Un été chez grand-père (1984) de Hou Hsiao-hsien : la fin de l’innocence

C’est dans une version restaurée en 2K (distribuée par Carlotta Films) que ressort en salles ce film précoce et peu connu de HHH. S’inscrivant dans la veine autobiographique qui caractérise cette partie de la carrière du maître taïwanais, Un été chez grand-père est un récit initiatique dans lequel l’insouciance de l’enfance se heurte progressivement aux dures réalités de la vie. Un été de découvertes, de mises à l’épreuve et de révélations, dont frère et sœur sortiront transformés. Les jeux ont pris fin, les cris des enfants se sont tus : une page a bel et bien été tournée.

Si Hou Hsiao-Hsien démarra sa carrière en 1980 avec une série d’opus légers à vocation commerciale, il prit un virage à 180 degrés dès 1983 lorsqu’il participa au film collectif L’Homme-sandwich, véritable acte de naissance de ce qu’on nommera plus tard la Nouvelle vague taïwanaise, marquée par un style réaliste et un désir d’offrir une représentation authentique de la vie. Hou entame dès lors une série de quatre films largement autobiographiques, brillamment inaugurée par Les Garçons de Fengkuei (1983) qui demeure une des œuvres matricielles de sa filmographie. Si Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985) en est un autre titre-phare, il ne s’agit pas d’oublier qu’entre les deux sortit Un été chez grand-père, un opus nourri des souvenirs de Hou et de sa coscénariste Chu T’ien-wen.

Le thème du film pourrait être résumé comme une version enfantine des Garçons de Fengkuei. Dans ce dernier, des étudiants qui ne savent pas quoi faire de leur avenir découvrent les dures réalités de la vie adulte. Derrière les paysages campagnards, les jeux d’enfants et le soleil estival qui servent de décor à Un été chez grand-père, ce film n’en est pas moins dur que son aîné. Alors qu’à Taipei leur mère est hospitalisée, Tung-Tung et Ting-Ting sont envoyés à la campagne chez leur grand-père pour y passer l’été. Les premiers jours semblent confirmer le triomphe de l’insouciance enfantine. Les enfants y retrouvent une partie de leur famille et leurs amis, les journées étant rythmées par les jeux et les bêtises, dans le cadre enchanteur de la province. Les problèmes de santé de leur mère paraissent bien loin ! Les grands-parents, quant à eux, tantôt observent les enfants de loin, comme un monde ancien qui leur rappelle de bons souvenirs, tantôt incarnent un rôle presque banal de transmission (comme lorsque le grand-père fait écouter ses vinyles à Tung-Tung et lui montre de vieux albums photo).

Cette entame sous forme de Guerre des boutons à la sauce taïwanaise n’est qu’un leurre. Elle n’est en réalité que le dernier acte de l’enfance insouciante. Sans requérir d’élément déclencheur, le récit va peu à peu imposer le monde des adultes à celui des enfants, qui le subissent d’abord malgré eux avant d’en être réduits à des témoins impuissants, dépassés par une réalité qu’ils ne comprennent pas. Omniprésents à l’écran au début du film, les enfants cèdent d’ailleurs progressivement leur place – littéralement – aux adultes, au point de se voir relégués au rôle d’observateurs silencieux, à l’air maussade, qui ne sortent plus que rarement de la maison. Ting-Ting, la petite fille craquante, est traitée très durement par tout le monde, y compris par sa propre famille – seule la folle du village, qui lui a sauvé la vie, lui offre de l’attention. Les adultes, trop préoccupés par leurs problèmes, ne donnent plus de place aux enfants.

Hou Hsiao-Hsien propose alors un tableau peu plaisant, mais jamais caricatural ni ouvertement critique, du monde adulte. Adultère, comportement immoral, criminalité, angoisses, inconséquence et cruauté rythment les événements affectant la vie de la maisonnée. Le jeune oncle des enfants est peu épargné : il est d’abord chassé de la maison par son père pour avoir mis enceinte sa compagne, puis il passe quelque temps en prison pour avoir hébergé des criminels, qui sont des copains d’enfance. La dure réalité de Taipei se rappelle également au souvenir des enfants, leur mère demeurant un moment entre la vie et la mort.

Le grand-père, patriarche respecté et personnage mis en évidence dans le titre du film, contribue lui aussi à briser la candeur des enfants. Médecin fait d’un bois ancien, taciturne, éminence grise de la famille, il soigne régulièrement les villageois et jouit d’une position respectée. Lorsque son fils se trouve impliqué dans toutes sortes de problèmes, sa réaction intransigeante témoigne d’un chamboulement à la fois intérieur et social. L’honneur de sa famille a été bafoué, bousculant brusquement cet homme aux certitudes bien ancrées et affectant sa réputation au sein d’une communauté reposant sur des codes sociaux stricts. Le grand-père introduira néanmoins avec beaucoup de sagesses la conclusion plus douce du film, distillant à son petit-fils une leçon simple mais importante sur le rôle des parents.

HHH en profite pour introduire de l’humour (l’oncle criant de douleur après s’être fait opérer des hémorroïdes !) et de la bienveillance (le père, incarné par le cinéaste Edward Yang, vient chercher les enfants pour les ramener auprès de leur mère guérie) avant le carton final, comme s’il voulait signifier que les souvenirs d’enfance qu’il a partagés avec nous étaient, au final, une chose précieuse et non douloureuse. Ce contraste illustre à lui seul le rapport délibérément sélectif que beaucoup d’entre nous entretiennent avec leur enfance. Il est difficile de réfléchir sereinement aux ombres qui pèsent sur notre passé… Ce film prouve qu’elles sont universelles.

Synopsis : Leur mère étant gravement malade, Tung-Tun et Ting-Ting vont passer quelques semaines chez leur grand-père, à la campagne. Un été lumineux, gorgé de soleil et de rires. En apparence seulement, car les jeux et les farces dissimulent des drames insoupçonnés. La mort rôde partout, obsessionnelle, en embuscade dans la pénombre d’une enfance naïvement heureuse et secrètement meurtrie. 

Un été chez grand-père : Bande-annonce

Un été chez grand-père : Fiche technique

Titre original : Dōngdōng de jiàqī
Réalisateur : Hou Hsiao-hsien
Scénario : Hou Hsiao-hsien et Chu T’ien-wen
Interprétation : Chi-Kuang Wang (Tung-Tung), Shu-Chen Li (Ting-Ting)
Photographie : Chen Kunhou
Montage : Liao Ching-sung
Musique : Edward Yang
Producteur : Wu-Fu Wu
Société de production : Central Motion Pictures Corporation (CMPC)
Durée : 94 min.
Genre : Drame familial
Date de sortie de la version restaurée : 26 novembre 2025
Distribution et programmation de la version restaurée : Carlotta Films
Taïwan – 1984

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.