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Sarah Anthony © Textes et illustrations tous droits réservés.

Peinture coulante, art qui a lieu, fresque abusée, opéra sans théâtre et administration inca – l’abécédaire artistique n°24

ABC… ART

L’Abécédaire Artistique

Cet abécédaire vous parlera de :

Art en général, peinture, arts graphiques, sculpture, gravure, littérature, poésie, musique, cinéma, Histoire, gastronomie, traditions, arts vivants, théâtre, opéra, philosophie, etc.

Rendez-vous un jeudi sur deux pour une chronique d’art illustrée où vous découvrirez 5 définitions artistiques issues de lettres de l’alphabet choisies aléatoirement.

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  • Dripping

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catégorie : arts plastiques, expressionnisme abstrait, peinture abstraite, nom masculin de l’anglais « to drip » (faire couler goutte à goutte).

Le dripping est une technique artistique directement liée au peintre américain Jackson Pollock (1912-1956), bien qu’il n’en soit pas l’inventeur. Si son nom évoque le goutte-à-goutte, le dripping désigne en fait des œuvres montrant des lignes de peinture, pour un résultat expressif. Les tableaux sont réalisés grâce au mouvement : Pollock pose sa toile à plat sur le sol et, à l’aide d’un pinceau, d’un bâton trempé dans la couleur ou d’un pot de peinture percé, il dépose des coulures sur la toile – pour cette raison, on entend aussi parfois parler de pouring (du verbe anglais to pour signifiant couler) en lieu et place de dripping.

Des influences variées sont à l’origine de ce processus : l’artiste américain a beaucoup expérimenté et a notamment été influencé par les artistes muraux mexicains, mais aussi par différents mythes. Des formes d’art aussi disparates les unes des autres que les peintures de sable des Indiens Navajo et les Nymphéas de Monet sont aussi citées comme sources d’inspiration. 

L’idée du dripping est aussi à chercher dans la vie personnelle du peintre, notamment dans ses démons. En souffrance psychique, Jackson Pollock est alcoolique et suit un traitement psychiatrique dans une école issue de Jung. C’est dans ce contexte qu’il découvre la notion d’inconscient collectif. Rapidement, il la transpose à l’art, y ajoutant une dimension théologique, la recherche d’une révélation. L’inconscient le mène à l’automatisme, d’où ce désir d’inventer une manière de peindre particulière. En 1945, l’artiste découvre le travail de la peintre Janet Sobel, inventrice en titre du dripping. Celle-ci ne peut malheureusement poursuivre dans cette voie : une allergie à la peinture la pousse en effet à changer de médium. Travaillant à présent au crayon, le dripping n’est plus possible pour elle. Dans le même temps, Jackson Pollock reprend le procédé, d’une manière malheureusement très courante en Histoire de l’art, où, pendant longtemps, les femmes ont été mises de côté. Le dripping ayant tout de même été développé par Jackson Pollock, intéressons-nous à cette technique. 

Une des questions importantes du dripping est qu’il s’agit à la fois d’un procédé (une action) mais aussi d’une image de ce procédé. Finalement, l’œuvre achevée donne à voir, de manière très premier degré, sa réalisation. Confusion de la peinture et de l’acte de peindre. Le dripping n’est pas qu’une technique, mais aussi le résultat final. 

La technique coupe aussi la toile de son orientation puisque l’œuvre abstraite n’a pas de sujet. Les lignes ne sont pas décidées à l’avance mais sont le fruit du hasard. Le geste spontané prend donc une grande importance dans la réalisation. L’œuvre finale n’est pas maîtrisée : une part de hasard s’immisce dans les gestes du peintre et ses déplacements autour de la toile posée au sol. Les lignes passent les unes au-dessus des autres, la peinture s’exprime. L’automatisme et l’inconscient que recherchait Pollock se manifestent dans le procédé dans lequel l’artiste s’engage physiquement. Pour ces raisons, Pollock est un artiste majeur de l’Action painting.

Avec le dripping, le tableau peut être regardé dans tous les sens, et ne s’embarrasse ni d’un haut ni d’un bas. Ce nouveau type de composition se nomme le all-over (également inventé par Janet Sobel, il sera à découvrir dans une prochaine entrée de l’Abécédaire artistique, tout comme l’Action painting). Dans les œuvres de Pollock, le dripping, en même temps qu’il pose la toile par terre, aplatit aussi les espaces et les champs. Les lignes ne sont plus des contours. Elles perdent ainsi leur fonction sans pour autant devenir des aplats : couleurs et lignes se confondent. Pour ses œuvres de dripping, l’artiste emploie de la peinture industrielle (à base d’aluminium), ce qui est aussi assez novateur pour l’époque. 

On l’a compris, le dripping est une forme d’art très conceptuelle, qui donne à voir des tableaux assez singuliers, très expressionnistes. Si la technique est aussi connue, c’est également pour une série de photographies et de vidéos réalisées par Hans Namuth. Elles servent de témoignage et permettent de voir Pollock au travail, faisant couler sa peinture, penché au-dessus de ses immenses toiles, environné de ses œuvres. Le succès de ces photos documentaires concurrence les œuvres de Jackson Pollock. Le processus spectaculaire du dripping peut se passer de l’œuvre finale.

Bien que très connu, le dripping n’est pourtant qu’une partie du travail artistique de Jackson Pollock. A partir de 1951, il délaissera le procédé au profit de la figuration. Jusqu’en 1954, où une rechute de son alcoolisme l’isole de plus en plus de la peinture.
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  • Fresque

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catégorie : arts plastiques, arts de l’antiquité, archéologie, nom féminin de l’italien « fresco » (frais).

Vous pensez connaître la fresque et vous vous demandez pourquoi lui consacrer une entrée dans l’Abécédaire artistique ? Tout simplement pour tordre le cou à l’abus de langage auquel la fresque est régulièrement mêlée malgré elle. Ainsi, on entend bien souvent les peintres, les graffeurs et les street-artists désigner leur œuvre murale comme une fresque. C’est un usage abusif du mot. En effet, une peinture et une fresque ne sont en aucun cas synonymes.

La fresque n’est, en effet, pas un type d’œuvre caractérisé par sa taille ou son caractère mural. Il s’agit d’une technique artistique à part entière. Quand la peinture murale est une simple peinture appliquée sur un mur sec, la fresque désigne le résultat de l’application de couleurs sur un enduit frais. De là lui vient son nom, dérivé de l’italien « a fresco », par opposition à « a secco ». On appelle cet enduit, souvent à base de chaux, l’intonaco. A noter que dans le cas de la fresque en tant que technique, on emploie rarement le terme italien affresco.

En séchant, l’enduit va emprisonner en lui les pigments qui ne sont donc pas déposés sur sa surface, mais contenus en elle, différence fondamentale d’avec la peinture. La fresque ne peut être réalisée que par des professionnels. La technique requiert de la dextérité et de la vitesse, pour anticiper le séchage de l’enduit. On ne réalise pas la totalité de la fresque d’un coup, pour les mêmes raisons. Travaillant avec le maçon, le fresquiste divise l’image en différentes portions qu’il réalise les unes après les autres, à chaque fois sur un intonaco frais. Chaque portion correspond au travail qu’il peut réaliser en une journée, d’où le nom de « giornata », traduction littérale du mot journée, en italien. On pose les pigments au moment opportun, quand l’intonaco a suffisamment séché pour atteindre l’équilibre entre une absorption suffisante sans réduire la luminosité des couleurs – il est alors dit “amoureux”. Le résultat ? Des couleurs douces, presque délavées ou pastel, caractéristiques de cette absorption des pigments par le support lui-même qu’est le mur.

Employée dès l’Antiquité, la fresque connaît son âge d’or à la Renaissance, avec notamment le plafond de la chapelle Sixtine réalisé par Michel-Ange de 1508 à 1512. Technique déjà difficile à la verticale, la réalisation de cette immense fresque au plafond et donc en peignant sur l’enduit en se postant sur un échafaudage, la tête en arrière et les bras en l’air, a dû représenter pour Michel-Ange un exercice très éprouvant pour le corps. Vingt ans plus tard, alors qu’il vient d’achever une nouvelle fresque au Vatican, Le Jugement dernier (1536-1541), Michel-Ange représente Saint-Barthélémy tenant sa propre peau écorchée. Il s’agirait là d’un autoportrait symbolique de l’artiste, alors âgé de près de soixante-dix ans et épuisé, ayant l’impression d’avoir laissé sa peau dans la réalisation de cette œuvre monumentale lui ayant demandé près de six ans !
Avec l’apparition de la peinture à l’huile, cette technique compliquée qu’est la fresque est supplantée. Le renouveau de la peinture murale, par le biais du graffiti et du street-art, n’est pas un renouveau de la fresque. 

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  • Happening

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catégorie : arts plastiques, performance artistique, avant-garde, art conceptuel, nom masculin de l’anglais « to happen » (se produire).

Le happening est un événement artistique qui a connu son essor à la fin des années 1950 et dans les années 1960. Il s’agit en quelque sorte de la consécration de la performance artistique. Celle-ci désigne une œuvre d’art non plus liée à un objet mais à une action (d’une manière un peu théâtrale).

Le happening résulte directement de la recherche d’innovation de mouvements d’avant-garde comme le surréalisme, le mouvement Dada, etc., mais on le doit précisément à l’artiste américain Allan Kaprow (1927 – 2006). A noter une dimension satirique, une volonté de sortir l’art de son académisme, avec un côté volontairement provocant. 

Le happening est un art non figé, qui se produit, qui a lieu. En rompant avec les idées établies de ce qu’est une œuvre d’art, au sens traditionnel, le happening brouille, voire rompt les frontières entre le monde de l’art et le reste. Avec le happening, tout peut être art ! Kaprow (avec ses collègues, dont Claes Oldenboug et Robert Whitman), est en cela influencé par les expérimentations conceptuelles de Marcel Duchamp qui, près de trente-cinq ans plus tôt, se sert d’objets du quotidien présentés tels quels ou presque, pour faire de l’art, comme son œuvre Fontaine (1917) qui est en fait un urinoir à l’envers. On appelle ces objets des ready-mades (ils feront aussi l’objet d’une entrée à venir). 

Kaprow, avec le happening, transforme une action (souvent théâtrale) en œuvre. Débarrassée de sa matérialité, l’œuvre se vit, s’expérimente et est bien souvent dépourvue de résultat physique. La performance et le happening n’ont, en effet, pas besoin d’une pièce finale. 

Le premier happening, réalisé par Kaprow en 1959, est une série de manifestations appelées 18 Happenings in Six Parts (18 happenings en six parties), dans le déroulé desquelles le hasard tient un rôle de premier plan. 

Bien qu’il puisse paraître vain ou cynique, le happening est un moyen de sortir l’art de son élitisme et de ses représentations figées. Les performances artistiques ne sont pas forcément complexes ou intellectuelles. En faisant se vivre l’art, elles peuvent, au contraire, être un très bon moyen de le démocratiser en facilitant son accès. 
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  • Oratorio

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catégorie : musique classique, lyrique et baroque, chant lyrique, musique religieuse, opéra, nom masculin de l’italien (oratoire).

L’oratorio est un type d’œuvre lyrique créé sans mise en scène. Ni costumes, ni décors ne sont prévus. L’oratorio peut néanmoins se regarder, comme un concert, et peut rarement comporter une scénographie. Bien que ce ne soit pas une règle absolue, les sujets des oratorios sont le plus souvent religieux. 

De nos jours, il arrive que des oratorios soient mis en scène comme des opéras, avec des costumes, des décors, mais aussi une action. On pourrait les définir comme des opéras sans théâtre. Bien qu’ils s’approchent de la cantate, l’oratorio est une forme moins figée qui profite de la même diversité de formes que l’opéra (airs, récitatifs, duos, solos, intermèdes musicaux, etc.). 

Vous vous demandez sans doute pourquoi cette particularité des oratorios ? Pourquoi la nécessité d’un oratorio, opéra sans mise en scène, lorsque l’opéra existe déjà ? Tout simplement parce qu’au XVIIème siècle, la religion est affaire trop sérieuse pour la légèreté de l’opéra (forme musicale pourtant grave, complexe et pouvant être dramatique). Pour autant, il n’est pas permis de créer un opéra avec un sujet religieux. L’oratorio apparaît donc pour combler ce manque, mais prend forme de manière plus austère, avec une absence de mise en scène. Il a été influencé lentement par l’ordre des Oratoriens, qui, au XVIème siècle, se réunit pour des séances de chant religieux, qui sont de plus en plus plébiscitées et prennent place dans un oratoire. 

Le genre de l’oratorio connaît un grand succès, avec des compositeurs de style variés comme Mozart ou Haendel. Ce dernier compose de superbes oratorios baroques dans plusieurs langues, comme Messiah, en anglais (Le Messie) – dont on connaît le célèbre Hallelujah – ou La Resurrezione, en italien (La Résurrection). 
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  • Quipu

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catégorie : archéologie, artisanat, civilisation inca, nom masculin du quechua khipu (nœud).

Le quipu désigne un objet de la culture inca. Il s’agit d’un assemblage de cordelettes et de nœuds servant à compter et garder trace, du temps de l’empire Inca. Le quipu est composé de nombreuses cordes secondaires, nouées perpendiculairement sur une corde primaire. Un troisième type de cordes peut également être suspendu aux cordes secondaires. Toutes ces cordelettes ne sont pas lisses mais pleines de nœuds – cordes nouées sur elles-mêmes et non pas emmêlées les unes avec les autres. 

Chacun de ces nœuds avait une signification, un peu comme une sorte de boulier. Les quipus étaient utilisés par l’administration inca, qui ne disposait d’aucun système d’écriture. Sans quipu, pas de gestion sociale, économique, financière, etc., dans cet empire immense qui englobait les actuels Pérou, Colombie, Equateur, ainsi qu’une partie du Chili, de l’Argentine et de la Bolivie. Malgré la vastitude de son territoire, le gouvernement de l’empire Inca était parfaitement centralisé !

En partie grâce aux quipus : les différents types de nœuds représentaient des unités, des dizaines ou des centaines. Ainsi, sur une seule cordelette, il était possible de formuler une multitude de nombres, et des nombres supérieurs à mille à partir de deux cordelettes. Les quipus n’étaient pas manipulés par n’importe qui, mais par des spécialistes et garants, les quipucamayocs, sortes de comptables incas.
Au départ détruits par les Conquistadors, les quipus furent finalement également utilisés par les conquérants espagnols, impressionnés par leur utilité. Aujourd’hui encore, des tribus andines recourent à des dérivés de quipus.

L’ingéniosité du quipu est son caractère peu onéreux (cordes en coton, en matière végétale ou en laine d’alpaga), mais aussi léger et transportable, en comparaison à d’autres modes de communication anciens comme des tablettes d’argile ou gravées.
Au-delà des chiffres, des quipus plus complexes ont été retrouvés, avec l’hypothèse qu’ils pourraient contenir d’autres informations, en fonction des couleurs des cordelettes, de la manière dont elles sont assemblées et distantes, mais aussi du sens des nœuds. Plus qu’un système numérique, le quipu était-il peut-être un système d’écriture ?… 

Rendez-vous dans deux semaines pour 5 nouvelles définitions artistiques. Pour vous proposer un contenu toujours aussi passionnant, l’Abécédaire Artistique est mis en ligne un jeudi sur deux.

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