Critique de Framing Britney Spears : ingérences judiciaires et misogynie envers la chanteuse

Disponible aux Etats-Unis en streaming légal depuis le 5 février 2021, le documentaire choc est à présent proposé en exclusivité en France par Amazon Prime Video, depuis le 5 avril. Pendant 1heure 15, le long-métrage décortique la carrière de la chanteuse, notamment les événements ayant conduit à sa mise sous tutelle en 2008, ainsi que la naissance et la portée du mouvement #FreeBritney. Relayé par les fans et diverses célébrités, le mouvement de soutien demande la fin de cette tutelle de douze ans durant laquelle Britney Spears a repris le contrôle de sa vie, au point de sortir quatre albums studio.

Une société misogyne

Le documentaire, qui prend le parti de dénoncer la tutelle de la star, se révèle très bien construit, avec des articulations permettant de voir la situation de Britney Spears sous un jour nouveau. Le matériel de base est très fourni (interviews, clips, concerts, backstage, presse, etc.) permettant de suivre la chanteuse depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui – Britney Spears a commencé à chanter à onze ans au Mickey Mouse Club, elle a aujourd’hui trente-neuf ans et a sorti neuf albums studio.

Le New York Times nous propose d’analyser le traitement qui a été réservé à Britney Spears dans les années 2000, mais avec le regard de la société actuelle, refusant toujours plus l’intolérance. Et c’est ainsi que le spectateur réalise que Britney Spears a été victime de misogynie, non seulement lorsqu’elle a voulu s’émanciper de son image adolescente pour adopter un style plus sexy, mais aussi, bien sûr, lorsqu’il a été question de relayer ses frasques dans les médias et de mettre en place sa tutelle.
C’est sans embarras que le documentaire enchaîne les extraits d’interviews où des questions toujours plus choquantes sont posées à la jeune femme alors âgée d’une vingtaine d’années. Ainsi, on demande à la jeune Britney Spears si elle est vierge (!) ou comment elle réagit au fait que tout le monde ne pense qu’à ses seins… Lorsque Britney est choquée d’apprendre que Lady Kendel Ehrlich, première dame du Maryland, aimerait lui tirer dessus, Diane Sawyer, la journaliste qui vient de lui apprendre la nouvelle lors d’une interview, a une réaction des plus étranges. Peu émue par la menace de mort, elle repart à l’assaut de Britney Spears, lui expliquant qu’elle donne une image hyper sexualisée aux jeunes filles et met en colère les mères de famille… comme si ceci justifiait cela. On n’imagine pas un journaliste tenir de tels propos ou un tel jugement de nos jours, en toute impunité.
Lors de sa rupture avec Justin Timberlake, la jeune femme est systématiquement présentée comme fautive, y compris par celui-ci qui lance sa carrière solo avec le tube Cry me a river, et qui a depuis peu présenté ses excuses pour son comportement. Ainsi, la « petite fiancée de l’Amérique » puritaine, l’adolescente adorée lorsqu’elle chantait ses peines de coeur et ses amours de lycée, s’est vue jeter la pierre dès qu’elle a voulu grandir et exprimer sa sexualité.

Un nouveau regard sur la dépression de Britney Spears

Le documentaire est aussi une source très intéressante sur les paparazzis et l’impact négatif qu’ils ont eu sur la vie de la jeune chanteuse. A mesure que les minutes s’écoulent, le spectateur se sentira toujours plus oppressé par les nuées de photographes qui entourent la pop star à chacune de ses sorties, lui bloquant le passage ou se plaquant contre sa voiture. A plusieurs reprises, on entend la chanteuse dire timidement qu’elle a peur, qu’elle voudrait plus d’espace, en vain. Après la naissance de ses enfants, le phénomène de harcèlement s’accentue et est encore plus difficile à vivre pour la jeune femme qui veut épargner à ses fils ce mode de vie.
A l’occasion d’une interview, lorsqu’un journaliste lui demande, ce qui, à son avis, pourrait faire les paparazzis cesser de la suivre partout Britney répond qu’elle n’en a aucune idée et fond en larmes devant la caméra. Ce ne sera pas la seule occasion montrée dans le documentaire : dans plusieurs interviews, dès que Britney Spears doit évoquer sa vie personnelle, elle se mettra à pleurer. Il apparaît évident que son quotidien ne lui plaît pas et qu’elle sombre doucement dans une dépression. Comment alors ses proches, ou même les médias ne l’ont-ils pas vu ?

La réponse nous est donné par Daniel Ramos, un ancien paparazzi qui mérite sans doute la palme de l’hypocrisie. Celui-ci explique n’avoir jamais compris qu’il dérangeait ou faisait souffrir la star, et ce, alors qu’on entend à plusieurs reprises la chanteuse lui demander de la laisser tranquille, comme le lui fait remarquer l’interviewer du New York Times. Daniel Ramos explique en outre que les photos de Britney Spears représentaient une mine d’or, en particulier lorsqu’elle n’était pas à son avantage (crâne rasé, énervée, alcoolisée, fatiguée, non maquillée, etc.). De la même manière, le documentaire nous apprend qu’au début de la carrière de la chanteuse, le père et actuel tuteur de Britney, Jamie Spears, aurait confié à Kim Kaiman, directrice marketing de Jive Records : « Ma fille va devenir tellement riche qu’elle m’achètera un bateau ». Pour son père, comme pour la presse, Britney Spears, qu’elle soit heureuse ou pas, représentait une manne lucrative.

Britney, encore jeune, confie quant à elle qu’elle chante pour s’amuser mais qu’elle rêve plus tard de se marier et d’avoir des enfants. Et pourtant, la jeune femme est poussée d’un côté par sa famille, de l’autre par la presse à scandales qui se réjouit de ses déboires à répétition. Au point que suite à son divorce, elle perd la garde de ses enfants encore tout petits. Tel que nous le présente le documentaire du New York Times, à l’aide d’images et de dates précises, c’est à ce moment-là que Britney Spears devient incontrôlable, son ex-mari lui refusant le droit de voir ses fils. C’est alors que la tutelle entre en jeu.

Une tutelle controversée

Le documentaire met donc en lumière des informations capitales : Britney Spears est malheureuse car poursuivie par les paparazzis (entre autres), épuisée par une carrière menée tambour battant – on se souviendra des chorégraphies impeccables de la jeune femme, véritable bête de travail, qui sort trois albums en trois ans de 1999 à 2001 ! Un divorce très médiatisé et surtout la perte de la garde de ses enfants constituent la goutte d’eau qui fait basculer la chanteuse dans un burn out, qui sera à son tour médiatisé et moqué.

La solution qui est proposée est alors la mise sous tutelle de sa personne et de ses biens. Encore une fois, le New York Times remet les faits dans l’ordre : Britney Spears n’a aucune envie d’accepter la tutelle mais elle n’a pas toujours rien obtenu concernant la garde de ses enfants depuis plusieurs mois, elle accepte alors la tutelle, et récupère dans la foulée un droit de visite. Des demandes de Britney Spears concernant la tutelle, aucune ne sera acceptée : ainsi, alors qu’elle souhaitait que son tuteur soit une personne indépendante, et non son père, Jamie, c’est pourtant lui qui est choisi. De même, l’avocat spécialisé dans les tutelles qu’elle avait engagé pour la représenter est refusé par le juge qui lui en commet un d’office.

Une fois la tutelle mise en place, Britney Spears se remet au travail et enchaîne les albums et les tournées, tout en s’occupant de ses enfants dont la garde est partagée avec son ex-mari Kevin Federline (qui a à présent la garde des deux garçons à hauteur de 70 % du temps).

Le documentaire nous présente alors l’interview de l’avocate Vivian Thoreen, qui rapporte qu’une fois qu’une tutelle est mise en place, il n’est pas prévu d’y mettre un terme. C’est à la personne sous tutelle d’en demander la fin et de prouver qu’elle est capable de s’assumer seule. Lorsque l’interviewer du New York Times lui demande si, de mémoire, dans sa carrière, elle a vu des personnes parvenir à lever leur tutelle, elle répond par la négative. Pourtant, après douze ans de tutelle et quatre albums et tournées mondiales, ainsi qu’une résidence à Las Vegas, on est en droit de se demander pourquoi cette tutelle n’est pas levée.
Si Britney Spears a souffert d’un burn out et d’une décision de mise sous tutelle dans sa vingtaine, pourquoi en fait-elle toujours les frais à presque quarante ans ? Si elle est capable de produire des albums, d’assurer des shows et de s’occuper de ses enfants adolescents, pourquoi doit-elle encore demander l’autorisation à son père pour tout ce qu’elle souhaite faire ? A l’heure actuelle, Britney Spears n’a pas le droit de téléphoner, conduire, ni même se marier sans l’autorisation de Jamie Spears.
Si il y a une quinzaine d’années, on parlait peu de santé mentale, le sujet est pourtant moins tabou aujourd’hui. La pop star a, en effet, vécu une dépression mais son bien-être actuel devrait peser dans la décision de poursuivre cette tutelle à laquelle son père s’accroche pourtant corps et âme – et ce alors que son ex-femme, la mère de Britney Spears, demande également qu’on y mette un terme. Des conflits d’intérêt viennent encore controverser cette tutelle puisque le documentaire nous apprend que Britney Spears rémunère non seulement ses avocats, mais aussi son tuteur et les avocats de son tuteur. Ont-ils donc intérêt à ce que cette tutelle prenne fin ?

#FreeBritney : les fans au secours de la chanteuse

Né en 2009, le mouvement Free Britney (devenu #FreeBritney suite à sa diffusion sur les réseaux sociaux) a connu une résurgence en 2019 alors que des faits plus graves à l’encontre de la chanteuse ont été soupçonnés. Britney Spears aurait ainsi été internée contre son gré dans une clinique psychiatrique par son père durant plusieurs mois en 2019, parce qu’elle refusait de prendre son traitement contre la bipolarité, qu’elle jugeait trop lourd. Jamie Spears se serait également montré violent envers le fils de Britney Spears et fait l’objet d’une plainte par le père de ce dernier, Kevin Federline.

Le mouvement a aujourd’hui pris une ampleur mondiale et la chanteuse remercie ses fans pour leur soutien, elle ne souhaite plus que sa mise sous tutelle soit considérée comme un secret de famille et espère que celle-ci sera levée.

En donnant de la voix au mouvement #FreeBritney et en consacrant un documentaire à la star et à sa tutelle jugée abusive, le New York Times se positionne en faveur d’un combat contre l’abus dont est victime Britney Spears. Loin de juger le sujet comme inintéressant, marginal ou estampillé people, le documentaire met en lumière un traitement problématique, à la fois misogyne et stigmatisant envers les troubles mentaux auxquels a fait face la chanteuse. Il nous fait aussi prendre conscience que si une personne aussi influente que Britney Spears peut être victime d’un tel traitement, et ce alors qu’un mouvement de soutien mondial lui est dédié, des abus autrement plus graves et dissimulés sont infligés chaque jour à des personnes vulnérables et aussi victimes de tutelles abusives qui volent des années de vie et de liberté. La levée de la tutelle signifierait aussi pour Britney Spears ne plus être scrutée par tous ni vue comme une victime, comme c’est le cas aujourd’hui, quand bien même cela a pour but de lui apporter un soutien nécessaire, mais aussi pouvoir tout simplement reprendre le contrôle de sa vie, privée comme publique.

La prochaine audience concernant la tutelle de Britney Spears aura lieu le 27 avril 2021. En novembre 2020, Britney Spears s’est dite « effrayée » par son père et a fait savoir qu’elle ne remonterait pas sur scène tant qu’il conserverait sa tutelle.

Note : en français, Framing Britney Spears peut se traduire par « accuser/faire porter le chapeau à Britney Spears ».

Framing Britney Spears : bande-annonce

Fiche technique : Framing Britney Spears

Réalisatrice : Samantha Stark
Produit par : The New York Times Company
Casting : Britney Spears (archives), Dave Holmes, Wesley Morris, Felicia Culotta
Musique : John E. Low
Sortie : 5 avril 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : documentaire d’investigation
Durée : 74 minutes

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Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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