Jone Sometimes : le grand départ

Rares sont les œuvres de coming-of-age qui parviennent à saisir avec justesse l’élan, les vertiges et les contradictions de la jeunesse. Jone Sometimes s’inscrit dans ce cercle restreint, où le minimalisme narratif agit comme révélateur de liens profonds, parfois fragiles, toujours en devenir. C’est précisément cette lumière intérieure que Sara Fantova cherche à capter dans cette chronique estivale tournée à Bilbao, pendant la Semana Grande – une parenthèse festive où désirs, doutes et rêves se mêlent dans un tourbillon émotionnel. Une ode à la liberté, à la féminité, et à la réconciliation.

La Semana Grande (également appelée Aste Nagusia), qui célèbre pendant neuf jours l’identité basque au cœur du mois d’août, sert de toile de fond à la trajectoire de Jone, jeune femme de 20 ans en pleine mue intérieure. On y découvre une ville vibrante, portée par l’énergie bénévole de ses habitants, et une complicité spontanée entre les personnages, ancrée dans une culture de solidarité. Pourtant, si Bilbao est bien plus qu’un décor, l’architecture ou l’espace urbain n’y sont montrés qu’en creux, souvent floutés ou éclipsés par des plans serrés sur les corps, comme pour mieux souligner l’intériorité des émotions et l’ancrage du récit dans les interactions humaines plutôt que dans le cadre. C’est donc une ville intime, perçue depuis les sensations de Jone, qui se dévoile à travers les visages, les gestes et les regards.

Le regard que porte Sara Fantova est profondément féminin, non pas dans un sens réducteur ou programmatique, mais dans sa manière de filmer la sensualité et la douceur, notamment dans les scènes entre Jone et son amante Olga (Ainhoa Artetxe). Ce regard est tendre, mais pudique ; il capte une proximité affective sans jamais la fétichiser. Cela dit, on peut regretter une forme de retenue, voire un manque de développement autour des personnages secondaires, dont la richesse émotionnelle reste en arrière-plan, sans doute parce qu’ils ne sont pas le cœur du projet. La réalisatrice préfère rester à hauteur de Jone, quitte à laisser dans l’ombre certaines dynamiques relationnelles.

C’est justement dans cette cohabitation entre fiction et traces documentaires que le film prend toute sa singularité. Par l’insertion subtile d’images d’archives, Fantova crée une texture poétique, une sorte de journal filmé qui oscille entre le réel et l’imaginaire. Ces éléments, davantage lyriques que purement informatifs, renforcent l’empathie et la proximité émotionnelle avec le personnage principal. Mais ce choix esthétique – à mi-chemin entre chronique sensible et rêverie mélancolique – pourra désarçonner les spectateurs en quête d’un récit plus classique et linéaire. Il s’agit moins d’un réalisme social que d’une forme de subjectivité assumée, où la narration se construit à partir des souvenirs, des sensations et des silences.

Les éclats d’un été qui vacille

La grâce du film repose aussi sur l’authenticité du jeu de ses interprètes. Olaia Aguayo, dans son premier rôle au cinéma, insuffle à Jone une vulnérabilité touchante et sans affectation. Ses amitiés et ses amours prennent vie dans des scènes simples mais profondément évocatrices. Pourtant, malgré cette justesse de ton, la mise en scène peine parfois à faire éclore les tensions dramatiques. Le récit accumule les motifs de crise – la maladie de Parkinson du père (Josean Bengoetxea), la désorientation émotionnelle de Jone – sans toujours les accompagner d’une véritable montée dramatique ou de moments de bascule.

C’est dans cette oscillation constante entre insouciance et responsabilité que le film devrait toucher au cœur. La voix off extraite du journal intime du père de Jone, structure une introspection sincère, entrecoupée de scènes de partage avec Olga. Le film aborde ainsi une thématique récurrente dans les récits de passage à l’âge adulte : la confrontation précoce avec la fragilité des parents, et le bouleversement que cela induit dans l’équilibre émotionnel du jeune adulte. On pense à Never Rarely Sometimes Always, à L’Événement, ou encore à L’âge imminent, qui explorait une relation de codépendance entre un jeune homme et sa grand-mère. Ici, la prise en charge affective est abordée sous un angle plus diffus, mais tout aussi déstabilisant pour l’héroïne.

Le titre du film, Jone Sometimes, traduit à lui seul l’ambivalence du personnage : là, parfois, mais jamais totalement présente. Une jeunesse prise entre le désir de vivre pleinement et l’appel du devoir. Fantova choisit de ne pas forcer la noirceur du sujet ; elle préfère une atmosphère lumineuse, propre à l’été, saison des émotions fortes mais éphémères. Cette chaleur est palpable dans l’énergie des fêtes, dans la musique, dans les regards échangés à la volée. Mais ce choix esthétique, s’il ancre le film dans une douceur bienvenue, limite aussi l’impact émotionnel de certaines scènes clés, comme les confrontations père-fille, souvent écourtées, sans résolution dramatique véritable.

Une mémoire qui se forme

C’est dans son rapport au temps suspendu que Jone Sometimes trouve son identité la plus marquante. À l’image de cette fête qui dure neuf jours et semble abolir les repères ordinaires, le film se vit comme une parenthèse fragile où tout peut changer – ou ne pas changer du tout. Les instants de liesse, les rencontres, les doutes : tout semble à la fois intensément présent et déjà voué à disparaître. Fantova saisit cette fébrilité du temps, ce moment charnière où la jeunesse se rend compte qu’elle ne durera pas, que l’on n’a pas d’autre choix que de passer à l’âge adulte, avec ce que cela implique de ruptures, de renoncements et d’amours inachevés.

La comparaison avec Eva en août de Jonás Trueba s’impose naturellement : même décor festif (à Madrid), même désir de capturer l’éphémère. Mais là où Trueba installe une mélancolie douce et continue, Fantova reste dans la tendresse retenue, ce qui donne au film une texture plus diffuse, parfois moins marquante. Les silences, eux, sont ce que le film réussit le mieux. Ils racontent les non-dits, les frustrations et les élans inaboutis. C’est dans ces moments suspendus que le film touche le plus juste, en évitant le pathos au profit d’une émotion discrète mais sincère.

Cependant, il manque toutefois une étincelle émotionnelle dans l’épilogue pour que cette idée de transmission, latente tout au long du récit, trouve enfin sa pleine expression. Le lien entre Jone et son père, bien que central, reste en suspens, comme si le film lui-même refusait de trancher. Reste que le portrait que Fantova fait de cette jeunesse en construction trouve un écho profond dans la temporalité même de la Semana Grande – épisode aussi bref qu’intense, comme les amitiés, les amours ou les vérités que l’on n’ose dire qu’une seule fois.

Jone Sometimes est construit ainsi, sur la fabrication d’un souvenir en train de naître. Un souvenir que les protagonistes – et peut-être les spectateurs – tenteront de préserver, tant qu’ils le peuvent encore. Un premier long-métrage modeste mais sincère, qui inaugure la vie dans tout ce qu’elle a à offrir et à reprendre, à l’image des vagues qui s’abattent, puis repartent sans prévenir, sur les côtes basques.

Jone Sometimes – bande-annonce

Jone Sometimes – fiche technique

Titre original : Jone, batzuetan
Réalisation : Sara Fantova
Scénario : Núria Dunjó López, Nuria Martín Esteban, Sara Fantova
Interprètes : Olaia Aguayo, Josean Bengoetxea, Ainhoa Artetxe, Elorri Arrizabalaga
Photographie : Andreu Ortoll
Montage : Oriol Milàn
Musique : Pablo Seijo Prado
Son direct : Lucia Herrera
Maquillage : Claudia Casanovas I Mirabet
Costumes : Isis Velasco
Chef décorateur : Erik Rodríguez
Chanson originale : « 2011» La Dani
Casting : Amets Zulueta
Assistante réalisatrice : Andrea Vilches
Directrice de production : Dani Combe
Producteurs exécutifs : Carmen Garrido Vacas, Kevin Iglesias et Judit Navarro
Producteurs : Aintza Serra, Sergi Casamitjana, David Pérez Sañudo et David Pedrosa production
Sociétés de production : ESCAC Studio, Escándalo Films, Amania Films, ECPV
Pays de production : Espagne
Société de distribution : La Fidèle Studios
Durée : 1h20
Genre : Drame
Date de sortie : 17 décembre 2025

Jone Sometimes : le grand départ
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.