature russe : ce sera le premier texte qui donnera une image négative de la capitale impériale, ouvrant la voie à toute une littérature qui fleurira pendant les décennies suivantes. L’audace de Pouchkine impressionne d’autant plus que ses rapports avec le pouvoir impérial sont tendus : le poète a été exilé sous le règne d’Alexandre 1er (ce même tsar qu’il décrit si impuissant dans son poème), il reste encore sujet à la censure et surveillé par la police. Le cavalier de Bronze est à l’image de Pouchkine : à la fois remarquable et audacieux, puissant et novateur.

Adieu les cons de Albert Dupontel : Un Grand soir un peu trop tiède

Albert Dupontel est toujours égal à lui-même, toujours sur le fil de l’indignation au regard d’une société qu’il déteste de plus en plus. Son nouveau film Adieu les cons reste dans cette veine critique, mais ne parvient pas à convaincre totalement, tant les stéréotypes, inhabituels à son cinéma, sont présents.

Synopsis :  Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans.
Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M. Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

 Le Grand Soir

Le cinéma d’Albert Dupontel a ceci de constant qu’il semble toujours comme habité, comme empli de la rage d’un homme qui a des indignations profondes et sincères. Adieu les cons est bâti sur les mêmes fondations, mais contrairement à ses plus anciens films, il peine à traduire le côté jusqu’au-boutiste du cinéaste. Ce, non pas par un manque, mais par un trop-plein d’émotions, de mélodrames allions-nous dire.

Suze Trappet (Virginie Efira) est une coiffeuse quadra qui se meurt d’inhaler jour après jour les laques et les sprays qui remplissent ses poumons et ses heures de travail. Dans ce contexte, la chose qui devient vitale à ses yeux est la recherche d’un fils qu’elle a eu à 15 ans, et que ses parents l’ont obligée à délivrer sous X. Cette quête met sur son chemin JB (Albert Dupontel lui-même), un informaticien dépressif qui en arrive à rater même son suicide. Le coup de feu est parti quasiment dans le dos de Suze, dans un bureau adjacent.

Le reste est une suite de tableaux plus ou moins burlesques, très second degré, faites de courses poursuites avec la police, tout en partant à la recherche du fils perdu de Suze, tout en initiant une romance entre JB et Suze. Toutes ces choses qu’on entrevoit dès les premières images. Un film prévisible, donc, mais qui reste drôle, dans la même veine que 9 Mois ferme. les thèmes sont acides comme Dupontel aime bien les traiter. Ici, les cons caricaturaux dont il est question, ce sont les entreprises qui tuent leurs employés à petit feu, aussi bien Suze que JB ; ce sont les policiers, brocardés dans un contexte de violence policière particulièrement déplorée par les temps qui courent. Les cons sont les nerds, aveuglés de technologie, ne levant jamais les yeux de leur ordinateur ou de leur smartphone, au risque de laisser passer l’amour. Les cons sont les autres, mais pas les personnages de Dupontel, de Virgine Efira et de Nicolas Marié (un personnage improbable d’aveugle qu’ils rencontrent en chemin, et dont l’utilité est quand même assez floue) qui, eux,  confinent à une sorte de pureté, elle aussi caricaturale.

Et pourtant, malgré cette apparente conformité à son propre cinéma, malgré un engagement total et remarquable des acteurs, on a le sentiment que le cinéaste s’autocensure et produit un film assez consensuel, différent de ce à quoi il nous a habitués jusqu’ici. Adieu les cons souffre sans doute entre autres d’une trop grande pression des César récoltés à la fois pour 9 Mois fermes, mais surtout pour Au revoir là-haut. Il est impossible de faire fi de tout un pan de spectateurs nouvellement acquis au cinéaste. Alors, même si l’émotion pleut sur le film jusqu’à un final paroxystique, même si la sincérité de Dupontel n‘est jamais à mettre en doute, Adieu les cons peine à convaincre complètement, comme un objet cinématographique pas totalement identifiable, un film au goût d’inachevé. On l’écrit presque à contrecœur, tant le film possède des qualités indéniables, mais le goût sucré de ce film trop édulcoré est décidément trop prononcé…

Adieu les cons– Bande annonce  

Adieu les cons  – Fiche technique

Réalisateur : Albert Dupontel
Scénario : Albert Dupontel, Xavier Nemo
Interprétation : Virginie Efira (Suze Trappet), Albert Dupontel (ean-Baptiste Cuchas), Nicolas Marié (Serge Blin), Jackie Berroyer (Dr Lint), Philippe Uchan (M. Kurtzman), Bastien Ughetto (Adrien), Marilou Aussilloux (Clara)
Photographie : Alexis Kavyrchine
Montage : Christophe Pinel
Musique : Christophe Julien
Productrice : Catherine Bozorgan
Maisons de production : Stadenn Productions, Gaumont, Manchester Films, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Gaumont  Distribution
Durée : 87 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie :  21 Octobre 2020
France – 2020

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Huit et demi, de Fellini : vie et mort, rêve et cauchemar, ou la dialectique de la création

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Parmi les nombreux films qui parlent du cinéma lui-même, Huit et demi de Federico Fellini, sorti en 1963, est un immanquable : un regard quasi autobiographique sur les affres de la création. Retour, dans le cadre de notre cycle dédié aux films qui parlent du Septième Art, sur l’œuvre la plus intime du cinéaste italien.

L’œuvre d’une œuvre.

De par son titre, Huit et demi est déjà méta-discursif et autobiographique : après six longs-métrages et trois « demi »-métrages – ce qui donne au total sept films et demi –, le nouveau projet de Fellini se veut donc le 7½+1, c’est-à-dire le 8½. Quoi de mieux que de choisir comme titre d’œuvre une référence à sa propre filmographie, quand l’œuvre en question a pour projet de raconter le rapport intime et viscéral qu’entretient le réalisateur avec son art ? Huit et demi, dès son titre, annonce donc son programme : le film sera une sorte de pause réflexive, de sommet et de point de bascule, de tournant dans la carrière de Fellini, tant d’un point de vue thématique qu’esthétique.

Après les débuts néo-réalistes, puis la consécration de La dolce vita – qui annonçait déjà le renouvellement accompli par Huit et demi –, et avant une seconde partie de carrière plus excentrique, colorée, symboliste voire surréaliste par moments, Fellini veut faire le point. Mais pas seul : il nous invite à explorer avec lui les limbes de son esprit, de ses névroses et de ses passions. Le réalisateur italien se livre à son public par la création d’une œuvre-somme, où thématiques, acteurs/personnages, esthétique, montage, musiques atteignent leur apogée pour donner une quasi définition cinématographique du « cinéaste Fellini ». Ses films plus intimes, tels que Amarcord ou Fellini Roma, se chargeront quelques années plus tard de « l’homme Fellini ». À l’heure d’un premier bilan, avant de regarder le passé dans le rétroviseur de la mélancolie, comme il le fera dans Ginger et Fred et surtout Intervista, Fellini regarde le présent droit dans les yeux. Tel Mastroianni baissant d’un doigt ses lunettes de soleil vers le bout de son nez, le cinéaste se met à nu – non sans artifices, paradoxalement – pour regarder de plus près son propre rapport au cinéma, interroger ses propres processus créatifs, donner à voir le chaos intérieur auquel tout artiste fait face en accouchant d’une œuvre… et la beauté ineffable qui la seconde. François Truffaut écrira, en 1966, dans son journal de tournage de Fahrenheit 451 : « Ce film, Huit et demi, est le film des metteurs en scène, notre film, et nous devons tous de la reconnaissance à celui qui l’a fait. Après avoir vu Huit et demi, ma complice Helen Scott qui va m’assister tout au long de Fahrenheit 451 m’a dit : Je ne croyais pas que c’était si difficile de faire un film. Réellement, quel travail. »

Huit et demi est donc une longue mise en abîme de 2h20, où la forme déconstruite – déjà déroutante dans La dolce vita – est radicalisée à l’extrême, et où le fond est plus abscons que jamais. La place de la musique est également importante, fondamentale même : Wagner, Chopin, Rossini sont invoqués tour à tour pour souligner la frénésie constante qui environne le protagoniste, ou créer à l’inverse un décalage avec ce qui se passe à l’écran (comme lors de cette scène incroyable, rythmée par La chevauchée des Walkyries, où des vieux déshydratés font la queue pour quelques verres d’eau). Nino Rota, composant parmi ses plus belles mélodies, paraît presque discret et pourtant indispensable au ballet visuel et émotionnel chorégraphié par Fellini. Car la mise en scène, de haut vol, est un régal pour les yeux tant le réalisateur semble s’amuser avec ses effets de caméra ou de montage qu’il maîtrise à la perfection. Les noirs et blancs sont somptueux, avec certains plans d’une blancheur irréelle et d’autres d’une noirceur jouant sur les ombres à la manière d’un tableau expressionniste. L’écrin de Huit et demi est à lui seul une irrésistible déclaration d’amour au cinéma. Son cœur, bien plus complexe, pourra néanmoins rebuter ou exiger plusieurs visionnages pour être percé à jour. Essayons.

À la recherche d’un guide…

À la manière des Fraises sauvages de Bergman, on assiste à la vie presque dépressive d’un personnage solitaire hanté par son passé, dont les réminiscences traumatiques surgissent et imprègnent la pellicule d’une violence obscure faisant basculer par moments le métrage dans l’onirisme pur. Il n’y a qu’un personnage, Guido, lui-même réalisateur en manque d’inspiration et souffrant d’un sentiment de solitude terrible au milieu d’une industrie (et d’un entourage) qui semble le broyer psychologiquement. Guido est le double évident de Fellini : au début du film, les critiques adressées à sa proposition de script sont identiques à celles que certains firent de La dolce vita à sa sortie : un film « sans histoire », sans « problématique » ni « profondeur philosophique », d’un « réalisme ennuyeux » et sans construction linéaire en dehors de « saynètes gratuites », le tout avec une « pauvre valeur symbolique ». En même temps qu’il analyse sa propre créativité cinématographique, Fellini règle à demi-mots quelques comptes et fait sa propre psychanalyse, à l’image de son protagoniste visité par des souvenirs d’enfance et qui construit un film qu’on sent autobiographique, quitte à se brouiller avec son entourage.

Dans Huit et demi, Fellini est à la recherche d’un guide. Et ce guide devient son propre personnage : Guido. En italien, « la guida », c’est le guide ; « guido », c’est un « moi », un sujet à la première personne qui dit « je conduis ». Quelle ironie de porter en son nom un appel à montrer la voie, quand on erre comme le fait Guido tout au long du film ! « Je voulais faire un film honnête. Je pensais avoir quelque chose à dire… Quelque chose d’utile à tout le monde. Un film qui ensevelisse à jamais ce que nous portons en nous de mort. Et je n’ose, moi-même, rien ensevelir ! », se lamente-t-il. Avec Guido, on visite de nuit un plateau de tournage inquiétant perdu au milieu de nulle part ; on regarde des essais d’actrices encore et encore, pour trouver la bonne, on se coltine les caprices des acteurs et actrices en manque d’attention, on se farcit les journalistes, on subit parfois les admirateurs… et l’on n’a plus beaucoup de temps pour soi-même.

… pour traverser le temps.

La dolce vita était un film sur l’échec absolu de toutes choses, dans une solitude refoulée chuchotant son venin à l’oreille, au milieu du bruit incessant du monde. Huit et demi déborde alors, presque naturellement, sur l’embrassement total de cette solitude et la prise de conscience du besoin de faire le vide. Huit et demi est la quête d’un silence. Un silence qu’on espère salutaire et inspirant. Mais le néant auquel il nous confronte se révèle bien plus morbide que revitalisant. « Il n’y a pas de rôle. Il n’y a même pas de film. Il n’y a rien, nulle part ». Et un pendu se balance entre les rangées de sièges d’une salle de cinéma…

Fondamentalement cynique voire nihiliste, Huit et demi parle aussi de l’inéluctabilité du temps qui passe. Le couple que formaient Marcello Mastroianni et Anouk Aimée dans La dolce vita, libre et fougueux, est sans hasard recomposé ici en vieux couple barricadé dans ses habitudes et où ni l’un ni l’autre ne se supporte plus. Fellini en profite pour nous parler encore de son rapport aux femmes. Selon les mots du personnage incarné par Claudia Cardinale, Guido « ne sait pas aimer », ayant accumulé les conquêtes en attendant que son mariage se meure, ne sachant communiquer avec le genre opposé sans tomber dans la séduction ou la manipulation malsaine. Cette scène fantasmée de dîner où Guido réunit autour de lui toutes les femmes qui ont marqué sa vie (de la prostituée de son enfance à l’actrice sur laquelle il lorgne, en passant par sa femme et bien d’autres) est un véritable sommet de cinéma, entre la frénésie des personnages, le retour de La chevauchée des Walkyries, les plumes qui tourbillonnent… Une castration symbolique en forme de synesthésie.

Vivre ou mourir, créer ou détruire ?

Si l’on ne devait analyser qu’une seule scène, qui servirait de grille de lecture au film tout entier, ce serait forcément cette séquence de rêve introductive. Guido est coincé dans l’habitacle de sa voiture, elle-même empêtrée dans les embouteillages et encerclée par les visages fixes des usagers ou les bras sans tête des passagers du bus pendant par les fenêtres. Victime d’une aliénation accomplie par la société industrialisée, celle des bruits de klaxon et des phares éblouissants, le personnage pousse de ses bras les parois de sa voiture, comme le poussin celles de sa coquille. D’un seul coup, le voilà debout sur le capot, avançant parmi les vagues de bolides comme le Christ marchant sur les eaux, avant de se retrouver dans les nuages. Le corps peut enfin suivre l’esprit dans son ascension vers l’inspiration créatrice, et rejoindre les hautes sphères – celles du cinéma. Mais quelque corde attachée au pied le retient encore, annihilant son élan volatile et le tirant inexorablement vers la plage synonyme de réveil et de sortie du rêve (car la plage est le symbole absolu de la fin des illusions chez Fellini, de La dolce vita à La strada en passant par Les Vitelloni).

Ce rêve sert évidemment de parabole prophétique : Guido sera sans cesse encerclé, limité et critiqué par les producteurs ou les médias, abordé par tout un tas de personnages inconséquents qui l’assailliront de questions (sur le scénario, sur leur rôle dans le film, sur ses idées politiques, sur ses choix en tant que cinéaste), comme autant de voitures l’enfermant dans un embouteillage ; comme autant de bouts de corde le tirant perpétuellement vers le bas. La scène du sauna rendra presque littérale cette ribambelle de fantômes, où les corps cachés sous des draps erreront dans des espaces clos au milieu d’un brouillard embuant les lunettes – donc la clairvoyance – de Guido. Le film qu’il voudra réaliser parlera d’une fusée sur le point de décoller : là encore, la métaphore de l’ascension et du besoin de s’évader est évidente, chose que, même dans son rêve, il n’a pu accomplir. Le final de Huit et demi, qui correspond au début du tournage du film de Guido, vire dans un premier temps à l’apocalypse. La musique de Nino Rota s’emballe, la caméra virevolte, les personnages courent partout, les dialogues fusent sans cohérence, le bruit recouvre toute pensée. L’ébullition est totale. L’explosion, fatale. « Mieux vaut détruire, si l’on ne crée pas l’essentiel. » « Nous étouffons sous les mots, les images, les sons qui n’ont pas raison d’être. Qui viennent du néant et retournent au néant. D’un artiste digne de ce nom l’on ne devrait exiger que cette loyauté : s’éduquer au silence. »

Retour à la case départ : la recherche éperdue du silence, et pourtant son impossibilité. La ronde de la fin semble être une réponse à la danse finale du Septième sceau de Bergman, encore. Ici, ce n’est pas une danse de mort mais plutôt une danse de vie : l’acceptation finale – et salutaire – de l’impossibilité du silence, comme de la réflexion intellectuelle sage et harmonieuse ; l’acceptation par Fellini de lui-même, tel qu’il est : un être fait de bruit et de grossièretés, d’extravagances et d’égocentrisme assumé. Et l’on repense à cette phrase de Stendhal, citée dans le film : « Le moi solitaire, qui ne se nourrit que de lui-même, meurt étranglé par un sanglot ou un éclat de rire ». Avec Fellini, le moi solitaire, « Guido », ce personnage dont le prénom est une première personne du singulier, disparaît de l’écran avec beaucoup de trompettes et peut-être quelques larmes, qui suffisent parfois à faire couler le maquillage blanc des clowns.

Huit et demi – Bande-annonce :

Synopsis : Un cinéaste dépressif fuit le monde du cinéma et se réfugie dans un univers peuplé de souvenirs et de fantasmes. Surgissent des images de son passé : son enfance et l’école religieuse de sa jeunesse, la Saraghina qui dansait sur la plage pour les écoliers, ses rêves fous de « harem », ses parents décédés. Dans la station thermale où il s’est isolé, son épouse Luisa, sa maîtresse Carla, ses amis, ses acteurs, ses collaborateurs et son producteur viennent lui tourner autour, pour qu’enfin soit réalisé le film sur lequel il est censé travailler. 

Fiche technique :

Titre original : Otto e mezzo
Réalisation : Federico Fellini
Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli, Ennio Flaiano et Brunello Rondi
Casting : Marcello Mastroianni, Anouk Aimée, Sandra Milo, Claudia Cardinale
Photographie : Gianni Di Venanzo
Musique : Nino Rota
Genre : Comédie dramatique
Durée : 138 minutes
Pays d’origine : Italie
Dates de sortie : 14 février 1963 (Italie), 29 mai 1963 (France)

Le cinéma n’est pas la vie : à propos de trois films de Woody Allen

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Parmi les 48 longs-métrages d’une carrière de réalisateur démarrée en 1966, Woody Allen a plus d’une fois fait une référence appuyée à son métier et/ou à son milieu professionnel. On ne compte plus les œuvres où ses protagonistes sont des comédiens, scénaristes ou metteurs en scène, et cette liste s’allonge encore si l’on étend le champ d’analyse aux autres arts dont l’homme aux lunettes noires est friand (musique, théâtre ou littérature)… Dans cette filmographie longue comme le bras, aux accents souvent autobiographiques, trois films nous semblent néanmoins traiter du cinéma et du métier de metteur en scène de manière nettement plus frontale. Trois longs-métrages, trois époques, trois styles bien différents. Mais plusieurs traits communs : le génie facétieux, l’humour irrésistible et la sensibilité romantique du maître new-yorkais. 

Stardust Memories (1980) : le cinéma est plus simple que la vie

Dans la longue carrière de Woody Allen placée essentiellement sous le sceau de la comédie (quelle qu’en soit la forme), on trouve, à intervalles réguliers, des œuvres singulières, souvent très intéressantes, à travers lesquelles le cinéaste s’est laissé aller à des envies différentes. Lorsqu’on le résume par ses qualités de dialoguiste brillant, l’on oublie que derrière ce don indéniable d’Allen se cache, tout simplement, un grand metteur en scène. Pour s’en convaincre, un petit retour par les cases Intérieurs (1978), Hannah et ses sœurs (1986), Une autre femme (1988) ou les plus récents Match Point (2005) et Blue Jasmine (2013) devrait suffire amplement. Woody Allen, maître du drame ou du thriller ? Assurément !

Stardust Memories mérite naturellement sa place dans cette sélection d’œuvres insolites du réalisateur new-yorkais. Le film est un des plus inclassables, mais aussi un des plus ambitieux de son auteur, qui y incarne un personnage qui lui ressemble encore plus qu’à l’accoutumée : Sandy Bates, un metteur en scène célèbre et adulé qui traverse une crise existentielle. Sa participation à une rétrospective de son œuvre tenue dans l’hôtel Stardust sera, pour lui, l’occasion de faire une « rétrospective de sa vie ». L’écriture virtuose d’Allen opère des allers-retours incessants entre réalité, mise en abyme (les nombreux extraits des films de Bates), souvenirs, rêves et imaginaire. Ces alternances de styles, de registres, de tons et de temporalités sont effectuées sans transition ni introduction, mais au contraire dans une continuité fluide, comme si l’on pénétrait dans l’esprit encombré de l’artiste. Le principe du brassage est parfois poussé jusqu’à une confusion savamment orchestrée ; ainsi les spectateurs commentant les images d’un jeune garçon exécutant des tours de magie, sont en réalité les proches (certainement décédés) de Sandy Bates qui regardent les propres souvenirs du réalisateur en livrant à la caméra des anecdotes embarrassantes à son sujet. Tout cela n’est que le fruit de son imagination, un melting pot de souvenirs réarrangés.

Le film n’est pas qu’un exercice d’écriture vertigineux, c’est aussi une vraie réflexion sur la condition de l’artiste. La formidable séquence d’ouverture résume le projet à la fois esthétique et narratif du film. Dans un wagon de train, Sandy Bates se trouve au milieu de voyageurs mutiques et au visage fermé. Il jette un regard angoissé autour de lui alors qu’on entend le bruit d’une horloge invisible. Soudain apparaît à sa gauche un autre wagon, cette fois rempli de gens rieurs qui font la fête. Le joli noir et blanc de l’image (signé Gordon Willis) semble confirmer qu’il s’agit d’une scène onirique, mais soudain la bobine s’arrête, révélant au spectateur la mise en abyme : nous regardions simplement un extrait du dernier film de Sandy Bates. Pourtant, le doute ne nous quitte pas tout à fait. L’image en noir et blanc demeure et la suite du récit ressemble autant à un rêve que la scène introductive : un à un, une poignée d’individus vocifèrent leur détestation de la scène qu’ils viennent de voir et réclament que Bates revienne à la légèreté des comédies qui ont fait son succès. Un homme corpulent à grosses lunettes et nœud papillon souhaite même que l’on retire le film des mains du réalisateur pour en retourner des scènes et le remonter. Le même se demande de quoi le cinéaste peut bien souffrir pour se mettre à tourner des films aussi étranges, lui qui « possède le don le plus précieux qui soit, celui de faire rire ». Le thème de l’incompréhension entre le créateur et son public est permanent dans le film : Bates est sans cesse poursuivi par une horde de fans qui le pressent de renouer avec la comédie. Même les extraterrestres qu’il rencontre dans une de ses rêveries déclarent préférer ses premières réalisations !

Woody Allen a toujours nié la part autobiographique de Stardust Memories. Pourtant, nombre d’indices y renvoient inévitablement. En 1980, le cinéaste s’est en effet essayé pour la première fois, avec le sublime Intérieurs (1978), à un drame très éloigné des comédies loufoques de sa première partie de carrière. Tracer un parallèle avec le parcours de Sandy Bates est pour le moins tentant… Plus généralement, ce film condense toutes les obsessions de Woody Allen : le choix impossible entre trois femmes (l’instable Dorrie au spleen perpétuel (Charlotte Rampling), la jeune intellectuelle Daisy (Jessica Harper) et la chaleureuse et maternelle Isobel (Marie-Christine Barrault), que les désirs d’engagement de Sandy ennuient), la judaïté, les névroses, les retournements de situation irréalistes, la rêverie, les gags, le monde du spectacle, etc. Les images de l’enfant apprenti magicien, décrites plus haut, sont également une référence autobiographique évidente, Woody Allen ayant lui-même pratiqué avec talent la magie dans son enfance.

On retrouve dans le film deux autres sujets de prédilection du metteur en scène, qui se retrouveront notamment dans Hollywood Ending (lire plus bas). D’abord, les parasites qui essaiment autour de l’artiste : l’assistante incompétente, les agents, les assistants, la cuisinière inconsciente, etc. Ensuite, Allen se moque des prétentions intellectuelles, comme le montrent les différentes séquences de séances de questions-réponses avec des spectateurs, au cours de la rétrospective consacrée à Bates. Ceux-ci ont beau réclamer à cor et à cri le retour du cinéaste à ses débuts comiques, leurs questions sont elles-mêmes tristement sérieuses et ennuyeuses, et c’est Sandy Bates qui profite de ses réponses pour se lancer dans un véritable numéro de stand-up (là encore, difficile de ne pas y voir un clin d’œil autobiographique d’Allen).

Stardust Memories présente un point commun avec La rose pourpre du Caire : l’opposition constante entre les aspects tragiques ou pénibles de la vie (les pressions professionnelles, les attentes du public, les cadres du studio qui veulent modeler le cinéaste à leur guise) et la liberté de l’imagination (les souvenirs et les rêves qui irriguent son inspiration artistique). Ainsi, cette œuvre déroutante est une vision aigre-douce du métier d’artiste, une vie faite de contradictions, d’obsessions, de tiraillements, de succès et d’échecs. L’influence du cinéma européen y est évidente. Woody Allen cite le film comme un de ses préférés dans sa propre filmographie, aux côtés notamment de La Rose pourpre du Caire (un hasard ?). Il s’agit sans aucun doute d’un de ses projets les plus personnels, même si cet artiste modeste se cache avec toujours autant de pudeur derrière un humour irrésistible.

La Rose pourpre du Caire (1985) : le cinéma est plus beau que la vie 

Une des œuvres les plus célèbres de Woody Allen, ce film est aussi un des plus personnels du metteur en scène, et celui où l’enchantement du cinéma est au cœur même du sujet. Influencé notamment par Sherlock Junior (Buster Keaton, 1924), Hellzapoppin (H.C. Potter, 1941) ou la pièce de théâtre Six personnages en quête d’auteur de Pirandello (1921), trois comédies s’amusant à faire interagir des créateurs avec les fruits de leur création, Allen va aller au bout de cette idée, avec la légèreté et l’espièglerie qui le caractérisent.

Dans un New Jersey de 1935 écrasé par la Grande Dépression, Cecilia (Mia Farrow) mène une vie malheureuse entre un emploi alimentaire de serveuse et un appartement miteux qu’elle partage avec Monk (Danny Aiello), son mari macho, caractériel et sans emploi (un nouvel exemple de couple on ne peut plus mal assorti à ajouter à une longue liste, chez Woody Allen !). A l’évidence, Cecilia s’accommode mal des affres de la réalité, a fortiori quand celle-ci prend la forme d’un quotidien aussi morose et d’un avenir bouché. Sa seule échappatoire est la salle de cinéma du quartier, dans laquelle elle s’engouffre aussi souvent que possible, quitte à revoir le même film cinq fois. C’est le cas de La Rose pourpre du Caire, une comédie bourgeoise de la RKO qui est à l’affiche, dans laquelle le personnage de Tom Baxter (Jeff Daniels) fait rêver la jeune femme, elle qui, une fois rentrée, retrouvera un époux aux antipodes de ce héros séduisant et candide. C’est alors qu’elle revoit le film pour la énième fois que Woody Allen « brise le quatrième mur » : Tom Baxter la remarque dans la salle et, sous le charme, sort de l’écran pour venir à sa rencontre. Le rêve ultime de tout amateur de cinéma !

Si Woody Allen ne joue pas lui-même dans tous ses films, ceux-ci contiennent très souvent un personnage qui lui ressemble. Dans La Rose pourpre du Caire, son alter ego est évidemment Cecilia, jouée par son épouse de l’époque. Cecilia est une rêveuse romantique, serveuse maladroite et naïve, dont le langage du corps et la manière de formuler ses répliques font immédiatement penser à Allen. Le cinéaste est un nostalgique qui s’assume. Le cadre du film renvoie ainsi à son enfance dans les années 30 : l’âge d’or d’Hollywood, le jazz et le cinéma. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si 1935 est précisément l’année de naissance du metteur en scène. Le film transforme en réalité ses rêveries de jeune garçon, et cet aspect autobiographique se retrouve jusque dans les choix de décors : Allen parvint notamment à tourner au Kent Theater de Brooklyn, dans le quartier de Midwood où il a grandi.

La Rose pourpre du Caire n’est pas le film le plus drôle d’Allen, loin s’en faut. Les saillies hilarantes du dialoguiste génial laissent ici la place à la rêverie de l’incorrigible romantique. La scène de danse entre Cecilia et Tom est très révélatrice : alors que la jeune femme lui décrit son époque (la pauvreté, le chômage, la Grande Guerre qui s’est achevée) et les épreuves de la vie (la vieillesse, la maladie, les gens qui ne trouvent jamais le véritable amour), son drôle d’amoureux transi lui réplique que, là d’où il vient, les gens ne déçoivent jamais… Ce regard désabusé sur l’absurdité de la vie humaine, l’échappatoire du cinéma, qui permet de vivre l’existence dont on rêve : c’est du Woody Allen pur jus.

Il y a au cœur de ce récit simple et touchant, l’idée que, si le cinéma permet d’oublier la réalité, c’est parce qu’il est plus beau qu’elle. Lorsque Cecilia choisit en fin de compte son amour pour Gil Shepherd (Jeff Daniels, également), l’acteur qui incarne Tom Baxter à l’écran, accouru dans le New Jersey par crainte que la folle aventure de son personnage ne nuise à sa carrière prometteuse, notre héroïne fait explicitement le choix de la réalité. Avant de faire ce choix fatidique, la frontière était brouillée puisqu’avec Gil, Cecilia a vécu un début de romance purement cinématographique, qui n’existe pas dans « la vraie vie », avec même un épisode de pure comédie musicale dans un magasin d’instruments de musique (Gil entonne « Alabamy Bound », qui fut chanté par Al Jolson dans le musical de Broadway Kid Boots en 1923, et au cinéma dans un film du même nom avec Eddie Cantor, en 1926). La confusion entre les deux mondes culmine lorsque Tom fait franchir à Cecilia le « quatrième mur » dans le sens inverse, et le duo de se retrouver dans un monde magique en noir et blanc (précisons ici que le chef opérateur sur le film est à nouveau le grand Gordon Willis). Dans ce monde de tous les possibles, Tom peut réaliser ce qui ne fonctionnait pas dans celui de Cecilia, qu’il s’agisse de payer au restaurant avec des faux billets ou attendre le fondu au noir lorsqu’il embrasse la jeune femme. Alors, entre les deux romances, quelle est la vraie histoire d’amour ?

Pour Woody Allen, la réponse est simple : Cecilia scelle son sort en privilégiant la réalité à ses fantasmes. Tom l’aimait sincèrement, alors que Gil est un acteur vain obsédé par la reconnaissance, qui confond amour et flatterie. Lorsqu’elle plaque tout (boulot et mariage) pour le retrouver devant le cinéma, l’acteur est déjà dans un avion qui l’emmène bien loin de la misère des gens ordinaires… Alors, Woody Allen nous offre une dernière scène somptueuse. Dépitée, ayant tout perdu, Cecilia entre dans la salle de cinéma où est joué Top Hat (1935). Devant la grâce de Fred Astaire et Ginger Rogers dansant sur la chanson « Cheek to Cheek », la caméra en gros plan saisit le visage de Mia Farrow qui, d’une peine sentimentale déchirante, s’illumine doucement d’un sourire enchanteur.

Lorsque tous nos rêves ont été trahis, le cinéma est toujours capable d’en faire naître de nouveaux.

Hollywood Ending (2002) : le cinéma est plus drôle que la vie

Dix-sept ans plus tard, Woody Allen replace le cinéma au centre d’un récit, mais son approche est ici radicalement différente. Là où La Rose pourpre du Caire était consacrée à l’effet enchanteur qu’il produit sur le spectateur, à son aspect créatif et « magique », Hollywood Ending est une métafiction parodique sur les coulisses du cinéma. Par le truchement des hommes et des femmes qui, ensemble, « fabriquent » les films, Allen partage son regard moqueur, éminemment drôle, sur la face matérialiste de l’usine à rêves.

Val Waxman (ce nom !), incarné par Allen, une ancienne gloire névrosée désormais réduite à tourner des publicités pour la télévision (au début du film, il en tourne une pour un déodorant dans le blizzard canadien), se voit proposer un dernier ticket pour la gloire par son ex-femme Ellie (Téa Leoni). Celle-ci convainc en effet son nouveau compagnon Hal (Treat Williams), un gros bonnet hollywoodien, de confier la réalisation de son nouveau blockbuster à gros budget à Val. Peu inspiré par ce « rival » amoureux qui traîne une réputation de personnalité ingérable, Hal accepte du bout des lèvres pour faire plaisir à sa compagne à qui il a confié la responsabilité du projet, et qu’il compte proposer en mariage. Val, quant à lui, n’est guère plus enthousiaste de travailler avec son ex-épouse et cet homme qu’il exècre mais, désespéré, il n’a d’autre choix que d’agripper cette perche inespérée qui lui est tendue.

Hollywood Ending est pour ainsi dire le seul film de Woody Allen où il dézingue avec autant de plaisir jouissif le microcosme hollywoodien, bien éloigné, il est vrai, de son univers créatif… L’histoire commence d’ailleurs par une parodie hilarante d’une réunion de production, suivie d’une scène où Hal, installé au bord de sa piscine, trouve « très malin » une idée débile lue dans un script pour teenage movie. Le duo de producteurs masculins est gratiné, entre le mâle dominant qui croit tout savoir (Hal) et le vieux beau trop bronzé qui ne sert à rien sauf à contrôler le respect du budget sur le plateau (Ed/George Hamilton). Entre Val Waxman et ces deux pontes du « business », le dialogue semble impossible. Lors de leur première rencontre, Val, qui est de la vieille école, n’a aucune idée de ce que ses interlocuteurs veulent dire par « démographie » ou « public visé ». A l’inverse, ses idées arty (film en noir et blanc – clin d’œil à Manhattan lorsque Waxman parle de New York comme « une ville en noir et blanc » –, bande originale de Cole Porter) sont rejetées : nous avons affaire à deux mondes et deux époques inconciliables. L’art n’a que peu de place dans cet univers de financiers, de parvenus et de parasites, cette « usine à gaz » où le seul langage que l’on maîtrise est celui des analyses de marché et des estimations budgétaires, à tel point que personne ne remarque que, frappé de cécité psychosomatique, Val dirige le film aveugle comme une taupe depuis le premier jour ! Une autre critique vise les journalistes invités sur les plateaux de tournage, vautours manipulateurs et plus intéressés par les ragots que par les secrets de tournage.

Contrairement à La Rose pourpre du Caire, Hollywood Ending est une vraie comédie dans laquelle le roi de la répartie fait mouche presque à chaque scène. Quelques one liners désopilants qu’on ne résiste pas à citer, juste pour le plaisir : (en parlant de la collection de old timers de Hal) « Si moi je conduisais une Mercedes de 1939, les gens me prendraient pour Himmler » ; (à propos du directeur photo chinois que Val veut engager sur son film) « Il a fait des choses fantastiques, surtout pour l’Armée rouge » ; (concernant un acteur atteint d’une tumeur cérébrale) « Il est devenu aveugle. Et après quelques mois, il est mort, ce qui est pire car tu as moins d’options. » ; « Je n’autorise pas quelqu’un qui a un herboriste à voir mes rushes ! » ; « L’inertie représente deux tiers des mariages en Amérique », etc. etc. Malgré la durée inhabituelle (près de deux heures) pour un film du cinéaste, on se bidonne toutes les cinq minutes.

La critique distillée avec talent fait d’autant plus mouche que, comme il en a l’heureuse habitude, Woody Allen ne se prend guère au sérieux et ne rate pas l’occasion pour s’attaquer également aux intellectuels. Lors d’une petite fête chez Val et sa starlette décérébrée Lori (Debra Messing / premier couple improbable du film), le metteur en scène se moque ouvertement des cinéphiles prétentieux. Waxman qualifie Les Enchaînés de chef-d’œuvre… car il déteste la fin (il pense toujours que les Allemands vont attraper Cary Grant et Ingrid Bergman !). Lorsqu’un invité assène que Hitchcock était un artiste qui faisait des films commerciaux, Waxman réplique « tu dis ça comme si c’était une qualité ! ». Une autre invitée poursuit en affirmant qu’un artiste qui rejette l’attrait commercial de ses œuvres est un narcissique qui pratique de la masturbation intellectuelle, ce qui incite Waxman à défendre la masturbation ! Il faut ensuite voir Waxman s’entourer de collaborateurs impossibles sur le plateau, d’un directeur photo chinois qui ne parle pas l’anglais à un chef décorateur voulant reconstituer Central Park alors qu’on tourne à New York, en passant par sa propre poule écervelée qu’il pistonne maladroitement. Enfin, la cécité temporaire de Waxman passe inaperçue car, tout autour de lui, les observateurs qui régurgitent des références et formules toutes faites (la journaliste invitée sur le plateau se demande s’il n’est pas un de ces génies qui se sentent à l’aise dans le chaos, « comme Fellini » !) n’y connaissent en réalité strictement rien.

La conclusion du film est très drôle. Val a retrouvé la vue mais le film est parfaitement incohérent et est rejeté partout par le public et la critique. Partout, sauf… en France, où il est considéré comme un des cinquante meilleurs films américains et où Waxman est qualifié de génie ! Le metteur en scène s’écrie alors « Dieu merci, il y a les Français ! » et part s’installer à Paris avec Ellie, son amour retrouvé (encore un couple totalement improbable). Un clin d’œil humoristique au cinéma d’auteur français, certes, mais aussi et surtout une nouvelle occasion pour Woody Allen de se moquer de lui-même. Après tout, ce cinéaste plus européen qu’américain n’a-t-il pas cité dans ses dix meilleurs films de tous les temps (Sight & Sound, 2012) La Grande Illusion, Les Quatre Cents Coups et Le Charme discret de la bourgeoisie ? Même quand il ridiculise ce cinéma hollywoodien aux antipodes de son univers, notre homme ne se prend jamais au sérieux. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

« Crash » : la chaleur de la chair, la froideur de la mécanique

Carlotta Films consacre un coffret ultra-collector au Crash de David Cronenberg. Le maître du body horror y donne la pleine mesure de ses obsessions.

La voiture n’est pas seulement une mythologie barthésienne. Elle incarne le mouvement et le voyage, deux attributs qu’on pourrait tout aussi bien accoler au cinéma. D’une certaine manière, Crash opère une jonction continue entre l’automobile et le septième art. Le film possède ainsi son metteur en scène diégétique, Vaughan. Ce dernier dirige devant des spectateurs conquis des reproductions d’accidents mythiques. Ses scénarios, ce sont les crashs de James Dean ou Jayne Mansfield. L’accessoire qui lui est indissociable, c’est une Lincoln noire chargée de symboles, puisqu’elle est similaire à celle dans laquelle fut assassiné John Kennedy. Ses storyboards, il les dessine à même le corps des fétichistes-cascadeurs qu’il a castés. On retrouve là une vieille passion de David Cronenberg : le body horror, mais aussi l’alliage de la biologie et de la technologie. Crash n’est qu’un va-et-vient incessant, de la première à la dernière scène, entre la chaleur de la chair et la froideur de la mécanique. Dès l’ouverture, une femme sculpturale et dénudée se voit maintenue entre le fuselage d’un avion et le corps de son amant. Quelques instants plus tard, avec d’autres protagonistes et nonobstant quelques variations mineures, les mêmes postures charnelles se reproduisent sur les lieux d’un tournage cinématographique. Le projet de Vaughan n’inclut-il pas d’ailleurs le « remodelage du corps humain par la technologie moderne » ? La Mouche immortalisait des transformations organiques glaçantes, Vidéodrome des cassettes vidéo sorties d’une plaie abdominale, Scanners des boîtes crâniennes explosées. Dans Crash, la caméra de David Cronenberg s’attarde sur les blessures et meurtrissures corporelles (tous les protagonistes y passent), sur des appareils médicaux externes et même, dans un climax horrifique, sur du cuir chevelu arraché et solidement fixé à l’habitacle d’une voiture.

Crash est un film qui ne se raconte pas. David Cronenberg lui-même, pourtant célèbre pour ses propositions organo-horrifiques, trouvait excessif et dérangeant le roman originel de James Graham Ballard. Hypnotique, inconfortable, filmé avec une élégance discrète, bercé par les ritournelles d’Howard Shore, Crash pourrait être qualifié d’expérience en ce sens qu’il trouble les repères usuels du public. La voiture y est certes mise en scène de manière classique, mais elle est invariablement associée au sexe, à la dégradation (matérielle ou corporelle) et, in fine, à la mort. Comme dans le Christine de John Carpenter, elle n’est que désirs, pulsions, expression ultime du « ça » freudien. Elle demeure un objet de fantasme et de consommation, mais elle en supporte une lecture déviante. Catherine, engagée dans un mariage libre avec James, imagine ainsi la Lincoln de Vaughan comme un baisodrome sur roues empestant le sperme. Le docteur Remington confesse ne se livrer à ses liaisons que sur la banquette arrière d’une voiture. La tôle froissée apparaît tellement aphrodisiaque qu’un groupe de fétichistes s’adonne à la masturbation collective devant des vidéos… de crash-tests. Même quand une relation charnelle est engagée dans une station de lavage (très belle séquence au demeurant), les brosses caressant la carrosserie et les projections de produits nettoyants s’appréhendent comme des allusions sexuelles limpides. L’expression « psychopathologie complaisante » est employée à bon escient dans le film. Si David Cronenberg trouble son public – la Croisette cria au scandale à l’époque –, ce n’est pas en raison de quelconques velléités pornographiques, mais plutôt en recourant à un substrat volontiers malsain et expurgé de tout jugement. Même quand les protagonistes s’arrêtent sur les lieux d’un carambolage pour prendre insouciamment quelques clichés, personne, parmi les secouristes, n’y trouve rien à redire. Au contraire, les lumières bleues ou rouges, la fumée, les courts panoramiques et la photographie soignée de Peter Suschitzky rendent la séquence très sensorielle. Au fond, Crash n’est rien d’autre qu’une mécanique bien rodée, ardente dans sa représentation libre du sexe, glaciale quand cette dernière se superpose aux affres des accidents routiers. On n’en attendait certainement pas moins de David Cronenberg.

BONUS & TECHNIQUE

Carlotta Films propose une nouvelle restauration 4K inédite en France. Force est de constater que l’image apparaît propre, dénuée de scories, avec une bonne gestion des couleurs. Les pistes sonores sont elles aussi satisfaisantes. Un livre de 160 pages est compris dans le coffret ultra-collector. Ce dernier retrace la genèse de Crash, fourmille d’anecdotes, intègre une interview de David Cronenberg, rappelle le caractère sulfureux du film (on lui reprocha notamment un « esthétisme porno chic ») et en identifie certains motifs qu’on peut aisément relier au cinéma du réalisateur canadien (le plus évident demeurant l’obsession organique). Il est également question, assez longuement, de la musique d’Howard Shore et du roman de J.G. Ballard.

Le blu-ray comprend de nombreux suppléments : une rencontre avec David Cronenberg et Viggo Mortensen, un entretien avec le chef opérateur Peter Suschitzky – qui évoque la « sympathie intellectuelle » qui le lie à Cronenberg, la dureté restituée à l’écran via la photographie ou les conditions de tournage difficiles –, une intervention du producteur Jeremy Thomas – qui revient sur la patte de Cronenberg, la diversité de son travail, la censure londonienne ou la réception scandalisée de Crash à Cannes – ou encore trois courts-métrages relativement récents dont l’intérêt nous paraît discutable. Le compositeur Howard Shore et la directrice de casting Deirdre Bowen ont également voix au chapitre et complètement de manière idéale un coffret pour le moins engageant.

BD 66 • MASTER ULTRA HAUTE DÉFINITION •HEVC • 2160/23.98p • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD Master Audio 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • Couleurs • Durée du Film : 100 m

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD Master Audio 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • Couleurs • Durée du Film : 100

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • 576/50i  • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Version Française Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Français • Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 96 mn

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4.5

Cromwell : le despote inspiré par Dieu

Rimini sort de ses cartons une épopée historique épique signée Ken Hughes, Cromwell (1970). Prenant quelques libertés avec la réalité historique, le film demeure un vrai plaisir cinéphile grâce notamment à la reconstitution aux petits oignons et aux prestations de haut vol de tous les comédiens. On n’en attendait pas moins pour rendre compte du parcours sinueux et de la personnalité indomptable et controversée du lord-protecteur d’Angleterre, du pays de Galles, d’Écosse et d’Irlande (1599-1658), considéré tantôt comme un dictateur régicide, tantôt comme le briseur des chaînes de son peuple.

Doit-on s’étonner que, dans la carrière de Ken Hughes, deux de ses meilleurs films soient des récits historiques ? En trois décennies d’activité et une vingtaine de longs-métrages, le metteur en scène anglais s’est frotté à peu près à tous les genres, de la comédie musicale au thriller et du drame au film pour enfants. Dans ce florilège inégal, on retiendra subjectivement deux œuvres qui, non seulement surnagent, mais ont tendance à bien vieillir. Avec dix années d’écart entre eux, Les procès d’Oscar Wilde (1960) et Cromwell (1970), tous deux écrits par Hughes, s’intéressent à un duo de figures historiques anglaises majeures, certes dans des domaines et des époques très différentes. La filière historique rencontre visiblement un vrai intérêt personnel du cinéaste, qui s’est investi dans des recherches historiques conséquentes. Ces dernières n’empêchent pas la marge de liberté qui a été prise avec la réalité historique et qui lui a été d’ailleurs copieusement reprochée, mais elles s’inscrivent malgré tout dans la grande tradition britannique de mise en valeur du passé (partagée par l’ennemie héréditaire, la France), et elles expliquent en partie pourquoi on pardonne aujourd’hui aisément ces infidélités pour se laisser emporter par le souffle épique de la guerre civile anglaise (1642-1651) et par l’aura de son bouillant général…

L’idée de l’homme providentiel irrigue l’ensemble du récit. Celui-ci débute d’ailleurs par un Cromwell retiré de la vie parlementaire, se consacrant à l’entretien de son domaine, fréquentant l’église et, désenchanté par la vie politique anglaise, envisage d’emmener sa famille en Amérique. Comme dans un scénario de western dans lequel la veuve et l’orphelin supplient le héros de « rempiler » pour chasser la vermine terrorisant le village, des collègues parlementaires se rendent dans son domaine et tentent de persuader Cromwell de revenir au parlement pour tenter de s’opposer aux agissements du roi, voire de mener la rébellion populaire s’il le fallait. Homme épris d’ordre et de justice, le fermier-gentilhomme refuse net. Cette visite et l’importance donnée au futur lord-protecteur sont historiquement incorrectes, puisque Cromwell était pratiquement un inconnu à l’entame de la guerre civile. Plus proches de la réalité sont les raisons qui poussent finalement celui-ci à retourner dans l’arène politique : le despotisme de Charles Ier et ses concessions de plus en plus visibles au catholicisme romain, la religion de son épouse, la reine Henriette-Marie. Or Cromwell est un puritain dévot, qu’on qualifierait aujourd’hui de « radical », allergique au moindre soupçon de papisme – dans l’église qu’il fréquente, toute ornementation entrant en contradiction avec le dénuement puritain provoque chez lui une rage incontrôlable. Son obsession religieuse est bien mise en valeur, et lui servira à justifier toutes ses décisions, même les plus musclées. Ses prises de parole au parlement sont de plus en plus entendues, et se font de plus en plus violentes. En 1642 il accepte finalement de rejoindre l’armée parlementaire, où ses succès à la tête de sa cavalerie face aux armées royales marquent le début de son ascension irrésistible.

La prestation des deux comédiens principaux figure parmi les atouts évidents du film. Dans le rôle-titre, Richard Harris campe à merveille cet individu incorruptible et inflexible, certes (largement) idéalisé mais dont la vision historique le fait percevoir avant les autres qu’une révolution politique est inévitable. On notera l’ironie de voir un comédien irlandais incarner un personnage qui fit tant de mal aux Irlandais et qui traîne dans ce pays une réputation détestable jusqu’à nos jours ! Si la prestation de Harris est excellente – quoique sans doute un brin théâtrale pour un public actuel –, il se fait néanmoins voler la vedette par Alec Guinness, l’acteur fétiche de David Lean, incroyablement juste et nuancé dans le rôle du souverain Charles Ier. Autant Ken Hughes force un peu le trait concernant Cromwell (même son coup d’état de 1653 est expliqué par sa seule volonté d’instaurer une république démocratique… Cromwell lui-même doit se retourner dans sa tombe !), autant il peint un Charles Ier non seulement proche de la réalité (sans doute)… mais un passionnant personnage de cinéma. Infatué de son statut divin et par conséquent inattaquable, homme profondément ancré dans son époque qui ne comprend pas les nouvelles aspirations d’une société en pleine mutation, le souverain anglais alterne moments d’arrogance aveugle (partagée par son neveu le prince Rupert, incarné par un jeune Timothy Dalton) et de réel désemparement. Certaines de ses rencontres avec Cromwell – là encore largement fictionnelles – brouillent les pistes : lequel des deux hommes est le plus raisonnable, le plus estimable ? Opposition classique entre un héritier d’un monde qui refuse de disparaître et un représentant d’une nouvelle ère… La dignité affichée par le Stuart dans la défaite, le jugement et la condamnation, jusqu’à sa décapitation publique en 1649, apparaît comme anachronique dans un monde désormais assoiffé de revanche sociale, qui rejette indistinctement les valeurs de cette aristocratie exécrée. L’adieu à ses enfants et sa marche vers le billot constituent un sommet émotionnel du film ; Alec Guinness y est remarquable.

Comme souvent dans les films historiques britanniques, un soin particulier a été apporté aux reproductions d’époque. Il est impossible de ne pas mentionner les costumes, bien sûr, pour lesquels Vittorio Nino Novarese remporta même un Oscar, mais aussi les batailles montrées dans le film, qui mobilisèrent d’innombrables figurants et dont le rendu a résisté au temps. Les personnages secondaires sont nombreux, tant du côté des parlementaires (les comtes de Manchester et de Strafford) qu’au sein de la maison royale (la reine, Sir Edward Hyde, le prince Rupert). Ils sont tous brillamment interprétés par d’excellents acteurs britanniques qui donnent vie à leurs rôles, bien aidés par un scénario qui leur ménage des dialogues ciselés et leur attribue une personnalité à part entière. Cromwell est une fresque historique particulièrement vivante, brillamment écrite et mise en scène, bien équilibrée et interprétée par des acteurs talentueux et investis. Le film fête son demi-siècle mais, à ce jour, on aurait du mal à trouver une meilleure œuvre filmée sur ce personnage captivant que fut Oliver Cromwell.

Synopsis : Le parlementaire Oliver Cromwell, retiré du monde politique, ne peut plus tolérer la manière de gouverner du roi Charles Ier et l’oppression exercée par la classe dirigeante. Il mène les troupes parlementaires dans la guerre civile anglaise afin d’abattre la monarchie et d’instaurer une dictature parlementaire placée sous son autorité.

Bonus

Un seul supplément est inclus, mais il est une vraie valeur ajoutée au film. Rimini, l’éditeur, est sorti des sentiers battus en proposant un entretien non pas avec un spécialiste du cinéma, mais avec un historien, ce qui convient parfaitement au sujet. L’invité est très bien choisi, puisque Bernard Cottret est non seulement un spécialiste de l’histoire d’Angleterre et de la Réforme, qui a publié un ouvrage consacré à Oliver Cromwell, mais il connaît bien le film de Ken Hugues et en partage une analyse pertinente. L’historien confirme les nombreuses inexactitudes historiques du film, dont il mentionne les plus évidentes (Cromwell n’était aucunement un soldat de la démocratie, il n’a rencontré le roi qu’une seule fois, etc.). Plus intéressant, il les explique par la volonté de plaire au « grand frère » américain, alors que nous sommes à l’époque de la sortie du film en pleine guerre froide. Présenter Cromwell comme une sorte de Thomas Jefferson britannique, pétri d’idéal démocratique, s’inscrit donc dans l’ère du temps, voire carrément dans une volonté politique. On est tentés de compléter cette analyse par un fait plus terre-à-terre : comme expliqué plus haut, après avoir tenté de financer le projet plusieurs fois, c’est de l’argent américain qui permit à Hughes d’enfin le concrétiser… Enfin, Cottret juge que l’importance de la croyance religieuse dans le parcours de Cromwell, pourtant assez explicite dans le film, n’y est pas assez soulignée par rapport à la réalité historique, mais il estime à juste titre que la musique de Frank Cordell vient combler cette « lacune » narrative. Et puis, comment ne pas rejoindre ce grand spécialiste lorsqu’il concède bien volontiers que, malgré ses écarts avec l’Histoire, il revoit toujours avec enthousiasme cette œuvre très réussie ?

Suppléments de l’édition DVD :

  • Interview de Bernard Cottret
  • Livret de 24 pages

Cromwell : Bande-annonce

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4

Festival Lumière 2020 : le vibrant Rouge de Farid Bentoumi

Plusieurs films sous le label Festival de Cannes 2020 ont été présentés au Festival Lumière 2020. C’est le cas de l’excellent et vibrant Rouge de Farid Bentoumi. 

Rouge est sans cesse animé par cette urgence, celle qui attaque la pollution perpétrée par les entreprises avec les rejaillissements que cela peut avoir sur l’environnement et leurs employés. Une urgence qui voit se déployer toute sa trame composée de plusieurs strates où le drame sanitaire se répercute avec d’autant plus de violence avec le drame familial. Là où Dark Waters de Todd Haynes prenait plus de temps à observer les rouages de la recherche et les conséquences d’un tel abandon dans la vie d’un homme et la dévotion financière et matérielle que peut demander de telles affaires, le film de Farid Bentoumi est dans l’action, dans un présent continu et souhaite montrer les répercussions sociales et sociétales que peuvent avoir ces alertes. 

Avec sa caméra à l’épaule et sa mobilité de plans, Rouge est en mouvement, scrute le moindre détail et n’élude rien dans le vivier d’une entreprise chimique. La dureté du travail, la précarité de l’emploi des ouvriers, la pression financière sur toute une région, des revenus qui nourrissent des familles entières, le manque de suivi sanitaire, la non-fiabilité des audits environnementaux et même les accords souterrains entre pouvoirs publics et patrons de boite. Farid Bentoumi ne noircit jamais le tableau pour le rendre manichéen, mais au contraire, essaye à son échelle, de rendre le dessein assez clair pour alerter les consciences et donner un point de vue global sur une situation préoccupante, qui notamment en France, se veut cloisonner par bon nombres d’obstacles juridiques et financiers. 

Malgré le réalisme de chaque minute et cette envie de coller à la peau d’une véracité qui s’offre à nos yeux, Rouge est avant tout un film de cinéma qui sait nouer ses enjeux « politiques » avec ses enjeux fictionnels. A cette occasion, c’est avant tout des portraits de femmes et d’hommes qui émeuvent par leur abnégation et les sacrifices qui les attendent. Avec cette écriture qui marie à perfection les genres, Rouge passe d’une scène de remontrances hiérarchiques tendue et mutique à une sublime scène de « déclaration de guerre » entre un père et une fille qui ne se comprennent plus. 

Les personnages sont à l’image du contexte évoqué : en eaux troubles et toujours sur une brèche morale où la conscience collective et l’intérêt individuel se télescopent dans l’esprit de chacun. Que cela soit cette ancienne infirmière urgentiste qui travaille désormais dans l’entreprise où son père exerce (et le reste de la famille) et qui est prête à perdre l’amour de sa famille pour sauver leur santé (impressionnante Zita Hanrot), que cela soit cette journaliste enceinte qui ne peut éteindre la flamme dénonciatrice qui brûle en elle (Céline Sallette), ou le portrait ambivalent de ce père de famille qui à la charge de bons nombres d’hommes et qui met sous le tapis des vérités pour sauver des familles qu’on aidera pas au moindre problème (Sami Bouajila). 

Car Rouge parle aussi de ça : au-delà de l’alerte et de l’aspect presque héroïque de la chose, Farid Bentoumi porte aussi un regard humain et vibrant sur une classe moyenne éviscérée par le travail. Le droit de parole de cette dernière est mis à mal pour des questions de survie à moyen terme alors que leur vie sur le long terme est déjà jetée dans le caniveau et des clairières bondées de déchets. Un grand film de son époque.

Bande Annonce – Rouge

Synopsis  :  Nour vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours. Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l’enquête sur la gestion des déchets. Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, cache bien des secrets. Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour va devoir choisir : se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité.

Fiche Technique – Rouge

Réalisateur : Farid Bentoumi
Scénario : Farid Bentoumi, Samuel Doux
Casting: Zora Hanrot, Céline Sallette, Sami Bouajila…
Sociétés de distribution : Ad Vitam
Durée : 1h28
Genre: Drame
Date de ressortie :  25 novembre  2020

 

A Dark, Dark Man : un polar minimaliste dans les steppes kazakhes

Après La Tendre indifférence du monde, le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov nous immerge avec A Dark, Dark Man dans un polar minimaliste et fiévreux. 

Un policier corrompu qui doit noyer le dossier d’un infanticide (Bekzat), une journaliste qui veut comprendre et faire rejaillir la vérité du complot qui se trame, et deux innocents (au sens propre comme au figuré) dont la tête est mise à prix. A Dark, Dark Man ne révolutionne en rien le spectre du polar, ni dans la forme, ni dans le fond. Pourtant, tout ce que le cinéaste entreprend est d’une rare maîtrise. Il coche les cases du polar austère qui pourrait plaire aux aficionados de Melville ou de Refn (version Drive) : un acteur charismatique et taciturne, un environnement désolé et qui se veut être le premier témoin de la noirceur du monde qui tapisse chaque plan, une enquête plus nébuleuse que ténébreuse, des malfrats pervers sans aucune once d’empathie, un rythme lancinant, une écriture mutique s’évadant dans les espaces et la beauté de son cadre, puis une ambiance de western où les coups de feux se font aussi rares qu’impressionnants. 

Oui, A Dark, Dark Man semble presque aussi lisible que fiévreux. Mais il y a un mais. Adilkhan Yerzhanov refuse de s’accoutumer aux habitudes et semble vouloir déjouer la solennité du genre dans lequel il s’engouffre pour y tirer sa part de mysticité et d’imprévu. Derrière son évocation d’un pays miné par la misère, la violence et la corruption locale, le film tente de joindre les deux bouts en utilisant l’innocence du rire burlesque (les frères Coen) et la tragédie d’une réalité dramatique. Ce burlesque de situation est froid et n’est pas utilisé comme moyen d’échange dans une volonté de faire naître une rupture de ton entre les scènes. Au contraire, extrêmement monolithique, le film puise dans cette ambivalence des scènes pour confronter le mal et le bien. 

Cette combinaison, fine mais terriblement magnétique, fonctionne et se retrouve tout au long du film à l’image de ces deux séquences qui se suivent : après que Bekzat loin des regards scrupuleux ait étranglé à mort un autre homme qui jouait les mouchards, le candide prisonnier de Bekzat fait croire à ce dernier qu’il s’étouffe avec sa nourriture dans un drive-in. D’un côté, la mort se veut rêche et jonchée de sang, de l’autre, elle se veut être un jeu, une blague appartenant à la conscience, éloignée de toutes les turpitudes de la réalité malgré le regard larmoyant d’une journaliste qui comprend petit à petit ce qui se trame sous ses pieds. C’est aussi par ce sens du détail que le film exorcise ses influences parfois lourdes à porter. 

Même lors du climax final, avant que le sang ne gicle sur les murs, le simple énoncé de la justice et du discours d’arrestation fait naître un fou rire généralisé chez les personnages. A Dark, dark Man est un film qui souhaite juste trouver la lumière, la rédemption dans un esprit meurtri par le destin et perdu dans une obscurité qui se nappe sous un drap. Dans une mise en scène horizontale et millimétrée où les steppes sont comme des tableaux révélant une poésie macabre assourdissante, le film puise sa force. Crépusculaire est un terme souvent galvaudé, à bon ou mauvais escient, mais le film du cinéaste l’est dans toutes ses largeurs. Une réussite indéniable. 

Bande Annonce – A Dark, Dark Man

Synopsis : Bekzat est un jeune policier qui connaît déjà toutes les ficelles de la corruption des steppes kazakhes. Chargé d’étouffer une nouvelle affaire d’agressions mortelles sur des petits garçons, il est gêné par l’intervention d’une journaliste pugnace et déterminée. Les certitudes du cow-boy des steppes vacillent.

Fiche Technique – A Dark, Dark Man

Réalisateur : Adilkhan Yerzhanov
Scénario : Adilkhan Yerzhanov
Casting: Daniar Alshinov, Dinara Baktybaeva…
Sociétés de distribution : Arizona Distribution
Durée : 1h50
Genre: Drame/Polar
Date de sortie :  14 octobre  2020

 

 

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4

Le capital au XXIème siècle : les clés pour comprendre le modèle capitaliste

Réalisé par Justin Pemberton et Thomas Piketty, d’après le best-seller éponyme de Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle est un documentaire très prenant qui répond aux questions qu’on n’avait pas osé se poser… A savoir, ce que rapportent respectivement les valeurs travail et capital, qui gagne le match et surtout, les perdants sont-ils les générations futures ? Sortie DVD en octobre 2020.

Un cours d’économie en mode divertissement 

La première force du Capital au XXIème siècle est son accessibilité à tous. Un documentaire d’économie peut rapidement tomber dans l’écueil de n’être réservé qu’aux spécialistes du propos, or le montage dynamique permet ici à n’importe qui de se sentir immergé dans le film. La clarté des explications, la simplicité parlante des faits choisis, qui demeurent pointus, jouent aussi dans l’addition. Les morceaux musicaux, souvent dénoncés, répondent parfaitement aux idées défendues par l’économiste Thomas Piketty et accentuent la véracité du contexte socio-économique actuel. A défaut de se reconnaitre dans les paroles traduites, le spectateur se reconnaîtra dans tel ou tel fait énoncé, tout simplement parce que le travail d’étude de Thomas Piketty est très complet. Au final, le découpage et la progression du film de Justin Pemberton font que les deux heures passent rapidement, sans donner au spectateur l’impression d’être noyé sous les informations, distillées avec pertinence.

Des informations qui s’assemblent 

En plus de nous fournir des données pertinentes qu’on ignorait (historiques, sociologiques, psychologiques, financières, économiques, etc.), l’un des points forts du Capital au XXIème siècle est de nous rappeler bien des choses qu’on a oubliées – ou serait-ce du refoulement ? – et de les remettre dans leur contexte, de les assembler dans un ordre qui éclaire l’équation.
Le film devrait être à voir par tous : pour comprendre notre société, son évolution et son histoire. Mais aussi pour comprendre comment fonctionne le modèle socioéconomique actuel, à savoir le capitalisme, pourquoi il s’est imposé, d’où il est parti et quelles évolutions il est en train de connaître aujourd’hui. Pour comprendre aussi que le capitalisme se fonde sur le capital, allié à l’utilisation du travail, et que si le nom de ce modèle n’est pas « travaillisme », il y a une raison. Thomas Piketty, épaulé d’autres spécialistes, donne de précieuses informations sur la valeur du capital, sa passation, ses potentialités, mais aussi sur le rôle qu’il joue dans notre société en déclin…
A l’heure où le capitalisme est sans cesse remis en question au profit de l’écologie, d’une volonté de retour en arrière et de décroissance, l’économiste interroge l’avenir de notre société si nous ne changeons pas et que ce modèle perdure.

Une volonté de changer les choses ? 

Le Capital au XXIème siècle dénonce autant qu’il informe, et ce qu’il est pertinent de constater est que, si nombre des dérives montrées à l’écran sont le fait d’entreprises et de multinationales contre lesquelles le travailleur lambda ne peut a priori rien – et c’est à nuancer -, un grand nombre de comportements capitalistes sont aussi le seul fait du consommateur, perdu dans un modèle consumériste qu’il ne remet pas suffisamment en question. L’économiste nous apprend aussi que lorsque la situation économique se dégrade, l’Histoire se répète : la montée actuelle du racisme serait due aux difficultés économiques, car à défaut d’accuser les multinationales responsables, le travailleur accuse l’étranger. C’est alors à nous qu’il incombe de changer les choses en commençant par se changer soi-même, pour qui sait, également faire changer les entreprises et la société ?
Dans les salles obscures dès le mois de juin, le documentaire vient de sortir en DVD, à un moment qui semble opportun, en ces temps troublés par la Covid-19, avec confinement, restrictions, couvre-feu. Alors qu’on a loué les bienfaits écologiques du confinement, qu’on a exhorté aux plaisirs simples, qu’on s’est indigné contre le tourisme de masse, pourquoi ne pas profiter de cette occasion donnée par la nature de remettre en question un modèle qui a fait son temps et qui – comme le démontre brillamment Thomas Piketty – court à sa perte ?

Après un best-seller, l’œuvre de Thomas Piketty poursuit sa course effrénée et bien utile en passant cette fois sur l’écran. Ce documentaire prenant devrait être vu par le plus grand nombre, et l’on se félicite de son succès, en particulier au vu du contexte actuel. Reste à espérer que les informations précieuses de l’économiste passent la frontière du divertissement et induisent une évolution comportementale positive. En tous cas, ce film ne sera gâché pour personne : tout le monde gagne à en apprendre plus sur le capital-isme. 

Le Capital au XXIème siècle : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Justin Pemberton
Scénaristes : Justin Pemberton, Matthew Metcalfe, Thomas Piketty
D’après le livre : Le Capital au XXIème siècle, Thomas Piketty, éditions du Seuil, paru en 2013
Montage : Sandie Bompar
Sortie : 2020
Pays : France, Nouvelle-Zélande
Version originale : anglais, français
Genre : documentaire, économie
Durée : 103 minutes

BAC Nord, un film de Cédric Jimenez : Polar musclé mais sans épaisseur

Depuis ses débuts en 2012, mais surtout en 2014 avec La French qui marqua sa consécration, Cédric Jimenez démontre son savoir-faire dans le thriller implacable et mouvementé. Son BAC Nord ne fait pas exception sur la forme, impeccable de maîtrise, mais échoue à donner une vraie envergure à son propos et ses personnages.

Synopsis : En 2012, les quartiers nord de Marseille détiennent le « titre » du pire taux de criminalité de France. En raison de la pression de la hiérarchie, les policiers de la BAC Nord vont tout faire pour améliorer leurs résultats. Certains vont parfois franchir la « ligne jaune ».

Commençant directement au cœur de l’action, BAC Nord ne perd pas de temps à présenter ses personnages et leur quotidien en adoptant une approche quasi documentaire par son réalisme très cru. La note d’intention de Jimenez est donc d’emblée annoncée et vise une immersion totale dans son étude de la criminalité marseillaise et des moyens mis en place par la police pour y faire face. Un choix qui privilégie l’efficacité brute à l’identification mais un choix qui viendra aussi pénaliser son film lorsque celui-ci embraiera sur son dernier acte. Prenant très peu de temps sur l’exposition, il réduira assez vite ses personnages à une caricature du flic viril sans vraie substance et ne fera que très peu d’efforts à tenter de les sortir du contexte de leur travail. La représentation de la vie familiale du personnage de Gilles Lellouche tient presque de la blague tandis que celle entre Karim Leklou et Adèle Exarchopoulos tombe vite dans les clichés attendus pour essayer de maladroitement offrir une accroche plus émotionnelle. C’est l’amitié qui unit le personnage de François Civil et une de ses indics qui s’avèrera plus réussie et permettra une vraie empathie même si l’enjeu qui en découle n’est traité qu’en second plan et n’intervient que bien trop tard dans le récit.

En soi un tel manque au niveau de l’émotion ne serait pas un problème, surtout au vu des deux premiers tiers du récit très terre-à-terre, mais c’est sans compter une conclusion qui mise intégralement sur l’affect lié à ses personnages qu’il aura finalement passé peu de temps à construire. Même si la dynamique entre le trio principal fonctionne, avec quelques touches d’humour bien senties qui témoignent de leur complicité, l’écriture ne leur permet pas vraiment de se développer et les laisses trop souvent prisonniers de leur caricatures. Comme souvent chez Jimenez, un académisme narratif découle de son intrigue et celle-ci peine en plus à vraiment porter un regard et un propos sur ce qu’il filme. Même si on y voit une critique très claire de la hiérarchie policière et de la pression gouvernementale, faisant de la police un promontoire politique régi par des impératifs douteux, Cédric Jimenez n’applique pas cette même ambivalence à ses personnages. Ils les traitent avec trop d’indulgence, étant clairement orienté malgré des failles qu’il aurait été pertinent à explorer. BAC Nord ne sait donc jamais vraiment se placer que ce soit en docu-fiction impartial ou en œuvre capable de vrai jugement, lui manquant donc un regard. D’autant plus difficile à assumer alors que dans sa première heure il se confronte directement aux Misérables de Ladj Ly, dont certaines scènes apparaissent même comme des réponses à ce dernier, mais le film de Jimenez n’en a jamais l’impact ou l’intelligence.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il en est raté. Déjà car il dispose d’un casting exemplaire, où le trio d’acteurs démontre une alchimie et un naturel évident avec un Gilles Lellouche impérial et un très bon Karim Leklou. C’est ici encore François Civil qui tire son épingle du jeu avec son look improbable et son rôle de bêta au sang chaud mais au grand cœur. Il démontre encore être une des valeurs sûres du cinéma français et livre une fois de plus une excellente performance. Même Adèle Exarchopoulos parvient à être convaincante malgré un rôle plus qu’anecdotique. Cela démontre le savoir-faire de Jimenez à diriger ses acteurs, et le cinéaste en profite aussi pour démontrer tout son talent derrière une caméra. Il signe une mise en scène millimétrée, implacable et dans ses moments les plus musclées même assez virtuoses pour gérer la tension et la confusion qui règnent à l’écran. Il accouche même d’un morceau de bravoure assez phénoménale vers la fin de son deuxième tiers qui nous maintient en apnée et sous pression pendant près de 15 minutes dans une séquence d’action qui brille par sa lisibilité et son ampleur. On regrettera peut-être une bande son un peu trop m’as-tu-vu mais BAC Nord brille par sa technique, montage au cordeau et photographie soignée, et démontre la capacité de Jimenez de concocter avec peu de moyens un film spectaculaire et musclé qui ne sera jamais pris en défaut sur son efficacité formelle.

BAC Nord est quelque peu décevant dès qu’on se plonge un tant soit peu sur son écriture assez succincte qui peine à vraiment donner de l’épaisseur à son propos et ses personnages. Il manque d’une véritable orientation même s’il parvient à s’imposer comme un thriller musclé et particulièrement efficace. Idéal pour tous ceux qui veulent passer leur samedi soir devant un polar à la technique irréprochable et bien joué, limité par sa conclusion qui manque de poigne et la frilosité de son propos, BAC Nord garantit quand même un honnête divertissement.

BAC Nord : Bande annonce

BAC Nord : Fiche technique

Réalisation : Cédric Jimenez
Scénario : Benjamin Charbit, Audrey Diwan et Cédric Jimenez
Casting : Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Adèle Exarchopoulous, Kenza Fortas, …
Photographie : Laurent Tangy
Montage : Simon Jacquet
Musique : Guillaume Roussel
Producteurs : Hugo Sélignac et Vincent Mazel
Production : Chi-Fou-Mi Productions, France 2 Cinéma et StudioCanal
Distributeur : StudioCanal
Durée : 100 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 23 décembre 2020

France – 2020

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Festival Lumière 2020 : A History of Violence de David Cronenberg

Alors que le Festival Lumière 2020 nous a offert la diffusion de Falling, la première réalisation de Viggo Mortensen, cette édition est aussi revenue sur l’un des rôles phares de l’acteur : A History of Violence de David Cronenberg. 

Habitué aux films qui absorbent les frasques du corps et se questionnent sur la caractéristique organique de la technologie, A History of Violence se veut être une oeuvre plus généraliste et surtout, plus mythologique. Capitonné entre film noir et drame familial, A History of Violence nous dépeint une société instinctive et sur les nerfs dans laquelle la famille serait une meute où le plus fort règne sur le plus faible. Cronenberg imagine alors la naissance de l’Amérique en dévoilant, tout en dévisageant, le véritable reflet d’une communauté qui se construit sur la violence, la folie de la filiation (le fils qui envie la virilité de son père) et qui suit avec avidité l’odeur du sang. L’enclos familial qui semble si serein au préalable n’est qu’une énième illusion d’une liberté d’être soi qui s’efface. 

La simplicité du postulat de départ n’est que la fine surface d’un film à plusieurs couches. Un homme marié et père de deux enfants, propriétaire d’un restaurant d’une petite bourgade, tue par légitime défense deux malfrats qui voulaient s’en prendre à lui et à ses employés. Mais ce geste héroïque, qui semble si fluide et expérimenté, ne restera pas dans l’oreille d’un sourd. C’est alors qu’une bande de mafieux va vouloir le rencontrer. Tom Stall n’est peut-être pas celui qu’il dit être, cachant un passé plus tortueux qu’il n’y parait. Sous ses faux airs de série B, détenant un sens de l’efficacité redoutable et un découpage à toute épreuve, l’oeuvre de Cronenberg nous enfonce dans une noirceur totale, à l’image de son personnage principal : Viggo Mortensen incarne parfaitement ce père de famille aux allures idéales dont l’aura va petit à petit se craqueler entre un passé qui le rattrape et une violence chaotique qui le consume. 

Pourtant David Cronenberg ne réalise pas un film à thèse. Alors qu’il s’apparente à une parabole qui égratigne une certaine vision de la justice et de la vengeance individuelle, A History of Violence est avant tout un objet cinématographique saisissant, qui ne dépare pas avec les obsessions de son cinéaste sur le corps et ses affres, par son ambiance quasi primitive qui s’enroule au travers de joutes sexuelles maritales torrides ou par des fulgurances sanglantes à l’esthétique tranchante. La mise en scène de David Cronenberg est en totale adéquation avec son film, où l’élégance des plans expressionnistes et l’aspect filiforme du montage s’acclimatent idéalement à la haine chaotique des personnages (incroybale Ed Harris). 

Film de « commande » sur la nature humaine et la canalisation de ses démons, A History of Violence nous montre que l’Homme aime se dissimuler pour mieux se calfeutrer dans la société et créer un semblant d’imaginaire collectif rassurant à défaut d’être réellement honnête. A History of Violence est un bloc de marbre sur le mal et la dégradation des valeurs communautaires, à l’efficacité redoutable et d’une élégance stylistique mémorable.

Bande Annonce – A History of Violence

Synopsis : Tom Stall, un père de famille à la vie paisiblement tranquille, abat dans un réflexe de légitime défense son agresseur dans un restaurant. Il devient alors un personnage médiatique, dont l’existence est dorénavant connue du grand public…

Fiche Technique – A History of Violence

Réalisateur : David Cronenberg
Scénario : Josh Olson
Casting: Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris…
Sociétés de distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h35
Genre: Drame
Date de sortie :  2 novembre 2005

« Requiem pour un massacre » : la guerre à travers des yeux d’enfant

Potemkine propose le chef-d’œuvre d’Elem Klimov Requiem pour un massacre en DVD et blu-ray. L’édition est augmentée de nombreux suppléments éclairant à la fois le film et sa position particulière dans l’histoire du cinéma.

Requiem pour un massacre investit un genre déjà considérablement éprouvé. Des œuvres séminales telles qu’Apocalypse Now, Les Sentiers de la gloire ou Le Jour le plus long l’ont précédé dans une entreprise de déconstruction de la guerre. L’originalité de la démarche d’Elem Klimov tient à un point de vue : celui de Fliora, un enfant enrôlé dans la résistance biélorusse face à l’hégémonie nazie. Si la singularité du parti pris est à relativiser – nous sommes en 1985, bien après Jeux interdits ou Allemagne, année zéro –, la radicalité de la mise en scène et ses assises sensorielles, perçues à travers un regard juvénile, font de ce film un chef-d’œuvre proprement vertigineux.

Chez Elem Klimov, la guerre est omniprésente, sous terre comme au ciel. Au bourdonnement des avions allemands survolant la Biélorussie répondent les armes à feu lâchement enterrées dans le sable. L’absurdité belliqueuse est peu à peu mise à nu : la résistance soviétique ressemble d’abord à un camp de vacances – photos de groupe à l’appui – avant que l’insouciance relative ne se voit contrariée par les bombes fusantes, les incendies de villages, les agressions sexuelles ou les charniers. À chaque fois, les sens sont mis à l’épreuve. Ce sont des effets sonores étourdissants, des visions cauchemardesques, de longues plages dénuées de dialogues, la photographie sépulcrale d’Aleksei Rodionov, des jambes maculées du sang du viol, des tas de cadavres révélés le temps d’un panoramique. Même les éléments semblent s’y mêler : la traversée éprouvante d’un marécage renvoie en seconde intention à l’obstacle, la souillure et la douleur. Le temps apparaît comme dilaté, en suspension, altéré par des tableaux à la fois hyperréalistes (les mouches chez Fliora, la mise à mort de la vache) et presque irréels (la fuite dans une forêt ployant sous les bombes).

À cette démesure guerrière se juxtapose la mesure intime. Quand Elem Klimov ne filme pas l’anéantissement d’un pays, il prend appui sur la perdition de Fliora. Son visage ébahi, terrifié, livide, crispé, en pleurs ou meurtri, ses respirations irrégulières ou oppressées, ses postures lasses et dévitalisées concourent à inscrire la souffrance au cœur du film. La Biélorussie de 1943, ce sont des chaussures en lambeaux, des enfants munis de fusils, des Églises partant en fumée, des vivres réduits à leur portion congrue, une représentation du Führer qu’on transbahute comme un totem. C’est un pays au bord du précipice, où on maudit l’Allemand en slave et le Soviétique en allemand. Sans qu’on puisse instinctivement en saisir le sens profond, Elem Klimov insère à la fin de Requiem pour un massacre une séquence au symbolisme fort : on observe alternativement Fliora mitraillant une affiche d’Hitler et des images d’archives rembobinées. C’est un peu comme si chaque coup de feu contribuait à exorciser un peu plus les démons du nazisme.

TECHNIQUE & BONUS

Le film est une authentique expérience sensorielle qui méritait une édition digne de ce nom. C’est chose faite, puisque la qualité visuelle et sonore est ici au rendez-vous. Les couleurs sont ravivées, le grain bien géré et les pistes audio parfaitement exploitées. Parmi les très nombreux bonus, on retiendra bien sûr l’interview d’Elem Klimov, le document d’Albert Dupontel (évoquant l’incarnation du personnage, les partis pris radicaux ou la postérité du film), les commentaires de Nicolas Boukhrief (les côtés démentiel, intemporel ou kubrickien de l’œuvre ou l’implication probable des autorités soviétiques) ou de Gaspar Noé (la proximité avec les personnages, la vision de la guerre, le langage limpide ou le format 4/3). Une analyse de la fin de Requiem pour un massacre est également proposée : on y évoque la distance opérée par un plan où la caméra se déporte lentement dans la forêt pendant que les belligérants poursuivent leur route ou la polysémie des villages brûlés dans l’imaginaire allemand et soviétique. Sont également présents des films d’actualités soviétiques, des interviews diverses et une analyse de la représentation de la guerre.

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5