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« Bad Luck Banging or Loony Porn » : porno amateur pour film d’auteur

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Ours d’or au dernier Festival de Berlin, Bad Luck Banging or Loony Porn est un film surprenant. Un film, ou plutôt une expérience. Une œuvre radicale mais avant tout essentielle.

Synopsis de Bad Luck Banging or Loony Porn : Emi (Katia Pascariu), une enseignante, voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur Internet d’une sextape tournée avec son mari. Forcée de rencontrer les parents d’élèves qui exigent son renvoi, Emi refuse de céder à leur pression, et questionne alors la place de l’obscénité dans nos sociétés.

Du rire aux larmes (et inversement)

D’emblée, Bad Luck Banging se dévoile dans toute sa complexité : un film entre fable tragique et farce comique. Divisée en trois parties, s’apparentant aux trois actes théâtraux, l’œuvre nous entraîne dans l’envers du décor de la société roumaine actuelle. Le film, le huitième de son réalisateur, fait preuve d’une grande maîtrise, tant visuelle que scénaristique.

Il est quelque peu difficile de préciser le ton du film, tant il évolue constamment. Ne parler que de drame ou ne parler que de comédie serait en effet réducteur. Néanmoins, il est évident que le film est engagé et propose un regard personnel et hostile autour de la société roumaine. Une société enfermée dans des conventions risibles. Une société qui se croit chaste et irréprochable mais qui est en réalité vicieuse. 

Ainsi, la première partie est ancrée dans un Bucarest réaliste et contemporain, presque menaçant. Une partie critique des travers de la Roumanie d’aujourd’hui, qui plus est en temps de Covid. Ensuite, la deuxième partie est tel un abécédaire sociétal, dictionnaire anecdotique, glossaire amusant et analytique. Un montage intelligent qui défait avec un humour abrasif les conceptions de termes comme « fellation », « racisme » ou « viol ». La troisième partie est, quant à elle, une satire réelle aux allures dystopiques. Un chapitre de clôture absurde et, pourtant, qui porte un regard désillusionné sur le monde.

Doutes et remises en question d’un cinéaste/citoyen

C’est ce regard désabusé, en colère et sans concession qui est à l’origine de la force de Bad Luck Banging. Le regard acerbe de Radu Jude, le réalisateur. Mais également celui de Radu Jude, le citoyen roumain. Parce que Bad Luck Banging, conçu certes comme une grande farce, est en réalité une tragédie explosive. Le film, risible par moments tant il relève d’un non-sens intellectuel total, n’hésite pas à lâcher des vérités brutes et urgentes.

Sans doute que le caractère parfois cru du film choquera plus d’un. Ici, le politiquement correct n’existe donc pas. Finalement, pourquoi le devrait-il ? Comme le montre l’intégralité du film, la société roumaine est souvent misogyne, violente, raciste. Cette société qui se croit irréprochable. Radu Jude ne cherche pas à plaire : il constate. Il remet en question. Toujours avec intégrité et recul.

Avec le personnage principal du film, Emi, Radu Jude décrit ses propres déceptions. Certes, la situation du film est spécifique au genre du personnage. En effet, la sexualité des femmes fait l’objet de débats externes plus que celle des hommes. Toutefois, c’est en témoin privilégié et critique de cette appropriation sociale malvenue, qui sévit encore dans un trop grand nombre de pays, que Radu Jude se positionne. Finalement, de quoi est accusée Emi ? D’avoir partagé une sextape ou de ressentir du plaisir dans ses rapports sexuels avec son mari ? En un sens, l’obscénité n’est qu’un prétexte pour illustrer avec virulence l’absurdité des préjugés. 

Plus loin que le masque chirurgical, le masque social

La sortie au cinéma d’une pléthore d’œuvres filmées durant la pandémie a montré un intérêt d’ancrer les films dans le réel immédiat. Avec Bad Luck Banging, Radu Jude va encore plus loin en faisant du Covid un symbole. Au-delà du masque chirurgical, présent tout au long du film, il y a le masque social, plus difficile à discerner.

Les masques chirurgicaux portés dans la troisième partie rappellent l’aspect parodique du film. Ils soulignent l’artificialité des personnages secondaires, constitués comme des archétypes absurdes mais pourtant réels. Des personnages figés qui se cachent derrière des idées préconçues, à l’image de nos sociétés actuelles. Et à l’image de la société roumaine en particulier.

Il ne suffit plus d’être masqués pour que l’on découvre les vrais visages : parodiques et ridicules. Pourtant, si tout ce film n’est qu’une mauvaise blague, comme semble l’illustrer la fin, pourquoi sonne-t-il, malheureusement, si juste ?

Bande-annonce – Bad Luck Banging or Loony Porn

Fiche technique – Bad Luck Banging or Loony Porn

Réalisation : Radu Jude
Scénario : Radu Jude
Interprétation : Katia Pascariu (Emi Cilibiu), Claudia Ieremia (La directrice)
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 15 décembre 2021
Pays : Roumanie, Luxembourg, République tchèque, Croatie

Le reflet : miroirs qui déforment, surfaces qui mentent, illusions qui capturent

Il y a un moment où l’on ne sait plus si l’on regarde le monde ou si l’on regarde déjà son image, tant la vision semble passer par des surfaces qui déforment, filtrent et déplacent ce qui est vu. Dans cet entre-deux instable, le reflet ne renvoie jamais le réel tel qu’il est, mais une version glissante qui trouble l’identité, fragmente la perception et installe une distance irréversible entre le sujet et ce qu’il croit voir.
Le reflet devient alors moins un dispositif visuel qu’une condition entière de l’expérience contemporaine, où voir, se voir et se reconnaître passent par une image seconde qui révèle autant qu’elle dissimule.

Le reflet n’est plus un motif esthétique innocent ou un simple dispositif visuel : il est la condition perceptive contemporaine, le mode d’être-au-monde où le réel ne se donne plus directement mais toujours à travers une image seconde, instable, glissante, altérée. Contrairement au mythe du miroir fidèle, le reflet ne renvoie jamais le même ; il transforme, déforme, amplifie, il produit une version décalée qui fissure la certitude du vu. Il traverse la peinture, la photographie, le cinéma, les vitrines, les écrans, non comme ornement, mais comme symptôme : nous ne voyons plus le monde, nous voyons son double filtré, son semblant qui nous regarde en retour. Lacan y verrait la scène primitive du stade du miroir : le sujet se constitue dans l’identification aliénante à une image extérieure, toujours déjà déformée, toujours déjà manque. Baudrillard irait plus loin : le reflet n’est plus représentation ; il est simulacre pur, où l’original s’efface et où la copie devient plus réelle que le réel. Merleau-Ponty, dans sa phénoménologie du corps-percevant, y lirait l’incarnation même de la vision : le reflet n’est pas abstrait, il est chair qui se touche à distance, corps qui se sent vu par sa propre surface. Le reflet n’est pas neutre ; il est piège, séduction, menace – une manière de voir qui nous dépossède de ce que nous croyons voir. Nous vivons entourés de surfaces réfléchissantes : miroirs, écrans, vitrines, eaux troubles, et chaque reflet nous altère un peu plus, nous fait glisser vers une perception qui n’est plus nôtre.

1. Le reflet comme déformation : altération, voile, atmosphère qui enveloppe

Le reflet ne copie pas ; il modifie les proportions, les couleurs, les contours – il produit une version du réel qui n’existe nulle part ailleurs. Dans le cinéma, cette déformation devient matière vivante, voile qui enveloppe les personnages et les rend étrangers à eux-mêmes. Dans Drive, les reflets sur les vitres de voiture ne sont pas accessoires : ils créent une atmosphère flottante, une distance flottante entre le conducteur et le monde, où la lumière néon se diffracte en fragments qui isolent le visage, le rendent spectral, presque absent. Le reflet devient texture émotionnelle : il enveloppe, il isole, il rend le réel poreux. Chez Wong Kar-wai, dans In the Mood for Love ou Chungking Express, les miroirs et vitrines dédoublent les corps et les gestes : un visage apparaît en surimpression sur une vitre pluvieuse, un reflet déformé par la courbure du verre traduit une émotion diffuse, une mélancolie qui ne peut se dire directement. Le reflet n’est pas fidèle ; il est le medium de la distance intérieure, du désir qui ne s’accomplit jamais, de l’amour qui reste suspendu dans l’image seconde. Dans Chungking Express, les reflets fragmentés sur les surfaces urbaines font des personnages des ombres errantes, des silhouettes qui se cherchent sans jamais se trouver. Le reflet altère non par erreur, mais par nécessité : il dit que le vu n’est jamais pur, qu’il est toujours traversé par le manque, par le voile du désir. Ces œuvres ne montrent pas le reflet ; elles le font respirer, elles le font glisser sur la peau des personnages comme une caresse qui blesse.

2. Le reflet comme écran : surfaces numériques, identités filtrées, fictions douces

Les écrans contemporains produisent des reflets numériques : selfies, filtres, visages lissés, avatars – le reflet devient une version optimisée, une image contrôlée en temps réel. Le selfie n’est plus autoportrait innocent ; il est reflet fabriqué, calibré, filtré pour correspondre à un idéal qui n’existe pas dans le réel. Baudrillard y verrait l’hyperréel achevé : le reflet numérique n’imite plus le corps ; il le surpasse, il le corrige, il produit une beauté qui efface les imperfections et rend le réel obsolète. Les filtres ne sont pas accessoires ; ils sont le medium même de l’identité contemporaine : ils augmentent, ils corrigent, ils transforment le reflet en fiction douce, en version idéale que l’on habite comme une seconde peau. Sur les réseaux, chaque selfie est un reflet performé : angle choisi, lumière ajustée, peau lissée, yeux agrandis – le sujet ne se voit plus, il se simule. Ce reflet n’est pas mensonge ; il est désir incarné, désir de soi comme image parfaite. Mais ce désir nous piège : le reflet filtré devient norme, et le corps réel, avec ses pores, ses asymétries, ses traces de fatigue, devient inadéquat. Le reflet numérique ne libère pas ; il asservit à une boucle d’auto-optimisation infinie, où chaque clic est une petite altération, chaque like une validation du semblant. Nous ne nous regardons plus ; nous nous regardons à travers l’écran, et l’écran nous déforme jusqu’à ce que nous ne reconnaissions plus notre propre visage sans filtre.

3. Le reflet comme piège : illusions, duplications, surfaces trompeuses

Le reflet peut tromper, révéler ce que l’image directe cache, devenir espace de menace pure. Dans le cinéma d’horreur et de suspense, le miroir n’est plus décor ; il est porte ouverte sur l’inattendu, sur ce qui surgit de l’autre côté. Dans Mirrors ou Oculus, le reflet n’est pas passif : il agit, il attire, il tue – il devient entité autonome qui inverse le rapport de pouvoir entre le sujet et son image. Le miroir narratif permet de montrer ce qui échappe au champ : un geste derrière le dos, un visage qui n’est pas le bon, une présence qui n’existe que dans le reflet. Les surfaces liquides – eau, verre, métal poli – produisent des reflets instables, mouvants, incertains : un visage se tord dans l’eau trouble, une silhouette se dissout dans la pluie sur une vitre, une ombre se déforme sur une carrosserie. Dans Persona de Bergman, le reflet n’est pas outil ; il est fusion monstrueuse, contamination où les visages se mélangent jusqu’à perdre leur contour. Dans le giallo ou chez Argento, les reflets sur les lames ou les vitrines annoncent la violence à venir : le reflet anticipe la blessure, il la préfigure dans l’image seconde. Le reflet n’est plus fidèle ; il est piège, il est duplicité incarnée – une surface qui promet la vérité et qui livre le mensonge. Il nous regarde en retour, et ce regard nous altère : il nous fait douter de ce que nous voyons, de ce que nous sommes, de ce que nous croyons être.

Le reflet comme condition visuelle contemporaine

Le reflet n’est pas un motif parmi d’autres : il est la condition visuelle de notre époque. Nous vivons entourés de surfaces réfléchissantes – miroirs, écrans, vitrines, eaux troubles, filtres numériques – et chaque reflet nous altère un peu plus, nous fait glisser vers une perception qui n’est plus directe mais toujours médiatisée, toujours seconde. Le reflet n’est pas neutre ; il déforme, il filtre, il piège, il révèle le manque au cœur du vu. Nous ne voyons plus le monde ; nous voyons son double instable, son semblant qui nous regarde et nous transforme. Dans ce régime, la vision n’est plus souveraine : elle est fracturée, filtrée, capturée par des surfaces qui mentent en souriant. Le reflet n’est pas illusion passagère ; il est la norme perceptive, le mode d’être-au-monde où le réel ne se donne qu’à travers son image altérée. Nous sommes devenus des sujets du reflet : nous nous voyons, nous nous désirons, nous nous haïssons à travers lui – et ce regard en retour nous vide, nous dépossède, nous fait saigner sans une goutte de sang visible. Le reflet n’est plus outil ; il est destin : une condition visuelle qui nous condamne à ne jamais coïncider avec nous-mêmes.

Astérix et le Griffon : une aventure dans le Grand Est un peu plus prometteuse qu’elle ne l’est

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Publié le 21 octobre 2021 par les éditions Albert René, Astérix et le Griffon est le trente-neuvième album de la série de bande dessinée Astérix. Pour la cinquième fois, ce sont Jean-Yves Ferri et Didier Conrad qui sont respectivement au scénario et au dessin. Avec un titre mystérieux, une couverture intrigante et un voyage chez les Sarmates (territoires des actuelles Ukraine et Russie), ce nouvel opus s’annonçait prometteur. Et pourtant… Si l’album n’est pas mauvais pour autant, force est de constater que la sauce prend difficilement. 

Les défauts enveloppés de cet Astérix 

Peut-être la sauce a-t-elle gelé, comme la potion magique ? Le premier des défauts d’Astérix et le Griffon est un manque de ce qui fait la force de cette bande dessinée infatigable : son ambiance. Non seulement le paysage glacial du pays des Sarmates n’est pas le plus propice à instaurer une atmosphère aventureuse, malgré ses qualités, l’album manque aussi de tout le village gaulois et de la potion magique. Sans compter sur la quasi-absence de Panoramix et d’Idéfix. Et cela se fait sentir dans cette histoire à laquelle on a du mal à s’attacher.

Dès le début, d’ailleurs, on ne la comprend pas bien, puisqu’on est brusquement catapulté dans le grand froid, avec Astérix, Obélix et Panoramix sur un traineau. C’est de manière assez bavarde qu’on va finir par trouver un semblant de cohérence dans cette ellipse, les Gaulois ressassant entre eux les raisons de leur présence à l’est – Panoramix a rêvé qu’un de ses amis chaman sarmate avait besoin d’aide, référence évidente à Tintin au Tibet.

L’autre défaut est la présence de personnages fantoches, qu’on déplorait déjà dans La Fille de Vercingétorix. Comme s’il n’avait rien à faire dire, rien à faire faire à nos deux Gaulois préférés, Jean-Yves Ferri recourt à de nouveaux personnages plus agaçants qu’attachants, sans intérêt et sans profondeur autre que celle de n’être que de grossières caricatures. C’était le cas d’Adrénaline, stéréotype de l’adolescent(e), c’est le cas de ces Amazones sarmates qui semblent ne servir qu’à entourer Astérix et Obélix, sans réelle utilité, à part celle d’être des femmes fortes. Faut-il vraiment ancrer Astérix dans la modernité ? L’histoire de Gaulois bénéficiant d’une potion magique rendant invincible a-t-elle besoin de comporter des enjeux réalistes et actuels ?

Certes, les précédents albums d’Astérix étaient déjà ponctués de personnages nouveaux, rencontrés au gré des voyages, mais ils avaient tous leur personnalité et leur intérêt. Ils étaient typiques, folkloriques, faisaient avancer l’histoire. Ici, il est assez dommage que des Amazones soient si ternes.
Remplissant les cases, elles remplissent aussi l’histoire, autant que ces Romains poursuivis – on passera sous silence la présence d’un Romain caricaturé en Michel Houellebecq, pas vraiment propice à réjouir l’aventure. Y a-t-il autre chose qu’une poursuite dans ce récit ? Pas vraiment. C’est bien peu, quand Goscinny nous avait habitués à des successions de péripéties dans un seul album. Pensons, par exemple, au Bouclier Arverne ! Ici, il n’y a même pas de voyage, puisqu’on rejoint les Gaulois directement au village des Sarmates.

Les points forts de cet opus

Ainsi, si l’aventure n’est pas au rendez-vous, on se console avec l’humour, appréciable dans le texte comme dans l’action, souvent grâce à Obélix, mais aussi grâce à ces pauvres Romains, qui, même sans potion magique, mordent toujours la poussière (en l’occurrence, la neige).

La propreté des dessins, dont on commence pourtant à avoir l’impression qu’ils s’éloignent peu à peu des Astérix d’origine (traits, mais surtout composition et couleurs) est aussi un point fort de cet album qui a le mérite de nous plonger dans des étendues de neige pas le moins du monde monotones, bien au contraire. Et cette variation avec le canon d’Astérix est peut-être tout simplement due à la modernité des techniques de dessin et de colorisation.

L’autre point fort, c’est aussi ce peuple des Sarmates. Non seulement ils renouvellent les peuples étrangers que rencontrent Astérix et Obélix, mais ils parviennent aussi à nous intriguer. On aurait même aimé en apprendre davantage sur eux, leurs rites et leur mystérieux griffon… Mais comme l’explique Jean-Yves Ferri, le but n’est pas de faire un cours d’Histoire ou un album trop didactique. Derrière le texte tout de même, se dévoile çà et là une portée symbolique, dissimulée dans cette expédition pour piller la créature fantasmagorique d’un peuple dont on ne sait rien, et la rapporter au cirque !

En bref, Astérix et le Griffon est une petite déception. Sans être un mauvais album, il n’en est pas pour autant une aventure très intéressante ou franchement mémorable. Rien ne détonne vraiment, rien ne conquiert, ne marque ni ne donnera envie de relire et l’on se sent loin du village gaulois. On apprécie tout de même l’effort d’imagination et ce changement de paysage.
Jean-Yves Ferri devrait cependant nous proposer des scénarios plus consistants et moins superficiels, et oublier les caricatures qui se veulent dans l’air du temps.
Astérix a toujours été une bande-dessinée bien remplie. On admet que dans le cas de cette série, la barre est placée très haut, Astérix et le Griffon est donc une bonne bande dessinée, mais pas vraiment un bon Astérix

Astérix et le Griffon, Jean-Yves Ferri, Didier Conrad
Editions Albert René,  octobre 2021, 48 pages

Jean Serroy présente ses « 1000 films culte de l’histoire du cinéma »

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Rédigé par Jean Serroy et dirigé par Anne Serroy, Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma invite à un tour d’horizon d’un art, le septième, de masse et d’essai.

Professeur d’université émérite et critique de cinéma, Jean Serroy se livre dans Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma à un exercice forcément subjectif et délicat : arrêter une sélection, partielle et personnelle, adoptant un point de vue français et contemporain, de films candidats à la postérité, de la naissance du septième art à la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours, de La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, qui induit déjà une exploitation commerciale du cinéma, à Parasite, récente Palme d’or à Cannes et ambassadeur d’un cinéma sud-coréen singulièrement fécond.

L’ouvrage se compose de brèves notices sur les métrages choisis, de dizaines d’interviews (Woody Allen, Ridley Scott, Sylvester Stallone, Xavier Dolan, Sean Penn…), de courts textes introductifs décennaux et de « zooms » plus substantiels (sur Brigitte Bardot, Jean Gabin, D.W. Griffith ou encore Quentin Tarantino et les frères Coen). L’ouvrage n’est pas spécifiquement dédié aux cinéphiles : par leur format, ses évocations demeurent sommaires et peuvent avant tout s’apparenter à une mise en appétit. Thierry Frémaux en souligne une autre caractéristique dans sa préface : « Chacun à ses films culte, impossible de voler ceux des autres. » Il serait dès lors vain d’en déplorer l’une ou l’autre omission.

Jean Serroy souligne la paternité de D.W. Griffith dans la modernité du langage cinématographique. Il recueille les propos de Ridley Scott sur la mise en scène des aliens et un effroi indexé à l’économie de leurs apparitions. Il interroge Woody Allen sur le caractère tragicomique de son cinéma, George A. Romero sur l’illusion et la liberté induites par le genre horrifique et fantastique, Penelope Cruz sur sa relation avec Pedro Almodovar, « d’une grande intensité », où chaque tournage est une « aventure spéciale » et un « enrichissement ». De petits encadrés thématiques abordent des sujets aussi variés que les caméos d’Alfred Hitchcock, les chapitres de la mythologie Star Wars, les films tournés en un plan-séquence unique ou encore les destins croisés des deux John, Wayne et Ford.

Ces mises en perspective s’avèrent d’autant plus précieuses que les notices filmiques se résument souvent à l’essentiel et manquent parfois cruellement d’éléments contextuels. Ainsi, des films tels que Le Lauréat, M le Maudit, Dracula, Jurassic Park, Toy Story ou encore Citizen Kane auraient certainement mérité de voir leurs spécificités avant-gardistes, politiques ou séminales mises en exergue. Cette dimension historico-analytique lacunaire renvoie ce beau-livre à l’état de catalogue, sans que cela soit compris dans un sens péjoratif.

Ainsi, le lecteur pourra s’y promener à sa guise, lire l’une ou l’autre notice de manière sporadique, y puiser des idées de découvertes, y vérifier (ou pas) dans une interview ce qu’il a pu pressentir au sujet d’un film. Jean Serroy mêle le blockbuster d’action au drame intimiste indépendant, l’épouvante à la science fiction, la France à l’étranger. Il offre un panorama transversal du cinéma mais sans y adosser une lecture critique ou exhaustive. À certains égards, mais avec des textes moins étayés, Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma pourrait se ranger entre 1001 films à voir avant de mourir (éditions Omnibus) et le Petit Larousse des films. Insuffisant pour le cinéphile désireux de creuser plus avant le septième art, mais idéal pour quiconque aspire à s’initier aux œuvres que l’Histoire a marquées d’une pierre blanche.

Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma, Jean Serroy
Glénat, novembre 2021, 336 pages

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« Talleyrand » : stratège et visionnaire

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Avec l’aide de l’historien Emmanuel de Waresquiel, la scénariste Marie Bardiaux-Vaïente et le dessinateur Andrea Meloni se penchent aux éditions Glénat sur la personnalité et la carrière de Talleyrand.

Après César ou Elisabeth I, Andrea Meloni met cette fois ses qualités graphiques au service de Talleyrand, diplomate de génie ayant traversé les XVIII et XIXe siècles en s’accommodant tant du Consulat que de l’Empire ou de la monarchie. C’est logiquement que la collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat rend aujourd’hui hommage à celui qui portait haut « la sagesse des négociations et l’ambition de la paix » et dont on trouva l’influence significative derrière l’abdication de Napoléon Bonaparte, l’armistice signé avec les russes ou encore le Congrès de Vienne.

Ce dernier occupe une place de choix dans le récit de Marie Bardiaux-Vaïente. Malgré les manœuvres discrètes de la Prusse, la Russie, l’Autriche et l’Angleterre, le prince de Bénévent Charles-Maurice de Talleyrand su avancer ses pions afin de régler les grandes affaires d’une Europe trop souvent réduite à un champ de bataille. Son objectif ? L’ériger en « une communauté d’intérêts et de droits, rassemblant les différents États, petits et grands, en un concert des nations ». Fin tacticien unanimement reconnu comme l’une des plus grandes intelligences de son temps, Talleyrand a longtemps été mû par deux motivations cardinales : celle de vaincre son infirmité par ses réalisations et celle de protéger l’État.

La première lui vient d’une enfance malheureuse, où un pied bot détourna ses parents de sa personne. C’est son arrière-grand-mère Marie-Françoise qui l’invite à en faire une force : « Compensez votre infirmité. Devenez plus intelligent qu’aucun autre. » La seconde est tout aussi clairement exprimée dans l’album : « Toujours l’État prime sur celui qui le dirige. » Celui qui deviendra président du Conseil et ministre des Affaires étrangères n’a jamais transigé sur ses principes. La bande dessinée de Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni en démontre à la fois le talent et l’abnégation : en coulisses ou au « front », il continua de tirer les ficelles françaises et européennes durant la majeure partie de sa carrière politique.

La finesse du trait d’Andrea Meloni se prête idéalement aux représentations des édifices officiels tels que le Sénat ou le Palais Kaunitz, mais aussi à celles de théâtres de guerre comme Waterloo. Au-delà de son intérêt biographique et historique, accentué par un dossier didactique glissé en appendice, cet album vaut aussi pour cette dimension graphique très maîtrisée, ainsi que les reliefs psychologiques qu’il attribue à Talleyrand. Un homme mesuré et complexe, dont la carrière s’inscrivit en écho aux grands bouleversements que connut la France en son temps. C’est précisément la résonance entre ces deux trajectoires, individuelle et collective, qui rend le diplomate, cocréateur de la Belgique, si intéressant.

Talleyrand, Marie Bardiaux-Vaïente, Emmanuel de Waresquiel et Andrea Meloni
Glénat, novembre 2021, 56 pages

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3.5

« Brel, une vie à mille temps » : de Bruxelles à Paris

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Salva Rubio et Sagar consacrent une bande dessinée biographique en trois tomes à Jacques Brel. Le premier d’entre eux narre son intégration difficile dans le milieu musical, ses relations amoureuses instables et un déracinement plus douloureux que prévu.

« Un petit Belge élevé dans le respect de Dieu, du Roi, de la patrie, de la famille. » C’est en ces termes que Jacques Brel apparaît dans le premier tome d’un triptyque à tout le moins prometteur. Issu d’un milieu conservateur, le jeune Brel ne trouve pas sa place à l’école et rejoint tôt la cartonnerie familiale. Il épouse Miche, répond aux doléances des clients, prend leurs commandes, se fond dans la masse. Mais la routine l’use, lui qui rêve de vivre des expériences hors du commun. Là se trouve sans doute la première leçon de Brel, une vie à mille temps : constitué de l’étoffe des artistes bohèmes, Jacques Brel n’aurait jamais pu s’épanouir dans une existence ordinaire et réglée comme du papier à musique. Là où certains ne voient que cocon et confort, il ressent du désarroi, voire de la souffrance.

L’Olympia. C’est l’objectif qu’il se fixe en arrivant à Paris pour percer dans la chanson. C’est aussi là qu’on le retrouve en fin d’album, sans pour autant que cela sonne comme un aboutissement. Entre ces deux moments-clés, le cheminement fut long, complexe, parfois même désespéré. Dans des planches superbes, hachurées et aux couleurs désaturées, Salva Rubio et Sagar racontent la vie au jour le jour d’un artiste belge encore inconnu, peinant à se produire sur scène, soumis au regard critique ou moqueur du public et pressé par le temps. Soutenu de manière indéfectible par Miche, ce désormais père de famille ne survit que grâce à l’aide financière apportée par ses parents, qui lui ont toutefois fixé un ultimatum : il a douze mois pour se faire un nom à Paris, après quoi il devra reprendre sa place dans la cartonnerie familiale.

Brel, une vie à mille temps s’appuie en parallèle sur un autre aspect de la vie de l’artiste belge. Jacques Brel s’initie véritablement aux femmes en quittant Bruxelles. Il entame des relations adultères avec Catherine Sauvage et Suzanne Gabriello. Son statut de chanteur relègue sa timidité naturelle au second plan et le rend séduisant aux yeux des femmes. Ainsi, le déracinement désiré produit des effets multidimensionnels : il éloigne Brel de ses parents, il l’inscrit en rupture avec la vie familiale classique, il le conduit à adopter des comportements qu’il n’aurait jamais eus auparavant… Le processus psychologique enclenché se vérifie sur le plan graphique : lorsqu’il retrouve Miche après sa première relation extraconjugale, Brel apparaît pourvu de repères brouillés, se matérialisant par des vignettes aux lignes distordues.

Parce qu’il est essentiellement question de l’implantation de Jacques Brel sur la scène artistique parisienne, l’album ne fait évidemment pas l’économie de plusieurs personnages-clés dans le parcours du chanteur et compositeur belge. Le « guide spirituel » Hector Bruyndonckx, l’agent influent Jacques Canetti, l’ami facétieux Georges Brassens, la chanteuse Juliette Gréco ou l’indéfectible compagnon « Jojo » apparaissent tous en bonne place. Chacun à leur manière, ils éclairent les différentes étapes par lesquelles Jacques Brel est passé avant d’inscrire son nom en haut des affiches musicales. De l’initiation aux arts de la scène à l’enregistrement de premiers albums très modestement vendus jusqu’à la participation à un concert à l’Olympia, le chanteur bruxellois a été porteur d’une série d’affects qui, comme le clament clairement ses interlocuteurs, vont bientôt nourrir sa musique : espoir et désespoir, amour et déception, échec et succès, dénuement et hauts-lieux… Tout ça, Salva Rubio et Sagar en font état avec grand talent.

Brel, une vie à mille temps, Salva Rubio et Sagar
Glénat, novembre 2021, 64 pages

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4.5

« Jean Gabin » : l’homme par-delà l’icône

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L’immense Jean Gabin prend place dans la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat. Qualifié sous forme de sous-titre d’« Homme aux yeux bleus », particularité physique mise en exergue tout au long de l’album, le comédien français se voit effeuillé, par-delà l’icône, par le scénariste et historien du cinéma Noël Simsolo et le dessinateur italien Vincenzo Bizzarri.

Par quel bout raconter Jean Gabin ? Le comédien qui marqua de son empreinte indélébile le cinéma français ? L’homme vulnérable qui ne manquait jamais de douter de lui ? L’aventureux patriote qui défendait volontiers l’honneur de son pays ? Le gamin désireux de conduire des locomotives ou d’exploiter une ferme ? À coups d’ellipse et de bonds temporels, Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri vont saisir le personnage par chacune de ces aspérités.

Avec des teintes changeantes et prédominantes (rouge, bleu, sépia, etc.), « L’Homme aux yeux bleus » raconte la carrière et la personnalité d’une icône du cinéma français aux 95 films. Fils d’artistes, chanteur de revue, comédien, formateur durant la Seconde guerre mondiale, quittant la campagne avec regret, peinant à s’épanouir en couple, Jean Gabin eut une vie riche et harassante, qui lui vaut dans l’album le surnom d’« acteur en série ». Mais derrière le mythe se cache un homme simple : « la Normandie me suffisait comme horizon lointain », dit-il, tout comme il promit en 1933 que « dans cinq ans, fini les films, (il) achète une ferme ».

Pourtant, le cinéma ne cessera jamais de l’appeler. Sa rivalité avec Fernandel, sa rencontre avec Michel Audiard, ses collaborations avec Julien Duvivier, Jean Renoir ou Marcel Carné, ses succès comme ses échecs, mais aussi ses sensibilités artistiques et politiques (il réduit son cachet pour tourner La Belle équipe, qui aurait pu échouer à Renoir, qui le traînait d’ailleurs aux meetings des communistes) se trouvent en bonne place dans l’album. On apprend aussi quelques anecdotes : sur sa claustrophobie (alors qu’il passera des journées entières dans un char), sur sa phobie des avions née d’une mésaventure vécue sur un tournage, sur l’hôtel Claridge érigé en refuge (« Je gamberge mieux quand je suis seul »), sur ses relations difficiles avec les femmes (Marlène Dietrich finira par le harceler au téléphone), etc.

Vieillissant, Jean Gabin n’en est que plus touchant. Il est gêné quand on l’enjoint à séduire des jeunettes à l’écran. Il vit comme un traumatisme le rejet qu’il subit de la part des agriculteurs, lui qui aspirait pourtant à grossir leurs rangs. Il se sent de plus en plus seul, voyant ses camarades partir et se montrant nostalgique d’un cinéma balayé par la modernité. Une modernité qu’il rejette pour partie : « Marée basse, leur Nouvelle vague », affirmera-t-il comme un chant du cygne. Et puis, cette vie d’acteur, bien que placée dans son cas sous le signe de la gloire, n’apporte qu’un soulagement imparfait : « C’est un métier tellement fatigant où l’on est déprimé souvent, alors si encore il faut par-dessus le marché travailler avec des gens qui ne vous plaisent pas, c’est la fin des haricots ! »

Avec « L’Homme aux yeux bleus », Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri ne se contentent pas de rester à la surface d’une star incontestée du cinéma français. Si sa filmographie ne peut qu’être survolée, l’essentiel se trouve probablement ailleurs : Jean Gabin était un homme entier, dénué de faux-semblants, resté durant toute sa vie cramponné à des rêves de gosse. Le cinéma n’en faisait pas forcément partie et c’est pourtant à travers lui qu’il passera à la postérité. Cette dualité entre l’icône et l’homme, qui n’entrent que partiellement en contradiction, est parfaitement restituée dans cette belle biographie dessinée.

Jean Gabin : L’Homme aux yeux bleus, Noël Simsolo et Vincenzo Bizzarri
Glénat, novembre 2021, 216 pages

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Les multiples visages de Jeanne d’Arc

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Depuis les débuts du cinéma, Jeanne d’Arc (1412-1431) fascine les réalisateurs. De Georges Méliès en 1900 à Bruno Dumont en 2019 (pour ne citer qu’eux), retour sur plus d’un siècle de Jeanne d’Arc à l’écran.

L’histoire de Jeanne d’Arc est comme un conte : elle reste actuelle, malgré les époques. Figure clé du Moyen Âge, elle n’en reste pas moins atemporelle puisque faisant souvent l’objet d’un nouveau film. Un leitmotiv cinématographique en quelque sorte. Si chaque œuvre est différente, tant sur l’approche narrative choisie que sur son pays d’origine, les films semblent cependant toujours mettre en avant Jeanne d’Arc telle cette héroïne incomprise, rebelle mais digne. Avant tout. Une héroïne qui n’a pas peur de défendre sa vision du monde.

Jeanne d’Arc, un personnage fantasmé

Jeanne d’Arc est incontestablement l’une des femmes les plus célèbres du Moyen Âge. Cependant, il n’existe que très peu de descriptions physiques la concernant. Ainsi, elle a pu être incarnée, tour à tour, par Renée Falconetti, Ingrid Bergman, Jean Seberg, Florence Delay ou encore Sandrine Bonnaire, et bien d’autres encore. Et puis, cette période historique, lointaine, semble justifier son caractère variable. Si certains traits de personnalité demeurent d’un film à l’autre, Jeanne d’Arc est avant tout un personnage libre. Un personnage qui se meut véritablement au fil des œuvres dont elle est la principale héroïne. Jeanne d’Arc est plurielle. Elle est française, russe ou américaine. Elle est impertinente (chez Otto Preminger), fougueuse (chez Luc Besson) ou glamour (chez Victor Fleming). Bref, Jeanne d’Arc se transforme constamment. Et chaque Jeanne incarne les fantasmes de son réalisateur, lequel y projette ce qu’il veut.

Une même héroïne, plusieurs regards

Comme le personnage, le point de vue adopté sur l’histoire de Jeanne d’Arc se réinvente souvent. Certes, les éléments historiques principaux sont similaires. Toutefois, l’importance accordée, ou non, à certains évènements dépend du film et du choix de son réalisateur.

D’abord, il y a le film narrativement « classique ». Le film biographique, depuis le départ de Jeanne d’Arc de Domrémy jusqu’à sa mort à Rouen. L’origine de ce choix chronologique remonte notamment à Cecil B. DeMille en 1917, avec sa fresque épique Joan the woman. En 1929, Marco de Gastyne réalise La Merveilleuse vie de Jeanne d’arc, fille de Lorraine. Un condensé de la biographie du personnage historique, ici incarné par Simone Genevois. Une Jeanne d’Arc oubliée mais fascinante. Cette démarche est similaire à celle d’un Victor Fleming (Joan of Arc, 1948, avec Ingrid Bergman) ou celle d’un Luc Besson (Jeanne d’Arc, 1999, avec Milla Jovovich).

Ensuite, d’autres films s’intéressent à une période plus brève. La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, classique de 1928 avec Renée Falconetti, ouvre le bal. Le réalisateur s’inspire du texte du procès pour représenter les interrogatoires, la veille de l’exécution de la jeune femme. Certes, cette période s’est en réalité déroulée sur plusieurs mois. Mais, ici, tout se déroule en une seule et même journée, intense et forte en émotions. Dans une même veine, le très intellectuel et moderne Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson, avec Florence Delay, se concentre également sur le procès. L’idée principale du réalisateur était d’avoir un regard plus « documentaire », respectant avec précision la durée du procès. Enfin, Jeanne captive de Philippe Ramos, sorti en 2011, avec Clémence Poésy dans le rôle-titre, se concentre particulièrement sur l’emprisonnement de la jeune femme en 1430, avant sa mort en 1431.

Jacques Rivette, lui aussi, s’empare du mythe avec Jeanne la Pucelle (1994), Jeanne d’Arc ici incarnée par Sandrine Bonnaire. Le film, d’une durée de cinq heures, est une fresque non pas spectaculaire mais d’une grande précision. Le ressenti de Jeanne d’Arc est mis en avant dans des scènes qui s’étirent dans le temps. Des scènes silencieuses, qui parviennent à nous plonger dans l’esprit de la jeune femme.

Une même histoire, plusieurs ambiances

De par les différences entre les réalisateurs s’étant emparé de la figure de Jeanne d’Arc, les styles des films diffèrent grandement. Ainsi, chez Dreyer, l’atmosphère est presque expressionniste, avec des gros-plans hypnotiques, sans décors précis. C’est l’expression du visage de Renée Falconetti qui nous bouleverse. Et, comme chez Robert Bresson plus tard, le noir et blanc offre une sobriété qui nous permet de nous concentrer sur le personnage. Un personnage pris dans un instant unique de son existence, presque loin du monde.

Chez Victor Fleming, il y a une inspiration plus hollywoodienne. Quant à lui, le Jeanne au bûcher (Giovanna d’Arco al rogo) de Roberto Rossellini, en 1954, semble plutôt s’inscrire dans la continuité plus théâtrale de Méliès. Chez Luc Besson, le film est une grande fresque couteuse et spectaculaire. Enfin, pour Bruno Dumont, avec Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc en 2017, le propos semble plus libre. Ainsi, le réalisateur s’affranchit pratiquement de ses prédécesseurs pour offrir une tonalité assez comique et musicale à l’histoire de Jeanne d’Arc.

Plusieurs visages mais les mêmes larmes, malgré tout

Comme le remarque Frédéric Bas dans un épisode de Blow Up, malgré les différences multiples, une même image revient souvent. L’image de Jeanne, en pleurs. Un visage couvert de larmes qui prend corps avec le film de Dreyer. Mais une expression qui hante aussi bien l’œuvre de Fleming que celle de Rivette. Finalement, les larmes de Jeanne, aussi lointaines soient-elles, incarnent si bien nos larmes. 

Certes, il est difficile de retracer tout le cheminement cinématographique de Jeanne d’Arc tant il est vaste et varié. Cet article n’aborde pas tous les films, mais donne un aperçu de quelques points marquants. Finalement, qu’importe les époques, Jeanne d’Arc restera toujours contemporaine. S’il revient à chacun d’avoir sa Jeanne d’Arc favorite, n’oublions pas la très belle émotion d’Anne Karina, dans Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard, face au visage de Renée Falconetti. Une séquence de mise en abyme cinématographique qui prouve que, qu’importe qui nous sommes, et où nous sommes, Jeanne d’Arc sera toujours aussi émouvante. 

Clair-Obscur : quand l’identité devient un mensonge

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Le 10 novembre, Netflix mettait en ligne un film assez original, à la fois par son traitement et son sujet.
Clair-Obscur (titre original : Passing), réalisé par Rebecca Hall, met en scène les comédiennes Tessa Thompson et Ruth Negga, dans les rôles respectifs d’Irene et Claire, deux femmes métisses (selon toute vraisemblance), vivant à New-York dans les années 20. La particularité de leur histoire ? Si Irene accepte son ascendance afro-américaine, a épousé un médecin noir et vit à Harlem, Claire se fait passer pour blanche et s’est mariée à un homme d’affaires blanc et raciste. Lorsque les deux amies se recroisent après des années, Irene est stupéfaite par la nouvelle identité de Claire, et ne tarde pas à réfléchir à la sienne.
Clair-Obscur nous parle du « passing », soit ce phénomène consistant à se faire passer pour ce qu’on n’est pas et qui est historiquement lié au « white passing », à savoir se faire passer pour blanc pour échapper à une condition raciale qui pendant de nombreuses époques a rimé avec inférieure.

Clair-Obscur commence comme un film aussi singulier par sa forme que par son propos. Filmé en noir et blanc, au format 1/33, le long-métrage adopte les codes des vieux films. Sa lenteur pourra dérouter. Elle est pourtant propice à l’attention et à la réflexion.
Adapté du roman éponyme (en version originale) de Nella Larsen, publié en 1929, le film traite de la question du white passing d’une métisse qui, après des années isolée de sa communauté à se faire passer pour blanche, souhaite renouer avec ses racines par le biais de son amie retrouvée Irene. Claire, au début fière de ses capacités à sembler blanche, commence de plus en plus à souffrir de cette situation dont elle ne peut se sortir : elle est mariée et mère d’une enfant avec son mari blanc, mais surtout, et c’est là le problème, raciste envers ceux qu’il nomme « nègres ».
Ainsi, de plus en plus, elle s’invite chez Irene, à Harlem, au travers de laquelle elle vit par procuration comme une afro-américaine, loin des yeux de son mari, profitant allègrement de la vie mondaine d’Irene, impliquée dans la communauté noire.

Peu à peu, une fascination mutuelle naît entre ces deux femmes qui ne se comprennent pas et s’envient. En secret pour Irene, de manière affichée pour Claire. La première se sent blessée dans sa fierté, de voir que sa race a été ainsi rejetée par Claire, jetée aux oubliettes pour obtenir mieux : être blanche. Et pourtant, Claire ne s’en satisfait pas, alors qu’Irene se satisfait d’être noire, en est même fière, tandis qu’elle participe à la Renaissance de Harlem, alors surnommée « capitale mondiale de la culture noire ».
Dans le même temps, on sent derrière son agacement pour Claire, une forme de curiosité envers celle qui a osé, qui a réussi cet exploit de passer pour blanche, de duper un homme blanc, de mettre au monde une enfant métissée que tout le monde pense blanche.
Ainsi, sans jamais énoncer des vérités, Rebecca Hall nous fait lire entre les paroles de ses personnages. D’un côté la lassitude et la bêtise de Claire, de l’autre la condescendance et la justesse d’Irene. La situation est complexe : Claire a jugé qu’une existence noire avait moins de valeur qu’une existence blanche dans la peur. Irene, quant à elle, s’est enorgueillie de sa différence, qu’elle compte bien ériger au même statut que la supérieure blancheur. Si l’acte de Claire est si insensé, pourquoi bouleverse-t-il à ce point Irene ?

Rebecca Hall, actrice britannico-américaine, passe derrière la caméra pour réaliser ce film qui résonne avec sa propre identité. Petite-fille d’un Afro-américain qui se faisait parfois passer pour Blanc, fille de la cantatrice métisse Maria Ewing, Rebecca Hall apparaît blanche. Elle réalise un film très juste, aussi bien en termes de mise en scène que de scénario. La distribution, menée par Tessa Thompson et Ruth Negga, est du même niveau : on suit ces personnages très crédibles, dans cette situation pourtant incongrue, sans savoir où elle aboutira. Deux mentions spéciales : la bande-son qu’on doit à Devonte Hynes, et le phrasé rétro des actrices, qui sonne superbement.

Au final, se servir d’un matériel ancien (roman des années 20) pour parler d’une problématique somme toute très actuelle est un excellent moyen d’instaurer une distance nécessaire à la prise de recul.
Passing (Clair-Obscur) n’est pas qu’une fiction : dans une société très clivée, l’identité raciale est encore aujourd’hui une question complexe comme en témoignent les abus de langage. Race, racisé, racé, minorité ethnique, personne blanche ou non caucasienne… Le flou demeure et un long-métrage comme Clair-Obscur est une ouverture à l’Autre, à la réflexion et à la considération de l’autre et de ce que son identité implique sur son existence.

Bande-annonce : Clair-Obscur

Fiche technique :

Titre : Clair-Obscur (Titre original : Passing)
Réalisation : Rebecca Hall
Casting : Tessa Thompson, Ruth Negga, André Holland, Bill Camp
Scénario : Rebecca Hall
D’après : Passing, roman de Nella Larsen (1929)
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 2021

Petite Nature de Samuel Theis : s’accomplir seul face au miroir de la vie

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Dans Petite Nature, son second long-métrage porté par le regard à la fois sombre et profond du jeune Aliocha Reinart, le réalisateur de Party Girl ausculte les pulsations inquiètes d’une enfance livrée à elle-même, ternie par l’insouciante irresponsabilité des adultes, et qui lutte de toutes ses forces pour échapper à sa condition. Sous ce constat amer, se niche un récit d’apprentissage poétique et percutant. 

Second long-métrage de Samuel Theis, Petite Nature raconte l’émouvante histoire de Johnny interprété par la jeune révélation Aliocha Reinart, un enfant de dix ans futé, curieux, débrouillard, à la chevelure blonde rebelle et à la fragilité tue. Injustement victime de la vie sentimentale dissolue et de la condition sociale de sa mère (Mélissa Olexa), irresponsable malgré elle, il va devoir lui tenir tête pour s’accomplir seul.

Prisonnier de sa sombre cité HLM lorraine dans laquelle il étouffe, le jeune garçon se heurte également à la fainéantise de son grand frère, veille avec bravoure sur sa petite sœur et observe avec un désenchantement touchant la férocité du monde qui l’entoure. Las de cette inquiétante inversion des pôles, du douloureux poids des rapports familiaux empoisonnés par l’indifférence, ne supportant plus de ne pas trouver sa place dans des conversations d’adultes stériles et insipides, Johnny comprend qu’il n’est pas le caïd que l’on espérait. Il veut alors fuguer vers un ailleurs salutaire.

Bientôt, il intègre la classe de Monsieur Adamski (l’ambigu Antoine Reinartz de 120 battements par minute et Roubaix, une lumière), un instituteur bousculé par l’arrivée inattendue d’un élève aussi brillant. Croyant fermement à son potentiel, ce dernier le chaperonne et lui ouvre, grâce à la poésie de Blaise Cendrars, les portes d’un nouveau monde sensible. De plus en plus intrigué par sa prestance et son savoir, Johnny va s’éprendre de son professeur.

Récit d’apprentissage à la mise en scène sobre, Petite Nature vibre en même temps que son personnage et s’éveille à la beauté pure des sentiments.

Le film brasse des thématiques fortes : l’incommunicabilité, le déterminisme social, l’échec scolaire, le désir, les premiers émois, la sapiosexualité, la pédophilie, la malbouffe… sans jamais sombrer dans la vulgarité d’un ostentatoire élan amoureux interdit, impossible. Derrière un propos pessimiste criant de vérité sur l’affect dans l’école d’aujourd’hui, les lacunes des élèves livrés à eux-mêmes, et l’échec collectif du corps enseignant complètement démuni face au problème, le réalisateur brosse ici le portrait sensible d’une classe sociale défavorisée, d’une France des oubliés qui n’a pas ou trop peu accès à la culture, à la contemplation du Beau. Dans l’une des plus belles séquences du film, Johnny, en visite au Centre Pompidou-Metz lors d’une sortie extra-scolaire, s’émerveille pour la toute première fois devant une œuvre d’art, symbole de sa rébellion, de sa courageuse lutte contre sa condition. Un cosmos merveilleux dans lequel l’enfant est d’abord accueilli à bras ouverts, avant d’en être brusquement chassé lorsque sa spontanéité et ses questionnements perturbent l’ordre social. Mais le corps frêle de Johnny va persévérer dans sa quête de liberté, jusqu’à trouver sa voie dans son propre reflet.

Sévan Lesaffre

Petite Nature – Bande-annonce

Synopsis : Johnny a dix ans. Mais à son âge, il ne s’intéresse qu’aux histoires des adultes. Dans sa cité HLM en Lorraine, il observe avec curiosité la vie sentimentale agitée de sa jeune mère. Il intègre la classe de Monsieur Adamski, un jeune enseignant qui croit en lui et avec lequel il pousse la porte d’un nouveau monde.

Petite Nature – Fiche technique

Avec : Aliocha REINART, Antoine REINARTZ, Mélissa OLEXA, Izïa HIGELIN, Jade SCHWARTZ, Ilario GALLO, Abdel BENCHENDIKH, Romande ESCH, Meresia LITZENBURGER, Danielle DALHEM, Maïa QUESMAND, Claire BURGER…
Réalisation : Samuel Theis
Scénario : Samuel Theis avec la collaboration de Gaëlle Macé
Production : Caroline Bonmarchand
Photographie : Jacques Girault
Montage : Nicolas Desmaison et Esther Lowe
Décors : Mila Preli
Costumes : Rachèle Raoult
Musique : Ulysse Klotz
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 1h33
Genre : Drame
Sortie : 9 mars 2022

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3.5

Django dégaine en Blu-ray chez Carlotta Films

Retour sur Django, l’un des plus grands westerns européens réalisé par Sergio Corbucci, à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée chez Carlotta Films.

Synopsis : un homme mystérieux arrive dans une petite ville, tirant un cercueil boueux derrière lui. Nommé Django, cet étranger sauve la vie d’une jeune femme et se retrouve ainsi projeté en plein cœur d’une guerre entre des révolutionnaires mexicains et une bande de racistes sadiques menés par un fanatique, le major Jackson. Malgré le chaos ambiant, Django met son plan en action : se venger, en opposant ennemi contre ennemi…

Django and his killing blue eyes

Qu’est-il possible d’ajouter sur Django, l’un des plus grands westerns européens ? Que dire sur ce film constituant l’un des sommets de la carrière du génial cinéaste roublard Sergio Corbucci ? Né d’une production sur laquelle régnait une certaine improvisation, Django confirme qu’un croisement de bonnes étoiles peuvent donner naissance – dans la douleur et le doute certes – à des miracles.

Parmi ces étoiles, on trouve notamment Franco Nero, l’un des plus sublimes acteurs de l’histoire du cinéma. Nero n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il s’embarque sur un tournage où tous les éléments narratifs sont loin d’être posés. Corbucci trouvera son McGuffin – ce que contient le cercueil dans le cas présent – un matin en lisant son fumetti (sa bande-dessinée) dans le journal du jour. Le fanion rouge, qu’arbore la bande du conservateur sudiste (euphémisme) Major Jackson, est une idée de « dernière minute » de l’assistant réalisateur Ruggiero Deodato (futur réalisateur de Cannibal Holocaust).

Nero a quelques rôles à son actif mais tient du jeune premier lorsqu’il est choisi par Corbucci puis par le distributeur – qui plus est financier – du film. Le beau Franco rêve de grands rôles, mais comme lui a dit le réalisateur Elio Pétri, qu’a-t-il à perdre ? Rien. Le jeune acteur débarque sur l’écran, grimé, vieilli, dans son habit de soldat d’une guerre bien loin derrière lui. Django débarque comme un fantôme, à la présence fantasmagorique passionnée par son regard intensément bleu.

Même si Django marche en 1966 sur les pas du succès de Pour une poignée de dollars réalisé par Leone en 1964, lui-même étant le remake du Yojimbo de Kurosawa sorti en 1961, les mystérieux yeux bleus plissés d’Eastwood tenaient d’une réponse divine face à l’injustice alors que ceux de Nero incarneraient le passé venu hanter les vivants. Du justicier de Leone au vengeur d’outre-tombe de Corbucci, il y a des acteurs qui ont donné corps à des entités à l’écriture très fine sur le papier et au final, plus que réelles à l’écran, mythologiques.

Comme Blondin et Sanjuro avant lui, Django est devenu un mythe cinématographique. De ces mythes marqués les uns par les autres, de nombreuses œuvres ont émergé. Le nom Django a été repris pour titrer des westerns qui n’avaient rien à voir avec l’œuvre de Corbucci, à des fins de promotion. On tentera à Nero de lui faire raviver l’aura de son héros vengeur à diverses reprises de la même manière qu’Eastwood flinguera du bandit le regard dur avec un verbiage rare et tranchant. Alors qu’une troisième suite de Django – nommée Django Lives! –est en cours de production, après un deuxième volet très discutable sorti en 1987, le mythe initié par Corbucci et son équipe semble plus vivant que jamais, ravivé par cette édition signée Carlotta Films.

Django shoots in Blu-ray

Django nous revient dans une nouvelle restauration 4K menée par la Fondation Cinémathèque de Bologne et Surf Films à partir des négatifs image et son, et réalisée au laboratoire de l’Immagine Ritrovata en 2018 – dont la signature visuelle (notamment colorimétrique) est heureusement peu significative.

Autant dire que les possesseurs de l’édition DVD de Wild Side auront un nouveau projectile avec lequel jouer au frisbee, tant la comparaison avec le Blu-ray est sans appel. En effet, ce nouveau master, présentant la version intégrale (déjà présente sur le DVD) est bluffant. Détail, colorimétrie équilibrée et texture organique sont au rendez-vous, bien supportés par l’encodage supervisé par Carlotta Films. Quelques plans peuvent manquer de définition, et le générique est en peu deçà du reste du film, comme souvent à cause des nombreux procédés photochimiques utilisés pour les constituer. Rien de dramatique donc, le spectacle est au rendez-vous.

Du côté du son, la VF, très sympathique, est définitivement en retrait au niveau technique : les voix sont trop mises en avant et la piste est déséquilibrée en termes d’effets sonores. La version originale italienne règne en maître, tandis que la version anglaise, effectivement restaurée, en ressort avec un rendu qui sonne faux.

L’expérience du long métrage est complétée par plusieurs bonus substantiels présentés en haute définition. Le cinéaste Alex Cox présente Django le temps d’une bonne dizaine de minutes, revenant sur le contexte de sa découverte du film – en travaillant pour un distributeur -, ainsi que sur les raisons qui font de Django un chef d’œuvre du genre et l’un des grands films du cinéaste Sergio Corbucci avec, notamment, Le Grand Silence. On trouve ensuite deux récents entretiens signés par l’éditeur britannique Arrow, l’un avec Franco Nero, l’autre avec Ruggero Deodato. Les deux bonhommes reviennent sur la genèse du film, leur place sur le projet ainsi que leurs contributions respectives, la production relativement improvisée/préparée du long métrage ainsi que sa postérité. Si les deux compléments sont intéressants, ceux ayant regardé l’entretien avec les mêmes hommes – présent sur l’édition DVD et disponible ici – n’en apprendront pas beaucoup plus.

Enfin, en plus de la bande-annonce originale restaurée, on note un entretien avec Nori Corbucci, la femme du cinéaste, qui revient elle aussi sur la genèse du projet avec une autre vision que les précédents interlocuteurs, ainsi que sur différents traits qui caractérisent le cinéaste et son oeuvre.

Django nous revient donc dans une formidable édition Blu-ray signée Carlotta Films.

Bande-annonce – Django (1966)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD50 – MASTER HD – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Italienne / Version Anglaise / Version Française DTS-HD MA 1.0 – Sous-titres français – Format 1.66 respecté – Couleurs – 1966 – Italie – Durée : 92 mn

COMPLÉMENTS

Alex Cox à propos de Django (14 mn)

Django ne meurt jamais (26 mn)

Le Cannibale du Far West (26 mn)

Sergio, mon mari (28 mn)

Sortie le 3 novembre 2021 – Prix public indicatif : 20 Euros

Edition Prestige Limitée Combo Blu-ray + DVD + Memorabilia : 28 Euros

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4.5

Pluie noire (1989) de Shōhei Imamura : les indésirables

Si survivre à un bombardement atomique tient du miracle, quelle place les hibakusha peuvent-ils espérer occuper dans la « société d’après » ? C’est le sujet d’un drame humaniste profond, tourné en 1989 dans un noir et blanc somptueux par Shōhei Imamura. Si Pluie noire marque un tournant important dans le parcours du metteur en scène, on y retrouve son attachement à des personnages en marge, qui ne trouvent pas (plus) leur place dans une communauté cruelle et insensible. Imamura poursuit ainsi, dans une forme totalement renouvelée, son entreprise de déconstruction d’une certaine image du Japon véhiculée par le cinéma classique. 

Coïncidence incroyable : 1989 vit la sortie de deux films intitulés Pluie noire. Si, dans les deux cas, l’action se déroule en outre au Japon et que le titre fait référence aux retombées radioactives causées par les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, la comparaison s’arrête là. Le film américain dirigé par Ridley Scott est en effet un thriller d’action emmené par Michael Douglas, typique des années 80, c’est-à-dire peu subtil mais ultra efficace et devenu depuis lors « culte ». La Pluie noire qui nous intéresse ici nous emmène dans un univers cinématographique radicalement différent, puisqu’il s’agit d’un drame émouvant tourné en noir et blanc par une des figures de proue de la Nouvelle Vague japonaise, Shōhei Imamura.

Imamura, vraiment ? 

Pluie noire occupe une place tout à fait particulière dans la filmographie du metteur en scène de L’Anguille (Unagi/1997). A première vue, on serait ainsi bien en peine d’y retrouver la plupart des motifs associés à son cinéma, ce qui ne manqua pas de surprendre critiques et spectateurs à la sortie du film. Ce qui sous-tend ses œuvres les plus célèbres, le cinéaste japonais l’a parfaitement résumé lui-même dans une célèbre formule confiée aux Cahiers du Cinéma en 1965 : « marier […] deux problèmes : la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale ». Dès son cinquième long-métrage Cochons et cuirassés (1961), dont le caractère controversé lui valut une interdiction de tournage de deux ans signifiée par la Nikkatsu, jusqu’à son ultime opus De l’eau tiède sous un pont rouge (2001), qui traite d’une femme fontaine aux pouvoirs miraculeux, Shōhei Imamura a exploré des thématiques d’une remarquable cohérence. Rejetant le formalisme et les conventions du cinéma classique, les cinéastes de la Nouvelle Vague japonais dont il fit partie développèrent – comme leurs précurseurs français – en effet une forme novatrice et embrassèrent nombre de sujets tabous, en particulier politiques et sexuels. Imamura, en particulier, rejeta l’esthétisme d’Ozu dont il fut l’assistant pour s’attacher systématiquement à des personnages marginaux, criminels, pauvres hères, pornographes ou prostituées, mis en scène dans une esthétique provocatrice et imprévisible.

Il y eut sans doute chez ce metteur en scène une inclination humaniste plus marquée que dans le cinéma de son contemporain Nagisa Oshima, davantage imprégné de considérations politiques et d’expérimentations formelles. Il retrouve aussi chez lui – et cela est plus surprenant – une permanence du cinéma japonais classique qu’il ne put (voulut ?) évacuer complètement. C’est de cette permanence que Pluie noire est le témoignage le plus éclatant.

Le film fut pourtant le symptôme d’une rupture dans la carrière d’Imamura, tant sur le fond que dans la forme, et ouvrit d’une parenthèse que refermera son dernier long-métrage, De l’eau tiède sous un pont rouge, qui marqua le retour (brillant) aux motifs habituels du cinéaste. Pour bien comprendre la surprise avec laquelle Pluie noire fut accueilli, rappelons que les deux longs-métrages précédents – pour ne citer qu’eux – furent le chef-d’œuvre La Ballade de Narayama (Palme d’Or 1983), acmé des obsessions imamuriennes (sociétés primitives, individus truculents en marge de leur communauté, déviances multiples, poésie étrange), et Zegen (1987), l’histoire d’un homme qui ouvre des bordels pour les soldats japonais. A l’inverse, avec Pluie noire, le public découvre un film pratiquement dépourvu de personnages amoraux ou déviants, mais aussi de la plupart des thématiques habituelles du cinéaste. Ce dernier confirmera ses choix avec L’Anguille (Palme d’Or 1997), un film traversé de passions violentes et de certaines références à des œuvres antérieures (le scénario reprend des éléments du Pornographe/1966), qui peut être considéré comme un pont entre celles-ci et les films qu’Imamura tourna en fin de carrière, mais aussi Dr. Akagi (1998), une de ses œuvres les moins connues et les plus éloignées de son style habituel.

Quelle vie après la survie ?

Avec Pluie noire, le metteur en scène nippon a choisi le noir et blanc délaissé depuis Le Pornographe. Bien plus étonnant encore, la sublime photographie du film (due au chef opérateur Takashi Kawamata) renoue avec un formalisme assez classique, ce qui en fait une des œuvres les plus esthétiques du cinéma d’Imamura. L’utilisation du noir et blanc est merveilleuse et la mise en scène extrêmement soignée, tout en évitant bien sûr tout maniérisme. Du côté du récit et des personnages, là encore le cinéaste s’éloigne a priori radicalement de la fange humaine qu’il affectionne, aucun des protagonistes n’étant un marginal ou ayant quoi que ce soit à se reprocher. C’est comme si le sujet traité avait convaincu Imamura à remiser provocations et expérimentations afin de rendre hommage au plus grand traumatisme de l’histoire japonaise et traiter avec dignité celles et ceux qui en furent les victimes.

Basé sur le roman homonyme de Masuji Ibuse (publié en 1965), le film relate en effet l’histoire de trois survivants du bombardement atomique de Hiroshima, Yasuko (Yoshiko Tanaka) ainsi que son oncle Shigematsu (Kazuo Kitamura) et sa tante Shigeko (Etsuko Ichihara), avec qui elle vit. Tous les trois sont victimes de la fameuse « pluie noire », ces précipitations noircies par les cendres et la poussière radioactive, qui se sont abattues sur Hiroshima après le bombardement américain. Cette exposition fait peser sur leur existence une sombre menace, celle d’une maladie liée à l’irradiation qui les condamnerait presque automatiquement.

Dans l’introduction du film, des séquences apocalyptiques de la ville d’Hiroshima dévastée constituent une des peintures les plus saisissantes de l’horreur absolue que fut cette fatidique date du 6 août 1945. Cruelles et frontales, elles ne peuvent laisser le spectateur insensible. Si le récit opère ensuite un saut de cinq années dans l’avenir et se concentre autour des trois hibakusha (survivants de la bombe atomique) dans leur nouvelle vie à Fukuyama, de courts flash-backs des événements tragiques de 1945 nous rappelleront régulièrement l’origine du mal qui les ronge.

Si Imamura recrée avec réalisme et respect la destruction d’Hiroshima, le cœur de son propos ne se situe pas là. Comme d’habitude, le cinéaste pose le cadre de la grande Histoire pour mieux se consacrer à l’expérience humaine, intime. La survie – qui semble presque miraculeuse, au vu des images – de Yasuko, Shigematsu et Shigeko ne marque pas, en effet, pour eux la fin du cauchemar. Alors que l’oncle et la tante ne ménagent pas leurs efforts pour trouver un bon parti pour leur nièce en âge d’être mariée, les prétendants se désistent les uns après les autres lorsqu’ils apprennent que Yasuko était à Hiroshima le 6 août 1945. Qu’importe si la jolie jeune fille respire la santé et la joie de vivre, la crainte de la voir tomber malade et ne pas pouvoir enfanter l’emporte irrémédiablement. L’attitude de la communauté semble nourrir l’atmosphère mortifère dans un cercle vicieux, condamnant les survivants d’Hiroshima à une double peine : à la crainte de la maladie et la mort s’ajoute une sournoise ostracisation. Alors qu’elle voit de nombreuses victimes de l’irradiation succomber au mal et son oncle et sa tante tomber eux-mêmes malades, Yasuko abandonne sa recherche d’un époux pour rester auprès de sa famille, refusant même l’offre de son père, qui s’est remarié, de s’installer chez lui. Elle finit par se rapprocher d’une autre âme damnée, Yuichi, un jeune homme traumatisé par la guerre. Rattrapée elle aussi par le mal (elle a une tumeur et commence à perdre ses cheveux), Yasuko est emmenée en ambulance sous les yeux de Shigematsu. Le film se conclut sur cette image pudique, mais qui ne laisse que peu de place à l’espoir.

Derrière les apparences, la permanence

Si Pluie noire surprend dans la filmographie de Shōhei Imamura, une lecture plus approfondie révèle néanmoins plusieurs permanences. D’abord, les hibakusha, parmi lesquels le trio de protagonistes principaux, apparaissent dans le Japon d’après-guerre comme des personnages marginaux. Non pas par choix ou par leur style de vie, ni même par leur appartenance à une classe sociale inférieure, comme tant de héros des films antérieurs du cinéaste, mais parce que la société japonaise ne fait plus de place pour eux. Imamura peint une société cruelle et insensible, qui ne voit dans les survivants qu’un rappel permanent de l’horreur, de l’humiliation, de l’outrage insupportable subi par le pays et son peuple. Alors que les ruines de Hiroshima et Nagasaki ont été déblayées et remplacées par des bâtiments neufs, et que les occupants américains vont bientôt retourner chez eux, les hibakusha apparaissent comme une tache indélébile qu’on préférerait ne pas voir. Leur incapacité à trouver leur place dans une communauté indifférente voire inhumaine rappelle évidemment bien d’autres œuvres d’Imamura (Le Femme insecte, La Ballade de Narayama, Profonds désirs des dieux…).

Les habitants de Fukuyama n’hésitent pas à traiter ouvertement de parasites et de profiteurs certains survivants dont les blessures ne leur permettent pas de travailler, et Yuichi (Keisuke Ishida) est considéré comme un encombrant fou du village. Le film baigne dans une ambiance morbide alors que les enterrements des victimes de l’irradiation se succèdent. La maladie est omniprésente, et même lorsque les survivants ne présentent pas de symptômes, on ne leur reconnaît implicitement pas le droit à une nouvelle vie puisqu’ils sont exclus socialement. Cette représentation d’une société japonaise cruelle, loin de l’image d’Epinal entretenue par le cinéma classique, marque Pluie noire du sceau reconnaissable de la Nouvelle Vague, et plus particulièrement de celui d’Imamura, cet amoureux des marginaux et des exclus de tout poil, ce passionné d’entomologie – cette dernière n’est-elle pas l’étude des animaux invisibles et répugnants, que l’on souhaite exterminer ou chasser de chez soi ?

Le génie d’Imamura est d’avoir su placer les personnages et les thèmes qu’il affectionne dans un cadre historique traité avec une retenue surprenante, le tout filmé avec un goût assumé pour l’esthétisme. Chacun de ces éléments (motifs, personnages, cadre historique, photographie) trouve sa place dans un équilibre harmonieux. Pluie noire est le grand film de la maturité pour Imamura, celui où il sut donner une impulsion nouvelle aux éléments constitutifs de son cinéma. Celui où il donna à l’humanité de ce dernier une profondeur émotionnelle inouïe, un sage raffinement, une solennité qui ne confond jamais bon goût avec académisme. Ironie du sort, ces qualités rapprochent le film de Yasujirō Ozu, ce « père » qu’Imamura tua (après avoir été son assistant au début des années 50, il rejeta sa représentation de la société nippone)… Mais après tout, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, n’est-ce pas ?

Synopsis : À Hiroshima, la pluie radioactive de la première bombe atomique frappe plusieurs habitants. Cinq ans plus tard, une jeune Japonaise qui s’apprête à se marier découvre qu’elle en est affectée. 

Pluie noire : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=zY3Bt79sqPk

Pluie noire : Fiche technique

Titre original : Kuroi ame
Réalisateur : Shōhei Imamura
Scénario : Shōhei Imamura et Toshirō Ishido (d’après Pluie noire de Masuji Ibuse (1965))
Interprétation : Yoshiko Tanaka (Yasuko), Kazuo Kitamura (Shigematsu Shizuma), Etsuko Ichihara (Shigeko Shizuma), Keisuke Ishida (Yuichi)
Photographie : Takashi Kawamata
Montage : Hajime Okayasu
Musique : Tōru Takemitsu
Producteurs : Hisashi Iino
Sociétés de production : Hayashibara Group et Imamura Productions
Durée : 123 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 30 octobre 1989
Japon – 1989