« Sherlock Junior » : Buster Keaton au meilleur de sa forme

Elephant Films propose en version restaurée 4K le Sherlock Junior de Buster Keaton. Moins célèbre que Le Mécano de la Générale, ce moyen métrage fourmille pourtant d’idées et de fulgurances.

Si le cinéma est en réinvention perpétuelle, la modernité dont il fait preuve ne date pas d’hier. Quand Buster Keaton réalise en 1924 son Sherlock Junior, il utilise déjà des dispositifs de mise en scène et des artifices d’une inventivité étonnante. Caméra embarquée, travellings arrière ou latéral, courses folles, surimpressions, personnage traversant l’écran et interagissant avec un décor mouvant, gags minutieusement chorégraphiés : le cinéaste américain utilise toutes les expressions d’un langage filmique qui n’a alors plus rien de balbutiant.

La simplicité du pitch sert avant tout à faire place nette au burlesque. Un projectionniste se rêve détective. Il cherche à séduire une jeune femme, mais est accusé à tort d’avoir volé la montre de son père. Plongé dans un sommeil profond, il s’imagine ensuite enquêteur doué de qualités remarquables. Cela amorce une romance, des séquences oniriques, mais surtout des situations comiques en cascades : une affiche collant à un balai, puis à une chaussure et enfin à la main ; la description absurde d’un dollar perdu ; une bague dont la pierre, chiche, est auscultée à la loupe ; une filature un peu trop parfaitement ordonnée ; des panneaux comprenant des jeux de mots ; des interactions burlesques avec le décor (wagons, réserve d’eau, camions)…

La fantaisie, le montage ingénieux, les partitions entraînantes, le rythme trépidant : tout, dans Sherlock Junior, concourt à célébrer le cinéma. Le format adopté par Buster Keaton n’y est pas pour rien : là où d’aucuns s’attendaient à ce qu’il étire son film, il décida finalement de l’amputer d’une vingtaine de minutes pour se recentrer sur son aspect comique. Cela confère au moyen métrage un souffle nouveau, où les tentatives d’assassinat sur un détective imaginaire (hache, poison, balle piégée) le disputent, le plus souvent en plans larges et fixes, à un protagoniste se fondant dans un écran de cinéma ou à des courses parfaitement synchronisées. C’est bien rythmé, excellemment mis en scène et foncièrement keatonien.

BONUS ET TECHNIQUE

Le film est restauré à partir d’un interpositif de première génération détenu par la Cohen Film Collection. Des plans manquants ont été remplacés par une copie de 3ème génération du Harvard Archive. Cette restauration HD 4K est d’une qualité quasi inespérée : le piqué se veut des plus appréciables, l’image est étonnamment stable et absolument dépourvue de griffes ou de poussières. Les bonus contiennent une bande-annonce, des notes sur la restauration, les crédits, mais surtout l’excellent court-métrage Malec l’insaisissable (1921) et une longue analyse de Nachiketas Wignesan, qui revient sur le contexte de création du film, la rivalité avec Charlie Chaplin, le manque relatif de narration, les « impossible jokes », les mouvements de caméra et quelques anecdotes de tournage. Là encore, le spectateur est gâté.

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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