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« Presse et bande dessinée », des relations étroites

Ouvrage collectif placé sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson, Presse et bande dessinée, paru aux éditions Les Impressions Nouvelles, s’intéresse, comme son titre l’indique, aux interactions protéiformes entre le monde médiatique et le neuvième art.

La bande dessinée et la presse ont des relations étroites et anciennes. Prenant place et se développant au sein des pages des magazines et des journaux, le neuvième art s’est ensuite penché sur le monde médiatique pour en extirper des personnages-phares – de Tintin à Clark Kent – et des représentations d’une étonnante pluralité. Le recueil d’analyses que nous proposent Les Impressions Nouvelles, placé sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson, permet à des experts issus du monde académique de poser un regard inédit et panoptique sur ces moments où la presse et la BD ont eu partie liée. Il faut toutefois noter que si l’ouvrage a le mérite de défricher un terrain quasi inexploré, il ne peut aucunement prétendre à l’exhaustivité, comme en témoignent de nombreuses œuvres pertinentes laissées sur le bord du chemin – de Tokyo Ghost à L’Incal en passant par Six-Gun Gorilla ou Powers. Le lui reprocher serait toutefois malvenu, tant les interactions abondent entre les deux sphères qui nous intéressent.

Le début de Presse et bande dessinée s’intéresse aux origines du neuvième art, et nous renvoie à Töpffer et ses histoires en estampes, puis à Cham et d’autres successeurs. La bande dessinée naît dans un contexte multimédiatique. Les supports, la périodicité adoptée, la grammaire de la presse auront une influence considérable sur les articulations fines de la BD. Ce qu’il faut également comprendre, c’est que les habitudes de lecture préexistent à l’apparition d’une littérature en images, avec tout ce que cela suppose en termes d’édification du neuvième art. Très vite, un rapprochement s’opère entre la caricature, les dessins satiriques ou les images d’Epinal et la bande dessinée naissante, tous multipliant les intersections et reposant notamment sur l’usage de l’humour. La BD dispose alors d’espaces dédiés dans la presse, est mise en cycle et voit des personnages récurrents émerger. Cette « préhistoire » de la BD fait l’objet d’une analyse étayée, très documentée et agrémentée d’illustrations.

Les magazines de bandes dessinées sont ensuite évoqués. Spirou est lancé en 1938, puis Pilote, Vaillant ou encore Bimbo. Le léger Journal de Spirou, aux rondeurs assumées, et le plus sérieux Tintin, emblème de la ligne claire, affichent des tirages sans précédent. Le secteur subit cependant la concurrence des comics et une censure touchant tant au sexe qu’à la violence. Il est rappelé ce que Pilote doit à Astérix, mais aussi, en son sein, la contestation autour de René Goscinny, le travail des jeunes auteurs mis en avant ou encore le départ de Gotlib ou Cabu, le premier fondant d’ailleurs Fluide glacial – tandis que Métal Hurlant sera créé par d’autres anciens de la maison, à savoir Druillet, Giraud et Dionnet. Le Journal de Spirou et Tintin sont directement concurrencés par ces magazines plus radicaux, mais aussi la télévision, qui marche sur leurs plates-bandes. La transition des magazines vers les albums s’accompagnera de phénomènes sous-jacents, parfois regrettables : c’est la fin des rédactions, d’une certaine émulation, mais aussi des périodicités imposées.

Plusieurs personnages nourrissent ensuite les chapitres de l’ouvrage. L’histoire de Barbarella, souvent considérée comme une révolution sexuelle (femme libre) et éditoriale (BD pour adultes), est contée par le menu. Tintin, reporter qui n’écrit jamais, est appréhendé à l’aune de sa mise en circulation avec l’économie structurelle du Petit Vingtième et de son expansion en dehors des vignettes dessinées, par des « transfictions journalistiques ». La structure des planches le mettant en scène, avec des vignettes carrées et une mise en page classique, est également évoquée. Fantasio ou Gaston Lagaffe constituent d’autres journalistes mis en vedette par la BD. Et les auteurs de rappeler que les jeunes lecteurs curieux peuvent s’identifier à ces personnages au plus près de l’actualité et des événements, porteurs de codes culturels et professionnels clairement identifiés – même si leur caractérisation peut fortement diverger.

Un petit détour par les comics permet de se pencher sur deux figures incontournables : Clark Kent/Superman et Peter Parker/Spider-Man. Tous deux sont à la fois membre d’une rédaction journalistique dans leur vie civile et super-héros dont l’identité secrète est jalousement préservée. Ils restituent une part de l’écosystème médiatique et servent d’appoints à une critique ordonnée du monde de la presse. Leur rapport au métier est toutefois très différent : pour Peter Parker, l’activité de photographe est surtout alimentaire, donc non passionnelle, malgré une reconnaissance tardive, tandis que Clark Kent est un journaliste bien établi, valorisé dans son travail. Ces deux exemples mis à part, la presse est généralement représentée à proportion de sa fonction sociale dans l’univers des super-héros. DMZ et Civil War proposent en revanche un portrait du journalisme post-11 septembre amenant une réflexion de fond sur la propagande et la dichotomie vérité chaotique/mensonge lénifiant.

Presse et bande dessinée comporte une réflexion de fond sur la manière dont l’activité journalistique est représentée dans les BD. Ses rédacteurs s’intéressent aussi à des questions connexes. Un chapitre est par exemple consacré à Jean Teulé, qui travaille à partir d’une base photographique renforçant l’authenticité et brouillant les frontières entre photo et dessins. Ses altérations par photocopies et collages situent son travail quelque part entre le reportage et la BD. Plus généralement, l’ouvrage propose une série de textes étayés, qui se complètent les uns les autres, pour décrire au plus près les liens multiples et consolidés entre deux activités dont les rapports ont été intimement mêlés.

Presse et bande dessinée, ouvrage collectif sous la direction d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson
Les Impressions Nouvelles, février 2021, 384 pages

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4.5

Peggy Sue s’est mariée et Jardins de pierre : le deuil de l’innocence selon Francis Ford Coppola

Les longs-métrages que Francis Ford Coppola réalisa dans une décennie 1980 maudite subissent depuis lors un traitement injuste. On ne peut donc qu’accueillir avec excitation ces nouveaux masters restaurés, proposés par Carlotta, deux des meilleures œuvres du maître américain sorties durant cette époque. Si les nouvelles copies sont d’excellente facture et remplissent leur mission principale en nous rappelant les immenses qualités des deux films, il est fort dommage que ces sorties « événements », bien mises en valeur par le joli packaging, ne soient pas accompagnées de suppléments vidéo plus conséquents…

Nous ne reviendrons pas en détail, dans cet article, sur Peggy Sue s’est mariée et Jardins de pierre, les deux films ayant déjà été décortiqués sur le site. Leur restauration et réédition conjointe par Carlotta sont toutefois l’occasion de souligner leur contiguïté à une époque où leur géniteur, Francis Ford Coppola, a souvent proposé des variations autour de thèmes identiques. En effet, après le désastre commercial de Coup de cœur en 1982, Coppola entama une longue traversée du désert marquée par de nombreuses épreuves professionnelles et personnelles. Marqué par un présent difficile, faut-il s’étonner que le metteur en scène – y compris dans des œuvres de commande – chercha dorénavant l’inspiration dans un passé parfois idéalisé ?

La veine nostalgique fut entamée dès Outsiders (1983), dont l’action se déroule dans ces années 60 qui, pour le cinéaste, symbolisent évidemment un âge d’or, autrement dit l’adolescence. Coppola assuma les liens entre ses films au point de situer son opus suivant, Rusty James (1983), au même endroit (dans l’Oklahoma), recyclant une partie du casting ainsi que l’équipe technique. Cotton Club (1984), un film de commande, raconte quant à lui l’histoire d’un club de jazz à la fin des années 20. Plus tard, Tucker (1988) se situe lui aussi dans un passé (l’après-guerre) où tous les espoirs étaient encore permis, où les hommes pouvaient imaginer le futur. Peggy Sue s’est mariée (1986) et Jardins de pierre (1987) s’inscrivent tout naturellement dans ce même « cycle » cohérent qui revisite le passé et traite de la perte de l’innocence. Les restaurer ensemble fait sens, car les deux œuvres sont sans doute parmi les plus personnelles et les plus réussies de Coppola dans les années 80. Elles représentent aussi deux approches, l’une joyeuse et idéaliste, l’autre mélancolique et intimiste, complémentaires dans son exploration du passé.

Peggy Sue s’est mariée : réenchanter le présent

Synopsis : Le mariage de Peggy Sue est en plein naufrage. Charlie, son rocker de mari, et elle sont sur le point de divorcer. Lors de la fête des anciens élèves du lycée Buchanan, Peggy Sue est élue reine de la soirée. Très touchée, elle s’évanouit et, lorsqu’elle reprend connaissance, elle se retrouve vingt-cinq ans en arrière, en 1960, jeune lycéenne et fiancée à Charlie.

Initialement confié à Jonathan Demme qui s’est retiré du projet, ensuite à Penny Marshall jugée trop inexpérimentée, Peggy Sue s’est mariée atterrit chez Coppola, qui parviendra à transformer ce film de commande en une œuvre éminemment personnelle. A la fois comédie du remariage et fantaisie légère typique des années 80 (rappelons que Retour vers le futur est sorti l’année précédente), le film retrace la folle aventure de Peggy Sue Bodell (Kathleen Turner) qui, suite à une syncope lors d’une soirée de réunion de son lycée, est propulsée dans les années 60 où elle a l’occasion de revivre ses années de jeunesse. L’idée géniale est évidemment que Peggy Sue ne revisite pas son passé via des flash-backs mais en conservant son apparence de quadragénaire, ce dont personne ne semble se rendre compte. Cette idée sera reprise par Noémie Lvovsky en 2012 dans Camille redouble.

A bien y regarder, le film n’est que très peu construit sur une opposition entre un présent marqué par des échecs consommés (Peggy Sue et Charlie ont divorcé, Charlie n’a pas percé dans la musique) et un passé aux horizons encore ouverts, il est en réalité inscrit tout entier dans la nostalgie. Peggy Sue s’est mariée débute en effet par les préparatifs de l’héroïne à la soirée de réunion de son lycée, puis la réunion elle-même. Pour l’occasion, la « quadra » pimpante enfile à nouveau sa robe de princesse du bal (prom queen) – vision drolatique quand on n’a plus vingt ans – sous les yeux de sa fille Beth (Helen Hunt), elle retrouve à la fête les lieux et les personnes de sa jeunesse, et elle se voit même réélue princesse du bal. Avant même que ne débute son aventure dans les couloirs du temps, Peggy Sue évolue donc déjà dans le passé, en quelque sorte. Un passé volontairement idéalisé par le cinéaste. Les années 60 représentent certes un temps de liberté et de bonheur incroyables pour les jeunes Américains, une parenthèse enchantée entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début du conflit vietnamien et de la crise économique causée par le choc pétrolier de 1973. Pour un Coppola en proie aux doutes et aux problèmes financiers et personnels, pour qui cette période coïncide en outre avec ses années de jeunesse, les années 60 sont clairement frappées d’un sceau idéalisé, qui édulcore la réalité pour n’en garder que les bons souvenirs et l’esthétique gaie et colorée.

Du présent, finalement, Coppola ne révèle que ce qui est essentiel à l’intrigue, c’est-à-dire les échecs que Peggy Sue aura l’occasion de « corriger » en se voyant offrir une occasion unique de revivre ses années de lycée. Là intervient la deuxième idée géniale du film. On pense d’abord que l’héroïne va profiter de cette opportunité invraisemblable pour réparer ses erreurs de jeunesse et refaire sa vie. Elle pourrait par exemple mettre fin à sa relation avec Charlie (Nicolas Cage), qu’elle sait condamnée, choisir de ne pas avoir d’enfant trop jeune pour vivre ses rêves, ou encore pousser Charlie à réaliser les siens. Le récit dévie pourtant rapidement lorsque Peggy choisit au contraire, et à l’instar de Coppola, de profiter à fond de son aventure nostalgique. Contrairement à ce qu’elle dit souhaiter au début, lors de la fête de réunion de son lycée, elle ne va pas « faire les choses autrement » mais profiter simplement des choses de son passé. De ses parents et grands-parents, de sa sœur Nancy (Sofia Coppola), de son lycée, des amours qu’elle n’a pas concrétisés à l’époque. Et à la fin, Peggy Sue prend exactement les mêmes décisions qu’il y a plus de vingt ans. En troquant le côté convenu du fantasme de pouvoir refaire sa vie pour une ambiance solaire, le film réussit son pari d’être à la fois mélancolique et feel good, touchant et finalement plus réaliste qu’il n’y paraît.

Jardins de pierre : se réconcilier avec le passé 

Synopsis : Le soldat Jack Willow a trouvé la mort au Vietnam, ce qui désespère son père spirituel, le sergent Hazard, qui l’avait mis en garde contre cet engagement risqué. Willow est enterré, avec quinze camarades, dans le cimetière d’Arlington, immense jardin de pierre. La cérémonie est l’occasion pour Hazard de retracer le parcours du jeune idéaliste, le fils d’un de ses anciens frères d’armes.

Le projet suivant de Francis Ford Coppola, tourné en 1987, peut sembler un contre-pied de Peggy Sue s’est mariée. Gardens of Stone est en effet une adaptation, mise sur pied par le cinéaste (il ne s’agit donc pas d’un film de commande), du roman du même nom de Nicholas Proffitt. Avant de couvrir les événements du Vietnam en tant que reporter pour Newsweek, ce dernier fit son service militaire au sein du 3e régiment d’infanterie, au célèbre cimetière d’Arlington en Virginie. Le roman se base sur ces deux expériences croisées.

Aux couleurs chatoyantes, à la légèreté et au script fantaisiste du film précédent, Coppola oppose une atmosphère intimiste, une tonalité mélancolique voire profondément triste, et un scénario abordant le drame bien réel de la défaite américaine au Vietnam. Contrairement à Peggy Sue, aussi bien le sergent dur à cuire Hazard (James Caan) que la recrue idéaliste Willow (D. B. Sweeney) ne dévient pas de leur destin tout tracé dans le cadre fraternel mais rigide de l’armée. Le premier n’obtient pas la mutation tant désirée vers une unité de formation des recrues pour le front, tandis que le second, aveuglé par ses rêves d’héroïsme, ne remettra jamais ses ambitions en question. L’aîné frustré reste à la maison et perd chaque jour un peu plus ses illusions à mesure que ses jeunes compatriotes reviennent du front dans un cercueil, Willow compris. Si Peggy Sue s’est mariée est un film solaire, Jardins de pierre est une œuvre crépusculaire.

Pourtant, les deux longs-métrages s’inscrivent dans une continuité thématique évidente. La nostalgie et la perte de l’innocence y constituent le fil rouge, les atmosphères différentes s’expliquant évidemment par un cadre et un récit totalement différents. Encore que le caractère évident de ces différences se discute. Après tout, que sont les grands succès du cinéma d’action reaganien (Rambo 2, Portés disparus, etc.) si ce n’est la guerre du Vietnam à la sauce Peggy Sue ? Un événement marquant (pour la nation, pas uniquement pour l’individu) que l’on a l’occasion de revivre afin de corriger nos erreurs et réécrire l’histoire ? En adaptant Jardins de pierre, Coppola opère un choix diamétralement opposé. Ici, pas d’héroïsme triomphant, pas de seconde chance, pas même de guerre, cette dernière étant vécue « en coulisses ».

Le cinéaste américain ne réinvente pas la tragédie récente de l’Amérique, il la regarde en face et pose un regard approprié dessus, celui que permet la distanciation historique. La tristesse et le deuil dominent d’abord, auxquels répondent en écho les sentiments personnels de Coppola, dont le fils aîné Gian-Carlo est décédé pendant le tournage du film. Le caractère intimiste et profondément humain de Jardins de pierre lui permet pourtant de ne jamais verser dans le spleen ou la noirceur facile. Le film est marqué par l’acceptation de son destin. Par le pardon, aussi, comme l’illustre la prééminence du vétéran. Une figure jadis honnie par le monde artistique et systématiquement représentée sous un jour négatif dans le cinéma américain des années 70, ici présentée comme un individu chaleureux, droit dans ses bottes, à l’idéologie plus subtile qu’on ne pourrait le penser… et même plus raisonnable que les pacifistes qui le provoquent gratuitement ! Jardins de pierre représente ainsi une époque qui initie enfin une réconciliation entre deux mondes jadis antagonistes, symbolisée dans le film par la relation irréaliste entre le vétéran Hazard et la journaliste Samantha David (Anjelica Huston). Là où réside la réussite majeure du film est qu’à aucun moment, Coppola n’en a fait une œuvre foncièrement politique. L’humanité des personnages et la puissance des liens qu’ils nouent entre eux sont au cœur du film. Ce sont elles qui permettront de surmonter les épreuves de la vie sans les nier, de tolérer les erreurs passées sans les corriger.

SUPPLÉMENTS 

Les nouveaux masters restaurés haute définition de ces deux beaux films de Coppola sont hélas accompagnés de bien peu de suppléments, trop peu pour un metteur en scène aussi célébré et des œuvres d’une telle qualité… Outre les traditionnelles bandes-annonces (sommes-nous les seuls à les considérer parfaitement dispensables ?), un seul bonus vidéo nous est en effet proposé sur chacun des DVD ou Blu-ray (le contenu est identique), à savoir une analyse du réalisateur et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret. En outre, l’analyse n’est pas livrée sous forme d’entretien, comme souvent, mais à travers un commentaire en voix off, illustré par des images et extraits des films. Si l’analyse est de haut niveau et qu’on y apprend beaucoup de choses, le format choisi la rend très littéraire (il est évident que Thoret lit son texte, à un rythme soutenu qui plus est), parfois difficile à suivre et quelque peu dépassionnée.

Cela dit, la qualité de l’analyse de Thoret, un habitué de l’exercice, est irréprochable. Parmi les commentaires principaux concernant Peggy Sue s’est mariée (« Réparer le présent »), retenons la mise en contexte du film dans la filmographie de Francis Ford Coppola (décennie 80 très difficile, film de commande que le cinéaste s’est approprié, continuité thématique, etc.), mais aussi dans une période du cinéma américain où beaucoup de succès populaires célébraient (et magnifiaient) le passé ou refaisaient l’histoire officielle, après une décennie 1970 difficile, dépeinte dans des œuvres parfois violemment critiques. Thoret note avec perspicacité que, dans le film, Coppola recrée un véritable âge d’or, où tout est magnifique. Ainsi, lorsque Peggy souffle son secret à Richard Norvik (Barry Miller) et lui dévoile les inventions du futur, elle n’évoque que des choses matérielles (les bas nylons, les télévisions miniatures, les bébés éprouvettes…), jamais les bouleversements politiques et autres crises, ce qui est très significatif.

Quant à Jardins de pierre, dans une analyse intitulée « Fantômes de guerre », le spécialiste le qualifie à juste titre « d’un des films oubliés de Coppola, et pourtant l’un des plus beaux ». On évoquait plus haut le rôle de trouble-fête du film dans le cinéma d’action reaganien, qui réinventait la guerre du Vietnam. Thoret opère une autre comparaison. Face aux Full Metal Jacket de Kubrick, Platoon de Stone et Le Maître de guerre d’Eastwood, sortis à la même époque, la tonalité crépusculaire et anti-spectaculaire de l’œuvre de Coppola a forcément joué en sa défaveur. Thoret met également le film en parallèle avec Apocalypse Now, dont il n’est selon lui pas l’opposé mais « une espèce de codicille ». Le chef-d’œuvre de 1979 est une fresque baroque, visuellement époustouflante, avec des personnages et des situations hors du commun, alors que Jardins de pierre est un film en vase clos, loin du champ de bataille, réaliste et sobre. La distance avec le conflit est marquée, aussi bien historiquement que narrativement, puisque le récit se déroule loin des champs de bataille. Il s’agit d’une vision plus apaisée, mais aussi mélancolique du conflit. En outre, deux acteurs (Laurence Fishburne et Sam Bottoms) jouent dans les deux films, et le nom du personnage de Willow fait penser à Willard, le héros d’Apocalypse Now interprété par Martin Sheen. Willow pourrait même être un Willard plus jeune, encore naïf et idéaliste. Enfin, Thoret souligne le fait que Coppola a souvent représenté la force du rite, ici au cœur même du film. Au début, quand ils sont montrés avec de la distance, il y a une forme d’absurdité, voire de ridicule dans ces rites extrêmement rigides. On comprendra peu à peu leur rôle structurant au sein d’un microcosme chaleureux, leur rôle crucial dans un processus de deuil certes codifié. Et à la fin, leur puissance émotionnelle éclatera lors de la scène poignante des funérailles militaires.

Note concernant l’édition

3

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

Peggy Sue s’est mariée

  • « Réparer le présent », une analyse de Jean-Baptiste Thoret
  • Bande-annonce originale
  • Memorabilia inédits

Jardins de pierre

  • « Fantômes de guerre », une analyse de Jean-Baptiste Thoret
  • Bande-annonce originale
  • Memorabilia inédits

Note concernant le film

4

La Cérémonie de Claude Chabrol : la messe est dite

Etude fastidieuse des interactions entre les différentes classes sociales françaises, La Cérémonie est la retranscription d’un passage acte étourdissant. 

Dès la première rencontre, sobre et tendue, à l’image du film, entre Sophie et sa future employée Catherine, le rapport de classe est tangible. Il y a celle qui acquiesce puis comprend et celle qui balaie les réponses de l’autre d’un revers de main. Sophie, dont le passé et les intentions semblent assez flous, devient la gouvernante d’une famille de nantis. Gouvernante, bonne, « boniche », domestique, la famille bourgeoise qui l’accueille ne sait pas comment définir son statut : « Bonne, c’est bien. Ça veut dire, bonne à tout faire, qui peut s’en vanter? ». Regard sans vergogne sur une bourgeoisie qui détient le pouvoir, duquel découle une certaine forme de mépris, La cérémonie est avant tout la représentation détaillée et minutieuse d’une situation sociale dont le quotidien va virer à la tragédie. Un fait divers qui ne pouvait pas finir autrement.

Plutôt que d’épouser la forme de l’enquête, voire celle de la métaphore sociale ou de la critique à charge, le regard de Claude Chabrol se veut distancier, factuel, observateur, et piquant. Son point de vue est très peu théorique, délaissant la puissance du propos, préférant le naturalisme de la scène à la réappropriation du réel, pour s’intéresser avec justesse aux vérités du quotidien, aux détails des gestes et des mots, tout en ne perdant aucune miette des enjeux qui se trament derrière cette façade de bons sentiments, que peut représenter par exemple le personnage de Melinda (la fille ainée de la famille). Elle symbolise à elle seule le poids de cette citation présente dans le film : « Il y a chez vos gens de bien beaucoup de choses qui me répugnent et non certes le mal qui est en eux ». 

C’est le reflet d’une bourgeoisie pleine de compassion lorsqu’elle est en position de force, mais qui devient rapidement mal aimable et profiteuse quand elle se retrouve en position de faiblesse. Dans le scénario du film, et même dans la mise en scène, aucun superflu n’apparait à l’écran. Sans parler des partitions impressionnantes de retenues ou de folies de la part de Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert. Claude Chabrol retrace la vie domestique de Sophie dans sa nouvelle « famille » et accompagne ses sorties avec sa nouvelle « amie » Jeanne, postière détestée par le père de la dite famille, car elle ouvre les courriers. 

Chaque plan, chaque ligne de dialogue, chaque posture, chaque interaction entre protagonistes, apporte de l’eau au moulin, détient une utilité narrative, entretient une ambiguïté et une nuance à chaque partie prenante de l’intrigue et constitue la force centrifuge des personnages et la mesure des liens qui les unissent. Lien d’amitié, lien « criminel » (« mais rien n’a été prouvé ») ou lien de pure hiérarchie sociale : chacune des situations est une démarcation humaine où chacun use de sa propre fonctionnalité et de son propre rapport à l’autre. Même dans la rencontre entre Jeanne (la postière) et Sophie, délaissées et venant d’un même milieu social, la différence est palpable malgré les atomes crochus évidents : l’une est silencieuse, analphabète et introvertie, l’une est rebelle, envieuse et irrévérencieuse.

La Cérémonie fonctionne par le biais de confrontations, d’échelle sociale, d’échelle de valeurs (« On va aller faire le bien, ça nous changera ») avec une volonté de dissocier et d’opposer continuellement pour rendre compte des disparités, à la fois de mentalité mais aussi de condition : ceux qui ont le pouvoir et ceux qui le subissent, ceux qui ont le vocabulaire et ceux qui écoutent, ceux qui sont libres et ceux qui doivent rendre des comptes, ceux qui sont autonomes et ceux qui dépendent de l’autre, ceux qui savent et ceux qui mentent. Mais parfois la lisière est étroite et les rôles s’inversent jusqu’à ce que la situation explose. Tout est une question de position où le confort des uns accentue la jalousie des autres. Et inversement. C’est ce qu’il y a de plus terrifiant dans La Cérémonie : cette violence invisible du quotidien, qui sans le vouloir est une normalité tant dans les moeurs que dans la vision salariale des choses.  Un film d’une froideur sans nom. 

Bande Annonce – La Cérémonie

Hippocrate saison 2 : soigner (aussi) les soignants

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5

L’hôpital souffre, ses soignants sont à bout de souffle. C’est ce plaidoyer qui est à l’origine de la saison 2 d’Hippocrate, la série de Thomas Lilti. Si la réalité a rejoint la fiction, la dépassant de manière inattendue avec la crise sanitaire, la série dégage une force née d’un rythme ultra maitrisé et d’un équilibre entre une écriture à la fois documentaire et fictionnelle qui offre la part belle à ceux qui soignent sans le pouvoir toujours convenablement.

A bout de souffle

La saison 2 commence sur un constat sévère mais juste : les urgences prennent l’eau. Si c’est au sens propre que les urgences d’Hippocrate se noient, le spectateur va vite découvrir qu’au sens figuré, c’est encore plus vrai. On entre les pieds dans l’eau avec Igor (la belle surprise de cette saison, l’acteur Théo Navarro-Mussy que l’on voit pour la première fois à l’écran). L’interne des urgences, très impliqué, est un nouveau personnage bientôt rejoint par Olivier Brun, chef de service. Bien sûr, quand les urgences sont inondées, elles rejoignent les locaux de la médecin interne. Il n’en fallait pas moins pour mettre sur le pont nos trois internes préférés : Alyson, Hugo et Chloé. Encore marqués des stigmates de la saison précédente, ils se jettent pourtant sans réfléchir dans cette nouvelle tâche titanesque. Les deux premiers épisodes ne leur laissent pas le temps de s’apitoyer sur leur sort, puisqu’on est dans le vif de l’action. Les urgences sont un marathon, dixit Olivier Brun (l’immense Bouli Lanners, sorte de nounours punk de la saison), et nos héros démarrent fort. Il est encore question de souffle, puisque ce sont par des intoxiqués au monoxyde de carbone que tout débute. Alyson fonce, fait des promesses intenables, s’implique, Hugo est de nouveau confronté au manque de confiance de sa mère. Quant à Chloé, la force vive de la saison 1, elle se bagarre avec sa « main morte » et ses angoisses.

Comment en est-on arrivé là ?

Chloé est la première à flancher, à montrer des signes de faiblesses. A ne pas parvenir à diagnostiquer, se lancer, décider, avoir les bons réflexes. Autour d’elle pourtant des vies attendent d’être sauvées. La responsabilité est immense et Thomas Lilti nous le démontre avec une scène de réanimation dans une salle de bain digne des meilleurs films d’action. On retient son souffle, encore lui, tout le temps que dure ce moment suspendu et plein de tension. Après ces deux premiers épisodes, Thomas Lilti fait semblant de faire retomber la pression, il prépare le drame à venir. Arben (le toujours aussi puissant Karim Leklou) reprend du service, on s’inquiète que son secret devienne un obstacle à sa pratique si fine de la médecine. Alyson s’épanouit de plus en plus, quant Chloé semble se ressaisir (ou presque!), et qu’Hugo se questionne sans relâche. Igor sera finalement le symbole d’une souffrance sourde, qui ne peut pas se dire, qui ne peut que s’écrire, même trop tard. La force de la série est de nous faire toujours refaire le film à l’envers en se demandant :  comment en est-on arrivé là ? Et de se rendre compte que l’attention à l’autre, les moyens simplement auraient pu faire la différence. On ne soigne pas bien en étant soi-même au bord du gouffre.

Quand les soignants ne dorment plus

Moins drôle qu’en première saison, ou que dans le film Hippocrate dont la série est une extension, cette saison est un véritable plaidoyer pour un hôpital qui en ne prenant pas soin de ses soignants, court à la catastrophe. Et tout ça, c’est avant la crise sanitaire, la surcharge supplémentaire et une société pendue aux lèvres des soignants qui jaugent si oui ou non, nous allons pouvoir continuer à vivre. Car c’est ça que montre fortement Hippocrate : quand l’hôpital fait face à l’urgence, on y trie les patients ou plutôt on score parce qu’on ne peut se résoudre à choisir soi-même qui aura le plus de chance de survie. Cela est déjà dur quand tout va bien alors si tout flanche et qu’on n’a plus le choix que de choisir sans raisonnement, la terre tremble et tout se renverse.

Ce « tri » des patients se lit notamment dans la manière dont est abordée la psychiatrie dans la série.  Avec la fameuse « boîte à fous » ou les patients qui continuent de souffrir parce que leurs troubles psy sont secondaires dans un monde d’urgence permanente. Les patients représentés cette saison ont cette force-là qu’ils souffrent au-delà de leurs troubles physiques. Le réalisateur s’intéressent à tous les maux: des soignants comme des malades, ceux de la société surtout. Lilti sait tout de même ménager ses spectateurs, notamment par le jeu de ces citations plus légères qui ouvrent tous les épisodes et que l’on se plait à entendre, à scruter au cours des minutes qui s’égrènent. Mais aussi avec des personnages plus inattendus comme ce lapin géant des Flandres qui promène ses grands yeux sur ce monde en perdition. Ou encore une ritournelle qui de sonnerie de portable passe à la scène de détente au son de Femme like you de K. Maro.

Fiction toujours 

Preuve que si Lilti intellectualise l’hôpital et la série française en n’ayant pas peur des sigles, des vrais moments de médecine (ce n’est pas Alyson qui dira le contraire!), il est aussi un auteur populaire, qui sait parler de la société qui l’entoure sans en oublier la fiction. La fiction, c’est cette voiture qui tourne dans un parking avec à son bord Hugo et Igor. C’est Chloé et Arben qui d’un regard se donnent la force de continuer, la conviction que c’est possible. C’est encore la main d’Alyson dans celle de Lazare une fois le lapin remis en cage. C’est enfin Brun qui sermonne ses équipes aussi bien qu’il les rassemble. Ce sont quelques mots sur un mur au milieu des tags sexuels. C’est un bouleversement permanent et une finesse d’écriture jamais égalés dans le monde de la série médicale, dans le monde de la série tout court peut être.

Hippocrate Saison 2 : Bande annonce

Hippocrate saison 2 : Fiche technique

Synopsis : C’est l’hiver. Une vague de froid s’est abattue sur la France, les hôpitaux sont submergés. Une canalisation a sauté, inondant les urgences de l’hôpital Poincaré. Les soignants et les malades doivent se replier en médecine interne. Alyson et Hugo poursuivent leur stage dans le service. Chloé fait tout pour revenir pratiquer malgré une santé fragile. Aucun des trois n’a de nouvelles d’Arben, disparu sans laisser un mot. Ils vont devoir affronter un hôpital en crise, sous l’autorité du docteur Olivier Brun, le nouveau chef du service des urgences.

Réalisation : Thomas Lilti
Scénario : Thomas Lilti, Anaïs Carpita, Claude Le Pape
Interprètes : Louise Bourgoin, Zacharie Chasseriaud, Alice Belaïdi, Karim Leklou, Bouli Lanners, Théo Navarro-Mussy, Anne Consigny, Geraldine Nakache, Bellamine Abdelmalek…
Production : Scope Pictures, 31 juin Films, Les Films de Benjamin, Canal +
Date de diffusion : à partir du 5 avril 2021 sur Canal +

France -2020

Critique de Framing Britney Spears : ingérences judiciaires et misogynie envers la chanteuse

Disponible aux Etats-Unis en streaming légal depuis le 5 février 2021, le documentaire choc est à présent proposé en exclusivité en France par Amazon Prime Video, depuis le 5 avril. Pendant 1heure 15, le long-métrage décortique la carrière de la chanteuse, notamment les événements ayant conduit à sa mise sous tutelle en 2008, ainsi que la naissance et la portée du mouvement #FreeBritney. Relayé par les fans et diverses célébrités, le mouvement de soutien demande la fin de cette tutelle de douze ans durant laquelle Britney Spears a repris le contrôle de sa vie, au point de sortir quatre albums studio.

Une société misogyne

Le documentaire, qui prend le parti de dénoncer la tutelle de la star, se révèle très bien construit, avec des articulations permettant de voir la situation de Britney Spears sous un jour nouveau. Le matériel de base est très fourni (interviews, clips, concerts, backstage, presse, etc.) permettant de suivre la chanteuse depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui – Britney Spears a commencé à chanter à onze ans au Mickey Mouse Club, elle a aujourd’hui trente-neuf ans et a sorti neuf albums studio.

Le New York Times nous propose d’analyser le traitement qui a été réservé à Britney Spears dans les années 2000, mais avec le regard de la société actuelle, refusant toujours plus l’intolérance. Et c’est ainsi que le spectateur réalise que Britney Spears a été victime de misogynie, non seulement lorsqu’elle a voulu s’émanciper de son image adolescente pour adopter un style plus sexy, mais aussi, bien sûr, lorsqu’il a été question de relayer ses frasques dans les médias et de mettre en place sa tutelle.
C’est sans embarras que le documentaire enchaîne les extraits d’interviews où des questions toujours plus choquantes sont posées à la jeune femme alors âgée d’une vingtaine d’années. Ainsi, on demande à la jeune Britney Spears si elle est vierge (!) ou comment elle réagit au fait que tout le monde ne pense qu’à ses seins… Lorsque Britney est choquée d’apprendre que Lady Kendel Ehrlich, première dame du Maryland, aimerait lui tirer dessus, Diane Sawyer, la journaliste qui vient de lui apprendre la nouvelle lors d’une interview, a une réaction des plus étranges. Peu émue par la menace de mort, elle repart à l’assaut de Britney Spears, lui expliquant qu’elle donne une image hyper sexualisée aux jeunes filles et met en colère les mères de famille… comme si ceci justifiait cela. On n’imagine pas un journaliste tenir de tels propos ou un tel jugement de nos jours, en toute impunité.
Lors de sa rupture avec Justin Timberlake, la jeune femme est systématiquement présentée comme fautive, y compris par celui-ci qui lance sa carrière solo avec le tube Cry me a river, et qui a depuis peu présenté ses excuses pour son comportement. Ainsi, la « petite fiancée de l’Amérique » puritaine, l’adolescente adorée lorsqu’elle chantait ses peines de coeur et ses amours de lycée, s’est vue jeter la pierre dès qu’elle a voulu grandir et exprimer sa sexualité.

Un nouveau regard sur la dépression de Britney Spears

Le documentaire est aussi une source très intéressante sur les paparazzis et l’impact négatif qu’ils ont eu sur la vie de la jeune chanteuse. A mesure que les minutes s’écoulent, le spectateur se sentira toujours plus oppressé par les nuées de photographes qui entourent la pop star à chacune de ses sorties, lui bloquant le passage ou se plaquant contre sa voiture. A plusieurs reprises, on entend la chanteuse dire timidement qu’elle a peur, qu’elle voudrait plus d’espace, en vain. Après la naissance de ses enfants, le phénomène de harcèlement s’accentue et est encore plus difficile à vivre pour la jeune femme qui veut épargner à ses fils ce mode de vie.
A l’occasion d’une interview, lorsqu’un journaliste lui demande, ce qui, à son avis, pourrait faire les paparazzis cesser de la suivre partout Britney répond qu’elle n’en a aucune idée et fond en larmes devant la caméra. Ce ne sera pas la seule occasion montrée dans le documentaire : dans plusieurs interviews, dès que Britney Spears doit évoquer sa vie personnelle, elle se mettra à pleurer. Il apparaît évident que son quotidien ne lui plaît pas et qu’elle sombre doucement dans une dépression. Comment alors ses proches, ou même les médias ne l’ont-ils pas vu ?

La réponse nous est donné par Daniel Ramos, un ancien paparazzi qui mérite sans doute la palme de l’hypocrisie. Celui-ci explique n’avoir jamais compris qu’il dérangeait ou faisait souffrir la star, et ce, alors qu’on entend à plusieurs reprises la chanteuse lui demander de la laisser tranquille, comme le lui fait remarquer l’interviewer du New York Times. Daniel Ramos explique en outre que les photos de Britney Spears représentaient une mine d’or, en particulier lorsqu’elle n’était pas à son avantage (crâne rasé, énervée, alcoolisée, fatiguée, non maquillée, etc.). De la même manière, le documentaire nous apprend qu’au début de la carrière de la chanteuse, le père et actuel tuteur de Britney, Jamie Spears, aurait confié à Kim Kaiman, directrice marketing de Jive Records : « Ma fille va devenir tellement riche qu’elle m’achètera un bateau ». Pour son père, comme pour la presse, Britney Spears, qu’elle soit heureuse ou pas, représentait une manne lucrative.

Britney, encore jeune, confie quant à elle qu’elle chante pour s’amuser mais qu’elle rêve plus tard de se marier et d’avoir des enfants. Et pourtant, la jeune femme est poussée d’un côté par sa famille, de l’autre par la presse à scandales qui se réjouit de ses déboires à répétition. Au point que suite à son divorce, elle perd la garde de ses enfants encore tout petits. Tel que nous le présente le documentaire du New York Times, à l’aide d’images et de dates précises, c’est à ce moment-là que Britney Spears devient incontrôlable, son ex-mari lui refusant le droit de voir ses fils. C’est alors que la tutelle entre en jeu.

Une tutelle controversée

Le documentaire met donc en lumière des informations capitales : Britney Spears est malheureuse car poursuivie par les paparazzis (entre autres), épuisée par une carrière menée tambour battant – on se souviendra des chorégraphies impeccables de la jeune femme, véritable bête de travail, qui sort trois albums en trois ans de 1999 à 2001 ! Un divorce très médiatisé et surtout la perte de la garde de ses enfants constituent la goutte d’eau qui fait basculer la chanteuse dans un burn out, qui sera à son tour médiatisé et moqué.

La solution qui est proposée est alors la mise sous tutelle de sa personne et de ses biens. Encore une fois, le New York Times remet les faits dans l’ordre : Britney Spears n’a aucune envie d’accepter la tutelle mais elle n’a pas toujours rien obtenu concernant la garde de ses enfants depuis plusieurs mois, elle accepte alors la tutelle, et récupère dans la foulée un droit de visite. Des demandes de Britney Spears concernant la tutelle, aucune ne sera acceptée : ainsi, alors qu’elle souhaitait que son tuteur soit une personne indépendante, et non son père, Jamie, c’est pourtant lui qui est choisi. De même, l’avocat spécialisé dans les tutelles qu’elle avait engagé pour la représenter est refusé par le juge qui lui en commet un d’office.

Une fois la tutelle mise en place, Britney Spears se remet au travail et enchaîne les albums et les tournées, tout en s’occupant de ses enfants dont la garde est partagée avec son ex-mari Kevin Federline (qui a à présent la garde des deux garçons à hauteur de 70 % du temps).

Le documentaire nous présente alors l’interview de l’avocate Vivian Thoreen, qui rapporte qu’une fois qu’une tutelle est mise en place, il n’est pas prévu d’y mettre un terme. C’est à la personne sous tutelle d’en demander la fin et de prouver qu’elle est capable de s’assumer seule. Lorsque l’interviewer du New York Times lui demande si, de mémoire, dans sa carrière, elle a vu des personnes parvenir à lever leur tutelle, elle répond par la négative. Pourtant, après douze ans de tutelle et quatre albums et tournées mondiales, ainsi qu’une résidence à Las Vegas, on est en droit de se demander pourquoi cette tutelle n’est pas levée.
Si Britney Spears a souffert d’un burn out et d’une décision de mise sous tutelle dans sa vingtaine, pourquoi en fait-elle toujours les frais à presque quarante ans ? Si elle est capable de produire des albums, d’assurer des shows et de s’occuper de ses enfants adolescents, pourquoi doit-elle encore demander l’autorisation à son père pour tout ce qu’elle souhaite faire ? A l’heure actuelle, Britney Spears n’a pas le droit de téléphoner, conduire, ni même se marier sans l’autorisation de Jamie Spears.
Si il y a une quinzaine d’années, on parlait peu de santé mentale, le sujet est pourtant moins tabou aujourd’hui. La pop star a, en effet, vécu une dépression mais son bien-être actuel devrait peser dans la décision de poursuivre cette tutelle à laquelle son père s’accroche pourtant corps et âme – et ce alors que son ex-femme, la mère de Britney Spears, demande également qu’on y mette un terme. Des conflits d’intérêt viennent encore controverser cette tutelle puisque le documentaire nous apprend que Britney Spears rémunère non seulement ses avocats, mais aussi son tuteur et les avocats de son tuteur. Ont-ils donc intérêt à ce que cette tutelle prenne fin ?

#FreeBritney : les fans au secours de la chanteuse

Né en 2009, le mouvement Free Britney (devenu #FreeBritney suite à sa diffusion sur les réseaux sociaux) a connu une résurgence en 2019 alors que des faits plus graves à l’encontre de la chanteuse ont été soupçonnés. Britney Spears aurait ainsi été internée contre son gré dans une clinique psychiatrique par son père durant plusieurs mois en 2019, parce qu’elle refusait de prendre son traitement contre la bipolarité, qu’elle jugeait trop lourd. Jamie Spears se serait également montré violent envers le fils de Britney Spears et fait l’objet d’une plainte par le père de ce dernier, Kevin Federline.

Le mouvement a aujourd’hui pris une ampleur mondiale et la chanteuse remercie ses fans pour leur soutien, elle ne souhaite plus que sa mise sous tutelle soit considérée comme un secret de famille et espère que celle-ci sera levée.

En donnant de la voix au mouvement #FreeBritney et en consacrant un documentaire à la star et à sa tutelle jugée abusive, le New York Times se positionne en faveur d’un combat contre l’abus dont est victime Britney Spears. Loin de juger le sujet comme inintéressant, marginal ou estampillé people, le documentaire met en lumière un traitement problématique, à la fois misogyne et stigmatisant envers les troubles mentaux auxquels a fait face la chanteuse. Il nous fait aussi prendre conscience que si une personne aussi influente que Britney Spears peut être victime d’un tel traitement, et ce alors qu’un mouvement de soutien mondial lui est dédié, des abus autrement plus graves et dissimulés sont infligés chaque jour à des personnes vulnérables et aussi victimes de tutelles abusives qui volent des années de vie et de liberté. La levée de la tutelle signifierait aussi pour Britney Spears ne plus être scrutée par tous ni vue comme une victime, comme c’est le cas aujourd’hui, quand bien même cela a pour but de lui apporter un soutien nécessaire, mais aussi pouvoir tout simplement reprendre le contrôle de sa vie, privée comme publique.

La prochaine audience concernant la tutelle de Britney Spears aura lieu le 27 avril 2021. En novembre 2020, Britney Spears s’est dite « effrayée » par son père et a fait savoir qu’elle ne remonterait pas sur scène tant qu’il conserverait sa tutelle.

Note : en français, Framing Britney Spears peut se traduire par « accuser/faire porter le chapeau à Britney Spears ».

Framing Britney Spears : bande-annonce

Fiche technique : Framing Britney Spears

Réalisatrice : Samantha Stark
Produit par : The New York Times Company
Casting : Britney Spears (archives), Dave Holmes, Wesley Morris, Felicia Culotta
Musique : John E. Low
Sortie : 5 avril 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : documentaire d’investigation
Durée : 74 minutes

L’Enfer de Claude Chabrol : la peur du vide

L’Enfer de Claude Chabrol voit se déliter la réalité, le temps et voit au travers de la jalousie, l’une des plus grandes dérives de l’imagination. La pensée, celle qui est incessante, obsessionnelle, compulsive, maladive, a beau être pleine de vie, ou de sens, elle peut usurper la réalité, ou pour le moins, la condamner à être viciée par ses propres certitudes.

M. Duhamel, un vacancier de l’hôtel, dira même à Paul de manière anodine : « Les choses sont encore elles-mêmes mais on les sent en train de se transformer ». Paul et Nelly sont mariés. Il est un travailleur acharné, un hôtelier proche de ses clients et à cheval sur les moindres détails. Nelly, femme charnelle, sublime de beauté, au large sourire, aux courbes voluptueuses, est frivole et aime profiter du moindre rayon de soleil. Ils forment un couple de jeunes mariés, qui semble ne pas fonctionner sur le même point d’égalité. Nelly a beau répéter son amour, lui signifier son affection et sa tendresse, Paul semble perdu lorsque tous les hommes se retournent pour scruter sa femme : Nelly est le seul « élément » sur lequel il n’a pas un plein contrôle. C’est alors une jalousie qui gronde. Une tempête sous un crâne qui finira dans le chaos et le doute le plus abscons.

Car ce qui intéresse Claude Chabrol dans cette chasse aux « sorcières » orchestrée par un homme, jaloux compulsif, ce n’est pas la réalité, mais bel et bien l’interprétation qu’on fait de cette dernière. La question n’est pas de savoir si oui ou non Paul a raison de s’inquiéter, si oui ou non Nelly trompe éhontément son mari. Le film n’est pas une enquête conjugale, mais se veut être le portrait d’un homme qui perd pied et conscience dans un labyrinthe mental (l’espionnage en pleine ville). L’Enfer de Claude Chabrol s’immisce dans un esprit, celui de Paul, observe sa descente aux enfers, suit sa rage incontrôlée, regarde les choses de son point de vue, sans forcément lui donner raison, mettant alors le spectateur dans une drôle de position : où se situe le vrai, où se situe le faux ? Et même si L’Enfer s’avère didactique dans sa mise en forme du trouble cérébral et hitchcockien, ce n’est que pour mieux interagir avec l’organique et le viscéral.

En effet, tout comme la réalité, la raison disparait, et même dans un lieu professionnel et sécurisé, comme le simple cabinet d’un médecin, le film donne vie à une séquence de simulacre, de mise au pilori d’une femme sans qu’on lui laisse la parole et le libre arbitre. M. Duhamel, encore lui, le dira de manière béate et rigolarde après une journée à faire les boutiques : « Le privilège des jolies femmes, nous ruiner ». Sauf que pourtant, dans ce cas précis, et dans bien des cas malheureusement, l’enfer ce n’est pas l’autre : c’est soi-même. C’est le doute, la nocivité de la création et de l’interprétation, c’est cette petite voix dans la tête qui fait dégringoler Paul dans la folie, dans la confusion, qui ne saura plus ce qui est tangible et ce qui est imaginatif. Mais alors, lorsque Paul court après Nelly en train de faire du ski nautique : est-elle en extase, ou est-ce son esprit qui se réapproprie la scène ? Même une simple séance de projection de photo entre convives fait dérailler Paul dans ses propres démons.

La force de Chabrol, outre son casting qui ne pourrait pas être plus parfait entre la divine Emmanuelle Béart aux allures de pin-up de calendrier et le tempétueux François Cluzet, c’est de ciseler les contours de cette chute. Avec la limpidité de sa mise en scène, la précision de son scénario qui éviscère toute forme de gras, accentuant les rouages progressifs et schématiques des personnages, calfeutrant parfaitement cet environnement ensoleillé, festif, propice à la sensualité et aux dérapages, le cinéaste s’aventure idéalement entre les genres. Avec cette figure du polar de province, celle du drame familial jusqu’au huis clos paranoïaque voire fantastique, L’Enfer tisse sa toile et agrippe le spectateur jusqu’à trouver son paroxysme dans un climax « sans fin ». Un pur film de frisson. 

Bande Annonce – L’Enfer

La nature comme territoire de solitude au cinéma

La nature au cinéma n’est pas toujours que « luxe, calme et volupté » et ce ne sont pas les héros d’Into the wild, La vie pure ou encore The lost city of Z qui diront le contraire. La nature devient alors pour eux un territoire de solitude. Pourtant, ils partaient en quête de gloire ou de bonheur et se retrouvent face à eux mêmes et au besoin de partage. De quoi nourrir notre cycle sur la nature au cinéma.

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Elles sont seules dans leur maison, entourées d’une menace. Des femmes se battent pour leur vie, recluses dans un espace restreint, dangereux, qu’elles souhaitaient pourtant « à l’état sauvage ». L’Etat sauvage est le titre du film de David Perreault. Ici, c’est moins la quête de nature qui est recherchée que la fuite. Pourtant, la recherche absolue d’une quiétude auprès de Victor, ancien mercenaire chargé de les protéger, tourne court. Le danger est partout, tout le temps. Ce n’est pourtant pas la nature ici qui est hostile mais l’homme. C’est d’ailleurs le monde des hommes que Christopher (Into the wild) veut quitter en entamant une véritable communion avec la nature. Cependant, il est désormais établi que le héros comprend trop tard que le bonheur ne vaut que s’il est partagé. S’il parvient à vivre pleinement sa quête, il ne prévoit pas de retour et s’en mord les doigts. Pourtant, dans ces deux cas, que la nature est belle !

Aimer

C’est certainement ce que pense Mud (Mud, sur les rives du Mississipi) lorsqu’il se réfugie sur une île du Mississipi sur laquelle il rencontre deux jeunes garçons. Cependant, ce bateau qui doit aider Mud à quitter l’île dont il rêve de s’extirper, lui permettra-t-il d’échapper à son destin ou plutôt son passé ? Sa vie sauvage à lui se transforme en une formidable quête d’amour qui affaiblit encore une fois la force de la nature qui, en isolant Mud, l’écarte de son désir d’autrui. Il y a une certaine forme de méfiance et de survie qui deviennent le leitmotiv de Mud. Tout cela cristallisé dans le film par un fossé rempli de serpents très venimeux.  Cette nature qui isole est encore plus symbolisée dans Le mur invisible. Le film met en scène une femme autrichienne qui du jour au lendemain se trouve isolée du reste du monde, séparée par un mur invisible. Elle peut donc continuer à voir le monde, un peu comme Christopher au gré de ses rencontres, mais s’en éloigne de plus en plus dans un même mouvement.

Disparaître

C’est pourtant par la nature et seulement par elle qu’arrivera la survie, paradoxalement. Encore faut-il échapper à la folie. Ce n’est malheureusement pas le cas de deux personnages ayant consciemment choisi de se consacrer à une quête extrême de nature. Un rêve inatteignable que ces deux êtres s’acharnent à vouloir  cueillir à tout prix. Or, ce ne sont pas les roses de la vie qu’ils trouvent mais eux-mêmes, sans cesse. Ils retournent à eux-mêmes et à leurs limites. Le héros de La vie pure s’efface ainsi peu à peu, il est avalé littéralement par la nature. C’est la perte de son corps qui devient famélique qui lui fait perdre la raison. Par un procédé assez magique, la caméra tournant littéralement autour de  Raymond Maufrais, le réalisateur retranscrit cette disparition soudaine. L’homme a laissé derrière lui des carnets qui retracent son expédition. Il a disparu tout simplement, enfin on ne sait pas vraiment ce qu’il est advenu de lui. Le corps n’est pas grand chose lorsque la nature s’impose. C’est exactement ce que démontre Guillaume Nicloux avec Valley of love. En insérant Gérard Depardieu dans le décor de la vallée de la mort, il met ce corps massif, imposant, infatigable, face à des limites indépassables. Et même la mort n’y résiste pas, l’amour non plus d’ailleurs.

Le second personnage à sombrer dans la folie en pleine nature est celui de Percy Fawcett dans The lost city of Z. Là encore il s’agit d’une quête, d’une histoire vraie, un explorateur à la recherche effrénée non plus d’une vie pure mais d’une civilisation mystérieuse, qui va laisser de côté l’amour des siens, pour se perdre. A l’aise dans la nature, Fawcett perd cependant la raison car moqué mais sûr de sa découverte. Peu à peu, son corps à nouveau s’éteint dans la nature, il se laisse disparaître en son sein. Le territoire de solitude de nos personnages ne cesse de s’agrandir au fil de l’avancée de l’histoire filmée. On retrouve donc un Gérard Depardieu perdu dans un dédale de désert, et aucun d’eux n’est un petit poucet et ne pense à semer des petits cailloux. Tous se fondent dans le décor et n’en ressortent plus jamais tout à fait humains, de quoi donner libre cours à une caméra qui devient nature elle-même et à une humanité qui n’a d’autre choix que de s’incliner. Les barrières sont toutes tombées, le cinéma a brisé le mur, même invisible, qui séparait l’homme de son état sauvage. Il l’y a fondu totalement pour conter des quêtes dont on ne sort pas indemne.

Fievel et le Nouveau Monde à redécouvrir en Blu-ray chez Rimini Éditions

Retour sur le long métrage animé mené par le duo Don Bluth-Steven Spielberg, Fievel et le Nouveau Monde, à redécouvrir en Haute Définition dans une édition Blu-ray décevante.

Synopsis : 1885. En Russie, les souris sont de plus en plus menacées par les chats. La famille de Fievel décide d’émigrer aux États-Unis, où, selon la rumeur, « il n’y a pas de chat et les rues sont pavées de fromage ». Durant le voyage en bateau, le souriceau est séparé des siens lors d’une tempête et tombe à l’eau. Après de multiples aventures, il arrive seul à New York…

Coming to America

Fievel et le Nouveau Monde plonge les spectateurs petits et grands dans une fresque d’animation animalière et historique. Réalisé par Don Bluth et produit par Steven Spielberg, le long métrage met au service sa formidable animation au service d’une aventure explicitant davantage son statut de parabole.

En effet, la fluidité et la ligne ronde de l’animation de Bluth, ancien grand technicien de chez Disney, dessine un périple d’immigration américaine, entre le rêve doux de l’inconnu, le cauchemar du voyage, la déception de réalité derrière le rêve américain et l’espérance propre à celui-ci. Ce film d’animation familial s’avère ainsi nuancé sur son propos, de la même manière que la filmographie de son producteur Steven Spielberg, qui n’a cessé de construire des images spectaculaires pour mieux exposer le cauchemar à leur source (Jurassic Park, Minority Report, entre autres) ainsi que de déconstruire l’American way of life, rêve amer face à une réalité complexe et difficile (par exemple : Rencontres du troisième type, ou encore E.T. L’extra-terrestre, Arrête-moi si tu peux eux aussi captés du point de vue de l’enfant).

On retiendra notamment une excellente idée de mise en scène : le fait de montrer les émigrants russes humains et leurs conditions précaires avant de glisser vers l’infiniment petit, dans le microcosme des souris migrantes qui ne progressent pas d’une meilleure façon. Si le dessin animé a toujours eu pour but, comme l’image animée en somme, de construire des visions du réel par la fabrication d’un cosmos cinématographique, Fievel et le Nouveau Monde est certainement l’un des premiers à poser un lien direct entre ce réel humain et le monde des animaux, isolés et liés par le cinéma. On pourrait facilement se laisser dire que Bluth, Spielberg et leurs scénaristes ont tendance à sur-expliquer l’évidence du caractère métaphorique du film d’animation. Toutefois, par ce geste, le long métrage tient justement à rappeler que, derrière ce qui pourrait être une fantaisie historique pour certains, se cache une réalité ayant tendance à être oubliée ou négligée.

Ludique, spectaculaire, émouvant, parfois terrifiant, optimiste et jamais vain, Fievel et le Nouveau Monde constitue ainsi une formidable expérience cinématographique tant le film ménage attentivement toutes ses intentions.

Extrait – Fievel et le Nouveau Monde, le rêve américain, sans chats pour croquer les souris bien sûr.

Fievel et le Nouveau Monde en Blu-ray

Le film réalisé par Don Bluth est à (re)découvrir en Haute Définition dans une édition Blu-ray signée Rimini. Du côté du rendu visuel, le master HD édité aux US en 2014 par Universal et repris par l’éditeur français semble franchement daté. De nombreux artefacts de traitement numérique sont visibles, entre autres : filtre anti-grain et fixateur de grain à gogo, ringing effects ou effets de halo sur de nombreux éléments, couleurs sursaturées et souffrant d’instabilité, manque global de précision avec des arrières plans plus doux qu’ils ne devraient l’être (autant dire qu’ils sont flous). Ajoutez à cela le fait que le matériau scanné n’a pas été convenablement nettoyé, ce qui ajoute quelques griffes et autres marques du temps à un rendu HD certes meilleur que celui du DVD mais hélas indigne du support Blu-ray et, surtout, du film.

Ça n’est hélas pas du côté du son que l’expérience va s’améliorer. Comme le note DVDFr, les versions originales présentes en stéréo 2.0 et surround 5.1 sont portées par les remix des premières éditions DVD « augmentées » de nouveaux effets sonores. L’expérience n’est pas désagréable mais on pourrait regretter deux choses : l’aspect parfois artificiel de certains effets et le fait que le mix stéréo ne soit qu’un downmix de la surround et non la version 2.0 d’origine. Les puristes pourront toutefois être satisfaits ou presque avec la VF sans retouches plus proche de la version originale même s’il s’agit encore une fois d’une version surround et de son downmix stéréo. Presque aussi, car les premiers tirages de l’édition présentent un problème d’authoring de la part de Rimini. En effet, un problème de synchronisation est à noter sur le mix VF 5.1 à partir d’une petite moitié de film. L’éditeur a heureusement lancé un programme d’échange.

L’expérience relativement moyenne – voire médiocre – du film est quelque peu sauvée par son unique véritable complément vidéo (produit par l’éditeur), la bande-annonce upscalée mise à part. L’historien spécialiste du cinéma d’animation Xavier Kawa-Topor revient le temps d’une trentaine de minutes sur la carrière de Don Bluth, l’ancien technicien de Disney dont la filmographie de cinéaste leur fera d’ailleurs concurrence dans une époque d’incertitude pour le studio aux grandes oreilles (avant l’époque dite de la « renaissance »). La relation tendue mais créative entre Bluth et Spielberg, sous sa casquette de producteur, est bel et bien présentée, de la conception de Fievel au Petit Dinosaure en n’oubliant pas les intérêts de Spielberg pour l’histoire ainsi que pour la technologie à la fin des années 80 qui se trouvent ici croisés. La fin de carrière de Don Bluth, difficile mais tout de même audacieuse avec TITAN A.E., est aussi évoquée. Enfin Rimini Éditions a enrichi sa sortie avec cinq cartes postales tirées du film. On aurait pu attendre davantage pour ce film d’animation conséquent, notamment un complément video ou imprimé plus familial, par exemple, un karaoké basé sur les chansons du film.

Cette édition Blu-ray de Fievel et le Nouveau Monde constitue donc une déception. Certes, à moins d’obtenir une nouvelle numérisation et restauration du film, il était difficile d’obtenir mieux sur le plan de l’expérience audiovisuelle de celui-ci. Mais on peut se demander pourquoi Rimini a pris la décision d’œuvrer sur une édition du long métrage en connaissance des problèmes du master daté d’Universal. Surtout pour finalement fournir une édition légère en compléments et notamment peu adaptée au caractère familial du titre.

Bande-annonce – Fievel et le Nouveau Monde (Don Bluth, 1986)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD50 – 1080p HD – Encodage AVC – 16/9 – 1.85 :1 – Couleurs – Son : DTS-HD MA 5.1 Anglais & Français – DD 2.0 Français & Anglais – Sous-titres français

COMPLÉMENTS

Bande-annonce du film

Entretien avec Xavier Kawa-Topor, spécialiste du cinéma d’animation

5 cartes postales

Édition combo Blu-ray + DVD sortie le 17 mars 2021 – prix indicatif public : 24.90€

NOTE ÉDITION
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3

« Affaires d’État » : les dessous de la politique

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Une affaire d’État est un événement politico-judiciaire de haute portée impliquant des mandataires publics. Diplômé en sciences politiques, le scénariste liégeois Philippe Richelle initie aux éditions Glénat – habituées aux parutions thématiques – trois nouvelles séries qui comprendront chacune quatre tomes. Elles ont respectivement trait à l’extrême droite, au jihad et à la guerre froide.

On connaît l’intérêt de Philippe Richelle pour les bandes dessinées prenant pour objet le monde politique. Les Coulisses du pouvoir ou Les Mystères de la République se penchaient déjà sur ces sphères aux arrière-cuisines tapissées de secrets. Dans cette dernière série, les dessinateurs Pierre Wachs et Alfio Buscaglia accompagnaient le scénariste liégeois, expérience présentement réitérée avec Extrême droite : Un homme encombrant et Jihad : Secret défense. Les récits de Philippe Richelle s’appuient sur des faits réels dont les zones d’ombre sont comblées par le recours à la fiction. Leur intérêt documentaire apparaît donc limité. Ces histoires permettent en revanche de prendre le pouls de milieux où la corruption, les mensonges, les vilenies, les collusions ou la recherche d’un intérêt personnel (financier, politique, diplomatique, etc.) amènent à dévoyer les affaires publiques de leur bonne marche.

Extrême droite

Dans Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs se plongent dans l’enquête policière sur l’assassinat de Francis Dupré, idéologue du Parti national (PN) de Jean-Maurice Le Guen. Le personnage renvoie très clairement à François Duprat, ancien cadre du mouvement Ordre nouveau et spécialiste du nationalisme devenu éminence grise du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen. Ce n’est d’ailleurs pas le seul lien entre la fiction et la réalité, puisque le chef du PN hérite dans la bande dessinée d’une fortune après la disparition de son ami Jacques Lambin, qui n’est autre que le pendant fictif d’Hubert Lambert, l’industriel qui rendit millionnaire Jean-Marie Le Pen.

Cet album lève un coin de voile sur le financement des partis politiques d’extrême droite. Dupré, qui aspire à reproduire le pinochisme en France, se rend au Chili pour solliciter des aides financières. La BD s’intéresse aussi aux trajectoires politiques d’une partie de la gauche et de la droite traditionnelles. L’idéologue du PN est assassiné alors même qu’il est en train d’apporter sa touche finale à un essai éclaboussant certaines figures politiques bien établies, ayant un passé étroit avec le communisme et/ou le fascisme. En France, le parcours politique d’un François Mitterrand permet certainement de prendre la pleine mesure de ces revirements idéologiques. Il se trouve que Philippe Richelle s’y est précisément intéressé par le passé (Mitterrand, un jeune homme de droite, publié aux éditions Rue de Sèvres). Extrême droite : Un homme encombrant narre par ailleurs la guerre (et pas seulement programmatique) que se livraient dans les années 1970 les groupuscules issus des deux extrémités de l’échiquier politique.

La bande dessinée nous immerge à l’intérieur de la PJ de Rouen, et plus spécifiquement au sein de la famille d’un inspecteur en instance de divorce, dont la fille, une adolescente obèse, subit les brimades de ses camarades. Pierre Wachs use par ailleurs d’ironie quand il s’agit de dépeindre, dans un flashback, une milice parisienne persécutant les Juifs en 1943 : l’un de ses membres est affublé de traits hitlériens prononcés (forme du visage, moustache, mèche de cheveux…). Un homme encombrant nous apparaît finalement dense et temporellement éclaté, à l’image des deux autres volumes d’Affaires d’État qui l’accompagnent lors de sa parution.

Jihad

Les affaires de rétrocommissions ont souvent fait grand bruit en France. Deux d’entre elles, amorcées dans les années 1990, furent particulièrement retentissantes : celle des frégates de Taïwan et celle de Karachi. Jihad : Secret défense nous mène dans les coulisses des ministères français, au moment où la Commission des exportations d’armes est dupée afin de livrer clandestinement un pays sous embargo. Philippe Richelle et le dessinateur Alfio Buscaglia placent un inspecteur de la DST sur la piste de ces contrats illégaux. Il embarque sur un cargo et cherche à documenter le cheminement des armes, jusqu’à son arrestation en Iran…

Elliptique, habilement écrite, cette bande dessinée est aussi la plus aboutie des trois en ce qui concerne la caractérisation des personnages. Les agents de la DST, leurs problèmes familiaux, leurs préoccupations financières et leurs traits de personnalité les plus saillants irriguent le récit – et, on le devine, pas forcément de manière fortuite. L’un peine à payer ses factures, organise des barbecues low cost et voit son fils écrire et interpréter des chansons déprimantes. L’autre collectionne les femmes jusqu’à se retrouver seul et se déclarer volontaire pour une mission dangereuse.

Philippe Richelle propose une vraie ronde de personnages, dont certains demeurent mystérieux. Il en va ainsi de Luigi Martinello, qui livre des informations sensibles aux services secrets sur l’entreprise qui l’emploie, soi-disant par souci d’intégrité. C’est aussi le cas de Ben Chatel, qui organise la vente d’armes et les commissions qu’elle implique sans que l’on sache tout de ses motivations. Mais le plus important demeure en suspens : le lien avec le jihadisme, mais aussi la manière dont la vie privée des agents de la DST pourrait influer sur le cours de l’enquête.

Guerre froide

Guerre froide : Passage à l’Ouest s’inspire ouvertement de l’affaire Martel. Un agent du KGB dénommé Anatoli Trifonov, analyste à la section OTAN, décide de rallier l’ennemi et révèle que certains services français, dont celui de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), sont truffés d’espions au service des Soviétiques. Il est d’autant mieux placé pour en parler que son travail consistait jusque-là à synthétiser des documents volés au siège parisien de l’OTAN. Philippe Richelle et Régis Penet opèrent plusieurs bonds temporels et marient volontiers leur récit à un climat de paranoïa qui se prête parfaitement à la guerre froide.

Anatoli Trifonov fait tout le sel de l’histoire. Rusé, farouche, il exige d’être mis en liaison avec James Singleton, le patron du contre-espionnage de la CIA. Il refuse ensuite de collaborer avec les hommes du SDECE, prétextant qu’il s’agit d’un nid d’agents doubles. Surtout, il conditionne sa bonne volonté à une rente confortable, une belle maison avec billard, sauna et piscine, un homme à tout faire, une cuisinière et l’obtention de la nationalité américaine. Les services secrets occidentaux sont pendus à ses lèvres et ses révélations pourraient faire tomber quelques têtes bien placées. En parallèle, le poste de numéro 2 du SDECE est vacant et fait l’objet de toutes les convoitises. Il y a fort à parier que Philippe Richelle y glisse un élément déterminant pour la suite du récit.

L’histoire étant en construction, on sait encore peu de choses sur la mort mystérieuse de Kurt Görtz à Vienne, sur l’attaché à l’ambassade d’URSS Sacha Poliakov mais surtout sur l’agent français Fred, l’attaque qu’il subit à l’hôtel et sa liaison avec la russophone Raïssa… Une fois encore, la narration est solide et pleine de pistes passionnantes, laissées entrouvertes. On appréciera par ailleurs l’ironie voulant que M. Rossenko, dont le rôle consiste à surveiller la délégation soviétique à l’ONU et à prémunir son pays contre toute ingérence occidentale, soit lui-même victime d’un vol de 800 dollars le poussant à solliciter l’aide… de la CIA !

Affaires d’État : Guerre froide : Passage à l’Ouest, Philippe Richelle et Régis Penet
Affaires d’État : Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs
Affaires d’État : Jihad : Secret défense, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia
Glénat, avril 2021, 56 pages

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3.5

« Atlas des migrations » : objectiver les mouvements de populations

Aux éditions Autrement paraît un ouvrage de Catherine Wihtol de Wenden intitulé Atlas des migrations. Illustré par les cartes et graphiques de Madeleine Benoit-Guyod, il s’intéresse aux flux migratoires selon des perspectives historique, économique, démographique et climatique.

Ces dernières années, la migration a été placée au frontispice de nombreux discours et programmes politiques. En 2015, l’afflux de réfugiés syriens fuyant la guerre civile à destination de l’Union européenne a d’ailleurs replacé la thématique au centre des attentions médiatiques et, partant, du débat public. Un peu plus tard, c’est Donald Trump qui battait le fer chaud en promettant la construction d’un mur séparant les États-Unis et le Mexique sans porosité. Entretemps, la question des réfugiés climatiques – qui devraient atteindre les 150 à 200 millions entre 2050 et 2100 – n’a cessé de se poser de manière de plus en plus insistante. À travers son Atlas des migrations, Catherine Wihtol de Wenden, professeure émérite à Science Po Paris et membre du CERI, a le mérite d’apporter du factuel là où l’émotionnel a trop souvent prédominé.

La Convention de Genève de 1951 a pour but de protéger les individus opprimés en raison de leur opinion politique, leur race, leur religion ou encore leur orientation sexuelle. Comme le rappelle avec à-propos Catherine Wihtol de Wenden, des situations humanitaires ou sécuritaires spécifiques ont pu cependant aboutir à une inflation des demandes d’asile. Certains migrants se trouvent par ailleurs dans une zone grise, ni tout à fait expulsables ni régularisables. Les plus grands pourvoyeurs de réfugiés sont actuellement la Syrie, la Colombie, le Congo, le Yémen ou encore l’Afghanistan. Mais ce qui motive la migration peut prendre des formes très diverses : économique, démographique, climatique, touristique ou encore sanitaire. Depuis les années 1980, on assiste ainsi à un boom des migrations internationales : de 77 millions en 1975, elles tourneraient aux alentours des 272 millions en 2020. L’auteure en rappelle toutes les composantes. La migration sud-sud est en effet bien plus fréquente qu’on ne le pense généralement, de même que les départs d’un pays occidental vers un méridional, par exemple dans le cas de retraités en quête de soleil.

Catherine Wihtol de Wenden note à cet égard une forme de bipolarité. 85% des habitants du Sud voient leurs voyages subordonnés à l’obtention d’un visa, un chiffre sans commune mesure avec les pays du Nord. Cette migration est parfois exclusivement touristique. L’Organisation mondiale du Tourisme chiffre à 1,8 milliards le nombre de voyageurs vacanciers. Des pays tels que la Grèce, Chypre, la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte ont une économie très dépendante et sensible au tourisme. L’élargissement européen de 2004 a occasionné d’autres flux migratoires : Polonais et Roumains ont respectivement cherché à s’établir en Angleterre/Allemagne et en Italie/Espagne, souvent à des fins professionnelles. L’Europe de l’Est a fourni à ses voisins occidentaux des travailleurs susceptibles de pallier les besoins de leur marché domestique. Elle s’est en revanche montrée plus sourcilleuse quant il s’est agi de répartir les migrants syriens, comme ont pu en témoigner les positions conservatrices du groupe de Visegrad, composé de la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque.

L’Atlas des migrations est aussi l’occasion de prendre le pouls des différentes régions du monde. La Russie voit les Chinois s’intéresser à ses vastes espaces peu habités mais riches en matières premières, en Sibérie et dans l’extrême-Orient. Les ressortissants de Pékin abondent aussi en Afrique pour y exploiter les ressources naturelles ou travailler sur les chantiers. Au Proche et Moyen-Orient, les minorités chrétiennes opprimées gonflent les rangs d’une migration essentiellement liée aux conflits armés (Irak, Syrie, Yémen, Afghanistan). En 2019, un migrant sur trois était par ailleurs asiatique : on dénombrait par exemple 11 millions de Chinois et 18 millions d’Indiens, tous statuts confondus. La Chine compte aussi quelque 270 millions de migrants internes fuyant le chômage et les campagnes. Un exode rural que connaît également l’Inde. Les migrations interasiatiques s’avèrent parfois motivées par le déclin démographique. En 2050, le Japon aura perdu 37 millions d’habitants, soit un quart de sa population, ce qui engendre un besoin croissant en main-d’œuvre que Philippins, Chinois ou Coréens ont commencé à combler.

Les diasporas, la situation migratoire en France ou en Allemagne, l’Europe comme terre d’immigration, les 35 000 morts en Méditerranée entre 2000 et 2017, les 3,5 millions de Syriens en Turquie, les 25 millions de migrants (souvent de voisinage) latino-américains, l’exode des cerveaux (une dizaine de pays africains ont 40 % de leurs concitoyens hautement qualifiés en dehors de leurs frontières) : tous ces sujets sont passés en revue par Catherine Wihtol de Wenden qui, à défaut de les épuiser, y ouvrent des champs de réflexion intéressants. Enfin, les États-Unis figurent évidemment en bonne place dans l’ouvrage. Le pays, historiquement lié à l’immigration, compte 51 millions de migrants, soit 13 % de sa population totale. Ces derniers occupent surtout quatre métropoles importantes : Chicago, Houston, New York et Los Angeles. Oscillant entre assimilation et multiculturalisme, les Américains voient les « Chicanos » former un groupe de plus en plus nombreux et influant politiquement. À titre illustratif, on compte ainsi, parmi les immigrés aux États-Unis, pas moins de 29 % de Mexicains.

Atlas des migrations, Catherine Wihtol de Wenden
Autrement, avril 2021, 96 pages

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4

« Dans la nuit noire » : une place à trouver

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L’auteur et illustrateur américain David Small publie aux éditions Delcourt, dans la collection « Outsider », un roman graphique portraiturant un adolescent mal dans sa peau et abandonné par ses parents.

L’adolescence est un sujet qui se prête particulièrement bien à la bande dessinée. Une partie de ses lecteurs peuvent en effet s’identifier à des personnages qui leur ressemblent, tandis que la pluralité des thématiques renfermées permet des explorations variées autour de la vie sociale et psychique d’individus en transition vers le monde adulte. Dernièrement, Dédales de Charles Burns, Alienated de Simon Spurrier et Chris Wildgoose ou Absolument normal de Kid Toussaint ont tous fondu dans leurs récits une jeunesse en rupture avec elle-même ou son environnement.

L’action de Dans la nuit noire se déroule aux États-Unis au cours des années 1950. Russell Pruitt, 13 ans, observe son reflet dans les boules de Noël qui décorent le sapin familial pendant que ses parents se déchirent dans une pièce voisine. C’est une nouvelle année qui commence mal pour l’adolescent : il doit quitter à la hâte Youngstown (Ohio) avec son père alcoolique, laissant derrière lui une mère adultère. Le programme est tout tracé : rejoindre la Californie de sa tante June, qu’il ne connaît pas, mais qui a le bon goût d’habiter une villa luxueuse. Pas de chance : les voilà rapidement éconduits et priés d’aller poser leurs valises ailleurs, où l’immobilier est plus abordable et l’emploi moins parcimonieux.

C’est donc à Marshfield, une bourgade comme il en existe des milliers aux États-Unis, qu’échouent Russell et son père. Ils louent d’abord une chambre à un restaurateur chinois, avant que le paternel n’obtienne un travail d’enseignant à la prison de San Quentin, mais surtout un prêt lui permettant d’acheter une modeste maison. Partant, Russell va devoir s’intégrer dans une école publique, se faire des amis et trouver sa place dans une nouvelle vie assez peu engageante. Il va trébucher sur chacun de ces points, pas aidé, il est vrai, par un père démissionnaire qui ne tardera pas à quitter la maison sans prévenir.

À l’école, l’insertion est douloureuse. Russell a le malheur de porter des jeans Levi’s et de rouler sur un vélo à la mode. Il est rapidement pris à partie par d’autres adolescents. C’est Warren McCaw, un élève paria, qui lui apprend comment « devenir invisible » afin que ses bourreaux l’oublient. Une amitié naît entre eux, de même qu’entre Russell et deux gamins du village, Willie et Kurt. Mais deux écueils vont bientôt poindre : la masculinité de Russell est remise en cause à plusieurs reprises et des violences faites aux animaux l’inquiètent. D’une part, Russell accepte pour un peu d’argent que Warren l’étreigne entièrement nu, avant de se mettre à rêver de Kurt. D’autre part, il constate que des animaux font l’objet de sévices sadiques et cela le trouble à tel point qu’il passe pour une « chochotte » auprès de Willie et Kurt.

David Small explore dès lors la psyché adolescente à travers différentes strates : l’éveil des sens et des sentiments, le comportement grégaire, la peur de l’indignité par association, la formation de la personnalité… Dans tous ces domaines, Russell partait avec un handicap. Efféminé, abandonné par ses parents (son père ne connaît d’ailleurs même pas son âge), solitaire, celui qui n’est encore qu’un enfant s’apparente à un immense trou noir dans lequel se versent des épreuves qu’il ne devrait pas traverser sans soutien. Cette trajectoire douloureuse va en sus tragiquement s’entrechoquer avec celle de Warren, accusé à tort d’être le tortionnaire responsable de la mort d’animaux.

Les dessins de David Small, conçus sous forme d’esquisses, possèdent une puissance graphique telle qu’ils servent parfaitement la charge émotionnelle du récit. Et même si dans ses moments d’apesanteur, Dans la nuit noire perd un peu de son souffle, le roman graphique n’en demeure pas moins juste, et d’une extrême sensibilité, dans son traitement des doutes et douleurs inhérents à l’adolescence. Il se leste en plus d’une description sommaire du racisme ordinaire et d’une réflexion sur la fuite comme échappatoire (Bakersfield, la fugue, le suicide…). On appréciera aussi sa conclusion, à la fois logique et inattendue, renvoyant dos à dos l’adolescent en mal de repères et l’immigré déraciné.

Aperçu : Dans la nuit noire (Outsider/Delcourt)

Dans la nuit noire, David Small
Outsider/Delcourt, mars 2021, 416 pages

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3.5

Queenie, de Candice Carty-Williams : une héroïne touchante et nécessaire

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Le 10 février 2021 paraissait chez Calmann Lévy le roman Queenie, de Candice Carty-Williams. Déjà publié au Royaume-Uni en 2019, Queenie a remporté le Prix du meilleur premier roman et le Prix du livre de l’année 2020 aux British Books Awards. Au premier abord, on pourrait qualifier ce roman de 400 pages de chick-lit. Ce serait nier l’une des particularités de Queenie, son discours sociétal nécessaire : à savoir nous faire voir la vie d’une femme noire dans la société occidentale. Avec son premier roman, Candice Carty-Williams nous parle de diversité et ça nous fait du bien. Queenie est une héroïne très touchante dont les aventures doivent être partagées.

Queenie, ou la chick-lit vue à travers les yeux d’une femme non caucasienne.

Queenie est un roman qui commence à se lire très agréablement tant il est facile de suivre son héroïne qui aspire aussi sincèrement que chacun d’entre nous à être heureuse. Malheureusement pour la pauvre Queenie, nous faisons sa connaissance alors qu’elle vient d’être sommée de quitter l’appartement de son petit ami Tom qui souhaite faire une pause.
Si l’on croit au début s’identifier facilement à elle, on remarquera au fil des pages que quelque chose dénote : il arrive à Queenie des choses qui n’arrivent pas à un lecteur blanc. La raison en est affligeante en 2021 : Queenie est noire et est régulièrement victime de ce racisme, ordinaire, inconscient, qui doit pourtant disparaître. Tout au long de ces pages, ceux qui se livrent à ce racisme décomplexé, car non perçu comme tel, ont pour point commun de refuser de comprendre qu’ils voient Queenie à travers le prisme de sa couleur de peau, avant tout comme une femme noire, avant de la voir comme un individu. De la même manière qu’ils ne réalisent pas que leurs attitudes sont racistes, que Queenie a le droit de se préoccuper du mouvement Black Lives Matter, d’expliquer que le racisme anti-blanc est un concept historiquement erroné, de vouloir écrire sur le racisme dans le journal dans lequel elle travaille, mais aussi d’être blessée lorsque quelqu’un lance une remarque raciste, etc. (Les exemples sont malheureusement nombreux.)

Sexisme, racisme, dépression, autant de thèmes importants présents dans le roman

Queenie est une jeune femme noire en souffrance. Et le lecteur, à travers ses yeux, s’apercevra rapidement que bien des douleurs que ressent la jeune femme sont dues à sa couleur de peau. Si Queenie était blanche, elle n’aurait sans doute pas été considérée comme une femme en colère par son petit ami blanc, au motif qu’elle exige des excuses de la part de l’oncle de ce dernier qui emploie allègrement le mot « nègre ». Elle n’aurait pas été utilisée comme une distraction sexuelle, ou comme une femme forcément soumise.

En plus de nous parler de racisme et de sexisme, Queenie nous parle du résultat de la combinaison de ces deux phénomènes. En tant que femme noire, petite-fille d’immigrés jamaïcains en Angleterre, Queenie porte un double poids et a deux fois moins d’opportunités, en supportant deux fois plus de discrimination. Comme le rapporte d’ailleurs sa patronne dans le roman, Queenie doit travailler deux fois plus pour obtenir la moitié de ce qu’obtiennent les autres, les privilégiés…

En plus de nous parler de discrimination, Queenie est un roman qui aborde un autre sujet d’importance : la dépression. Car c’est ce que vit Queenie dans sa vingt-cinquième année, à bout de forces, épuisée par une enfance difficile, une vie sentimentale en berne et une impression d’injustice face au traitement des minorités ethniques, dont les Noirs – le lecteur s’en apercevra petit à petit, Queenie ne vit pas simplement une mauvaise passe, elle sombre jour après jour et perd le contrôle de sa vie. On remercie Candice Carty-Williams de nous parler de dépression. En même temps qu’on comprend que la couleur de peau de Queenie et la manière dont elle est perçue jouent pour beaucoup dans ses souffrances, son enfance difficile n’ayant – indirectement – rien à voir avec le racisme, mais aussi sa difficulté à se sentir à sa place dans sa vie d’adulte permettent à tout lecteur – qu’il soit noir, blanc ou issu d’une autre origine ethnique – de s’y identifier et de comprendre que la dépression n’est pas un tabou ou un échec. On peut non seulement s’en sortir, mais en sortir grandi, à l’image de Queenie.

Queenie n’étant pas un essai, ou un roman dont l’action traite directement de la discrimination ou des maladies mentales, il est important de comprendre que ces sujets – sexisme, racisme, dépression – sont traités de manière subtile, au gré des aléas de la vie de l’héroïne. Ainsi, malgré la gravité de certains thèmes, le roman de Candice Carty-Williams n’est pas un livre sombre : c’est un ouvrage plein d’espoir, à l’image de son héroïne toujours positive et volontaire, un texte qui fait du bien au moral.

Queenie va vous manquer

Au-delà de ces thèmes graves, qui font s’inviter la réflexion au milieu du divertissement, Queenie est un roman d’une grande douceur qui se révèle très plaisant grâce à son écriture fluide et audacieuse. Au lieu d’une progression linéaire, la vie actuelle de Queenie est ponctuée çà et là par ses souvenirs qui viennent lui répondre pour articuler une logique entre le passé de l’héroïne et la manière dont elle réagit à son présent.

Le personnage de Queenie est aussi pour beaucoup dans le plaisir qu’on a à suivre ses aventures quotidiennes, quand bien même elles s’inscrivent dans le tragique. Queenie est amusante, gentille, dévouée. Elle essaie de toutes ses forces à la fois d’améliorer sa vie mais aussi celle de ses proches, et de changer les choses à son humble niveau. En la suivant, le lecteur aura aussi des aperçus de différentes cultures noires, notamment la culture caribéenne, par le biais des grands-parents jamaïcains de Queenie, mais aussi la culture africaine continentale grâce au personnage de Kyazike, d’origine ougandaise. Quel plaisir de lire un roman dans lequel les héroïnes tchippent !

Le résultat est que Queenie va inévitablement vous manquer – vous allez, sans crier gare, avoir envie de vous préoccuper d’elle. Et c’est sans doute la grande ingéniosité de Candice Carty-Williams qui, en créant une héroïne attachante, donne envie d’écouter son discours, plutôt que de le balayer d’un revers de main. Queenie vit la même vie que le lecteur, si ce n’est que les obstacles que sont le racisme et le sexisme viennent régulièrement la mettre en déroute. Comment alors ne pas réaliser que sa condition de femme noire a des conséquences sur la vie de Queenie ? Des conséquences graves et racistes inexistantes dans la vie des personnes blanches – d’où le fameux white privilege.

Queenie, s’il est compris, est un roman qui donne envie de bouger les choses. À l’image de son autrice, Candice Carty-Williams, qui, avec son texte, livre à la fois une œuvre littéraire et divertissante, et un message important dans la lutte contre le racisme inconscient, banalisé, nié. Un autre constat s’impose à la fermeture de Queenie : de son autrice, Candice Carty-Williams, on veut en lire davantage.

Queenie, Candice Carty-Williams
Calmann Lévy,  février 2021, 400 pages
Prix du meilleur premier roman & Prix du livre de l’année 2020, British Books Awards

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