Après Le Genou d’Ahed, Nadav Lapid revient avec Oui, une œuvre baroque, excessive et troublante, qui interroge la complicité ordinaire dans les crimes de guerre. Entre satire grotesque et fresque musicale, le film déploie une esthétique du chaos pour mieux sonder les abîmes moraux d’une société en fête pendant que l’horreur se joue hors-champ.
Ne plus dire « non »
Toute sa vie, Nadav Lapid a dit « non », raconte-t-il. Notamment à ce que devenait Israël : c’est le sens du cri de rage qu’était Le Genou d’Ahed. Cela a-t-il changé les choses ? En rien, constate-t-il. La maturité venant, le cinéaste change de braquet. Il décide de raconter les gens qui disent « oui ». Pas les monstres, qui ne l’intéressent pas. Les gens ordinaires, ceux qui adhèrent au mouvement général. Dans un entretien à l’Obs, il déclare : « Toutes les grandes manifestations ne sont préoccupées que par la question des otages, on n’y entend jamais le mot « Gaza » ni « Palestinien ». (…) La gauche israélienne est un mythe. Il y a des gens courageux, extrêmement minoritaires, mais pas de mouvement collectif. »
Nous sommes prévenus : Nadav Lapid ne va pas dénoncer le génocide en cours à Gaza. Il faudra un autre film pour cela, par exemple celui, très attendu, de Kaouther Ben Hania, La Voix de Hind Rajab. Avec Oui, Lapid va s’intéresser à la façon dont Israël adhère au massacre perpétré par Tsahal.
Zone d’intérêt
À bien des égards, le projet rejoint l’extraordinaire long-métrage de Jonathan Glazer, La Zone d’intérêt. Il s’agit de montrer l’insouciance d’un pays qui s’emploie à ignorer ce qu’il se passe de l’autre côté du mur. Comme Auschwitz, Gaza va donc rester hors-champ : tout juste distinguera-t-on des panaches de fumées s’élevant au-dessus de la ville, associés à des explosions, le gouvernement de Netanyahou s’assurant qu’aucune image du détail des exactions commises ne filtre.
Glazer le précisait : il ne s’agit pas de déni mais de dissociation. Ici aussi, les protagonistes de l’histoire savent puisqu’ils voient apparaître régulièrement des notifications sur leurs téléphones leur annonçant le nombre de morts liées à telle ou telle opération. Ils décident simplement de ne pas s’en émouvoir. Ce sont de simples « incidents » et Tsahal est digne de confiance. Cette cécité est d’autant plus facile qu’ils souhaitent l’extermination des Palestiniens, tout comme le couple Hess approuvait celle des Juifs. Ce désir n’est qu’une idée : aucune image concrète de personnes mutilées ou agonisantes ne leur est soumise. Le peuple palestinien reste une abstraction.
Mais l’attitude de ceux qui, ici, disent « oui », diffère sensiblement de celle du couple nazi. Là où ce dernier entretenait sagement son jardin, les Israéliens se jettent à corps perdu dans la fête. L’hubris pour ne pas voir. Plutôt que de montrer les massacres, Lapid exprime l’horreur de la situation en étalant l’obscénité côté israélien. Tuerie d’un côté du mur, orgie de l’autre : les deux faces d’une même pièce.
Le présent à plein tube : l’orgie du « oui »
Dans une première partie, Lapid filme donc les jours heureux. Ceux d’un couple pas banal, à mille lieux des petits bourgeois médiocres du film de Glazer : Y. (même nom que dans Le Genou…) est pianiste de jazz, clown, danseur, animateur et gigolo occasionnel ; Yasmine est sa partenaire dans toutes ces activités. Les deux ont un fils, né… le 8 octobre 2023, lendemain du massacre perpétré par le Hamas.
On fait la connaissance du couple Y dans une soirée qu’ils animent, qu’il nous faut minutieusement décrire.
Ils se roulent une galoche avant de s’égayer dans la foule pour embrasser à pleine bouche le tout-venant, sur une musique plein tube. La caméra danse avec le couple. Après avoir plongé sa tête dans deux saladiers de boissons, la seconde étant visqueuse à souhait, Y. tombe dans la piscine. Sans remonter. Des centaines de balles de clémentines affleurent (un fruit, semble-t-il symbole des plantations dans les colonies israéliennes), couvrant la piscine. Yasmine se précipite, plonge, le remonte, le ranime. Y. semblait mort, il finit par revenir, crache une balle et se redresse. La mort n’était qu’une blague. Succès assuré. S’ensuit une « bataille de chansons », un Love Me Tender hurlé par des militaires (la dissonance est savoureuse) contre un Be My Lover que leur oppose le couple. « Laisse-le gagner » chuchote Yasmine à l’oreille de son homme, désignant le chef d’état-major. Première reddition, premier « oui ».
(Parenthèse. Le niveau sonore lors la projection était insupportable, phénomène rare dans une salle étiquetée « art et essais ». On sent bien que Lapid a joué la carte de l’excès dans son film. Pourquoi pas mais, d’une part monter le volume est une facilité, d’autre part cela oblige le spectateur à protéger ses oreilles. Un très mauvais point, mais qui semble varier d’une salle à l’autre.)
Sans transition, si ce n’est celle d’un vomi sur le trottoir, on atterrit chez une grande bourgeoise qui a loué le couple pour des services sexuels. Pendant que Y. parcourt ébahi la demeure baroque (lampadaire à plumes d’oie, peintures obscènes, meubles rococo), la dame se rase les aisselles et huile son thorax. La prestation, ce sera une lente montée orgasmique par les oreilles tout à fait saisissante (voir photo).
Le reste de la première partie sera au diapason. Le délire orgiaque s’est emparé d’Israël, comme au temps de la décadence de l’Empire romain. On verra donc Y., lors d’un second raout sur le toit d’un immeuble, un canard sur l’épaule, se mettre à ramper au sol comme un chien, sollicitant les convives, après qu’un milliardaire aura fait naître d’un claquement de doigt un building haut comme la Tour de Babel. Quant à Yasmina, elle sniffe de la coke sur deux derrières flétris et consentants. On pense ici à l’orgie mémorable en ouverture du Babylon de Damien Chazelles, comparable en lubricité.
Lorsqu’il ne s’adonne pas à ses joyeuses activités, notre héros promène son fils au bord de la plage en lui enjoignant de « se résigner ». À quoi ? À la douce vie de Tel Aviv : se prélasser sur la plage, faire du kitesurf, entretenir sa ligne dans une salle de sport…
Pour secouer la conscience de ce peuple qui s’est lancé à corps perdu dans le « oui », il faudrait faire silence. Impossible : une scène l’exprime avec légèreté, celle ou Yasmina propose d’écouter le silence plutôt que de mettre la musique que lui suggère son mari. Mais la rue voisine ne l’entend pas de cette oreille : devant les klaxons et autres vrombissements de moteur, la jeune femme finit par lancer un nouvel air dansant, à plein volume comme il se doit.
Manque à ce tableau outrancier le chaperon du couple, un certain Avinoam, haut gradé en charge de la sécurité. Sa tête peut se transformer comme par magie en écran vidéo : lui a accès au détail des opérations. Mais Y., bien sûr, ne veut pas voir.
Le spectateur européen risque de juger cet anti-héros. Lapid s’adresse donc à lui, brisant le quatrième mur. Vous aussi, vous êtes antisémites, lancent Avinoam puis Y. à la salle, droit dans les yeux. Le cinéaste a expliqué qu’il ne craignait rien tant que de donner bonne conscience au public occidental, confortablement calé dans son fauteuil. Plus loin, l’ex de Y. lancera « ne vous pensez pas supérieurs parce que vous allez à une manif et signez une pétition pour vous sentir vivants ». L’indifférence affichée de la société israélienne n’est-elle pas aussi celle des Occidentaux, qui eux aussi continuent à faire la fête (fût-ce avec plus de retenue !) alors que l’horreur se déroule derrière le mur de Gaza ?
Ces deux-là, caricatures du pays, sont radicalement dans le « oui » : ils s’éclatent. Jusqu’au jour où Avinoam fait part à Y. d’une commande du milliardaire : composer un hymne national pour soutenir le moral des troupes. Devant la somme promise, Y. accepte. Mais Yasmine, elle, tique un peu. L’origine de la rupture à venir.
Le passé perdu : retour, expiation, mémoire
Le trajet vers la résidence de luxe où Y. a décidé de se retirer pour écrire son hymne commence par réinstaller le personnage dans sa passion pour le jazz. L’existence actuelle de Y., en effet, ne lui permettait plus guère d’en faire. L’exil qu’il s’impose, en cachette de sa femme et son fils, va constituer pour lui un retour en arrière. Le Well You Needn’t de Monk, enclenché par le conducteur, est construit sur un pivot harmonique qui accompagne impeccablement le « juif/pas juif » clamé alors que le véhicule zigzague autour de la ligne jaune de la route.
C’est dans la sérénité d’un magnifique plan d’eau qu’il cherche l’inspiration, sur l’Aria de Bach, autre bonheur. Il consulte régulièrement le texte transmis par Avinoam, dévoiement d’un ancien hymne patriotique. Comme dans La Marseillaise, il y est question d’anéantir l’ennemi. Mais le sang impur dont il tache le texte alors qu’il s’est blessé, c’est le sien.
Retour au jazz, au silence, puis vers son ancien amour : la jeune femme qui le prend en stop est, on ne va pas tarder à le découvrir, son ex-compagne. Ancienne pianiste, puis traductrice, elle fait à présent de la propagande en faveur de la guerre. Elle aussi a dit « oui ». L’ancien couple va être à nouveau réuni devant le clavier du piano de l’hôtel pour un autre moment épatant : un duo burlesque, façon Chico dans les Marx Brothers ! Moment de légèreté qui surprend autant les clients de l’hôtel que les spectateurs. Jubilatoire.
En longeant le mur édifié par Israël pour se couper de Gaza (revoilà La Zone d’intérêt), Y. et Leah se dirigent vers le nord. En cheminant, les deux évoquent leur passé, les raisons de l’échec de leur couple, leur rencontre quand ils étaient jeunes enfants. À un moment, Y. lui demande de raconter le 7 octobre. Nouveau moment fort : dans une logorrhée convulsive, la femme enchaîne les horreurs de ce jour maudit. La caméra finit par trembler à l’unisson de la voiture. Suite à cela, Y. va hurler son hymne à la face de Gaza qu’on distingue à l’horizon. Le même Y., dans Le Genou d’Ahed, avait ainsi manifesté sa hargne dans une scène marquante. En redescendant, les deux s’embrassent et Y. tente de regagner cette femme qui a elle aussi un nouveau conjoint et un enfant. « N’importe quoi », finit-elle par lâcher. Cette scène exprime le désir de Y. d’un retour en arrière. Impossible, il faudra donc expier.
C’est ici qu’intervient un personnage encore non mentionné, la mère de Y., décédée quelques années plus tôt d’un cancer (Le Genou d’Ahed s’attardait sur ce moment autobiographique du cinéaste). Celle-ci est un peu le surmoi de notre anti-héros. Après s’être jeté du haut d’un ravin, Y. en sang implore sa mère de le pardonner ? Une pluie de pierres s’abat sur lui. Une façon, peut-être, d’annoncer le retour de bâton qui guette le pays. Car, bien sûr, ce déchaînement de violence risque de se payer très cher.
L’avenir chanté par les enfants : un épilogue glaçant
La troisième partie, plus courte, est une sorte d’épilogue. Vêtue d’une robe de soirée sexy rouge vif, Yasmine se rend nuitamment à un amphithéâtre posé sur cette île mystérieuse.
La scène est de nouveau forte. Le milliardaire est là, qui vocifère, sur l’accompagnement pianistique de Y., un discours d’appel à la vengeance. En très gros plan, le leader hideux, les traits distordus par la haine qui exsude en pleurs, fait froid dans le dos. On pense au nazisme – Fassbinder n’est pas très loin. Surtout lorsqu’est dévoilée à Yasmine la vidéo posant des images sur l’hymne composé par Y. Des enfants chantent joyeusement les strophes sanguinaires.
C’est d’abord la vidéo réelle qui nous est montrée – puisqu’il s’agit d’un détournement authentique du Chant de la fraternité, réalisé un mois après l’attaque du Hamas – puis un chœur d’enfants qui a chanté pour le film. Nadav Lapid précise dans l’interview au Nouvel Obs : « On a envoyé le texte à la directrice de la chorale, une femme de 50 ans tout à fait normale ; ça ne lui a posé aucun problème. Sur le tournage, les parents des enfants étaient là. Ils avaient répété les paroles avec eux, puis on fait au moins dix prises : pas un n’a opposé le moindre doute. » Faire porter une propagande guerrière par des enfants est pourtant la pire des vilénies (après leur faire faire la guerre peut-être).
Comment expliquer un tel « oui » ? Depuis le 7-octobre, les Israéliens n’ont plus qu’une obsession : vivre en sécurité. Quel qu’en soit le prix : c’est ce que Netanyahou a bien compris. Mais le film ne cherche pas vraiment à expliquer. Il montre simplement la réalité du « oui » dans sa patrie de cœur.
Un dernier moment d’anthologie : cette scène dans des loges (de cabaret ?) où une femme se trémousse devant le milliardaire, insensible, accompagné d’Y. et d’Avinoam. Tout à coup, Y. se met à littéralement lécher les bottes du milliardaire, la femme lui léchant également les chaussures, Avinoam léchant lui aussi, sur ordre du big boss, les escarpins de la femme.
Forces et limites d’une narration chaotique
Cette scène est stupéfiante, mais obscure quand à sa signification à ce stade du récit. C’est – outre le niveau sonore – le grand travers de ce Oui. Pourquoi cette teinture blonde platine des cheveux de Y. dans la deuxième partie ? Pourquoi cet intrigant long pipi de Y. dans un champ ? Pourquoi ce revirement de cette cette teufeuse allumée de Yasmine qu’on n’a pas vu jusque là très empathique ? Pourquoi quitte-t-elle la salle de sport où elle travaillait, tentant d’obtenir son chèque par la séduction puis par la violence ? Quelle est cette île mystérieuse où le couple Y doit se retrouver ?
Rien n’est jamais limpide, Lapid semblant prendre un malin plaisir à dérouter sans cesse. Résultat, une impression de morceaux de bravoure qui se succèdent sans queue ni tête. Certes, le film fait plus sens après réflexion, mais ce caractère arbitraire, outre qu’il a un petit côté poseur, finit par rendre le visionnage malaisant. Et ce, pendant 2h30. Sur une durée moins longue, Synonymes et Le Genou d’Ahed souffraient déjà de ce penchant du réalisateur israélien.
C’est exubérant, outrancier, abusif, incohérent, mais il y a indéniablement, comme dans ses précédentes œuvres, beaucoup de cinéma chez le réalisateur israélien exilé en France. Le fourre-tout est parfois indigeste, mais il s’avère fécond.
Oui (Ken) – Fiche technique
Réalisation : Nadav Lapid
Scénario : Nadav Lapid
Production : Judith Lou Lévy (Les Films du Bal), Hugo Sélignac, Antoine Lafon (Chi-Fou-Mi Productions)
Pays d’origine : Israël, France
Durée : 150 Minutes
Genre : Satire politique, drame
Langue : Hébreu
Sortie : 2025
Distribution France : Les Films du Losange
Distribution
Ariel Bronz : Y.
Efrat Dor : Yasmine
Naama Preis : Leah
Alexeï Serebriakov : Le milliardaire
Sharon Alexander : Avinoam
Pablo Pillaud-Vivien : Le secrétaire du milliardaire
Idit Teperson : Une femme riche
Synopsis : Israël, suite aux attaques du 7 octobre par le Hamas. Y., un musicien de jazz en difficulté financière, et sa femme Jasmine, danseuse, vendent leur art, leur âme et leur corps à l’élite pour apporter plaisir et consolation à une nation en souffrance. Y. se voit confier une mission de la plus haute importance : mettre en musique un nouvel hymne national.
Le film explore les conséquences du conflit israélo-palestinien après le 7 octobre 2023, offrant une satire politique audacieuse et une critique virulente de la société israélienne, de son élite et de la situation à Gaza.
Thématiques
- Prostitution artistique
- Identité nationale
- Schizophrénie morale
- Banalisation de l’horreur
- Satire politique
Production
Tourné à Tel-Aviv. Produit par Les Films du Bal et Chi-Fou-Mi Productions. Le film a été présenté en sélection à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2025.
Festivals
- Festival de Cannes 2025 (Quinzaine des Réalisateurs)
- Festival du film de Munich 2025
- Festival international du film de Karlovy Vary 2025
- Festival du film de Jérusalem 2025
À propos du réalisateur
Nadav Lapid est un cinéaste israélien reconnu internationalement, ayant remporté l’Ours d’or à Berlin pour « Synonyms » (2019). Son cinéma est connu pour son approche critique et politique de la société israélienne.




