Double actualité au Festival de films francophones Cinémania 2025 pour Thierry Klifa. En effet, l’ancien journaliste de l’illustre magazine de référence Studio Magazine présente son nouveau film qui cartonne en France, La femme la plus riche du monde, et fait également partie du jury « Visages de la francophonie », qui récompense les meilleurs films de la compétition. L’interview a eu lieu avant la fin du festival, donc je n’ai pas pu l’interroger sur le palmarès décerné par ce jury, présidé par Anne Dorval et Niels Schneider, et dont le prix du meilleur film est finalement revenu à Nino. Cela n’empêche pas ce fin connaisseur du septième art de nous accorder une interview fleuve (plus de trente minutes : c’est rare) à l’occasion de sa présence à Montréal et de la sortie de son film. Portrait d’un artiste heureux et passionné par son art.
Rencontre à la suite Sofitel : un réalisateur en décalage horaire mais galvanisé
J’arrive dans la suite du Sofitel où se déroule l’interview et Thierry Klifa termine son entretien avec un journaliste. Il fait signe à l’attachée de presse qu’il ne veut pas prendre de pause et m’accueille avec un grand sourire.
On s’assoit près de la fenêtre et quand on lui demande comment il va, il nous avoue qu’il est en plein décalage horaire puisqu’il revient de Los Angeles et part pour Berlin ensuite. Non sans préciser qu’il se réjouit de la chance qu’il a de présenter son film ainsi un peu partout après une tournée française passée également par la Suisse et la Belgique.
« Un succès qui relève du miracle » : le box-office inattendu
Et le réalisateur du très réussi La femme la plus riche du monde affirme savourer sa double casquette à l’occasion de Cinémania 2025. On lui demande donc comment ça se passe à Montréal et il embraye directement sur son film.
Pour lui, c’est une histoire incroyable depuis qu’il l’a présenté au Festival de Cannes au mois de mai, tout ce qui se passe autour. Il pense que, dans la catégorie de films à laquelle son cinéma appartient, un tel succès relève du miracle. « C’est le succès qui est un accident, pas l’échec depuis quelques années pour ce type de film. »
On parle de l’excellent box-office du film en France, mais aussi en Suisse et en Belgique où les chiffres sont tout aussi bons. Et des retours dithyrambiques de la presse et, souvent, du public. Ce qui semble le rendre sincèrement très heureux, comme une sorte de revanche sur ses derniers films qui n’avaient pas très bien fonctionné (Les Rois de la piste a été un four, avec même pas 100 000 entrées, alors que celui-ci va approcher le million). Et cela le rend très heureux car le film a été très dur à financer.
Retour aux sources : les années fondatrices de Studio
Après cette mise en bouche, on lui reparle des années Studio et de ce qu’il garde de cette période.
Il ne tarit pas d’éloges sur ces années de journaliste : magnifiques, fondatrices, inoubliables… Quand il a débarqué à Paris, il n’avait le contact de personne dans le milieu. Il a l’honnêteté de dire qu’il y est entré par la grande porte alors qu’il n’y connaissait pas grand-chose. On lui a fait interviewer Michael J. Fox ou Bertrand Tavernier et on l’a envoyé à Cannes les premiers mois…
Très volubile et n’ayant pas peur de s’épancher, visiblement content qu’on lui rappelle ces belles années, il confie s’être très vite focalisé sur le cinéma français. Mais aussi avoir passé beaucoup de temps sur les tournages, où il a beaucoup appris à son insu, sans savoir qu’il allait réaliser ensuite. Et se remémore des moments formateurs sur les plateaux des films de Sautet, Chabrol, Resnais ou encore Nicole Garcia.
De l’autre côté du miroir : « J’ai toujours été un réalisateur qui a fait du journalisme »
Entré à Studio Magazine dans sa jeune vingtaine, il avoue qu’au fond de lui, il a toujours voulu devenir cinéaste. Mais qu’à ce moment-là, il n’avait absolument pas la maturité nécessaire.
« On me dit que je suis un journaliste qui a fait des films, mais moi je le vois à l’inverse, j’ai toujours été un réalisateur qui a fait du journalisme. » Quand il était sur les plateaux, c’était un metteur en scène qui apprenait sans le savoir, en gestation.
« La femme la plus riche du monde » : de l’affaire Bettencourt à la farce
Il est temps d’en venir au cœur du sujet : La femme la plus riche du monde. On lui demande bien évidemment ce qui l’a attiré dans l’affaire Bettencourt au point d’en faire un film.
Il dit avoir suivi l’affaire à l’époque, comme le monde entier selon lui, un peu comme un roman-photo ou une telenovela. Sauf que ça se passait dans un milieu auquel on n’avait pas accès. Il précise qu’une chose lui est venue en tête lors de la promotion du film : à l’époque, au début des années 2000, on ne pouvait pas vraiment identifier les ultra-riches comme maintenant grâce aux réseaux et à la déferlante d’infos. Pour lui, c’est grâce à cette affaire qu’on a pu mettre un visage, avec peut-être Bill Gates, sur quelqu’un de cette espèce. C’est ce qui l’a intrigué et ça lui a donné envie de creuser un peu.
C’est alors qu’il s’est rendu compte que derrière cette histoire politico-judiciaire aux sommes d’argent mirobolantes – qui ne veulent plus rien dire –, il y avait des personnes à qui on a assigné un rôle : la milliardaire neurasthénique, le trublion pique-assiette et la fille mal-aimée. Thierry Klifa a vite trouvé qu’on racontait souvent cette histoire par la fin, notamment dans les médias. Lui, il a voulu la raconter par le début, pour passer par l’intime, loin du fait divers, en pénétrant dans cette maison pour voir ce qui se tramait derrière les murs de ces salons guindés.
Le choix de la comédie face au drame : « Montrer le côté ubuesque »
Voilà, selon ses dires, une histoire qui tient autant du roman de Balzac que de la tragédie shakespearienne et dans laquelle il a vite vu le potentiel d’une comédie tirant vers la farce. « Il était hors de question que je fasse pleurer sur les ultra-riches, mieux valait en rire. » De son aveu, le sujet était tellement pléthorique qu’il pouvait inclure aussi la grande Histoire en son sein, de la cagoule en passant par la collaboration et le passé nazi de cette famille traditionaliste et catholique. Pour lui, c’était une immersion dans un microcosme rarement montré au cinéma, dont il fallait montrer les lois, la morale et les rouages très secrets. Tout cela concordait à faire un film dense mais toujours drôle.
L’affaire en elle-même étant tragique, on s’interroge sur la complexité de rendre comique une histoire plutôt sombre et dramatique.
Il dit avoir beaucoup enquêté sur l’affaire pour en extraire la substance potentiellement drôle. Il y a une correspondance de plus de 5 000 lettres entre les Bettencourt, découvertes lors de la perquisition. « J’ai découvert des situations complètement hors-sol, ces gens sont comme des prototypes. Et c’est ce qui a aussi plu aux acteurs, c’est le genre de personnages qu’ils ne joueront peut-être plus jamais. » Selon lui, la comédie a été dictée par le côté ubuesque de cette histoire. Et il dit avoir voulu montrer le côté décadent et terrifiant, et par ricochet potentiellement comique de tout cela.
Casting évident : Huppert et Lafitte, « tout n’est pas vrai mais rien n’est faux »
Habitué à travailler avec les plus grands acteurs (sa filmographie le prouve, elle est ahurissante en termes de prestige), il est de bon ton de le questionner sur ce superbe casting encore une fois.
Si Isabelle Huppert et Laurent Lafitte étaient ses premiers choix, relevant de l’évidence, il le confirme sans hésiter. Il dit même avoir écrit le film pour la première. Il la connaît, adore la femme, adore l’actrice et cela faisait un moment qu’ils voulaient tourner ensemble. Le rôle lui a été proposé à New York lorsqu’elle jouait au théâtre. Huppert connaissait forcément l’histoire par la presse et elle a été un peu étonnée qu’on lui propose. Et lorsqu’ils ont parlé ensemble de cette femme puissante comme aucune autre, qui était la femme de son mari et la fille de son père, devenant enfin elle-même grâce à cet homme, elle a été conquise. Ils se sont mis d’accord pour raconter une autre vérité que celle vue dans les médias, peut-être la Vérité, comme il le précise.
Quand on lui demande la part de vérité et de fiction dans le film et si c’était au spectateur de déceler le vrai du faux, il reprend une formule employée par Laurent Lafitte en promotion.
« Tout n’est pas vrai, mais rien n’est faux. »
Direction d’acteurs : confiance totale et amour de la surprise
On revient à Laurent Lafitte pour savoir comment il a choisi de le diriger dans un rôle si extravagant et important à la fois.
Il répond qu’il y a un personnage qui a un mode de fonctionnement flamboyant et qui va dans les extrêmes ; sans aller dans le mimétisme, cela montrait jusqu’où le personnage, et donc Laurent, pouvait aller. Il précise à ce moment-là qu’il a une règle qui lui est propre avec les acteurs : dès lors qu’il leur confie un rôle et qu’ils acceptent, ils font certes quelques lectures mais pas de répétitions, car il leur fait totalement confiance. Il adore ne pas savoir comment ils vont jouer et se dit ouvert à toutes les propositions et improvisations, rien n’est millimétré. « J’adore être surpris », confie-t-il.
Et concernant Laurent comme Isabelle, il ne savait pas du tout comment il allait jouer. Il le compare d’ailleurs à Michel Serrault, qui lui a dit un jour : « Je sais jusqu’où je peux aller trop loin ».
Comme il y avait une grande confiance entre lui et Laurent, il avoue l’avoir laissé faire la plupart du temps, dans un cadre défini. Et puis le montage permet de choisir et de se décider… Quand il improvisait, il le faisait toujours dans le respect de ses partenaires. Il ajoute : « C’est vraiment exceptionnel ce qui s’est passé entre Laurent et ce personnage, c’est vraiment la rencontre d’un grand acteur avec un personnage et un film. » Il ne tarit pas d’éloges sur le comédien en insistant sur le poids qu’il a pris dans le cinéma français. Amis dans la vie, il semble fier de son choix et de son acteur.
Attirer les stars : « Ils ne viennent pas pour l’argent »
Fasciné par l’ampleur des castings de chacun de ses films, qui réunissent tout le gratin du cinéma hexagonal, on lui demande comment il fait pour attirer toutes ces stars, et cela le fait rire.
« Et vu les budgets raisonnables, je peux vous assurer qu’ils ne viennent pas pour l’argent », ajoute-t-il en souriant. On pensait qu’il les connaissait de par son passé de journaliste, mais il nous assure que ce n’est pas le cas, enfin pas pour tous. Il pense qu’ils savent qu’ils vont être aimés et qu’il leur propose généralement des rôles qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. On pense notamment à Nicolas Duvauchelle en travesti dans Les Rois de la piste.
L’esprit de troupe : un cinéaste amoureux des actrices et des plateaux
Le réalisateur révélé par Une vie à t’attendre nous raconte ensuite que son amour du cinéma est venu des actrices, notamment Catherine Deneuve (avec qui il a tourné trois films).
Il s’amuse en nous disant qu’il ne voit pas comment faire du cinéma en France et, à un moment donné, ne pas penser à Isabelle Huppert.
Le cinéaste avoue aussi adorer l’esprit de troupe lors d’un tournage, ce que l’on peut vérifier d’ailleurs sur quasiment tous ses films.
Le tournage s’est déroulé en Belgique et en Grèce et ils étaient tous dans le même hôtel à prendre leurs repas ensemble, favorisant cet aspect choral hors du tournage, tous sur un pied d’égalité. « C’est peut-être ça qui leur plaît ».
Box-office et résilience : « Les deux clés sont résistance et résilience »
On change de sujet en parlant de box-office puisque ces films n’ont pas tous été des succès, loin s’en faut. Est-ce que ça l’atteint ou, une fois le film terminé, est-il derrière lui ? C’est une question qu’on lui pose et à laquelle il répond avec sincérité.
Pour lui, le succès ne donne pas forcément raison et l’échec forcément tort. Mais l’échec d’un film, ça le rend triste, comme il le confesse, au point de se remettre en question. Et puis il y a une réalité plus économique et terre-à-terre : celle de savoir si l’on pourra financer son prochain film. Et ça lui est déjà arrivé. L’écueil, selon lui, serait d’en tirer de l’amertume. Il termine sur le sujet avec une tirade : « Les deux clés du succès dans ce métier sont résistance et résilience ».
Obstination et renouveau : du théâtre au documentaire pour rebondir
Le metteur en scène précise qu’entre certains échecs, il a toujours su rebondir en élargissant son spectre, notamment avec trois pièces de théâtre avec Fanny Ardant, qui ont cartonné, et un documentaire sur André Téchiné (Cinéaste insoumis, ndlr). Il se caractérise ensuite ainsi :
« Je suis obstiné et le cinéma, c’est ma vie ! » Il confie que sur Les Rois de la piste, son avant-dernier film, il s’était rendu compte à quel point cela lui coûtait de ne plus avoir tourné et d’être sur un plateau, car il a fait une pause de plus de six ans après l’échec de Tout nous sépare. La preuve, il a enchaîné avec La femme la plus riche du monde alors que sortait à peine Les Rois de la piste.
Jury et vision du cinéma : « Un amour sans fin, qui se renouvelle »
On termine par lui demander s’il a eu un coup de cœur dans le cadre du festival, puisqu’en tant que juré de la compétition, il a déjà vu une bonne partie des films au moment de l’entretien. (Il rit.)
« Vous vous doutez bien que je ne peux rien vous dire. » Mais il confirme avoir vu beaucoup de beaux films et enchaîne sur le fait qu’il va quatre fois par semaine au cinéma.
On lui demande alors ce qu’il pense de l’évolution du septième art puisqu’il en est un fervent consommateur depuis quatre décennies.
D’emblée, il avoue qu’il ne fait pas partie de ces gens qui disent « C’était mieux avant ! ». Mieux, il enchaîne avec une tirade sur le fait que c’est incroyable d’avoir vu en quelques semaines le Paul Thomas Anderson, Sirat et la Palme d’or. Pour lui, c’est juste autre chose et il vante l’époque et ses talents… Puis il marque une pause et nous assène : « En fait, je crois que j’aime toutes les époques du cinéma, c’est comme un amour sans fin, un amour qui se renouvelle perpétuellement. »
Retrouvailles et succès à venir
L’entretien, qui a dépassé le temps imparti – ce que permet le monde du cinéma au Québec, moins cadenassé –, fut passionnant et sans langue de bois. Une poignée de main plus tard, on lui souhaite autant de succès lorsque le film sortira ici le 13 février prochain. Il ne connaissait d’ailleurs pas lui-même la date de sortie. Et, hasard ou coïncidence, Jean-Pierre Lavoignat, un ancien de Studio, arrive à ce moment-là. On les laisse à leurs retrouvailles…




