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« DC Christmas » : noëls masqués

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Les éditions Urban Comics publient une anthologie de récits de Noël. On y parcourt autant de styles que d’époques, on y croise autant de tonalités que de capes, et l’on comprend très vite que les périodes de fêtes, chez les super-héros, sont rarement paisibles.

L’ouvrage ressemble à s’y méprendre à un calendrier de l’Avent aux fenêtres originales. Chaque jour libère un nouveau récit, et derrière chacun d’eux se loge une vision légèrement décalée de l’esprit de Noël. 

Place d’abord aux couleurs franches, presque pop, d’un Superman nous offrant un conte moral sous forme de space-opera. Il est question de la cohabitation et de l’entraide entre des espèces différentes, contraintes d’agir solidairement pour survivre. Puis, le rideau s’assombrit : Gotham, qui ne manque jamais une occasion de s’emparer de l’atmosphère d’une fête pour en faire craquer le vernis, apparaît sous différentes formes. On y retrouve Batman dans un récit « millerien » où même le Père Noël avance sur une corde raide, entre culpabilité et rédemption. On voit ensuite le Chevalier noir adoptant l’un des chiens féroces du Joker, dressé avec patience par Alfred alors qu’il le croyait définitivement « brisé ».

À ces ténèbres répondent des farces plus lumineuses : Paul Dini, évidemment, apparaît en maître des contes de fin d’année déviants. On retrouve le duo infernal Harley et Ivy dans un numéro délicieusement irrévérencieux, avec un kidnapping bon enfant et un shopping forcé où Bruce Wayne, ensorcelé, se mue malgré lui en chauffeur et créancier. Le même Dini revient bien plus tard, dans un volet moderne où Harley, grimée en Mère Noël explosive (au sens premier du terme), covoiture avec le Chevalier noir. 

Vient également Flash, éclair de compassion et de vitesse. Le volume propose notamment une fable Rebirth où Barry Allen, sous une neige presque trop parfaite, dialogue avec un enfant adopté et rencontre ensuite un Captain Cold débordé par sa propre humanité – une trêve glacée, fragile, mais sincère. On a également droit à un récit des années 90 signé Mark Waid, qui fait de Wally West un témoin des faillites sociales de l’époque. C’est un Noël de vitrines illuminées et de cœurs cabossés, où un père en chute libre tente de se racheter sous un costume de Santa usé…

Et voilà qu’au milieu de ces variations modernes, surgit un fantôme du passé : un épisode de 1942, un Sandman signé Simon & Kirby, éclatant de couleurs et d’énergie. Ici, Noël est un terrain d’aventure burlesque : un Père Noël de pacotille enrôlé par la pègre, un duo acrobatique bondissant de toit en toit et une morale simple. C’est ancien, carré, rugueux parfois, mais terriblement vivant : une trace des origines où la fête sert d’alibi pour redire que les justes triomphent toujours, surtout en décembre.

L’ensemble, pris dans sa diversité, raconte finalement la même chose : Noël, chez DC, n’est jamais un décor anodin. Il déplie les contradictions, adoucit les monstres (même Batman vit une nuit sans histoire), met à nu les solitudes, offre des sursauts inattendus aux perdus. Certains récits racontent la charité, d’autres la rémission, d’autres encore l’idée qu’une étincelle de joie peut surgir dans un magasin désert ou un toit battu par la pluie. 

Feuilletée d’un bout à l’autre, l’anthologie devient un album de famille un peu disloqué, traversant quarante, cinquante, presque quatre-vingts ans de bande dessinée américaine. On y voit la manière dont les artistes ont habillé la fête selon les époques : clinquante, sociale, dramatique, burlesque, mythologique. On y voit aussi comment les héros, si souvent figés dans leurs archétypes, peuvent parfois échapper, l’espace d’un soir, à leurs propres règles. 

DC Christmas, collectif
Urban Comics, novembre 2025, 434 pages

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4.5

IslandExit : dépasser la souffrance

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Dans cet album, le dessinateur-scénariste Diego de la Viuda Garcia (né à Toulouse dans une famille originaire d’Espagne) raconte à sa façon la traversée de l’Islande entreprise à pied en 2019, avec ses trois meilleurs amis. Il en garde un souvenir particulier parce qu’il sortait d’une opération chirurgicale assez lourde.

On comprend assez rapidement que l’opération que Diego vient de subir est destinée à traiter le bec de lièvre qui le gêne depuis sa naissance. D’après le spécialiste qui l’a opéré, c’était la dernière intervention lourde. Mais, bien évidemment, Diego étant un jeune homme, il a subi ce bec de lièvre pendant toute son enfance et son adolescence. Même s’il peut espérer laisser tout cela derrière lui, il en garde une trace psychologique indélébile. Cela émerge dès le début de l’album, dans ses relations avec les amis avec qui il part explorer l’Islande. Et encore, on pourrait considérer que, de ce côté, Diego s’en sort plutôt bien, car ces amis sont ceux de leurs années de lycée. D’ailleurs, même si Diego fait clairement partie d’un groupe, il n’y est pas franchement à l’aise. Ainsi, il peste après JJ (Jean-Edouard) le sportif frimeur, celui qui organise la virée et qui se comporte à la manière d’un militaire en donnant des ordres. On réalise néanmoins que les liens sont plus forts qu’on imaginait, car à la suite d’un incident, JJ et Diego s’expliquent et aplanissent leur différent, ce qui assainit considérablement l’ambiance pour la suite.

Trouver sa place

Cet album permet donc à l’auteur d’exprimer son mal-être dû au bec de lièvre qui l’a handicapé depuis sa naissance. Intelligemment, la narration de cette randonnée en Islande lui permet d’aborder le sujet de façon indirecte, tout en décrivant un voyage en groupe qui devrait intéresser les amateurs de BD et d’exploration. Finalement, le mal-être de Diego n’intervient que sous forme de souvenirs ou flashbacks, en lien avec ses difficultés physiques lors du parcours à pied pour lequel il n’est absolument pas préparé. Il se trouve donc régulièrement à la traine, agacé par la volonté de JJ de respecter un plan de marche. De son côté, JJ s’agace de le trouver toujours à se plaindre.

Un premier album sincère et imparfait

Ce qui gêne un peu dans cet album, c’est qu’on a du mal à identifier les autres protagonistes, à part Diego et JJ, malgré des tenues différenciées par leurs couleurs et des physiques différents. Finalement, les prénoms ne sont que rarement utilisés ce qui met Pierre et Paul au rang de figurants la plupart du temps. D’ailleurs, pour le personnage de Pierre, on se demande un certain temps s’il ne s’agit pas d’une femme. Ce qui est assez drôle, puisque Pierre s’avère être du genre dragueur incorrigible. C’est l’occasion d’évoquer les conversations qui émaillent l’album. Elles ont probablement une saveur certaine pour l’auteur, puisqu’elles évoquent leurs souvenirs communs depuis le lycée. Mais on ne dépasse jamais le cadre de l’anecdote, savoureuse essentiellement pour ceux qui les ont vécues. Quant aux faits plus récents, ils n’ont d’autre but que d’alimenter les conversations et situer les personnages dans leur époque, avec leurs comportements et tics de langage.

70 km de randonnée pédestre

Mais ce parcours rythmé par le nombre de kilomètres effectués ne manque pas d’intérêt, grâce au dessin de l’auteur qui s’y entend, avec un trait sans fioritures, pour faire passer la séduction des paysages islandais, parfois sur une planche et même sur quelques planches doubles. Avec une réelle économie de moyens et de belles couleurs douces, il donne une bonne idée des lieux traversés, aussi bien pour les vastes étendues bien dégagées, mais aussi pour les magnifiques paysages de manière générale. Sans oublier les marcheurs que le groupe côtoie à cette occasion. Ce qui ressort aussi, c’est une certaine forme d’humour et de subtilité qui marque cet album de bout en bout et réserve quelques surprises. Ainsi, le tout début s’avère être une sorte de trompe l’œil qui enchaine sur une façon douce-amère de faire comprendre que Diego souffre d’un bec de lièvre. Et les coiffures tout en volumes de Diego et Paul font vraiment sourire. D’autre part, la façon dont JJ et Diego se cherchent ne manque pas de sel. Au final, l’émotion ressentie face à l’évocation des années de galère vécues par Diego (qui ne sont pas sans rappeler celles des gueules cassées de la Grande Guerre) n’est qu’un des éléments positifs de cet album plus riche qu’il n’y paraît au premier abord.

IslandExit, Diego de la Viuda Garcia
Éditions Sarbacane : sorti le 1er octobre 2025

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3.5

Zootopie 2 : les carottes sont cuites

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3

Avec son univers animalier foisonnant, coloré, son duo lapin-renard attachant, son humour et son enquête policière trépidante, sur fond d’un beau message d’intégration et de tolérance, Zootopie figure parmi les meilleurs films Disney des années 2010. Dix ans plus tard, nous retrouvons Judy et Nick dans une nouvelle intrigue mettant en danger l’avenir de la cité cosmopolite. Malgré un goût de déjà-vu et un récit moins bien rythmé que son prédécesseur, Zootopie 2 offre une aventure divertissante grâce à son monde étendu.

Après Vice-versa 2 et Vaina 2, Disney poursuit les suites de ses succès populaires avec le deuxième volet de Zootopie. Si cette stratégie commerciale s’est avérée gagnante avec un public toujours au rendez-vous, elle n’engendre pas les histoires les plus mémorables et la magie de Disney semble de plus en plus en panne sèche. Bien que les deux mêmes réalisateurs, Byron Howard et Jared Bush, soient à la patte, Zootopie 2 n’égale jamais son aîné. Mais il reste difficile de résister à cette carotte si appétissante en cette fin d’année !

Un serpent qui se mord la queue

Nick Wilde et Jody Hopps viennent de sauver Zootopie d’un atroce complot contre les prédateurs. Pourtant, ils ne peuvent s’accorder aucun répit. À peine réuni, leur duo dévastateur provoque les foudres du chef Bogo, qui les envoie tout droit en thérapie pour coéquipiers en perdition. Devenus fugitifs, Nick et Judy se mettent sur la piste sinueuse d’un indésirable serpent pour résoudre une énigme et défendre leur tandem.

C’est avec un plaisir indéniable que l’on retrouve les deux personnages, toujours aussi délicieux. Zootopie 2 approfondit leur relation, pas toujours évidente, mais toujours sensible. Comment travailler ensemble malgré nos différences ? Comment exprimer ce que l’on a sur le cœur ? Le film assume clairement de donner dans le bon sentiment. De manière plus artificielle, il reconvoque les protagonistes secondaires du premier volet. Ces animaux n’ont malheureusement qu’un rôle restreint à jouer et font moins rire, faute d’idées neuves pour les exploiter. Gazelle est particulièrement victime de cette réapparition forcée, avec une chanson de Shakira insipide, loin du peps de « Try Everything« . D’autres animaux sont cependant introduits, notamment un mystérieux serpent, Gary, et un castor trépidant. Plutôt réussis, ils offrent un souffle bienvenu à un récit qui peine à captiver.

En effet, l’intrigue convainc peu. Basée sur un schéma relativement similaire au premier film, aussi lente et paresseuse que Flash, elle ne crée aucun moment mémorable. L’humour décalé des situations cocasses et le savoureux  anthropomorphisme ne sont presque plus au rendez-vous. L’histoire sert la même morale que son aîné autour de l’inclusion. Elle y ajoute aussi une critique du capitalisme, plus novatrice, qui permet d’enrichir l’univers de la cité. Zootopie 2 s’éloigne alors du centre-ville pour nous faire découvrir d’autres territoires luxuriants, un désert, une montagne, un village sous la neige et un exubérant marché du marais où des lions de mer ont élu domicile. Ces zones en marge de la société zootopienne, représentatives d’autres modes de vie, restent la principale création du film. L’animation est toujours aussi belle, qu’il s’agisse des expressions animales, des décors de bourgades recluses ou des paysages naturels.

Afin de pallier son scénario pataud, Zootopie 2 multiplie les références cinématographiques (Ratatouille, Shining). Si certaines font sourire, d’autres semblent totalement superflues. Ces citations témoignent néanmoins du souci croissant de satisfaire petits et grands. Un objectif complexe malgré tout rempli. Zootopie 2 ravira tous ceux qui veulent passer un bon moment, avant d’être vite oublié.

Zootopie 2 – bande-annonce

Zootopie 2 – fiche technique

Titre original : Zootopia 2
Réalisation : Jared Bush, Byron Howard
Scénario : Jared Bush
Interprètes (voix originales) : Ginnifer Goodwin, Jason Bateman, Idris Elba, Ke Huy Quan, Fortune Feimster, Shakira, Michael J. Fox
Interprètes (voix françaises) : Marie-Eugénie Maréchal, Alexis Victor, Baptiste Lecaplain, Pascal Elbé, Olivia Luccioni, Clara Soares, Claire Keim, Fred Testot
Direction artistique : Mehrdad Isvandi
Musique : Michael Giacchino
Production : Yvett Merino
Producteurs délégués : Jennifer Lee et Jared Bush
Sociétés de production : Walt Disney Pictures, Walt Disney Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures International
Durée : 1h48
Genre : Animation, Comédie, Aventure, Famille
Date de sortie : 26 novembre 2025

La voix de Hind Rajab : un indigent tire-larmes

Kaouther Ben Hania choisit d’évoquer la tragédie de Gaza à travers le cas d’une petite fille coincée dans une voiture, secourue par le Croissant rouge palestinien. Un traitement sans recul qui ne tarde pas à enfermer le spectateur dans une émotion obligatoire. Déplaisant.

Un mélange de fiction et de réel

Entremêler fiction et documentaire n’est plus vraiment une nouveauté. Si le Close Up de Kiarostami reste une référence en la matière, nombre de films ont adopté la recette : de Mona Achache (Little Girl Blue) à Romane Bohringer (Dites-lui que je l’aime) pour le versant intime, du récent Dossier 137 de Dominik Moll à Le Caire confidentiel et Les Graines du figuier sauvage pour le versant politique. Dans Les Filles d’Olfa, Kaouther Ben Hania proposait un dispositif original : pour aborder le cas d’une famille décimée par l’islamisme, elle mêlait comédiens et vrais personnages de l’histoire. Le film, malgré quelques faiblesses, parvenait à sortir du lot. S’il y parvenait, ce n’était pas simplement par le mélange fiction-réel mais bien par la façon dont il le mettait en œuvre. Et c’est bien ce qui interroge dans ce nouvel opus.

Pour dénoncer le massacre des Palestiniens à Gaza, Kaouther Ben Hania s’appuie sur une voix. La voix d’une petite fille de 6 ans, avec laquelle le Croissant rouge palestinien, organisme situé en Cisjordanie chargé de venir en aide aux Gazaouis en détresse, fut en contact. La réalisatrice tunisienne explique avoir été bouleversée par cet enregistrement, ce qui lui donna l’idée du film.

L’un des opérateurs téléphoniques, Omar, reçoit l’appel d’une petite fille coincée dans une voiture qui vient d’être criblée de balles. Ses oncles, tantes et cousins autour d’elle sont tous morts. Le film raconte la tentative de la sauver, en dépit des obstacles. Car on ne peut pas simplement envoyer une ambulance chercher la petite fille, fût-elle seulement à « huit minutes » : il faut s’assurer que le parcours est sécurisé. Et ça, c’est long et compliqué.

Crises de larmes et coups de gueule

Comment Ben Hania traite-t-elle son sujet ? De la pire façon possible : pour exprimer le caractère tragique de la situation elle montre une femme qui pleure en gros plan, pour traduire son caractère révoltant elle montre un homme qui rue dans les brancards. L’une des choses qui distingue la démarche d’un auteur, c’est précisément de ne pas recourir à ces expédients : si les personnages ont chaud par exemple, ne pas les montrer en sueur et se plaignant de la chaleur comme dans Valley of Love de Guillaume Nicloux. Les Frères Dardenne, à propos de leur film Le Fils, ont évoqué le danger de sombrer dans la facilité dès lors qu’ils abordent un sujet tragique. Une préoccupation que ne semble pas partager la réalisatrice tunisienne.

Deux personnages portent l’émotion face à deux autres qui portent la maîtrise rationnelle. Un homme et une femme de part et d’autre. Du côté de l’émotion, Saja, la supérieure hiérarchique d’Omar, se répand en grandes eaux au bout du fil avec l’enfant. Omar pleure aussi pas mal, s’impatiente, perd ses nerfs beaucoup. Du côté de la maîtrise, Mahdi, chargé de l’organisation des secours, entend ne faire courir aucun risque à l’équipe qui doit aller chercher la petite : il montre à Omar les photos des secouristes abattus par l’armée israélienne, assurant que s’il y en a de nouveau il arrête ce boulot. Nisreen est la psychologue qui s’efforce de calmer tout le monde.

Ce traitement n’est pas seulement indigent, il est aussi répétitif : Omar s’énerve après Mahdi, Saja pleure, Omar pleure puis insulte les gens de la Croix Rouge, Saja pleure, Omar affiche des photos de la petite fille pour faire pression sur Mahdi (comme si celui-ci ne voulait pas, lui aussi, porter secours à l’enfant), Saja pleure, Omar en vient aux mains avec Mahdi, Saja pleure. Tout cela, quasi exclusivement filmé caméra à l’épaule. Le degré quasi zéro de la mise en scène.

Le caractère larmoyant du film, qui déjà plombait Les Filles d’Olfa, est ici par ailleurs un contresens par rapport au matériau de base du film, la voix de cette enfant. Car Hind n’est absolument pas dans le débordement : elle ne cesse simplement de répéter « viens me chercher », comme n’importe quelle petite fille abandonnée. Cette sobriété est bien plus poignante que les réactions outrées du Croissant rouge qui nous sont données à voir. La cinéaste ne laisse pas venir à elle le spectateur : elle lui dicte ses réactions. Émotion obligatoire.

Une fin plus convaincante

Et puis il y a cette fin, que l’on ne dévoilera pas, où le ton change. Un silence glaçant nous fait prendre conscience du caractère assez vain de l’agitation qui a précédé – et donc du film lui-même. Pour entretenir le suspense, Ben Hania a recours à la petite voiture qui bouge sur la carte, procédé vieux comme l’Alien de Ridley Scott, où le monstre apparaissait sur un écran tout proche de l’un des combattants du vaisseau.

Qu’il soit utile de dénoncer la tragédie de Gaza, personne ne le contestera. Mais si l’objet d’une critique est de traiter de la qualité cinématographique d’un film, force est de constater que ce tire-larmes ne rend pas hommage à la grandeur de sa cause. On comparera avec le Oui de Nadav Lapid, authentique geste artistique qui choisit de laisser hors champ les bombardements pour déployer son sujet de manière métaphorique. Gageons que le soutien au film d’un grand réalisateur comme Jonathan Glazer est plus politique qu’artistique. Car La Zone d’intérêt est un pur objet de cinéma. Tout le contraire de cette Voix de Hind Rajab.

La Voix de Hind Rajab – Bande annonce

La Voix de Hind Rajab – Fiche technique

  • Titre original : صوت هند رجب (Ṣawt Hind Rajab)
  • Titre français : La Voix de Hind Rajab
  • Réalisation : Kaouther Ben Hania
  • Scénario : Kaouther Ben Hania
    Avec : Saja Kilani, Amer Hlehel, Motaz Malhees, Clara Khoury
  • Image : Juan Sarmiento G.
  • Son : Amal Attia, Elias Boughedir, Gwennolé Le Borgne, Marion Papinot
  • Montage : Qutaiba Barhmaji, Maxime Mathis, Kaouther Ben Hania
  • Musique :
  • Production : Tanit Films, Mime Films
  • Producteurs : Nadim Cheikrouha, Odessa Rae, James Wilson
  • Pays : Tunisie, France
  • Genre : Docufiction / Drame
  • Durée : 1h29
  • Distributeur : Jour2Fête
  • Date de sortie : 26 novembre 2025
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2.5

Les Œillades 2025 : Le Chant des forêts de Vincent Munier, trois générations sous les arbres

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Après le succès de La Panthère des neiges, le photographe animalier Vincent Munier offre un voyage sensible au cœur des forêts vosgiennes de son enfance. Entre Michel, son père naturaliste et Simon, son fils adolescent, trois générations se transmettent le même regard émerveillé sur le vivant. Un documentaire contemplatif d’une beauté sidérante, qui a remporté le Prix vert au 29ème festival « Les Œillades » d’Albi.

Après l’épopée tibétaine de La Panthère des Neiges qui lui a valu un César en 2022, Vincent Munier opère un retour aux forêts vosgiennes de son enfance. Le geste pourrait sembler modeste, presque familial au regard des précédentes aventures himalayennes. Il s’agit en réalité d’un film infiniment plus exigeant, qui fait de la proximité géographique le terrain d’une exploration sensorielle inédite.

La structure du Chant des Forêts repose sur un dispositif à trois voix, tissant un dialogue intergénérationnel qui échappe à la simple chronique familiale. Michel, le père, appartient à cette lignée d’écologistes de la première heure qui ont consacré leur vie à observer le grand tétras, cet oiseau fantôme dont la disparition dans le massif vosgien résonne comme un symptôme douloureux. Vincent, le fils devenu photographe animalier, a hérité de cette obsession de l’affût. Simon, le petit-fils de douze ans, découvre à son tour ce langage silencieux fait d’immobilité et d’attention. Leurs veillées en clair-obscur dessinent une même quête – croiser le regard du lynx, contempler la parade du grand tétras, écouter le brame du cerf, rêver d’entendre l’appel du hibou grand-duc –, tandis que la cabane sous la neige devient le lieu d’une transmission qui ne passe pas par les mots mais par une présence partagée dans les bois, une manière d’apprendre à voir ce qui se dérobe.

Le tournage s’est étalé sur une décennie, accumulant des milliers d’heures d’affût pour saisir ces instants fugaces où le vivant consent à se révéler. Le protocole est radical : aucune brume artificielle, ni aucun animal apprivoisé. Cette ascèse technique n’est pas un renoncement mais une véritable exigence qui vient bouleverser les codes du film animalier. En effet, ici la caméra adopte une posture d’effacement, refuse de dominer son sujet, accepte sa propre fragilité : le renard traverse la clairière selon sa logique propre, le lynx surgit et disparaît quand bon lui semble, instaurant un jeu de miroirs où l’observateur devient l’observé.

Mais la véritable singularité du Chant des Forêts réside dans son architecture sonore. Vincent Munier place le son au même niveau que l’image, parfois même au-dessus. Des micros sur batterie enregistrent pendant des jours entiers les manifestations acoustiques de la forêt : cri de la hulotte, chant du grand-duc, battement d’ailes du grand tétras. Ces captures dessinent un paysage invisible, particulièrement la nuit quand l’oreille prend le relais de l’œil. La salle de cinéma se transforme alors en affût géant où chaque craquement devient événement, où le silence même se charge de présences latentes. Cette logique impose d’entendre avant de voir, de laisser l’imaginaire compléter ce que la vision ne peut saisir.

Le réalisateur fait le choix de la proximité géographique, ancrant son regard dans les Vosges et le Jura, avec une échappée norvégienne propice au voyage initiatique de Simon. Cette économie permet surtout une fidélité quotidienne au territoire, une accumulation d’images qui n’aurait jamais pu naître d’un tournage classique. Dix ans de présence intermittente, des milliers d’heures sans rien voir, pour quelques instants de grâce. Là où le documentaire animalier cherche généralement l’événement, la scène dramatique, le moment exceptionnel, Vincent Munier privilégie la durée, l’attente, le frémissement. Cette sobriété formelle entre en résonance avec son message écologique, qui mise sur l’émerveillement ou l’émotion esthétique, en refusant toute posture moralisatrice. La disparition du grand tétras sert ainsi de métaphore à un effondrement systémique, alors que la forêt tout entière devient un espace de résistance sensible, un refuge contre la « crise de sensibilité » contemporaine. Face à l’accoutumance généralisée à la dégradation des milieux naturels, le film propose ici une forme de rééducation du regard et de l’écoute.

Le Chant des Forêts confirme donc que Vincent Munier a trouvé son propre langage cinématographique, fait de patience, de respect et d’effacement. En choisissant le murmure et l’intimité, le réalisateur signe un hymne sensible à la forêt et à ceux qui l’habitent, un splendide film-manifeste qui réinvente les codes du documentaire animalier. Reste à espérer que cette voix fragile trouvera son public, au-delà du cercle déjà conquis des amoureux de la nature.

★★★★☆

Le Chant des forêts – Bande-annonce

Synopsis : Après La Panthères des neiges, Vincent Munier nous invite au coeur des forêts des Vosges. C’est ici qu’il a tout appris grâce à son père Michel, naturaliste, ayant passé sa vie à l’affut dans les bois. Il est l’heure pour eux de transmettre ce savoir à Simon, le fils de Vincent. Trois regards, trois générations, une même fascination pour la vie sauvage. Nous découvrirons avec eux cerfs, oiseaux rares, renards et lynx… et parfois le battement d’ailes d’un animal légendaire : le Grand Tétras.

Le Chant des forêts – Fiche technique

Réalisation : Vincent Munier
Production : Pierre-Emmanuel Fleurantin, Laurent Baujard, Vincent Munier
Photographie : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion
Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt
Son : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion, Léo-Pol Jacquot
Musique : Warren Ellis, Dom La Nena, Rosemary Standley
Distributeur : Haut et Court
Durée : 1h33
Genre : Documentaire
Sortie : 17 décembre 2025

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4

« Les Enfants de l’empire » (vol. 2) : le monde qui vacille

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Il y a dans ce second volume une douceur trompeuse, comme si Yudori nous offrait d’abord la lumière dorée d’une fin d’après-midi avant d’annoncer l’orage. Arisa Jo et Jun Seomoon poursuivent leur chemin, hésitants et ardents, là où les élans du cœur se mêlent au souffle d’un pays qui, en 1930, tente de respirer sous l’occupation japonaise. Les gestes du quotidien semblent innocents, mais la moindre scène porte la trace d’un monde en transition – sociale, politique, intime.

L’autrice poursuit ici la chronique amorcée dans le premier tome : celle d’une jeunesse qui ne sait pas encore qu’elle s’apprête à perdre quelque chose de précieux. Arisa et Jun se regardent à distance, se cherchent, se frôlent, comme deux silhouettes que la société voudrait maintenir dans des rôles prédéfinis. Lui, engoncé dans un carcan familial et scolaire qui l’étouffe. Elle, rebelle malgré elle, plus sensible aux mots qu’aux règles absurdes – ne pas mélanger hommes et femmes à table, par exemple – et décidée à ne pas reproduire les renoncements qui ont abîmé son propre père.

Arisa, peut-être future écrivaine, cherche refuge dans la langue comme on se protège d’un monde trop étroit. Jun, de son côté, se trouve entre l’éveil du désir et la tentation d’idées radicales, attiré par les voix dissidentes qui grondent derrière les murs de l’université. L’amour naissant entre les deux adolescents existe, sans jamais se dire entièrement. Ce silence, Yudori le rend presque palpable, lui donnant la texture d’un aveu retenu.

Il y a dans ce volume une manière de raconter la grande Histoire par la petite, et c’est l’une des forces de Yudori. À travers des chapitres-contemplations (un plat traditionnel, un vêtement, l’ouverture d’un grand magasin), elle esquisse toute une Corée qui se transforme lentement. Les femmes commencent à peine à sortir de l’ombre, et le récit rappelle combien la banalité d’aujourd’hui pouvait être une anomalie alors. L’épisode du bouillon de bœuf devient soudain la mesure d’un monde en train d’évoluer.

La voix d’Arisa, la dignité silencieuse de la mère de Jun – servante depuis des décennies, écrasée par les traditions – ou la détermination de Mari Bak, jeune fille refusant son destin de paysanne, composent un tableau social d’une subtilité rare. À l’opposé, la douce Hwajeong, exclue de l’université, incarne l’autre versant du système : celui des existences que la société fracture.

Graphiquement, Yudori touche une forme de grâce. Les visages sont élégants, expressifs, presque calligraphiés. Les décors, moins nombreux peut-être qu’on l’espérerait, n’en reconstituent pas moins un cadre crédible, parfois envoûtant. L’adolescence touche à sa fin. La politique s’invite dans les couloirs des écoles et dans les conversations. Le socialisme séduit une partie de la jeunesse, tandis que l’assimilation forcée menée par les Japonais continue de broyer les plus vulnérables. 

Le récit reste encore dominé par le quotidien, avec une intrigue volontairement ténue, parfois frustrante tant on aimerait que l’histoire s’élance avec plus d’ampleur. Mais la dernière partie laisse paraître un virage narratif : les années un peu naïves semblent prêtes à se dissiper, comme une brume du matin qui se déchire. Ce second volume affirme plus nettement les personnalités, les doutes, les contradictions des deux protagonistes. Yudori saisit la fragilité des êtres au moment précis où ils comprennent que leur avenir ne leur appartient déjà plus tout à fait.

Les Enfants de l’Empire (vol. 2), Yudori
Delcourt, novembre 2025, 224 pages

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3.5

« Les Âges d’or de Picsou » : cupide mais attachant

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Avec son chapeau haut-de-forme, son pas nerveux et son obsession pour l’argent, Picsou occupe une place de choix dans la galaxie Disney. Archétype de l’avare, mais aussi de l’entrepreneur visionnaire et du patriarche à l’affection pudique, il constitue un point d’entrée idoine pour quiconque aimerait revisiter les récits emblématiques de la maison aux grandes oreilles. Avec Les Âges d’or de Picsou, les éditions Glénat proposent un retour aux sources, où l’on retrouve, intacte, la saveur des premières grandes comédies dessinées des maîtres Disney.

Ce premier volume, qui assemble Carl Barks, Romano Scarpa, Tony Strobl, Daniel Branca et Giorgio Cavazzano, dessine un panorama presque complet des métamorphoses du personnage : son humour, sa colère, sa radinerie attendrissante et son art unique de provoquer un chaos où il devient ensuite le seul à pouvoir remettre de l’ordre.

« Noël sur le Mont Ours » ouvre le recueil comme une pièce de théâtre dont on connaît la morale avant d’en connaître les ressorts : Picsou, fidèle à son goût pour les farces cruelles, invite Donald et ses neveux à passer Noël dans un chalet isolé… uniquement pour tester leur courage. La ruse est presque enfantine : il se déguisera en ours, frappera à la porte, et se réjouira de leur panique. L’ironie barksienne surgit aussitôt : tandis que l’oncle prépare sa farce, de véritables ours s’invitent dans l’histoire. Le stratagème se retourne, les quiproquos s’accumulent et le vieil avare voit son propre piège se refermer sur lui avec une précision presque mécanique. 

Avec « Le Secret du vieux château », Carl Barks délaisse la farce pour une atmosphère d’aventure gothique où Donald tente de renflouer son oncle en mettant la main sur un trésor écossais. Le récit, avant l’heure, porte déjà l’esprit de Scooby-Doo : silhouettes spectrales, illusions scientifiques, faux fantômes et identités usurpées. Dans « Pêche au yacht », Donald et ses neveux, récupérant des déchets marins pour quelques dollars, se retrouvent mêlés à une opération de renflouement dont les enjeux financiers feraient pâlir n’importe quel entrepreneur moderne. Picsou veut récupérer son yacht englouti… sans payer le moindre centime. Donald tente d’imaginer des solutions astucieuses, mais chacune d’elles passe par une entreprise appartenant à l’oncle, qui lui facture précisément ce qu’il espérait gagner. Un piège économique parfait.

« Retour au Klondike » est peut-être la plus belle réussite du volume. Picsou, désorienté par des pertes de mémoire, laisse au début de l’histoire béante la porte de son coffre-fort contenant près de 8000 m³ d’or. Un médecin lui prescrit des pilules à 10 cents pour retrouver la tête… une somme dérisoire que l’avare refuse de payer ! Résultat : il marchera une semaine entière pour économiser quelques sous alors que sa propre compagnie aurait pu l’y conduire gratuitement. Cette faiblesse mémorielle réactive un souvenir ancien : un tas de pépites enterré dans la “rivière de l’agonie blanche”. L’expédition qui s’ensuit réunit Donald, les neveux, un vieil ours croisé en chemin, et les fantômes sentimentaux d’un passé où Goldie apparaît. La fin, inattendue, réintroduit une nuance que Barks maîtrisait à la perfection : l’avare invétéré, si prompt à compter ses pièces, peut se montrer étonnamment généreux, mais seulement lorsqu’il oublie qu’il l’est.

Avec « Le Rapt de Brigitte », Romano Scarpa fait entrer Picsou dans la grande tradition italienne, où la comédie sentimentale se mêle aux complots économiques. Brigitte, éternelle amoureuse, est enlevée : les neveux simulent le kidnapping pour voir si Picsou tient réellement à elle. Pendant ce temps, Jacques Humul, rival fortuné, cherche à s’emparer d’un secret jalousement gardé par Picsou. Mais l’avare n’a d’yeux que pour ses précieuses possessions indiennes, et lorsqu’il apprend qu’il faudra payer 100 dollars pour retrouver Brigitte, il s’interroge sincèrement : pourquoi dépenser autant pour “cette casse-pieds” ? Scarpa orchestre une satire joyeuse du sentimentalisme contrarié.

Après un excellent Strobl, « Le Secret du perroquet » de Daniel Branca renoue avec le récit de chasse au trésor pure, dans une ambiance presque picaresque. Un perroquet crache des chiffres cryptiques, une carte au trésor apparaît, et les brigands affluent comme attirés par l’odeur de l’or. Picsou, bien sûr, veut tout récupérer – et son avarice atteint dès le départ des sommets, lorsque l’héritage obtenu ne correspond pas au montant espéré. L’excès devient un moteur comique. 

Le recueil se clôt sur une mise en abyme savoureuse : « Retour sur le Mont Ours, de Cavazzano », revisite la toute première histoire du volume. Les motifs se répondent, les clins d’œil abondent, et l’ironie se dédouble : ce n’est plus seulement Picsou qui tend un piège, mais la bande dessinée elle-même, consciente de son héritage.

Ce premier tome des Âges d’or de Picsou est un voyage dans la fabrique même du mythe, un parcours à travers les styles et les époques, un laboratoire où l’avarice devient poésie. On y voit Picsou tour à tour cruel, touchant, roublard, naïf ou absurdement pingre. Mais toujours cohérent, toujours lui-même, c’est-à-dire un héros paradoxal, porté par les plus grands artisans de la BD Disney.

Les Âges d’or de Picsou, collectif 
Glénat, novembre 2025, 216 pages

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4.5

« Les âges d’or de Mickey » : un retour aux sources

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Les éditions Glénat exhument huit récits fondateurs de la souris la plus célèbre du monde. Un voyage à travers six décennies d’imaginaire, où l’on voit Mickey se réinventer sans jamais renier son énergie première.

Ce premier volume des Âges d’Or de Mickey constitue une anthologie dense, élégante, qui revisite des pans entiers de l’histoire Disney à travers huit récits allant de 1938 à 1999. Rien de poussiéreux dans cet ensemble : au contraire, on y retrouve un Mickey revivifiant, qui s’adapte, et notamment graphiquement. Une icône en mouvement.

Le parcours s’ouvre sur Gottfredson, incontournable architecte du Mickey d’avant-guerre, avec « Mickey Mouse et Robinson Crusoé ». Paru en 1938, l’épisode joue la parodie décalée du mythe : Mickey échoue sur une île peuplée de cannibales façon cinéma d’aventure, multiplie les gags slapstick et traverse un récit où l’on sent la bascule graphique opérée au sein du studio. Les animateurs réinventent alors ses yeux, modernisent son langage corporel : ce changement irrigue tout le strip.

« Le Monde de demain », du même Gottfredson, pousse la trajectoire plus loin, vers une science-fiction rétrofuturiste qui anticipe les utopies technologiques d’après-guerre. Mécanismes automatiques, écrans géants, robots militaires : c’en est presque visionnaire. Pat Hibulaire orchestre de son côté une armée mécanique pour dominer le monde, et Mickey traverse le récit en héros vif, dont Gottfredson maîtrise chaque nuance expressive.

Avec « Les Fantômes de l’aéroport » (Bill Wright, 1948), changement d’atmosphère : un aéroport fantôme, une ville abandonnée, une ambiance qui flirte avec le polar et le serial. Derrière les faux spectres se cache une opération de contrebande, dans une construction narrative qui évoque presque un prototype de Scooby-Doo avant l’heure. Wright, héritier appliqué du style Gottfredson, injecte sa propre nervosité graphique, plus anguleuse, plus sèche.

Paul Murry, figure majeure du Mickey des comic-books, prend le relais avec « Le Signe du Calmar » (1955). Récit d’aventure à énigme, où un trésor caché n’est révélé qu’à un perroquet muet, l’histoire permet au dessinateur de déployer son trait épuré et efficace, calibré pour la bande dessinée populaire. Murry y fait briller un Mickey élastique et frontal.

Même énergie dans « Aventures en mer ! » (1961), du même Murry : un récit maritime où un clipper, un sous-marin et une cargaison suspecte servent de décor à une confrontation réjouissante entre Mickey et Pat Hibulaire. L’épisode s’autorise des trouvailles comiques simples, efficaces, qui accentuent la dynamique entre le héros et un Dingo délicieusement décalé.

Le voyage change de latitude avec « Mickey et les sapins de l’Himalaya » (Scarpa & Cavazzano, 1962). On entre ici dans le territoire italien du Topolino, là où l’école Disney européenne a développé un sens aigu de l’aventure feuilletonesque. Sapins volés, fausses identités, policiers contrefaits : l’intrigue multiplie les rebondissements. Scarpa et Cavazzano réussissent surtout une synthèse graphique qui prolonge l’héritage de Gottfredson tout en annonçant le dynamisme moderne du dessin italien.

Plus tardif, « La Légende de Guillaume Tell » (Calvet Esteban, 1990) propulse Mickey dans un Moyen Âge revisité où la figure du héros s’adapte aux codes européens. L’exercice pourrait sembler casse-gueule ; il devient au contraire un terrain de jeu pour inscrire Mickey dans un imaginaire plus théâtral, porté par un dessin souple qui respecte les modèles classiques tout en les infléchissant.

Enfin, « Les 2500 Mickey » (Ferioli, 1999) clôt la sélection avec une pirouette méta : une machine destinée à cloner Mickey finit par produire des doubles qui refusent leur effacement. Le ton est vif, presque satirique, et la modernité du trait de Ferioli donne au récit une énergie contemporaine. Mickey y affronte littéralement sa propre image, comme si la série se penchait sur sa longévité.

Huit histoires, donc, qui ne relèvent pas seulement d’un hommage patrimonial : elles composent un portrait mouvant de Mickey à travers les décennies, révélant ses métamorphoses graphiques, ses glissements de ton, sa capacité à absorber les codes narratifs de chaque époque. Un ensemble rythmé, ludique, qui parle aux enfants autant qu’aux lecteurs familiers du patrimoine Disney. Une belle démonstration, surtout, que les âges d’or ne sont jamais définitivement derrière nous.

Les Âges d’or de Mickey, collectif 
Glénat, novembre 2025, 200 pages

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4.5

« Aux frontières de Pandora » : le long chemin de So’lek

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Dans Avatar : Aux frontières de Pandora, Ray Fawkes et Gabriel Guzman prolongent l’univers imaginé par James Cameron en lui offrant un versant plus intime, plus rêche, presque âpre. L’album explore les cicatrices d’un survivant, ses visions hantées et les chemins sinueux par lesquels la reconstruction devient possible. Dense, grave, parfois brutal, ce récit complet constitue une agréable surprise.

So’lek avance, effacé dans l’ombre d’une défaite qui, pour lui, a tout englouti : son clan, son foyer, jusqu’au fil même de sa mémoire. Les premières pages le montrent encore pris dans l’écho des combats, envahi de visions de la guerre que son peuple a menée. Rien de prophétique dans ces images, seulement la persistance du traumatisme, une chair encore réactive au souvenir du feu humain. Et pour s’y soustraire, ou plutôt se reconstruire, il va se conformer à une inspiration mythologique, point de départ d’un long cheminement intime et collectif.

Son errance, d’abord partagée avec une survivante qu’il accompagne jusqu’à l’Arbre des Voix, ouvre un long cycle de chemins et de rencontres. L’album ne raconte pas tout : il suggère des années de marche, de faim, de pluie, de silence. Les étapes ne constituent pas que des stations initiatiques ; elles sont des interludes où So’lek trouve parfois un toit, parfois un conseil, parfois seulement un regard qui ne s’effraie pas de sa solitude. Les Anurai, les Tkruam, et d’autres encore : chacun apparaît le temps de transmettre une parcelle de savoir, jamais plus que ce que leur propre monde peut lui offrir.

Tout, ici, constitue un levier ou un obstacle, une présence sur sa route, qui le force à reconnaître ses limites et, surtout, à demander de l’aide. So’lek s’y brise, s’y épuise, y retourne, et finit par accomplir ce qui ressemble moins à une domination qu’à une alliance fragile. L’album en reste là : dans une énième rencontre mortifère avec l’homme, mais alors que ce dernier témoigne de son ambivalence, de sa dualité.

Car lorsque les humains reviennent avec le poids froid des machines, les vaisseaux fendent le ciel, la jungle s’embrase, et So’lek se retrouve, malgré lui, au cœur d’une nouvelle confrontation où la violence reprend ses droits. Un individu partisan de la paix laisse pourtant entrevoir un autre rapport possible…

Entre ces violences, quelque chose continue pourtant de se reconstruire : les gestes d’un clan qui soigne, la patience d’une jeune femme, l’attention portée à chaque créature, chaque outil, chaque fragment de vie encore possible. À travers eux, So’lek retrouve une manière d’être au monde malgré l’épreuve, encore vive. Rien qui prétende réparer la perte ; seulement la possibilité, ténue mais réelle, de continuer à marcher.

Le dessin de Gabriel Guzman impose immédiatement son style nerveux, charpenté, traversé de traits secs qui donnent aux corps une tension presque permanente. Les couleurs, souvent denses, les visages, taillés comme à vif, les scènes d’action, spectaculaires, trouvent ici leur plénitude, dans un récit de survie, d’apprentissages modestes, qui avance avec pudeur, au plus près d’un être qui cherche encore la forme d’un avenir.

Avatar : aux frontières de Pandora, Ray Fawkes et Gabriel Guzman
Delcourt, novembre 2025, 128 pages

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3.5

« Les Fleurs du Mal » selon Olivier Ledroit, l’incandescence retrouvée

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Dans cette somptueuse édition où les poèmes de Baudelaire se glissent entre les velours sombres, les ors patinés et les fièvres chromatiques d’Olivier Ledroit, Les Fleurs du Mal renaissent avec intensité. Plus qu’un livre illustré, c’est une traversée sensuelle et parfois inquiète, où chaque page s’anime au rythme du texte.

Il y a, dans la rencontre entre Charles Baudelaire et Olivier Ledroit, quelque chose d’inévitable, d’alchimique. Comme si l’univers baroque, ténébreux et voluptueux de l’un attendait, depuis plus d’un siècle et demi, pour s’incarner pleinement, les traits enlevés de l’autre. Olivier Ledroit exacerbe les textes, comme un musicien qui rejouerait une partition connue avec un instrument nouveau, plus tranchant, et résolument envoûtant.

On retrouve dans ces images apposées sur les mots la signature reconnaissable d’un artiste accompli : silhouettes éthérées, femmes-fantômes à la beauté dangereuse, décors saturés de symboles, pages griffées d’encre, de taches, de brûlures dorées. Le livre devient un espace où les obsessions baudelairiennes – l’oxymore, le désir, la douleur, le sacré travesti – se matérialisent avec une force presque tactile. Le XIXᵉ siècle qu’Olivier Ledroit invoque n’a rien du tableau d’époque : il ressemble à un rêve fiévreux, fascinant, gorgé de détails faisant sens.

Cette interprétation visuelle renvoie Baudelaire à une forme d’artisanat : celui des sensations. Ses visions ne demandent qu’à prendre forme et vie. Olivier Ledroit s’en empare avec un mélange de respect et de liberté. Il ne cherche jamais à « décorer » le poème ; il en traduit les affects, il en épouse les pulsations. 

Ainsi, La Beauté devient un portrait hiératique, presque sculptural, dont la froideur assumée répond à la grandeur glacée du texte. La Muse malade, elle, se dissout dans un brouillard d’ocres et d’apparats floraux, comme une vanité baroque où la finitude côtoierait la floraison. Et Les Métamorphoses du vampire prennent une dimension charnelle qui semble jaillir directement des strophes du poème.

Une autre réussite tient à l’hétérogénéité volontaire des techniques. Certaines pages sont de véritables fresques déployées, d’autres de simples croquis au crayon, presque intimes, qui répondent à la fragilité de certains poèmes. Un contraste qui s’inscrit en écho aux mouvements des Fleurs du Mal : ampleur, retrait, vertige… Les illustrations prennent la mesure du livre et en orchestrent le souffle.

Le lecteur circule ainsi entre les sections comme dans un musée. Spleen et Idéal s’ouvre sur un visage au regard coupant, posé dans un clair-obscur qui a la douceur d’une douleur contenue. Le Vampire surgit comme une apparition, le visage féminin presque possédé, entouré d’or. Le Léthé expose une nudité frontale et sans esbroufe. 

Le livre rend à Baudelaire ce qui lui appartient : sa violence, sa tendresse, sa transgression. En sus, il lui offre de nouveaux vêtements, une nouvelle chair. C’est un geste rare, presque insolent : redéployer un monument littéraire sans le trahir, tout en le transformant profondément. Résultat : on ressort de cette édition comme d’une longue nuit d’ivresse : légèrement étourdi, un peu hanté, émerveillé surtout par cette alliance improbable entre deux artistes séparés par les siècles mais unis par la même dévotion pour le beau qui dérange. 

Les Fleurs du Mal, Olivier Ledroit (d’après Charles Baudelaire)
Glénat, 19 novembre 2025, 248 pages

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5

L’Œuf de l’Ange : le monde englouti

40 ans après sa discrète apparition dans le paysage de l’animation japonaise, L’Œuf de l’Ange renaît en 4K sous la supervision attentive de Mamoru Oshii. Cette résurrection technique invite à redécouvrir un film longtemps considéré comme un mythe : révéré par ceux qui l’ont vu et fantasmé par ceux qui n’y ont jamais eu accès. Décrite aujourd’hui comme une « œuvre unique et emblématique » dans l’histoire de l’animation, L’Œuf de l’Ange demeure peut-être le film le plus mystérieux jamais produit au Japon.

Sa genèse annonce déjà son caractère à part. Oshii, alors au cœur d’une crise spirituelle, abandonne les cadres de la comédie animée et se tourne vers une forme de cinéma contemplatif nourri par son éducation chrétienne et ses doutes personnels. Le film devait à l’origine être une aventure de Lupin dans un monde post-apocalyptique, centrée sur le vol du fossile d’un ange. Projet refusé, mais qui a toutefois fertiliser le terrain pour la suite. À partir de cette idée ténue, Oshii compose, avec l’aide de l’illustrateur Yoshitaka Amano (quelques années avant d’avoir marqué son empreinte sur la série de jeux vidéo Final Fantasy), un film qui n’est plus narratif mais cérémonial, une sorte d’icône en mouvement. Amano imprègne chaque plan de ses architectures gothiques et de ses silhouettes translucides. Ses décors semblent flotter entre la fresque médiévale et le rêve fiévreux, donnant au film une beauté organique et suspendue.

On y suit une jeune fille errant dans un monde désertique et mystérieux, veillant sur un grand œuf qu’elle protège comme un trésor. Sa rencontre avec un voyageur silencieux, porteur d’un fusil et d’un passé ambigu, déclenche une série d’échanges énigmatiques sur la foi, la mémoire et la nature de ce qu’ils cherchent à préserver. Le film, presque muet, explore symboliquement la fragilité de l’espoir dans un univers en ruine.

La grâce des abîmes

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Oshii déstructure le temps. Le film ne compte qu’environ 400 coupes, un tiers de ce qu’un long métrage d’animation utilise normalement. Le montage n’est donc plus un moteur, mais un souffle. Chaque déplacement, chaque regard, chaque ruine traversée occupe l’écran avec la lenteur d’un geste sacré. La caméra glisse, hésite et contemple presque sans dialogue. On ne suit pas les personnages, on les accompagne comme si on partageait leur errance dans un monde vidé de sa substance.

L’une des scènes les plus marquantes, celle du défilé de pêcheurs, révèle tout le sens de cette mise en scène de l’absurde. Des silhouettes cuirassées, figées dans une chorégraphie mécanique, tentent de harponner des ombres de poissons projetées sur les murs de la ville. Leurs gestes sont vains, fantomatiques ; leurs harpons traversent le vide. L’influence de Tarkovski — et notamment de Stalker — s’y lit clairement : la marche, l’attente et la lenteur deviennent une forme de prière. Le monde n’est plus une scène à habiter, mais un vestige à explorer.

Dans cet univers noyé d’ombres, l’eau joue également un rôle fondamental. Elle ruisselle, reflète, engloutit. Elle est le souvenir liquide d’un Déluge omniprésent. Les références bibliques sont légion : l’Arche de Noé, le récit du cataclysme, la notion d’Apocalypse, la croix que porte un homme comme une arme, etc. Pourtant, Oshii ne filme pas une religion triomphante, il choisit un instantané où elle s’effrite. L’homme lui-même raconte l’histoire du Déluge comme un mythe incertain, une fable dont il ne reste que des ruines. La jeune fille, elle, continue de croire, de protéger son œuf comme s’il contenait le dernier fragment de sens. Entre ces deux pôles — le doute et la foi — vibrent toutes le doute existentiel chez le réalisateur.

Si L’Œuf de l’Ange occupe aujourd’hui une place si singulière, c’est aussi parce qu’il a irrigué toute une génération d’œuvres. Ce monde dévasté annonçait déjà l’obsession d’Oshii pour l’après-coup, pour ce qui subsiste une fois la catastrophe passée. Il trace, dans L’Œuf de l’Ange, la matrice esthétique qui irrigue ensuite Patlabor puis Ghost in the Shell, avec des villes machines, des sociétés sans âme, des êtres qui doutent de leur propre identité. La technologie ne sera plus un outil mais un voile. Le cyberpunk d’Oshii devient alors plus introspectif que celui de Katsuhiro Ōtomo (Akira), un territoire intimement spirituel. Ce cinéma influencera profondément les Wachowski pour Matrix, et James Cameron — dont les visions d’anticipation, de Terminator à Avatar, partagent avec Oshii ce goût pour les ruines technologiques, la chair transfigurée et la question de l’âme.

La marche obscure

Il est éclairant, pour mesurer l’originalité de L’Œuf de l’Ange, de le rapprocher d’autres grands cinéastes de l’animation. À Satoshi Kon, il oppose un refus de l’émotion immédiate : Kon s’intéresse au trouble mental, Oshii à la vacuité du monde. À Miyazaki, il répond par le silence. Là où le fondateur des studio Ghibli fait de la nature et de l’enfance le cœur battant de son cinéma, Oshii filme l’après-vie. Et l’on pourrait même voir dans le film un cousin austère de La Planète sauvage de René Laloux, qui possède le même goût pour l’allégorie visuelle, mais là où Laloux construit une parabole politique, Oshii, lui, cherche un absolu métaphysique.

Alors qu’on voit s’étirer les couloirs sans fin, qu’on entend résonner les pas des deux protagonistes dans les entrailles de la ville, quelque chose se dévoile lentement. Un film qui parle de foi sans dogme et de fin du monde sans apocalypse. L’Œuf de l’Ange n’est pas une énigme à résoudre, mais un battement à écouter, un poème de fossiles et d’eau. Sa restauration 4K ne lui donne pas seulement une seconde jeunesse, elle révèle ce qu’il a toujours été : un film hors du temps et un film inusable parce qu’il parle de l’usure même. Mais il serait faux de le présenter comme une œuvre accessible. Sa lenteur, son absence quasi totale de dialogue, son refus de guider le spectateur, peuvent provoquer une certaine frustration ou une distance.

On sort du film comme d’un rêve dont il reste un parfum d’oubli, un fragment de lumière pâle, un sentiment d’avoir traversé une cathédrale engloutie. Rien n’est expliqué. Tout est ressenti. Dans un paysage animé au celluloïd, souvent dominé par l’action, le spectaculaire ou l’émotion poignante, l’œuvre de Mamoru Oshii persiste comme une anomalie magnifique, qui ne cherche pas à convaincre, mais à hanter. Et comme l’œuf fragile que la jeune fille serre contre elle, L’Œuf de l’Ange est un contenant mystérieux : peut-être vide, peut-être plein d’un monde qui n’existe plus, ou d’un monde qui aurait pu renaître de l’espoir.

L’Œuf de l’ange – bande-annonce

L’Œuf de l’ange – fiche technique

Titre original : Tenshi no tamago
Réalisation : Mamoru Oshii
Scénario : Mamoru Oshii
Interprètes (voix) : Mako Hyodo, Jinpachi Nezu
Supervision Background / Layout : Shichiro Kobayashi
Direction de l’animation : Yasuhiro Nakura
Direction artistique : Yoshitaka Amano
Son : Shigeharu Shiba
Images : Juro Sugimura
Montage : Seiji Morita
Musique : Yoshihiro Kanno
Producteurs : Tatsumi Yamashita, Hideo Ogata
Producteur exécutif : Yasuyoshi Tokuma
Sociétés de production : Tokuma Shoten
Société de distribution France : Eurozoom
Pays de production : Japon
Durée : 1h11
Genre : Animation, Drame, Fantastique
Date de sortie : 22 décembre 1985
Date de ressortie : 3 décembre 2025

L’Œuf de l’Ange : le monde englouti
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3.5

Reedland : le silence des roseaux

Premier long métrage de Sven Bresser, Reedland séduit d’abord par la densité de son atmosphère et la manière dont il transforme un cadre rural en espace mental. Sous ses dehors de polar, le film glisse vers une exploration sensorielle de la solitude et d’un territoire en mutation. Bresser signe une œuvre imparfaite mais marquée par une identité visuelle forte, où la disparition d’une jeune femme devient le révélateur d’un malaise collectif autant que d’un dérèglement intime.

Dans ces champs battus par les vents, où les roseaux semblent protéger un secret ancien, le réalisateur ancre son film dans une ruralité néerlandaise rarement filmée avec une telle matérialité. Le point de départ a également toute d’un thriller classique. Johan, coupeur de roseaux taciturne, découvre le corps sans vie d’une jeune femme. Mais Bresser détourne rapidement l’enquête pour la rabattre sur celui qui l’a trouvée, observant comment ce geste accidentel fissure une existence tenue par la répétition.

Infiltration d’un malaise latent

Le film s’attèle alors à rendre perceptible l’intériorité de cet homme qui ne parle presque pas. Gerrit Knobbe compose un personnage dont les gestes mesurés, la raideur discrète et le silence obstiné traduisent une solitude incrustée dans chaque plan. Le paysage, filmé comme un prolongement de son esprit, exerce sur lui une influence presque oppressive. En faisant glisser le récit du thriller vers le portrait psychologique, Bresser installe une tension qui repose moins sur l’enquête que sur la fragilité émotionnelle de son protagoniste.

L’un des fils les plus fins du film est le désir contenu de Johan, traité avec une sobriété qui en renforce l’ambiguïté. Sa relation tendre avec sa petite-fille constitue l’un des rares espaces où son affect circule encore. En contrepoint, une adolescente passionnée de chant vient troubler ce quotidien. La scène où elle interprète son morceau devant les villageois révèle un malaise plus large, car la caméra capte les regards trop attentifs des hommes, où se mêlent fascination et frustration. Ce contrechamp synthétise clairement les enjeux de cette communauté, où le féminin cristallise un désir diffus et souvent inavoué. Ce qui aurait dû refléter de la beauté et de l’admiration pure nous renvoie alors à ce meurtre irrésolu en ouverture. La douceur du chant devient inquiétude, et la présence féminine se charge d’une confusion qui renvoie Johan à son propre chaos intérieur. C’est là l’une des réussites du film : faire sentir, sans expliciter, que les tensions intimes et sociales se contaminent.

La dimension sociale de Reedland ne se contente pas de servir de décor. Le commerce traditionnel du roseau, fragilisé par la concurrence étrangère, agit comme un acide lent sur le village. Des habitants autrefois solidaires basculent vers le ressentiment, la suspicion et le besoin d’identifier des coupables. Bresser capte ce glissement sans appuyer le trait, construisant une fable sociale où les menaces ne viennent pas seulement « d’ailleurs », mais s’enracinent dans le sentiment d’abandon et l’absence de perspectives. Cette toile de fond donne au film un soubassement politique discret, mais sensible du monde rural qui se désagrège dans le murmure étouffé d’une communauté qui se ferme sur elle-même.

Dérèglement symbolique

À mesure que l’esprit de Johan se trouble, Bresser introduit des motifs plus abstraits : visions brèves, images symboliques, éléments quasi oniriques. Le liquide noir qui souille progressivement le personnage fonctionne comme métaphore d’une contamination morale. Face à lui, le cheval blanc qu’il entretient suggère une forme de pureté ou de vulnérabilité. Ces oppositions, séduisantes visuellement, souffrent toutefois d’un manque de clarté. Bresser en laisse parfois les contours trop brumeux, au risque de perdre une part de la précision émotionnelle qui irrigue le reste du film. Le symbolisme n’est pas inutile, mais il manque parfois d’intégration dans la progression narrative, créant une légère rupture de ton.

Mais même dans ses hésitations, Reedland reste fascinant. Bresser possède un sens du cadre et de la texture qui confère au paysage une présence presque organique. L’eau stagnante, les feuillages humides, les horizons effacés composent un environnement où la beauté et la menace se confondent. Cet entrelacement donne au film un naturalisme habité, proche de certains récits européens contemporains situés en marge des grandes villes, où les paysages reflètent les dérives intérieures des personnages. L’équilibre entre chronique sociale, thriller psychologique et fable atmosphérique n’est pas toujours parfaitement tenu, mais l’intention demeure claire : filmer un monde sur le point de basculer, et un homme qui tente d’y rester, même lorsque son esprit se fissure.

Présenté à la Semaine de la Critique 2025, Reedland apparaît donc comme un premier long métrage fragile et habité. Sven Bresser affirme un regard singulier, sérieux dans ses ambitions et attentif à celles et ceux qui vivent au rythme d’une terre en train de lui échapper. Entre roseaux, marais et atmosphère pluvieux, son film laisse derrière lui un sillage mélancolique, à la lisière du réel et de l’imaginaire, sans jamais s’y perdre complètement.

Reedland : bande-annonce

Reedland : fiche technique

Titre international : Rietland
Réalisation et scénario : Sven Bresser
Interprètes : Gerrit Knobbe, Loïs Reinders
Photographie : Sam du Pon NSC
Son : Vincent Sinceretti
Montage : Lot Rossmark
Direction artistique : Clara Bragdon, Liz Kooij
Musique : Mitchel van Dinther, Lyckle de Jong
Production : Marleen Slot
Sociétés de production : VIKING FILM
Coproduction : A PRIVATE VIEW
Société de distribution : The Jokers Films
Pays de production : Pays-Bas, Belgique
Genre : Drame, Policier
Durée : 1h52
Date de sortie : 3 décembre 2025

Reedland : le silence des roseaux
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