Accueil Blog Page 363

Les belles endormies, si vulnérables

0

Dans ce court roman (128 pages) qui date de 1961, Yasunari Kawabata (prix Nobel de littérature 1968) imagine une maison close assez particulière, qui lui permet d’alimenter une réflexion sur les oppositions entre la vie et la mort, la vieillesse et la jeunesse. Tout en évoquant le Japon de l’époque, il s’intéresse à la psychologie de ses personnages. En esthète au style raffiné, il captive par sa façon de s’attarder sur des couleurs, des textures, des atmosphères.

Le vieil Eguchi, 67 ans, a entendu parler de la maison « Les belles endormies » par un ami et c’est par curiosité qu’il s’y rend un soir. Accueilli par une femme qui la dirige, il découvre un lieu et son organisation. Rapidement mené à l’étage, la femme lui laisse la clé d’une chambre à laquelle il pourra accéder une fois seul. Elle l’a prévenu que, dans cette chambre aux tentures rouges, il trouvera une jeune fille endormie, couchée dans un lit. Elle a absorbé un puissant somnifère, il sera donc inutile de tenter de la réveiller. Lui-même pourra quand il le souhaitera, prendre de quoi assurer son sommeil : deux pilules d’un somnifère classique sont à sa disposition. La règle de la maison, c’est que le client paie pour passer la nuit avec cette jeune fille qu’il trouve nue et qu’il peut donc serrer contre lui, caresser et embrasser à sa guise. Attention cependant, les relations sexuelles sont strictement interdites, car selon une affirmation de la femme : « Dans cette maison, il ne se passe rien de mal. »

Une relation particulière

Le narrateur insiste pour faire sentir qu’Eguchi n’est pas impuissant, contrairement à la clientèle habituelle de cette maison. Il passe d’ailleurs pas mal de temps à envisager d’enfreindre l’interdit signifié. La jeune fille à sa disposition étant sans défense, il pourrait lui faire n’importe quoi, même l’étrangler. Il passe également du temps à se demander si la jeune fille ne serait pas vierge et si oui, pourquoi.

Une situation propice à l’introspection

Intrigué, le vieil Eguchi (Kawabata insiste pour le désigner ainsi) se décide à revenir plusieurs fois, de façon un peu compulsive, car il ne prévient jamais à l’avance, raison pour laquelle il tombe à chaque fois sur une jeune fille différente. Avant de dormir, il passe l’essentiel de son temps à détailler le physique de sa partenaire d’un soir, s’attardant sur des détails charmants, observant les postures qu’elle prend et restant attentif aux quelques mots qu’elle prononce dans son sommeil. Il a également tout le temps pour repenser à des moments de sa vie intime. On apprend ainsi que s’il est marié et père de trois filles mariées, il a eu un certain nombre d’aventures extra-conjugales. Il considère qu’en venant aux « Belles endormies », il y trouve à chaque fois celle qui pourrait être son ultime.

Innovations et effets pervers

Avec cet ouvrage où chaque chapitre narre une visite d’Eguchi aux « Belles endormies », Kawabata livre un roman où l’érotisme affleure de façon bien particulière. Dans ce Japon encore très marqué par des traditions séculaires, il montre que le modernisme peut donner de nouvelles idées. Ainsi, la maison qui reçoit ici pourrait être une version inédite de celles où œuvraient les geishas. Dans ces conditions, mieux vaut se méfier des innovations, car elles peuvent générer des effets pervers qu’on n’imagine pas au premier abord. La fin du roman montre comment l’imprévu génère des réactions peu reluisantes. Malheureusement, dans ce style, l’épisode final se révèle assez peu crédible.

La femme dans l’imaginaire collectif

Kawabata montre aussi que les relations hommes/femmes restent à son époque marquées par un héritage ancestral. Pire, ce qu’il imagine ne fait qu’accentuer la domination des hommes sur les femmes, puisqu’ici elles se retrouvent dans une situation où elles subissent encore plus que de coutume, sans même savoir à qui elles ont affaire. D’ailleurs, il vaut sans doute mieux pour elles, car on imagine leur possible (probable) répulsion pour les physiques décrépits des vieillards qu’elles côtoient à leur insu (elles ne savent jamais rien de leurs compagnons d’une nuit). Les relations hommes/femmes n’ont jamais été simples, mais l’écrivain ne cherche pas l’apaisement, puisqu’il fait dire par son narrateur : « Ce qui entraîne l’homme dans le « démon des démons » c’est bien, semble-t-il, le corps de la femme. » Une phrase qui s’accorde avec cette vision de femmes qui, quoi qu’on puisse penser des conditions, acceptent de se prostituer. Les féministes apprécieront…

Cela suffira pour les réticences

À côté des nombreuses réflexions d’Eguchi lors de ces nuits, on retient ses multiples et vaines tentatives pour réveiller ses partenaires dont il admire les nombreux attraits (d’ailleurs admirablement différents de l’une à l’autre). Il fait ainsi sentir l’humanité de son personnage en le montrant totalement désarçonné par la passivité des filles. Eguchi se montre ainsi incapable de passer à l’acte avec aucune (pas d’envie sans vie, au moins des manifestations de conscience). Et si, au cours de ces quelques nuits, il se sent plus vivant que jamais, ce n’est pas par la satisfaction sexuelle, mais par celle des sens (la vue, l’odorat, le toucher) et par tout ce que cela lui fait remonter comme souvenirs. Bien entendu, c’est aussi parce que la situation l’incite à réaliser que pour lui, l’heure de la mort approche. C’est peut-être la raison pour laquelle il sent irrésistiblement l’envie de retrouver ces belles endormies, son ultime possibilité pour profiter de jeunes filles attirantes.

Les Belles endormies, Yasunari Kawabata
Le Livre de poche (collection Biblio), juin 1982, 128 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Note des lecteurs0 Note
3.5

De « L’Homme le plus flippé du monde » à « Avocat du diable », deux petits formats à découvrir chez Delcourt

0

Les éditions Delcourt publient simultanément Avocat du diable et Tentatives d’adaptation, le second tome de L’Homme le plus flippé du monde. Ces deux albums ont en commun un format réduit, la primauté accordée à l’humour et des histoires brèves qui s’étendent tout au plus sur quelques planches.

Théo Grosjean souffre d’anxiété généralisée. Sur Instagram, où il est suivi par une communauté de 145 000 personnes, il publie de courtes histoires dessinées autobiographiques. C’est une manière pour lui d’exorciser ses démons intérieurs. La série L’Homme le plus flippé du monde rassemble ces récits doux-amers, où l’humour le dispute au malaise, en quelques cases tricolores (noir, blanc, orange). Si la formule de Théo Grosjean fonctionne si bien, c’est avant tout parce que le lecteur peut s’y identifier. Il n’est en effet pas nécessaire de connaître des états pathologiques d’anxiété pour se reconnaître dans certaines situations gênantes mises en vignettes par l’auteur et dessinateur français.

Ex-professeur d’arts plastiques, Téhem a un parcours en BD moins autocentré. Son dernier album en date, Avocat du diable, met en scène une sorte de Jacques Vergès accentué. L’album raconte en cent strips les pérégrinations d’un représentant du barreau ayant l’habitude de plaider la cause des pires personnages imaginables : Hitler, Staline ou Kim Jong-un côtoient ainsi le xénomorphe d’Alien, Frankenstein ou Dark Vador. Si ces brèves dessinées s’avèrent inégales, certaines n’en demeurent pas moins désopilantes. Et le fait de conjuguer des monstres réels et fictifs, mais aussi de se pencher sur des individus plus « ordinaires » (à l’instar d’un Donald Trump obsédé sexuel ou d’un Gad Elmaleh plagiaire), contribue au plaisir de lecture.

L’Homme le plus flippé du monde fait lui aussi quelques incursions dans la culture populaire. C’est certes plus implicite que dans Avocat du diable, mais non moins efficace. Il suffit ainsi de consulter le verso de la couverture pour découvrir un premier clin d’œil à Pokémon : « … Une crise d’angoisse nocturne apparaît ! » est ainsi signifié dans un dessin dont les graphismes rappellent la licence développée par Game Freak sur Nintendo. Un peu plus tard, c’est au travers d’un jeu de cartes portant sur les phobies de l’auteur qu’apparaît une nouvelle allusion aux Pokémon. Pendant ce temps-là, Téhem met en scène King Kong, Dracula, Hannibal Lecter, le monstre du Loch Ness ou encore Cyclope, soit autant de personnages mythiques, accompagnés d’un avocat bien en peine de défendre leur cause.

La démarche de Théo Grosjean est à rapprocher de celle récemment adoptée par Nicolas Keramidas dans l’album À cœur ouvert, publié chez Dupuis. L’un comme l’autre se racontent avec ironie et se servent de l’écriture comme d’un exutoire. Dans L’Homme le plus flippé du monde, on voit ainsi l’auteur et dessinateur français « psychoter sur la mort », faire des crises d’angoisse, peiner dans les interactions humaines, se montrer incapable de sortir d’une zone de confort pourtant très étriquée (elle se réduit à son domicile, et encore…), se départir péniblement de troubles obsessionnels compulsifs et d’un pessimisme à tout crin. Les situations sociales les plus banales sont pour lui une source d’anxiété : on l’observe raconter une anecdote de manière pathétique, stresser à l’idée de recevoir un prix en raison de l’allocution publique que cette récompense suppose ou encore théoriser sur les poignées de mains et la manière d’optimiser son temps libre.

Tant chez Théo Grosjean que chez Téhem, l’image est au service du propos. Le premier use par exemple de phylactères ondulés pour représenter l’incertitude ou le malaise de son personnage autobiographique. Le second imagine, avec un réel sens de l’absurde, ce que pourraient cacher ses personnages : derrière le masque de fer apparaît ainsi une paire de fesses, tandis que le seul couvre-chef de Charles Manson est en fait un chapeau conique du Ku Klux Klan. Notons enfin que Théo Grosjean glisse dans son album un « journal du confinement » plutôt bien conçu et que Téhem, au-delà de la caractérisation de ses « inculpés » en quatre vignettes, propose quelques épisodes se rapportant à la vie de son avocat, partagée entre une femme âpre et une collaboratrice qu’il trouve à son goût.

L’Homme le plus flippé du monde – 2. Tentatives d’adaptation, Théo Grosjean
Delcourt, janvier 2021, 128 pages

Avocat du diable, Téhem
Delcourt (Pataquès), janvier 2021, 104 pages

Note des lecteurs0 Note

3

Desert Hearts de Donna Deitch : rendre l’amour possible

Si Donna Deitch avait une sœur de cinéma contemporaine, ce serait Céline Sciamma. En effet, comme la réalisatrice de Portrait de la jeune file en feu, celle de Desert Hearts filme un amour interdit qu’elle rend possible. Un amour qui s’écrit sous nos yeux, un amour qui sera celui du souvenir ou de l’avenir, rien n’est déterminé à l’avance. Une première pour un film comme Desert Hearts, sorti en 1985.

Désert et désir 

Desert Hearts commence par l’arrivée d’un train. C’est une femme, Viviane, qui en descend et rejoint une autre femme, Frances, dynamique, pleine d’entrain. Dans la voiture, elles discutent du divorce de Viviane qui s’inquiète du moment de calme qu’elle est venue chercher dans le désert. Et oui, en effet, comment survivre à la chaleur ? Les conseils de Frances sont pragmatiques. Elle parle de survivre, pas de désirer, ni de vivre. Bientôt, les deux femmes sont doublées à toute allure par une plus jeune : brune, farouche, pas froid aux yeux. C’est Cay qui s’élance dans la vie comme sur cette route, sans faire attention aux autres. Ou plutôt aux pensées des autres sur ce qu’elle doit faire ou non. On comprendra assez vite que Cay est lesbienne et que ça ne plaît pas à grand monde, surtout pas à Frances. On comprend surtout que Viviane, qui s’était enfermée cinq jours dans sa chambre pour travailler et oublier, va vite perdre le calme pour gagner le trouble du désir.

Résistances

C’est alors que Viviane entre en résistance pour ne pas céder aux avances de Cay. Cette dernière, présentée comme une tombeuse, est en train cette fois de tomber amoureuse. La réalisatrice montre d’abord un amour empêché, empêtré même, mais qu’elle va peu à peu rendre possible. Et c’est cette éclosion du possible, qui fait naître une scène d’une belle sensualité, qui est passionnante à suivre. Il n’est pas rare pour les films traitant d’homosexualité d’être réalisés comme des drames. Ici, si nous avons notre lot de cris et de larmes, quoique jamais excessifs, l’engagement des deux femmes l’une envers l’autre va mener le film vers la lumière. Quand Céline Sciamma écrit pour Téchiné une scène d’acceptation de coming-out, « belle à vivre dans la vie, comme au cinéma », elle rejoint Donna Deitch qui filme un amour qui nait alors même que tout l’empêche d’exister, et surtout une Cay que rien n’arrête, qui ne renonce pas. On parle d’audace, de résistance, ça fait du bien !

De l’art de bien finir…

Jusqu’au bout cependant la tension est palpable, entière. Il y a de belles scènes dans cet énorme terrain de jeu qu’est le ranch dans lequel est réfugiée Viviane. L’enjeu de la mise en danger de soi est présent très souvent. Quand elles prennent le volant notamment, quand il est question des défis à mener face aux autres. La réalisatrice met en scène ses deux amoureuses au cœur de la société, pourtant en apparence reculée. Que ce soit une société de femmes, au ranch ou celle du casino dans lequel travaille Cay, tout est fait pour isoler les deux protagonistes. Au final, leur amour fait barrière à la société sans qu’elles aient besoin de le formuler, ce sont leurs corps qui s’émancipent peu à peu, qui s’affranchissent de la foule. Ils se rejoignent dans la solitude pour mieux se libérer. C’est encore un train qui clôt le film et qui met fin à une légende selon laquelle, au cinéma, les amours lesbiennes « finissent mal, en général »

Bon à savoir

La réalisatrice a mis du temps, de l’énergie pour achever la production de son film, au ton résolument audacieux. Il a fait grand bruit en 1986 dans des festivals comme celui de Sundance, la réalisatrice étant plutôt une habituée du film documentaire, puis s’est rapidement imposé comme un classique du film lesbien avec son intrigue tournée vers l’optimisme.

Desert Hearts : Bande annonce

Desert Hearts : Fiche technique

Synopsis : En 1954, Viviane Bell, professeur de littérature à New York arrive à Reno dans le but de divorcer. Elle est hébergée dans un ranch par Frances Parker. Réservée, peu sûre d’elle, cette grande intellectuelle a prévu de travailler afin d’oublier. Elle s’enferme dans sa chambre et s’isole en plein cœur du désert américain. Alors qu’elle avait envisagé un séjour tranquille et apaisant, Viviane fait la connaissance de Cay, la belle-fille de Frances. Cette jeune femme de 25 ans est sculpteuse mais gagne sa vie en travaillant comme caissière dans un casino. Ouvertement lesbienne bien que son choix de vie déplaise à Frances, Cay tombe bientôt amoureuse de Viviane. Seulement malgré sa fascination pour Cay, Viviane, de 10 ans son aînée, commence par ignorer son désir. Et cède finalement à celui-ci. Au coeur du Nevada, en plein désert aride, Viviane et Cay, en vivant leur amour au grand jour, défient une société rigide, hypocrite et intolérante.

Réalisation : Donna Deitch
Scénario : Nathalie Cooper, d’après l’oeuvre de Jane Rule
Production : Donna Deitch
Interprètes : Helen Shaver, Patricia Charbonneau, Audra Lindley, Andra Akers, Dean Butler…
Photographie : Robert Elswit
Montage : Robert Estrin
Société de production : Samuel Goldwyn Compagny
Durée : 96 minutes
Année de production : 1985

Note des lecteurs2 Notes

3.5

La Fête à Henriette, de Julien Duvivier : la fête du cinéma !

La Fête à Henriette est longtemps resté le plus méconnu des films de Julien Duvivier. Réalisé en 1952, il connait un relatif échec critique et tombe ensuite dans l’oubli, les négatifs originaux finissant même par disparaitre. Par chance, ce petit bijou d’impertinence connait une nouvelle jeunesse à la faveur d’une restauration en 2017. Très original, le film fonctionne selon l’astucieux principe « du film en train de se faire », mettant en scène deux scénaristes en total désaccord se chamaillant sur la tournure des événements racontés. Un scénario ludique signé Henri Jeanson…et Julien Duvivier !

Paris, 14 juillet 1952

Henriette a trois bonnes raison de se réjouir de ce 14 juillet. Non seulement c’est la fête de toutes les Henriette, mais c’est aussi son anniversaire. Sans compter que Robert (Michel Roux), son fiancé, compte bien l’emmener guincher non sans avoir fait avec elle la tournée des grands ducs : restaurant et visite de l’Opéra Mademoiselle ! Il faut dire qu’un 14 juillet à Paris dans les années 50 ce n’est pas rien. Des baloches sur toutes les places et du monde au bistrot. Point de mesures barrière à l’époque ! Une France d’un autre temps, dansante et insouciante à l’image de notre Henriette comblée de bonheur devant de si belles perspectives.

Monsieur tempéré et monsieur fou-furieux

Sauf que le bonheur c’est bien connu est ennuyeux comme la pluie. Avis partagé par les deux amis scénaristes qui alimentent le film de leurs idées plus ou moins inspirées. L’un, interprété par Louis Seigner, est d’humeur égale et de tempérament mesuré. L’autre, joué par un Henri Crêmieux particulièrement en verve, est fantasque, accessoirement très porté sur la bagatelle et cultivant un pessimisme viscéral. Le premier envisage de faire vivre à nos tourtereaux quelques péripéties bon enfant, là ou le deuxième serait tout prêt à jalonner ce 14 juillet romantique de toutes sortes de situations scabreuses ou d’accidents  mortels. Dont acte !  « Et que faisons-nous de ce cadavre ? » rétorque alors Monsieur Optimiste à un Monsieur Pessimiste pris en flagrant délit de dérapage scénaristique.

De l’audace, de l’humour !

La mise en scène très audacieuse de Duvivier joue de cette mise en abyme permanente entre réel et fiction en train de se faire. Tour à tour, nous passons du manoir où résident les deux scénaristes (en compagnie de leurs femmes (ou maitresses)) au film qu’ils s’imaginent l’un et l’autre. L’audace se lit aussi entre les lignes du scénario. Les petites tenues féminines imaginées par le scénariste fantasque sont une réponse de Duvivier à la censure tandis que les personnages singuliers qui traversent cette histoire sont autant de clins d’œil au cinéma, l’un rappelant Gabin, une autre Arletty, etc.  Quant aux dialogues d’Henri Jeanson, ils constituent à eux seuls un remède à la mélancolie.
La Fête à Henriette, une réjouissante déclaration d’amour au cinéma.

Fiche technique :

Pays : France
Année : 1952
Réalisateur : Julien Duvivier
Scénario : Julien Duvivier et Henri Jeanson
Dialogues : Henri Jeanson
Photographie : Roger Hubert
Musique : Georges Auric
Montage : Marthe Poncin
Format : noir et blanc – 35 mm – 1:37:1 – monophonique
Genre : comédie
Durée : 118 minutes
Date de sortie : France : 17 décembre 1952
Durée : 108 minutes

 

 

 

Note des lecteurs0 Note

4

Possessor : l’implantation de l’hôte meurtrier

L’une des grosses attentes de ce festival de Gérardmer 2021 était Possessor de Brandon Cronenberg, fils de l’illustre cinéaste. Le nom est sans doute lourd à porter, mais le jeune réalisateur arrive à s’en détacher pour faire de son film, une oeuvre tenace qui n’a pas froid aux yeux. 

Après Antiviral qui nous proposait une société où l’on pouvait s’injecter les virus ayant contaminé les stars, Brandon Cronenberg, cette fois-ci, nous plonge  dans une organisation secrète qui permet à des tueurs à gages de prendre la possession du corps d’une personne afin de tuer des cibles prévues. Sauf que l’une des missions va mal tourner et l’hôte va se rendre compte qu’il n’est pas seul à régir les mouvements de son corps. Une nouvelle fois, le cinéaste s’intéresse à l’implantation de l’intrus biologique, à l’interaction entre sujets hôtes et matriciels, à l’identité multiple et à la duplication de celle-ci dans notre organisme, et voit au travers de Possessor, la chair comme une matière faite uniquement de sang, déchirée et déchiffrable à foison, qui n’est qu’une enveloppe parmi tant d’autres, faisant de nous des marionnettes. Le corps est une prison de laquelle on peut donc s’évader, mais pas sans conséquences pour l’esprit. 

En ce sens, l’introduction de Possessor, flamboyante et viscérale, contiendra toute la force de frappe du film : une réalisation léchée voire millimétrée, un décorum SF plus proche de la dystopie luxuriante et contemporaine que du fantastique, une ambiance froide de thriller et de films d’espionnage, un concept qui s’innerve par le biais du découpage et de multiples plans sur les corps en charpie, puis des mises à mort frontales qui n’hésitent pas à finir en bain de sang. Heureusement, l’oeuvre sera à l’image de son introduction, habitée, palpitante, aimant jouer sur deux tableaux : l’incarnation et la désincarnation. Brandon Cronenberg ne révolutionne en rien l’idée même du thriller SF mais le fabrique avec une conscience de tous les instants et une certaine vision de la violence. 

On pourra, pour certains notamment, bien reprocher des choses à ce film : la filiation avec le cinéma de son père, la complaisance du gore (artisanal), la prétention de l’ensemble qui se veut extrêmement solennel, voire la restriction du sujet de série B par rapport à son potentiel de départ. Pourtant, c’est tout ce qui fait le charme de l’oeuvre : son rétrécissement, son intransigeance, son abandon total dans le cinéma de genre et son attention toute particulière à son visuel, qui notamment dans sa deuxième partie, joue avec les codes du cinéma expérimental. Là où David Cronenberg voyait le corps comme une matière en perpétuelle mutation, en fusion avec la technologie ou même en pleine difformité, son fils se joue du corps pour en faire un vêtement consommable et purement factice, une enveloppe qui tend à disparaitre quoi qu’il en coute dans une société où la vie privée et les données personnelles ne sont que de la poudre aux yeux.

De la matérialisation, le sujet en vient à la dématérialisation du corps, à la dérive de l’affranchissement des barrières de l’âme et arrive parfaitement à l’inscrire dans son récit et dans cette dualité finale, qui relève quelques surprises. Avec cette modernité morbide, malheureusement sans doute trop consciente d’elle-même, Possessor évite le piège du film « high concept » qui s’effilocherait au fil des minutes. Au contraire, le ton se durcit, la violence se fait machinale voire obligatoire et l’ambiance paranoïaque en devient anxiogène jusqu’à son final mortifère. Brandon Cronenberg manque peut être d’une vision plus ample et plurielle, mais Possessor ne quitte jamais ses rails initiaux : précis et tenace jusqu’au bout des ongles. 

Possessor – Bande Annonce

Synopsis : Tasya Vos est agente au sein d’une organisation secrète utilisant une technologie neurologique qui permet d’habiter le corps de n’importe quelle personne et la pousser à commettre des assassinats aux profits de clients très riches. Mais tout se complique pour Tasya lorsqu’elle se retrouve coincée dans le corps d’un suspect involontaire dont l’appétit pour le meurtre et la violence dépasse le sien de très loin.

Possessor – Fiche Technique

Réalisateur : Brandon Cronenberg
Scénario : Brandon Cronenberg
Casting : Andrea Riseborough, Jennifer Jason Leigh, Christopher Abbott…
Sociétés de distribution : The Jokers
Durée : 1h42
Genre: Thriller/SF
Date de sortie :  2021

 

Expect the unexpected, de Patrick Yau en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Expect the unexpected, septième film du fameux studio hongkongais Milkyway Image réalisé Patrick Yau et, officieusement, Johnnie To, disponible dans une formidable édition Blu-ray chez Spectrum Films depuis début janvier 2021.

Synopsis : Trois malfrats maladroits débarquent de Chine pour braquer une bijouterie. Leur plan dérape et ils se réfugient par hasard dans le même immeuble où se planque une bande de dangereux criminels pistés par l’inspecteur Ken et son équipe. Mandy, la serveuse du café en face, devient le témoin principal.

L’inattendu comme enjeu narratif

Expect the unexpected permet au drame policier de rencontrer de façon surprenante mais rarement inorganique la comédie romantique et ce, grâce à une forme de règle donnée par l’équipe dès le titre : attendez-vous à l’inattendu. Comme une contrainte donnée lors d’un exercice de théâtre, l’inattendu constitue l’enjeu narratif du long métrage réalisé par Patrick Yau, avec la reprise en main de la difficile production par Johnnie To, et co-écrit par Yau Nai-hoi (aussi derrière The Longest Nite avec les deux premiers, ou encore A Hero Never Dies du deuxième). Une question se pose rapidement dès les premières minutes : comment ne pas finir par perdre le spectateur face à la surprise de trop dont la soudaineté et l’intensité annihilerait alors toute notion de suspension d’incrédulité ? Et par extension, est-ce qu’Expect the unexpected dépasse le simple statut de film-concept ?

Si la séquence humoristico-romantique de l’hôpital (avec Jimmy goinfré de fruits par sa collègue jalouse) ne marche que moyennement, c’est parce qu’elle semble trop coupée de la réalité qui poursuit son chemin hors de ces murs. Or, cette croisée des genres et des émotions qui leur sont liées fonctionne sur l’ensemble grâce à l’attention portée par la réalisation sur les réactions de ses personnages. Les policiers sont aussi choqués que nous, la restauratrice se surprend d’être amusée, tout comme nous. Des archétypes du long métrage se développe une certaine sensibilité, soit une part d’humanité leur permettant de dépasser leur statut fonctionnel. Les personnages tendent alors à exister pour eux-mêmes et non juste au service de l’intrigue nerveuse et emplie de surprises, permettant au spectateur de s’approprier davantage leurs réactions, drôles, tragiques, poétiques, face à chaque nouvel événement.

Si le film réussit quasiment à transfigurer son enjeu conceptuel pour mieux communiquer avec le cœur du public, on note toutefois que sa volonté de retourner les poncifs du genre – aussi celle de la Milkyway Images (studio de production derrière ce film et ceux précédemment cités, entre autres) – est loin de dépasser et même d’atteindre ce jeu conceptuel se désirant transgressif. La scène avec le malfrat venu de Chine continentale qui se révèle – grâce à un repas chaud – être un type sans sous ni chance a de quoi pâlir face au développement de ce modèle dans Le Bras armé de la Loi (Johnny Mak, 1984) qui allait à l’encontre de l’écriture et de la mise en scène de clichés désincarnés. Cette désincarnation se trouve d’ailleurs présente ici avec la bande ennemie qui n’est jamais que pur mal. Braqueurs, tireurs assidus, tueurs, violeurs, les bad guys du film ne sont jamais unexpected dans le crime tant on attend d’eux le pire à venir. Sauf lorsqu’il s’agit de passer de francs-tireurs bien formés et sans scrupules à une défense surprenamment peu dynamique lors prévisible d’un guet-apens automobile. Le revirement final, lui aussi attendu à cause de la tendance nihiliste qui porte le studio, permet cependant de corriger dans un jeu de répétition ratée la trajectoire de la scène précédente qui reste malgré tout particulièrement jouissive.

Même si Expect the unexpected est loin de répondre à tous ses objectifs conceptuels, le long métrage réussit toutefois à ne pas mentir sur son titre dont la mission parvient réellement à marquer l’esprit et le cœur du spectateur tout comme celui de ses personnages sur une réalité loin de répondre aux attentes de chacun(e).

Expect the unexpected Blu-ray

Expect the unexpected revient en video avec une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. En effet, le long métrage est à (re)découvrir en HD avec un excellent master qui a su sauvegarder le grain d’origine de telle manière que l’image semble préserver un aspect filmique naturel. Si on remarque quelques taches et autres artefacts de temps à autre, on note aussi un léger manque de piqué sur certains plans. Rien qui ne viendra perturber votre vision de cette image à la définition solide.

Du côté de la bande-son – originale – proposée en 5.1, on ne trouve pas vraiment à redire. En effet, si quelques dialogues post-produits semblent plus détachés que d’autres, il s’agit probablement plus d’un souci né lors de la conception du film et non d’un re-mixage.

Spectrum Films vous permet de poursuivre l’expérience du film avec un peu moins d’une cinquantaine de minutes de bonus. Arnaud Lanuque, l’habituel porte-parole de l’éditeur, présente le film et revient sur la Milkyway Images dans deux compléments, l’un dédié à la présentation du film, l’autre à celle du studio. L’occasion de revenir sur cette nouvelle vague de polars hongkongais débarquant dans la deuxième moitié des années 90’ dans un contexte cinématographique – et plus globalement, économique – désastreux. L’explosion du piratage, l’Internet, des salles désertées par le public et notamment par les jeunes, et une crise économique vont obliger des cinéastes à chercher et expérimenter des méthodes de production moins chères, et ce, en s’amusant avec le film de genre (notamment en le tordant) pour tenter d’en faire revenir un public fatigué et charmer une jeunesse désintéressée. Sont aussi évoqués, entre autres, l’aspect familial de la Milkyway, le casting qu’on peut retrouver dans d’autres de leurs productions, la considération du film comme étant globalement mineure alors qu’elle ne l’est pas, la reprise en main des tournages de Yau par To, ou encore la résistance du studio au marché chinois.

Vient ensuite un bonus complétant une autre partie présente sur l’édition Blu-ray de The Longest Nite (Yau, 1998) aussi signée Spectrum Films, ainsi qu’une autre sur celle du long métrage A Hero Never Dies (Johnnie To, 1998). Yannick Dahan y dresse, avec la verve qu’on lui connaît, un portrait loin d’être flatteur de la Milkyway et de Johnnie To en particulier, pour ne pas dire destructeur. À l’écouter, on arrive à se demander pourquoi Spectrum édite ces films et si le public à l’écoute de ces longs métrages ne seraient pas victimes d’un traquenard cynico-pervers conçu par un faux cinéaste mais pur cerveau industriel, Johnnie To. L’entendre dire par exemple que les précédents réalisateurs étaient de « vrais » cinéastes car de « vrais » passionnés de cinéma et non des industriels peu scrupuleux en quête de concepts rentables en évoquant notamment le nom de Film Workshop, la société de Tsui Hark et Nansun Shi en 1984, qui respirerait la fabrication, l’artisanat filmique à l’inverse de Milkyway, surprend par son acharnement animé jusqu’à l’absurde tant on a connu Dahan en meilleure forme. En effet, le contexte difficile narré par Arnaud Lanuque est trop oublié pour mieux trasher To et son studio. Cela, au point d’expliquer que les dires de To selon lesquels il aurait dû reprendre en main la grande majorité de la production des films de Yau, est une histoire grossie par les fans. Spectrum a manqué ici, comme dans l’édition de Lonely Fifteen, une possibilité de corriger, confirmer ou même poser un débat. Dahan nuance en expliquant que quelques curiosités sont sorties du studio de To, et parle notamment des films de Patrick Yau qui seraient bien plus sensibles et moins cyniques et moins dans la connivence que ceux du premier. Le concept de mort du cinéma à cause de la connivence, du coup de coude avec le spectateur propre au post-modernisme a souvent été formidablement argué par Dahan dans de nombreux émissions ainsi que dans des podcasts. On pense notamment à la fameuse Opération Frisson pour Canal+ ainsi qu’aux podcasts de Capture Mag. Il en est de même pour le principe de l’auteur pop devenu arty suite à son institutionnalisation. Maintenant, certains des films condamnés (le mot est juste) par Dahan pour ces raisons l’ont été parfois à tort. Et n’oublions pas que le critique a toujours revendiqué le cinéma qu’il défend et aime comme étant tributaire de son expérience quand bien même il a pu user d’un ton et d’éléments de langage péremptoires. On espère toutefois que le personnage, bien connu, bien aimé ou détesté selon chacun, mais surtout souvent pertinent, n’agacera pas trop certains spectateurs du fait du problème de cohérence avec les autres modules de présentation.

Vous pourrez poursuivre votre découverte du film avec une autre présentation par Panos Kotzathanasis, rédacteur pour les sites Asian Movie Pulse, qui se déroule sous forme de commentaire audio placé sur le visionnage début du film. Ce très court module a tendance à répéter bien sûr de nombreux éléments déjà introduits d’Arnaud Lanuque. Même s’il reste intéressant, l’introduction du critique tient, comme à son habitude, plus d’un exposé lu sans grande énergie que d’une déclaration passionnée prête à vous tenir en haleine, et ce, le temps de quatre minutes environ. Vous trouverez ensuite un complément nommé NG Footage constitué d’extraits SD tirés du tournage. Les trois minutes, sans sons, n’ont pas réellement de grand intérêt si ce n’est de montrer l’énergie donnée dans chaque répétition de cascade ou de gunfight. Enfin, on pourra découvrir quelques images de la première du film avec deux interviews promo’ très (très) creuses, la première avec Lau Ching-Wan et la deuxième avec Wong Ho-Yin.

Ainsi, malgré quelques réserves, Spectrum Films nous livre une superbe édition Blu-ray pour Expect the unexpected.

Bande-annonce – Expect the unexpected (Patrick Yau, 1998)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1080p HD – 2.20:1 – 16/9 – 24p – MPEG-4 AVC Video – Son : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français – Genre(s) : Policier, Comédie, Romance – Hong Kong – 1998 – Durée : 89 mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque (12mn)

Présentation de Milkyway Image par Arnaud Lanuque (13mn)

Milkyway Image par Yannick Dahan, partie 2 (17mn)

NG Footage (3mn)

Première (du film) (6mn)

Sortie le 07 Janvier 2021 – Prix public indicatif : 25,00€

NOTE D'ÉDITION
Note des lecteurs0 Note

4.5

Teddy : l’exclusion du réel

Avec Teddy, les frères Ludovic et Zoran Boukherma livrent un deuxième long métrage prometteur qui oscille avec fluidité entre réappropriation d’un mythe horrifique et critique sociale. 

Les cinéastes nourrissent leur univers rural, dessiné sous des traits un peu cartoonesques au travers de bringuebalantes cérémonies administratives, de fêtes entre amis, de groupes de chasseurs armés jusqu’aux dents ou de grandes forêts avoisinantes, par l’apparition parcimonieuse du fantastique. Teddy s’empare certes du mythe du loup-garou mais n’égare jamais son aspect social en faisant de son petit village pyrénéen, un décorum provincial aussi burlesque que pesant, entre clichés, folie et tendresse, où les rejetés du système n’ont guère leur place dans ce conte.

Car même si la bienveillance est de mise, à la fois dans la manière d’écrire des personnages attachants (Pépin), de s’amuser d’un quotidien morose et monotone, ou de rendre cinématographique un environnement qui l’est peu avec une très belle utilisation du cadre, le comique de situation n’a jamais pour objectif de désamorcer cet environnement brutal. Au contraire même, les deux sont liés, ce qui rend cette province encore plus aliénante malgré son enracinement au réel : la matérialisation du fantastique n’est qu’un abcès du réel, une embûche dans un long fleuve tranquille, ou un furoncle qu’il faut éclater. 

La violence du film passe autant par le prisme du récit initiatique vécu par le jeune Teddy, que par les quelques incursions gores du film : les humiliations, les tentatives d’intimidation, la masculinité toxique des groupes de « potes », le harcèlement sexuel, le mépris de classe, le dépit amoureux ne sont que des étapes importantes dans la genèse bestiale et animale qu’il va subir et qui va faire de lui le fugitif de tout un village. L’influence consciente ou involontaire de réalisateurs comme Bruno Dumont se fait sentir, comme lors de leur premier film. Mais les frères Boukherma s’en extirpent rapidement, par cette touche de modernité fortuite, cet amour du genre à la française et par leur regard iconique et organique sur la jeunesse (le sexe). Et dans cet entre-deux, Anthony Bajon, incarnant Teddy, trouve magnifiquement sa place et dévoile une nouvelle fois tout son talent. 

Avec les thématiques de la jeunesse et de l’exclusion scolaire ou sociale, en gérant parfaitement son rythme et ses effets, entre le teen movie et l’étude de cas, l’épouvante et le fantastique, à l’instar d’un It Follows de David Robert Mitchell, le film arrive parfaitement à œuvrer pour voir éclore son imagerie horrifique. Car le loup-garou qui prend corps dans Teddy, un peu comme Seth Brundle dans La Mouche de David Cronenberg ou Nina dans Black Swan, va dévoiler ses contours petit à petit, d’un poil dans un œil ou sur une langue jusqu’au dépérissement d’un ongle. En utilisant ce langage du body horror, la mutation va se faire au grès des tressaillements d’une colère qui gronde, d’une rage incontrôlable, par la montée progressive d’un mépris social et d’un ostracisme unanime autour de Teddy jusqu’à ce que le monstre apparaisse, enfin.

Teddy dans un loto villageois, c’est comme Carrie se retrouvant au bal du Diable, c’est une explosion, c’est le couronnement d’une vengeance où personne ne sera épargné. Malgré une tendance à rendre son exploration fantastique hors champ, rendant sa personnalité filmique un peu trop sage, Teddy n’en reste pas moins une très belle proposition de chair et de sang. 

Bande Annonce – Teddy

Synopsis : Dans les Pyrénées, un loup attise la colère des villageois. Teddy, 19 ans, sans diplôme, vit avec son oncle adoptif et travaille dans un salon de massage. Sa petite amie Rebecca passe bientôt son bac, promise à un avenir radieux. Pour eux, c’est un été ordinaire qui s’annonce. Mais un soir de pleine lune, Teddy est griffé par une bête inconnue. Les semaines qui suivent, il est pris de curieuses pulsions animales…

Fiche Technique – Teddy

Réalisateur : Ludovic et Zoran Boukherma
Scénario : Ludovic et Zoran Boukherma
Casting : Anthony Bajon, Christine Gautier, Noémie Lvovsky…
Sociétés de distribution : The Jokers
Durée : 1h28
Genre: Drame/Horreur
Date de sortie :  10 mars 2021

 

La Trace Numérique : Pixels, Glitch, Artefacts – L’Instabilité comme Vérité de l’Image

Dans l’image numérique, la trace n’est plus un geste physique, une pression du pinceau, une empreinte de matière. Elle est un signal, une suite de données codées, une vibration électrique qui traverse câbles, serveurs et écrans. Là où la peinture laisse une marque irréversible dans la toile, le numérique laisse une empreinte fondamentalement instable, fragile, sujette à la défaillance, à la perte, à la corruption. La trace numérique n’est pas un reste stable ; c’est une perturbation, une fissure dans le flux, une erreur qui révèle la vérité cachée du système. Elle expose ce que l’image numérique tente de dissimuler : son caractère artificiel, sa dépendance à des protocoles, sa vulnérabilité ontologique. Loin d’être un défaut à corriger, cette instabilité est devenue, pour certains artistes et théoriciens, une forme de vérité esthétique et critique.

Le Pixel : Unité Minimale, Instabilité Maximale

Le pixel est la particule élémentaire de l’image numérique : une unité de lumière codée (RGB ou RGBA), un point discret qui, par millions, compose l’illusion de continuité. Pourtant, cette unité minimale porte en elle une instabilité constitutive : elle peut se saturer, se décaler, se décomposer, disparaître, ou se multiplier de manière anarchique.

Le pixel mort : l’absence qui persiste

Un pixel mort (dead pixel) est une faille irréversible : un point fixe, noir ou blanc, qui refuse de s’allumer ou de changer. Il n’est pas un défaut technique isolé ; c’est une trace de mortalité dans le flux lumineux. Sur un écran, il rappelle que l’image numérique n’est jamais totalement maîtrisée, que la perfection est une illusion fragile. Certains artistes, comme Rosa Menkman dans ses glitch studies, intègrent volontairement ces pixels morts pour souligner la vulnérabilité du support.

Le pixel saturé : l’excès de signal

À l’opposé, le pixel saturé déborde : il brûle la surface, envahit la zone voisine, crée des halos ou des blooms non prévus. Cette saturation révèle les limites du codage : quand la valeur lumineuse dépasse le seuil (255 en 8 bits), le système ne sait plus quoi faire. L’image devient un champ de tensions électriques, une zone de surcharge où le signal se déforme. Dans l’esthétique glitch, cette saturation est exploitée comme un cri, une rupture volontaire de la fluidité numérique.

Le Glitch : L’Erreur comme Apparition, comme Révélation Structurelle

Le glitch n’est pas un accident à éliminer ; c’est une révélation. Il montre ce que l’image tente de cacher : ses protocoles, ses compressions, ses algorithmes, ses failles internes. Le glitch fissure l’illusion de continuité pour exposer la machinerie sous-jacente.

Le glitch comme défaillance technique

Une compression ratée (JPEG corrompu), un flux vidéo interrompu, un fichier endommagé : l’image se fragmente, se dédouble, se déforme en blocs géométriques, en bandes horizontales, en couleurs déviantes. Ces erreurs ne sont pas aléatoires ; elles suivent les règles du système (MPEG, H.264, etc.). Le glitch devient alors une forme involontaire : la beauté cachée de la défaillance, la poésie des protocoles qui s’effondrent.

Le glitch comme esthétique intentionnelle

Des artistes comme Rosa Menkman, Nick Briz, ou le collectif DATAMOSH provoquent volontairement ces erreurs : ils manipulent les fichiers hexadécimaux, altèrent les en-têtes, forcent la décompression incomplète. Le glitch devient un langage critique : il déconstruit l’image parfaite du capitalisme numérique, révèle la fragilité du cloud, la précarité des données. L’erreur n’est plus un bug ; c’est une stratégie, une forme de résistance esthétique et politique.

Les Artefacts : Cicatrices du Numérique, Indices de Transformation

Les artefacts sont les marques laissées par les processus de compression, de transmission, de recomposition. Ce sont des traces de passage, des cicatrices qui racontent l’histoire invisible de l’image.

Les blocs de compression : géométrie involontaire

Dans les images JPEG, les artefacts de blocs (8×8 pixels) apparaissent quand la compression est trop agressive. Ces carrés géométriques ne sont pas des erreurs aléatoires ; ils sont la signature du DCT (Discrete Cosine Transform), l’algorithme qui découpe l’image en fragments pour réduire la taille. L’artefact révèle la structure cachée : l’image n’est pas un tout continu, mais un assemblage de blocs simplifiés.

Les bavures chromatiques et aberrations : dérives de la couleur

Lors des erreurs de compression ou de resampling, les couleurs bavent, débordent, se décalent (chromatic aberration). Le magenta envahit le vert, le cyan fuit sur le rouge. Ces dérives ne sont pas décoratives ; elles montrent les limites du codage colorimétrique (YCbCr, RGB). Dans l’art glitch, ces bavures deviennent des gestes : la couleur instable, glissante, imprévisible, devient une forme d’expression.

La Trace Numérique comme Régime d’Instabilité Permanente

Dans le numérique, la trace n’est jamais définitive. Elle peut être copiée à l’identique (en théorie), altérée, dupliquée, effacée, restaurée, corrompue. Elle circule, se transforme, se fragmente, se perd dans les serveurs. La trace numérique est un régime d’instabilité fondamentale.

La copie infinie : la perte de l’original

Contrairement à la peinture, le numérique n’a pas d’original sacré. Chaque copie est une version, une variation, une dérive. L’image devient un flux : elle existe dans sa circulation, dans ses métamorphoses. Cette perte de l’original (théorisée par Walter Benjamin pour la reproduction technique) atteint son paroxysme : il n’y a plus d’aura, seulement des instances multiples et égales.

La dégradation progressive : l’image qui se défait

À force de recompressions successives (upload/download, partage WhatsApp, Instagram, etc.), l’image se dégrade : artefacts s’accumulent, détails s’effacent, couleurs se délavent. Ce processus est irréversible ; il produit une forme de patine numérique, une vieillesse accélérée. Certains artistes exploitent cette dégradation comme un matériau : l’image qui meurt lentement devient une métaphore de la précarité des données.

Conclusion : L’Erreur comme Vérité, l’Instabilité comme Langage

La trace numérique n’est pas un défaut à corriger ; c’est une vérité à regarder en face. Elle montre que l’image n’est jamais stable, jamais fixe, jamais définitive. Elle est un flux, un signal, une matière instable qui porte en elle sa propre mort et sa propre renaissance. Dans le numérique, l’erreur n’est pas un accident ; c’est une apparition, une fissure qui révèle la machinerie, une perturbation qui fait surgir l’invisible du code. Les artistes glitch, les théoriciens des médias, les hackers esthétiques nous rappellent que l’instabilité n’est pas une faiblesse : c’est le langage même du numérique. La trace numérique n’est pas ce qui reste ; c’est ce qui se défait – et dans ce défaire, elle dit la vérité profonde de notre époque : tout est fragile, tout circule, tout se transforme.

« Terra Prohibita » : enfer biotopique

0

Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond publient aux éditions Glénat le premier tome de Terra Prohibita, une bande dessinée présentant une Angleterre à l’écosystème bouleversé. On y suit les pérégrinations d’un éminent biologiste doublé d’un redoutable tueur en série.

Nous sommes au début du XXe siècle. L’Angleterre n’est plus ce qu’elle a été. Et pour cause : une contamination biologique a rendu sa végétation éminemment menaçante pour les hommes, qui ont par conséquent fui le pays en masse. La situation est à ce point incontrôlable que le territoire anglais a été déclaré terra prohibita, et seuls quelques chercheurs téméraires s’y rendent encore dans l’objectif d’étudier le développement d’une faune et d’une flore sur lesquelles on sait encore peu de choses.

Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond façonnent avec beaucoup d’imagination et d’élégance une uchronie steampunk où la nature reprend ses droits sur l’homme. Il suffit de se reporter à la magnifique double page 8-9 ou à la découverte du Grand Palais en dernière partie d’album pour en avoir plein les mirettes. Les dessins où la nature phagocyte les créations humaines s’avèrent souvent vertigineux. C’est dans ce cadre étonnant que le biologiste Dorian Singer va tester un onguent cicatrisant sur un collègue au « comportement jugé frondeur et improductif » par un obscur Bureau central. Et le lecteur d’observer les effets déroutants de cette végétation mutante sur les hommes.

Le Professeur Singer est à la fois le personnage principal et l’énigme de Terra Prohibita. Éminent scientifique, il est aussi un redoutable tueur en série qui se sert de ses victimes pour mener à bien ses expériences. « Je tente de définir et d’éliminer ce qui peut nous être nuisible », avancera-t-il à son majordome dans une assertion à double sens. L’homme se distingue par ailleurs en raison des visions dont il est l’objet. À plusieurs reprises, il semble parler à « une image du passé ». Il doit aussi faire face à « cet inspecteur Melville qui n’arrête pas de fureter » – du moins, jusqu’à ce qu’il parvienne à faire de lui son obligé.

Terra Prohibita nous balade d’un champ de culture expérimentale franco-britannique dans le Sahara à une cité aérienne britannique en passant par un Paris aux rues suspendues. Sa ronde de personnages comprend un conseiller trafiquant des spécimens prohibés, une détective-reporter obstinée, une femme souhaitant enquêter sur la disparition de son mari (dont elle ignore les réelles activités professionnelles) ou encore des revendeurs de pollen synthétisé à partir de sang humain. Des livres végétaux, des graines de furie vénéneuse, des organismes dévoreurs de chair, des marsupiaux toxiques, des lianes tueuses peuplent un univers où « certaines plantes gagnent à ne pas être réveillées ».

En plus de ses qualités graphiques, ce premier tome jouit d’une écriture de qualité, de personnages intéressants et de traits d’humour salvateurs (dont ce fameux « Vous n’avez pas à vous en vouloir d’en avoir raté quelques-unes », concernant les exécutions). À la fin de l’album, on quitte un groupe hétéroclite arpentant « l’endroit le plus sécurisé de France », une zone de quarantaine où le danger biotopique peut surgir de partout. L’ensemble est d’une telle densité et d’une telle amplitude géographique qu’on se demande forcément comment Denis-Pierre Filippi parviendra à clore toutes ses arches en un seul tome. Ce qui est certain, c’est qu’on sera au rendez-vous pour le découvrir.

Terra Prohibita, Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond
Glénat, janvier 2021, 48 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Le Réveil du tigre » : en guise d’à deux

0

Le Réveil du tigre n’est autre que la conclusion de la célèbre série Chinaman. Serge Le Tendre et Olivier TaDuc, co-scénaristes, convoquent une dernière fois la figure de Chen Long dans un western crépusculaire.

Si Le Réveil du tigre vient prolonger la série Chinaman après une ellipse d’une vingtaine d’années, il peut toutefois en être détaché et lu séparément. Ses ancrages contextuels sont précisés dès que nécessaire et sa trame forme un appendice parfaitement autonome. Olivier TaDuc n’a par ailleurs pas besoin de le préciser pour que le lecteur s’en aperçoive : Le Réveil du tigre s’inscrit quelque part entre Impitoyable et Logan. Il emprunte au premier ses airs de western sépulcral et au second son message rédempteur. Entre le Wolverine de James Mangold et Chen Long, les similitudes sont en effet légion : deux combattants d’une puissance sans pareille anesthésiés par leurs accoutumances se relèvent de manière spectaculaire pour mener à bien une mission périlleuse.

Au début du récit, situé à l’aube de l’ère pétrolière, plusieurs enlèvements sont à déplorer autour de Bakersfield, en Californie. L’aînée d’un influent banquier est retrouvée assassinée. Les Pinkertons, une célèbre agence de détectives privés, sont dépêchés sur les lieux pour enquêter. Matt Monroe fait partie de l’expédition. C’est encore un novice, il vient d’achever ses études de droit et sa formation policière. On lui confie habituellement les tâches ingrates, mais cette affaire est l’occasion pour lui de faire ses preuves. D’autant plus qu’il semble avoir un compte à régler avec Chen Long, « un Chink gavé à l’opium », ancien soldat et bagnard placé au centre de l’intrigue après la mort de son ami Marcus, assassiné par la même organisation criminelle qui kidnappe les jeunes filles de la bourgeoisie locale.

Les planches d’Olivier TaDuc nous immerge avec maestria dans une Amérique pré-pétrolière aux décors de western. Mais Le Réveil du tigre ne brille pas seulement par ses qualités graphiques. Son récit possède plusieurs pôles d’attraction qui entrent en résonance les uns avec les autres. Il sera ainsi successivement question des séquelles post-traumatiques de la guerre, du racisme à l’endroit des minorités négroïdes ou asiatiques (« négro », « démon jaune »), de l’expropriation des paysans sur fond d’extension pétrolière, de corruption, de toxicomanie, de filiation… Les deux poumons narratifs de l’album ont partie liée : Matt Monroe et Chen Long ont un passé commun à explorer et un éveil mutuel à vivre ; ils sont bientôt lancés conjointement aux trousses de la West Petroleum Company, dont le cynisme n’est pas tout à fait étranger aux enlèvements de Bakersfield.

Chen Long est un personnage torturé, assailli de visions cauchemardesques, ployant sous les remords. Sa caractérisation contribue beaucoup à la réussite de l’album. On le découvre d’abord sous les traits d’« une loque » shootée à l’opium. On comprend ensuite qu’il porte en lui les meurtrissures de la guerre, et surtout les réminiscences du massacre de jeunes soldats confédérés. « J’ai dû salir mon âme pour continuer d’exister », confesse-t-il. On apprend également, par l’intermédiaire de l’agent Monroe, qu’il a risqué la prison pour avoir libéré une prostituée, sa peine ayant été commuée lorsqu’il a accepté de rejoindre les forces unionistes. Il a toutefois fait son temps au bagne pour insubordination après avoir discuté les ordres d’un supérieur peu scrupuleux dénommé Pickett, désormais contremaître pour l’industrie pétrolière – un homme qu’il s’apprête d’ailleurs à recroiser.

La dernière partie de l’album, aussi spectaculaire que crépusculaire, fait l’objet d’un travail de colorisation très connoté. Sous un ciel se parant du rouge de la passion et de la colère, Chen Long et Matt Monroe affrontent des criminels liés à l’industrie pétrolière. « Dans ce pays, le dollar est roi ! », glissera-t-on en guise de justification aux méthodes douteuses de la West Petroleum Company. « Sachez, mon ami, que les bonnes affaires se font toujours aux dépens de quelqu’un ! » C’est ainsi que les spoliations dont sont victimes les petits propriétaires terriens passent par pertes et profits. Il faut dire que l’époque soulève bien des espoirs de richesse. Le Docteur Monroe, père adoptif de Matt, investit quelques deniers dans un lot d’actions. À ses yeux, le pétrole est « un trésor qui dort sous nos pieds ». Cette énergie fossile laisse présager une véritable révolution. « Elle alimentera des machines et ces machines remplaceront le travail des hommes… » L’automobile à propulsion mécanique du praticien, la seule des environs, préfigure évidemment les véhicules modernes que nous connaissons.

Portrait d’époque, genèse de l’ère pétrolière, récit filial, western crépusculaire, Le Réveil du tigre parvient habilement à concilier toutes les voies dans lesquelles il s’aventure. Serge Le Tendre et Olivier TaDuc closent de belle manière une série qui a vu le jour à la fin des années 1990.

Le Réveil du tigre, Serge Le Tendre et Olivier TaDuc
Dupuis, janvier 2021, 136 pages

Note des lecteurs0 Note

4.5

« Maigret et la vieille dame », exemple de la méthode Simenon

Étretat dans la brume. Un assassinat qui se trompe de cible. Et le célèbre commissaire Maigret appelé à la rescousse pour démêler une sombre affaire familiale. Maigret et la vieille dame est une parfaite illustration de la méthode romanesque de Georges Simenon.

Début septembre, Maigret reçoit, à son bureau du Quai des Orfèvres, la visite d’une vieille femme venue de Normandie. Valentine Besson lui explique que sa servante est morte, tuée par un poison qui lui était sans doute destiné à elle. En même temps, le beau-fils de Valentine, le député Charles Besson, téléphone à la hiérarchie policière pour demander, lui aussi, que Maigret soit placé sur l’affaire. Et voici que Maigret débarque dans la petite ville d’Étretat et commence son enquête…

Publié en 1950, Maigret et la vieille dame illustre à la perfection ce que l’on pourrait appeler la “méthode Simenon”. Dans un entretien avec Robert Sadoul en 1955, Simenon rejetait l’idée de faire des romans policiers stricto sensu. Pour lui, un roman policier, c’était un roman d’action. Or, chez Maigret (et c’est le cas dans ce roman, par exemple), pas d’enquête à proprement parler, dans le sens où il n’y a pas de relevé d’empreintes, de recherche de casier judiciaire, de liste des suspects habituels, etc. Les aspects qui relèveraient du roman policier (une filature par exemple) sont vite expédiés, confiés à des personnages secondaires. À l’inverse d’un Sherlock Holmes par exemple, Maigret ne part pas des indices et des faits constatés sur le lieu du crime pour établir des suppositions qu’il va ensuite mettre à l’épreuve. La méthode Maigret consiste à interroger l’entourage, la famille, les amis, éventuellement les collègues, pour se faire une idée de ce qui a pu se passer.

Toujours dans ce même entretien, Simenon affirme que, lorsqu’il écrit un de ses romans, il n’en connaît pas la fin. Pour lui, un roman se définit d’abord par deux ou trois personnages placés dans un lieu, à un moment précis.
En cela, Maigret et la vieille dame illustre parfaitement cette conception. Si Maigret ne donne pas l’impression d’enquêter, c’est parce que son investigation consiste exclusivement à discuter avec les personnes liées à l’affaire, de près ou de loin.
Il y a d’abord Valentine, la petite fille pauvre, mariée trop tôt, puis remariée plus tard à un homme riche qui lui était entièrement dévoué. Elle a une fille de son premier mariage, Arlette, et son second mari avait aussi deux garçons, Charles (le député) et Théo. Ce que l’on n’appelait pas encore, à l’époque, une “famille recomposée” ne se réunit qu’une fois par an, à l’anniversaire de Valentine (une tradition imposée par le défunt père, mais qui n’enchante vraiment personne).
Valentine vit désormais seule, coupée du monde, avec sa servante Rose comme seule compagnie.
La fille, Arlette, déteste sa mère. Elle est franche et directe, et multiplie les aventures purement sexuelles comme si elle cherchait à se punir d’une quelconque faute. En même temps, elle fait tout pour que son mari, un sage et modeste dentiste, ne sache rien de ces aventures extra-conjugales : elle tient à ce que son époux conserve d’elle l’image d’une femme vertueuse.
Théo est un homme qui aime vivre sur un grand pied, sans en avoir les moyens. Il flambe l’argent qu’il a reçu en écumant les casinos et les grands hôtels de luxe.
Son frère Charles est un homme naïf, qui semble incapable de voir la réalité, même si elle se trouve devant ses yeux. C’est aussi un homme mou qui reste enfermé (volontairement ?) dans une vision du monde simpliste héritée de son enfance. Une vision basique où tout est beau et tout le monde est gentil.
Cette confrontation entre la vision du monde héritée de l’enfance et celle que l’on se construit en tant qu’adulte est un des thèmes importants du roman. Se promenant dans les rues d’Étretat, que ce soit en longeant les plages ou en entendant la corne de brume, Maigret se replonge régulièrement dans des souvenirs de vacances qu’il avait passées dans son enfance. Et le constat qu’il tient est assez mélancolique : retrouver, à l’âge adulte, les lieux ou les conditions dans lesquelles nous avons été heureux dans l’enfance est systématiquement source de déception. Au point que le célèbre commissaire se demande si le destin ne nous place pas dans un certain bonheur enfantin pour mieux en faire ressentir la déception quelques années plus tard.
Et pour Maigret, Charles n’était toujours pas sorti de cet état béat de l’enfance, où tout va de soi et où l’on ne se pose aucune question.

L’essentiel du roman va donc se jouer autour de Maigret et de ces quatre personnages avec lesquels le commissaire va discuter à plusieurs reprises. Est-ce vraiment une enquête ? Plusieurs fois, son collègue normand, ou encore Charles lui-même, lui demandent ce qu’il pense de l’enquête, et à chaque fois la réponse est identique : “Je ne sais pas.”
Il est clair que jusqu’au bout, Maigret est dépassé par cette histoire. Perturbé par l’émergence de ces souvenirs, troublé par ces histoires familiales délicates (et aussi par l’alcool : Maigret est même passablement ivre dans certains chapitres), le commissaire donne l’impression de stagner complètement, voire même de se laisser dépasser par les événements.
C’est là que l’ambiance imposée par Simenon joue un rôle important. Étretat, dans ce roman, est un de ces petits villages où les moindres faits et gestes sont épiés. Une ville sombre, souvent décrite de nuit, ou alors noyée dans la brume.
Et voilà toute la méthode Simenon qui s’affiche devant nous : des personnages, un lieu, une ambiance. L’action n’a plus qu’à se dérouler logiquement, au fil de la psychologie des personnages.
Cela donne donc, entre autres, ce Maigret et la vieille dame, un très bon épisode des aventures de Maigret, qui sait rester avant tout humain, mais aussi mystérieux jusqu’au bout.

L’Homme qui marche de Jirō Taniguchi : balade poétique

Publié en France en 1995, L’Homme qui marche de Jirō Taniguchi offre une contemplation poétique à travers un personnage anonyme déambulant dans une ville japonaise. S’affranchissant de la structure propre au manga, la lecture laisse place à une pérégrination quasi silencieuse faisant l’éloge de la simplicité et de l’ordinaire.

Première publication française de Jirō Taniguchi, L’Homme qui marche (1995) est aussi le premier livre de l’auteur sans scénariste. En conséquence, l’œuvre laisse une grande place aux images et fait parler le dessinateur. Sur un médium à la croisée du manga et de la bande dessinée européenne, de laquelle il n’a jamais caché son admiration et son influence, nous suivons un homme déambuler au gré de ses envies dans une ville anonyme.

Petit éloge de la contemplation

De ce personnage on ne sait rien, ou quasiment rien. Fraîchement installé en ville avec sa femme, il aime marcher, observer et découvrir. Deux brefs indices nous informent sur ses goûts : il loue un film français et lit de la littérature anglaise. Son costume nous laisse penser qu’il est employé de bureau. À part cela, pas un nom, pas une profession, mais un homme qui marche.

Nous entraînant dans les rues de la ville, cet homme nous fait apprécier la simplicité des paysages. Par les multiples balades que comporte le manga, la lecture est apaisante et offre un sentiment de liberté  dans ce qui est à portée de main. Pas de grand voyage, pas de contrées lointaines ou d’exotisme, mais un quotidien teinté de merveille. L’envie de s’allonger dans les fleurs de cerisiers ou de plonger dans les eaux des lacs se fait soudaine et à ces balades se juxtapose un sentiment de nostalgie. De fait, le regard adopté est quasiment celui d’un enfant qui s’émerveille d’un rien : regarder les étoiles, sentir la pluie, le vent et la neige. Au détour des pages, chacun peut s’y identifier et revivre les souvenirs de son enfance. La forme laisse libre court à la projection des odeurs et textures découvertes par le personnage et offre une démocratisation du quotidien.

Par là, L’Homme qui marche n’est pas sans nous rappeler Paterson (2016) de Jim Jarmusch, qui fait l’éloge du petit quotidien. Le système de correspondance s’établit ici dans la façon de vouloir capturer des moments poétiques à travers des rencontres entre les êtres et leur monde.

Parler avec les yeux

Pas ou peu de paroles dans certains chapitres, les échanges se font par les regards. Souvent bienveillants et naturels, ces échanges se font au détour d’une rue ou d’un croisement. L’invitation au dialogue vient de ces regards, mode d’expression central et les relations créées se font par le sens du détail face aux choses. Pourtant, le sens de la narration de Taniguchi réussit à rendre ces balades prenantes sans dramatisation fictionnelle. Les passages sont quasiment anthologiques et donnent le goût d’y revenir lors de nos pérégrinations futures.

Inscrivant le manga dans une variante qui se rapproche de la bande dessinée, le dessin déborde du cadre comme si la grandeur symbolique du paysage ne pouvait être saisie dans une structure fermée. L’Homme qui marche laisse place à un dispositif d’imagerie importante et s’affranchit d’un discours écrit et d’une narration trop engageante. Le contenu sémantique passe en arrière-plan et se met au service d’une poésie qui duplique la réalité.

La fabrique poétique 

Les vignettes du manga fonctionnent comme des éléments de langage et l’écriture s’accompagne de saynètes qui s’apparentent à des haïkus par leur brièveté : ni tragédie, ni rire, mais le quotidien qui s’inscrit dans du poétique.

Le regard de l’homme nous guide et créé une correspondance entre le sujet poétique, l’homme et le médium qu’est le manga. Comme Paterson, l’homme qui marche se met en position de réceptacle, écoute la ville et opère le transfert vers le monde poétique à travers son regard. Ce qui est dessiné, c’est le regard de cet homme dont les sensations olfactives priment le support du manga. La poésie de cet homme qui marche se laisse interrompre par l’extérieur pour mieux se développer et prendre en son cœur toutes les impressions et sensations.

En somme, L’Homme qui marche nous délivre une philosophie : la poésie du monde se trouve partout, dès que l’on regarde autour de nous et que l’on prête un peu attention. Toutes les variations sont possibles dans un même lieu.

Auteur : Megane Femenias