« Faut pas prendre les cons pour des gens » : Absurdistan

Dans ce nouveau volume désopilant, la satire est portée au-delà du mordant habituel pour atteindre une forme de lucidité froide. À force de pousser les logiques sociales jusqu’au grotesque, Faut pas prendre les cons pour des gens révèle ce que notre époque tolère sans sourciller : un monde qui maltraite les plus fragiles et s’en accommode avec un sourire typiquement administratif. 

Emmanuel Reuzé et ses coauteurs ont cette science de faire tenir dans quatre, cinq ou six cases une critique socio-économique d’une rare justesse, qui force sur les traits sans jamais rien sacrifier du comique. Dans ce recueil, cette mécanique semble répondre à une question : que se passerait-il si l’on poussait un raisonnement idiot jusqu’au bout ? L’auteur part ainsi de situations réelles et les mène jusqu’à leurs derniers retranchements absurdes.

La question des sans-abri, par exemple, s’observe planche après planche dans une sorte de montée en température. Les SDF sont mis au centre d’un système qui tourne à vide. La société Marcel Mendicity recrute des vagabonds comme BNP le ferait avec des gestionnaires financiers. Il y a un marché de la mendicité et les travailleurs affectés peuvent se mettre en grève pour une revalorisation salariale… ce qui occasionne des rabais sur les planchers de dons acceptés ! Ailleurs, le sans-abri Émile est décoré d’un prix pour sa faible implication dans le dérèglement climatique et ses homologues infortunés se présentent aux portes d’un hôpital pour bénéficier d’une « aide médicale à mourir » subventionnée par l’État.

Dans un supermarché, même le néant finit par se vendre, au nom du « air-shopping ». Au commissariat de police, on se montre démuni devant les violences conjugales : on ne peut rien faire tant que Madame Martinez n’a pas succombé aux coups de son conjoint. Et tant pis s’il faut ensuite invoquer son esprit pour lancer la procédure judiciaire. Des agences pour l’emploi où des robots dialoguent entre eux jusqu’aux abris en carton sur lesquels est prélevée une taxe foncière, la logique est partout la même : faire surgir l’inhumanité non pas en la dénonçant méthodiquement, mais en la montrant fonctionner au bout de ses logiques perverses.

Certaines planches prennent l’apparence de petites paraboles contemporaines. Ici, les SDF s’habituent à manger de la nourriture aspergée à la Javel (pour la rendre non consommable), si bien qu’ils ne s’accommodent même plus d’un sandwich ordinaire. Là, les salary men en costume doivent, pour circuler, enjamber des mendiants professionnels qui leur rétorquent : « Vous n’avez qu’à prendre le trottoir d’en face. On bosse, nous ! » Le monde à l’envers, mais pas tant que ça : c’est toute la force de ces pages que de nous faire rire en coin, avant que le rire ne se coince un peu.

Les auteurs ne moralisent jamais. Ils se contentent d’arranger leurs pièces dans un ordre légèrement décalé, et c’est le lecteur qui comprend, d’un coup, que ce monde-là ressemble beaucoup au sien, simplement débarrassé de ses filtres. À la manière d’un Tati qui aurait troqué sa poésie contre un humour désespérément contemporain, Reuzé et consorts observent les gestes, les automatismes, les petites lâchetés du quotidien. 

Ce recueil joue alors un rôle précieux : il met en lumière la misère et surtout la manière dont la société la traite, la gère, la met à distance, la rationalise. Sous leurs dehors légers, ces petits récits souvent autonomes restent longtemps en tête. 

Faut pas prendre les cons pour des gens, collectif 
Fluide Glacial, novembre 2025, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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