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Un été chez grand-père (1984) de Hou Hsiao-hsien : la fin de l’innocence

C’est dans une version restaurée en 2K (distribuée par Carlotta Films) que ressort en salles ce film précoce et peu connu de HHH. S’inscrivant dans la veine autobiographique qui caractérise cette partie de la carrière du maître taïwanais, Un été chez grand-père est un récit initiatique dans lequel l’insouciance de l’enfance se heurte progressivement aux dures réalités de la vie. Un été de découvertes, de mises à l’épreuve et de révélations, dont frère et sœur sortiront transformés. Les jeux ont pris fin, les cris des enfants se sont tus : une page a bel et bien été tournée.

Si Hou Hsiao-Hsien démarra sa carrière en 1980 avec une série d’opus légers à vocation commerciale, il prit un virage à 180 degrés dès 1983 lorsqu’il participa au film collectif L’Homme-sandwich, véritable acte de naissance de ce qu’on nommera plus tard la Nouvelle vague taïwanaise, marquée par un style réaliste et un désir d’offrir une représentation authentique de la vie. Hou entame dès lors une série de quatre films largement autobiographiques, brillamment inaugurée par Les Garçons de Fengkuei (1983) qui demeure une des œuvres matricielles de sa filmographie. Si Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985) en est un autre titre-phare, il ne s’agit pas d’oublier qu’entre les deux sortit Un été chez grand-père, un opus nourri des souvenirs de Hou et de sa coscénariste Chu T’ien-wen.

Le thème du film pourrait être résumé comme une version enfantine des Garçons de Fengkuei. Dans ce dernier, des étudiants qui ne savent pas quoi faire de leur avenir découvrent les dures réalités de la vie adulte. Derrière les paysages campagnards, les jeux d’enfants et le soleil estival qui servent de décor à Un été chez grand-père, ce film n’en est pas moins dur que son aîné. Alors qu’à Taipei leur mère est hospitalisée, Tung-Tung et Ting-Ting sont envoyés à la campagne chez leur grand-père pour y passer l’été. Les premiers jours semblent confirmer le triomphe de l’insouciance enfantine. Les enfants y retrouvent une partie de leur famille et leurs amis, les journées étant rythmées par les jeux et les bêtises, dans le cadre enchanteur de la province. Les problèmes de santé de leur mère paraissent bien loin ! Les grands-parents, quant à eux, tantôt observent les enfants de loin, comme un monde ancien qui leur rappelle de bons souvenirs, tantôt incarnent un rôle presque banal de transmission (comme lorsque le grand-père fait écouter ses vinyles à Tung-Tung et lui montre de vieux albums photo).

Cette entame sous forme de Guerre des boutons à la sauce taïwanaise n’est qu’un leurre. Elle n’est en réalité que le dernier acte de l’enfance insouciante. Sans requérir d’élément déclencheur, le récit va peu à peu imposer le monde des adultes à celui des enfants, qui le subissent d’abord malgré eux avant d’en être réduits à des témoins impuissants, dépassés par une réalité qu’ils ne comprennent pas. Omniprésents à l’écran au début du film, les enfants cèdent d’ailleurs progressivement leur place – littéralement – aux adultes, au point de se voir relégués au rôle d’observateurs silencieux, à l’air maussade, qui ne sortent plus que rarement de la maison. Ting-Ting, la petite fille craquante, est traitée très durement par tout le monde, y compris par sa propre famille – seule la folle du village, qui lui a sauvé la vie, lui offre de l’attention. Les adultes, trop préoccupés par leurs problèmes, ne donnent plus de place aux enfants.

Hou Hsiao-Hsien propose alors un tableau peu plaisant, mais jamais caricatural ni ouvertement critique, du monde adulte. Adultère, comportement immoral, criminalité, angoisses, inconséquence et cruauté rythment les événements affectant la vie de la maisonnée. Le jeune oncle des enfants est peu épargné : il est d’abord chassé de la maison par son père pour avoir mis enceinte sa compagne, puis il passe quelque temps en prison pour avoir hébergé des criminels, qui sont des copains d’enfance. La dure réalité de Taipei se rappelle également au souvenir des enfants, leur mère demeurant un moment entre la vie et la mort.

Le grand-père, patriarche respecté et personnage mis en évidence dans le titre du film, contribue lui aussi à briser la candeur des enfants. Médecin fait d’un bois ancien, taciturne, éminence grise de la famille, il soigne régulièrement les villageois et jouit d’une position respectée. Lorsque son fils se trouve impliqué dans toutes sortes de problèmes, sa réaction intransigeante témoigne d’un chamboulement à la fois intérieur et social. L’honneur de sa famille a été bafoué, bousculant brusquement cet homme aux certitudes bien ancrées et affectant sa réputation au sein d’une communauté reposant sur des codes sociaux stricts. Le grand-père introduira néanmoins avec beaucoup de sagesses la conclusion plus douce du film, distillant à son petit-fils une leçon simple mais importante sur le rôle des parents.

HHH en profite pour introduire de l’humour (l’oncle criant de douleur après s’être fait opérer des hémorroïdes !) et de la bienveillance (le père, incarné par le cinéaste Edward Yang, vient chercher les enfants pour les ramener auprès de leur mère guérie) avant le carton final, comme s’il voulait signifier que les souvenirs d’enfance qu’il a partagés avec nous étaient, au final, une chose précieuse et non douloureuse. Ce contraste illustre à lui seul le rapport délibérément sélectif que beaucoup d’entre nous entretiennent avec leur enfance. Il est difficile de réfléchir sereinement aux ombres qui pèsent sur notre passé… Ce film prouve qu’elles sont universelles.

Synopsis : Leur mère étant gravement malade, Tung-Tun et Ting-Ting vont passer quelques semaines chez leur grand-père, à la campagne. Un été lumineux, gorgé de soleil et de rires. En apparence seulement, car les jeux et les farces dissimulent des drames insoupçonnés. La mort rôde partout, obsessionnelle, en embuscade dans la pénombre d’une enfance naïvement heureuse et secrètement meurtrie. 

Un été chez grand-père : Bande-annonce

Un été chez grand-père : Fiche technique

Titre original : Dōngdōng de jiàqī
Réalisateur : Hou Hsiao-hsien
Scénario : Hou Hsiao-hsien et Chu T’ien-wen
Interprétation : Chi-Kuang Wang (Tung-Tung), Shu-Chen Li (Ting-Ting)
Photographie : Chen Kunhou
Montage : Liao Ching-sung
Musique : Edward Yang
Producteur : Wu-Fu Wu
Société de production : Central Motion Pictures Corporation (CMPC)
Durée : 94 min.
Genre : Drame familial
Date de sortie de la version restaurée : 26 novembre 2025
Distribution et programmation de la version restaurée : Carlotta Films
Taïwan – 1984

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4

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

Plongée dans le souffle lent et intime des vies, Les Saisons, la mini-série écrite et réalisée par Nicolas Maury avec Hélène Duchateau, se déploie comme un objet singulier, à contretemps des productions spectaculaires ou socialement marquées. Loin des têtes d’affiche et des récits démonstratifs, elle choisit d’épouser la vulnérabilité des existences, la friabilité des parcours amoureux, la lumière mouvante d’une Vendée poétique et songeuse.

Entre mélancolie romantique et naturalisme délicat, Maury y cherche moins à raconter qu’à peindre en impressionniste : filmer la vérité fugace des sentiments, les cœurs qui doutent, les amours qui résistent ou s’effilochent, les couleurs des admirations ou des trahisons. Ici, pas de leçon ni de public ciblé, mais une œuvre qui, à l’image du temps qu’elle tente de « tanguer », crée son propre espace de réception – une confidence visuelle pour qui accepte de se laisser bercer par la justesse d’un frémissement.

À rebours des productions contemporaines qui misent sur des têtes d’affiche ou une écriture résolument sociale, la mini-série Les Saisons, écrite par Nicolas Maury et Hélène Duchateau et réalisée par Maury lui-même, se déploie comme un objet singulier, presque secret. Elle n’impose pas une histoire, elle en épouse le souffle.

Filmer le sentiment de vérité

Le pari est celui d’un tempo intérieur, d’une mélopée douce et contemplative, centrée sur les amours, durables ou évanescentes, d’un trio de jeunes gens (Camille, jouée par la trop rare Stéphane Caillard, inoubliable dans son interprétation de Florence Arthaud, Alexandre/Lucas Bravo et Martin/Abraham Wapler). Dès les premières images, la série surprend par sa retenue, son refus de l’ostentation.

Elle cherche à saisir, presque à même la durée, la vulnérabilité de nos existences, la contingence de nos choix, la friabilité des parcours. La lumière vendéenne, mouvante, aérienne, incertaine et songeuse, en devient la métaphore visuelle. Édouard Louis, dans Que faire de la littérature, a cette très belle phrase : « Je suis triste du monde », qui pourrait être le climat de cette mini-série.

L’enjeu pour Maury, acteur et réalisateur, est ici celui de l’incarnation : comment filmer cette vérité fugace et fuyante des sentiments ? Comment montrer les cœurs en train de s’éprendre, de rompre ou de douter ? Les vies dans leurs émotions labiles, souvent indicibles ? Le rythme volontairement languide sert cette quête. Maury ose un parti pris profondément mélodramatique, oscillant avec finesse entre mélancolie romantique et naturalisme poétique.

La relation des parents de Camille – dont on suit les déboires amoureux – en est une illustration saisissante. Nicolas Maury y incarne un patriarche fatigué, bourru, mi-ironique, mi-désillusionné, tandis que Géraldine Pailhas compose une épouse revêche, complexe, peu consensuelle et étonnamment tonique. Leur alchimie, loin des clichés, révèle l’une des forces narratives de la série : le désir de montrer l’amour dans ses aspérités, ses usures, ses résurgences.

Tout ce qui advient dans Les Saisons sur une trentaine d’années a pu nous arriver : les atermoiements de l’âme adolescente, les lassitudes du couple, les risques de la vie, les musiques intimes de nos aspirations et de nos peurs. Le personnage de Mado, la grand-mère de Camille (admirable Martine Chevalier, prise dans les affres de la maladie d’Alzheimer), est observé avec douceur et dit, sans pathos, la délicate gravité de l’existence.

Rien n’y est figé, rien n’insiste trop ; les humeurs, les sentiments, les grâces ou les disgrâces apparaissent et s’estompent comme dans la vie même. On est loin de la précision ethno-romanesque naïve d’un Rohmer, plus proche d’une certaine acidité légère, d’une poésie sans emphase.

Surtout, Nicolas Maury ne cherche pas forcément à plaire ni à s’adresser à un public ciblé. L’œuvre, sincère et assurée, crée son propre espace de réception et, comme le dit Geoffroy de Lagasnerie, crée son propre public. Le public, c’est le temps. C’est nous dans le temps, et Les Saisons sont nos saisons, qui sauront s’installer dans cette temporalité diffuse et languissante. Les Saisons assument, sans honte ni fard, l’effet parfois déceptif d’une mise en scène sans esbroufe, préférant la justesse du frémissement à la séduction de l’évidence.

Les âmes, les âges et les vagues : tanguer le temps

Dans une conférence donnée au Collège de France en 1977 et publiée dans Comment vivre ensemble ?, Roland Barthes a exploré le « fantasme d’une vie, d’un régime, d’un style de vie » qui n’était ni reclus ni communautaire : « Quelque chose comme une solitude interrompue d’une façon réglée ». Il a appelé cela l’idiorythmie, le rythme propre. C’est cela qu’invente Les Saisons.

Peinture des sentiments et des choses de la vie, portrait d’une certaine France populaire, la série capte, par le point d’évanescence des désirs qu’elle saisit et par le rythme qu’elle déploie, une matière rare. L’artiste est celui qui sait traverser les brûlures, les chutes et les blessures, les habiter pour en ressortir aérien et témoin d’une époque. L’écriture de Duchateau et Maury a cette grâce de l’artiste épris de Duras, Woolf, Kane, et profondément habité par la nécessité de dire un monde, ses phrases, ses Mr Cliché ou ses Miss Paradis, de tanguer les temps. Le sien, le nôtre, le leur.

Les Saisons – bande-annonce

Les Saisons – fiche technique

Format : Mini-série
Genre : Drame sentimental / Chronique intime
Création : Nicolas Maury
Réalisation : Nicolas Maury
Scénario : Nicolas Maury, Hélène Duchateau
Interprètes : Stéphane Caillard, Lucas Bravo, Abraham Wapler, Nicolas Maury, Géraldine Pailhas, Martine Chevalier
Pays de production : France

Disponible jusqu’au 17/03/2026 sur Arte.tv

Cinémania 2025 : Monia Chokri, championne du nombre de films au festival avec 4 !

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Monia Chokri à Cinémania : quatre films et l’art de l’équilibre

Hasard du calendrier, choix volontaire du festival ou tapis rouge à une actrice québécoise consacrée récemment ? Peut-être tout cela à la fois ! En tout cas, le fait est que Monia Chokri, récemment césarisée pour sa réalisation « Simple comme Sylvain », était à l’affiche de quatre films dans les différentes sélections du festival cette année. Trois français et un québécois, tous sortis en rafale entre novembre et décembre. Elle y obtient le titre informel de femme la plus occupée du festival – juste devant Laurent Lafitte et ses trois films. Une fatigue perceptible lors de notre rencontre, peut-être, mais une disponibilité précieuse.

« Une envie d’aller respirer dans d’autres créativités »

Face à une telle concentration de projets, la première question s’impose : s’agit-il d’un choix délibéré ou d’un concours de circonstances ?

« Non, c’est juste que j’ai eu l’espace, ça faisait quelques années que j’étais plutôt sur la réalisation et puis ces propositions sont arrivées par hasard quand j’en avais fini avec « Simple comme Sylvain » et sa promotion hors Québec… Tous ces films-là se sont tournés entre mai et décembre de l’année dernière, ça s’est enchaîné naturellement et j’avais cette envie-là d’aller respirer dans d’autres créativités que la mienne. »

Elle cite, avec un enthousiasme non dissimulé, les désirs précis qui ont guidé chaque « oui » : ne pas passer à côté du film d’Alice Girard (« Des preuves d’amour »), collaborer avec Nathan Ambrosini (« Les Enfants vont bien ») ou s’immerger dans l’univers d’Anna Cazenave Cambet (« Love me tender »).

Portraits sérieux, tournages joyeux

Parmi cette sélection, deux films la voient en premier rôle sur des terrains sensibles : l’adoption pour les couples homosexuels et l’euthanasie. Des sujets qui, pourtant, ne se sont pas ressentis comme des fardeaux sur les plateaux.

« Dans le film d’Alice, il y a quand même énormément d’humour… je ne le percevais pas vraiment comme un film sérieux, complexe ou pesant. Dans le film de Brigitte Poupard, c’était un sujet lourd oui mais c’était une ambiance tellement joyeuse sur le tournage… que ça m’a aidé. »

Et d’ajouter, coupant court à toute projection autobiographique : « Non, pas du tout. Je n’ai jamais eu d’agresseurs dans ma famille, je n’ai pas d’enfant avec une femme… Je n’ai pas demandé d’aide médicale à mourir. Donc c’est tout à fait nouveau pour moi. »

Premier ou second rôle, même engagement

De la mère de famille dans « Les enfants vont bien » à l’employée fantasmante dans « Love me tender », l’investissement change-t-il selon l’importance du rôle à l’écran ?

« C’est juste une question de temps sur le tournage… Mais reste que quand on est là, ce qu’on donne a la même valeur. Moi j’ai le même engagement dans tous ces films-là… j’en ai pris aucun avec plus de légèreté parce que je n’étais pas un rôle principal. »

Tourner en France : une immersion stratégique

Ce retour intensif devant la caméra en France n’est pas un hasard. Il précède et nourrit son prochain projet de réalisation, qu’elle tournera justement de l’autre côté de l’Atlantique.

« C’était intéressant de tourner en France, car mon prochain film, je vais justement le tourner là-bas… D’ailleurs, des personnes de ces équipes vont travailler avec moi sur mon film, donc ça c’est vraiment bien. »

Intitulé « Ni le jour, ni la nuit », ce film racontera l’histoire d’un couple animant une matinale radio depuis dix ans, dont l’équilibre est brisé par une trahison. Un mélange de drame et de comédie, à l’image de son parcours.

Le vertige du César et les frontières invisibles

Difficile de ne pas évoquer l’éléphant dans la pièce : son César de la meilleure réalisation, remporté face à Christopher Nolan notamment. Un souvenir encore vif d’émotion.

« Je ne m’y attendais pas du tout… J’étais persuadée que ça allait être Nolan. Ça m’a mis du temps à réaliser… C’est vertigineux… Le succès comme l’échec, de toute manière. »

Entre le Québec et la France, elle ne perçoit finalement qu’une différence tangible : « On tourne plus d’heures par journée au Québec donc c’est plus fatigant. Sinon, créer et faire des films, ça n’a pas de frontières ni de langues. » Son avenir ? Elle le voit en collaboration, et surtout, avec des femmes : « J’aimerais beaucoup travailler avec Justine Triet ou Rebecca Zlotowsky. Avec beaucoup de femmes, en fait. »

On termine la rencontre et on la remercie!

The Shadow’s Edge : ancienne école, nouvelle ère

Porté par un Jackie Chan retrouvant enfin l’étoffe de ses incarnations les plus habitées, The Shadow’s Edge marque un retour en grâce pour la star, bien loin des productions hollywoodiennes sans saveur où l’avaient récemment cantonné Project X-traction ou Karate Kid: Legends. Sous la direction inspirée de Larry Yang, ce remake du polar hong-kongais Filatures renoue avec une veine plus nerveuse, plus intime, où l’acteur peut réaffirmer son charisme et sa sensibilité tout en laissant le suspense respirer.

Larry Yang ouvre The Shadow’s Edge comme Mission : Impossible – Dead Reckoning aurait dû se déployer : par une inquiétude sourde autour de la surveillance globale et de l’intelligence artificielle, au lieu de s’embourber — comme The Final Reckoning — dans une redite spectaculairement sans relief. Très vite pourtant, le film assume un récit qui lorgne clairement vers Hollywood, avec son petit boys band de voleurs à la Insaisissables. Mais là où l’industrie américaine étouffe souvent son propre spectacle sous le poids du formatage, Yang déploie une scénographie d’action généreuse, presque gourmande, qui rappelle pourquoi Jackie Chan reste le roi incontesté du kung-fu burlesque et des cascades inventives — celles où chaque meuble ou ustensiles du quotidien devient une arme improvisée.

Jeux d’ombres et d’écrans

Chan incarne Wong, dogsitter jovial qui ressort de sa retraite pour prêter main-forte à une police de Macao déboussolée, humiliée par une génération de criminels hyperorganisés qui les aveuglent dès que le numérique vacille. Le film s’autorise même une utilisation de l’IA plus crédible que celle de Chien 51, avant de ranger cet outil dans un tiroir et de placer Wong en ultime recours face à Shadow, le maître insaisissable des malfrats. Tony Leung Ka-fai, glacial, reprend ici le rôle qu’il tenait déjà dans Filatures (2007), dont The Shadow’s Edge adopte l’intrigue comme un quasi-reflet. Shadow excelle à disparaître dans un monde saturé de caméras ; Wong, lui, persiste à croire que l’expérience, la patience et l’intuition peuvent encore terrasser l’algorithme.

Entre eux deux, la policière Qiuguo (Zhang Zifeng) avance dans la pénombre. Reléguée derrière les écrans par ses collègues masculins, elle rêve de lumière, d’action ou d’un geste qui lui rendrait la voix — peut-être même d’une réparation intime, liée au deuil qui l’étouffe depuis son enfance. Elle devient l’articulation du duel intergénérationnel et un témoin oscillant entre deux figures paternelles : Wong, qui recueille les jeunes policiers comme on accueille des chiots dans un chenil, et Shadow, qui élève sa fratrie de louveteaux orphelins avec une affection bancale, où l’amour et la violence marchent d’un même pas. Cette dynamique affective, aussi simple que dramatique, trahit toutefois un opportunisme narratif difficilement dissociable de l’image publique de Jackie Chan, souvent pointée pour avoir rejeté la sexualité de sa fille et dont l’alignement idéologique avec le Parti communiste chinois transparaît dans les valeurs prônées par son personnage.

Qu’importe. Les spectateurs venus chercher du spectacle d’action pure trouveront ici un buffet complet, celui qu’un studio hollywoodien aurait sans doute aseptisé. Les combats à l’arme blanche fonctionnent dans l’ensemble, même si certaines joutes s’étirent un peu trop. Mais Yang mise sur la vitesse, la corporalité et la rugosité : moins de CGI, plus d’impact. Dans un ascenseur, dans les combles d’un petit restaurant, dans un appartement exigu, les coups claquent avec une violence presque tactile. Et au centre du film, dans un segment de filature qui traverse un marché puis grimpe dans un immeuble rappelant la citadelle de City of Darkness, The Shadow’s Edge atteint une maîtrise saisissante. On est loin de la tension d’Infernal Affairs, mais l’effort est réel, sincère et souvent inspiré.

Jackie fait de la résistance

Reste que Wong — et derrière lui Jackie Chan — ne peut éternellement défier le temps. Désormais septuagénaire, il affiche vite ses limites, malgré les efforts évidents pour l’entourer, le préserver et le magnifier. Il y a tout d’un bel hommage, mais cela brouille aussi la réflexion du film sur la transmission. Même lorsqu’il devrait céder le flambeau, Chan récupère la plus garde part du gâteau, y compris dans des scènes qui ne nécessitent ni cascade périlleuse ni héroïsme superflu. On croyait Ride On (2023), déjà signé Larry Yang, avoir clos ce discours sur la vieillesse d’un cascadeur ; il faut croire que la retraite attendra. Le plaisir n’est pas boudé, mais l’ambivalence demeure.

Et cette ambivalence se retrouve dans l’écriture même du film, dont les ramifications dramatiques ressemblent parfois à un arbre généalogique tiré par les cheveux. Le récit s’habille d’une sophistication de façade, multipliant les sous-intrigues sans toujours leur donner un élan véritable. Et malgré une obsession affichée pour les écrans, le film refuse de confronter frontalement le numérique et les méthodes traditionnelles de la filature. Larry Yang paraît fasciné par ses dispositifs, mais le film reste idéologiquement méfiant envers la technologie qu’il met en scène. La contradiction culmine dans une scène post-générique — tribut direct au moule hollywoodien que le film prétend dépasser — laissant entrevoir une saga dont The Shadow’s Edge n’a nul besoin.

Au final, Larry Yang signe un remake énergique, imparfait, mais souvent grisant : un retour en force pour Jackie Chan, sans doute, un terrain de jeu idéal pour Tony Leung Ka-fai, mais aussi un miroir troublé où se reflètent les tensions d’un cinéma partagé entre nostalgie, modernité et politique. Un film de filature, de fantômes et de pères, fait d’angles vifs et de zones d’ombre, où la lumière peine parfois à se frayer un chemin — mais lorsqu’elle perce, elle éclaire un spectacle d’action aussi généreux que sincère. Et au fond, malgré nos réserves, il y a fort à parier que The Shadow’s Edge s’impose comme l’un des blockbusters d’action les plus divertissants que 2025 nous aura offerts.

The Shadow’s Edge – bande-annonce

The Shadow’s Edge – fiche technique

Titre original : Bu Feng Zhui Ying
Réalisation : Larry Yang
Scénario : Larry Yang
Interprètes : Jackie Chan, Leung Ka Fai Tony, Zhang Zifeng, Ci Sha, Wen Junhui
Photographie : Qian Tiantian
Superviseur artistique : Yang Wei
Décors : Liu Lina
Costumes : Boey Wong
Son : IWang Yanwei
Post-production : Zhai Yujia
Montage : Zhang Yibo
Musique : Nicolas Errèra
Producteurs : Zhang Chao, Victoria Hon
Sociétés de production : Hairun Pictures, iQiyi Pictures
Société de distribution : Space Odyssey
Pays de production : Chine, Hong Kong
Durée : 2h11
Genre : Action, Policier, Thriller
Date de sortie : 3 décembre 2025

The Shadow’s Edge : ancienne école, nouvelle ère
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3.5

À la poursuite du Père Noël , quand James Huth tient les rênes d’une belle comédie familiale

Il est là, comme chaque année : le film de Noël. On ne l’attend pas toujours, parce que c’est souvent mauvais. On se rappelle de 2024 avec les très oubliables Un Noël en famille et Les Cadeaux. Mais qui sait, ce sera sûrement meilleur cette année ? Embarquons à bord du traîneau et jetons un coup d’œil aux cheminées des cinémas, pour vérifier le cru 2025 : À la poursuite du Père Noël.

Imaginons qu’un journaliste du Mag Du Ciné se présente à la sortie d’un cinéma pour demander à un papa et à sa fille ce qu’ils avaient pensé du film :

Journaliste : Bonjour ! Acceptez-vous de répondre à quelques questions ?

Papa : Bien sûr, pourquoi pas ?

Petite fille : Mais tu avais dit qu’on irait manger une glace…

Papa : On ira après, mon ange. Je vous écoute.

Journaliste : Vous sortez du film sur le Père Noël ?

Papa : Oui, ma fille adore les films de Noël, donc j’ai profité de mon week-end pour l’emmener.

Journaliste : Rapidement, vous pourriez me dire de quoi ça parle ?

Petite fille : Alors, euh, c’est une fille qui se fait taper à l’école et, alors, elle demande au Père Noël de lui donner une arme pour qu’elle se venge du garçon. Mais comme elle n’a pas son cadeau, elle part à sa poursuite. Et à la fin, ben le pè…

Journaliste : C’est bon, n’en dis pas plus !

Papa : C’est plus complexe que ça, bien sûr. Ça parle de harcèlement scolaire, d’éducation, de parentalité, d’affirmation de soi aussi. C’est plutôt pas mal, puisque des adultes peuvent s’y retrouver sans souci. En tant que jeune papa, je suis forcément concerné, surtout quand je vois la hausse du harcèlement scolaire. À la sortie, j’ai dit à ma fille que si quelqu’un l’embêtait à l’école, elle devrait me le dire tout de suite.

Journaliste : Donc pour vous, ce n’est pas un film seulement destiné aux enfants ?

Papa : Hum… Je dirais qu’il est plutôt destiné à la famille. C’est vraiment le petit film de Noël qu’une famille peut se faire un dimanche après-midi. Il y a Zootopie 2 aussi, qui vient de sortir. Ce film-là est plus accessible pour les enfants. Le cœur de l’histoire est parfaitement compréhensible. Ma fille a 7 ans, je pense qu’elle a vraiment compris l’essentiel.

Petite fille : J’ai tout compris dans Zootopie aussi, papa. D’ailleurs, tu as vu, dans Papa Noël aussi, les riches ils sont méchants ?

Papa : (rire) C’est plus complexe que ça, ma puce.

Journaliste : L’histoire globale a fonctionné sur vous, donc ?

Papa : Oh, c’est vraiment “le petit film de Noël pour les nuls” dans la structure, avec quelques fulgurances. Mais oui, ça se laisse suivre, sans problème. Quelques moments touchants, parfois too much, mais là c’est l’adulte qui parle. Les enfants ont adoré dans la salle. À l’inverse, certaines vannes sont vraiment localisées pour un public plus mature.

Petite fille : Moi, j’ai beaucoup rigolé !

Journaliste : C’est un film réalisé par James Huth, le papa de Brice de Nice ou du Nouveau Jouet, mais également de projets bien moins appréciés comme Rendez-vous chez les Malawas ou Lucky Luke. Vous connaissiez ce réalisateur ?

Papa : Oui, c’est un bon réal. Dommage que ses films ne se valent vraiment pas. Mais je trouve que les gens sont assez durs avec lui. On sent une vraie passion pour le cinéma dans chacun de ses films, même le pire. J’ai détesté son truc sur les Malawas, là, mais la photographie et la musique, c’était quelque chose.

Journaliste : Et dans ce film-là, À la poursuite du Père Noël ?

Papa : Pareil, c’est très chiadé. Il y a une vraie américanisation dans la colorimétrie et dans le grain de l’image. Ça fait très Tim Burton, même dans la musique. D’habitude, on crame direct à l’image qu’un film est français quand on le voit. Là, c’est pas du tout le cas. Il y a toujours de superbes idées de montage, de réalisation, de transitions. Les décors sont jolis, comme toujours avec lui. Artistiquement, c’est très soigné.

Petite fille : J’ai faim, papa…

Papa : On va y aller, ma puce.

Journaliste : Avant de vous laisser, qu’avez-vous pensé de l’humour, en tant qu’adulte ?

Papa : Hum… J’ai adoré le duo Isabelle Nanty / Antoine Gouy. Niveau comique, ce sont eux qui ont les meilleurs moments du film. La relation entre la petite fille… Théa de Boeck, c’est ça ?

Journaliste : Exactement.

Papa : Voilà, sa relation avec Patrick Timsit, donc le Père Noël, est plus touchante que comique. Pour le reste, on est vraiment sur des vannes destinées aux enfants. Dans la salle, ça fonctionnait pas mal. Mais c’est plus un film d’aventure de Noël qu’une grosse comédie de Noël qui va enchaîner les vannes toutes les quinze secondes. C’est pas plus mal, d’ailleurs. C’est court, ça va à l’essentiel. Les enfants vont adorer et en famille c’est sûrement un chouette petit moment. C’est dommage, j’ai peur qu’il se fasse bouffer par Zootopie 2 et Avatar : de Feu et de Cendres.

Journaliste : Merci pour votre temps !

Papa : Mais je vous en prie. On dit au revoir au monsieur ?

Petite fille : Au revoir, monsieur.

Fin de l’interview.

Bande-annonce : À la poursuite du Père Noël

Fiche technique : À la poursuite du Père Noël

Réalisation : James Huth
Scénario : Laurent Tirard / Benjamin Dupas / James Huth / Sonja Shilito
Casting : Patrick Timsit / Isabelle Nanty / Théa de Boeck / Antoine Gouy / Eugénie Anselin / Julien Sibre / Roukiata Ouedraogo
Production : Les Films sur mesure / SND
Distribution : SND
Genre : Comédie
Durée : 97 minutes
Date de sortie : 10 décembre 2025

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Arte kino festival 2025 : Remember to blink d’Austėja Urbaitė

L’Arte Kino Festival présente 12 films européens tout au long du mois de décembre.  L’occasion de soutenir et de rendre visible, et de manière gratuite, le cinéma d’auteur européen. Parmi la sélection, le très beau film lituanien Remember to blink d’Austėja Urbaitė qui explore la question de l’adoption, de l’identité et de la différence culturelle avec douceur et cruauté à la fois.

Jusqu’où peut-on aller pour un désir d’enfant ? Le film Remember to blink ne répond pas à la question de manière manichéenne ou simpliste. Il propose une lecture de l’adoption à l’international d’un couple français bourgeois. On comprend vite que la mère a déjà une douloureuse expérience de la maternité qui est d’ailleurs plus largement une terrible expérience de son lien aux autres. Remember to blink ne raconte pas le parcours d’adoption (qui est résumé en une phrase) mais plutôt l’arrivée des enfants dans leur « nouvelle famille » et la difficile adaptation des enfants comme des parents à cette nouvelle cohabitation. Faut-il être de nouveaux parents, effacer ceux d’avant ? Que garder de la culture d’origine? On comprend que déjà au moins une autre tentative a échoué, en raison de l’âge trop avancé de l’enfant. C’est que la mère, Jacqueline, veut un enfant à modeler à son image. Presque un enfant de remplacement. Or, la petite Karolina ne l’entend pas de cette oreille. Et elle est aidée par une sorte de fille au pair qui fait une expérience de la maternité de manière express et cruelle : elle est le lien des enfants entre leur pays d’origine, la Lituanie, par la langue mais elle doit être la passerelle vers leur vie française avant d’en disparaître.

Chacune s’enferme dans cette vision étriquée de la place que les enfants vont avoir dans sa propre vie, sans se préoccuper du désir des enfants eux-mêmes. Ils ont quitté leur pays, leur mère encore en vie, et les voilà ballottés entre deux mères autoproclamées (même si Gabriele fait plutôt figure de sœur dans l’esprit de Karolina). Quant au père, il est absent dans son art et se préoccupe, là encore, assez peu des enfants. Le premier film d’Austeja Urbaite surprend par la finesse de son enquête psychologique autour de l’adoption : « c’est un mélange d’expériences vécues par des couples qui adoptent des enfants avec qui je suis en contact depuis des années. J’ai travaillé dans un orphelinat dont les enfants allaient en Italie. Parfois, ils me racontaient leur propre expérience ou celles de leurs amis qui leur envoyaient des lettres. J’ai rencontré des adoptés aussi. C’est vraiment un mélange. Je pense que les deux points importants, c’est d’abord de montrer comment c’est difficile d’adopter à l’étranger pour les parents comme les enfants et la question de l’identité d’un côté comme de l’autre pour la prise de décision. La question la plus délicate est de comprendre pourquoi les gens adoptent. Pourquoi on fait des enfants ?  », confie la réalisatrice au micro d’Olivier Père.

Remember to blink qui se traduirait littéralement par « n’oublie pas de cligner des yeux », se matérialise dans le film par la nécessité de regarder autrement, de changer de perspective. « Quand deux perspectives sont confrontées, on n’arrive pas toujours à se comprendre », explique la réalisatrice. Dans une scène en apparence banale du film, Gabriele discute avec le père, elle regarde la fresque qu’il construit et la trouve belle. Il lui rétorque qu’elle ne voit rien, qu’elle est trop près et que c’est comme si elle avait les yeux fermés. Il l’invite à prendre du recul pour « avoir une vision d’ensemble », et c’est exactement ce qui manque aux personnages, mais qui n’échappe pas au spectateur. La caméra répond à cette injonction puisqu’elle s’éloigne régulièrement pour regarder la famille évoluer de loin, comme si elle les observait d’un point de vue extérieur. À d’autres moments, elle confronte les regards des deux femmes sur les enfants. Plus tard, à propos de la même œuvre que Jacqueline commente, son mari lui répond « tu l’as dit mais tu n’as pas regardé ». Il y a donc plusieurs points de vue qui se mélangent dans Remember to blink et le regard des enfants n’est pas oublié dans les scènes de jeu avec Gabriele ou quand ils se confient à elle, qui sont très significatives. Ainsi, la part belle est laissée à la nature devant laquelle Gabriele s’émerveille en la découvrant avant l’arrivée des enfants et dans laquelle elle leur offre une échappée. Elle utilise l’image de la gorgone, qui peu à peu prend un sens tout autre sur la maternité, qui n’est autre que l’œuvre que le père est en train de construire et qui occupe tout son temps. Chacun est dévoré par ce qui le ronge de l’intérieur, comme une vue de l’esprit, et l’empêche de voir autrement. Au milieu de ce chaos intérieur, deux enfants tentent de construire une nouvelle vie, sans perdre leur identité encore en chemin. Et c’est peut-être un vieux chien qui va les ramener à l’humanité dont ils ont tant besoin.

Remember to blink est une œuvre d’apprentissage cruelle et douce à la fois, au cœur d’une nature verdoyante mais comme en danger. En effet, le feu est là, le chien presque mort, toute la nature est comme contenue mais des échappées sauvages viennent libérer cette œuvre en huis clos aux questionnements identitaires majeurs et jamais tranchés, simplifiés ou minimisés par la réalisatrice. Le casting est solide, des enfants aux acteurs plus confirmés, mention spéciale à Anne Azoulay entre amour et contrôle coercitif.

Remember to blink : Fiche technique

Interprètes : Anne Azoulay, Dovile Kundrotaite, Arthur Igual, Ajus Antanavicius, Inesa Sionova
Réalisation et scénario : Austeja Urbaite
Pays: Lituanie
Année : 2022
Durée : 1h45

Synopsis : Un couple français adopte deux enfants lituaniens, frère et sœur. Pour les aider à s’adapter à leur nouvel environnement, ils engagent une étudiante lituanienne, Gabriele, en tant que traductrice et interprète. Sa présence amicale, séduisante pour les enfants, s’oppose à l’autorité maternelle et ne tarde pas à perturber l’idylle familiale…

Remember to blink : Bande annonce

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, l’imaginaire d’un auteur, d’un scénariste, d’un réalisateur, façonne des scènes qui échappent un peu à notre raison, mais qui captivent nos sens. Ces visions suspendues, qui touchent à la logique flottante des rêves, nous rappellent un des objectifs du cinéma en tant qu’art : émerveiller le spectateur, l’émouvoir, le surprendre. Voici ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent, et qui, en ces fêtes de fin d’année qui arrivent, où la magie se réveille, nous tiennent particulièrement à cœur.

Huit et demi : la bella confusione

Avec Huit et demi, Federico Fellini prolonge l’exploration du réel et de l’onirique déjà centrale dans La Dolce Vita. Il s’intéresse moins à raconter une histoire qu’à révéler l’intériorité de ses personnages, leurs contradictions, leurs illusions – et la matière même du cinéma. L’ouverture du film en est le manifeste : Guido Anselmi, réalisateur en crise créative interprété par Marcello Mastroianni, apparaît d’abord prisonnier d’un embouteillage suffocant. Enfermé dans sa voiture comme dans son propre esprit, il subit la pression de son entourage, de ses producteurs, de ses amours et de ses souvenirs. Les visages figés autour de lui, la mécanique immobile du trafic et l’air qui se raréfie traduit la paralysie d’un artiste acculé, incapable d’avancer.

Puis la scène bascule soudain dans l’onirisme : Guido s’extrait de la voiture et s’élève dans le ciel. Cet envol traduit à la fois son désir d’échapper aux contraintes du quotidien et l’élan même de la création artistique. Le rêve, chez Fellini, n’est jamais une échappatoire mais un espace de vérité où se dévoile le mouvement intérieur du personnage. La caméra flottante, la lumière diffuse, la gravité altérée ouvrent un espace où les images prennent forme avant de devenir cinéma. Mais cette ascension reste fragile : un fil le retient en plein vol, symbole transparent des responsabilités et des attachements qui l’empêchent de se libérer pleinement. Et sa chute finale, brutale, ramène Guido à la réalité comme à son propre échec.

En condensant ainsi l’étouffement, l’élévation et la retombée, Fellini annonce la structure même du film : une oscillation constante entre rêve, souvenir et présent, où l’artiste tente de recomposer sa vision du monde. Comme dans La Dolce Vita, le réalisateur montre un homme débordé par le réel mais porté par une sensibilité qui cherche sa voie. L’ouverture de Huit et demi devient alors l’image même du cinéma fellinien : un rêve qui ne tient qu’à un fil, mais qui permet – l’espace d’un instant – de s’élever au-dessus du quotidien pour mieux comprendre ce qui nous échappe.

Jérémy Chommanivong


Edward aux mains d’argent : larmes de neige

Œuvre magistrale, naïve, irrésistible, foudroyante, féerique, mais qui sait jouer du réel tout en intégrant les codes d’un conte moderne, le film chouchou de Tim Burton (selon ses propres mots dans le magazine Première), permet de rendre crédible un récit qui se veut fantastique, mais qui ne l’est pas vraiment dans son rapport monstrueux en confrontation avec la société d’une banlieue typiquement américaine, chatoyante comme une jolie vignette de collection kitsch.

Tout commence par l’histoire de la neige. Pourquoi les flocons tombent-ils du ciel ? Jolie astuce scénaristique qui touche à la magie d’une histoire de père Noël a priori anecdotique.

Le personnage d’Edward, maquillé comme dans un film en stop-motion, possède une identité double : il est à la fois la production d’un artiste et lui-même un chef-d’œuvre vivant. Génie hypersensible, il a été créé tout en pouvant produire de l’art à son tour avec ses mains de ciseaux. Un vieux savant a généré un sculpteur surdoué, parce qu’inachevé, même s’il avait prévu son humanisation comme procédé final…

Arrive alors un étrange moment de Noël. Winona Ryder, en train de décorer un sapin familial, se met à sentir quelque chose d’inhabituel à l’extérieur, sous la musique féerique de Danny Elfman, maîtrisée par des vocalises au pouvoir d’évocation impressionnant. En haut, Edward sculpte de la glace tandis que Winona se met à danser sous l’effet de transe de cet état naturel nouveau, où chaque flocon est montré comme un objet de fascination tactile. La séquence est courte, mais d’un chatoiement visuel qui procure des frissons à chaque instant.

D’un point de vue sémiotique, c’est la création d’un moment d’hiver, d’un phénomène météorologique humain. Les éclats volent en gerbes scintillantes, transformant l’air en une poussière de cristal.

Ce sont les larmes du réalisateur sous forme de flocons qui tombent du ciel…

Oka Liptus


Life of Chuck : acte 2, la magie du hasard et de l’instant

Dans ce film fantastique et lumineux de Mike Flanagan inspiré d’une nouvelle émotionnelle, unique en son genre, de Stephen King, le réalisateur raconte le destin hors du commun et tragique de Charles « Chuck » Krantz. Cet employé de banque ordinaire, est un danseur émérite contrarié et sensible. Par une construction énigmatique de 3 actes présentés en chronologie inversée, l’acte 2 est un moment suspendu et indicible de bonheur, entre rêve et réalité.

Dans un accès de pure spontanéité, alors qu’on le sait fragile et malade (mais pas lui !), Chuck (Tom Hiddleston) se laisse entraîner, bien malgré lui, dans une danse endiablée, par la magie d’une musique de batterie rythmée par Taylor (The Pocket Queen), invitant à ses côtés une inconnue, Janice (Annalise Basso). Une foule nourrie et enthousiaste les entoure peu à peu, dans un épisode profondément humain et émouvant de plusieurs minutes d’une chorégraphie qu’on ne se lasse pas d’admirer. Ensemble, ils sont l’espace de ce moment féérique des artistes de rue (« Buskers forever », sous-titre de l’acte 2).

Dirigé par une voix-off qui distille le suspense et pose des questions sans réponse, le hasard absolu de cet instant en fait la beauté, et sublime le présent, comme dans un rêve éveillé. Chuck ne sait pas expliquer pourquoi il se met à danser, Taylor occupe son temps libre dans un groupe de musiciens, au lieu de faire ses études, Janice vient de se faire larguer par son amoureux, alors pourquoi eux dans cette circonstance d’une telle félicité ?

Cette scène figure parmi les plus marquantes et les plus belles scènes du cinéma récent, notamment par son contraste avec les autres actes et le destin tragique de Chuck dans un monde en plein déclin. Inspirant une comédie musicale onirique, rappelant West Side Story, cet acte à lui seul justifie d’élever le cinéma au rang de 7ᵉ art, par la furtivité de cette rencontre improbable et heureuse entre trois personnages fragiles et tourmentés.

Bruno Arbaud


Le Vent se lève : rêverie et mélancolie d’un ingénieur aéronautique

Hayao Miyazaki est un monument. Visionnaire de l’animation traditionnelle, il l’a fait évoluer avec la 3D grâce aux plus grands animateurs japonais. C’est souvent ce qui est retenu : sa virtuosité technique et la poésie qui en découle. Son œuvre explore constamment l’écologie, la liberté, le rêve et le réalisme magique, tout en questionnant l’ambivalence face à la technologie. Cette constance s’accompagne d’une absence de manichéisme et d’un pacifisme au cœur des studios Ghibli.

Pourtant, à sa sortie en 2013, Le Vent se lève ne rencontre pas l’adhésion unanime. La poésie et la maîtrise picturale séduisent toujours, mais l’ambivalence de son protagoniste dérange, rendant le visionnage inconfortable. Dans ce premier film semi-biographique, Miyazaki retrace la vie de l’ingénieur aéronautique Jirō Horikoshi, mêlée à celle du héros du roman éponyme de Tatsuo Hori. Au début des années 30 et au cœur d’un Japon glissant vers le fascisme, ce constructeur prodige, inapte au pilotage dû à son trouble de la vision, est un rêveur destructeur qui met au service de l’aviation militaire ses désirs et sa passion pour le vol. Durant tout le film, il délaisse, sans s’en rendre compte, son épouse et son pacifisme naturel. En revanche, il se consacre pleinement à son rêve : concevoir l’un des plus beaux avions japonais, autant sur le plan technique qu’esthétique, inspiré de son modèle, l’ingénieur italien Giovanni Caproni. Ce rêve aboutira à la création du chasseur Mitsubishi A6M, l’un des bombardiers les plus meurtriers de la guerre du Pacifique.

Parmi les scènes oniriques les plus saisissantes, où Jirō s’évade dans les nuages, une se distingue tout particulièrement. Dans ce monde imaginaire, il se voit d’abord en pilote handicapé par sa forte myopie, puis écoute Caproni lui évoquer la fin de la guerre et son aspiration à construire des avions multirôles au service du transport des populations. À l’issue du film, devenu un ingénieur hors pair à l’âge adulte, Jirō traverse une étendue parsemée de carcasses d’avions et rejoint son inspirateur sur une somptueuse colline. Ensemble, ils constatent que le royaume des rêves est aussi devenu celui des morts. Après avoir adressé un salut empreint de mélancolie aux pilotes des A6M, l’ingénieur retrouve sa femme Nahoko. Décédée plus tôt, elle lui rappelle qu’il faut vivre et avancer avant de disparaître, ce que le mentor de Jirō lui confirme en l’invitant à le suivre dans sa maison imaginaire.

Dans ces séquences oniriques d’une formidable puissance narrative et émotionnelle, Miyazaki utilise son univers fantasmagorique et mythologique pour servir les songeries de son anti-héros malgré lui. Tout son savoir-faire y est ainsi déployé : son imagerie du vol, son travail technique sur le vent, sa poésie naturelle, mais aussi cette pointe de réalisme poétique dans la rencontre de ce jeune Japonais et de son guide chimérique. Un dévouement si bouleversant que le maître laissa échapper, pour la première fois, une larme lors de la première projection du métrage avec son équipe.

Ewen Linet

CINÉMANIA 2025 : Thierry Klifa, membre du jury et réalisateur de « La femme la plus riche au monde »

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Double actualité au Festival de films francophones Cinémania 2025 pour Thierry Klifa. En effet, l’ancien journaliste de l’illustre magazine de référence Studio Magazine présente son nouveau film qui cartonne en France, La femme la plus riche du monde, et fait également partie du jury « Visages de la francophonie », qui récompense les meilleurs films de la compétition. L’interview a eu lieu avant la fin du festival, donc je n’ai pas pu l’interroger sur le palmarès décerné par ce jury, présidé par Anne Dorval et Niels Schneider, et dont le prix du meilleur film est finalement revenu à Nino. Cela n’empêche pas ce fin connaisseur du septième art de nous accorder une interview fleuve (plus de trente minutes : c’est rare) à l’occasion de sa présence à Montréal et de la sortie de son film. Portrait d’un artiste heureux et passionné par son art.

Rencontre à la suite Sofitel : un réalisateur en décalage horaire mais galvanisé

J’arrive dans la suite du Sofitel où se déroule l’interview et Thierry Klifa termine son entretien avec un journaliste. Il fait signe à l’attachée de presse qu’il ne veut pas prendre de pause et m’accueille avec un grand sourire.

On s’assoit près de la fenêtre et quand on lui demande comment il va, il nous avoue qu’il est en plein décalage horaire puisqu’il revient de Los Angeles et part pour Berlin ensuite. Non sans préciser qu’il se réjouit de la chance qu’il a de présenter son film ainsi un peu partout après une tournée française passée également par la Suisse et la Belgique.

« Un succès qui relève du miracle » : le box-office inattendu

Et le réalisateur du très réussi La femme la plus riche du monde affirme savourer sa double casquette à l’occasion de Cinémania 2025. On lui demande donc comment ça se passe à Montréal et il embraye directement sur son film.

Pour lui, c’est une histoire incroyable depuis qu’il l’a présenté au Festival de Cannes au mois de mai, tout ce qui se passe autour. Il pense que, dans la catégorie de films à laquelle son cinéma appartient, un tel succès relève du miracle. « C’est le succès qui est un accident, pas l’échec depuis quelques années pour ce type de film. »

On parle de l’excellent box-office du film en France, mais aussi en Suisse et en Belgique où les chiffres sont tout aussi bons. Et des retours dithyrambiques de la presse et, souvent, du public. Ce qui semble le rendre sincèrement très heureux, comme une sorte de revanche sur ses derniers films qui n’avaient pas très bien fonctionné (Les Rois de la piste a été un four, avec même pas 100 000 entrées, alors que celui-ci va approcher le million). Et cela le rend très heureux car le film a été très dur à financer.

Retour aux sources : les années fondatrices de Studio

Après cette mise en bouche, on lui reparle des années Studio et de ce qu’il garde de cette période.

Il ne tarit pas d’éloges sur ces années de journaliste : magnifiques, fondatrices, inoubliables… Quand il a débarqué à Paris, il n’avait le contact de personne dans le milieu. Il a l’honnêteté de dire qu’il y est entré par la grande porte alors qu’il n’y connaissait pas grand-chose. On lui a fait interviewer Michael J. Fox ou Bertrand Tavernier et on l’a envoyé à Cannes les premiers mois…

Très volubile et n’ayant pas peur de s’épancher, visiblement content qu’on lui rappelle ces belles années, il confie s’être très vite focalisé sur le cinéma français. Mais aussi avoir passé beaucoup de temps sur les tournages, où il a beaucoup appris à son insu, sans savoir qu’il allait réaliser ensuite. Et se remémore des moments formateurs sur les plateaux des films de Sautet, Chabrol, Resnais ou encore Nicole Garcia.

De l’autre côté du miroir : « J’ai toujours été un réalisateur qui a fait du journalisme »

Entré à Studio Magazine dans sa jeune vingtaine, il avoue qu’au fond de lui, il a toujours voulu devenir cinéaste. Mais qu’à ce moment-là, il n’avait absolument pas la maturité nécessaire.

« On me dit que je suis un journaliste qui a fait des films, mais moi je le vois à l’inverse, j’ai toujours été un réalisateur qui a fait du journalisme. » Quand il était sur les plateaux, c’était un metteur en scène qui apprenait sans le savoir, en gestation.

« La femme la plus riche du monde » : de l’affaire Bettencourt à la farce

Il est temps d’en venir au cœur du sujet : La femme la plus riche du monde. On lui demande bien évidemment ce qui l’a attiré dans l’affaire Bettencourt au point d’en faire un film.

Il dit avoir suivi l’affaire à l’époque, comme le monde entier selon lui, un peu comme un roman-photo ou une telenovela. Sauf que ça se passait dans un milieu auquel on n’avait pas accès. Il précise qu’une chose lui est venue en tête lors de la promotion du film : à l’époque, au début des années 2000, on ne pouvait pas vraiment identifier les ultra-riches comme maintenant grâce aux réseaux et à la déferlante d’infos. Pour lui, c’est grâce à cette affaire qu’on a pu mettre un visage, avec peut-être Bill Gates, sur quelqu’un de cette espèce. C’est ce qui l’a intrigué et ça lui a donné envie de creuser un peu.

C’est alors qu’il s’est rendu compte que derrière cette histoire politico-judiciaire aux sommes d’argent mirobolantes – qui ne veulent plus rien dire –, il y avait des personnes à qui on a assigné un rôle : la milliardaire neurasthénique, le trublion pique-assiette et la fille mal-aimée. Thierry Klifa a vite trouvé qu’on racontait souvent cette histoire par la fin, notamment dans les médias. Lui, il a voulu la raconter par le début, pour passer par l’intime, loin du fait divers, en pénétrant dans cette maison pour voir ce qui se tramait derrière les murs de ces salons guindés.

Le choix de la comédie face au drame : « Montrer le côté ubuesque »

Voilà, selon ses dires, une histoire qui tient autant du roman de Balzac que de la tragédie shakespearienne et dans laquelle il a vite vu le potentiel d’une comédie tirant vers la farce. « Il était hors de question que je fasse pleurer sur les ultra-riches, mieux valait en rire. » De son aveu, le sujet était tellement pléthorique qu’il pouvait inclure aussi la grande Histoire en son sein, de la cagoule en passant par la collaboration et le passé nazi de cette famille traditionaliste et catholique. Pour lui, c’était une immersion dans un microcosme rarement montré au cinéma, dont il fallait montrer les lois, la morale et les rouages très secrets. Tout cela concordait à faire un film dense mais toujours drôle.

L’affaire en elle-même étant tragique, on s’interroge sur la complexité de rendre comique une histoire plutôt sombre et dramatique.

Il dit avoir beaucoup enquêté sur l’affaire pour en extraire la substance potentiellement drôle. Il y a une correspondance de plus de 5 000 lettres entre les Bettencourt, découvertes lors de la perquisition. « J’ai découvert des situations complètement hors-sol, ces gens sont comme des prototypes. Et c’est ce qui a aussi plu aux acteurs, c’est le genre de personnages qu’ils ne joueront peut-être plus jamais. » Selon lui, la comédie a été dictée par le côté ubuesque de cette histoire. Et il dit avoir voulu montrer le côté décadent et terrifiant, et par ricochet potentiellement comique de tout cela.

Casting évident : Huppert et Lafitte, « tout n’est pas vrai mais rien n’est faux »

Habitué à travailler avec les plus grands acteurs (sa filmographie le prouve, elle est ahurissante en termes de prestige), il est de bon ton de le questionner sur ce superbe casting encore une fois.

Si Isabelle Huppert et Laurent Lafitte étaient ses premiers choix, relevant de l’évidence, il le confirme sans hésiter. Il dit même avoir écrit le film pour la première. Il la connaît, adore la femme, adore l’actrice et cela faisait un moment qu’ils voulaient tourner ensemble. Le rôle lui a été proposé à New York lorsqu’elle jouait au théâtre. Huppert connaissait forcément l’histoire par la presse et elle a été un peu étonnée qu’on lui propose. Et lorsqu’ils ont parlé ensemble de cette femme puissante comme aucune autre, qui était la femme de son mari et la fille de son père, devenant enfin elle-même grâce à cet homme, elle a été conquise. Ils se sont mis d’accord pour raconter une autre vérité que celle vue dans les médias, peut-être la Vérité, comme il le précise.

Quand on lui demande la part de vérité et de fiction dans le film et si c’était au spectateur de déceler le vrai du faux, il reprend une formule employée par Laurent Lafitte en promotion.

« Tout n’est pas vrai, mais rien n’est faux. »

Direction d’acteurs : confiance totale et amour de la surprise

On revient à Laurent Lafitte pour savoir comment il a choisi de le diriger dans un rôle si extravagant et important à la fois.

Il répond qu’il y a un personnage qui a un mode de fonctionnement flamboyant et qui va dans les extrêmes ; sans aller dans le mimétisme, cela montrait jusqu’où le personnage, et donc Laurent, pouvait aller. Il précise à ce moment-là qu’il a une règle qui lui est propre avec les acteurs : dès lors qu’il leur confie un rôle et qu’ils acceptent, ils font certes quelques lectures mais pas de répétitions, car il leur fait totalement confiance. Il adore ne pas savoir comment ils vont jouer et se dit ouvert à toutes les propositions et improvisations, rien n’est millimétré. « J’adore être surpris », confie-t-il.

Et concernant Laurent comme Isabelle, il ne savait pas du tout comment il allait jouer. Il le compare d’ailleurs à Michel Serrault, qui lui a dit un jour : « Je sais jusqu’où je peux aller trop loin ».

Comme il y avait une grande confiance entre lui et Laurent, il avoue l’avoir laissé faire la plupart du temps, dans un cadre défini. Et puis le montage permet de choisir et de se décider… Quand il improvisait, il le faisait toujours dans le respect de ses partenaires. Il ajoute : « C’est vraiment exceptionnel ce qui s’est passé entre Laurent et ce personnage, c’est vraiment la rencontre d’un grand acteur avec un personnage et un film. » Il ne tarit pas d’éloges sur le comédien en insistant sur le poids qu’il a pris dans le cinéma français. Amis dans la vie, il semble fier de son choix et de son acteur.

Attirer les stars : « Ils ne viennent pas pour l’argent »

Fasciné par l’ampleur des castings de chacun de ses films, qui réunissent tout le gratin du cinéma hexagonal, on lui demande comment il fait pour attirer toutes ces stars, et cela le fait rire.

« Et vu les budgets raisonnables, je peux vous assurer qu’ils ne viennent pas pour l’argent », ajoute-t-il en souriant. On pensait qu’il les connaissait de par son passé de journaliste, mais il nous assure que ce n’est pas le cas, enfin pas pour tous. Il pense qu’ils savent qu’ils vont être aimés et qu’il leur propose généralement des rôles qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. On pense notamment à Nicolas Duvauchelle en travesti dans Les Rois de la piste.

L’esprit de troupe : un cinéaste amoureux des actrices et des plateaux

Le réalisateur révélé par Une vie à t’attendre nous raconte ensuite que son amour du cinéma est venu des actrices, notamment Catherine Deneuve (avec qui il a tourné trois films).

Il s’amuse en nous disant qu’il ne voit pas comment faire du cinéma en France et, à un moment donné, ne pas penser à Isabelle Huppert.

Le cinéaste avoue aussi adorer l’esprit de troupe lors d’un tournage, ce que l’on peut vérifier d’ailleurs sur quasiment tous ses films.

Le tournage s’est déroulé en Belgique et en Grèce et ils étaient tous dans le même hôtel à prendre leurs repas ensemble, favorisant cet aspect choral hors du tournage, tous sur un pied d’égalité. « C’est peut-être ça qui leur plaît ».

Box-office et résilience : « Les deux clés sont résistance et résilience »

On change de sujet en parlant de box-office puisque ces films n’ont pas tous été des succès, loin s’en faut. Est-ce que ça l’atteint ou, une fois le film terminé, est-il derrière lui ? C’est une question qu’on lui pose et à laquelle il répond avec sincérité.

Pour lui, le succès ne donne pas forcément raison et l’échec forcément tort. Mais l’échec d’un film, ça le rend triste, comme il le confesse, au point de se remettre en question. Et puis il y a une réalité plus économique et terre-à-terre : celle de savoir si l’on pourra financer son prochain film. Et ça lui est déjà arrivé. L’écueil, selon lui, serait d’en tirer de l’amertume. Il termine sur le sujet avec une tirade : « Les deux clés du succès dans ce métier sont résistance et résilience ».

Obstination et renouveau : du théâtre au documentaire pour rebondir

Le metteur en scène précise qu’entre certains échecs, il a toujours su rebondir en élargissant son spectre, notamment avec trois pièces de théâtre avec Fanny Ardant, qui ont cartonné, et un documentaire sur André Téchiné (Cinéaste insoumis, ndlr). Il se caractérise ensuite ainsi :

« Je suis obstiné et le cinéma, c’est ma vie ! » Il confie que sur Les Rois de la piste, son avant-dernier film, il s’était rendu compte à quel point cela lui coûtait de ne plus avoir tourné et d’être sur un plateau, car il a fait une pause de plus de six ans après l’échec de Tout nous sépare. La preuve, il a enchaîné avec La femme la plus riche du monde alors que sortait à peine Les Rois de la piste.

Jury et vision du cinéma : « Un amour sans fin, qui se renouvelle »

On termine par lui demander s’il a eu un coup de cœur dans le cadre du festival, puisqu’en tant que juré de la compétition, il a déjà vu une bonne partie des films au moment de l’entretien. (Il rit.)

« Vous vous doutez bien que je ne peux rien vous dire. » Mais il confirme avoir vu beaucoup de beaux films et enchaîne sur le fait qu’il va quatre fois par semaine au cinéma.

On lui demande alors ce qu’il pense de l’évolution du septième art puisqu’il en est un fervent consommateur depuis quatre décennies.

D’emblée, il avoue qu’il ne fait pas partie de ces gens qui disent « C’était mieux avant ! ». Mieux, il enchaîne avec une tirade sur le fait que c’est incroyable d’avoir vu en quelques semaines le Paul Thomas Anderson, Sirat et la Palme d’or. Pour lui, c’est juste autre chose et il vante l’époque et ses talents… Puis il marque une pause et nous assène : « En fait, je crois que j’aime toutes les époques du cinéma, c’est comme un amour sans fin, un amour qui se renouvelle perpétuellement. »

Retrouvailles et succès à venir

L’entretien, qui a dépassé le temps imparti – ce que permet le monde du cinéma au Québec, moins cadenassé –, fut passionnant et sans langue de bois. Une poignée de main plus tard, on lui souhaite autant de succès lorsque le film sortira ici le 13 février prochain. Il ne connaissait d’ailleurs pas lui-même la date de sortie. Et, hasard ou coïncidence, Jean-Pierre Lavoignat, un ancien de Studio, arrive à ce moment-là. On les laisse à leurs retrouvailles…

« Faut pas prendre les cons pour des gens » : Absurdistan

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Dans ce nouveau volume désopilant, la satire est portée au-delà du mordant habituel pour atteindre une forme de lucidité froide. À force de pousser les logiques sociales jusqu’au grotesque, Faut pas prendre les cons pour des gens révèle ce que notre époque tolère sans sourciller : un monde qui maltraite les plus fragiles et s’en accommode avec un sourire typiquement administratif. 

Emmanuel Reuzé et ses coauteurs ont cette science de faire tenir dans quatre, cinq ou six cases une critique socio-économique d’une rare justesse, qui force sur les traits sans jamais rien sacrifier du comique. Dans ce recueil, cette mécanique semble répondre à une question : que se passerait-il si l’on poussait un raisonnement idiot jusqu’au bout ? L’auteur part ainsi de situations réelles et les mène jusqu’à leurs derniers retranchements absurdes.

La question des sans-abri, par exemple, s’observe planche après planche dans une sorte de montée en température. Les SDF sont mis au centre d’un système qui tourne à vide. La société Marcel Mendicity recrute des vagabonds comme BNP le ferait avec des gestionnaires financiers. Il y a un marché de la mendicité et les travailleurs affectés peuvent se mettre en grève pour une revalorisation salariale… ce qui occasionne des rabais sur les planchers de dons acceptés ! Ailleurs, le sans-abri Émile est décoré d’un prix pour sa faible implication dans le dérèglement climatique et ses homologues infortunés se présentent aux portes d’un hôpital pour bénéficier d’une « aide médicale à mourir » subventionnée par l’État.

Dans un supermarché, même le néant finit par se vendre, au nom du « air-shopping ». Au commissariat de police, on se montre démuni devant les violences conjugales : on ne peut rien faire tant que Madame Martinez n’a pas succombé aux coups de son conjoint. Et tant pis s’il faut ensuite invoquer son esprit pour lancer la procédure judiciaire. Des agences pour l’emploi où des robots dialoguent entre eux jusqu’aux abris en carton sur lesquels est prélevée une taxe foncière, la logique est partout la même : faire surgir l’inhumanité non pas en la dénonçant méthodiquement, mais en la montrant fonctionner au bout de ses logiques perverses.

Certaines planches prennent l’apparence de petites paraboles contemporaines. Ici, les SDF s’habituent à manger de la nourriture aspergée à la Javel (pour la rendre non consommable), si bien qu’ils ne s’accommodent même plus d’un sandwich ordinaire. Là, les salary men en costume doivent, pour circuler, enjamber des mendiants professionnels qui leur rétorquent : « Vous n’avez qu’à prendre le trottoir d’en face. On bosse, nous ! » Le monde à l’envers, mais pas tant que ça : c’est toute la force de ces pages que de nous faire rire en coin, avant que le rire ne se coince un peu.

Les auteurs ne moralisent jamais. Ils se contentent d’arranger leurs pièces dans un ordre légèrement décalé, et c’est le lecteur qui comprend, d’un coup, que ce monde-là ressemble beaucoup au sien, simplement débarrassé de ses filtres. À la manière d’un Tati qui aurait troqué sa poésie contre un humour désespérément contemporain, Reuzé et consorts observent les gestes, les automatismes, les petites lâchetés du quotidien. 

Ce recueil joue alors un rôle précieux : il met en lumière la misère et surtout la manière dont la société la traite, la gère, la met à distance, la rationalise. Sous leurs dehors légers, ces petits récits souvent autonomes restent longtemps en tête. 

Faut pas prendre les cons pour des gens, collectif 
Fluide Glacial, novembre 2025, 64 pages

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3.5

« François » : au chevet d’un monde inquiet

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Parue aux éditions Glénat, la bande dessinée François, le pape venu du Sud restitue les silences et les secousses à la fois d’un pontificat et d’une époque. Une chronique d’un monde fracturé, où l’homme en blanc chemine inquiet mais debout.

Dans les premières pages, la pandémie fond sur le Vatican comme une chape de plomb. François s’avance, seul, dans l’immensité déserte de Saint-Pierre. « Nous pensions être invincibles… Un simple virus, pourtant, nous a mis à genoux », murmure-t-il. Déjà, le ton est donné : le récit sonde la vérité nue d’un pape happé par les blessures du monde.

On voit le pontife douter, soupirer, contempler. Mais il garde son cap : « L’Évangile ne doit jamais être une arme au service d’un pouvoir. C’est un message de paix, pas de conquête ! » Face aux diplomates, il rappelle la prudence que réclame le temps présent : « Les relations entre Rome et Moscou sont… complexes. Nous devons échanger, toujours. Mais le dialogue ne doit pas être instrumentalisé par la politique. »

Cette parole, les auteurs la mettent en scène avec à-propos. À Ur, sur la Terre d’Abraham, François rappelle l’essentiel : « Le plus grand des blasphèmes… c’est de haïr son frère. » Puis il ouvre une fenêtre : « Je distingue aussi l’espoir : de jeunes musulmans et chrétiens […] qui restaurent ensemble églises et mosquées. Personne ne se sauve seul. » C’est toute la grammaire de ce pontificat : pas de naïveté, mais une obstination à ranimer ce qui peut l’être.

Les auteurs insistent aussi sur le trouble qui entoure ses décisions. La déclaration Fiducia Supplicans constitue une forme de vertige : permet-elle la bénédiction de couples de même sexe sans toucher au mariage sacramentel ? Les réactions fusent, parfois incendiaires. L’album montre un François pris entre tradition pastorale et crise de réception.

Et puis il y a ces scènes d’une réflexion plus austère. L’incendie d’une cathédrale, celle de Notre-Dame en l’occurrence, devient une parabole : « Les pierres brûlent. Mais les âmes… où sont-elles ? » La foi n’habite pas les murs mais ceux qui les portent. « L’Église ne peut pas être un musée », insiste-t-il. Ce refus de l’immobilité, on le retrouve dans toute son « œuvre » écologiste, déployée ici avec une gravité sourde : « L’homme ne peut plus prétendre être le maître absolu de la nature. Nous avons transformé cette planète en un immense cimetière », lance-t-il aux puissants du monde. Le dessin, lui, montre rivières sombres, forêts massacrées, pollutions éhontées. Un véritable psaume à l’agonie du monde.

La BD suit ensuite la lente fatigue du pape, son souffle qui s’étrécit, les gestes qui s’alourdissent. Rien de trop appuyé, juste la vérité d’un vieil homme qui tient bon comme il le peut, jusqu’au terme, contraint, de son mandat pontifical.

François, le pape venu du Sud constitue ainsi un hommage sans emphase, un récit qui montre à la fois les processus décisionnels internes au Vatican et les combats d’un Pape soucieux des pauvres, des marginaux, mais relativement impuissants eu égard aux chamboulements du monde. Un souverain pontife qui a tout fait pour rester humain dans un monde qui, pourtant, semble se déshumaniser.

François, le pape venu du Sud, Simona Mogavino, Pasquale Del Vecchio et Giampiero Casertano
Glénat, novembre 2025, 64 pages  

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3.5

« Volodymyr Zelensky » : portrait en clair-obscur

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Les éditions Delcourt publient le roman graphique d’Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini consacré à la vie du président ukrainien.

Au cœur du Bureau ovale, une scène particulièrement tendue : trois hommes, deux visions, un dialogue impossible. D’un côté, Donald Trump et son vice-président, J.D. Vance. De l’autre, Volodymyr Zelensky, d’un calme nerveux, conscient de ce qu’il risque à chaque phrase. On y devine les interstices d’un rapport de force asymétrique, l’attente d’une promesse d’aide militaire, la crainte que le soutien déjà fragile des États-Unis se dilue au gré des humeurs d’un président imprévisible. Cette scène, glissée en fin d’album, révèle la précarité absolue dans laquelle se trouve l’Ukraine. 

Dézoom : Kiev, le Donbass, la Crimée, les avenues éventrées par les premiers assauts, les foules apeurées ou en lutte. Sans sensationnalisme, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini tracent les lignes de force d’un conflit qui dépasse largement l’affrontement territorial. On y voit une Russie falsifiant la langue (« dénazifier l’Ukraine ») pour mieux avancer ses pions, une Ukraine vulnérable mais déterminée à défendre son identité, et au milieu, Zelensky, devenu malgré lui l’homme le plus exposé de la scène internationale.

Ici, le destin personnel va se fondre dans la trame géopolitique. Car, loin des images d’Épinal, Zelensky ne surgit pas du néant. Les auteurs remontent le fleuve de ses origines : une enfance dans une Ukraine encore marquée par les échos de l’Union soviétique, les subdivisions administratives, les tensions linguistiques, les micro-fractures d’un pays en recomposition perpétuelle. Le portrait est nuancé, sans emphase : un jeune homme intelligent, curieux, parfois indiscipliné, que rien ne prédestinait vraiment à devenir un symbole national.

Puis vient la scène fondatrice : l’entrée dans le monde du spectacle. Le lecteur découvre un Zelensky acteur avant d’être président. Les planches décrivent avec précision l’ascension de ce comédien vif, capable d’incarner aussi bien la farce que la satire politique. Serviteur du peuple, la série qui le propulse sous les projecteurs, devient naturellement un pivot narratif : non seulement Zelensky y joue un professeur de lycée devenu président malgré lui, mais la fiction précède la réalité avec un cynisme involontaire. 

L’élection de Zelensky en 2019 est racontée sans détour, avec ses élans d’espoir et ses critiques immédiates, y compris les soupçons, les révélations financières (Pandora Papers), les zones d’ombre que ses adversaires n’ont cessé d’agiter – à tort ou à raison. Les auteurs refusent tout manichéisme : ils montrent un homme rattrapé par les contradictions d’une démocratie jeune, surveillé, contesté, reproduisant des pratiques qu’il avait pourtant juré de rompre.

Et puis la rupture : 24 février 2022. L’invasion. La peur, la fatigue, la résolution farouche. Zelensky apparaît à la fois comme un chef de guerre malgré lui et comme un homme acculé qui refuse de se cacher. Ce qui se joue dans l’album, c’est donc moins l’héroïsation que la métamorphose. Le comédien, habitué aux plateaux, se transforme en figure résiliente, capable de rallier une nation dévastée et d’interpeller la planète entière. 

Dans Volodymyr Zelensky, le personnage n’est jamais statufié ; il reste vivant, mobile, contradictoire, en construction – exactement comme son pays. L’album se lit comme un récit d’apprentissage brutal, une chronique de la fragilité démocratique et une plongée dans les engrenages d’une guerre contemporaine où l’image, la diplomatie et la détermination individuelle pèsent autant que les armes.

Un roman graphique dense, maîtrisé, où le trait de Costantini et la narration de Stamboulis composent un portrait réussi, un peu académique mais jamais complaisant.

Volodymyr Zelensky, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini
Delcourt, novembre 2025

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3

Jone Sometimes : le grand départ

Rares sont les œuvres de coming-of-age qui parviennent à saisir avec justesse l’élan, les vertiges et les contradictions de la jeunesse. Jone Sometimes s’inscrit dans ce cercle restreint, où le minimalisme narratif agit comme révélateur de liens profonds, parfois fragiles, toujours en devenir. C’est précisément cette lumière intérieure que Sara Fantova cherche à capter dans cette chronique estivale tournée à Bilbao, pendant la Semana Grande – une parenthèse festive où désirs, doutes et rêves se mêlent dans un tourbillon émotionnel. Une ode à la liberté, à la féminité, et à la réconciliation.

La Semana Grande (également appelée Aste Nagusia), qui célèbre pendant neuf jours l’identité basque au cœur du mois d’août, sert de toile de fond à la trajectoire de Jone, jeune femme de 20 ans en pleine mue intérieure. On y découvre une ville vibrante, portée par l’énergie bénévole de ses habitants, et une complicité spontanée entre les personnages, ancrée dans une culture de solidarité. Pourtant, si Bilbao est bien plus qu’un décor, l’architecture ou l’espace urbain n’y sont montrés qu’en creux, souvent floutés ou éclipsés par des plans serrés sur les corps, comme pour mieux souligner l’intériorité des émotions et l’ancrage du récit dans les interactions humaines plutôt que dans le cadre. C’est donc une ville intime, perçue depuis les sensations de Jone, qui se dévoile à travers les visages, les gestes et les regards.

Le regard que porte Sara Fantova est profondément féminin, non pas dans un sens réducteur ou programmatique, mais dans sa manière de filmer la sensualité et la douceur, notamment dans les scènes entre Jone et son amante Olga (Ainhoa Artetxe). Ce regard est tendre, mais pudique ; il capte une proximité affective sans jamais la fétichiser. Cela dit, on peut regretter une forme de retenue, voire un manque de développement autour des personnages secondaires, dont la richesse émotionnelle reste en arrière-plan, sans doute parce qu’ils ne sont pas le cœur du projet. La réalisatrice préfère rester à hauteur de Jone, quitte à laisser dans l’ombre certaines dynamiques relationnelles.

C’est justement dans cette cohabitation entre fiction et traces documentaires que le film prend toute sa singularité. Par l’insertion subtile d’images d’archives, Fantova crée une texture poétique, une sorte de journal filmé qui oscille entre le réel et l’imaginaire. Ces éléments, davantage lyriques que purement informatifs, renforcent l’empathie et la proximité émotionnelle avec le personnage principal. Mais ce choix esthétique – à mi-chemin entre chronique sensible et rêverie mélancolique – pourra désarçonner les spectateurs en quête d’un récit plus classique et linéaire. Il s’agit moins d’un réalisme social que d’une forme de subjectivité assumée, où la narration se construit à partir des souvenirs, des sensations et des silences.

Les éclats d’un été qui vacille

La grâce du film repose aussi sur l’authenticité du jeu de ses interprètes. Olaia Aguayo, dans son premier rôle au cinéma, insuffle à Jone une vulnérabilité touchante et sans affectation. Ses amitiés et ses amours prennent vie dans des scènes simples mais profondément évocatrices. Pourtant, malgré cette justesse de ton, la mise en scène peine parfois à faire éclore les tensions dramatiques. Le récit accumule les motifs de crise – la maladie de Parkinson du père (Josean Bengoetxea), la désorientation émotionnelle de Jone – sans toujours les accompagner d’une véritable montée dramatique ou de moments de bascule.

C’est dans cette oscillation constante entre insouciance et responsabilité que le film devrait toucher au cœur. La voix off extraite du journal intime du père de Jone, structure une introspection sincère, entrecoupée de scènes de partage avec Olga. Le film aborde ainsi une thématique récurrente dans les récits de passage à l’âge adulte : la confrontation précoce avec la fragilité des parents, et le bouleversement que cela induit dans l’équilibre émotionnel du jeune adulte. On pense à Never Rarely Sometimes Always, à L’Événement, ou encore à L’âge imminent, qui explorait une relation de codépendance entre un jeune homme et sa grand-mère. Ici, la prise en charge affective est abordée sous un angle plus diffus, mais tout aussi déstabilisant pour l’héroïne.

Le titre du film, Jone Sometimes, traduit à lui seul l’ambivalence du personnage : là, parfois, mais jamais totalement présente. Une jeunesse prise entre le désir de vivre pleinement et l’appel du devoir. Fantova choisit de ne pas forcer la noirceur du sujet ; elle préfère une atmosphère lumineuse, propre à l’été, saison des émotions fortes mais éphémères. Cette chaleur est palpable dans l’énergie des fêtes, dans la musique, dans les regards échangés à la volée. Mais ce choix esthétique, s’il ancre le film dans une douceur bienvenue, limite aussi l’impact émotionnel de certaines scènes clés, comme les confrontations père-fille, souvent écourtées, sans résolution dramatique véritable.

Une mémoire qui se forme

C’est dans son rapport au temps suspendu que Jone Sometimes trouve son identité la plus marquante. À l’image de cette fête qui dure neuf jours et semble abolir les repères ordinaires, le film se vit comme une parenthèse fragile où tout peut changer – ou ne pas changer du tout. Les instants de liesse, les rencontres, les doutes : tout semble à la fois intensément présent et déjà voué à disparaître. Fantova saisit cette fébrilité du temps, ce moment charnière où la jeunesse se rend compte qu’elle ne durera pas, que l’on n’a pas d’autre choix que de passer à l’âge adulte, avec ce que cela implique de ruptures, de renoncements et d’amours inachevés.

La comparaison avec Eva en août de Jonás Trueba s’impose naturellement : même décor festif (à Madrid), même désir de capturer l’éphémère. Mais là où Trueba installe une mélancolie douce et continue, Fantova reste dans la tendresse retenue, ce qui donne au film une texture plus diffuse, parfois moins marquante. Les silences, eux, sont ce que le film réussit le mieux. Ils racontent les non-dits, les frustrations et les élans inaboutis. C’est dans ces moments suspendus que le film touche le plus juste, en évitant le pathos au profit d’une émotion discrète mais sincère.

Cependant, il manque toutefois une étincelle émotionnelle dans l’épilogue pour que cette idée de transmission, latente tout au long du récit, trouve enfin sa pleine expression. Le lien entre Jone et son père, bien que central, reste en suspens, comme si le film lui-même refusait de trancher. Reste que le portrait que Fantova fait de cette jeunesse en construction trouve un écho profond dans la temporalité même de la Semana Grande – épisode aussi bref qu’intense, comme les amitiés, les amours ou les vérités que l’on n’ose dire qu’une seule fois.

Jone Sometimes est construit ainsi, sur la fabrication d’un souvenir en train de naître. Un souvenir que les protagonistes – et peut-être les spectateurs – tenteront de préserver, tant qu’ils le peuvent encore. Un premier long-métrage modeste mais sincère, qui inaugure la vie dans tout ce qu’elle a à offrir et à reprendre, à l’image des vagues qui s’abattent, puis repartent sans prévenir, sur les côtes basques.

Jone Sometimes – bande-annonce

Jone Sometimes – fiche technique

Titre original : Jone, batzuetan
Réalisation : Sara Fantova
Scénario : Núria Dunjó López, Nuria Martín Esteban, Sara Fantova
Interprètes : Olaia Aguayo, Josean Bengoetxea, Ainhoa Artetxe, Elorri Arrizabalaga
Photographie : Andreu Ortoll
Montage : Oriol Milàn
Musique : Pablo Seijo Prado
Son direct : Lucia Herrera
Maquillage : Claudia Casanovas I Mirabet
Costumes : Isis Velasco
Chef décorateur : Erik Rodríguez
Chanson originale : « 2011» La Dani
Casting : Amets Zulueta
Assistante réalisatrice : Andrea Vilches
Directrice de production : Dani Combe
Producteurs exécutifs : Carmen Garrido Vacas, Kevin Iglesias et Judit Navarro
Producteurs : Aintza Serra, Sergi Casamitjana, David Pérez Sañudo et David Pedrosa production
Sociétés de production : ESCAC Studio, Escándalo Films, Amania Films, ECPV
Pays de production : Espagne
Société de distribution : La Fidèle Studios
Durée : 1h20
Genre : Drame
Date de sortie : 17 décembre 2025

Jone Sometimes : le grand départ
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