Los Angeles 2013 de John Carpenter : entre colère & subversion

Qu’obtient-on quand on fusionne un cinéaste rincé par une décennie l’ayant vu chuter ; un acteur phare des 80’s souhaitant un come-back ; des studios à la politique créative exsangue et une sacrée dose de lassitude & d’amertume ? Simple : un petit « blockbuster » à la finesse d’un éléphant en ruth mais dont les degrés de lecture lui confèrent une jouissance pas piquée des hannetons. En clair, Los Angeles 2013.

On n’offensera sans doute personne en affirmant que peu importe son registre, un film demeure toujours un constat, voire même un regard de son temps. Comme une photo prise à l’instant T qui capture à la fois les embardées stylistiques de son époque à l’écran, mais aussi les tourments de ceux présents derrière (la caméra). Une réalité indiscutable qu’il est logique d’appliquer pour être à même de cerner au mieux le mystère si ce n’est l’anomalie qu’incarne Los Angeles 2013 dans la sphère cinéma d’une part, mais surtout dans la filmographie de Carpenter.

Car si le film continue (toutes proportions gardées) à faire parler de lui, ce n’est pas tant pour ses qualités intrinsèques -on réserve ça pour plus tard- mais davantage pour ce que le film représente à ce fameux instant T de la vie de Carpenter et ce qu’il est devenu dans les faits.

De facto, un bref retour en arrière s’impose.

Dans les 90’s, Carpenter alterne les projets. Certains échouent sans qu’on perçoive véritablement son implication derrière (Les Aventures d’un Homme Invisible), d’autres échouent pour des raisons inconnues (L’Antre de la Folie) et enfin d’autres échouent tout court (Le Village des Damnés). Toujours est-il que cette vague d’échec le motive (on serait tentés de dire « oblige » vu comment il a dû se sentir aux abois) à se pencher vers un projet longtemps repoussé, faute de scénario « convenable » : une suite à son cultissime New York 1997.

Exit donc Big Apple et place à Los Angeles, qui est choisie notamment (mais pas que) pour sa propension à avoir fait les gros titres par 2 fois dans les 90’s : d’abord un tremblement de terre ayant secoué la ville en 1992 & enfin des émeutes raciales d’envergures ayant pas mal sapé l’attractivité de celle qu’on appelle la Cité des Anges. Deux évènements à priori anodins mais dont Carpenter va user pour cimenter justement le background de son film. Dès lors, Hollywood est dans la logique des choses, un no-man’s-land dans lequel le président des US, sorte de proto-Trump auquel on aurait poussé les curseurs du puritanisme à 4000%, parque tous les opposants, les dégénérés et autres rebelles du pays. Une joyeuse contrée dans laquelle notre héros (ou plutôt anti-héros) Snake Plissken va être balancé manu militari pour mettre la main sur un joujou capable de bousiller tous les équipements électroniques de la planète ; et qui par pure coïncidence, a été amené par la fille de Trump Senior à Cuervo Jones, sorte de décalque complètement allumé de Che Guevara.

Remake, Suite ou Film kamikaze ?

Une barbouze envoyée dans un coin inhospitalier contre son gré, un McGuffin dangereux à récupérer, un dictateur local, un bestiaire de tronches complètement allumées et un ultimatum balancé texto par une figure d’autorité ? Les plus attentifs n’auront pas manqué de constater une certaine ressemblance par rapport à NY 1997. Non seulement c’est vrai, mais là où c’est carrément jouissif, c’est que c’est voulu de la part de Carpenter qui fait montre de jouer le jeu des studios en délivrant une suite, mais qui décide sciemment de la torpiller de l’intérieur en faisant étalage de toute son amertume et sa lassitude vis à vis d’Hollywood. Ainsi, tout les curseurs sont poussés à l’extrême avec pour objectif de délivrer un film volontairement excessif & borderline. Le décalque de NY 1997 apparait alors comme la première pierre de l’édifice que façonne Carpenter : une fausse suite qui utiliserait les codes de son ainé mais surtout les codes hollywoodiens pour dénoncer & même critiquer. En cela, on pourrait rapprocher le film de certaines des moutures américaines de Paul Verhoeven qui avec Robocop avait réussi à déjouer les attentes et à s’engouffrer dans une brèche d’ultra violence qui l’avait permis in fine à critiquer salement le rapport aux images & à la violence de l’Oncle Sam. Ici, même rengaine sauf que ce sont les suites, les produits marquetés sans âme par Hollywood et le bon goût qui en prennent pour leurs grades. Que ça soit l’utilisation littéralement foireuse des VFX, les références en pagaille au Nouvel Hollywood qui semble vidé de sa substance symbolique ou de son aura (on passe de New York 1997 au Guépard de Visconti, à La Horde sauvage de Peckinpah, sans oublier le M*A*S*H de Altman ou le Rollerball de Jewison, ainsi que la Blaxploitation ou le péplum…), le film accumule les fautes de goût avec une telle vitesse qu’on dirait que Carpenter souhaite littéralement voir son film imploser. Comme pour accentuer l’idée qu’il s’agit ici non plus d’un film, mais d’un gigantesque bras d’honneur adressé aux cols blancs d’Hollywood par le mercenaire le plus subversif du milieu.

Pour preuve de cette volonté d’insulter à tout va, la fin du métrage dont le nihilisme ambiant et son jusqu’au-boutisme semblent incarner le véritable coup de grâce de Carpenter. Avec cet ultime clou dans le cercueil, balancé par Big John, Los Angeles 2013 finit de sombrer définitivement dans l’excès, la fronde et l’amertume de son auteur qui aura paradoxalement réussi à faire de son film le plus anecdotique, l’un de ses plus personnels. Et si on ajoute à cela, la portée de cette ultime tirade balancée face caméra par Snake, on se dit qu’avec ce film, Carpenter aura réussi une chose assez rare à Hollywood : une suite (presque) meilleure que son ainée.

Mix furibard entre amertume, nihilisme, dédain et dessoudage dans les règles du monstre hollywoodien, Los Angeles 2013 est plus qu’une simple suite ou un remake de New York 1997 mais une attaque en règle contre le bon goût & une jouissive leçon de subversion sans cesse rehaussée par la fureur et l’énergie communicative de Carpenter. Excellent ! 

Bande-annonce Los Angeles 2013 :

https://youtu.be/1hcQb6FPM9g

Synopsis : Après un tremblement de terre survenu en 2000, la ville de Los Angeles s’est détachée du continent américain. En 2013, elle est devenue une île où le gouvernement, théocrate et ultra-puritain, exile tous les bannis de la société. Snake Plissken y est envoyé afin de barrer la route au maître des lieux, le révolutionnaire Cuervo Jones, membre du Sentier lumineux, qui menace de neutraliser toutes les sources d’énergie de la planète en prenant le contrôle d’un réseau de satellites militaires émettant des impulsions électromagnétiques, que la propre fille du président lui a apporté en signe de révolte contre son père et sa politique.

Fiche Technique : Los Angeles 2013

Titre original complet : John Carpenter’s Escape from L.A.
Réalisation : John Carpenter
Scénario : John Carpenter, Debra Hill et Kurt Russell, d’après les personnages créés par Nick Castle et John Carpenter
Casting : Kurt Russell, George Corraface, Allison Joy Langer, Steve Buscemi, Stacy Keach, Pam Grier, Cliff Robertson, Valeria Golino, Peter Fonda, Bruce Campbell
Musique : John Carpenter et Shirley Walker
Photographie : Gary B. Kibbe
Son : Ron Bartlett, Michael C. Casper et Steve Maslow
Montage : Edward A. Warschilka
Décors : Lawrence G. Paull
Cascades : Jeff Imada
Production : Debra Hill et Kurt Russell
Budget : 50 millions de dollars

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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