« Le Réveil du tigre » : en guise d’à deux

Le Réveil du tigre n’est autre que la conclusion de la célèbre série Chinaman. Serge Le Tendre et Olivier TaDuc, co-scénaristes, convoquent une dernière fois la figure de Chen Long dans un western crépusculaire.

Si Le Réveil du tigre vient prolonger la série Chinaman après une ellipse d’une vingtaine d’années, il peut toutefois en être détaché et lu séparément. Ses ancrages contextuels sont précisés dès que nécessaire et sa trame forme un appendice parfaitement autonome. Olivier TaDuc n’a par ailleurs pas besoin de le préciser pour que le lecteur s’en aperçoive : Le Réveil du tigre s’inscrit quelque part entre Impitoyable et Logan. Il emprunte au premier ses airs de western sépulcral et au second son message rédempteur. Entre le Wolverine de James Mangold et Chen Long, les similitudes sont en effet légion : deux combattants d’une puissance sans pareille anesthésiés par leurs accoutumances se relèvent de manière spectaculaire pour mener à bien une mission périlleuse.

Au début du récit, situé à l’aube de l’ère pétrolière, plusieurs enlèvements sont à déplorer autour de Bakersfield, en Californie. L’aînée d’un influent banquier est retrouvée assassinée. Les Pinkertons, une célèbre agence de détectives privés, sont dépêchés sur les lieux pour enquêter. Matt Monroe fait partie de l’expédition. C’est encore un novice, il vient d’achever ses études de droit et sa formation policière. On lui confie habituellement les tâches ingrates, mais cette affaire est l’occasion pour lui de faire ses preuves. D’autant plus qu’il semble avoir un compte à régler avec Chen Long, « un Chink gavé à l’opium », ancien soldat et bagnard placé au centre de l’intrigue après la mort de son ami Marcus, assassiné par la même organisation criminelle qui kidnappe les jeunes filles de la bourgeoisie locale.

Les planches d’Olivier TaDuc nous immerge avec maestria dans une Amérique pré-pétrolière aux décors de western. Mais Le Réveil du tigre ne brille pas seulement par ses qualités graphiques. Son récit possède plusieurs pôles d’attraction qui entrent en résonance les uns avec les autres. Il sera ainsi successivement question des séquelles post-traumatiques de la guerre, du racisme à l’endroit des minorités négroïdes ou asiatiques (« négro », « démon jaune »), de l’expropriation des paysans sur fond d’extension pétrolière, de corruption, de toxicomanie, de filiation… Les deux poumons narratifs de l’album ont partie liée : Matt Monroe et Chen Long ont un passé commun à explorer et un éveil mutuel à vivre ; ils sont bientôt lancés conjointement aux trousses de la West Petroleum Company, dont le cynisme n’est pas tout à fait étranger aux enlèvements de Bakersfield.

Chen Long est un personnage torturé, assailli de visions cauchemardesques, ployant sous les remords. Sa caractérisation contribue beaucoup à la réussite de l’album. On le découvre d’abord sous les traits d’« une loque » shootée à l’opium. On comprend ensuite qu’il porte en lui les meurtrissures de la guerre, et surtout les réminiscences du massacre de jeunes soldats confédérés. « J’ai dû salir mon âme pour continuer d’exister », confesse-t-il. On apprend également, par l’intermédiaire de l’agent Monroe, qu’il a risqué la prison pour avoir libéré une prostituée, sa peine ayant été commuée lorsqu’il a accepté de rejoindre les forces unionistes. Il a toutefois fait son temps au bagne pour insubordination après avoir discuté les ordres d’un supérieur peu scrupuleux dénommé Pickett, désormais contremaître pour l’industrie pétrolière – un homme qu’il s’apprête d’ailleurs à recroiser.

La dernière partie de l’album, aussi spectaculaire que crépusculaire, fait l’objet d’un travail de colorisation très connoté. Sous un ciel se parant du rouge de la passion et de la colère, Chen Long et Matt Monroe affrontent des criminels liés à l’industrie pétrolière. « Dans ce pays, le dollar est roi ! », glissera-t-on en guise de justification aux méthodes douteuses de la West Petroleum Company. « Sachez, mon ami, que les bonnes affaires se font toujours aux dépens de quelqu’un ! » C’est ainsi que les spoliations dont sont victimes les petits propriétaires terriens passent par pertes et profits. Il faut dire que l’époque soulève bien des espoirs de richesse. Le Docteur Monroe, père adoptif de Matt, investit quelques deniers dans un lot d’actions. À ses yeux, le pétrole est « un trésor qui dort sous nos pieds ». Cette énergie fossile laisse présager une véritable révolution. « Elle alimentera des machines et ces machines remplaceront le travail des hommes… » L’automobile à propulsion mécanique du praticien, la seule des environs, préfigure évidemment les véhicules modernes que nous connaissons.

Portrait d’époque, genèse de l’ère pétrolière, récit filial, western crépusculaire, Le Réveil du tigre parvient habilement à concilier toutes les voies dans lesquelles il s’aventure. Serge Le Tendre et Olivier TaDuc closent de belle manière une série qui a vu le jour à la fin des années 1990.

Le Réveil du tigre, Serge Le Tendre et Olivier TaDuc
Dupuis, janvier 2021, 136 pages

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4.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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